//img.uscri.be/pth/61f21c03518408b5a1a498f00c9e764ce6685a6a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,88 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les ONG confessionnelles

De
284 pages
World Vision, Caritas, le Secours Islamique, le CCFD, ces organisations non gouvernementales de secours humanitaire ou de solidarité internationale portent la marque de leur appartenance religieuse. En quoi en sont-elles dépendantes ? A quelles tensions sont-elles confrontées ? Comment évoluent-elles dans des contextes politiques et religieux souvent conflictuels ? Voici un regard sur la globalisation du religieux et sa place dans les relations internationales.
Voir plus Voir moins

Le Monde, 7 décembre 2003

SOMMAIRE
Bruno Duriez, François Mabille, Kathy Rousselet : Introduction 9

De nouvelles dynamiques Julia Berger : Les organisations non gouvernementales religieuses. Quelques pistes de recherche Jean-Bernard Marie : Les ONG confessionnelles aux Nations unies et la défense des droits de l’homme 23 41

Entre mission et développement Claude Prudhomme : De la mission aux ONG de solidarité internationale : quelle continuité ? Denis Pelletier : Tiers-mondisme catholique : un héritage incertain Brigitte Bleuzen : Des militants aux agents de développement. Un institut religieux français au Sud Claire de Galembert : Le CCFD aux prises avec l’islamisme 55 71 85 97

Traditions religieuses et formes d'aide humanitaire Jonathan Benthall : Les ambiguïtés du djihad dans la pratique des ONG musulmanes Martin Geoffroy : De l’internationalisation à l’éclatement d’une ONG. Le cas de la branche nord-américaine de l’Alliance baptiste mondiale Lina Molokotos-Liederman : Le rôle des ONG humanitaires dans l’action sociale et le développement international. Le cas des organisations orthodoxes Pierre Lachaier : Les associations de communautés et de castes hindoues 115

129

139 153

Une diversité de modes d’action Sylvie Ollitrault : Le quakerisme, éthique puritaine et esprit du transnational Marie Balas : Sociologie d’une diplomatie : décrire l’internationalisation de la Communauté Sant’Egidio Yann Raison du Cleuziou : Le Secours catholique au Forum social européen : scrupules et stratégies des acteurs d’une ONG catholique confrontée au « risque » de politisation Bérengère Massignon : Les ONG confessionnelles à Bruxelles : une analyse en termes de lobbying Blandine Chélini-Pont : Les ONG confessionnelles ou d’origine confessionnelle de défense de la liberté religieuse et leur influence 171 185

201 217 231

Discrétion ou nouvelle visibilité du religieux Sébastien Fath : Les ONG évangéliques américaines ou les ruses de la Providence Raphaël Liogier : L’ONG, agent institutionnel optimal du champ religieux individuo-globalisé 249 263

Bibliographie indicative Liste des auteurs

277 281

8

Introduction
Bruno Duriez, François Mabille, Kathy Rousselet Lors de conflits armés ou de catastrophes naturelles, les organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires occupent souvent le devant de la scène. Sur les questions de développement ou de mondialisation, des associations de solidarité internationale sont également mises en avant par les médias. Et, parmi elles, de nombreuses ONG explicitement référées à une appartenance et à des orientations religieuses. Le rôle de ces ONG confessionnelles – ONGc – (ou religieuses) est souvent décrié : elles avanceraient masquées et mêleraient le prosélytisme au secours ou à l’action de développement ; elles cautionneraient, comme d’autres ONG, les politiques de certains États. On a notamment reproché aux organisations évangéliques d’apporter, lors de la guerre d’Irak, un soutien actif à la politique du président des États-Unis ; en Afrique, les ONG chrétiennes sont parfois accusées d’être les suppôts du néo-colonialisme et de pallier les conséquences des plans d’ajustement structurel. Quant aux organisations islamiques, on leur fait grief de mêler activités de secours et aide à la lutte armée. Pour certains, après avoir été le cheval de Troie de l’expansionnisme colonial, les organisations religieuses seraient devenues « le bras désarmé de la mondialisation libérale1 » ; pour d’autres, elles seraient, à l’instar des autres ONG, les auxiliaires de prédilection de la transition à l’économie de marché2 et de la « privatisation des États3 » ; pour d’autres encore, elles seraient « des entreprises de moralité et de normes économiques, éducatives, sanitaires, environnementales4 ». En revanche, il est relevé aussi que certaines de ces organisations sont associées à des mouvements de contestation de l’échange inégal entre
1. Sylvie Brunel, « Religion et humanitaire », in Religion et politique. Les rendezvous de l’Histoire, Blois 2005, Éditions Pleins Feux, Nantes, 2006. 2. Jean-François Bayart, Romain Bertrand, « De quel “legs colonial” parle-ton ? », Esprit, décembre 2006. 3. Béatrice Hibou (dir.), La privatisation des États, Paris, Karthala, 1999. 4. Bernard Hours, « Les ONG : outils et contestation de la globalisation », Journal des anthropologues, n° 94-95, 2003.

pays, des pratiques de firmes ou des politiques d’États, quand elles ne sont pas à l’initiative même de ces mouvements5. Une autre vision, idéaliste celle-là, s’exprime dans la littérature sur les ONG : celle d’une société dégagée des compromissions et du cynisme des politiques étatiques. La réalité est sans doute moins univoque que certains voudraient le faire accroire. Les ONG confessionnelles ne forment pas bien entendu un ensemble unifié. Certaines sont plutôt attestataires, d’autres plutôt contestataires. Et selon les moments ou les lieux, elles peuvent glisser d’une position à l’autre. Quand bien même elles seraient constantes dans leurs orientations, le regard porté sur elles par d’autres acteurs, religieux ou politiques, peut lui aussi varier. C’est cette diversité et cette complexité que le présent ouvrage s’efforce de prendre en compte, en proposant plusieurs analyses de l’action transnationale des ONGc et de l’évolution de celles-ci dans leurs rapports avec les institutions religieuses et politiques6. La littérature sur les ONG est déjà abondante et plusieurs recherches sur la politique internationale leur font place. Mais ces travaux échappent souvent difficilement à la seule dénonciation des déviations de leur action ou, au contraire, à un plaidoyer en leur faveur au nom de la société civile. C’est le cas d’ouvrages publiés par d’anciens responsables ou militants de ces organisations, mais aussi de publications présentées par des chercheurs ou essayistes. Rares sont, par ailleurs, les interrogations sur cette catégorie d’acteurs particuliers que sont les ONG confessionnelles. On compte néanmoins, au cours des dernières années, plusieurs

5. Un exemple récent : le lancement en vue des campagnes électorales françaises de 2007 de la plate-forme État d’urgence planétaire. Votons pour une France solidaire !, à l’initiative de laquelle se trouvent, avec d’autres, plusieurs organisations chrétiennes. Plusieurs mouvements en faveur de l’annulation de la dette des pays les plus pauvres ont pour origine des organisations confessionnelles, par exemple la campagne Jubilé 2000. C’est le cas également d’actions de dénonciation de la corruption ou de l’accumulation des richesses de dirigeants de pays de la « Françafrique ». 6. Cet ouvrage fait suite à un colloque organisé conjointement par l’Association française de science politique et l’Association française de sciences sociales des religions en février 2004. Le volume a été mis en forme par Marie-Agnès Tur, assistante scientifique au Centre de recherche sur la paix, Faculté de sciences sociales de l’Institut catholique de Paris. Le dessin de Plantu page 6 a été reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

10

recherches sur certaines d’entre elles7, des tentatives de rapprochement8 et d’autres rencontres récentes, indiquant un intérêt grandissant pour ces questions9. Le présent ouvrage poursuit une réflexion déjà engagée sur la globalisation du religieux10, dont les ONGc sont des acteurs importants. Il s’agissait alors d’évoquer la mondialisation des acteurs religieux en partant des mutations des relations internationales et de leur impact sur ceux-ci. Le présent ouvrage dresse des perspectives complémentaires à partir d’une approche socio-historique et en renversant quelque peu les termes de l’analyse. Il ne s’agit plus de considérer comme premiers l’environnement et ses mutations, mais de revenir à l’acteur religieux dans ses déploiements historiques et sociaux à l’échelle internationale. L’approche privilégiée consiste à dépasser l’étude des jeux d’influence des institutions religieuses, habituellement abordée par l’analyse de leurs discours ou de leurs prises de position éthiques. Elle se différencie aussi de l’étude des parcours individuels parfois reliés en réseaux, de celle des groupes ou « communautés » ou encore de celle de « mouvances » et autres structures politico-religieuses. Les ONGc, qui font l’objet de cette recherche, sont des acteurs collectifs soumis à leur champ religieux d’origine mais aussi quadruplement contraints : a) par leur public et leur base militante
7. Notamment : le CCFD (François Mabille), Misereor (Sylvie Toscer), Ad Lucem (Florence Denis), plusieurs organisations islamiques (Jonathan Benthall, Jérôme Bellion-Jourdan et Abdel Rahman Ghandour), Caritas (Catherine Maurer), etc. Voir la bibliographie en fin d’ouvrage. 8. « Utopie missionnaire, militantisme catholique », Le Mouvement social, n° 177, octobre-décembre 1996, sous la responsabilité de Denis Pelletier ; « Les secours du religieux », Genèses, 48, septembre 2002, sous la responsabilité de Johanna Siméant. 9. Deux rencontres récentes ont été consacrées aux ONG confessionnelles, l’une à Oslo début 2005 (présentation succincte par Paul Opuku-Mensah, « Religious NGOs and the International Aid System : an International Research Conference », Newsletter, International Society for Third Sector Research, avril-juin 2005, www.istr.org/pubs/inside/backissues/appr-jun05), l’autre à Genève en mai 2005 (Simkhada Shambnu Ram, Daniel Warner (dir.), Religion, Politics, Conflict and Humanitarian Action : Faith-Based Organisations as Political, Humanitarian or Religious Actors, Program for the study of international organisation(s), Genève, 18-19 mai 2005, Institut universitaire des hautes études internationales, Genève, 2006). 10. Jean-Pierre Bastian, Françoise Champion, Kathy Rousselet (dir.), La globalisation du religieux, Paris, L’Harmattan, 2001.

11

confessionnels ; b) par le marché général des ONG et les programmes de celles-ci ; c) par les législations des États à l’égard du statut associatif et particulièrement des associations confessionnelles11 ; d) par les exigences nées de leur insertion dans des dispositifs internationaux. Une attention particulière est accordée tant à la transformation du champ religieux qu’à celle du cadre politique national ou international de l’action de ces ONGc. Mais qu’est-ce qu’une ONG confessionnelle ? Le terme d’ONG luimême recouvre des réalités bien différentes, selon les pays, selon les organisations internationales qui leur apportent une reconnaissance, selon les ONG elles-mêmes. Une définition négative pourrait suffire à les désigner – en dehors de l’État, en dehors du marché et en dehors de la famille. Mais selon les usages qui sont faits du terme d’organisation non gouvernementale, on retrouve certes bien des associations humanitaires et de solidarité internationale, mais aussi des organisations professionnelles et des organisations liées à des États (des ONG gouvernementales, comme il est dit parfois !)12. Il apparaît difficile, voire impossible, à certains de trouver en droit international une définition de ces organisations13. La référence fréquente à une société civile, nationale ou internationale, outre qu’elle est fortement connotée, ajoute au flou de la définition. Les ONG confessionnelles (ou religieuses) recouvrent, quant à elles, également des réalités diverses. Il s’agit le plus souvent d’associations volontaires dont les statuts, suivant les pays, peuvent être fort différents, mais aussi parfois d’Églises ou de congrégations. Dans leur nom certaines
11. Deux sommes précisent les enjeux : Jean-Paul Durand, L’hypothèse de la congrégation simplement déclarée, Paris, Cerf, 1999 ; et Salvatore Berlingo (dir.), Code européen. Droit et religions, Milano-Dott, A. Giuffré Editore, 2001 (3 tomes). 12. Samy Cohen, « ONG, altermondialistes et société civile internationale », Revue française de science politique, vol. 54, n° 3, juin 2004. 13. Kerstin Martens, « Mission Impossible ? Defining Nongovernmental Organizations », Voluntas, 13 (4), 2002 ; Dorothée Meyer, « ONG : une catégorie juridique introuvable, une définition utilitaire », in Pascal Dauvin, Johanna Siméant (dir.), ONG et humanitaire, Paris, L'Harmattan, 2004. Béatrice Pouligny souligne quant à elle : « En général, dans la littérature existante, deux critères de base définissent l’appellation ONG : il s’agit d’un groupe librement constitué par des personnes ou collectivités privées et poursuivant des buts non lucratifs. Dans la littérature anglo-saxonne, s’y ajoute le critère du bénévolat qui, s’il était strictement appliqué, disqualifierait nombre d’organisations très professionnalisées. » (« Le rôle des ONG en politique internationale », Projet, n° 269, printemps 2002).

12

font une référence explicite à leur ancrage religieux, d’autres non. Certaines sont créées et animées par des personnes dont les buts sont religieux mais qui n’ont pas donné à leur organisation une finalité explicitement religieuse. Au risque de paraître normatifs, par convention nous adoptons ici la définition empruntée par Julia Berger à Kerstin Martens et considérons que les ONGc sont des « organisations formelles dont l’identité et la mission découlent directement des enseignements d’une ou plusieurs traditions religieuses et qui opèrent sur une base non lucrative, indépendante, volontaire afin de promouvoir et de mettre en œuvre collectivement des idées sur le bien public, au niveau tant national qu’international14 ». Travailler sur les ONG confessionnelles met en valeur un fait associatif spécifique : un acte contractuel de personnes manifestant la volonté d’un agir ensemble tout en se référant, de façon plus ou moins forte, selon les associations, à une autorité religieuse. Toutes les ONGc retenues dans le présent volume ont un domaine d’action transnational. La plupart d’entre elles – mais pas toutes – sont reconnues par les instances de l’ONU, spécialement le Conseil économique et social (Ecosoc). Néanmoins, au vu de la définition retenue, plusieurs des associations étudiées dans ce volume sont des cas limites, en tant qu’ONG ou comme organisations confessionnelles. Il a semblé intéressant de ne pas les exclure en ce qu’elles permettaient d’observer des dynamiques d’évolution. Il apparaît ainsi très vite que certaines de ces organisations non lucratives emploient des salariés ; on ne saurait, pour cette raison, les exclure du champ d’observation. Au contraire même, si l’on veut comprendre ce qu’implique la dynamique de la professionnalisation dans ce secteur. La définition des ONG reste, en fait, un enjeu dans les rapports entre ces organisations et les instances internationales ou nationales, et entre elles. Au nom du respect de la définition de la vraie ONG, une organisation pourra être dénigrée comme dévoyée par des intérêts marchands ou comme dépendante d’une institution politique. Plusieurs des contributions de cet ouvrage évoquent ces luttes pour la reconnaissance de la légitimité des ONG. La reconnaissance du caractère religieux des organisations est elle aussi un enjeu pour les organisations elles-mêmes et pour les institutions religieuses. On ne saurait oublier non
14. Julia Berger, dans sa contribution dans le présent ouvrage, p. 23-24 ; Kerstin Martens, op. cit.

13

plus que les actions de secours humanitaire ou de solidarité internationale ne sont pas seulement conçues comme des instruments aux mains des organisations religieuses à des fins exogènes (de prosélytisme notamment) mais qu’elles sont la finalité même de l’organisation religieuse, au nom du respect de l’injonction de s’occuper du plus démuni, du pauvre, de l’étranger, qu’il s’agisse de la charité ou de la zakat. Et dans les institutions religieuses, la légitimité se mesure à l’aune du respect de ces prescriptions. Certains de ces nouveaux acteurs religieux de la scène internationale sont particulièrement complexes dans la mesure où ils sont à la fois des mouvements religieux et des ONG ayant un statut consultatif auprès des Nations unies (c’est le cas, par exemple, de l’Alliance baptiste mondiale) où ils jouent de cette pluralité de statuts. Des congrégations religieuses catholiques doublent leur statut canonique d’un statut juridique d’ONG et à ce titre entretiennent autant de relations avec le monde onusien, en prise directe avec les sollicitations et les problèmes mondiaux, qu’avec le milieu romain devenu environnement parmi d’autres. Le présent ouvrage permet d’aborder sous un angle nouveau la vitalité des religions, en faisant droit à la tension classique entre l’unité proclamée et la diversité des approches des acteurs religieux considérés. La question d’une autorité centrale et celle de la tension entre un centre et sa périphérie, qui traversent tant les institutions religieuses que les ONGc, reçoivent ici des réponses inédites. L’approche choisie dans cet ouvrage permet également de réévaluer les relations entre États et acteurs religieux, notamment en raison de l’insertion des ONGc dans les dispositifs publics régionaux ou internationaux (Union européenne et ONU dans ce volume) et de la perte par les États de leur monopole normatif. L’analyse déplace le regard vers les institutions garantes d’un ordre international à protéger ou à promouvoir, et vers le jeu des transactions du religieux et du politique dans des espaces – locaux, régionaux, internationaux – différents ; elle met en avant la multiplicité des acteurs et des agents institutionnels. Au sein de l’espace public européen, s’ouvre, par exemple, un dispositif inédit de règles institutionnelles marqué par des interactions complexes entre du politique (c’est-à-dire les institutions communautaires, avec mais également audessus des États) et du religieux (à savoir les ONGc avec les Églises et les autres appareils religieux mais aussi parallèlement à eux). L’analyse porte sur un espace de transactions fondé sur une double économie : celle de la régulation et celle du compromis. Régulation puisque tout statut d’ONG ou, plus simplement, tout financement octroyé

14

à une association internationale ou nationale à vocation internationale, confessionnelle ou non, est subordonné à l’acceptation par celle-ci des valeurs fondamentales de l’organisation internationale considérée (Charte des Nations unies ou Conseil de l’Europe, par exemple). La régulation renvoie ici notamment à la notion de contrat et à l’acceptation de règles et de contraintes. Certaines organisations refusent néanmoins d’aliéner leur liberté par un financement public, mais elles doivent alors tenir compte des exigences de leurs donateurs. Compromis puisque l’adhésion, qu’elle corresponde à une adéquation de valeurs ou à une stratégie d’opportunité, oblige les responsables des ONG à une transaction entre leurs objectifs et les moyens utilisés15. Cette piste a déjà été proposée par Régis Dericquebourg, qui présentait l’engagement humanitaire « comme mode de compromis avec le monde » à propos de l’action internationale des Témoins de Jéhovah16. Et cette logique n’est nullement réservée au christianisme17. Régulation (côté politique) et compromis (côté religieux) conduisent à une demande de « gouvernance » par les acteurs religieux, notion qui présente, on le sait, de nombreuses ambiguïtés, inhérentes in
15. En ce sens, on retrouve ici l’analyse troeltschienne du religieux qui met en exergue la figure du « compromis », comme le remarque Paul-André Turcotte : « À la lecture des Soziallehren, le compromis entre l’Église et un État ou une culture, qu’il soit explicite ou implicite, se présente comme une entente du genre donnant-donnant, un deal, un marché ou une affaire aux fins de l’extension du salut médiatisé dans l’histoire. Ce compromis a la caractéristique d’être consciemment cherché, stratégiquement provoqué et traditionnellement valorisé pour des synthèses en devenir. » (Paul-André Turcotte, Intransigeance ou compromis. Sociologie et histoire du catholicisme actuel, Québec, Fides, 1994, p. 115.) 16. Régis Dericquebourg, « Les groupes religieux minoritaires : protestation, refus du monde et action humanitaire », in Pierre Bréchon, Bruno Duriez, Jacques Ion (dir.), Religion et action dans l’espace public, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 85. 17. Amené à relativiser le modèle français de régulation du religieux par la politique à travers la notion de laïcité, René Otayek explique : « Si l’on faisait un tant soit peu sien le sens de la nuance de H. Sanson qui parle, à propos des sociétés arabo-musulmanes, d’une “laïcité du permis” dont la prégnance permet de multiples accommodements avec la loi religieuse, en rendant ainsi justice, au rebours de toute représentation atemporelle de l’islam, aux stratégies des acteurs, on s’apercevrait alors qu’en islam comme dans n’importe quelle religion, dans le monde arabo-musulman comme ailleurs, les individus, les groupes et les institutions sont engagés dans des transactions permanentes avec le sacré, qui déterminent un équilibre fluctuant et complexe entre la sphère de Dieu et celle de César » (René Otayek, Identité et démocratie dans un monde global, Paris, Presses de Sciences Po, 2000, p. 204).

15

fine à la fois à la complexité des processus de régulation et à la diversité des enjeux et des stratégies des acteurs. En arrière-fond des relations entre ONG, ou entre ces ONG et certaines institutions politiques, se lisent également les rivalités entre confessions religieuses sur le marché des biens de salut mais aussi dans l’accès aux ressources des institutions internationales ou nationales. À l’inverse, les terrains d’action et les causes d’intérêt général pris en charge par les ONGc offrent aussi parfois aux confessions religieuses des occasions de rapprochement. Les contributions à cet ouvrage ont été réunies autour de cinq questions. 1) De nouvelles dynamiques. Depuis deux décennies, les ONGc se sont multipliées et ont développé leur activité dans de nombreux domaines comme la défense des droits de l’homme, le développement durable, la préservation de l’environnement ou la construction de la paix (Julia Berger). Ayant joué un rôle majeur dès 1945 à l’ONU en faveur des droits de l’homme, elles contribuent de façon significative à la définition des normes internationales (Jean-Bernard Marie) et bénéficient grâce à leur statut d’ONG de moyens d’action et de reconnaissance plus importants que les organisations religieuses auxquelles elles sont liées. 2) Entre mission et développement. Telle est la tension essentielle qui traverse les ONGc occidentales, en particulier catholiques. Largement héritières des missions des XIXe et XXe siècles, tant par leur mode d’organisation que par leurs actions (Claude Prudhomme, Brigitte Bleuzen), dans le vaste mouvement de sécularisation des sociétés occidentales des années 1960-1970 elles ont de moins en moins affiché leurs finalités religieuses, les militants s’inscrivant dans la démarche tiersmondiste (Denis Pelletier). Ceci n’empêche pas aujourd’hui une réactivation de la dimension religieuse de l’engagement dans des contextes régionaux marqués par une forte confrontation religieuse, ce qui provoque des incompréhensions au sein même des organisations, entre le siège et les acteurs locaux, entre professionnels du développement et donateurs ; la logique universaliste du développement entre en conflit avec la logique confessionnelle et particulariste (Claire de Galembert). 3) Traditions religieuses et formes d’aide humanitaire. La plupart des ONGc étudiées dans cet ouvrage sont d’origine chrétienne – de même que la majorité des ONGc aux Nations unies sont, elles aussi, chrétiennes et viennent du Nord. Certaines contributions du présent ouvrage sont néanmoins consacrées à des organisations musulmanes, hindoues, ou à des associations liées à des nouveaux mouvements religieux. La diversité

16

des organisations permet de saisir l’influence plus ou moins forte des religions sur les formes d’action humanitaire, à travers les conflits au sein même du monde musulman (Jonathan Benthall) ou encore les associations de caste (Pierre Lachaier). Alors que certaines ONG se nourrissent de traditions religieuses transnationales, par exemple l’Alliance baptiste mondiale (Martin Geoffroy), dans d’autres contextes, comme l’espace orthodoxe où ce sont généralement l’action nationale et les relations entre l’Église et les institutions locales qui sont privilégiées, les ONGc ne se développent que très lentement et selon des logiques spécifiques (Lina Molokotos-Liederman). Enfin, les équilibres entre prosélytisme et engagement caritatif varient d’une tradition religieuse à l’autre. Une lacune reste à souligner : notre ouvrage ne comporte aucune contribution sur les organisations juives et sur les modalités de leurs actions dans un contexte diasporique. 4) Une diversité de modes d’action. Les ONGc ont des relations diverses avec les institutions religieuses. Nombreuses sont celles qui s’autonomisent vis-à-vis de celles-ci, pendant que d’autres trouvent, pour reprendre l’expression de Marie Balas au sujet de la communauté Sant’Egidio, un « compromis entre un régime de célébration et un régime critique ». C’est dans une égale distance à l’égard du politique et de l’apostolique que le Secours catholique trouve à la fois sa légitimité et son efficacité d’action au sein du Forum social européen (Yann Raison du Cleuziou). L’action de groupes religieux dans le secours humanitaire ou le développement peut être vue aussi comme une mise à distance du politique et des conflits qui sont intrinsèques à celui-ci. L’action transnationale, transversale et réticulaire, la nécessité de collaborer avec les ONG non confessionnelles, l’importance de la professionnalisation et de l’expertise provoquent une baisse de visibilité religieuse des mouvements au sein de l’Union européenne, correspondant à la stratégie d’enfouissement des militants dans le monde dès avant le concile Vatican II (Bérengère Massignon). Cette évolution, parfois cette stratégie des responsables des organisations, ne signifie néanmoins pas nécessairement la perte de la référence religieuse. Et, comme l’a souligné Johanna Siméant, « les catégories du secours religieux et de l’humanitaire gagnent à être travaillées sans que l’on se contente de faire des unes les ancêtres, ou les prédécesseurs maintenant dépassés, des autres18 ».
18. « Les secours du religieux », op. cit., p. 2. Soulignant comment des organisations confessionnelles peuvent être ouvertes à tous, sans but prosélyte et, à l’inverse, que des organisations laïques peuvent être investies par des groupes confessionnels, Johanna Siméant se réfère à Catherine Duprat, Usage et pratiques

17

À quel point les modes d’action des ONGc les distinguent-elles des autres organisations non gouvernementales ? À n’en pas douter, des valeurs religieuses ont durablement marqué certaines d’entre elles, comme le quakerisme qui a permis un compromis sui generis entre enrichissement et diffusion de normes éthiques, et qui a fondé des modalités d’action collective particulières (Sylvie Ollitrault). La plupart des auteurs de cet ouvrage insistent sur la capacité des ONGc à s’appuyer sur des réseaux locaux, tissés de longue date par les Églises et les autres groupements religieux, sur des acteurs locaux que les autres organisations non gouvernementales ont tendance, à en croire certaines études, à négliger parfois. La « méso-diplomatie » de Sant’Egidio combinant registres d’actions institutionnelles et informelles distingue elle aussi nettement la communauté parmi les autres organisations non gouvernementales (Marie Balas). Sans doute la spécificité des ONGc se révèle-t-elle aussi dans le caractère identitaire d’une partie de la production normative des acteurs confessionnels au niveau des institutions internationales onusiennes ou européennes : une production qui concerne par exemple le droit à la liberté religieuse (Blandine ChéliniPont), le droit à la différence culturelle, le droit des minorités ou encore le « droit d’accès au sens » récemment proposé par certains milieux associatifs catholiques au niveau européen. Mais la production normative des acteurs confessionnels est aussi une production normative d’intérêt général, si l’on accepte la catégorie dénominationnelle française (l’Union européenne parle « d’intérêt européen ») pour justifier les subventions accordées par le gouvernement aux acteurs confessionnels dès lors que leur action poursuit une action d’intérêt général. 5) Discrétion ou nouvelle visibilité du religieux. L’édulcoration des références religieuses est bien un des constats majeurs de ces analyses sur les ONGc, en particulier occidentales. Cette euphémisation ne procède pas uniquement de la sécularisation des mouvements et d’un effacement des valeurs religieuses. Elle s’explique aussi par une quête d’efficacité, par un élargissement de ces mouvements à d’autres acteurs, par l’inscription des problèmes dans l’agenda international, par des logiques fonctionnelles. Leur importance sur la scène internationale souligne en creux la faillite des États-providences et des carences du système international dans un contexte de modernité politique et de mondialisation (Sébastien Fath). Cette euphémisation renvoie enfin au contexte postde la philanthropie. Pauvreté, action sociale et lien social à Paris au cours du premier XIXe siècle, Paris, Comité d’histoire de la Sécurité sociale, 1996 et 1997.

18

matérialiste et à des formes d’« individuo-globalisme » avec lesquels des ONGc sont en grande affinité (Raphaël Liogier). Mais, comme on le voit également, des tendances contraires vers une plus grande affirmation identitaire ou une plus grande visibilité du religieux marquent certaines organisations et mouvements. Sur ces questions, comme sur d’autres, le tort serait de considérer que le sens de l’histoire est univoque et constant.

19

De nouvelles dynamiques

Les organisations non gouvernementales religieuses Quelques pistes de recherche1
Julia Berger Au cours des vingt dernières années, les organisations non gouvernementales (ONG) sont intervenues de plus en plus activement dans les débats internationaux et dans les prises de décision à portée mondiale. L’introduction du terme « organisation non gouvernementale » dans l’article 71 de la Charte des Nations unies a offert un espace politique à ces représentants autodésignés de l'intérêt public, leur permettant d'interagir et de s’organiser pour la promotion de buts communs. Au cours de la dernière décennie, l’activité des ONG s’est intensifiée quantitativement et qualitativement. Des organisations telles que Amnesty International, Oxfam, Greenpeace, le Conseil mondial des Églises, la Soka Gakkaï internationale et le Congrès juif mondial ont fait entendre leurs voix lors de débats politiques sur les droits de l’homme, le développement durable, l’environnement, la construction de la paix et la bonne gouvernance. Certaines ont apporté une aide considérable dans des régions du monde où le manque de volonté ou de capacité politiques ne permettait aucune alternative. The Economist affirmait en janvier 2000 que les ONG dépensent aujourd’hui plus d’argent que la Banque mondiale2. On estime à plusieurs millions les ONG existantes, parmi lesquelles un nombre de plus en plus important se définit en termes religieux – en se qualifiant d’ONG « religieuse », « confessionnelle », ou « appartenant à une communauté de croyance ». Les deux termes « ONG » et « religieux » sont très flous. Cet article s'appuie sur une définition récente des ONG qui présente les ONG religieuses comme des organisations formelles dont l’identité et la mission découlent directement des
1. Une version plus longue de cet article a été publiée dans le numéro de mars 2003 de Voluntas. Voir Julia Berger, « Religious Non-Governmental Organizations : An Exploratory Analysis », Voluntas, International Journal of Voluntary and Nonprofit Organizations, vol. 14, n° 1, 2003. Traduction de MarieAgnès Tur. 2. « Sins of the Secular Missionaries », The Economist, 29 janvier 2000, p. 25-27.

23

enseignements d’une ou de plusieurs traditions religieuses et qui opèrent sur une base non lucrative, indépendante, volontaire afin de promouvoir et de mettre en œuvre collectivement des idées sur le bien public, au niveau tant national qu’international3. Parmi les plus importantes de ces organisations, l’Armée du salut4, World Vision5 et Catholic Relief Services6 disposent de revenus annuels cumulés de plus de 1,6 milliard de dollars et affichent un résultat proche de 150 millions de dollars. Un nombre croissant d’indices confirment le rapprochement des idéologies religieuse et séculière dans la sphère publique, largement alimenté par la reconnaissance des limites d’une approche purement laïque des maux économiques, sociaux et environnementaux du monde. Parmi les exemples récents confirmant cette tendance, citons les réunions du World Faiths Development Dialogue de 1998 co-organisées par l’archevêque de Canterbury et le président de la Banque mondiale, ainsi que la décision des Nations unies d’accueillir le Millenium World Peace Summit of Religious and Spiritual Leaders. Dans la même veine, les gouvernements se sont engagés à œuvrer au « développement spirituel » du monde lors de diverses conférences de l’ONU (Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de 1992), et ont reconnu que « la religion, la spiritualité et la croyance jouent un rôle central dans les vies de millions de femmes et d’hommes » (Quatrième conférence mondiale des Nations unies sur les femmes, 1995). Malgré une nette tendance des acteurs internationaux à prendre en considération les opinions des acteurs confessionnels et religieux, les organisations non gouvernementales confessionnelles (ONGc) ont été largement ignorées. Entre autres raisons figurent le manque de consensus sur ce qui constitue légalement et sociologiquement une ONGc et, dans un contexte non occidental, une hésitation de la part des ONGc à s’identifier comme des acteurs religieux, un manque réel d’information sur les activités des ONGc et une tendance de longue date dans la littérature sociale et politique à négliger le rôle des acteurs religieux dans
3. Kerstin Martens, « Mission impossible ? Defining Non-Governmental Organizations », Voluntas, vol. 13, n° 4, 2002. 4. Salvation Army USA, Annual Report Figures, 2001 : http://www.salvation armyusa.org/www_usn.nsf/vw_sublinks/C890CDB14126F4BB80256B80003516 5E?openDocument=>. 5. World Vision, Annual Report, 2001 : http://www.worldvision.org/worldvision/ imagelib.nsf/main/wv_ar_01.pdf/%24file/wv_ar_01.pdf>. 6. Catholic Relief Services, Annual Report, 2001 : <http://www.catholicrelief.org/ publications/AR_2001.pdf>.

24

la sphère publique. La majeure partie des travaux sur les ONGc se limitent à l'étude des organisations chrétiennes présentes aux Nations unies7, à des études de cas8 ou à un traitement général du sujet à travers le prisme politique9, la résolution des conflits10 ou le management11. Seul un rapport complet intitulé « Religion et politique publique aux Nations unies » explore la manière dont les religions en général, et les ONG religieuses en particulier, cherchent à influencer les politiques publiques aux Nations unies12. Aucune étude n’a encore tenté de considérer les ONGc comme un champ organisationnel spécifique. Cet article examine le phénomène des ONGc en replaçant ces organisations dans les contextes sociopolitiques et religieux plus larges dont elles sont issues. Il identifie un ensemble d’ONG actives et reconnues, élabore un cadre multidimensionnel pour évaluer la nature religieuse et organisationnelle de ces organisations et traite des facteurs qui facilitent et freinent la réalisation de leurs objectifs. Le contexte social et politique Les organisations internationales non lucratives, telles que nous les connaissons aujourd’hui, datent du milieu du XIXe siècle. Parmi les plus anciennes se trouvent l’Union typographique internationale (1852), la Young Men’s Christian Association (YMCA) (1855), la Croix-Rouge
7. Voir Jennifer Butler, « For Faith and Family : Christian Right Advocacy at the United Nations », The Public Eye, n° 9, 2000 ; Neal Malicky, Religious Groups at the United Nations : A Study of Certain Religious Non-Governmental Organizations at the United Nations, New York, Columbia University, 1968, p. 435 ; G. Richter, Christian Organizations at the UN as Representations of the Church : Study and Theological Reflection on the Work of One Governmental Organization and Five Non-Governmental Organizations at the UN, New York, Unpublished Master’s Thesis, Union Theological Seminary, 2001. 8. Jerome P. Baggett, Habitat for Humanity, Philadelphia, PA, Temple University Press, 2001 ; Daniel A. Metraux, The Soka Gakkai Revolution, New York, University Press of America, 1994. 9. Douglas Johnson et Cynthia Sampson (dir.), Religion, The Missing Dimension of Statecraft, New York, Oxford University Press, 1994. 10. R. Scott Appleby, The Ambivalence of the Sacred : Religion, Violence and Reconciliation, Lanham, Rowman & Littlefield, 2000. 11. Peter C. Brinckerhoff, Faith-Based Management : Leading Organizations That Are Based on More Than Just Mission, New York, John Wiley & Sons, Inc., 1999 ; Thomas H. Jeavons, When the Bottom Line is Faithfulness, Indianapolis, Indiana University Press, 1994. 12. Religion and Public Policy at the UN, Chicago, Park Ridge Center, 2002.

25

(1863) et le Conseil international des femmes (1888). Charles Chatfield identifie trente-deux organisations internationales de ce type en 1874 ; en 1954, elles sont plus de 150013. Selon cet auteur, la création de la Société des nations a alimenté un processus transnational qui a conduit les affaires et les associations de citoyens au-delà des intérêts et des frontières de l’État14. L’utilisation et la définition du terme « organisation non gouvernementale » dans l’article 71 de la Charte des Nations unies a créé l’espace politique nécessaire à l’émergence d’une nouvelle forme d’organisation15. La fin de la guerre froide et l’effondrement du socialisme à la fin des années 1980 ont marqué un autre changement majeur dans le climat sociopolitique mondial, créant, selon certains observateurs, les conditions favorables à une participation civique au sein des processus de gouvernement. La fin de la dichotomie État-marché, qui a dominé le paysage politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, devait conduire à l’émergence d’une société civile. Ce « tiers secteur » naissant devait « servir d’intermédiaire et équilibrer les pouvoirs de l’État et du marché, apporter un contrôle moral sur le marché et maintenir l’intégrité démocratique de l’État16 ». Depuis les années 1980, l’émergence de nouveaux États indépendants, le déclin des gouvernements nationaux, les conflits intra-étatiques, les nouvelles urgences de nature complexe et les progrès rapides en matière de technologie des communications ont créé à la fois un besoin et un espace politique pour le développement d’un tiers secteur. Alors que la rapide prolifération d’ONG et la nature éphémère de nombreuses interventions au niveau local rendent impossible le dénombrement exact des ONG, certaines estimations ont évalué leur nombre aux États-Unis à deux millions, 70 % d’entre elles ayant moins de trente ans. En Russie, où presque aucune ONG n’existait avant la chute
13. Charles Chatfield, « Intergovernmental and non-governmental associations to 1945 », in Jackie Smith, Charles Chatfield and Ron Pagnucco (dir.), Transnational Social Movements and Global Politics : Solidarity Beyond the State, Syracuse, Syracuse University Press, 1997. 14. Ibid. 15. L’article 71 appelle à des dispositions particulières avec les ONG internationales et stipule que les ONG nationales ne doivent être prises en compte que dans des circonstances particulières. 16. Jude Howell et Jenny Pearce, « Civil Society : Technical Instrument or Social Force for Change ? », in David Lewis et Tina Wallace (dir.), New Roles and Relevance : Development NGOs and the Challenge of Change, West Hartford, Kumarian Press, 2000.

26

du communisme, on en compterait à présent au moins 65 000 et au Kenya plus de 200 nouvelles ONG seraient créées chaque année17. Le contexte religieux Universitaires et praticiens ont distingué les ONG selon le critère régional (ONG du Nord et ONG du Sud), ou représentatif (local, national, international), et selon leurs objectifs (émancipation des femmes, protection de la santé, résolution des conflits…). Ces catégories ne réussissent cependant pas à prendre en compte le nombre croissant d’ONG qui s’identifient en termes religieux. Alors que les ONG confessionnelles opèrent au sein des mêmes cadres légaux et politiques que la société civile séculière, leurs missions et leurs interventions sont guidées par leur conception du divin et la reconnaissance de la nature sacrée de la vie humaine. Les ONGc actuelles représentent un large ensemble d'organisations allant de mouvements agissant localement et de façon indépendante à des entreprises transnationales gérant des centaines de millions de dollars. Elles peuvent représenter des congrégations, des confessions, des orientations spirituelles et même l’ensemble des membres d’une religion particulière. À la différence des ONG séculières, qui ont été créées pour la plupart au cours des trente dernières années, beaucoup d’ONGc apparaissent comme la forme nouvelle d’anciennes organisations religieuses. La nécessité d'intervenir à des niveaux élevés de prise de décision et de partager l’information conduit beaucoup de ces dernières à chercher une reconnaissance formelle en tant qu’« ONG ». Les ordres religieux, par exemple, dont certains datent de plusieurs siècles, peuvent devenir des ONGc en entrant dans une relation formelle avec les Nations unies. De la même manière, les confessions ou organisations religieuses peuvent ouvrir des bureaux grâce auxquels elles peuvent conduire leurs affaires extérieures. Alors que les organisations séculières doivent constituer leurs ressources et leurs réseaux de soutien ex nihilo, les organisations religieuses ont accès à de larges réseaux sociaux et d’importantes ressources grâce à la présence de longue date de communautés religieuses dans le monde entier. Dans certains cas, les réseaux et les infrastructures religieux sont plus stables que les gouvernements locaux ou nationaux, procurent des chaînes d’information et distribuent des ressources en l’absence d’initiatives soutenues par l’État. Tout au long de la dernière décennie, les ONGc ont émergé sur la
17. « Sins of the Secular Missionaries », The Economist, 29 janvier 2000.

27

scène mondiale grâce à des campagnes internationales. Des débats passionnés ont ainsi réuni les représentants d’ONG séculières et religieuses à la Conférence des Nations unies de 1994 sur la population et le développement, au sujet de questions telles que le planning familial et la responsabilisation des femmes. Par la suite, des efforts internationaux comme la campagne du Jubilé 200018 pour annuler la dette du tiersmonde, fer de lance des Églises et des ONG confessionnelles, ont attiré l’attention des médias et ont bénéficié d’un soutien populaire ; une coopération interreligieuse est née. La définition de l’ONGc Le système des Nations unies, avec sa longue histoire d’association avec les ONG et ses critères régissant ses relations d’ordre consultatif avec elles, offre un filtre efficace pour observer les ONGc. Celles-ci ont été identifiées à partir d’un groupe plus large d’organisations associées au Conseil économique et social (ECOSOC) et au Département de l’information publique (DPI) – deux organes des Nations unies auxquels sont associées la majorité des ONG. L’identification des ONG confessionnelles a été néanmoins compliquée par la nature ambiguë de l’identité religieuse des organisations. Leurs réponses à la question « êtes-vous une ONG religieuse ? » ont souligné cette ambiguïté. Parmi les termes utilisés par les organisations pour se décrire figuraient « non séculier », « areligieux », « non confessionnel poursuivant des principes judéochrétiens » et « communauté de croyance opérant de manière séculière »19. Certaines ont admis n’avoir jamais envisagé cette question. L’identité religieuse d’une organisation est subjective, elle repose sur l’auto-identification comme telle par l’ONG elle-même et non sur un corpus de normes extérieures qui la définiraient ainsi de manière objective. Le tableau 1 montre la proportion d'ONGc au sein des ONG associées à l’ECOSOC et au DPI.

18. Le terme « Jubilé » est une référence biblique à « l’Année du Jubilé » pendant laquelle les inégalités sociales étaient rectifiées, les esclaves libérés, la terre rendue à ses propriétaires originels et les dettes annulées. 19. Dans leur version originale, les réponses des ONG étaient : « non-secular, areligious, non-denominational supporting Judeo-Christian principles and faithbased working in a secular way ».

28