Mobutu et l'argent du Zaïre

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296250628
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EMMANUEL DUNGIA

MOBUTU ET L'ARGENT DU ZAiRE
Les révélations d'un diplomate ex-agent des Services Secrets

L'Hannattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
- Né le 20 avrill948, il est originaire de Gemena, chef-lieu du district de l'Oubangi, dans la Province de l'Equateur.
- Après une licence en sciences commerciales et financières, en Belgique (1977), il est engagé à son retour au Zaïre, en 1978, par le Service du Renseignement zaïrois.

- Versé dans la diplomatie en 1980, il est successivement affecté à Paris, à Bruxelles et au Saint-Siège. - En 1989, il est rappelé au pays pour y exercer les fonctions de Conseiller politique et diplomatique du Ministre des Affaires étrangères Nguz a Karl-I-Bond, à un moment particulièrement fertile en évènements, c'est-à-dire caractérisé sur le plan africain par d'intenses actions diplomatiques du fait des conflits angolais et namibien et, sur le plan intérieur, marqué par d'irrésistibles pressions populaires pour obtenir des réformes démocratiques. - Depuis mai 1991, il s'est volontairement exilé en Belgique afin d'apporter son témoignage sur les origines et les mécanismes de la ruine du Zaïre devenu l'un des derniers pays du continent africain alors qu'il en est l'un des plus riches! \

- Un billet de 50 zaïres valait en septembre 1991 environ 0,01 franc français, alors qu'en 1971, un zaïre équivalait à... deux dollars U.S.
- Le masque à gauche du léopard bondissant serait la marque de reconnaissance de la société occulte "Prima Curia" dont le but est de proroger coûte que coûte la dictature mobutiste.

(Ç)L'Harmattan, 1993. ISBN: 2-7384-1133-9.

LE CONGO/ZAÏRE

A L'HARMATTAN

BUANA KABUE: Citoyen Président, lettre ouverte au prisitknt '-fobutu et aux autres, 280 p. Colloque Histoire: Ribellionslrivolutions au Zaire, coll. «Racine~ du Présent», 2 tomes, 237 p. et 210 p. A. GBABENDU et E. EFOLO: VolonM de changement au Zaire, 2 volumes, 224p. J-O KALONDA DJESSA: Du Congo prospère au Zaire en dibâcle, coll. «Mémoires africaines», 24Op. KAMITATU Cléophas: Zaire -le pouvoir à la portÜ du peuple, 204 p. KASONGO NGOY M. M.: Capital scolaire et pouvoir social en Afrique

A quoi sert le diplôme universitaire au Zaire, préfacé par Benoît Verhaegen, 250 p. MBAYA M., STREIFFELER E: Zaïre - village, ville et campagne, coll. «Alternatives Paysannes», 180 p. TSHITENGE MUTEBA: Zaïre - combat pour la deuxième indépendance, coll. «Points de vue», 124 p. VERHAEGEN Benoît: L'enseignement universitaire au Zaïre - de Lovanium à l'UNAZA 1958-1978,200 p. B. VERHAEGEN: Femmes de Kisangani, préface de J.-L. Vellut, 294p. l'ipopÜ d'Inga ou la chronique d'une pddaWILLAME J-C: Zaire
~ ~

tion industrielle, coll. «Villes et Entreprises», 231 p. MUBUMBILA MFIKA: Sur le sentier mystÜieux des nombres noirs, 184

MUBUMBILA MFIKA: Sciences et traditions africaines - le message du Grand Zimbabwe, 12Op. OTTEN RIK: Le cinéma au Zaïre, Rwanda, Burundi, 122 p. BERPS/ZAIRE: Dictionnaire mUical pour les régions tropicales, 858 p. Infirmier- comment bâtir la santé communautaire, 684 p. Notions de pharmacologie pour rigions tropicales, 278 p.
Littérature «Encres Noires»

p.

QJUNGU SIMBA K.: Cité 15,80 p. NGANDU NKASHAMA P.: La mort/aite homme, 258 p. Le pacte de sang, 340 p.
Vie et mœurs d'un primitif en Essonne

- 91,196

p.

Des mangroves en terre haute, 112p. MPOYI BUATU Th.: La re-production, 244 p. NZAU A. 1.: Traite au Zaïre, coll. «Polars Noirs», 255 p. KAMA KAMANDA: nents»,\ 131 p. La somme du néant, coll. «Poètes def 5 conti-

KAPIT A MULOPO L. : P. Lumumba héros, 256 p.

- Justice

po Ir le

Mobutu et l'argent du Zaïre

AVANT-PROPOS A mes chers enfants: Eminu, Lokangi, Dena, Olofi ;
A tous ceux qui m'ont aidé de leurs précieux conseils pour la réalisation de cet ouvrage, et dont je ne peux pas actuellement citer les noms; A la mémoire des très courageux et brillants jeunes officiers des Forces Armées Zaïroises tombés en 1978 sous les balles criminelles de la dictature à cause de leur idéal mis au service de la Nation zaïroise; En souvenir des étudiants massacrés - le 4 juin 1969 à Kinshasa, - en janvier 1988 à l'Institut Pédagogique National de Binza, - le Il mai 1990 à Lubumbashi, et tout le long du règne tyrannique à travers la République; dans leur combat pour la démocratie et un monde meilleur;

A toutes les victimes anonymes du Goulag zaïrois; Aux hommes politiques qui vont avoir la très lourde responsabilité historique de faire renaître notre pays meurtri par 26 années de régime autocratique et obscurantiste; Je formule l'espoir que ce témoignage soit une occasion de nous rappeler que la tyrannie se nourrit essentiellement de valeurs négatives - égoïsme, intolérance, favoritisme, injustice - toutes situées aux antipodes des valeurs morales fondamentales; La dictature a pour caractéristique de faire dépendre d'un individu le sort de la multitude des sujets et celui de la nation livrée à l'arbitraire absolu; Ses fondements sont contraires aux exigences de la foi chrétienne. L'auteur Commandeur de l'Ordre de Saint-Grégoire par la grâce de Sa Sainteté le Pape lean-Paul II

« J'interviendrai, dit le Seigneur contre la méchanceté du monde, contre les crimes des méchants. Je mettrai fin à l'orgueil des insolents, et je rabattrai la fierté des tyrans.
JI)

Esafe, 13 v.11
«

Mais tu as été précipité dans le séjour des morts,

Dans les Profondeurs de la fosse, Ceux qui te voient fixent sur toi leurs regards, Ils te considèrent attentivement: « Est-ce là cet homme qui faisait trembler la terre? Qui ébranlait les royaumes? Qui réduisait le monde en désert? Qui ravageait les villes? Qui ne relâchait point ses prisonniers? » Tous les rois des nations, oui, tous ont l'honneur de reposer chacun dans son tombeau. Mais toi, tu es jeté dehors, on t'a privé de tombe, Comme un enfant mort-né qui fait horreur, comme un cadavre piétiné. Tu es couvert de tués, de gens massacrés. Ils sont descendus jusqu'aux dalles qui pavent le fond de la fosse, mais tu ne les rejoindras pas au cimetière, car tu as ruiné ton pays, tu as saigné ton peuple. Plus jamais on ne prononcera le nom de ta race criminelle. » Esaïe, 14 v.15 à 20

«

Le poisson pourrit par la tête»

(proverbe populaire)

« Mais il faut, cette nature, savoir bien la colorer, et être grand simulateur et dissimulateur: et les hommes obéissent si bien aux nécessités présentes que celui qui trompe trouvera toujours qui se laissera tromper. (...) Les hommes en général

jugent par les yeux plus que par les mains
chacun de voir, à peu de gens de percevoir. tu parais, peu perçoivent ce que tu es. »

..

car il échoit à

Chacun voit ce que

(Le Prince de Machiavel)

PREAMBULE

Cet ouvrage constitue un témoignage de première main sur la cause de la ruine économique d'un des géants du continent africain - le Zaïre - à travers la vie privée mouvementée et les agissements secrets de son Président Mobutu Sese Seko. On y découvre les ressorts cachés qui ont souvent guidé les décisions du dictateur. Des circonstances spéciales m'ont permis de rassembler les faits que je relate. Diplomate relevant du Service des Renseignements de M. Mobutu, j'ai été affecté de 1980 à 1989 successivement à Paris, à Bruxelles et au Vatican. J'ai eu à plusieurs reprises l'occasion d'approcher le Président lors de ses séjours dans ces villes. En octobre 1977 déjà, j'avais eu le privilège de faire connaissance avec son immense propriété de Savigny, près de Lausanne en Suisse. J'avais été témoin d'un fait troublant rapporté dans ce livre. En 1982, à Bruxelles, j'ai eu à m'occuper personnellement d'un scandale touchant directement Madame la Présidente. A ce propos, il n'est pas sans intérêt de savoir que la famille de la présidente et ma propre famille se connaissent depuis bien avant l'indépendance, pour avoir vécu dans deux contrées proches l'une de l'autre. Cela m'a permis de glaner quelques informations supplémentaires sur les moeurs du dictateur et sur sa gestion crapuleuse de la chose publique. Conseiller diplomatique du Ministre des Affaires Etrangères, Nguz a Karl-I-Bond, en 1989, j'ai pu mesurer en outre l'étendue des dégâts causés par le tyran à travers quelques éléments récoltés là aussi dans l'exercice de mes fonctions. Pour les besoins de la vérité historique, il me sera difficile de taire les noms de certaines personnalités étrangères qui, volontairement ou non, ont contribué à la paupérisation du peuple du Zaïre en acceptant des cadeaux en "matières précieuses" et en argent qu'elles savaient pertinemment ne pas provenir du patrimoine privé de Mobutu ! Commencé de façon artisanale au début de son règne, le pillage ou mieux le "siphonnage" des ressources naturelles et financières du pays a ensuite été organisé sur une échelle 11

industrielle à partir de l'année 1979. Cela n'a été possible que parce que le système dictatorial le permettait (1). Aussi, la dénonciation de toute dictature constitue-t-elle la finalité de ce livre.

(1) Pour la petite histoire, Mobutu a été à deux doigts de transformer la "République du zaire" en Royaume, au début des années 70. Seul le ridicule qui avait accompagné le couronnement médiatisé de l'Empereur Bokassa l'en a dissuadé. En guise de consolation, il s'était attribué le grade de "Maréchal"... 12

INTRODUCTION

Le Mobutisme : une stratégie de désintégration nationale
L'année 1987. Un déjeuner de prise de contact entre les Missions diplomatiques accréditées et la Chambre italienne de l'industrie pharmaceutique, à l'hôtel Sheraton, situé dans une banlieue romaine. L'initiative revient au très gentil et affable M. Camponera, Consul Général Honoraire d'Italie, animateur d'un Club diplomatique et consulaire dans la Ville éternelJe. Le Secrétaire d'Etat italien à la Santé invité prononce un discours de circonstance, au cours duquel il s'efforce de promouvoir l'image de marque des produits pharmaceutiques de son pays, soumis avant leur mise sur le marché - dit-il - à une longue procédure de contrôle aux différents stades de fabrication, sur ]a base de réglementations strictes et sévères. J'assiste à la rencontre en ma qualité de délégué de l'ambassadeur empêché. Dans le feu des conversations, après le déjeuner, un important homme d'affaires italien me lance gentiment à la tête: « Eh ! M. le Conseiller, votre Président a accompli un exploit extraordinaire et unique en son genre ». « Lequel?» m'empresse-je de ]e questionner. «Mais M. le Conseiller, faire d'un pays riche un pays pauvre, ce n'est pas donné à tout le monde! Pour moi, c'est un exploit! On devrait créer un prix Nobel dans l'autre sens. Enfin, ne vous offusquez pas! C'est un moment difficile pour votre pays; ça passera. Le Moyen-âge, ici, ce n'était pas la mer à boire! C'est l'Histoire qui se répète, voilà tout! » conclut-il. Diplomate et Officier de renseignements du principal Service de Sécurité du Zaïre, héritier de la Sareté publique coloniale, j'ai donc été successivement affecté de 1980 à 1989 à Paris, à Bruxelles et à Rome auprès du Saint-Siège. A mon retour au pays, en 1989, j'ai exercé les fonctions de Conseiller politique et diplomatique de Nguz a Karl-I-Bond, Ministre des Affaires Etrangères. Ces postes ont été des observatoires exceptionnels à partir desquels j'ai pu glaner fortuitement des renseignements fort utiles. Un témoignage de première main sur les origines et les mécanismes de la déliquescence profonde 13

d'un pays normalement promis à un avenir des plus radieux s'il avait été sous la direction d'hommes intelligents, sages et conscients de la place prépondérante qui devait être la sienne dans le concert des Nations. Quel triste spectacle dont la presse internationale se fait périodiquement l'écho: des actes d'escroquerie commis par les Zaïrois à travers le monde, ces enfants qui fuient le bagne pour survivre; des réfugiés ligotés comme des animaux qu'on amène à l'abattoir, que la Suisse expulse au milieu d'un tollé général; des passagers clandestins battus sauvagement par des policiers dans le port de Barcelone; un réparateur de radios tué par crucifixion au Burundi, en 1990, par des policiers burundais et cela sans réaction appropriée du régime, etc... De mes observations sur les comportements de Mobutu qui règne depuis plus de 25 ans sur le Zaïre qu'il a entraîné au bord du gouffre, j'ai retiré deux conclusions: - La première, c'est que Mobutu, comme Bokassa, Idi Amin Dada, etc. appartient à cette catégorie de Chefs d'Etat qui ont considéré que l'exercice de la haute et noble fonction de Magistrat Suprême est une occasion providentielle de jouir des biens matériels de cette civilisation de consommation et de donner libre cours à la satisfaction de leurs bas instincts. Ils n'ont pas été en mesure de comprendre que, chez les grands hommes d'Etat que l'Histoire a connus, la satisfaction tirée de la grandeur de leur mission historique diminuait d'autant l'intérêt porté aux choses matérielles. Sans doute une échelle de valeurs morales très médiocre, liée à un bas niveau d'instruction, n'estelle pas étrangère à cette vision pour le moins fruste de la haute mission qui leur incombait. - La seconde observation, c'est que la longévité de Mobutu au pouvoir, qui a ruiné le pays, est le fruit d'un don extraordinaire de dissimulation que l'on retrouve chez presque tous les dictateurs. Car Mobutu a su appliquer à la perfection cette recommandation de Machiavel: «Les hommes obéissent si bien aux nécessités présentes que celui qui trompe trouvera toujours qui se laissera tromper. » Cette faculté exceptionnelle de tromper ses interlocuteurs a berné pendant des années les dirigeants des pays qui assistent financièrement le Zaïre, pour les amener à soutenir sans faille son régime. Avoir fait avaler pendant des années que la progresion constante du riche Zaïre vers la faillite économique et financière était liée aux seules difficultés conjoncturelles des fluctuations du prix du cuivre constitue assurément un exploit à porter au crédit du Maréchal. Il reste que la tâche de Mobutu a été facilitée par la machine 14

dictatoriale, dont les rouages essentiels, constamment entretenus par l'étranger, ont empêché que la porte du goulag tropical ne s'entrouvre plus tôt que prévu - c'est-à-direlorsqu'il est manifestement apparu au milieu des années 70 que le Président-Fondateur était surtout occupé à satisfaire ses propres besoins et caprices au détriment des intérêts de son pays. Les dessous de table qui ont amené des personnes à la moralité douteuse à fermer les yeux sur les vraies causes de la banqueroute, voire à se faire les apologistes du régime carcéral ont fait le reste. Aussi, comme je l'ai dit dans le préambule, pour les besoins de la vérité historique, il m'est inconcevable de taire les noms de certaines personnalités étrangères qui ont bénéficié des "largesses" criminelles du tyran, sur le dos de la population meurtrie. Le processus qui a abouti à la ruine économique catastrophique du pays s'est étalé sur deux périodes: - De 1965 à 1978, la gestion désastreuse est le fait des dépenses de prestige et d'actions d'éclat dérisoires pour satisfaire les besoins infantiles d'un mégalomane. - A partir de 1979,le Maréchal ne se fait plus d'illusions sur sa capacité de bâtir un pays moderne et de redresser une situation déjà fort compromise. Son ambition va alors se réduire à accumuler des richesses personnelles pour préparer sa retraite, et éviter d'être pris "au dépourvu". Les préparatifs de ladite retraite comporteront deux volets: à l'intérieur, ce sera la construction de Gbadolite et de Kawele. A l'extérieur, ce seront les acquisitions immobilières et des placements financiers énormes, dont le montant peut être estimé à au moins quatre à cinq fois le budget de la République qui est d'environ 500 miJJions de dollars U.S. L'ambition de Mobutu sera alors de passer à la postérité, non plus comme le plus iIJustre homme d'Etat de l'Histoire post-coloniale du Zaïre (ce qu'iJ ne peut plus être), mais au moins comme le dieu de sa tribu grâce à l'héritage de la ville qu'il va lui laisser: Gbadolite. Ce déplacement de l'ambition nationale vers le repli tribal comme dernier refuge, sera iIJustré par le décrochage de la Capitale vers Gbadolite ; Mobutu se sentira en effet plus à l'aise et en sécurité au mjJieu des siens que dans la viJJe de Kinshasa où il n'apparaîtra plus qu'épisodiquement, en raison de l'hostilité croissante de la population à son égard. Cette nouveJJe conception de son rôle aura des conséquences encore plus dramatiques pour la Nation qu'il va délibérément livrer aux pilleurs pour lui-même avoir les mains libres et parachever en 15

toute tranquilité la construction de son empire personnel, au crépuscule de son étoile. Une illustration de ce rejet: en février 1991, après un long séjour à Gbadolite où il se mure dans un silence étrange, il décide de revenir à Kinshasa pour faire taire les rumeurs sur les préparatifs de sa fuite à l'étranger. Arrivé au niveau du village de Maluku, proche de la Cité de l'ex-Parti unique à N'Sele, à.50 km de Kinshasa, il aperçoit sur la rive du fleuve une foule de femmes agitant des foulards et scandant «Tata ayei, nzala esili ! » ce qui signifie à peu près: «Papa de retour, finie la

disette!

))

Il est aux anges, mais sa joie sera de courte durée. Il

ordonne au capitaine de son luxueux bateau, le "Kamanyola", d'accoster. Lorsque le bateau s'immobilise, en un mouvement réglé comme pour un ballet, les femmes se retournent et relèvent leur pagne pour lui montrer leur derrière, en signe de malédiction! Il est proprement désarçonné, atterré! Hors de lui, il ordonne aux commandos de sa garde rapprochée de se saisir de ces dames, qui subiront des brutalités inouïes. C'est la fin d'une légende de complicité entre le Guide et son peuple. C'est le divorce après le mariage forcé célébré le 24 novembre 1965. Le Père fondateur à vécu! (2)
(2) Rappelons brièvement le parcours de Mobutu: Joseph-Désiré Mobutu est originaire de la province de l'Equateur, à l'extrême nord-ouest du pays, à la frontière entre le Za:ireet le Centrafrique. Incorporé dans l'armée coloniale belge, il devient journaliste et entre dans les services secrets belges puis dans la CIA des USA. Il s'est approché du leader Patrice Lubumba qui l'a nommé responsable des armées dans son cabinet, à l'indépendance du Congo belge, le 30 juin 1960. Deux mois et demi plus tard, le 14 septembre 1960, il écartera le Premier ministre Lubumba ainsi que le Président de la République Kasavubu par un premier coup d'Etat militaire. Il constitue alors le Collège des Commissaires généraux qui va gouverner le pays sous sa tutelle jusqu'en février 1961. Le 17 janvier 1961, Lubumba ainsi que deux de ses ministres sont livrés avec l'accord de Mobutu - à Moïse Tshombé du Katanga. Ils seront assassinés Je jour même de leur arrivée dans la province sécessionniste. Le "drame congolais" se déchaîne alors. On est en plein dans la guerre froide entre les blocs Est et Ouest. Les ingérences étrangères, par mercenaires, conseillers et financiers occidentaux interposés, font basculer le pays dans l'anarchie. Le colonel Joseph-Désiré Mobutu reprend le pouvoir aux civils le 24 novembre 1965 par un second coup d'Etal Il remettra, dit-il, le pays sur pied en « neutralisant» encore une fois les « politiciens irresponsables» et il
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promet la paix et l'unité nationaleaux Congolaisde l'époque (devenuspar la suite des Za:ïrois par les vertus de l' « authenticité" mobutiste). En 1967, la Constitution de Luluabourg (votée en 1964) est remplacée par une nouvelle Loi fondamentale instituant le Mouvement Populaire de la Révolution (MPR) comme Parti prépondérant. Mobutu en est le Chef. En 1973, cette dernière Constitution est retailIée aux mesures de l'ambition du dictateur Mobutu devenu entre-temps - toujours en vertu de l' « authenticité zaïroise» Maréchal Mobutu Sese Seko Kuku Ngbandu wa za Benga (Le coq de la basse-cour qui ne laisse de côté aucune poule), Père-Fondateur de la nation zaïroise, chef du Parti Unique. Peu à peu, tout le pays - l'Administration, J'armée, les finances publiques, l'économie nationale, la vie politique, la diplomatie, l'enseignement, la culture, etc. - tout va tomber sous la coupe du dictateur qui s'est autodénommé « Génie de Gbadolite ", « Grand Timonier », « Guide Suprême de la Révolution ", etc. à l'instar d'autres chefs totalitaires.

-

17

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Source: Zaire, A.G.C.D., Bruxelles, 1985,

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Chapitre I
Faire d'un paradis un enfer

Un budget d'un milliard de dollars! Le 29 décembre 1989. La veille de la fête du Nouvel An. Au journal télévisé de 20 heures apparaît sur l'écran la figure légendaire du truculent Ministre de l'Information et de la Presse, M. Sakombi. Porte-parole du gouvernement, il débite, avec les formules ampoulées dont il est coutumier, la litanie des réalisations grandioses de l'année qui s'achève, dresse un bilan où les chiffres des performances fictives se succèdent les uns aux autres. Le moment fort en est le rappel du récent vote du budget du procain exercice par le Parlement, suivi de sa rapide promulgation par le Guide de la Révolution qui trône sur le pays depuis maintenant un quart de siècle. Un milliard de dollars franchi pour la première fois, de surcroît, dans une conjoncture particulièrement difficile. Un exploit qui doit faire pâlir d'envie l'ancien tuteur colonial! La population effarée apprend ainsi, à travers cette déclaration d'un cynisme révoltant, son bonheur parfait et son entrée prochaine au paradis, celui que lui avait promis, 25 ans plus tôt, l'ancien sergent-comptable Joseph-Désiré Mobutu, lorsqu'il était arrivé au pouvoir. Dans ce pays du mensonge officiel élevé au rang de vertu cardinale, les intellectuels dont l'ardeur combative et le sens critique viennent d'être tonifiés par l'exécution, quelques jours plus tôt, quelque part en Roumanie, du "Génie des Carpates", ergotent à n'en plus finir sur l'effronterie de ce discours. Le pouvoir, lui, s'en moque. Il connaît les vrais destinataires du message. Un milliard de dollars! Chiffre magique destiné à frapper l'imagination de la population que le pouvoir sait analphabète à plus de 90 %. Chiffre que la même télévision annoncera deux mois plus tard, réduit de moitié à cause des méchants loups

«spéculateurs du marché mondial des matières premières )). Ce
n'est donc pas la faute de l'Autorité si l'entrée du paradis est provisoirement différée. Soit! Mais ignore-t-elle avant cette entrée la situation kafkaïenne à l'hôpital-mouroir Marna Yemo, où les cadavres s'entassent à

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même le sol, dans une atmosphère de puanteur insoutenable à cause du nombre élevé de décès journaliers et du manque de place dans les tiroirs frigorifiés de la morgue? Ignore-t-elle aussi que certains corps sont séquestrés en attendant que les membres des familles réunissent l'argent pour régler les frais des soins administrés aux défunts, et qu'assez souvent, l'Etat est obligé de suppléer à leur défaillance en enterrant les morts abandonnés dans une fosse commune? A la Clinique Ngaliema, on pratique même depuis longtemps, en toute parfaite illégalité, la séquestration des malades guéris incapables de payer l'addition le jour de la sortie. Certains ont dû passer deux mois dans le couloir de leur pavillon d'hospitalisation dans cet état de prisonniers! Le salut dans la fuite Au Ministère des Affaires Etrangères, où les affectations aux postes diplomatiques sont suspendues pour cause de difficultés financières, le Cabinet reçoit régulièrement des instructions venues du Sommet. Il s'agit de parachuter dans une des missions diplomatiques des personnes hors cadre du Ministère, généralement en difficulté matérielle. Les fonctionnaires indignés manifestent leur mauvaise humeur. La misère est telle au pays que rester un jour de plus expose quelquefois à la mort. Les bureaux des conseillers du Ministre sont pris d'assaut à longueur de journée par les candidats au départ. Quelques-uns proposent d'offrir leur voiture ou leur bicoque pour voir leurs noms glissés sur la liste des départs exceptionnels. Les dames n'hésitent pas à proposer leurs charmes. A l'étranger, c'est une journée de deuil pour les diplomates qui sont rappelés lorsque le message fatidique tombe sur le téléscripteur de la Mission. Il est touchant de voir certaines personnes perdre leur dignité. Ainsi, un ambassadeur auprès du Saint-Siège, rappelé en 1985, va-t-it faire le siège de certaines relations du Guide pour amener celui-ci à revoir sa décision. Il fera un voyage à Nice pour rencontrer personnellement le Père de la Nation et demander un sursis! Il est épouvanté par les échos de la situation dramatique dans le pays. Il n'avait pas eu le temps de préparer son retour après quelque vingt années passées dans différents postes diplomatiques. En effet, il avait englouti ses économies dans la construction d'une somptueuse résidence à Kinshasa, comportant douze appartements, dont la finition et la décoration utilisaient du marbre et un 20

ameublement expédiés d'Italie (aux frais de l'Etat) ; sans compter des dépenses royales pour le mariage d'une de ses filles avec un Italien. Son amertume est telle qu'il ira jusqu'à maudire le Pape de n'avoir pas plaidé son cas auprès du Maréchal. Il refusera de quitter la résidence jusqu'à ce que le Ministre des Affaires étrangères enjoigne le Chargé d'affaires de l'en chasser. Le Ministre, lui, est accusé de pratiquer le népotisme, le favoritisme et, accusation suprême, le placement à l'étranger de ses complices, car les zélateurs du régime affectent toujours de croire que le Ministre est volontairement rentré de l'exil - il s'agit de Karl-I-Bond - pour renverser le régime de l'intérieur. Reculer pour mieux sauter. En ma qualité de Conseiller politique et diplomatique, je lui fais un rapport verbal sur l'état d'esprit de son Administration. Dans sa réponse transparaissent à la fois tristesse et agacement. «En tant qu'homme d'Etat responsable, me déclare-t-il, je ne peux étaler sur la place publique les ordres du Chef. Je suis obligé de prendre sur moi tous les coups. Je suis Lunda et, à ma connaissance, hormis l'ambassadeur Ngoie au Brésil, il n'y a pas un autre Lunda à l'étranger. D'ailleurs, certaines personnes me le reprochent, car la mauvaise tradition instaurée par mes prédécesseurs et successeurs a été de placer le maximum de gens de leur entourage, de leur tribu ou de leur région dans les postes diplomatiques à l'étranger pour leur rendre service. Ce n'est pas ma conception des choses. On ne pourra pas faire avancer ce pays de cette manière. Voyez ce que font certains de ces pseudo-diplomates à l'étranger pour l'image de notre pays! » conclut-il. Le gonflement des effectifs dans les Missions est tel que pour l'année 1988, l'annuaire du Corps diplomatique du SaintSiège répertorie neuf diplomates pour l'ambassade du Zaïre, contre six pour la France et cinq pour les Etats-Unis! Lors de la réception d'adieu de l'ambassadeur de Belgique, l'ambassadeur de la Corée du Sud me déclare: «Je viens de la Malaisie où j'avais un grand volume de travail. Ici, je me repose! Votre ambassade possède un personnel diplomatique bien fourni. Je suis curieux de savoir quel genre de travail vous faites chez

vous? »

Une des conséquences catastrophiques de cette inflation d'effectifs: le dépassement permanent du montant de l'enveloppe en devises affecté mensuellement au paiement des diplomates. Solution: l'augmentation constante des prix des visas qui fait fuir les touristes et fait perdre à l'Etat des rentrées financières très substantielles en devises étrangères. En somme, le Guide officialise lui-même, par ses ordres de 21

parachutage, l'exode à l'étranger des parasites qui gravitent autour de lui et des membres de sa famille pour leur épargner la misère qui frappe de plein fouet 99 % de la population. Les postes d'attachés militaires auprès des ambassades sont les dépotoirs dans lesquels atterrissent des personnes qui, faute de compétence professionnelle, passent leur temps à terroriser les chefs de Mission et les diplomates de carrière. Leur spécialité, ce sont les fameux B.I. ou Bulletins d'Informations qu'elles transmettent à Kinshasa sur les faits et gestes des gens qu'elles accusent faussement. Un attaché militaire très spécial Voici un exemple pitoyable: En 1987, pour faire plaisir à son épouse qui lui scie les côtes depuis un certain temps, le Maréchal ordonne la réouverture du poste d'attaché militaire à Rome. Il nomme à ce poste le Capitaine Mbelenga qui, au passage, devient LieutenantColonel, sautant le grade de major. Il est le mari de la nièce de Madame la Présidente. Il est en poste à Washington où il a été envoyé pour la même raison: échapper à l'enfer. Il traîne dans ce poste la réputation d'un bagarreur ivrogne. Simple troupier, il a été scandaleusement intégré dans le corps des Officiers auquel il ne pouvait accéder en raison de son très bas niveau d'instruction. Les notions élémentaires de la science militaire lui sont étrangères. L'heureux promu débarque à Rome en juin de cette année-là et s'installe provisoirement dans un studio meublé - la résidence Pamphili - qui donne sur le parc Pamphili, situé à quelques dizaines de mètres. Pour meubler sa solitude, il s'attache très rapidement une maîtresse zaïroise, une prétendue étudiante qui a échoué là après avoir vagabondé pendant des années à Bruxelles. Très vite, les récriminations des voisins de palier commencent à pleuvoir à la réception de l'hôtel. C'est que les deux amants s'adonnent à des saoûleries qui se terminent toujours par une bagarre. Les fils du téléphone sont arrachés, les vêtements de l'amant jetés dans la baignoire (pour l'empêcher de sortir I). Ils se griffent le visage. Le gérant s'inquiète de la renommée de son établissement et, n'en pouvant plus, me questionne pour savoir si Monsieur est réellement Officier supérieur de notre armée, ce que malheureusement je dois confirmer. Il me charge alors de lui transmettre sa profonde déception et de l'avertir que si la situation devait continuer ainsi, il se verrait dans l'obligation de
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le mettre dehors. J'examine rapidement la situation. Le seul moyen de l'améliorer est d'effrayer notre "attaché militaire". Je lui déclare que le gérant a reçu plusieurs plaintes. Certains clients menacent d'appeler la police pour tapages nocturnes. Il risque alors de voir son agrément refusé par le Ministère italien de la Défense, ce qui ne ferait pas plaisir au Maréchal. Mbelenga est atterré et le message passe. Au mois d'aotJt, sa famille arrive. Il quitte le studio pour une luxueuse villa en location. A l'ambassade, il refuse de prendre possession de la pièce qui lui est attribuée, celle qu'avaient toujours occupée ses prédécesseurs avant la fermeture du poste d'attaché militaire. Il loue un appartement de six pièces où il installe caméra et mobilier ultra-luxueux. Aussitôt, il transmet au Ministère de la Défense à Kinshasa les montants doublés des prix réels de location de sa villa, du bureau, de deux appartements pour deux collaborateurs et des salaires fictifs du personnel censé être à son service! Au service de mécanisation des dépenses extérieures du Ministère, les employés sont pétrifiés. Les chiffres sont gonflés, cela saute aux yeux. Le Colonel Nyombi hausse les épaules. «Que voulez-vous, on n'y peut rien, il est parmi les intouchables, les FP (famille présidentielle) », grommelle-t-il pour mettre fin à ces discussions inutiles. Il n'ignore pas que la Présidente n'hésiterait pas à faire déplacer tous les fonctionnaires en cas d'ennuis à son protégé. En dépit des sommes importantes qui lui sont transférées régulièrement, l'attaché militaire est fréquemment à court d'argent. C'est qu'il est saisi d'une frénésie d'achats insatiable. Tous les biens achetés à Washington ont été expédiés à Kinshasa, pour 40 000 dollars de frais de transport à charge de l'Etat, afin de meubler sa villa en construction. Il doit donc recommencer à zéro à son nouveau poste! Il achète à tour de bras trois voitures - une Mercedes, une Saab et une Peugeot 505 -, deux motos, un mobilier de style dernier cri, chaîne hi-fi, caméra, etc., sans oublier les dépenses pour une nouvelle conquête féminine, une employée au service télex de l'ambassade que son épouse fera déplacer à New-Delhi. Un jour, il bat sauvagement, devant les enfants terrorisés, sa femme qui refuse de lui donner une partie de l'argent reçu de sa tante Madame la Présidente. Lèvres fendues et visage tuméfié abrité derrière des lunettes fumées, elle part se réfugier chez une autre tante à Anvers, épouse d'un illettré à qui le Guide a offert la direction de la représentation de la compagnie maritime nationale. Incapable de soutenir une conversation technique, ledit 23

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