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Mondialisation et terrorisme identitaire

De
282 pages
Notre époque questionne plus que jamais le rapport entre pouvoir, violence et identité : peut-on repérer un fonctionnement général des relations de pouvoir entre les individus et les groupes ? Le pouvoir s'accompagne-t-il toujours d'une domination ? Sommes-nous tous complices de sa perpétuation ? Et si l'on retrouvait dans la mondialisation le même type d'effets et de dynamiques du pouvoir ? La mondialisation ne serait-elle pas une forme de terrorisme identitaire et culturel ?
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Stéphane LA BRANCHE

MONDIALISATION ET TERRORISME IDENTITAIRE
ou COMMENT L'OCCIDENT TENTE DE TRANSFORMER LE MONDE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-3649-1

Mes remerciements à Lawrence Olivier et à Chantal Rondeau pour leurs nombreux commentaires. Merci à Dalenda, Danielle et Louise pour leurs corrections.

À Christine Bout de l'An, ma femme, qui mieux que quiconque comprend ce qui sous-tend ce livre.

INTRODUCTION. LA QUÊTE ET LE REPAS.

Lorsque j'étais enfant, nous partions en voyage pendant les vacances d'été. L'année de mes sept ans, nous étions allés en auto de Montréal, au Canada, jusqu'au Mexique. De toutes les expériences de voyage, celle qui m'a le plus touché à l'époque est celle de ce vieil homme en haillon qui m'a demandé un peu d'argent. Il n'était ni agressif ni insistant et je n'ai pas eu peur. Je lui ai répondu que je n'en avais pas et je suis allé rejoindre mes parents. À ce moment, et malgré mon jeune âge, j'avais ressenti qu'il y avait quelque chose d'injuste et de 'pas normal' dans le fait qu'un adulte demande l'aide à un enfant. Je me rappelle également avoir compris que c'était parce que j'étais un 'gringo' riche. Le monde des adultes a dès lors cessé alors d'avoir ce statut magique d'infaillibilité et de supériorité. Un enfant aurait pu aider un adulte. Il me demandait une faveur que je pouvais soit refuser soit accepter. J'ai ensuite demandé à mon père si j'aurais dû lui donner de l'argent, si cela l'aurait aidé. Mon père m'a répondu qu'à court terme, oui, mais qu'à long terme, il ne savait pas. Sans pouvoir nommer cette expérience, j'avais fait ma première expérience du pouvoir. Quinze ans plus tard, je me suis lié d'amitié avec une jeune femme qui avait été victime d'inceste étant enfant. Commençant llloi-même une thérapie liée à une enfance parfois difficile et à une codépendance avec un alcoolique, nous avons échangé sur l'impact que nos expériences avaient eu sur notre identité, nos émotions et notre façon de penser. Bien que nos histoires aient été différentes, notamment par leur gravité, il était clair que le processus et l'impact sur notre psyché et notre identité étaient 9

similaires. Des lectures et des séances de thérapie confirmèrent que le processus par lequel une personne adopte les règles de l'inceste est le même que dans le cas de la codépendance. Cela fit réapparaître une intuition que j'avais eue à 18 ans: il existait quelque chose de commun entre différentes formes de violence, par exemple entre le viol, la pauvreté et le sous-développement. Huit ans plus tard, je suis retourné à la littérature touchant à la codépendance dans le cadre d'un doctorat de science politique portant sur le pouvoir. C'est à ce moment que j'ai vu qu'il était possible de donner une légitimité intellectuelle et académique à cette intuition. Le concept de la codépendance semblait pouvoir expliquer un certain type de relations de pouvoir existant entre des individus, et entre les cultures. L'hypothèse est qu'il existe des dynamiques et des stratégies de pouvoir communes à différentes échelles. Mes autres recherches se concentrant sur le développement et la mondialisation, cela semblait une bonne piste à poursuivre: ces deux processus participent-ils à la construction d'une relation de codépendance au niveau international entre les cultures? Mais ce qui m'intéressait n'était pas tant la codépendance que le pouvoir. Le problème avec ce concept est que, malgré son importance dans les 'sciences' sociales et notamment en 'science' politique, il est peu développé. S'il existe plusieurs théories de l'État et du développement, il y a une lacune importante au niveau des théories du pouvoir. Je ne prétends pas développer une telle théorie ici. Je relève plutôt des stratégies de pouvoir communes à plusieurs échelles d'actions qui vont permettre à terme de développer une telle théorie. La question est la suivante: y a-t-il des mécanismes généraux du pouvoir? Mon intérêt pour l'Afrique m'a naturellement conduit à appliquer mes réflexions au problème du développement sur ce continent. Mais ce problème ne peut être dissocié de deux dynamiques liées: la mondialisation et l'occidentalisation. Il me fallait donc en premier lieu articuler la relation entre la culture et le pouvoir au niveau international, car ces concepts sont au cœur de la problématique de l'occidentalisation. C'est en les analysant que je me suis retrouvé face à la modernité occidentale: l'occidentalisation consiste en une dissémination de notre modernité aux autres cultures, avec des effets profonds sur les systèmes politiques et économiques ainsi que sur l'identité, les valeurs et les conceptions du monde chez les individus. L'analyse de la 10

mondialisation de la modernité permet donc d'aborder différentes échelles d'action du pouvoir: l'international, le national et l'individuel. J'adopte une position qui diffère de ce que l'on retrouve communément dans la littérature, de trois façons. D'abord, l'objectif est la construction d'un cadre d'analyse à échelles multiples, un type d'effort peu à la mode dans le monde académique contemporain. Ensuite, ma position vis-à-vis la littérature portant sur l'Occident et la modernité diffère car je refuse la centralité de la pensée moderne occidentale ainsi que sa supériorité morale auto-octroyée. Finalement, ma conception de l'acteur est également un peu différente: l'occidentalisation ne se limite pas à un impérialisme culturel car en fait, si beaucoup d'Africains résistent à la 'modernisation' de leur culture, beaucoup veulent également l'adopter et la propager. Les Africains sont donc au cœur d'une relation interculturelle complexe qui consiste en un processus de remplacement graduel des cultures africaines par la modernité occidentale et dans lequel ils jouent un rôle. La mondialisation et le développement sont des forces majeures de ce processus. Pour réfléchir sur le pouvoir et relever des stratégies de sa dissémination

et de son intemalisationl, je fais un va-et-vient entre les différentes
échelles d'analyse et entre les pratiques et la théorie. Ma proposition est la suivante: il existe des stratégies générales communes de dissémination et d'intemalisation du pouvoir dans ses différentes manifestations et à différentes échelles - tels l'abus, la codépendance, le développement, l'occidentalisation et la mondialisation. La question générale est la suivante: quelles sont les stratégies par lesquelles les individus en viennent à accepter des règles qui leur font violence? La mondialisation et le développement constituent un ensemble relativement coordonné de stratégies qui dissémine le projet de la modernité occidentale aux autres cultures. Celui-ci devient une vérité à leurs yeux grâce à une relation de pouvoir disciplinaire au niveau international. Ces stratégies de construction d'une vérité à partir de laquelle les gens vivent ensemble, pensent et construisent leur identité, sont très proches de celles que l'on retrouve dans la codépendance à l'échelle individuelle.

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Je distingue

l'internalisation

de l'intériorisation

dans le prochain chapitre.

Il

Les concepts utilisés révèlent l'influence de Michel Foucault. Je ne me limite cependant pas à une simple application de son approche. Je l'utilise plutôt comme un tremplin analytique afin d'aller plus loin. Ainsi, je soutiens que les changements provoqués par l'occidentalisation et qui visent à discipliner les Africains grâce aux règles de la modernité constituent la phase initiale de la codép endance. Les stratégies de dissémination et d' internalisation du pouvoir dans un contexte de relations interdiscursives à différentes échelles constituent le fil conducteur du livre. Cette démarche implique un point important: je ne considère pas l'acteur uniquement comme une victime ni comme un bourreau. En plus d'ancrer plus profondément la victime dans son identité de victime, cela constitue aussi une trop grande réduction de l'être humain. L'idée est la suivante: nous participons tous au pouvoir, nous en sommes à la fois des sujets et des objets. Nous lui résistons, le disséminons, l'adoptons et le transformons. Nous verrons à quel point cette façon de voir l'acteur est importante pour l'analyse et pour le concept de la résistance. Le livre est divisé en deux parties générales et chaque chapitre se penche sur un espace d'action spécifique du pouvoir. Les trois premiers traitent des aspects théoriques. Le chapitre 1 débute par une présentation de la codépendance au niveau individuel grâce à une analyse de la torture, de l'inceste et de la codépendance avec un alcoolique. Les éléments communs entre ces formes de violence sont le contrôle, la peur, I'homogénéisation et la morsure dont les effets sur les habitudes, les comportements et l'identité sont profondément structurant. Il s'agit de comprendre comment une relation de codépendance est construite. Le deuxième chapitre aborde le problème de la mondialisation qui est une force d'homogénéisation discursive, culturelle, politique, économique et identitaire internationale fondée sur les caractéristiques de la modernité. Elle consiste donc en une occidentalisation qui fournit les règles structurant la construction de la codépendance en cours sur la planète. Son effet structurant et homogénéisant sur les valeurs et l'identité des nonOccidentaux est caractéristique de la codépendance. J'aborde le problème du développement et de la modernité dans le troisième chapitre. C'est le plus abstrait et le plus difficile à suivre pour le lecteur peu habitué aux discussions théoriques. J'y relève cinq commandements du développement qui s'expriment dans des croyances dans la nécessité du développement, le progrès, la raison et la modernité 12

mais aussi, dans un 'économicisme' au cœur de notre vision commune du pouvoir et de l'être humain. Ces commandements sont des caractéristiques du proj et de la modernité. La deuxième partie du livre aborde les pratiques. Il s'agit d'appliquer l'approche théorique aux pratiques du développement et à la religion. Ces pratiques ont-elles un effet structurant sur l'identité des Africains, étape essentielle à la codépendance ? Que se passe t-il dans une situation où plusieurs discours sont en compétition pour le même espace social et psychologique? Comment, grâce à des pratiques, un discours devient-il un régime discursif? Quel est le rôle des acteurs dans cette dynamique? Le quatrième chapitre s'attaque aux pratiques à grande échelle avec une analyse de la Banque mondiale, un disséminateur important de la modernité. Cette institution tente de créer un environnement général structurant dans lequel les non-occidentaux doivent exister, construire des systèmes, se développer, etc. Ses stratégies visent à discipliner les nonOccidentaux, afin que son discours devienne une' Vérité'. Elle est une force d'homogénéisation discursive redoutable et efficace aux échelles micro, meso et macro dans les sphères politiques, économiques et culturelles au sens large du terme. Elle contribue donc à la construction de la codépendance entre l'Afrique et l'Occident. La dimension micro est abordée dans les deux derniers chapitres. Le chapitre cinq offre une analyse de l'impact d'un projet de développement dit approprié sur trois communautés ghanéennes. Une question importante est posée: ce type de développement 'durable' est-il moins transformateur de l'identité et de la culture que l'est celui' classique' ? En fait, même le développement durable semble avoir un effet occidentalisant sur les valeurs et l'identité de ces communautés. On voit une adoption de certaines caractéristiques de la modernité par les Ghanéens, ce qui suggère qu'il s'agit potentiellement de la phase initiale d'une relation de codépendance. Si tel est le cas, il faudra alors remettre en question l'opinion selon laquelle le développement dit 'approprié' l'est réellement. Le dernier chapitre aborde le problème fascinant du christianisme au Ghana. En plus des explications conventionnelles de l'essor de la popularité de cette religion depuis les années 1980, j'ai constaté que la sorcellerie y joue également un rôle clé. La relation entre la religion, la magie noire et le développement permet d'aborder un aspect vital à la codépendance, celui du rôle de la peur dans l'internalisation d'un discours 13

dominant. Nous verrons qu'il existe une occidentalisation de la peur en cours, de ce que signifie la discipline et donc, du type de pouvoir. Je ne prétends pas «prouver» ma proposition théorique dans cet ouvrage. Démontrer qu'une relation de codépendance est bel et bien en construction entre l'Occident et l'Afrique requiert une recherche plus exhaustive. Mais les exemples des communautés et mes entretiens offrent des illustrations que de tels changements pouvant mener à ce résultat sont en train d'avoir lieu. S'il ne m'est pas possible de déterminer la profondeur psychologique des changements, les résultats sont suggestifs. L'analyse des différentes formes du pouvoir suggère au niveau théorique qu'il existe bel et bien des stratégies générales du pouvoir. En même temps, il ne faut pas sous-estimer la résistance des Africains ni le fait qu'il existe des alternatives à la modernité. Car, même si les stratégies par lesquelles se construit la codépendance existent, cela ne signifie pas que le processus soit achevé. La modernité n'est pas le seul discours légitime en Afrique. Dans l'analyse de cette dynamique, il est vital de se pencher sur les pratiques et le vécu des individus. Les expériences de près de 60 individus, y compris les miennes, ont été incluses dans le texte. Je les ai séparées de l'analyse formelle par trois '*'. * * *

Katmandou, Népal, octobre 1995. Je viens de m'asseoir à la table d'un restaurant local qui vend des plats népalais simples lorsqu'un homme s'assied devant moi. Mon menu est composé d'une petite assiette de légumes au curry, d'un bol de riz frit et d'un plat de patates épicées. Le repas de l'homme consiste en une très petite portion de foie de poule. Je lui offre de partager mon repas mais j'y ai déjà touché et il est donc inconsommable pour un Hindou. Il refuse. Si c'était son premier repas en deux jours, je mangeais en une fois ce que lui consommait en trois j ours. Ce qui causait cette différence entre nous était de même nature que la quête de ce vieil homme au Mexique. Ou que ce père en train de battre son jeune garçon à coups de poings. Ou que ces gens en train de mourir de faim. Ou que mon amie victime d'inceste. *
Le lien commun entre ces situations

*
relève du pouvoir.

*

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CHAPITRE 1. LA CODÉPENDANCE ET L'INTERNALISATION DES RELATIONS DE POUVOIR.

Cet ouvrage traite en partie des effets de la mondialisation de la modernité occidentale sur les non-Occidentaux. Pour en saisir l'impact sur l'identité, les relations sociales, les comportements, les valeurs et les idées, il faut d'abord aborder le problème complexe du pouvoir. Notons tout d'abord que, malgré tout l'intérêt de cette question dans le champ des sciences sociales, les réflexions laissent souvent à désirer. Il s'agit d'un problème que ce premier chapitre aborde de front. J'y relève quatre éléments à partir desquels on peut développer une analyse pouvant rendre compte des différentes expressions du pouvoir à l'échelle individuelle: le contrôle, la peur, la disparition des alternatives et la morsure. Comment les relations de pouvoir sont-elles internalisées et disséminées? Comment les individus deviennent-ils des objets et des sujets du pouvoir? Les situations difficiles de l'inceste, de la torture et de la codépendance avec un alcoolique fournissent, par leur nature extrême, des situations riches en pistes de réflexions car elles expriment de façon très forte des stratégies et des modes de fonctionnement du pouvoir. Mais d'autres situations plus 'normales', telles que certaines méthodes de gestion du travail, ne s'en éloignent pas autant que nous pourrions le penser. Je me dois d'avertir le lecteur: les sujets traités dans ce chapitre sont difficiles. J'aurais pu les traiter avec plus de circonspection mais pour bien comprendre le cauchemar qu'est l'abus, il faut le décrire dans toute son horreur et ses souffrances. Veuillez par conséquent m'excuser si je ne 'retiens pas assez mes coups' mais la violence qui se trouve au cœur de

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l'abus ne peut être dissociée de ses effets. Elle fait partie intégrante de la codépendance à tous les niveaux. À partir de ces réflexions, je relèverai dans le deuxième chapitre quelques stratégies communes aux différentes formes d'abus grâce à une analyse de la globalisation de la modernité en Afrique. Mais ne brûlons pas les étapes et commençons par évoquer l'auteur qui a offert l'analyse du pouvoir la plus riche: Michel Foucault. 1. Le pouvoir et le savoir: la liberté ou la discipline? Chez beaucoup d'auteurs qui font des recherches sur le pouvoir, on constate une tendance générale: le pouvoir est conçu comme un bien qui se possède, telle une arme, souvent peu ou pas définie d'ailleurs, qui contraint et oblige. Il constitue une Cette du au cœur de

Dans ces approches, le savoir est conçu comme un outil visant à acquérir davantage de pouvoir grâce à une plus grande capacité à persuader et à forcer d'autres acteurs ou encore à structurer un agenda. Pouvoir, marge de manœuvre et capacité à faire ce qui est souhaité vont ensemble. Même chez les chercheurs, pour qui le pouvoir est une relation entre des agents, on conçoit tout de même un acteur comme ayant un pouvoir sur un autre, comme si c'était une arme coercitive. Ces chercheurs soutiennent que, puisqu'un acteur a du pouvoir, il n'en est pas l'objet. Il en est ainsi strictement un sujet qui l'exerce, tandis que l'autre acteur, habituellement vu comme une victime, ne peut que le subir. De plus, ceux qui 'possèdent' le pouvoir sont vus comme étant plus puissants et donc plus libres. Cette vision du pouvoir offre un parallèle avec une conception particulière du savoir: celui qui détient le 'savoir vrai' possède un pouvoir plus grand. Mais une telle vision n'a de sens que si l'on croit que le savoir est fondé sur la vérité absolue qui donne alors à celui qui y a accès un avantage sur les autres, ces derniers ayant automatiquement tort. Le pouvoir, le savoir et la vérité sont alors constitutifs de la liberté. Dans notre société, c'est de cette façon que l'éducation est vue car elle nous permet d'acquérir des savoirs qui nous permettent de devenir plus riches, plus puissants et donc plus libres. C'est également une marque de culture et d'intelligence car on se libère ainsi des' faux' savoirs, de la

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manipulation et des superstitions. On assiste alors à une course vers la vérité libératrice, laquelle se révèle être une réelle obsession dans notre culture. Les personnes reconnues comme possédant le savoir sont tenues en haute estime par les membres de leur société et ont une grande influence. Les prêtres de l'ancienne Egypte, par exemple, savaient grâce à l'astronomie quand allait se produire la crue du Nil et lorsqu'il était temps de semer et de récolter. Pour la population, cela relevait d'un lien sacré entre les prêtres et les Dieux. Ce savoir était lié à toute une série de croyances et de pratiques religieuses, politiques et économiques et, par conséquent, au pouvoir. Ainsi, la religion et la connaissance des crues faisaient partie d'une relation de pouvoir entre les prêtres et la population. Le savoir du prêtre était une question de vie ou de mort liée au risque de famine. Aujourd'hui, les scientifiques, les économistes, les académiques et même les politiciens sont les prêtres d'un savoir rationnel. La théorie coercitive du pouvoir est tellement profondément ancrée dans notre société qu'elle semble intuitivement correcte. Cependant, n'est-ce pas là une conception simpliste? Et si le pouvoir était plutôt une relation à laquelle nous participons tous? Le pouvoir cesserait alors d'être simplement une domination. Une telle hypothèse a des conséquences sur la façon de concevoir le savoir, la vérité et la liberté. Associé au pouvoir, le savoir ne serait plus fondé sur une vérité absolue mais sur des savoirs ayant un statut spécial. Ces deux éléments cesseraient alors d'être des chelnins menant à la vérité et à la liberté et ils deviendraient plutôt des éléments d'une relation de pouvoir dite 'disciplinaire', pour reprendre l'expression de Foucault. 2. La discipline: l'approche du pouvoir de Michel Foucault. Pour Michel Foucault, le pouvoir n'est pas un outil que l'on possède ou non, c'est avant tout une relation entre des acteurs. La coercition se distingue du pouvoir en ce que ce dernier est productif. Il produit des façons de penser, des savoirs et des vérités qui conduisent à des pratiques, et qui, avec le pouvoir, sont intimement liés: le savoir transmet et propage les effets du pouvoir. Selon le chercheur, le pouvoir fait naître le savoir qui, à son tour, le renforce. La relation entre la vérité, le savoir et le pouvoir explique pourquoi ce dernier n'est pas simplement coercitif. Le

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pouvoir produit le savoir et la vérité qui, à leur tour, soutiennent et produisent des relations de pouvoir. Prenons la science par exemple. On croit en l'explication scientifique du fonctionnement du cosmos parce que la physique a un statut de vérité: elle est basée sur une raison dite objective, au-delà de toute subjectivité humaine. Nous croyons en ces théories comme si elles étaient des vérités. La médecine moderne occidentale offre des diagnostics fondés sur des théories biologiques et chimiques. Nous tenons pour acquis que ces explications sont les bonnes parce qu'elles ont le statut de science. La médecine asiatique offre une autre explication de la maladie, celle d'un dérangement des trajets énergétiques du corps qu'il faut rééquilibrer grâce à l'acupuncture, par exemple. Nous commençons en Occident, depuis peu, à croire en la validité de cette médecine parce que nos techniques scientifiques ont mesuré des changements physiologiques lorsque l'acupuncture était pratiquée. Nous avons donc utilisé nos critères de vérité pour juger de la légitimité d'un savoir non-occidental. En Afrique, on considère que certaines maladies sont causées par la sorcellerie et qu'il faut utiliser un contre-sort pour guérir. Superstition aux yeux des Occidentaux, mais une vérité très réelle pour beaucoup d'Africains. Ce type de catégorisation de différents savoirs en termes de 'vérité' et de 'superstition' par le discours scientifique, dérivé de la pensée rationnelle caractéristique de la modernité, s'appelle un 'régime discursif. Cela implique que toutes les vérités ne sont pas légitimes et que certains savoirs sont tenus pour faux, invalides ou considérés comme des superstitions. Ce sont les 'savoirs subjugués'. Un savoir subjugué est jugé inadéquat et il est rendu inacceptable et inaccepté par le régime discursif. On a même du mal à le concevoir et à l'exprimer. Réduit au silence ou confiné au statut de faux savoirs, il se traduit en pratiques subjuguées. On ne saurait imaginer aujourd'hui des sorciers salariés d'État alors que c'est le cas dans certains pays d'Afrique. Mais la "subjugation" n'implique pas la destruction ni la disparition d'un savoir ou d'un acteur: elle signifie sa formation en un outil docile, suivant les règles du régime discursif et agissant selon elles. C'est la grande force du pouvoir disciplinaire: le pouvoir encourage et produit des savoirs et des façons spécifiques de penser, de se comporter, d'être, de percevoir et de construire la réalité. On peut concevoir la vérité comme le moteur de la discipline. Cela semble assez évident lorsqu'on y réfléchit. Quand je sais quelque chose,

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j'agis à partir de ce savoir et mes pensées, mes comportements et mes croyances découlent de ce que je crois savoir. À partir de ceci, je juge certaines idées illogiques et contradictoires, or nous n'aimons pas, avec notre esprit cartésien rationnel, les contradictions. Le monde du débat, de la recherche et de la publication scientifique est fondé sur ce principe de non-contradiction qui sert à juger de la qualité ou de la validité d'une théorie. La vérité peut donc être assimilée à ces savoirs qui ont acquis une légitimité et un statut tels qu'ils sont considérés comme 'vrais'. Je ne veux pas ici entrer dans le débat de l'existence d'une vérité objective car ce qui m'importe, c'est plutôt l'ensemble des forces plus ou moins coordonnées qui octroient à certains savoirs le statut de vérité et à d'autres le statut de superstitions et de faux savoirs. Cette conception du pouvoir et du savoir n'exclut pas la résistance. C'est en effet à partir des savoirs subjugués que la résistance émerge car l'intemalisation n'est jamais totale. Pour Foucault, la résistance fait partie même du pouvoir, ce que l'on peut qualifier de 'réversibilité stratégique du pouvoir'. Celui-ci n'est donc pas fermé: il est une action de tous sur tous. Parce que nous sommes autant des sujets que des objets de pouvoir, nous pouvons l'exercer de façon stratégique. Même lorsque nous y résistons, nous le faisons en référence au régime discursif. J'en demeure là pour l'instant car je préfère aborder cette question à partir des pratiques plutôt qu'à partir de réflexions théoriques. De plus, je ne conçois pas la résistance de la même façon que Foucault, cette différence provenant d'une divergence dans nos façons respectives de concevoir le pouvoir. Pour Foucault, la résistance coexiste avec le pouvoir, l'individu existe toujours dans des relations de pouvoir même quand son choix est de refuser l'option privilégiée par celles-ci. Pour illustrer ces idées, toumonsnous vers le panoptique. 2.1. Surveillez-vous, on vous observe. Pour résumer, le panoptique est une architecture carcérale au centre de laquelle est érigée une tour. À partir de celle-ci, le gardien peut observer l'ensemble des cellules des prisonniers sans que ceux-ci ne puissent le voir. L'effet à long terme d'une telle disposition est évident: par peur des conséquences, et bien qu'ils ne sachent pas s'ils sont observés, les prisonniers finissent par agir comme si la surveillance était constante. Ils en viennent alors à se surveiller eux-mêmes et deviennent leurs propres

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gardiens. En d'autres termes, ils se disciplinent eux-mêmes. D'après Foucault, le panoptique constitue la 'logique structurante' de nos usines, écoles et hôpitaux. Comme nous le verrons plus loin, cette logique de la discipline s'applique également au sein des familles codépendantes et incestueuses ainsi que dans les sociétés où se pratique la torture. L'avantage premier du panoptique est que la présence des gardiens n'est pas nécessaire en permanence. C'est exactement là que se situe la force du pouvoir disciplinaire: celui-ci produit des comportements et amène l'individu à agir sans qu'un fusil ne soit pointé sur sa tête. Le contrôle extérieur est donc inutile dans le cas de l'autodiscipline. Comme les prisonniers, nous nous autocolonisons, nous devenons disciplinés. Quant aux gardiens, il ne faut pas croire qu'ils soient à l'extérieur du panoptique et que seuls les prisonniers sont sujets aux règles de la prison. Même dans un tel milieu, il ne s'agit pas simplement de coercition mais de pouvoir. Les gardiens font donc tout autant partie des relations de pouvoir que les prisonniers, même si leurs rôles respectifs et leurs conditions d'existence diffèrent. Ceci nous ramène au problème de la domination. Il existe un débat important parmi les spécialistes de Foucault sur le rôle de la domination dans son approche. Deux interprétations s'opposent. Il y a ceux qui pensent que la domination existe mais que l'on peut s'en sortir, tandis que d'autres soutiennent qu'elle n'existe pas et que les gens sont toujours dans une relation disciplinaire dont ils ne peuvent jamais s'extirper. L'interprétation selon laquelle Foucault croyait que la domination existe tout en n'étant qu'un aspect mineur du pouvoir, concorde davantage avec mon analyse de l'abus. Là où je me démarque nettement du chercheur, c'est que je suis convaincu que la domination existe dans la phase initiale de la construction d'une relation de pouvoir et qu'elle a un effet structurant à long terme. J'en donnerai des exemples plus loin. Quoi qu'il en soit, il est clair que les gens sont à la fois des sujets ET des objets du pouvoir et que la domination n'est pas le cœur du pouvoir. La discipline l'est et elle relie les acteurs par des règles produites par le régime discursif et qui dépendent du contexte social, culturel et historique. Ainsi, si l'on peut vraisemblablement affirmer qu'un type de discipline existait en Afrique à l'époque pré-coloniale, les formes et les stratégies de ce pouvoir sont différentes du type de pouvoir disciplinaire issu de la modernité occidentale.

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Il est vital de comprendre que dans la discipline, l'individu n'est pas détruit mais transformé en sujet obéissant et capable de produire. Nous avons donc internalisé les relations de pouvoir lorsque nous croyons, pensons et agissons en fonction des règles du discours tenu pour vrai. Cette action du pouvoir au niveau individuel, agissant sur la psyché et sur le corps, est nécessaire à la perpétuation des relations de pouvoir dans la société. Le pouvoir agit sur tous les individus et nous participons tous aux relations de pouvoir, d'où leur aspect social. Avoir ce type de réflexion entre différents niveaux d'analyse est nécessaire lorsque l'on souhaite analyser le développement et l'occidentalisation. Mais retenons pour l'instant qu'un régime discursif produit des règles spécifiques qui structurent la pensée, les comportements et l'identité d'un individu. Celuici prend ces règles pour acquises et ne réalise pas qu'il s'agit là de règles déterminées culturellement. Avant de passer à l'analyse de l'abus, notons un dernier élément. Foucault affirme qu'avec l'arrivée de la modernitét, s'est opérée une transformation du pouvoir. Avant l'apparition du pouvoir disciplinaire tel que nous le connaissons aujourd'hui, le pouvoir politique et économique était entre les mains d'un monarque. À cette époque, tout se passait comme si un faisceau de lumière était projeté sur le roi pour rendre le pouvoir visible aux yeux de la population. La visibilité du roi, à l'image du panoptique, maintenait les relations de pouvoir. De nos jours, c'est la visibilité de la population qui les maintient. La tour de garde n'a pas disparu, elle s'est plutôt multipliée en chacun de nous pour être partout. Pour se propager et se pérenniser, le faisceau du pouvoir-savoir éclaire dorénavant les individus de l'intérieur. Les savoirs portant sur les individus font même partie des stratégies disciplinaires, ce qui explique la croissance des sciences sociales, des statistiques, des recherches de marketing, etc., depuis un siècle. Le roi, jadis 'propriétaire' visible du pouvoir, a disparu et a été remplacé, avec l'avènement de la modernité, par des relations de pouvoir impersonnelles dont nous faisons tous partie. Il me semble, en effet, que la transformation du type de pouvoir et l'avènement de la modernité ne sont pas deux événements indépendants, mais que le type de pouvoir disciplinaire dont il est question aujourd'hui fait partie intégrante de la
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1976.

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modernité. On en voit d'ailleurs des signes dans les effets de sa propagation en Afrique. « L'avantage» d'un tel type de pouvoir es\t ~Uil roi ,et à la veine ~e Ceci a pour effet majeur et évident de réduire notre volonté d'imaginer des discours alternatifs alors que la disparition des alternatives est une condition de l'apparition de la codépendance. Notons finalement que, selon Foucault, en même temps que la population était éclairée par le pouvoir, celui-ci a commencé à masquer ses mécanismes afin d'être tolérable: le secret devint vital au fonctionnement du pouvoir. Parfois, le pouvoir produit et énonce, et parfois il tait et prévient. Ces différents aspects sont d'une importance capitale dans les formes d'abus analysées. 3. La torture, l'inceste et la codépendance : processus et impact. Malgré certaines différences, il existe des points communs fondamentaux entre la torture, l'inceste et la codépendance. Ces points indiquent qu'il existe à l'échelle individuelle des stratégies générales du pouvoir visant non pas à la disparition de l'individu mais à sa structuration et à son contrôle du fait des effets sur son psychisme et son identité. Pour comprendre comment cela a lieu, on peut, dans un premier temps, étudier les méthodes par lesquelles le bourreau et l' abuseur réussissent à obtenir l'obéissance de leurs victimes. Dans un second temps, il est plus intéressant encore de comprendre comment la victime en vient à adopter des règles transmises par la violence plutôt que de découvrir les stratégies de coercition. Lorsque ces règles deviennent siennes, la victime cesse alors d'en être simplement une et commence à participer activement aux relations de pouvoir mises en place initialement par le dominant. Les lecteurs qui le préfèrent, peuvent passer à la partie 6 du présent chapitre, dans laquelle je reprends les stratégies et les points communs des différentes formes de violence analysées, en commençant par la torture. 3.1. La torture. Le bourreau, tout de noir vêtu, se penche sur sa victime. Sa main s'approche des outils de torture, prêts à déchirer la chair, briser les os, électrocuter, ouvrir et saigner. Son but est clair: arracher un secret.

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Si cette image du bourreau arrachant une confession est répandue, la question est en fait plus compliquée. Cette vision de la torture comme méthode d'acquisition de l'information est non seulement simpliste mais en réalité, elle est un mythe. La torture joue un rôle complexe qui va bien au-delà de l'extorsion d'informations considérées comme dangereuses par un régime politique. Elle est avant tout une attaque et une méthode de contrôle de la psyché et de la société. On peut même se demander si cette image populaire n'a pas pour fonction de cacher son but réel: le contrôle social à grande échelle. Car le corps n'est pas un but mais un moyen permettant à la torture d'avoir un impact psychologique sur une personne pour la discipliner. La torture ne recherche pas l'information: c'est l'individu lui-même qui en est l'objectif. Depuis quelques années, grâce aux nouvelles technologies, non seulement la police est souvent mieux informée que la personne arrêtée, mais il est devenu plus facile de prévenir et de contrôler, en d'autres mots de discipliner la population. Les progrès technologiques permettent une torture propre, sans sang, sans lambeaux de chair ni de bruits d'os se brisant. Ce type de progrès permet de passer de l'extorsion d'informations, au contrôle social par la terreur, puis au contrôle social par la discipline, grâce au lavage de cerveau à grande échelle, un processus facilité par diverses techniques comme les médias, la propagande, les sérums de vérités et le contrôle du langage2. Le langage joue en effet un rôle primordial dans la torture car il existe en son cœur une dimension discursive qui s'exprime au quotidien. Le but est de transformer le torturé en un objet du pouvoir. Par peur de devenir une victime de la torture, on s'objectifie soi-même en ne disant plus 'je' ou 'moi' mais en disant 'on', 'nous' ou 'les gens,3. La victime doit cesser d'agir en sujet afin d'assurer ainsi une autocolonisation complète. En adoptant un langage objectivant, qui persiste après la fin de la torture, l'individu se dépersonnalise. Ceci rappelle le langage académique qui se prétend objectif: lorsque nous, académiques, utilisons le 'on' impersonnel, nous rejoignons de très près cette dépersonnalisation. Nous nous référons alors au savoir objectif, vrai, extérieur à l'individu et donc à la Vérité. Cet appel au savoir légitime est une technique d'argumentation,

2

Voir Lauret et Lassiera, 3 Weschler, 1990.

1975.

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au cœur du phénomène de l'expertise par exemple, qui tente de situer celui qui parle dans un registre de scientificité objective produisant des savoirs vrais et faux, légitimes et invalides. Nous rejoignons ici la question du savoir, essentielle à la torture. Dans la vie quotidienne, il est généralement possible de prévoir les conséquences de nos actes. Mais dans une situation de torture où les règles sont arbitraires, on ne peut pas deviner ce qui va se passer. Ceci crée la terreur de ce qui peut arriver à chaque instant: une autre séance de torture. C'est autour de ce savoir que les fractures psychologiques et sociales se centrent. De plus, ces brisures se retrouvent dans le processus de la globalisation de la modernité lorsque les Africains tentent de rompre avec leur passé pour se développer (cf. chapitre 6). Un ancien prisonnier raconte: Vous ne pouvez pas savoir comment c'était. 'Nous ne savions pas'. Le bourreau qui dit: 'Je sais tout à ton sujet'. Les victimes ne savent même pas ce qu'elles ont dit ou fait. Le bourreau dit: 'Allez, crie! Personne ne le saura'. Cette idée que 'personne ne saura' était le cœur du discours du bourreau, vous comprenez? C'était là que se trouvait la torture 4. La dimension du savoir est directement reliée à la psyché. Le magazine Harper's publiait en 1997 le résumé d'un manuel d'instruction de la torture rédigé par la CIA5. Pour l'Agence, le but de la torture était la régression psychologique du sujet, c'est-à-dire sa perte d'autonomie psychologique et émotionnelle jusqu'à son incapacité à fonctionner. La victime doit redevenir dépendante comme un enfant afin de lui insuffler un autre discours. La CIA offre des techniques psychologiques très précises pour atteindre cet objectif. La personne doit être arrêtée très tôt le matin, parce que le sentiment de désorientation est au plus haut. Elle doit être coupée de tout ce qui est connu et rassurant, et être privée le plus possible de stimuli sensoriels, ceci pouvant lui causer des hallucinations. On sait maintenant que la menace de violence détruit la résistance plus efficacement que la coercition elle-même. La douleur qui est infligée par le prisonnier sur lui.J

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Dans Weschler,
Harper's, avril

op. cit., p.171-172,
1997.

traduit.

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même (par exemple, demeurer debout pendant des heures) est plus efficace que celle infligée par le bourreau, car celle-ci peut, en fait, accroître la résistance de la victime. La manipulation du temps et du sommeil, les sessions de questions illogiques et sans buts ainsi que la récompense pour la résistance sont également des méthodes servant à désorienter l'individu. Le manuel avertit aussi l'apprenti bourreau que la menace de mort n'est pas efficace car alors la victime croit qu'elle n'a rien à perdre: une fois morte, elle ne sera d'aucune utilité. La CIA a bien compris que la coercition n'est pas la meilleure façon d'obtenir la discipline. On ne peut qu'imaginer, suivant les règles d'expérimentation scientifiques, le nombre de 'cas' que la CIA a dû analyser pour en arriver à ses conclusions... * * *

Durant les années soixante à Montréal, au Canada, la CIA a procédé, avec l'accord du gouvernement canadien, à des expériences de lavage de cerveau avec usage de drogues sur des individus, sans leur consentement et à leur insue. Ce n'est que plusieurs années plus tard que l'affaire devint publique, car certains patients faisant une thérapie avaient conservé des séquelles de l'expérience. * * *

Dans les systèmes de torture ou les systèmes autoritaires, l'aspect psychologique individuel revêt une dimension sociale: à la libération ou à la mort du prisonnier, la famille reçoit une facture pour la nourriture, la cellule et 'les services', un montant pouvant s'élever à plusieurs centaines d'Euros. Le gouvernement chinois envoie à la famille du prisonnier la facture de la balle qui a servi à l'exécuter: environ 7 centimes d'Euros. Cette méthode propage ainsi la menace au corps social tout entier. La dimension psychologique, si fondamentale à la torture, l'est également dans le cas de l'inceste, de la codépendance avec un alcoolique ainsi que dans le cas de l'occidentalisation. En fait, elle est au cœur de l'internalisation des relations de pouvoir.

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3.2. Les quatre règles de la codépendance et de l'inceste. Je me sentais comme si j'avais été déchirée, de l'entrejambe à la gorge. J'étais sûre que si j'ouvrais les yeux, je me verrais coupée en deux sur le lit. Victime d'inceste6. Comment des règles imposées deviennent-elles des règles en lesquelles nous croyons? Comment le pouvoir relie-t-il les différents acteurs et comment cela affecte-t-illeur identité? Grâce à une analyse de l'inceste et de la codépendance, nous allons voir comment les victimes en viennent à suivre volontairement des règles, des comportements et des relations interpersonnelles imposées par la violence de l'abus. Quatre grandes règles régissent la famille codépendante avec un alcoolique; ces règles s'appliquent également aux familles où l'inceste est pratiqué, car une forme de codépendance y est aussi présente. Par ailleurs, on constatera qu'il existe de nombreux points communs entre ces deux formes d'abus et le phénomène de la torture. Dans une famille relativement saine, l'enfant forme son identité grâce aux différents individus composant le réseau social de son entourage. Mais dans une famille abusive, l'abusé se définit et structure sa personnalité, ses réactions émotionnelles et son comportement presque uniquement par rapport à l'abuseur. C'est là une des facettes les plus importantes de la codépendance, définie ainsi en psychologie: «la condition d'une personne qui est émotionnellement dépendante d'une source extérieure pour l'estime de soi et qui se concentre sur des stimuli externes afin de ne pas ressentir sa propre douleur» 7. Un individu n'est pas codépendant avec une personne, que ce soit un parent ou un conjoint, comme on le pense communément, mais plutôt avec un ensemble plus ou moins coordonné de dynamiques et de règles interpersonnelles créées par l'abus. La différence entre la codépendance et la dépendance est cruciale à saisir. La codépendance implique une double direction dans une relation structurée par des règles précises tandis que la dépendance est un chemin
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Dans Butler, 1978. pA5, traduit.
Kritsberg, 1988, p.23, traduit.

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à voie unique. On est dépendant de quelque chose, comme de la cigarette qui, elle, n'est aucunement dépendante du fumeur. En revanche, dans la codépendance, au moins une autre personne est impliquée. Ce type de relation existe autant dans les familles alcooliques que dans les familles incestueuses car elle naît d'une dynamique relationnelle adoptée dans une situation de violence et basée sur la domination interne d'un régime discursif néfaste à l'individu. Cette situation mène à une structuration de l'identité, inhérente au pouvoir disciplinaire et à la codépendance. Je soutiens que l'on retrouve ces caractéristiques à grande échelle dans la mondialisation et le développement. Les psychologues ont relevé quatre règles générales à l'abus. La première est celle de la rigidité dans les relations interpersonnelles. Cela signifie qu'il n'y a pas de variété de comportements dans la relation entre le codépendant et l'alcoolique, ni entre les membres de la famille codépendante, même lorsque l'alcoolique est absent. La famille ne peut pas s'adapter à de nouvelles situations car toute la dynamique familiale tourne autour de l'alcoolique. Celui-ci agit souvent de façon imprévisible et les membres de la famille doivent structurer autant que possible leurs relations par rapport à l'alcoolique afin de minimiser les' imprévus', c' està-dire la violence verbale et physique. Cette dynamique est une question de survie pour la famille et elle conduit ses membres à adopter une grande rigidité dans leurs relations et leur identité. Ceci empêche notamment l'enfant de grandir émotionnellement parce que, pour lui, les relations interpersonnelles et la réalité doivent être figées au maximum, toutes formes d'imprévus pouvant susciter des réactions violentes chez l'alcoolique. Celui-ci structure les dynamiques interpersonnelles par la peur qu'il provoque en usant de violence et de menace. Cette forme de terrorisme au sein de la famille (c'est-à-dire l'utilisation de la peur et de la menace de violence pour arriver à ses fins), se retrouve aussi à grande échelle, aux niveaux politique, économique et culturel. Dans les familles incestueuses, on constate aussi une création arbitraire des règles et des dynamiques relationnelles. L'enfant est terrorisé par le simple fait d'aller se coucher le soir ou de passer du temps seul avec l' abuseur. Elle (car il s'agit surtout de filles) ne sait jamais quand elle se fera violer. Au Canada, 92% des victimes de la violence conjugale sont des femmes et 93% des accusés sont des hommes. 14% de l'ensemble des agressions physiques et 65% des agressions sexuelles sont commises

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contre des mineures et 81% des enfants victimes de violence grave ont été victimes de l'un des deux parents8 voire des deux. La violence est d'autant plus horrible qu'elle est perpétrée par les personnes les plus significatives de la vie d'un enfant. Dans les prisons où se pratique la torture, les bourreaux infligent des punitions à chaque fois qu'un prisonnier brise une règle, mais celles-ci changent sans préavis et ce, parce que les imprévus représentent une des meilleures façons de créer un déséquilibre psychique pour affaiblir la résistance de l'individu. Ainsi, le privilège d'aujourd'hui devient un crime demain. Les prisonniers doivent obéir, mais ne savent plus à quoi ni comment. Ces méthodes, grâce à l'utilisation de la peur, conduisent à une structuration des comportements, contribuant à une structuration de la psyché. Le silence est une deuxième règle importante de l'abus car il est à la base de la subjugation. Le silence dont il est question ici est celui des victimes qui ne parlent pas de l'abus, même si elles en souffrent. La première cause de ce silence est simple: l'absence de recours. Si un enfant est victime d'abus de la part d'un parent, vers qui peut-il se tourner pour recevoir de l'aide? Se taire signifie pour lui survivre, mais à un prix incroyablement élevé. La deuxième cause est l'entourage. Lorsque l'enfant demande de l'aide, son discours et son expérience sont souvent niés par la famille immédiate qui évite de faire face à la situation. Le silence n'est donc pas qu'une absence de paroles. C'est une relation créée et maintenue par des individus selon des règles implicites. Or, pour briser le silence, il faut non seulement raconter mais également être écouté et cru par quelqu'un. Le silence existe lorsque l'enfant se tait, mais il existe aussi lorsque la fille dit à sa mère que son père l'a violée et que la mère refuse de la croire. De plus, beaucoup d'agressés sont rej etés par leurs collègues et leurs amis. Le silence demeure la règle dans l'entourage immédiat, et briser cette règle implique le risque de perdre sa famille, ses amis, voire même son emploi. Les victimes gardent donc le silence à cause des conséquences possibles, de la peur, et aussi parce qu'elles sentent qu'elles n'ont pas le choix et qu'il n'existe pas de recours ni de solutions à leur désarroi. Ce silence est courant et ceci même dans les cas où l' abuseur ne demande pas
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Statistiques

Canada, 1994, p.ii.

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à la victime de se taire. Comme dans une forme de terrorisme existe aussi ici, forçant l'enfant à Celui-ci n'entrevoit pas d'alternatives, ce qui est fondamental à sa subjugation. Mais peu importe la raison pour laquelle l'enfant garde le silence, il se croit responsable du secret qui est à la base de sa souffrance. Le secret doit être gardé. Il faut donner l'image d'une famille unie et sans problèmes. Dans la famille codépendante, on ne parle jamais de la peur, ni de la colère, ni de la honte, parce que cela serait admettre qu'il existe un problème avec l'alcoolique et donc avec la dynamique familiale toute entière. Par conséquent, on se tait. Le silence maintient l'illusion que tout est normal et que le système familial n'a pas besoin d'être changé. Le silence est donc nécessaire au fonctionnement des relations familiales abusives et contribue à maintenir leur rigidité. Garder sous silence l'aspect dysfonctionnel des relations devient une règle acceptée et suivie par tous les membres de la famille. Cette façon de fonctionner devient normale et persiste jusqu'à l'âge adulte, pour être ensuite transmise aux enfants de la victime. Les problèmes de relations conjugales et familiales sont ainsi gardés pour soi, tout en étant transmis à la génération suivante. Silence et savoirs subjugués sont directement liés. Un individu qui garde un secret d'abus est un individu subjugué en ce qu'il accepte une règle - dans ce cas, le silence - imposée de l'extérieur et qui le maintient dans une position de dominé. La subjugation produite au niveau de l'individu dans les familles abusives a, comme dans les sociétés où la torture est pratiquée, une composante sociale: le silence au niveau social contribue à son maintien dans la famille et donc à l'existence continue de l'abus. La troisième règle est celle de la dénégation~ refus de reconnaître le problème pour ce qu'il est. La dénégation se manifeste dans le silence que la victime s'applique à elle-même, ce qu'elle s'empêche de penser. Elle nie la colère, la peur et même les événements et leur importance. En effet, les victimes se disent habituellement que l'abus n'est pas si terrible, car elles survivent malgré les côtes brisées et le sang qui coule. On voit ici la relation entre la psyché et le contexte familial: lorsque l'enfant nie pour lui -même ce qui s'est passé au sein de la famille, il commence à internaliser les règles de la dynamique familiale induites par l'abus, et à les accepter comme étant les siennes. Les règles deviennent une évidence

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et l'enfant cesse alors de questionner et de douter. Le discours de l'abuseur devient ainsi le régime discursif régissant le monde intérieur de l'abusé. La dénégation est ainsi un processus d'autocolonisation - en raison du silence imposé sur soi-même - par lequel on passe d'une étape de colonisation d'un individu par un autre à une colonisation de soimême. Chez l'enfant en situation d'abus, l'expression des émotions peut, à tout moment, provoquer la colère et la violence de l'abuseur. Même les émotions positives comme la j oie sont autocensurées car elles peuvent déclencher la violence. La meilleure solution pour l'abusé consiste alors à s'interdire toute émotion. La peur est enfouie et se retourne contre l'enfant qui va jusqu'à nier ses propres sensations corporelles. Et pourtant, on ne sait trop comment, l'enfant continue d'aller à l'école et de jouer. Parmi toutes les émotions, la plus niée est la colère car elle signifie que quelque chose de négatif existe et nécessite un changement, mais la situation ne permet pas une telle réalisation. Mais cela ne veut pas dire pour autant que la colère cesse d'exister. En fait, la victime retourne ce sentiment contre elle-même et s'attribue même la responsabilité de ses souffrances et de l'abus. L'enfant commence alors à s'identifier à l'abus. L'impact est si profond qu'il va jusqu'au cœur de l'identité. L'enfant devient à ses propres yeux non seulement une victime, mais une personne horrible, la culpabilité se mêlant à l'horreur ressentie envers luimême. Ceci conduit, en plus de la répression des émotions, à la répression de la mémoire qui constitue une stratégie de survie. Le silence et la dénégation ont une composante sociale qui nous mène à la quatrième règle: l'isolement. L'isolement est une technique commune de la torture - 'le trou' - que l'on retrouve, au-delà de la prison, dans les relations sociales: quand les proches disparaissent, la population générale craint les contacts interpersonnels par peur des informateurs. L'individu finit par s'isoler émotionnellement. Les victimes ont bien compris ce rôle de la torture. Beaucoup disent que le but de l'application de la torture à des individus est de vider le tissu social de son contenu. Il s'agit en fait d'une technique d'individualisation extrême. L'isolement est donc, plus qu'une simple technique carcérale, un effet recherché dans la société toute entière par le système de torture. Or, on retrouve également cette atomisation de

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l'individu dans les familles incestueuses car les membres de celles-ci ne partagent pas les angoisses qu'ils subissent. Ils ne savent pas ce que les autres ressentent et en viennent ainsi à douter de la légitimité de leurs propres expériences. Il ne reste plus alors que des sentiments de honte, de colère et d'humiliation qui ont grand peine à s'exprimer et qui rongent l'individu de l'intérieur. 3.3. L'impact psyché. des règles de la codépendance sur l'identité et la

L'impact des quatre règles que nous venons de décrire sur les victimes est incroyablement profond. Celles-ci en viennent à croire très rapidement qu'elles sont responsables de l'abus 'parce qu'elles sont mauvaises ou trop provocantes sexuellement' . Ces messages sont inculqués par l'agresseur, dans un contexte d'autorité très fort, celui-ci étant un parent de la victime. Les enfants vivant de telles situations se blâment alors euxmêmes, comme le font beaucoup de femmes battues et violées. Ce sentiment de culpabilité est vivace jusqu'à l'âge adulte car les réactions apprises durant l'enfance perdurent bien au-delà. Ils sont incapables de dire non, ne connaissent pas leurs limites, ne savent pas ce qui est bon ou mauvais, ni même ce qui est acceptable ou inacceptable pour eux-mêmes. Les règles apprises durant l'abus deviennent ainsi un mode de vie qui structure l'identité et la psyché. De même, le dialogue interne s'arrêtant, les victimes de torture apprennent à ne plus penser. Les quatre règles de comportement deviennent un régime discursif de dynamiques intérieures et de façons d'être. C'est alors qu'apparaît la codépendance, dès lors que se forme une relation dans laquelle un acteur se définit et structure sa personnalité presque exclusivement par rapport à un autre. Plus généralement, la codépendance est une dynamique régie par des règles internes et comportementales. Mais j'irai plus loin: loin d'être un cas extrême, la codépendance est le corollaire de tout régime discursif. Elle existe lorsque l'on croit qu'un seul discours est valide et qu'il n'existe pas d'alternatives à ce discours. En d'autres termes, et là je me démarque de façon importante des définitions habituelles, là où il y a un régime discursif, il y a la codépendance. Un individu est codépendant lorsqu'il croit qu'il n'y a qu'une seule façon d'être et de construire la réalité. Mais, afin de comprendre comment la codépendance se pérennise, revenons aux effets à long terme de la violence.

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Dans la situation de violence elle-même, le discours de l'abus domine et le codépendant 'collabore' avec l'abuseur afin de maintenir son comportement et les dynamiques qui en découlent. Le codépendant développe alors une intelligence très ciblée mais très grande des relations interpersonnelles. Beaucoup font preuve d'une grande imagination pour mentir aux autres et à eux-mêmes, trouvent toutes sortes d'excuses, inventent des logistiques sophistiquées, etc. Le codépendant accepte le problème de l'abuseur comme étant le sien et finit par le protéger. L'abuseur prend, bien entendu, une part active dans ce processus en exerçant constamment une pression émotionnelle et psychologique de chantage, de dévalorisation, d'humiliation et de négation de l'identité de l'enfant. S'il est 'gentil', l'alcoolique ne dit rien. Et un jour, l'enfant lui achète lui-même de l'alcool. Les règles apprises dans des situations bien précises et névrosées en viennent à se généraliser et à se pérenniser. Retirer l'enfant de la situation d'abus ne résout pas son problème. Sortir la victime de torture de sa prison n'efface pas l'impact de ce qu'il a appris. Les règles internalisées deviennent la façon unique de vivre, de ressentir, de percevoir et de se comporter avec les autres. Ceci permet aux relations de pouvoir de se propager. Or, derrière cette dynamique réside la peur. La peur est le fondement du processus d' internalisation du discours de l'abus et de l'adoption du rôle de victime dans de telles relations de pouvoir. Cette peur niée est accompagnée de la colère, de la tristesse et de la solitude, tous ces sentiments étant également niés mais profondément présents. La peur est l'émotion la plus importante à combattre pour guérir, car elle empêche l'individu de regarder les choses en face et de découvrir des choses difficiles. Elle agit comme la tour de garde d'un panoptique intérieur régissant la dynamique interne de l'individu. Elle empêche de reconnaître que l'on a besoin d'aide, même lorsqu'on est en processus de thérapie. C'est également la peur qui empêche de remettre en question les dynamiques de la famille et d'accepter qu'il faille peut-être cesser la relation avec ses parents pour briser les chaînes de la codépendance. Finalement, c'est la peur de ressentir la déchirure causée par les personnes les plus importantes de notre vie: nos parents. Si les effets sont immédiats, les séquelles peuvent durer toute une vie. En plus des fractures, des brûlures et des lacérations, on constate chez les victimes la dépression, la solitude, une estime de soi presque nulle et une

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