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Passer à l'action : les mobilisations émergentes

313 pages
Comment expliquer qu'une mobilisation collective prenne forme ? A l'inverse, pourquoi des actions protestataires sont-elles tuées dans l'oeuf ? L'études des mobilisations émergentes doit permettre de répondre à ces interrogations. Outre un état des travaux disponibles et un cadrage théorique, l'ouvrage propose des pistes d'analyse originales, appuyées sur des terrains d'enquête diversifiés et complémentaires à la fois.
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Passer à l'action: les mobilisations émergentes

Logiques politiques Collection dirigée par Yves Surel
Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection «Logiques politiques» a pour vocation principale de publier des ouvrages de science politique, ainsi que des livres traitant de thématiques politiques avec un autre angle disciplinaire (anthropologie, économie, philosophie, sociologie). Elle rassemble des recherches originales, tirées notamment de travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages collectifs sur des problématiques contemporaines. Des séries thématiques sont également en cours de développement, l'une d'entre elles visant à publier des ouvrages de synthèse sur les systèmes politiques des États-membres de l'Union européenne.

Dernières parutions
Taoufik BEN MABROUK, Le pouvoir d'agglomération en France: Logiques d'émergence et modes de fonctionnement,2006. Fabrizzio CANTELLI (sous la direction de), Les constructions de l'action politique, 2006. Corinne DELMAS, Instituer des savoirs d'Etat, 2006. Ronald HATTO, ONU et maintien de la paix: propositions de réforme. De l'Agenda pour la Paix au rapport Brahimi, 2006. Xavier BEBIN, Pourquoi punir? L'approche utilitariste de la sanction pénale, 2006. Sylvain CREPON, La nouvelle extrême droite, enquête sur les jeunes militants du Front National, 2006. Guilhem BRUN, L'agriculture française à la recherche d'un nouveau modèle, 2006. Rodrigue CROISIC, La société contre la politique. Comment la démocratie est venue aux Guadeloupéens, 2006. Nicholas SOWELS, Les Conservateurs et la réforme de l'Etat et des services publics en Grande-Bretagne (1979,1997), 2005. Marco GIUGNI, Florence PASSY, Le miroir de la nation, 2005.

Sous la direction

de

Stéphane Cadi ou, Stéphanie Dechezelles et Antoine Roger

à l'action: les mobilisations émergentes
Passer

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

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www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02653-7 EAN : 9782296026537

SOMMAIRE
INTRODUCTION

LA PROBLEMATIQUE DE L'EMERGENCE POUR MOBILISATIONS COLLECTIVES: PISTES ET REPERES Stéphane Cadiou, Stéphanie Dechezelles PREMIERE PARTIE. FRANCHm LES OBSTACLES: EMERGENTES EN CONTEXTE DIFFICILE

L'ETUDE

DES 11

LES MOBILISATIONS

LES MOBILISATIONS COMME MODALITÉS D'ADAPTATION AUX 'CONJONCTURES FLUIDES'. L'ÉMERGENCE DES MOUVEMENTS CLANDESTINS DE RÉSISTANCE DANS LA FRANCE DE L'OCCUPATION (1940-1942) 51 Dominique Bellec ENTRE RÉPRESSION ET STIGMATE, L'IMPROBABLE RECONSTITUTION D'UNE EXTRÊME DROITE VICHYSTE APRÈs LA SECONDE GUERRE MO NDIALE 79 Caroline Baudinière RAISON ET ÉMOTION DANS UNE MOBILISATION IMPROBABLE :L'EXEMPLE DU MOUVEMENT ÉTUDIANT HONGROIS 105 D' OCTO BRE 1956 Bénédicte Récappé «AUJOURD'HUI OU DEMAIN, IL NOUS FAUDRA LA VÉRITÉ ». ESPACES SOCIAUX ET REGISTRES DES MOBILISATIONS MAROCAINES AUTOUR DES « ANNÉES DE PLOMB » 125 Frédéric Vairel L'ÉMERGENCE DU FRONT NATIONAL DE LA JEUNESSE: POUR UNE CAUSE STIGMA TISÉE Magali Boumaza SE MOBILISER 143

MOBILISATIONS EMERGENTES INTERNES AUX ORGANISATIONS CONVENTIONNELLES. LE CAS DU MILITANTISME IDENTITAIRE DANS LES PARTIS PO LITI QUES 161 Laurent Olivier LES MOBILISATIONS IMPROBABLES: CONTEXTUELLE ET COMPREHENSIVE Lilian Mathieu POUR UNE APPROCHE 187

DEUXIEME PARTIE. SE DEMARQUER DES PRATIQUES ETABLIES: MOBILISATIONS EN CONTEXTE DE PROTESTATION ROUTINISEE DES CHERCHEURS EN COLÈRE. MOBILISA TI 0 N EMERGENTE Stéphane Cadiou, Gaël Franquemagne RETOUR (D'EXPERIENCE)

LES

SUR UNE 201

UN REPERTOIRE D'ACTION COMPOSITE: LA MOBILISATION DES INTERMITTENTS DU SPECTACLE ENTRE TRADITIONS SYNDICALES, NEBULEUSE CONTESTATAIRE ET SPECIFICITE ARTISTIQUE 225 Jérémy Sinigaglia AUX MARGES DE L'ALTERMONDIALISME: LA REPRÉSENTATION DES CLASSES POPULAIRES ISSUES DE L'IMMIGRATION AU 2E FORUM SOCIAL E UR 0 PÉEN 249 Choukri Hmed ÉTRANGERS IRREGULIERS EN GREVE DE LA FAIM: QUAND UNE MOBILISATION QUESTIONNE LES VOIES DE LA POLITISATION DES CAUS ES PUBLIQUES 271 Pascal Viot SUR LA «NOUVEAUTÉ» DES MOBILISATIONS POUR LA PROBLÉMATIQUE DE L'ÉMERGENCE? Daniel Mouchard CONCLUSION COMPARER LES MOBILISATIONS Antoine Roger EMERGENTES 301 QUELLE PERTINENCE 291

INTRODUCTION

LA PROBLEMATIQUE DE L'EMERGENCE POUR L'ETUDE DES MOBILISATIONS COLLECTIVES: PISTES ET REPERESl
Stéphane CADIOU Maître de conférences en science politique, ERMES, Université de Nice S~phameDECHEZELLES Docteur en science politique, CERVL, lEP de Bordeaux

La protestation collective, entendue comme une action concertée en vue de défendre ou de promouvoir une cause, constitue aujourd'hui un canal d'expression reconnu et spécialisé, voire normalisé dans les régimes démocratiques2. Elle dispose de ses organisations (plus ou moins) conventionnelles (syndicats, associations, collectifs), de ses professionnels, de ses pratiques et technologies routinières - bref de son «répertoire d'action» pour reprendre la formule désormais classique de C. Tilly3 -, de ses événements rituels, de ses luttes et concurrences cristallisées. Parallèlement, son analyse s'est profondément renouvelée et consolidée ces dernières années en France, rattrapant ainsi un retard accumulé, notamment par rapport aux travaux anglo-américains. Ce domaine d'étude s'est stabilisé et autonomisé au sein de la science
1 Cet ouvrage est issu de Journées d'études organisées à l'Institut d'études politiques de Bordeaux les 2 et 3 décembre 2004 sous l'égide de l'École doctorale de science politique. Ces journées n'auraient pas été possibles sans le soutien du directeur de l'École doctorale, Pierre Sadran, et du personnel administratif, plus particulièrement Maryse Ducournau. Nous leur adressons nos sincères remerciements, ainsi qu'à Christiane Restier, Xavier Crettiez et Vincent Foucher qui ont égalenlent participé au bon déroulement de ces journées. 2 On considérera que les termes de « protestation », de « mobilisation» ou encore d'« action collective », au-delà des nuances qu'ils contiennent, renvoient tous au même objet, justifiant ici un usage indifférencié. 3 Tilly Ch., «Les origines du répertoire de l'action collective contelnporaine en France et en Grande-Bretagne », Vingtième siècle, 4, 1984.

Il

politique française en générant ses problématiques et ses concepts, ses colloques, ses auteurs quasi-incontournables et ses ouvrages de synthèse 4. L'analyse de l'action protestataire s'est alors développée en s'intéressant plus particulièrement à des organisations et des mouvements qui ont connu un relatif succès, bien plus qu'à des mobilisations larvées, mort nées ou tout juste naissantes. Les acteurs des mobilisations ont eux-mêmes comme références les expériences de mobilisations antérieures (<< décembre 95 »), qu'ils estiment réussies. En se précisant et s' affmant, l'analyse a été marquée par un déplacement progressif de sa focale du «pourquoi» vers le « comment» des mobilisations. Délaissant les interrogations initiales sur les motifs de révolte et les discours déterministes inspirés par «l'illusion étiologique »5, les scientifiques s'intéressent aujourd'hui plutôt aux conditions et formes de mise en œuvre des mouvements sociaux. Le parti-pris, partagé dans cet ouvrage, est de suivre les processus concrets d'action collective avant de les expliquer. Autrement dit, c'est poser I'hypothèse que le surgissement et le déroulement de mobilisations collectives relèvent de logiques pour partie autonomes qui ne peuvent se ramener à des causalités externes. Cette inflexion a eu le grand mérite d'attirer l'attention sur les phases d'émergence et de développement, et plus spécifiquement sur les ressources, le travail de mobilisation, les formes et alliances organisationnelles, les savoir-faire impliqués dans les dynamiques d'action collective. Elle a ainsi donné l'occasion d'étudier avec précision les conditions de structuration d'une action collective. Autant de dimensions qui sont au principe, comme le souligne ici Lilian Mathieu, de l'impression d'improbabilité d'une mobilisation ne satisfaisant pas, a priori, l'ensemble de ces conditions. Par là, ces recherches ont permis de dépasser une lecture trop spontanéiste. Elles ont mis en évidence les ressources les plus régulières, voire les plus légitimes, de la mobilisation, décrivant en creux les conditions sans lesquelles la mobilisation de certains groupes serait délicate. L'une des principales difficultés que rencontre le chercheur en sciences

4 Lafargue J., La protestation collective, Paris, Nathan, 1998 ; Neveu É., Sociologie des mouvenlents sociaux, Paris, La Découverte, 1996 ; Fillieu1e O. et Péchu C., Lutter ensenlble. Les théories de l'action collective, Paris, L'Harmattan, 1993; Mathieu L., Comn1ent lutter? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004. 5 Dobry M., Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992 (2nde édition), p. 48 et suive

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sociales qui s'intéresse aux mobilisations réside alors dans la marque « fmaliste » qu' il lui imprime bien souvent malgré lui. Or bien loin de répondre à une régularité annoncée, les mobilisations n'obéissent pas à des lois. Parfois, ces mêmes conditions sont réunies sans qu'elles ne débouchent sur une mobilisation et, à l'inverse, d'autres mobilisations peuvent émerger suite à la réunion de toutes autres conditions. La protestation collective, dans sa diversité, contient en effet une part d'imprévisibilité, non seulement pour ses acteurs, singuliers ou collectifs, mais aussi pour ses observateurs. Elle est régulièrement le terrain de mobilisations émergentes qui surgissent de manière plus ou moins erratique sans toujours emprunter les canaux conventionnels, et qui peuvent défier les routines, les anticipations et les ordonnancements socialement construits. Ces mobilisations perturbent alors les attentes et les repères. À ces différents titres, elles sont bien souvent génératrices d'un sentiment de surprise qui est le révélateur de perceptions normatives quant aux attendus de l'action collective. Mais elles ne sont pas nécessairement extraordinaires dès lors que l'on garde à l'esprit qu'elles médiatisent le caractère conflictuel de sociétés où les motifs de mécontentement ou de révolte sont multiples. De sorte que plutôt que de répondre à la question « pourquoi les hommes se révoltent-ils? », il est plus opportun, comme le suggère Barrington Moore, de se demander« pourquoi ne le font-ils pas plus souvent? »6. En ce sens, quand bien même elles apparaîtraient spontanées, les mobilisations n'ont rien de naturel et ne découlent pas mécaniquement de situations objectives de mécontentement7. S'intéresser aux mobilisations émergentes s'avère particulièrement utile pour tenter de dénouer le prévisible de l'imprévisible dans l'action collective. Dans la mesure où elles ne sont pas (encore) consolidées, c'est-à-dire qu'elles n'ont pas totalement trouvé ou stabilisé leur place dans «l'espace des mouvements sociaux» 8 et qu'elles ne s'apparentent pas à une entreprise close, les mobilisations émergentes permettent une analyse des multiples dynamiques d'apprentissage, de compromis et, parfois, de subversion qui les fondent. Qualifiées, de manière parfois réifiante, de «jeunes» ou d'« inexpérimentées», elles se caractérisent par un certain nombre
6 Moore B., Injustice, Londres, MacMillan, 1978, cité par Mathieu L., Mobilisations de prostituées, Paris, Belin, 2001. 7 Tholnpson E.-P., La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard, 1988. 8 Mathieu L., «Rapport au politique, ditnensions cognitives et perspectives pragmatiques dans l'analyse des mouvements sociaux », Revuefrançaise de science politique, vol. 52, n° l, 2002.

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de traits qui les rendent fragiles, voire aléatoires. Leurs acteurs doivent en effet faire l'expérience des risques, des coûts, des pressions et, plus généralement, des contraintes d'une mise en mouvement: routines, normes, interdits. Il s'agit pour eux de s'y adapter, de s'y plier ou de les rejeter. L'émergence signifie également pour certains l'absence d'appui institutionnel et légitime issu d'une tradition militante. L'actualité, mais aussi 1'histoire des mouvements sociaux, nous fournissent de nombreux cas de ces expériences de mobilisations émergentes devant faire avec des contextes pré-structurés, des représentations, des règles et des jeux sélectifs. Aussi n'est-il guère étonnant que le monde social s'apparente à « un cimetière de groupes et de causes latentes non réalisés, non cristallisés »9. En retour, en affrontant toute une série d'épreuves, en bousculant les attendus et en suscitant des émotions hétérogènes (mêlant notamment la surprise et la fascination), les mobilisations naissantes sont porteuses d'interrogation de l'ordre de l'action collective dite « conventionnelle », et plus généralement de l'ordre politique. C'est dans la comparaison avec les organisations et modes d'action « conventionnels» que les mobilisations émergentes aboutissent à la production d'hypothèses de recherche renouvelées. L'analyse des mobilisations émergentes permet donc d'interroger des processus de reconfiguration, réels ou espérés, de la protestation collective. Dans cette optique, cet ouvrage se propose d'aborder deux perspectives d'analyse: celle de la dimension temporelle liée aux dynamiques de formation et de mise en mouvement d'une mobilisation, et celle de la dimension expressive, associée, éventuellement au nom d'une prétendue «nouveauté» de la cause ou des groupes mobilisés, à la capacité à se faire une place parmi les organisations établies ou dans un système politique (local ou national). La première de ces perspectives tient au fait que les logiques d'engagement, les acteurs, les calculs et les ressources utiles ne sont jamais identiques d'un bout à l'autre d'une mobilisation, nécessitant ainsi d'inscrire l'action collective dans le temps. La seconde tient aux interdépendances qui bornent les mobilisations et que celles-ci bouleversent dans le cours de leur développement. La problématique est donc autant à concevoir comme la saisie d'une dynamique naissante que comme un processus de déstabilisation. Sans prétendre autre chose qu'esquisser des pistes d'analyse appuyées sur des terrains d'enquête à chaque fois singuliers, tant d'un point de vue thématique qu 'historique, cet ouvrage se penchera sur des mobilisations aux
9 Offerlé M., Sociologie 1994, p. 126. des groupes d'intérêt, Paris, Montchrestien,

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contours incertains ou, en tout cas, peu stabilisés, en privilégiant, selon les objets des contributions, la conjoncture d'émergence ou la nature émergente des acteurs et des causes. De manière générale, les textes réunis ici entendent interroger des mobilisations qui n'ont pas un caractère d'évidence tant en raison du contexte, des ressources détenues que des structurations existantes. À partir de ces travaux, l'accent peut être mis sur le déplacement des lignes d'équilibre et des tensions au sein de la sphère politique (1), ainsi que sur la dimension contextuelle des mobilisations et sur les manières de s'en accommoder (2). Il reste que le choix de s'intéresser aux mobilisations émergentes pose un certain nombre de questions tant épistémologiques que méthodologiques liées au découpage de la focale d'observation (3). LES LIGNES DE FRONT EMERGENTES À l'instar d'autres domaines de recherche, celui des mobilisations collectives apparaît étroitement lié aux luttes qui émergent régulièrement et qui viennent nourrir en continu l'agenda des chercheurs. De ce point de vue, les luttes des années 1960 et 1970 ont été à l'origine du développement considérable d'une grille d'analyse se centrant sur les «nouveaux mouvements sociaux» (NMS) pour y déceler les mutations des formes et contenus des luttes collectives. L'actuel renouveau des travaux sur l'action collective, observé en France depuis une dizaine d'années, est lui-même lié à un apparent regain de la conflictualité sociale s'exprimant tant par l'intensité de conflits emblématiques (les mobilisations de novembredécembre 1995, le conflit des retraites au printemps 2003, la lutte antiePE de 2006), la redéfmition des causes et des acteurs de la protestationlO. Depuis les années 1990, les chercheurs ont accordé un grand intérêt à toute une série de groupes, jusque-là silencieux ou immergés dans des grandes organisations conventionnelles, et qui ont surgi dans l'espace public au point d'y acquérir visibilité et légitimité. Si ces groupes ne sont pas parvenus à se constituer en un mouvement organisé quand bien même ils sont parfois considérés comme les composantes d'une hypothétique «gauche mouvementiste» ou

10Pour un tableau cOlnplet sur le cas français, voir Crettiez X., SOffilnier L, La France rebelle, Paris, Michalon, 2002. Lire égalelnent Aguiton C., Bensaïd D., Le retour de la question sociale, Paris, éd. Page deux, 1997 ; Beroud S., Mouriaux R., Vakaloulis M., Le n1ouven1ent social en France, Paris, La Dispute, 1999 ; Groux G., Vers un renouveau du conflit social?, Paris, Bayard, 1998. 15

«gauche de la gauche» Il -, il n'en est pas moins vrai, comme le souligne plus avant Daniel Mouchard, qu'ils partagent un certain nombre de traits attestant de la vigueur retrouvée de la protestation collective, de tentatives d'ouverture de nouveaux fronts et d'un état des structures de mobilisation. La tentation est souvent grande de mobiliser une lecture en terme de nouveauté et d'interpréter ces objets émergents comme les indices d'une « mutation »12.Très présente au cours des années 1970, elle fait un retour en force aujourd'hui, dans un contexte considéré en « crise» tous azimuts: du politique, de la représentation, des syndicats, des partis politiques. Mais cette distinction entre le « nouveau» et 1'« ancien» qui est utilisée tant par les observateurs que par les acteurs n'est-elle pas avant tout un enjeu pratique, bien plus que scientifique? En se centrant sur l'émergence d'une mobilisation, n'y a-t-il pas le risque d'accentuer exagérément une singularité en oubliant de la replacer dans une séquence plus longue? N'est-il pas dès lors plus pertinent de parler d'adaptations et de compromis incessants entre les logiques conventionnelles et les mouvements émergents? S'il serait naïf de nier la réalité des multiples déplacements qui travaillent les registres de la protestation, les modalités d'inscription de luttes émergentes dans des systèmes d'action et de mobilisation n'en sont pas moins tout aussi importantes. À ce titre, les mobilisations émergentes représentent de véritables sites privilégiés d'étude des logiques de la protestation instituée ou conventionnelle13. Les ambivalences de la « nouveauté» La « nouveauté» revient régulièrement dans les discours des acteurs et des observateurs des mobilisations émergentes et mérite, à ce titre, d'être doublement interrogée. Elle constitue une revendication partagée par de nombreuses luttes analysées dans cet ouvrage. Elle semble étroitement liée aux conditions d'apparition d'une
11 La grande variété des qualifications témoigne d'ailleurs de la fragilité de cet ensemble ainsi désigné: «gauche radicale », «gauche rouge », «nouvelle gauche », «gauche de gauche ». Pour un tableau des organisations constitutives de cette mouvance, cf. Poulet B. « À gauche de la gauche », Le Débat, 103, 1999. 12 Voir le dossier «Crise de la politique et nouveaux militants », Mouven1ents, 3, 1999. 13Dans une Inême perspective, voir l'ouvrage collectif portant sur l'usage des modes d'action non conventionnels, CURAPP, La politique ailleurs, Paris, PUF, 1998. 16

mobilisation et à l'intensité de la compétition qu'elle doit affronter. Elle participe, de ce point de vue, de stratégies de distinction. Mais loin d'être seulement une préoccupation militante, la «nouveauté» constitue aussi une antienne des débats académiques. Elle a donné naissance à l'un des courants d'analyse les plus actifs au cours des années 1970 et 1980 : la théorie des nouveaux mouvements sociaux. Travaillée, amendée et vulgarisée à travers les nombreux échanges dont elle a fait l'objet, cette conceptualisation a progressivement débordé ses objets originels pour servir d'instrument d'analyse aux mouvements plus contemporains14. La nouveauté s'est alors réintroduite plus aisément dans les débats en se débarrassant de ses apories normativistes. Elle est ainsi régulièrement convoquée pour lire les mobilisations actuelles et pour pointer la « crise », voire la « fm », d'un militantisme associé aux organisations conventionnelles (partis et syndicats). Il s'agit dès lors de revenir sur les grands traits de ces redéfmitions de l'action collective qui traversent, explicitement ou non, plusieurs des mobilisations étudiées dans cet ouvrage15. Les formes d'organisation et de répertoires d'action. Les mouvements sociaux les plus récents apparaissent comme des lieux d'expérimentation de nouveaux rapports internes guidés par des aspirations anti-hiérarchiques et anti-bureaucratiques. Cette revendication trouve son origine dans une critique des pratiques et des fonctionnements réputés être de mise dans les partis politiques et les confédérations syndicales. Elle peut se traduire par un usage accru d'Internet, envisagé comme une manière de rompre les hiérarchies et d'amorcer des pratiques délibératives. De plus, ces mouvements s'évertuent dans la mesure du possible à bousculer les modes d'action les plus classiques (manifestations) en recourant, par exemple, à une théâtralisation de la menace de démission comme pour les chercheurs (S. Cadiou et G. Franquemagne) ou à un «militantisme esthétisé» prolongeant dans l'action militante les compétences professionnelles détenues par les intermittents du spectacle (J. Sinigaglia). De même, des associations d'immigrés peuvent être tentées d'investir la forme des forums de débats (C. Hmed), et des sans-papiers s'exposer
14Dalton R. J., Kuechler M. (dir.) Challenging the Political Order. New Social and Political Movements in Western Democracies, Cambridge, Polity Press, 1990. Pour un exemple, Lemire M., « Mouvement social et mondialisation économique: de l'AMI au cycle du Inillénaire de 1'OMC », Politique et Sociétés, vol. 19, n° 1, 2000. 15 Pour cette présentation schématique, on s'appuiera sur la lecture en quatre niveaux proposée par É. Neveu, cf. Sociologie des mouvements sociaux, op. cil. 17

publiquement par l'usage en « dernier recours» de la grève de la faim (P. Viot). Usant de plus en plus couramment des travaux de C. Tilly, de nombreux auteurs voient là un enrichissement du répertoire d'action constitué à la fm du XIXe sièclel6. Mais en se référant sans cesse à ce type de conceptualisation, n'y a-t-il pas le risque d'en brouiller les limites et de lui faire perdre sa consistance historique de longue durée? Il reste que tous ces modes d'action tentent de perturber les pratiques les plus' routinières et les mieux maîtrisées par les militants chevronnés, sans toutefois réellement remettre en cause leur pertinence; la manifestation demeure dans ces conditions le mode d'action le plus usité aussi bien dans les démocraties que dans les régimes non-démocratiques 17. Les valeurs et revendications. Dans la lignée des travaux sur le «post-matérialisme» 18, il est devenu classique de distinguer les demandes dites « quantitatives» (liées, par exemple, à la répartition des richesses) des revendications «qualitatives» portant sur l'autonomie, les modes de vie, le paysage et les identités, etc. Les mouvements contemporains mettraient l'accent sur des préoccupations à la fois plus circonscrites et plus difficilement négociables, exacerbant de fait les tensions avec les pouvoirs publics. Ils relèveraient ainsi davantage d'une politique de la reconnaissance ou de la dignité s'ancrant dans des «expériences morales» 19. Sans nécessairement reprendre cette terminologie, plusieurs auteurs font ici référence à une demande de prise en compte d'un vécu nié, qu'il s'agisse de communautés culturelles (L. Olivier), de victimes de l'autoritarisme (F. Vairel) ou du durcissement des politiques sécuritaires (P. Viot). Néanmoins, quand bien même ces demandes
16 Il faudrait également évoquer les registres de « l'expertise» et de la « scandalisation» soulignés par M. Offerlé pour avoir une vision plus complète de ce renouvellement des Inodes d'action. Cf. Sociologie des groupes d'intérêt, op. cil., p. 121-127. 17 Fillieule O., Stratégies de la rue. Les manifestations en France, Paris, Presses de Sciences po, 1997. Sur son extension à d'autres types de contexte, lire également Mc Adam D., Tarrow S., Tilly C., Dynan'lics of Contention, Cambridge, Cambridge University Press, 2001. J.-G. Contamin pointe le décalage existant bien souvent entre les intentions innovatrices en matière de modes d'action et les choix effectués, cf. « Le choix des annes: les dilelnlnes pratiques d'un mouvement de doctorants et le Inodèle des avantages cOlnparatifs », Genèses, 59, 2005, p. 14. 18 lnglehart R., The Silent Revolution: Changing Values and Political Styles among Western Publics, Princeton, Princeton University Press, 1977. 19Honneth A., La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000. 18

seraient assouvies sous la forme d'une participation à des négociations, ces dernières sont indissociables d'enjeux matérialisables ou objectivables: des positions, des compensations fmancières, des papiers, etc. Le rapport au politique. L'apparent déclin des médiations revendicatrices «classiques» s'est accompagné d'une ébauche de redéfmition des liens entre les mouvements sociaux et les institutions ou pouvoirs publics20. Dans ce contexte, l'autonomie est plus souvent mise en avant. Elle orchestre un rapport complexe au politique fondé à la fois sur une visée fortement contestataire et politisée, prenant racine dans une crainte de la «récupération», et sur une forme de pragmatisme rompant avec la remise en cause de l'ordre capitaliste. En s'inspirant de A. Arato et J. Cohen, D. Mouchard évoque ainsi le « radicalisme auto-limité» (self-limiting radicalism) des mobilisations des « sans» marquées par l'intensité du conflit avec les représentants de l'État et la quête d'une autonomie dans le cadre de systèmes différenciés21. Toutefois, comme on le voit sur plusieurs fronts de lutte, l'autonomie de l'action doit composer avec les ressources détenues par les organisations dites représentatives, ce qui ouvre parfois la voie à toutes sortes d'alliances, de surenchères et de conflits. La dimension identitaire. Les mobilisations sont assurément indissociables des recompositions de la structure sociale. Elles sont une des formes de médiation et de médiatisation des conflits. Aussi leurs formes actuelles sont-elles à replacer dans le contexte de redéfmition des groupes et intérêts sociaux. Dans cette logique, le pas a été vite franchi pour associer la montée des classes moyennes à une aspiration à la novation en matière d'action collective. Disposées, du fait de leur place dans le procès de production, à cultiver leurs capacités à l'autonomie, ces catégories seraient plus promptes à faire valoir d'autres principes d'appartenance que les seuls liens avec l'entreprise. Dès lors, les «communautés pertinentes de l'action collective »22 ne sont plus seulement de nature professionnelle, mais
20 Hamel P., Maheu L. Vaillancourt J.-G., «Repenser les défis institutionnels de l'action collective», Politique et sociétés, vol. 19, n° 1, 2000. 21 Mouchard D., «Les mobilisations des 'sans' dans la France contelnporaine: l' éInergence d'un 'radicalisme autolimité' », Revue française de science politique, vol. 52, n° 4, 2002 ; Arato A., Cohen J., Civil Society and Political Theo1Y, CaInbridge, MIT Press, 1992. 22 Segrestin D., «Les communautés pertinentes de l'action collective », Revue française de sociologie, XXI-2, 1980, notamment p. 184-193. 19

aussi identitaire. Rarement données à l'avance, les bases de la mobilisation dévoilent davantage une «identité de mouvement »23. Toutefois, à trop vouloir les dissocier, on oublie un peu vite, comme l'illustre le phénomène des coordinations, que les revendications identitaires s'ancrent dans des transformations sociales qui affectent les milieux professionnels et qui se traduisent notamment par une évolution du rapport aux positions occupées24. Autrement dit, en détournant la focale d'analyse du « pourquoi? » vers le « comment? », on a peut-être parfois évacué un peu vite des questionnements importants. Les différents traits rapidement évoqués ici s'inscrivent manifestement dans la perspective d'un renouvellement de l'action collective tant dans ses formes que dans ses contenus. Ils ont alimenté la vision d'un militantisme en «mutation »25, laissant entrevoir l'avènement d'une «nouvelle» figure militante, inscrite dans des réseaux horizontaux, distanciée à l'égard des appartenances collectives, personnalisée et maîtresse de son engagement, impliquée et épisodique26. Toutes ces nouvelles propriétés trouveraient leur pendant dans une autre figure militante, marquée par la verticalité, la remise de soi, l'hétéronomie, l'appartenance à un « nous ». Mais en se concentrant sur des phénomènes émergents, le risque est grand d'opposer des modes d'action que l'on est tenté de qualifier de « classiques» à d'autres modes, sans doute balbutiants mais qui pourraient constituer les indices de pratiques en cours de développement. Empreinte d'un raisonnement aux accents téléologiques, cette vision pose l'émergence d'une « nouvelle» forme de militantisme et fige par avance son opposé dans un ordre ancien. Dès lors, selon Annie Collovald, les travaux sur les «nouvelles» formes de militantisme ressemblent «à une condamnation (certes euphémisée car souterraine et détournée) des formes d'intervention
23 Melucci A., « Qu'y a-t-il de nouveau dans les 'nouveaux l110uvements sociaux' ? », in Maheu L., Sales A. (dir.), La recomposition du politique, Paris/Montréal, L' Harmattan/Presses de l'université de Montréal, 1991, p. 132. 24 Pour un exemple particulièrement éclairant de ce lien, cf. Geay B., «Espace social et 'coordinations'. Le 'mouvement' des instituteurs de 1'hiver 1987 », Actes de la recherche en sciences sociales, 86-87, 1991. 25Perrineau P. (dir.), L'engagement politique. Déclin ou mutation ?, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1994. 26 Quitte à simplifier exagérément, on pense là au l110dèle militant esquissé par Jacques Ion, cf., La fin des nÛlitants, Paris, Éditions de l'Atelier, 1997. Plus réceml11ent, Ion J., Franguiadakis S., Viot P., Militer aujourd 'hui, Paris, Éditions Autrement, 2005. 20

populaire sur la scène publique davantage qu'à une explication compréhensive» consistant à «faire tacitement de la comparaison avec le passé un procédé de disqualification des organisations ouvrières ou populaires encore présentes dans le jeu politique »27.La fascination pour le «nouveau» ou le «jamais-vu »28 a finalement pour effet de re-construire en négatif un modèle «passé» qui, par cette opposition rhétorique, se voit de facto attribuer une cote dévalorisée. Surtout, elle tient toute sa force de ce qu'elle parvient, au prix d'une simplification, à donner une cohérence à des pratiques militantes considérées comme en déclin ou en cours de transformation, et emporte ainsi une redéfmition de la militance. Sans exagérer démesurément ces effets, il n'est pas illégitime de croire que certains groupes ou acteurs se positionnent aujourd'hui en regard d'un horizon militant apparemment en cours d'avènement. Porteur de légitimité, celui-ci devient un label revendiqué. Dès lors, et même si des effets intellectuels et extra-militants ne sont pas à exclure dans cette fascination29, la nouveauté se présente comme une catégorie pratique de l'enjeu des luttes que se livrent des acteurs et leurs causes pour s'imposer sur l'agenda et parfois contre des organisations stabilisées. Bien plus qu'une régularité historiquement ancrée, elle tient tout autant d'effets de conjoncture que de position poussant des prétendants à se distinguer et à faire preuve d'« innovation tactique» 30 afm de se faire entendre et de se faire une place. On le saisit d'autant
mieux en se penchant en arrière

- comme

certains textes le proposent

dans cet ouvrage -, sur des mobilisations passées qui, confrontées également à toutes sortes de conCUITenceset d'obstacles, témoignent d'un souci distinctif.
27 Collovald A., «Pour une sociologie des carrières morales des dévouements Inilitants », in CoIlovald A., al., L 'humanitaire ou le n1anagement des dévouen1ents: enquête sur un militantisme de «solidarité internationale» en faveur du Tiers-n10nde, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002, p. 184 et 189. 28 Passeron J.-C., « Attention aux excès de vitesse. Le "nouveau" COlnme concept sociologique », Esprit, 4, 1987. 29 En effet, la tentation d'accentuer la singularité des mobilisations récentes est peut être d'autant plus grande qu'en France le renouveau des travaux sur l'action collective a été largelnent le fait de jeunes chercheurs soumis, eux aussi, à une concurrence accrue sur un marché académique de plus en plus compétitif. Plus largement, elle peut aussi être considérée comme le signe d'un «désir lancinant d'être le télnoin privilégié et le premier descripteur de ce qui sera digne de mémoire », cf. Passeron J.-C., « Attention aux excès de vitesse », art. cit., p. 131. 30 Mc Adam D., «Tactical Innovation and the Pace of Insurgency», American sociological Review, 48, 1984. 21

Finalement, en se centrant sur les indices d'une nouveauté atypique des mobilisations émergentes, le risque est de se trouver toujours confronté à des contre-exemples ou à des régularités historiques amenant sinon à rejeter, du moins à relativiser la qualification initiale. Les innovations concrètes prennent bien plus la forme de processus de recomposition que de pure invention. Par conséquent, s'il ne s'agit pas de tirer a priori un trait sur l'émergence de pratiques innovantes, cette problématique exige de tenir compte autant des usages de la catégorie du «nouveau», en précisant notamment les configurations et jeux d'acteurs, que des transformations objectives qui fondent cette prétention, en prenant au sérieux les multiples bricolages qui scandent l'action dans une perspective indissociablement stratégique et identitaire. La force instituante des mobilisations émergentes Cet ouvrage porte sur les mobilisations non (encore) consolidées de groupes souvent dénués d'expérience et de références, qui se déploient en dehors des canaux conventionnels. C'est à ce titre qu'elles interpellent directement les observateurs et les acteurs et qu'elles semblent bien faites pour susciter la curiosité. La tentation est ainsi grande de céder aux charmes des mobilisations émergentes en accentuant les ruptures et les innovations et en oubliant que leurs effets prennent davantage la forme d'inflexions, parfois minimes, voire nulles, ou bien de continuités méconnues en raison de la force d'inertie et de canalisation de la protestation. À cet égard, un répertoire d'action collective constitue un assemblage de techniques inventées dans des périodes distinctes et dont les transformations ne se lisent jamais aussi bien que sur la longue durée. Dès lors, il se pourrait bien que l'intérêt des mobilisations émergentes réside tout autant dans leurs propriétés distinctives - et plus spécifiquement dans les dynamiques expérientielles qu'elles font naître - que dans leur capacité à bouleverser les formes contestataires instituées. Partir de ce point de vue, c'est les prendre à la fois comme des objets significatifs en soi, mais aussi comme des analyseurs des situations et des organisations stabilisées. En ce qu'elles se situent dans une phase naissante, qu'elles se développent à l'écart d'entreprises consolidées ou à rebours des normes en vigueur (telles la censure ou la répression), les mobilisations émergentes ont souvent cette particularité de dégager une force affective et morale. Elles font apparaître des passions et des solidarités tout au long de leur mise en œuvre, qui sont susceptibles d'augmenter en intensité si les protagonistes partagent des traits 22

spécifiques constitutifs d'une identité collective. Il n'est alors guère étonnant de voir évoqué, dans les différentes mobilisations étudiées ici, les émotions «partagées» et «réciproques» susceptibles d'intervenir dans le processus d'action collective31. Même si elles ne sont rarement étudiées en tant que telles par les auteurs, si ce n'est dans le texte de B. Récappé, les émotions semblent vives dans les phases d'émergence, et plus particulièrement quand les coûts de l'action collective s'avèrent élevés. De sorte qu'il est possible de suggérer que plus les risques s'accroissent, plus les émotions s'exacerbent pour devenir un motif supplémentaire d'engagement, voire une rétribution symbolique contrebalançant les contraintes de l'action32. L'implication se fonde alors en partie sur ce qu'elle suppose de changement dans la situation dénoncée. En effet, les membres des minorités actives peuvent ressentir dans ces moments constituants le sentiment de participer à une entreprise historique. L'imprévisibilité permet de solidifier des liens entre des acteurs vivant une commune expérience de mise en mouvement, certes sans doute fragile (en raison d'une destinée aléatoire, voire clairement compromise), mais porteuse d'authenticité. Elle peut saisir les protagonistes de l'action d'un « sentiment de mission» répondant à toutes sortes d'interrogations situationnelles: est-ce une expérience qui se reproduira? N'y a-t-il pas le risque de passer à côté d'une mobilisation unique? Par conséquent, l'imprévisibilité constitue une dimension importante de la construction de groupes d'acteurs saisis par I'historicité de leur action. Elle peut nourrir un élan d'espérance, porté par la singularité de l'expérience, qui devra toutefois trouver d'autres sources pour surmonter les obstacles à l'action collective. La force émotionnelle se dégage également dans l'adversité. En empruntant des voies et des formes non institutionnalisées, les mobilisations émergentes examinées ici se posent dans un rapport distinctif aux organisations, normes, filtres et pouvoirs établis. C'est pourquoi elles sont souvent propres à générer, au-delà de la surprise,
31 Sur les différentes catégories d'élnotions, cf. Jasper J., «L'art de la protestation collective », in CefaÏ D., Trom D. (dir.), Les formes de l'action collective. Mobilisations dans l'arène publique, Paris, éd. EHESS, 2001. Lire également Aminzade R., Mc Adam D., «Emotions and Contentious Politics », in Alninzade R., al., Silence and Voice in the Study of Contentious Politics, Cambridge, Calnbridge University Press, 2001. 32 Comme le souligne Albert Hirschman, le pèlerinage et les émotions qu'il est susceptible d'apPQrter au pèlerin constitue pour ce dernier le but en soi et non un moyen, Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995. 23

des résistances, des réprobations, voire des tentatives de « récupération ». En cela, elles sont porteuses d'une force instituante mettant au jour les inerties qui résident dans les organisations et les cadres d'action routiniers33. Elles s'inscrivent pleinement dans une dynamique structurante qui est au principe, par un double mouvement de transgression et d'intégration, de la reconfiguration de l'ordre politique. Prenant place dans des espaces structurés, elles perturbent des habitudes et des repères avec lesquels elles doivent composer. Par conséquent, leur dynamique est indissociable des forces institutionnalisées, et plus particulièrement de leurs réactions et de leur capacité d'adaptation. On le saisit avec clarté dans ces conCUITencesconflictuelles qui opposent, au sein d'une mobilisation, des acteurs dépourvus de tradition militante et soucieux d'autonomie, et des militants invoquant une expérience acquise dans des organisations conventionnelles. La lutte des intermittents du spectacle est symptomatique d'une dialectique entre les multiples coordinations, se référant à une « base» en mouvement, et le syndicat CGT engagé à conforter et manifester sa place déterminante dans le milieu professionnel et à ne pas se laisser déposséder de son travail préalable de mobilisation (1 Sinigaglia). La dynamique même d'une action collective tend d'ailleurs parfois à faire de la remise en cause d'un système établi une fmalité qui se superpose à la cause originelle. Par les réactions et les affrontements qu'elles suscitent, les mobilisations émergentes se présentent donc comme de précieuses loupes permettant d'observer l'espace qui les englobe avec ses règles et ses registres de protestation qui participent à leur façon de l'ordre établi. L'issue de cette tension entre l'instituant et l'institué ouvre toute une série de possibles prenant le plus souvent la forme d'adaptations et d'apprentissages croisés. Loin de relever d'une logique univoque, cette dialectique affecte autant les forces établies que les forces émergentes34. Elle révèle les compromis incessants qui
33 Les mobilisations émergentes se prêtent bien à une lecture institutionnelle permettant de se saisir des forces instituantes coml11e des analyseurs de la négativité refoulée des organisations conventionnelles. Sur ce courant, tombé depuis plusieurs années dans l'oubli, cf. Lourau R., L'analyse institutionnelle, Paris, Minuit, 1970. Du I11ême auteur, pour un exeI11ple d'application de cette grille à un conflit concret, cf. L'analyseur Lip, Paris, UGE, 1974. Lire également CURAPP, L'institution, Paris, PUF, 1981. 34 À cet égard, on mentionnera que l'inflation d'asseI11blées générales, initialement prOI11uespar les coordinations pour contourner le rôle des organisations syndicales, a fourni l'opportunité aux directions de ces dernières de re-définir progressivel11ent leurs relations avec « la base », cf. 24

alimentent l'action collective et qui contribuent à la redéfmir. Elle est avant tout à saisir dans ces processus de bricolage au regard des multiples contraintes que doivent affronter les mobilisations émergentes. UNEEMERGENCESOUSCONTRAmTES En portant une revendication ou une démarche qui n'a pas encore acquis de stabilité, voire de visibilité, les mobilisations émergentes peuvent nous renseigner sur l'ampleur des contraintes, problèmes et ressources disponibles avec lesquels elles doivent composer. La mise au jour des conditions pouvant faciliter et/ou freiner une mobilisation constitue désormais un élément important dans la compréhension de la dynamique collective, le terme même d'émergence suggérant d'ailleurs l'idée de processus. Même si demeure toujours le risque d'en produire une lecture ex post et qu'à conditions égales, aucune mobilisation ne saurait être « prévisible», il n'en demeure pas moins que certains facteurs entrent de manière non déterministe mais récurrente dans le «succès» ou, à l'inverse, la « faillite» des mobilisations. Comme le souligne Jacques Lagroye, «toute mobilisation peut être considérée comme une action qui suppose des conditions favorables, internes au groupe mobilisé, mais aussi "externes" ». Dans ces conditions, la faiblesse ou l'absence de l'un de ces éléments pourrait concourir à rendre plus difficile ou aléatoire l'émergence puis la consolidation d'une mobilisation. Sans la réifier, la distinction établie ici entre conditions «internes» et « externes» servira de fil rouge aux développements qui suivent et qui cherchent à reprendre tout autant qu'à compléter la liste d'éléments conditionnant l'émergence et la «réussite» d'une mobilisation proposée par J. Lagroye35.

Leschi D., «La construction de la légitimité d'une grève: le rôle des asselTIblées générales de la gare de Lyon », Sociologie du travail, 4, 1997. 35 «Elle [la lTIobilisation] n'est possible que dans la mesure où les individus ont un intérêt fort, ou croient avoir fortement intérêt, à s'y engager [...]. Elle ne "réussit" que si des leaders usent de sYlTIboles lTIobilisateurs, parviennent à imposer une signification collective à une somme d'actes différelTIment motivés, obtiennent et conservent un "crédit" suffisant pour faire adopter des comportements mutuellement orientés vers l'obtention d'un résultat dont tous les agents mobilisés peuvent espérer bénéficier », Lagroye J., Sociologie politique, Paris, Presses de Sciences Po et Dalloz, 1997 (3èmeédition), p. 295. 25

Si l'examen des conditions «internes» de la réussite de l'émergence d'une mobilisation implique de s'intéresser à la structure organisationnelle de cette dernière, à l'économie des interactions entre acteurs ainsi qu'aux éléments d'ordre sociologique et affectif qui entourent leur engagement, la question des conditions «externes» impose quant à elle de se pencher sur l'environnement social et/ou politique, local ou national voire international, historiquement situé, au sein duquel prend naissance cette même mobilisation. Deux nuances méritent toutefois d'être apportées. Tout d'abord, il convient de ne pas réifier le contexte ni de le dissocier trop fortement des acteurs. Ensuite, parce que l'environnement est en évolution permanente, la présence ou l'absence d'un élément contextuel ne peut être retenue comme un facteur habilitant ou contraignant, ni par anticipation ni durant le cours de la mobilisation. En effet, l'observation de coûts apparemment plus élevés à la mobilisation dans des régimes non démocratiques, objectivement plus répressifs, ne répond pas à la question de l'émergence de mouvements collectifs de protestation malgré tout. Les contraintes « externes» Au sein de ce que l'on appellera, pour les besoins de l'analyse, les contraintes « externes» à l'émergence d'une mobilisation, le contexte politique et, au premier chef, les caractéristiques institutionnelles représentent l'un des principaux freins ou accélérateurs de toute forme d'action collective. En effet, les contraintes à la mobilisation ne sont pas les mêmes selon que cette dernière se déploie dans un régime démocratique, dans un régime autoritaire ou a fortiori totalitaire, ou dans un régime en phase de transition. Le modèle de la « structure des opportunités politiques», proposé par Sidney Tarrow en référence à des régimes démocratiques, peut être utilisé également dans l'analyse des mobilisations sous des régimes non-démocratiques36. S. Tarrow propose l'étude des quatre éléments suivants: l'ouverture du système politique, l'instabilité des alignements politiques, la division des élites et l'existence de soutiens influents. À partir de l'exemple des mobilisations étudiantes en Hongrie à la fm de l'année 1956, B. Récappé propose d'ajouter à ces quatre éléments la perte de légitimité du régime, qui serait perçue par
36 Une présentation en est donnée dans Tarrow S., Power in Movenzent. Social Movenzents and Contentious Politics, Call1bridge, Cambridge University Press, 1998, (2èmeédition). Voir aussi, entre autres, Kriesi H., «New Social Movements: Political opportunities in Western Europe », European Journal of Political Research, n° 22, 1992. 26

les acteurs comme une preuve de la vulnérabilité du pouvoir et diminuerait les contraintes à la mobilisation Ce texte montre combien en situation a priori «difficile », un premier mouvement de mobilisation peut entraîner un « effet domino» dans la mesure où il élargit les possibles aux yeux des individus. À l'inverse, F. Vairel considère que le modèle de S. Tarrow ne permet pas de saisir les mobilisations de victimes du régime marocain, malgré ses évolutions durant les années 1980. Cette différence entre les applications empiriques d'un modèle théorique montre la nécessité d'adapter sa focale. en fonction de la situation politico-institutionnelle du pays observé. Par ailleurs, l'analyse contextuelle se doit, comme nous y invitent les travaux de Michel Dobry3?, de prêter attention aussi bien à des modifications en profondeur qu'à des petits événements ou des micro- transformations38, et à la façon dont les acteurs y réagissent dans le cadre d'échanges interactionnels inédits qui bouleversent les repères institutionnels hérités de l'ordre ancien. Ces modifications marginales mais continues et algorithmiques pourront alors servir de leviers à des mobilisations éventuelles. C'est ce que nous montre de manière limpide le texte de D. Bellec au sujet des Résistants français de la première heure. S'inspirant des travaux de M. Dobry, D. Bellec utilise les notions de «crise multisectorielle» et de «conjoncture fluide» entraînant notamment une forme de «régression vers les habitus », afm de décrire comment des individus qui, dotés de ressources sociales importantes, n'en sont pas moins exclus des règles et institutions de la Ille République, et qui seront dès lors les plus enclins à se mobiliser, lorsque cette dernière est mise en cause, dans
37 Cf. Dobry M., op. cit. Voir égalelnent le nUlnéro «Les transitions démocratiques. Regards sur l'état de la "transitologie" » que M. Dobry a coordonné pour la Revue française de science politique, vo1.50, n° 4-5, août-octobre 2000, et tout particulièrement son article intitulé « Les voies incertaines de la transitologie. Choix stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de Path Dependence », ou encore M. Dobry, « Les causalités de l'improbable », Cultures et conflits, 17, 1995. 38 C'est par exemple l'idée' développée dans Rayner H., Sociologie des scandales politiques: Tangentopoli et le basculement du jeu politique italien (1992-1994), Thèse pour le doctorat en science politique, sous la direction de M. Dobry, Paris X-Nanterre, décelnbre 2001. H. Rayner s'intéresse aux mobilisations multisectorielles constitutives du scandale de Tangentopoli en étudiant les oscillations des relations et des perceptions du possible entre magistrats, politiciens, entrepreneurs et journalistes. Illnontre que les conditions d'émergence des scandales sont contingentes et le produit de concaténations engendrant un processus de désectorisation tendancielle de l'espace social et politique. 27

des organisations clandestines de résistance au sein desquelles ils peuvent faire jouer les dispositions construites dans l'ordre ancien. Dans tous ces exemples, le contexte institutionnel s'avère peu favorable à la mobilisation dans la mesure où il est indissociable d'une hausse des coûts de la contestation et d'une rareté des ressources. La question des coûts à l'engagement au sein d'une action collective a été abordée par Mancur Olson39 et par les tenants du rational choice qui se sont attachés à étudier le calcul coûts/avantages que les individus effectuent avant de participer à une action collective. Si cette conception stratégiste du comportement individuel a été fortement critiquée et amendée par la suite, certains auteurs, dont Doug Mac Adam, l'ont reprise pour la compléter4o. Dans son étude de la mobilisation d'étudiants blancs en faveur du mouvement des droits civiques, D. Mac Adam qualifie de «libération cognitive» le processus par lequel les militants potentiels d'une cause décodent les ouvertures de la structure des opportunités politiques. Son analyse prouve également que les coûts de la mobilisation peuvent être élevés aussi bien dans des régimes autoritaires que dans des régimes démocratiques. Les coûts n'ont en fait pas de caractère objectiviste. À ce titre, les textes de C. Baudinière et de M. Boumaza, qui abordent respectivement les premières mobilisations de l'extrême droite vichyste après la fm de la Seconde Guerre Mondiale dans la France de la IVe République et la création du mouvement de jeunesse du Front National au début des années 1970, éclairent les difficultés à faire émerger des mobilisations partisanes dans un environnement politique certes démocratique, mais peu favorable. Cependant, la prise en compte des coûts de la mobilisation, qu'ils soient d'ordre matériel ou symbolique, ne dissipe pas la question de savoir« pourquoi des mobilisations émergent-elles nlalgré tout dans des situations institutionnelles ou politiques difficiles?».

39OIson M., Logique de l'action collective, Paris, PUF, 1978. 40 Il a ainsi été reproché à ce modèle et à son corollaire, le comportement du free rider, de n'être valable qu'au sein des grands groupes (classe sociale, grand syndicat...), de sous-estimer les incitations non matérieIles (désir de notoriété, d'aventure, de se conformer à un ordre Inoral, de participer à une fête...), de minitniser les coûts du non-engagelnent, d'oublier les nombreuses situations d'information imparfaite, de faire l'impasse sur les comportements fortement intériorisés qui poussent à s'engager (cas des syndicalistes de longue date), d'occulter les effets de cOInposition collectifs irrationnels qui résultent de l'addition de cOInportements individuels rationnels. D. Mac Adam enrichit le Inodèle original dans Freedom Sunlnler, Oxford, Oxford University Press, 1988. 28

Car, en effet, comment expliquer que, malgré un encadrement41 institutionnel et policier plus répressif dans les régimes autoritaires, au sein desquels pourtant toute action collective non encadrée par les autorités officielles devient proprement illégale, à commencer par le répertoire d'action le plus «routinisé », la manifestation de rue, que dans les régimes démocratiques, des mobilisations parviennent quand même à émerger? Dans ces régimes, les risques encourus par ceux qui initient la mobilisation comme par ceux qui y participent augmentent de manière exponentielle. C'est pour tenter de répondre à ce paradoxe apparent, et grâce à une méthode inspirée des historiens, l'analyse événementielle, que Fabien Jobard42 montre combien l'absence d'une réelle intervention coordonnée et réfléchie des forces de maintien de l'ordre a pesé dans le processus de contestation puis d'écroulement du régime est-allemand à la fm des années 1980. En effet, alors même que les Berlinois de l'Est pouvaient s'attendre à une répression policière féroce, F. Jobard décrit comment les forces de l'ordre se sont assez rapidement autonomisées du pouvoir politique dont elles auraient dû attendre des consignes d'intervention face à une situation relativement inédite, et ont concouru au succès de la mobilisation dès les premiers temps. En outre, la question des contraintes externes qui pèsent sur l'émergence d'une mobilisation pose le problème des relations établies par le groupe en train de se mobiliser. L'entrée d'autres groupes au sein du conflit peut soit aider soit contraindre les modalités d'action. Le texte de F. Vairel illustre le mouvement concomitant de gain et de perte de soutiens externes dans les mobilisations en faveur des droits de l'homme au Maroc durant les « années de plomb ». Ainsi si le Premier Ministre, A.Youssoufi, secrétaire général de l'Union Socialiste des Forces Populaires, appuie les actions en faveur des droits des prisonniers politiques, dans le même temps, la préparation de la succession monarchique (entre Hassan II et Mohamed VI en 1997) entraîne une mise hors jeu de ces questions par les partis politiques de l'ancienne opposition, regroupés au sein du Bloc Démocratique (USFP, Istiqlal, PPS et OADP), et qui accèdent au gouvernement.

41 Fillieule O., Della Porta D. (dir.), Police et manifestants, Paris, Presses de Sciences Po, 2006 ; Della Porta D. et Reiter H. (dir.), The Policing of Mass Demonstrations in Contemporary Den10cracies, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1998. 42 Jobard F., «Analyse narrative d'une dynamique d'écroulement: la Volkspolizei face aux manifestations de Leipzig, 9 octobre 1989 », Cultures et conflits, 51, 2003. 29

La persistance et l'érosion des soutiens à une mobilisation émergente jouent donc un rôle important dans la «prise» ou la « déprise» d'un mouvement. Ici encore, il apparaît difficile de généraliser tant le contexte (historique et culturel, mouvant et imprévisible) modifie en permanence les représentations que se font tous les acteurs à propos des ressources ou des freins potentiels. À ce titre, la question du découplage entre les soutiens sur lesquels pense pouvoir compter un régime et les représentations ou croyances de certains groupes sociaux qui défendent des conceptions différentes de la légitimité ou qui développent des conceptions alternatives de l'ordre politique, peut être envisagée ici à la lumière d'auteurs redécouverts pour l'occasion, comme l'ont souligné plusieurs interventions lors des journées d'études à l'origine de l'ouvrage. Il en est ainsi de T. Gurr et de sa notion de « frustration relative »43,capable - en dépit des risques inhérents à cette notion notamment celui de produire une explication de type tautologique ou celui de recréer de la causalité là où régnerait plutôt la contingence44 -, d'attirer l'attention sur les perceptions évolutives du rapport aux positions et aux soutiens à la fois réels et espérés. Ceci invite ainsi à se distancier d'une approche trop structurale des contraintes externes qui risquent de figer l'analyse 45. Les contraintes « internes» Dans la phase initiale ou initiatrice d'une mobilisation, les inconnues sont nombreuses et concernent autant les caractéristiques « internes» du mouvement et du (des) groupe(s) impliqué(s) que les rapports que le(s) groupe(s) mobilisés entretient(nent) avec d'autres. De manière aléatoire et volontairement incomplète, seules certaines des contraintes à la mobilisation seront envisagées ici.

43 Gurr T., Why Men Rebel?, Princeton, Princeton University Press, 1970. On pourrait également lui ajouter Davies J. C., «Toward a Theory of Revolution », The American Sociological Review, 27, 1962. 44 Pour un contre-exemple réfutant la thèse de T. Gurr, voir l'étude de Dipak Gupta sur l'absence d'action collective des COlTIlTIUnautésoires n alTIéricaines, in Gupta D., «Le paradoxe de la rébellion: les relations inter-raciales aux Etats-Unis », Cultures et Conflits, 12, 1994. 45 Sur une critique de tels biais dans le courant de la structure des opportunités politiques, cf. Goodwin 1., Jasper 1. M., «Caught in a Winding, Snarling Vine: The Structural Bias of Political Process Theory », Sociological Forun1, 14 (1), 1999. 30

Les contraintes liées aux caractéristiques sociologiques des acteurs Les analyses de type structural ont cherché à mettre au jour les conditions ou « préconditions » politiques, sociales, démographiques ou économiques d'émergence et, a contrario, de non émergence de mobilisations dans tel ou tel groupe social. Par la suite, les nombreuses études portant sur des mobilisations de divers groupes

sociaux ont montré que les individus

collectifs - les plus mobilisables et mobilisés possèdent quelques caractéristiques communes qui semblent en faire autant de conditions, au sens faible du tenne, à l'action collective. Mais plus que de conditions on parle alors, dans une conception plus stratégiste de l'action collective, de ressources. Ces études font notamment suite aux travaux d'Anthony Oberscha1l46 ou encore de Charles Tilly47 qui mettent l'accent sur les composantes politiques rationnelles de l'action collective, et dans lesquels la mobilisation n'est pas conçue comme spontanée, mais le produit d'un travail de construction stratégiquement organisé et orienté. Par là, elles ouvrent sur une lecture moins statique de l'action collective en s'intéressant aux usages de ressources très diverses que L. Mathieu s'emploie ici à classer en trois catégories: les ressources matérielles, les ressources incorporées et les ressources relationnelles. Par ailleurs, l'un des pré-requis à la mobilisation est le degré de cohésion et de communication au sein d'un groupe social et la conscience que ses membres ont de leur situation. C'était en ces termes que Karl Marx 48analysait l'attitude de la paysannerie française au moment où s'affIrmaient les ambitions du futur Napoléon III (1850-51). La relative absence de prise de conscience de sa situation ou encore l'inexistence de réseaux ou de relais entre les membres d'un groupe social, peuvent être toutefois contrebalancées par le soutien d'acteurs extérieurs au groupe, expérimentés, détenteurs d'arsenaux importants et membres de réseaux d' interconnaissance 49. Ainsi, des
46 Oberschall A., op. cit. 47 Tilly C., From mobilization to revolution, Reading Mass, AddisonWesley, 1978. 48 Marx K., Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éditions sociales, 1969. 49 Sur la constitution de réseaux par des leaders, on se peut se reporter à Courtois S. et Kepel G., « Musulmans et prolétaires », Revue française de science politique, vol. 37, n° 6, 1987, qui étudient la constitution de réseaux au sein du groupe des itnmigrés musulmans en France autour de la salle de prière, d'écoles islalniques ou au sein de foyers de travailleurs. Ils montrent que la InobiIisation de ces réseaux résulte à la fois du changement dans les objectifs des immigrés qui tendent à s'installer 31

- parfois déjà

constitués en

mobilisations aussi délicates que celles des sans-papiers, des squatters, des victimes de violation des droits de I'homme, ou des prostituées ont bénéficié d'un appui logistique, matériel et politique fort de la part d'individus militants, aguerris, pouvant se prévaloir de compétences en matière d'action collective et, au-delà, de ressources en termes de réseaux, de temps, d'argent, de connaissances pratiques de la protestation (savoir organiser une manifestation, une grève, rédiger un tract ou une banderole, savoir contacter les médias et organiser une conférence de presse. ..)50. À l'inverse, les poujadistes51 ou les ouvriers52 avant 1914 ont fait les frais de l'illégitimité et de l'exclusion du jeu politique légitime par manque de ressources nécessaires pour émerger puis durer en politique. Toutefois, la possession de ressources ne garantit pas au groupe l'accès à l'expression au sein des instances de décision légitimes. Le syndicat Sud illustre bien ce paradoxe: malgré ses compétences et sa capacité d'agitation, il ne dispose pas toujours de tous les droits syndicaux accordés aux centrales dites « représentatives » (telles que le CGT ou la CFDT) pour concrétiser son action protestataire. S'appuyant sur une approche entrepreneuriale héritée de J.D. Mc Carthy et M.N. Zald, de nombreux textes évoquent les continuités, les passerelles, les mutualisations croisées entre une organisation et!ou un groupe en train de se mobiliser et l'apport d'individus déjà engagés par ailleurs ou auparavant et ayant acquis des compétences et des
durablement en France, de l'expérience des agressions multiples dont leur groupe est l' obj et, et enfin de l'action d'agents mobilisateurs tolérés par les responsables français. Ce sont ces agents qui disent le sens de la mobilisation ou le lui itnposent; et qui fournissent à ces immigrés des schémas idéologiques en accord avec leur désarroi et à leur quête d'identité. 50 Cf. respectivement Siméant J., La Cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 2001 ; Coutant L, Politiques du squat, scènes de la vie d'un quartier populaire, Paris, La Dispute, 2000; Péchu C., «Générations Inilitantes à Droit au logement », Revue française de science politique, vol 51, n° 1-2, février-avril 2001, p. 73-103; Agrikoliansky E., La Ligue française des droits de l'homme et du citoyen depuis 1945. Sociologie d'un engagement civique, Paris, L 'Hannattan, 2002; Passy F., L'engagement altruiste, Paris-Genève, Droz, 1998; Somlnier L, Le renouveau des n10uvements contestataires à I 'heure de la n10ndialisation, Paris, Flammarion, 2003 ; Mathieu L., Mobilisations de prostituées, op. cit. 51 Collovald A., «Les poujadistes ou l'échec en politique », Revue d 'histoire moderne et contemporaine, n° 1, 1989, p. 113-133. 52 Offerlé M., « Illégititnité et légitimation du personnel politique ouvrier en France avant 1914 », Annales ESC, n° 4,1984, p. 681-713. 32

ressources essentielles à toute mobilisation. Qu'il s'agisse des chercheurs, dont les plus farouchement opposés à une syndicalisation du mouvement ont pourtant bénéficié des compétences des membres de différents syndicats de chercheurs ou d'enseignants-chercheurs lors des manifestations, des intermittents du spectacle qui retravaillent à la marge la fonne routinisée du cortège mis en branle par les membres cégétistes, ou des victimes de torture au Maroc mis en mouvement par des entrepreneurs de la cause des droits de l'homme issus d'organisations préexistantes (AMDH et OMDH), les acteurs de la mobilisation ont pu compter dans la phase émergente sur des savoirs et des compétences acquis par une socialisation syndicale ou associative, grâce aux expériences antérieures de l'action collective ou enfm grâce aux positions de certains membres53 du groupe qui leur permettent d'entrer à moindre frais dans une action collective. Ces ressources de nature composite rendent plus efficace et parfois plus légitime la mobilisation. Cela peut également permettre à des acteurs dotés de ces ressources de réinvestir leurs compétences au service d'une cause ou d'un groupe protestataire émergent. Dans cet ouvrage, nous verrons comment les membres d'Ordre Nouveau réinvestissent différents types de ressources pour constituer le Front national de la jeunesse dans les années 1970. Ce soutien organisationnel n'est pourtant pas une règle absolue ou causale de la mobilisation. P. Viot montre ainsi comment les immigrés irréguliers, qui entament des grèves de la faim à Lyon entre 1997 et 2003, font émerger leur mobilisation en cherchant à échapper à une délégation de l'expression de leurs souffrances à des porte-parole issus des organisations associatives ou militantes. Un autre élément important favorisant la constitution, puis le développement d'un mouvement protestataire ou revendicatif chez les mobilisés potentiels est ce que D. Mac Adam nomme « la disponibilité biographique» 54.Les textes présentés ici corroborent cette thèse au sujet des engagements dans des mobilisations émergentes à très haut degré de risque. En effet, les Résistants de la première heure, les étudiants hongrois, les grévistes de la faim, les militants des droits de l'homme au Maroc ont en commun pour beaucoup d'entre eux d'avoir
53 On peut évoquer à ce sujet l'article de Jenkins J. C. et Eckert C., « Channelling Black Insurgency: Elite Patronage and the Development of the Civil Rights Movement », American Sociological Review, n° 51, 1986, p. 812-830, qui questionne le rôle joué par les élites noires allléricaines dans l'organisation du mouvelllent des droits civiques, rôle en fait beaucoup llloins directif que ne laissaient entendre certaines analyses du courant de la mobilisation des ressources. 54Mac Adalll D., Freedom Sumnler, op. cit. 33