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POUVOIR ET SOCIETE EN EUROPE ESSAI CRITIQUE

De
270 pages
Cet ouvrage analyse la nature de l'UE et le décalage existant entre un pouvoir européen croissant et une base sociale affaiblie. Cette étude met notamment en évidence les impasses structurelles de l'intégration, la difficulté de créer un lien social entre Européens, ou les faiblesses de l'espace public. Notre vision critique du pouvoir politique quasi étatique, instauré de manière diffuse, ouvre la voie à un débat substantiel sur l'avenir de l'UE pour les citoyens et les scientifiques.
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15
PUBLICATIONS DU GLOBAL STUDIES INSTITUTE DE L’UNIVERSITÉ DE GENÈVE
-

POUVOIR ET SOCIÉTÉ ENEUROPE:
ESSAI CRITIQUE SUR
L’INTÉGRATION EUROPÉENNE

-

Maximos Aligisakis

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-

Pouvoir et société en
Europe :essai critique
sur l’intégration
européenne

Déjà parus dans la collection
«Publications du Global Studies Institute de l'Université de Genève»
(Anciennement «Publications de l'Institut européen de l'Université de Genève»)

Cette collection publie des monographies et des ouvrages collectifs d'enseignants et de
chercheurs affiliés au Global Studies Institute de l'Université de Genève.

15et société en Europe : essai critique sur l’intégration européenne Pouvoir
Maximos A (2017)
14européens : discours et pratiques de l'élargissement Territoires
Marie-Ève B (2015)
13 L’Europede Denis de Rougemont
François S-O (éd.) (2014)
12et mémoire dans l’espace postsoviétique Histoire
Korine A et Wladimir B (eds) (2013)
11de l’intérêt général L’Europe
Déborah L (2013)
10 Multiculturalismeset identités en Europe
Maximos A et Sofia Ds (eds) (2012)
9 Versune culture stratégique européenne ?
Alessia B (2011)
8: de l’intégration à la Fédération Europe
Frédéric E et Nicolas L (eds) (2010)
7 CarrefourEurope
Silvio G et Jenaro Ts (eds) (2010)
6retour des héros Le
Korine A et Leonid H (eds) (2010)
5européen et société civile Parlement
Laurent D (2009)
4 L’Unioneuropéenne et la sécurité internationale
René S et Frédéric M (2009)
3valeurs pour l’Europe ? Des
Samantha B, Francis C et Nicolas L (eds) (2008)
2 Versun nouveau pouvoir citoyen ?
Frédéric Esposito (2007)
1ira l’Europe ? Jusqu’où
Korine A et Nicolas L (eds) (2005)

PUBLICATIONS DU GLOBAL STUDIES INSTITUTE DE L'UNIVERSITÉ DE GENÈVE
O
N 15

Pouvoir et société en
Europe :essai critique
sur l’intégration
européenne

Maximos Aligisakis

UNIVERSITÉ
DE GENÈVE

D/2017/4910/7

© Academia – L’HarmattanTB
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve

ISBN : 978-2-8061-0315-4

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque
procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou
de ses ayants droit.

www.editions-academia.be

TB

Aux âmes sensibles et rebelles…

Aux lauriers inimaginables des horizons humains…

S
ommaire

Sommaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
Remerciements. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
Liste des acronymes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11 .
Avertissement sur le Brexit . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .13
Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .15
Éléments introductifs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .19

Partie I
De la nature de l’UE

Chapitre I
La nature économico-politique de l’UE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .33

Chapitre II
La nature politique et institutionnelle de l’UE . . . . . . . . . . . . . . . . . .41

Chapitre III
De l’État européen : souveraineté et étaticité européennes . . . . 61

Chapitre IV
L’UE comme régime politique : démocratie et citoyenneté
sous tension. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .103

Partie II
De la société européenne

Chapitre V
Questions conceptuelles et éléments empiriques
à propos de la société européenne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .145 . . . .

Chapitre VI
Identités, valeurs et opinions publiques dans l’Union
européenne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .165. . . .

Chapitre VII
Forces sociales et politiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .207

Chapitre VIII
Politiques sociales et gestion des altérités. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .229

Conclusion générale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .253
En lieu et place de bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .263

R
emerciements

Cet ouvrage est formellement un travail solitaire mais en réalité il
doit énormément aux innombrables discussions avec mes collègues de
l’Institut européen de l’Université de Genève (IEUG), inséré en 2013
au Global Studies Institute (GSI). Les échanges, durant les cours et les
séminaires avec les étudiants, ont également contribué, d’une manière
décisive, à construire les argumentations et à consolider la réflexion.

Bien évidemment, nous adressons un remerciement particulier à
Elisabetta, Marta et Thomas pour leur appui patient face au fardeau
qu’ils ont dû porter avec moi pendant des années. Georges, ainsi que
sa famille, ont également été une ressource inépuisable pour ne pas
abandonner le projet lors des moments de doute. Quelques amis, dont
Pavlos, Yannis, Nikos et l’inoubliable Aris, sont à mentionner plus
particulièrement pour leur camaraderie et leur solidarité.

Pierfrancesco, malgré nos vieilles différences idéologico-politiques
et la distance océanique, a su me soutenir par ses nombreux messages
électroniques. Un clin d’œil complice est également à faire aux amis de
jeunesse d’Hugo-de-Senger, de la Cité universitaire et de l’association
Minerva.

Ce livre n’aurait jamais vu le jour sans l’aide éditoriale concrète,
les encouragements constants et la patience bienveillante de mon
collègue Marc Roissard de Bellet.

L
iste des acronymes

AUEunique européen Acte
BCEcentrale européenne Banque
CECA Communautéeuropéenne du charbon et de l’acier
CEE Communautééconomique européenne
CESeuropéenne des syndicats Confédération
EB Eurobaromètre
FN Frontnational
FPÖ FreiheitlichePartei Österreichs
JAI Justiceet affaires intérieures
MOC Méthode ouverte de coordination
OCDEOrganisation de coopération
et de développement économiques
OIinternationale Organisation
ONGnon gouvernementale Organisation
PEeuropéen Parlement
PESC Politiqueeuropéenne de sécurité commune
PIB Produitintérieur brut
PTOMPays et territoires d’outre-mer
UDCdémocratique du centre Union
UEeuropéenne Union
UEMéconomique et monétaire Union
UKIPKingdom Independence Party United

A
vertissement sur le Brexit

Une grande partie de l’ouvrage a été conçue et rédigée avant
le référendum britannique du 23 juin 2016. Par ailleurs, nous ne
connaissons pas encore à ce jour l’évolution des relations entre le
Royaume-Uni et l’Union européenne. Cette question n’est donc pas
traitée en tant que telle dans notre ouvrage et nous n’avons révisé
que très occasionnellement nos argumentations par rapport à cet
événement. Enfin, nous avons gardé l’expression « l’Europe des
vingthuit États membres», car c’est encore formellement le cas, même si
politiquement cette situation est en train de changer.

A
vant-propos

«La construction européenne est pour l’instant une destruction
sociale ».
1
Pierre Bourdieu

Réfléchir sur la nature du processus d’intégration européenne,
notamment autour de son noyau dur qu’est l’Union européenne
(UE), nécessite de réunir un grand nombre d’arguments scientifiques,
des données empiriques et des hypothèses politiques. Ces éléments
se sont accumulés, depuis près de trois décennies, tout au long de
notre travail d’enseignement et de recherche dans le cadre des études
2
européennes de l’Université de Genève. Cet ouvrage s’efforcera

1. PierreBourdieu,Contre-feux 2, Paris, Éditions Raison d’agir, 2001, p. 14.
2. Certainesidées de cet ouvrage ont été développées dans « Quelle conception
du lien social dans le cadre de l’intégration européenne ? Interrogations et défis », in
Pensée Plurielle, n° 29, 2012/1, pp. 111-122 et dans «La nature asociale de la construction
européenne et la crise », contribution présentée lors du Colloque de l’Association Belge
de Science Politique, Liège, 11 avril 2014. Par ailleurs, les nombreux colloques
interdisciplinaires conduits sous notre responsabilité scientifique à l’Institut européen
de l’Université de Genève, durant les années 2000, ont été source d’inspiration et de
réflexion (voir notamment :Europe et mémoire : une liaison dangereuse ?, Genève,
Euryopa, 2005 ;Europe et sortie des conflits, Genève, Euryopa, 2005). En outre, une

16

Pouvoir et société en Europe : essai critique sur l’intégration européenne

de démontrer, par une série d’arguments, de critères et d’indices,
le décalage existant entre, d’une part, la montée d’un pouvoir
indéterminé, d’un État particulier, d’une nouvelle élite au niveau de
l’UE et, d’autre part, la faiblesse de la société, de la citoyenneté, de
l’espace public, de la société civile, du capital social, de la démocratie
et des peuples européens. Une question fondamentale résumerait ce
3
clivage :à qui profite l’Europe? Ou, autrement dit, comment l’Europe
4 ?
gère-t-elle le rapport dominants-dominés

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de procéder à une mise
au point d’ordre déontologique. Le cœur de l’ouvrage aura une
orientation académique, mais la réflexion critique sur les impasses
de la construction européenne et l’éventualité d’un changement
profond de cette dernière ne seront jamais très loin. Cette attitude
d’engagement critique correspond à un principe bien précis, à une
sorte de contrat intellectuel. En effet, il s’agit d’un positionnement sur
le grand débat sociologique :pour ou contre la neutralité axiologique?
5
Concept établi par Weber, il signale que les chercheurs et les
enseignants universitaires doivent garder leur distance par rapport à
leurs valeurs morales, leurs idéologies, leurs positions politiques afin
de fournir une analyse scientifique objective de la réalité. Cette règle

partie du ch. VI sur l’identité européenne a été récemment publiée dans la revue
EU-topias (n°11, printemps 2016, pp. 81-92) : « Grèce-Allemagne : vers le retour des
stéréotypes nationaux ? Les identités et les valeurs européennes en question ».
3. Cf.Richard Balme et Didier Chabanet, « Introduction. Action collective et
gouvernance de l’Union européenne », in Richard Balme, Didier Chabanet et Vincent
Wright, dir.,L’action collective en Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, p. 21.
4. Souventles questions du sociologue sont décapantes et font mal au
politiquement correct : « aucune science n’engage des enjeux sociaux aussi
évidemment que la sociologie… la sociologie touche à des intérêts, parfois vitaux »
(Pierre Bourdieu,Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p. 7).
5. MaxWeber, « Essai sur le sens de la “neutralité axiologique” dans les sciences
sociologiques et économiques », in Max Weber,Essais sur la théorie de la science, Paris,
Plon, 1965. Voir aussi plusieurs passages d’un autre texte, bien plus connu, du
sociologue allemand (Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959) qui vont dans le même
sens. Lors du discours sur le métier du savant Weber déclarait : « la politique n’a pas sa
place dans la salle de cours d’une université » (p. 79).


"DBEFNJB#SVZMBOU

Avant-propos

serait aussi valable pour toute la communauté scientifique, étudiants
compris. Être en accord avec l’exigence de Weber ne signifie pas
que le chercheur, l’enseignant ou l’étudiant n’ont pas leurs points
de vue ou leurs positions morales et philosophiques. Le principe
de la neutralité axiologique ne s’oppose pas obligatoirement à l’idée
6
d’engagement du savant, comme le démontre aussi Kalinowski,
traductrice et spécialiste de Weber. En réalité, Weber n’avait pas
d’objection à ce que le scientifique ait des convictions. Il tenait
seulement à ce que l’universitaire n’avance pas masqué et, sous l’aura
de l’expert, fasse de la propagande. Pour illustrer cette position, il
convient de se référer, encore une fois, à Bourdieu et à l’un de ses
7
derniers grands ouvrages . L’enquête sociologique sur le terrain et le
commentaire de l’universitaire ne cachent pas la vision politique de
sa démarche. Ici, l’analyse scientifique rejoint le souci d’engagement,
8
sans tromper personne . En somme, l’engagement et la connaissance
doivent aller ensemble pour éviter soit l’aveuglement idéologique
9
soit la myopie académique.

10
En suivant la position de Corcuff, on est obligé, en sciences
sociales et humaines, de combiner composantes axiologiques et

6.Isabelle Kalinowski, «Leçons weberiennes sur la science et la propagande»,
inMax Weber,La science, profession et vocation, Marseille, Agone, 2005. Voir
aussi ChristopheMattart, Jean-Louis Siroux, Philippe Vienne «La sociologie du
conflit et le conflit dans la sociologie», in Roser Cussó et al., dir.,Le conflit social
éludé, Louvain-la-Neuve,"DBEFNJB#SVZMBOU, 2008, pp. 39-72.
7. PierreBourdieu, dir.,La misère du monde, Paris, Seuil, 1993.
8. Cf.aussi l’évolution de la position de Bourdieu sur le thème de la neutralité
axiologique (http://www.dialogus2.org/BOU/etlaneutraliteanxiologique.html). Il est
possible de considérer que Bourdieu appartient à l’arbre généalogique gramscien
(l’intellectuel organique), héritage direct de l’engagement marxien. Nous pouvons
ajouter la réflexion d’Edgar Morin sur la tension entre distanciation et entrisme dans
son journal de Plozevet (Jean Tellez,La pensée tourbillonnaire. Introduction à la pensée
d’Edgar Morin, Mayenne, Germina, 2009, pp. 76-77).
9. «Quand on le laisse seul le monde mental ment monumentalement » disait
Jacques Prévert (in « Il ne faut pas… »,Paroles, Paris, Gallimard, 1949, p. 216).
10. PhilippeCorcuff, « Le savant et le politique », inSociologieS(Revue en ligne), La
recherche en actes, Régimes d’explication en sociologie, mis en ligne le 6 juillet 2011.

17

18

Pouvoir et société en Europe : essai critique sur l’intégration européenne

éléments d’objectivation. La réflexivité doit beaucoup aux contrôles
croisés lors des débats scientifiques ainsi qu’à l’esprit critique et
autocritique : penser par soi-même et même contre soi-même. Pour
le scientifique, il est impossible de se désengager du monde mais il ne
convient pas, non plus, de coller aux événements ou à l’actualité de
l’instant. Il faut donc à la fois de l’engagement et de la distanciation,
une dialectique entre les deux. De même, on doit être en rupture
avec le sens commun, tout en le gérant. La neutralité axiologique
nécessite une réflexion, pas une purification.

Le travail intellectuel est toujours une œuvre inachevée, à laquelle
le lecteur lui-même doit apporter sa part d’effort. Par conséquent,
il s’agit de considérer la plupart de nos réflexions comme étant des
questionnements ouverts, des hypothèses de travail ou encore des
arguments alimentant le débat démocratique, sans aucune prétention
à la vérité absolue. Ce travail, qui prend forcément la forme d’un
essai, ne peut donc censurer les questions fondamentales, à la fois
scientifiques et citoyennes. Par ailleurs, c’est le propre des sciences
sociales et humaines de jouer ce rôle. Ainsi, dans la mesure du
possible, il ne faut pas se mettre sous la dictature du politiquement
correct, ni utiliser la langue de bois. Cet essai n’est pas fait pour les
« puristes »des études européennes. Si nous aimons l’Europe, il
faut savoir la critiquer, en application du vieil adage chrétien : « Qui
aime bien, châtie bien ». C’est la position éthique proposée dans cet
ouvrage, dédié aux peuples libres de l’Europe.

Pour aller plus loin, cf. aussi Philippe Corcuff,Où est passée la critique sociale ?, Paris, La
Découverte, 2012 ; Delphine Naudier et Maud Simonet, dir.,Des sociologues sans
qualités ?, Paris, La Découverte, 2011 ; Luc Boltanski, Nancy Fraser et Philippe Corcuff,
Domination et anticipation : pour un renouveau de la critique sociale, Lyon, PUL, 2014 ;
Bertrand Geay, « Engagement et réflexivité » et Lilian Mathieu, « Sociologie des
engagements ou sociologie engagée ? »,SociologieS(Revue en ligne), Pour un dialogue
épistémologique entre sociologues marocains et sociologues français, mis en ligne le 2
novembre 2015. Pour une vision quelque peu différente, il est utile de consulter l’article
de Marc-Kevin Daoust, « Repenser la neutralité axiologique. Objectivité, autonomie et
délibération publique », inRevue européenne des sciences sociales, n° 53, 2015/1,
pp. 199-225.

É
léments introductifs

1. Problématique et plan de l’ouvrage

L’Europe unie est étudiée de plus en plus et de mieux en mieux.
Il s’agit surtout d’une Europe qui se cherche et s’affirme à travers
un faisceau d’institutions, d’actions économiques et de décisions
politiques. Cependant, peu d’études sont consacrées à lanature du
pouvoir réelqui surgit de ce processus d’intégration et encore moins
sur l’éventuel lien social accompagnant cette évolution. En effet, il
existe une Europe des tendances lourdes, combinant longue durée
et actes du quotidien, mouvements de convergence et forces de
dislocation, tendances vers l’ouverture et crispations identitaires,
actions de solidarité et exclusions récurrentes. Une Europe qui s’efforce
également defaire sociétéces manifestations contradictoires, entre
en développant certaines dimensions et en négligeant d’autres. C’est
la mise en lumière d’un pouvoir européensui generiset l’examen des
problématiques sociétales potentielles de l’UE qui constitueront les
principaux objectifs de cet essai.

Cette introduction évoquera les dimensions méthodologiques
et épistémologiques, ainsi que certains aspects factuels. La première
partie du livre aura ensuite comme objectif d’examiner les éléments
substantiels de la nature de l’Union. Il s’agira de s’interroger sur
les modalités avec lesquelles l’UE prolonge le mode de production
capitaliste (le pouvoir économique) en restructurant le pouvoir
politique (la médiation, la gouvernance et l’État au niveau européen),

20

Pouvoir et société en Europe : essai critique sur l’intégration européenne

en les consolidant par un pouvoir idéologique et symbolique (la
démocratie et la légitimité). Du même coup, les théories sur la
souveraineté ou la citoyenneté seraient transformées, créant un
nouveau mécanisme qui garderait la société européenne sous tutelle.

Dans la deuxième partie de l’étude, l’accent sera mis plus
particulièrement sur les questions liées aux aspects sociologiques
de la construction européenne. Entre le factuel et le réflexif, les
questions suivantes seront posées: la construction de l’Europe
estelle le fait des sociétés ou des élites ? La construction sociale
précèdet-elle ou suit-elle la construction économique et politique ? Comment
la socialisation européenne se fait-elle et quelle y est la place du
symbolique et de la communication ?

On pourra faire l’hypothèse qu’il y aura une société européenne
quand il y aura une société civile européenne, un espace public
européen et une politique commune de solidarité. Tout cela signifie
qu’il faut examiner la relation entre mouvements sociaux et Europe en
construction pour saisir l’action collectiveet la conflictualité sociale
européennes. Autrement dit, il convient de réfléchir sur la question
fondamentale suivante : quel est le moteur de l’histoire de l’intégration
européenne ?Parallèlement, il sera important de s’interroger sur
les thématiques des valeurs partagées, de l’identité, de la confiance
intereuropéenne, des forces politiques, des politiques sociales,mais
1
également sur la gestion de l’altérité.

Dans la conclusion, nous reviendrons sur la nature de l’intégration
européenne : un État, certes partiel et faible, mais bien réel, un appareil
idéologique à hégémonie variable, un projet social incertain, un lieu
de conflit larvé. Deux autres questions importantes seront également

1. Bienévidemment, il faut voir tous ces thèmes d’une manière interactive, comme
par exemple l’argument qu’« iln’y a pas de citoyenneté sans valeurs » (introduction
d’Anicet Le Pors, in Pascale Gonoz et Jean-Pierre Dubois, dir.,Citoyenneté, souveraineté,
société civile, Paris, Dalloz, 2003, p. 3). En réalité, il n’y a pas de société sans valeurs plus ou
moins communes. Tout lien social se base sur des valeurs partagées qui permettent
l’appartenance au groupe. Toutefois, il faut s’interroger pour comprendre dans quelle
mesure ces valeurs communes existent-elles vraiment dans le cas de l’Europe ?

Éléments introductifs

traitées. L’Europe en construction, est-elle une fin en soi ou un simple
moyen pour perpétuer le système? La construction européenne
estelle à transformer et, dans ce cas, quel en serait le projet alternatif ?

2. Dimensions méthodologiques et épistémologiques

Si la première partie de notre ouvrage est plutôt théorique, en
se référant à des textes d’auteurs reconnus, la deuxième partie reste
quant à elle essentiellement hypothético-déductive, fondée sur des
statistiques, des sondages d’opinion, ainsi que des enquêtes et des
sources secondaires. La méthode utilisée concernant les concepts
est une méthode «énonciative » :étant donné que ces derniers
sont polysémiques en sciences sociales et humaines, il faut énoncer
la définition utilisée et dans quelle classification (idéal-typique) elle
s’insère. À titre d’exemple, citons la société civile qui peut être vue
comme un réseau d’associations ou comme un ensemble de groupes
de pression. Pour sa part, le capital social peut être solidariste ou
utilitariste, tandis que la médiation se définirait comme une simple
communication ou, au contraire, comme une communion.

Étudier l’Europe, cette inconnue, nécessite également un
investissement à l’égard des dimensions épistémologique et
interdisciplinaire. Pour saisir la construction européenne, il ne faut
pas seulement «déconstruire »l’objet Europe. Il s’agit aussi de le
reconstruire, au-delà du sens commun selon le conseil de Gaston
Bachelard, en prenant en considération les questions citoyennes
concrètes mais aussi les innombrables dimensions disciplinaires.
L’étude de l’Europe est un défi épistémologique compliqué et un
2
challenge interdisciplinaire complexe. À côté des disciplines majeures
(droit, science politique, économie, histoire), il convient de ne pas
en sous-estimer d’autres (sociologie, anthropologie, philosophie,

2. Surce point, il convient de citer Edgar Morin (Penser l’Europe, Paris, Gallimard,
1987, pp. 25-26) : « Tout ce qui simplifie l’Europe par idéalisation, abstraction ou
réduction la mutile. L’Europe est unComplexe(complexus : ce qui est tissé ensemble)
dont le propre est d’assembler sans les confondre les plus grandes diversités et
d’associer les contraires de façon non séparable ».

21

22

Pouvoir et société en Europe : essai critique sur l’intégration européenne

littérature, sciences de l’éducation, …). L’étude de l’Europe nécessite
une approche interdisciplinaire. Mais il convient de se poser également
la question suivante : l’objet Europe est-il souverain sur les disciplines
du savoir ou est-ce ces dernières qui sont souveraines sur l’objet
d’étude Europe ? Pour notre part, nous défendons l’idée que les études
européennes sont à la fois un objet autonome du savoir et un domaine
3
dépendant des disciplines classiques. Dans cet ouvrage, les disciplines
privilégiées seront la science politique et la sociologie, mais le droit,
l’économie, l’histoire et la philosophie ne seront jamais très loin.

La difficulté particulière de l’étude de l’Europeréside dans sa
double nature. Comme le remarque un anthropologue, « l’Europe est
4
tout à la fois en acte et en puissance » . En effet, l’UE est une réalité
concrète mais aussi un projet en marche. Il n’est pas toujours facile
d’étudier une telle nature double dans un contexte de perpétuelle
5
transformation .

Un dernier élément à signaler concerne l’importance qu’il convient
d’accorder aux diverses approches théoriques ou idéologiques des
sciences sociales et humaines: individualisme méthodologique,
libéralisme, pluralisme, fonctionnalisme, structuralisme, marxisme,
élitisme… Selon le cas et le besoin, il est fort utile d’y avoir recours

3. Pourune réflexion plus appuyée cf. notre contribution « Lacomplexité de
restituer un enseignement interdisciplinaire universitaire : le cas des études
européennes » (en collaboration avec Marc Roissard de Bellet), in Caroline Dayer,
Marie-Noëlle Schurmans et Maryvonne Charmillot, dir.,La restitution des savoirs, Paris,
L’Harmattan, 2014, pp. 203-217.
4. MarcAbélès, « De l’Europe en particulier et de l’anthropologie en général », in
Cultures et Conflits, n° 28, 1997, p. 33.
5. Rumforddéfinit les études européennes comme les investigations sur les
transformations d’un continent ainsi que les rapports de ce dernier avec le système
global. L’existence de l’UE n’est qu’une de ces transformations dans le cadre de la
mondialisation. Cf. Chris Rumford, « Introduction. The stuff of european studies », in
Chris Rumford, ed.,Sage handbook of european studies, London, Sage, 2009, pp. 1-14 ;
Chris Rumford and Didem Buhari-Gulmez, « The «world society turn» in european
studies », in José Magone, ed.,Routledge handbook of european politics, London,
Routledge, 2015, ch. 50.



F Th

Éléments introductifs

pour comprendre l’Europe et son intégration. Même si parfois ces
écoles peuvent créer des clivages d’interprétation, il est plutôt sain
d’entretenir la polémique intellectuelle qui fait avancer les découvertes
6
scientifiques .

3.L’UE : éléments historico-factuels majeurs d’une entité
institutionnelle, économique et sociale

De nombreux ouvrages scientifiques, parfois polémiques,
ou encore des rapports institutionnels-officiels, très souvent
complaisants, exposent abondamment l’historique de la construction
européenne, en particulier dans sa forme la plus aboutie, c’est-à-dire
l’UE. Il nF Thagit pas de les reprendre pour les exposer, les classer
ou les critiquer, ni de refaire une énième histoire factuelle de
l’Europe. Tout simplement, il est important de signaler certaines
dimensions importantes pour introduire le débat sur la nature de
l’Union, ce qui permettra par la suite de mieux saisir le clivage entre
le pouvoir et la société dans l’Europe d’aujourd’hui.

L’Europe est une vieille affaire. Déjà bien compliquée pour
la délimitergéographiquement, sa mythologie est fort complexe et
laisse perplexe : une belle princesse orientale enlevée et violée par
le dieu-en-chef grec sur une île de la Méditerranée de l’Est.
Apparemment, avoirla « vision large » (étymologie grecque du mot
Europe), ne sert pas toujours à éviter les écueils !

Au fil des siècles et
d’émiettement ont vu

des guerres, mille et un projets
7
le jour. Religions et empires,

d’unité ou
idéologies

6.Dans la plupart des ouvrages théoriques sur le phénomène de l’intégration
(cf.,à titre d’exemple, René Schwok,Théories de l’intégration européenne:
approches, conceptset débats, Paris, Montchrestien, 2005), il est regrettable
d’observer l’absence des approches structuralistes ou marxistes, délaissées à tort
ces dernières décennies, malgréleurs perspectives heuristiques.
7.Pour une généalogie des projets européens ou européanistes, cf. Denis
deRougemont,Vingt-huit siècles d’Europe, Paris, Payot,1961, maisaussi Edgar
Morin,op. cit., 1987.

23

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Pouvoir et société en Europe : essai critique sur l’intégration européenne

et nations, utopies et folies collectives ont fait et défait l’Europe.
Toutefois, c’est bien au vingtième siècle et surtout après la Deuxième
Guerre mondiale que la situation va se préciser. Les intentions se
8
matérialisent :la Communauté européenne du charbon et de l’acier
(CECA) au début des années1950, la Communauté économique
européenne (CEE) à la fin de la même décennie, avant d’arriver à l’UE
actuelle en passant par l’Acte unique européen (AUE), les Traités de
Maastricht, d’Amsterdam et celui de Lisbonne, après un effort avorté
pour avoir une « Constitution ». Dans ce cadre, si l’on nous demande
de dessiner un portrait rapide de l’UE, quels traits devons-nous
retenir ?

Tout d’abord, il faut soulignerune territorialité complexe. L’Europe
des vingt-huit États qui composent l’Union depuis l’été 2013 constitue
2
la quatrième superficie du globe avec 4,4 millions de km , derrière la
Russie (17,1), les États-Unis (9,6) et la Chine (9,6). Ce calcul ne prend
pas en considération la situation paradoxale des pays et territoires
9
d’outre-mer (PTOM)qui feraient de l’UE une entité territoriale
intercontinentale bien plus large. Rien que le Groenland (territoire
autonome du Danemark) aurait augmenté de 50% la superficie de
l’Union. Malgré le fait que ces PTOM ne fassent pas partie de l’UE, ils
ont une relation d’association renforcée et ils participent au processus
d’intégration européenne, d’une manière ou d’une autre. Ainsi,
les habitants de ces terres parfois lointaines peuvent voter pour le
Parlement européen (PE) et ils disposent la citoyenneté européenne
étant donné qu’ils sont citoyens d’un État membre. Par ailleurs, de
nombreux pays en tant qu’anciennes colonies, ont une histoire liée
à l’intégration européenne bien plus vieille que celle des nouveaux
membres. En ce sens, l’Algérie «africaine »,des années1950 et
début des années 1960, était bien plus liée par les premiers efforts de
l’intégration européenne que des pays géographiquement européens.

8. Toujoursselon Edgar Morin (ibid., p. 139), les bâtisseurs de la nouvelle Europe
sont « quelques éconocrates et technocrates » et Jean Monnet est qualifié de
« technocrate illuminé ».
9. ThomasM’Saïdié,Les pays et territoires d’outre-mer dans l’Union européenne,
Bruxelles, Bruylant, 2013. Voir aussi Teresa Pullano,La citoyenneté européenne. Un
espace quasi étatique, Paris, Presses de Sciences Po, 2014, ch. 5.

Éléments introductifs

Ainsi, malgré les discriminations de fait et la relation problématique
10
entre citoyenneté et nationalité en France, les Algériens (Français
musulmans d’Algérie) ont fait partie de la CECA et de la CEE. Ils
ont été «citoyens »européens avant les Espagnols ou les Polonais!
Balibar a même osé un argument plus provocateur: et si la France
avait gagné la guerre d’Algérie, cette dernière ferait actuellement partie
11
de l’UE!

La complexité territoriale de l’UE se retrouve également au niveau
de la répartition de l’espace entre les divers pays. Les États membres
de l’Union sont très inégaux en superficie. La grande «province »
2
française (544000 km) est 1800 fois plus vaste que la minuscule
2
Malte (300km ) et il faut 192 principautés luxembourgeoises pour
faire l’Espagne. En outre, nous observons une très grande diversité
administrative territoriale au sein de chaque État: pays centralisés
comme la France ou la Grèce, pays décentralisés ou en voie de
régionalisation, voire de fédéralisation (Italie, Royaume-Uni, Espagne,
Belgique,…), enfin pays fédéraux classiques comme l’Allemagne.
L’existence de l’UE complexifie davantage la situation, en ajoutant,de
facto, un niveau institutionnel supplémentaire à la gestion de l’espace
européen.

10.Sur ces thématiques, cf. LaureBlévis, « Les avatars de la citoyenneté en Algérie
coloniale ou les paradoxes d’une catégorisation »,Droit et Société, n° 48, 2001, pp.
557580 ;Alexis Spire, «Semblables et pourtant différents. La citoyenneté paradoxale des
“Français musulmans d’Algérie” en Métropole »,Genèses, n° 53, 2003, pp. 48-68 ; Patrick
Weil, «Le statut des musulmans en Algérie coloniale. Une nationalité française
dénaturée », Florence,EUI Working Paper, 2003/3.
11. Étienne Balibar,Europe constitution frontière, Bègles, Éd. du Passant, 2005, (ch. 4).
Sur les limites et les frontières de l’Europe, voir Korine Amacher et Nicolas Levrat, dir.,
Jusqu’où ira l’Europe?, Louvain-la-Neuve, AcademiaBruylant, 2005 et Pierre Verluise,
Géopolitique des frontières européennes. Élargir, jusqu’où?, Paris, Argos-PUF, 2013, ainsi
que la réflexion de Jean-Marc Ferry, « Comment peut-on être turc ? », inEurope, la voie
kantienne, Paris, Cerf, 2005, pp. 111-119.

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Pouvoir et société en Europe : essai critique sur l’intégration européenne

L’autre dimension essentielle concerne leprofil sociodémographique
12
de l’UE. Avec une population qui dépasse légèrement le
demimilliard, l’Europe des vingt-huit constitue la troisième force mondiale,
après la Chine (1,3 mliliard) et l’Inde (1,15 milliard) et avant les
États-Unis (300 millions). À ce niveau, il est important de signaler
également certaines évolutions ou tendances. L’Europe (y compris
la Russie) ne représente que 10,7 %de la population mondiale en
2010 (contre 20 % en 1960). La tendance vers le vieillissement de la
population est très forte: on passerait de 25,9% personnes de plus
de soixante-cinq ans en 2010 à 52,6 % en 2060 ! Dans plusieurs pays,
comme dans la «province »allemande qui est actuellement la plus
peuplée de l’Union, l’accroissement naturel de la population (les
naissances moins les décès) n’est pas toujours assuré. C’est seulement
par le biais de l’immigration que certains pays ne voient pas leur
population reculer.

Le taux de fécondité est bien faible (proche de 1,6 enfant par
femme), avec un âge de procréation des femmes pour leur premier
enfant autour de la trentaine. Mais des écarts importants sont à
relever entre, d’un côté, les Irlandaises et les Françaises assurant le
renouvellement des générations et, de l’autre côté, les femmes des pays
de l’Est et du Sud européen avec moins de 1,4 enfant. Le catholicisme
ne semble pas jouer un rôle déterminant: l’Irlande se trouve en
première position avec plus de deux enfants par femme, tandis que

12. L’immensemajorité de nos chiffres provient desAnnuaires statistiques
d’Eurostat (notamment le tirage de poche de 2014), édités par la Commission
européenne. Il semble fondamental de souligner un détail qui a son importance pour
notre raisonnement sur la nature de l’UE. Le fait d’édicter des statistiques renvoie à
l’idée de «Stato »,l’État. Les statistiques européennes, même si elles sont basées sur les
données des États membres, attestent l’émergence d’une certaineRVBMJUÏ ÏUBUJRVFeuropéenne.
Par ailleurs, toute une série de décisions et depolicies (politiquespubliques)
européennes et/ou nationales se basent sur les données des statistiques européennes.
Les politiques macroéconomiques de la Banque centrale européenne (BCE) ou la
gestion d’une crise, comme celle de la dette en Grèce, démontrent que la bataille des
chiffres et de leur édition n’est pas une dimension négligeable. À la différence des
statistiques des organisations internationales (OI) comme les Nations Unies, les
statistiques européennes influencent directement les décisions européennes.

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