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A chacun son art

De
96 pages
Porter un jugement sur une oeuvre d'art est chose difficile. Pourtant c'est une épreuve à laquelle tous les spectateurs se soumettent quand ils se pressent aux expositions, aux foires d'art contemporain, dans les galeries. Ils sont livrés à eux-mêmes face à des oeuvres dont ils connaissent peu de choses. Est-ce de l'art, se demanderont-ils ? Quelle valeur attribuer à ces oeuvres, selon quels critères ? Autant de questions qui se posent à l'amateur d'art soucieux de dépendre de son propre jugement, de ses préférences personnelles.
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A chacun

son art

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot Série Esthétique
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Déjà parus Norbert HILLAIRE, L'Expérience esthétique des lieux, 2008. Timo KAIT ARO, Le Surréalisme: pour un réalisme sans rivage, 2008. Frédéric GUERRIN, Duchamp ou le destin des choses, 2008. Patricia ESQUIVEL, L'Autonomie de l'art en question. L'art en tant qu'Art, 2008. Florent DANNE, Robert Musil: la patience et le clandestin, 2008. Santiago E. ESPINOSA, L'Ouïe de Schopenhauer. Musique et réalité, 2008. Juan GARCIA-PORRERO, Peinture et modernité. LA représentation picturale moderne, 2007. Nicole-Nikol ABECASSIS, Comprendre l'art contemporain, 2007. Jean-Marc LACHAUD et Olivier LUSSAC (sous la dir.), Arts et nouvelles technologies, 2007. Ave-Norah PAUSET, Marcel Proust et Gustav MAHLER.' créateurs parallèles, 2007. Claude PELISSIER, Couleurs et temps. De la physique à la phénoménologie, 2006.

Jean Piwnica

,

A chacun son art

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

2008
75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harma ttan@wanadoo. fr ISBN: 978-2-2%-06637-3 E.-\N : 97822<J6066373

Préface
S'interroger sur l'étendue et les limites de notre connaissance, sur la valeur de toute assertion, du point de vue de son contenu ou de son origine, participe de l'esprit qui doit animer l'examen critique de tout jugement d'appréciation, au contraire d'un dogmatisme péremptoire, convaincu de l'absolue supériorité de nos facultés cognitives et des certitudes qu'elles font naître. Tout jugement implique une connaissance, elle-même fondée sur des critères en fonction desquels il prétend être vrai - critères de qualité et de valeur, motivés par des goûts individuels et surtout collectifs,propres à toute société, tout groupe ou tout individu. Dans la mesure où, jusqu'à cejour, en matière d'art, aucun critère n'a réussi à s'imposer de manière intemporelle et universelle, au mieux, les critères invoqués seront factuels, propres à certaines cultures et à certaines périodes. Il y a bien un concept d'art, et l'objet d'art se définit conceptuellement en raison de son appartenance à la catégorie convenue des objets d'art. I.:intellectualismeou le rationalisme qui procèdent - apriori- à ces classifications, incitent toutefois à la méfiance, l'un et l'autre ayant une vision opposée au pluralisme, beaucoup plus proche à mon sens de la réalité qui reste, au moins pour une part, inéluctablement inclassable. I.:ordreconceptuel est le produit d'une certaine aptitude de l'esprit à traduire le flux brut de l'expérience. Mais, comme William James l'a suggéré,' la forme chaqueest logiquement aussi acceptable que la forme tout communément admise comme évidente en elle-même.
1 william James, Les Empêcheurs Philosophie de l'expérience, un univers pluraliste, de penser en rond, 2007.

Certes, le pouvoir d'élaborer des concepts abstraits est une prérogative humaine, mais il nous donne une vision du monde sur lequel nous avons le sentiment exagéré d'exercer un pouvoir accru, en nous faisant oublier que les concepts ne sont qu'une production humaine, puisée dans un flux temporel, assimilée à une essence supérieure immuable, vraie, d'ordre quasiment divin, dominant un monde inférieur et agité. Nous identifions généralement un objet à un concept, associé à une définition qui nous donne la certitude d'en saisir l'essence réelle ou l'entière vérité, celui-ci étant devenu tout ce qu'exprime la définition. I.:usage abusif des concepts, l'habitude de les employer pour assigner des propriétés aux choses, conduit également à nier d'autres propriétés, bien que celles-ci puissent paraître évidentes à nos sens, la définition ayant échoué à en rendre compte. C'estainsi qu'une pratique utile devient une méthode, puis une habitude et finalement une tyrannie qui trahit le but pour lequel elle a été utilisée. On retiendra en particulier l'incapacité des systèmes conceptuels à rendre compte du processus selon lequel « votre n expérience et la «mienne», bien que définies comme non conscientes l'une de l'autre, peuvent néanmoins être en même temps constitutives d'une expérience du monde, expressément définie comme étant commune, justifiant ainsi, en apparence, la qualité objective d'un jugement esthétique. La tradition prédominante en philosophie a toujours privilégié la croyance platonicienne selon laquelle tout ce qui est fixe est plus noble et a plus de valeur que ce qui change: la réalité doit être une et inaltérable. Les concepts, étant euxmêmes fixes, s'accordent donc le mieux avec la nature figée de la vérité supposée. On préfère la connaissance de concepts universellement applicables, plutôt que l'expérience parti-

culière, celle-ci étant notoirement contingente, « sujette à
mutations et corruptible n. Une telle idée de la connaissance impose une transformation artificielle du flux incessant de la
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vie, dans l'intérêt de la pratique et de la théorie. Cependant, comprendre la vie par concept, revient à en arrêter le mouvement, à la découper en fragments qu'on immobilise comme des spécimens statiques, là où se déployait le continuum originel. En la traitant conceptuellement on falsifie l'expérience. Ce sont les perceptions qui nous font connaître les mouvements de notre esprit; nous les sentons vivre en nous, sans toutefois pouvoir en rendre compte avecnetteté. Nous n'avons d'autre alternative pour appréhender la réalité, que d'en faire l'expérience en devenant partie de la réalité elle-même. Par nature, la sensation est en elle-même fugitive, passagère, innommable, car à l'instant même où nous la nommons, elle est déjà devenue autre chose et pour la même raison n'est plus connaissable. Toute la profondeur, le concret et l'individualité de l'expérience existent comme des données immédiates et non encore formulées. Autant l'expérience immédiate a une durée très limitée, autant le recours aux concepts nous permet de concevoir l'éternité. Cabstraction et l'expérience directe sont complémentaires: l'une remédie aux défauts de l'autre. Il nous appartient dès lors de choisir ce que nous aimons le plus: la vision du lointain et la réunion de ce qui est dispersé, ou bien la curiosité à l'égard de la nature intime de la réalité et du cours qu'elle suit. Dans ce dernier cas, nous devons nous détourner de la conceptualisation systématique des choses, et nous enfoncer dans l'épaisseur des moments fugitifs, de l'activité et du changement, que seule la sensation peut rendre compréhensible. Tant que l'on continue de parler, l'intellectualisme domine; pour revenir à la vie il faut être sourd à l'importance de la parole. Parler d'art, c'est nécessairement entrer dans un débat sur les œuvres d'art et sur la perception des images. Ce phénomène de perception, et les états mentaux qui en résultent, sont à l'origine de ce que l'on appelle l'expérience esthétique. Ce n'est pas autre chose qu'un phénomène qui survient à l'instant de la mise en relation d'un spectateur avecla matière

dont l'œuvre est faite, c'est-à-dire tout objet concret, matériel qu'un artiste aura façonné, avec une intention artistique, et que le spectateur devra non seulement déchiffrer, mais recréer, mentalement. Cela nous contraint, qu'on le veuille ou non, à faire des choix de critères d'évaluation et à confronter ceux qui nous paraissent essentiels pour caractériser et évaluer l'œuvre d'art. C'estune entreprise problématique, puisque l'art n'a pas cessé de connaître des mutations qui ne sont pas indifférentes à l'histoire politique, sociale et économique. Le temps et le lieu sont des facteurs d'analyse essentiels pour caractériser les modes de perception et évaluer les œuvres, d'où la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, d'établir des critères de jugement définitifs. Dire ce qu'est un objet, énoncer les critères qui en font une œuvre d'art, bonne ou mauvaise, participe du jugement; modestement on parlera de jugement de goût et avec plus d'ambition de jugement esthétique. C'est une tâche ardue qui revient, en particulier, aux critiques, tâche d'autant plus difficile que la complexité des données mises en jeu se conjugue à un foisonnement de théories dont l'ambition est de déterminer ce qu'est un objet d'art et d'en inférer une définition de l'art. Toutefois, il ne suffit pas de dire ce qu'est l'art, ou ce qu'est un objet d'art; il faut, dans le même temps, déterminer les critères qui justifient ce statut de manière universelle et intemporelle. Mais l'histoire de l'art n'a de cesse d'instaurer de nouveaux critères, comme pour mieux les désavouer ensuite. Mon propos n'est pas de formuler une définition qui n'aurait d'autre utilité que d'animer l'interminable débat sur l'art. Il est plutôt de me tourner vers l'art d'aujourd'hui, et de contribuer à éclairer,un tant soit peu, le spectateur désorienté, déconcerté, par les créations contemporaines et les discours abstrus sur l'art, qui n'ont souvent pour fin que de donner, à leurs auteurs l'apparence d'une compétence. Mon ambition est d'inciter le lecteur-spectateur à un mode de réflexion ouvrant au libre exercice d'un jugement sans complexe ni
R

a priori, enrichi par l'expérience que procure la perception d'une multitude d'expressions artistiques. Comment se faire, par soi-même, une opinion? Comment apprécier des œuvres en toute indépendance d'esprit à l'égard des modes et des discours « d'experts» - en l'absence d'une critique compréhensible -, sans prétendre autre chose que se déterminer soi-même, en spectateur attentif et averti? C'est l'affaire de tout le monde, à condition d'aborder les œuvres avec une attention dénuée de préjugés et d'apriori, libérée des présupposés qu'engendre un conformisme dans l'air du temps. À condition d'accepter également l'idée que lejugement se forme
et s'éduque

- comme

une langue étrangère

- à force

de voir et

de comparer les œuvres, en spectateur attentif et ouvert aux mutations des formes et des styles constitués. Accéder à une réelle indépendance de jugement, implique non seulement d'être confiant en sa propre capacité d'appréciation, mais de prendre conscience des processus mis en œuvre, qui vont de la perception au jugement, et de l'expérience à la compréhension. Demême qu'il n'existe pas d'empreintes ADNidentiques, il n'existe pas non plus d'êtres humains identiques, pourvus des mêmes dispositions. Chaque individu perçoit le monde à la mesure de ce que lui transmettent ses organes sensoriels et de l'interprétation qu'en donnent ses facultés intellectuelles. Le caractère particulier de l'individu, pour irréductible qu'il soit, n'en demeure pas moins soumis à des influences qui le contraignent et l'encadrent. Il est le produit d'un monde spécifique, à une époque bien définie; il appartient en outre à un groupe humain auquel il doit son identité et sa culture, et par conséquent ses goûts. À ces facteurs primordiaux, s'attachent des influences secondaires, provenant d'une pluralité de sousgroupes qui traversent une société et rapprochent, dans des rapports complexes, les individus qui la constituent. C'est pourquoi, l'appréhension des objets qui occupent le monde
extérieur, est complexe, et rend difficile - sinon impossible la formulation d'un jugement en art, fondé sur des critères 9