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A LA RECHERCHE DE L'ARCHITECTURE

De
253 pages
Cet ouvrage montre que l’horizon de la discipline architecturale contemporaine s’étend bien au-delà des bâtiments et comprend toutes les choses édifiées qui forment notre cadre de vie : ouvrages d’art, parcs et jardins, paysages de manière large, infrastructures et villes. L’intéressent encore tous les domaines qui ont à décrire et à projeter des systèmes complexes comme l’aéronautique, l’informatique, la mécanique… Qu’est-ce que la recherche architecturale aujourd’hui ? La situer dans le champ de la pure connaissance ou du strict savoir-faire n’est pas aisé. Une réflexion pour continuer à passer d’une architecture à voir à une architecture à vivre.
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A la recherche
Essai d'épistémologie

de

l'architecture

de la discipline et de la recherche architecturales

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collèction rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions

F. DUHART, Habiter et consommer à Bayonne au XVlllème siècle, 2001. B. de GOUVELLO, Les sources d'eau et d'assainissement en Argentine à I 'heure néolibérale, 2001. M. CORALLI, Espace public et urbanité, 2001. E. PASQUIER, Cultiver son jardin, 2001. Eduardo LOPEZ MORENO, Une histoire du logement social au Mexique, 2001. P. BIKAM, L'industrie pétrolière et l'aménagement de la distribution de ses produits au Nigéria, 2001. B. ALLAIN-EL MANSOURI, L'eau et la ville au Maroc. Rabat-Salé et sa périphérie, 2001. M. CHESNEL, Le Tourisme de type urbain: aménagement et stratégies de mise en valeur, 2001. l-M. STEBE, Architecture, urbanistique et société, 2001. l. P. TETARD, La nécessaire reconquête du projet urbain, 2001. F. NAVEZ-BOUCHANINE, Lafragmentation en question, 2002. D. PINSON, La maison en ses territoires, de la villa à la ville diffuse, 2002. D. RAYNAUD, Cinq essais sur l'architecture, 2002. E. LE BRETON, Les transports urbains et l'utilisateur: voyageur, client ou citadin ?, 2002.

Stéphane

Hanrot

A la recherche de l'architecture
Essai d'épistémologie de la discipline et de la recherche architecturales

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

Cou verture Sharon Tulloch - Marseille Conseils de mise en page Bik & Book - Marseille

@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2837-5

«

Hormis sa valeur scientifique, qui dépend d'un examen précis des éléments

particuliers de l'art, l'analyse de ces éléments constitue un pont vers la vie intérieure de l'œuvre. L'opinion répandue aujourd'hui encore, qu'il serait fatal de "disséquer" l'art, et que cette autopsie mènerait inévitablement à la mort de l'art, résulte de l'ignorante dépréciation des éléments mis à nu et de leurs forces primaires. Quant aux examens analytiques, la peinture occupe, chose remarquable, une place à part parmi les arts. L'architecture, par exemple, liée de par sa nature aux buts pratiques, dépendait de prime abord de certaines connaissances scientifiques. La musique, qui n'a pas de but pratique (sauf la musique de marche ou de danse) et qui jusqu' aujourd' hui permettait seule des œuvres abstraites, possède depuis longtemps sa théorie, mais en développement constant. Ainsi ces deux arts, aux antipodes l'un de l'autre, possèdent une base scientifique, sans qu'on s'en

formalise. »
Vassili Kandinsky in "Point, Ligne, Plan", 1926, p 26

Sommaire

PRÉFACE 1 ..IN TRODUCTION

9 19

PARTIE 1 - LA RECHERCHE DANS LE CONTEXTE DE LA DISCIPLINE
ARC HITECTURALE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 29

2 -ARCHITECTURE: DÉFINITIONS 3 - LES TERMESCOUSINS
4 - CHAMPS DE LA DISCIPLINE
0

31 41

5 - L'ARCHITECTUR OLOGIE? PARTIE-2 - CADRE ÉPISTÉMOLOGIQUE DE LA RECHERCHE ARCHITECTURALE
o

47 75 81
83 93 101 121 127 133 139

6 -DOCTRINES ET THÉORIES 7 - TYPOLOGIEDESRECHERCHES 8 - CRITÈRESDE SCIENTIFICITÉ
9 0 BlET S D ' ÉTUDE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . .. 113

10 - TRANSVERSALITÉ SPÉCIFICITÉ. ET Il - POSITIONSD' ACTEURS 12 - LA VARIÉTÉDESCONTEXTES 13 - LE CADREÉPISTÉMOLOGIQUE PARTIE 3 - APPLICATIONS
CAS.

DU CADRE ÉPISTÉMOLOGIQUE:
0o

ÉTUDES DE
147

14 - "LE MODULOR2" 15 - "PATTERNLANGUAGE"
16

149 165
175
0 0 00..0...

- "NEW

17
18

- "DE

YORK DELIRE" L'ÎLOT À LA BARRE"

183
199
209

- COMPARAISONS

0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 0. . . . .. 189

19 - CONCLUSION
REMER ClEMENTS.

0
0 0 0

0

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . 0. . . .. 207

ANNEXE

1 - GLOSSAIRE

ANNEXE 2 - SCHÉMATIQUE.
ANNEXE 3 - BASE DE DONNÉES BIBLIOGRAPHIE
TABLE DES MA TIÈRES DÉTAILLÉE
o o o

219 235

239
0 0 249

Préface

Par Alain Rénier Professeur émérite des universités en architecture

La discipline architecturale et la recherche en son domaine sont au centre des travaux de l'auteur de cet ouvrage. Le double objet qu'il poursuit ainsi s'effectue par la prise en considération simultanée de l'architecture sous trois aspects complémentaires: l'architecture comme objet constitué selon un principe d'ordonnancement et répondant à une destination, l'architecture comme pratique d'intervention sur l'espace et enfin l'architecture comme ensemble de connaissances. Celles-ci, résultant de la recherche, sont disponibles à leur tour pour leur investissement dans l'objet architectural par la pratique de sa mise en forme. Ces connaissances et leur mise en acte contribuent en effet à la définition de deux modèles constitutionnels: d'une part, celui de l'objet architectural et, d'autre part, celui de la compétence nécessaire pour le concevoir et le mettre en œuvre. Ainsi les trois aspects sont corrélés au sein de la discipline architecturale par la médiation de la recherche. L'articulation thématique introduite ci-dessus est approfondie par Stéphane Hanrot dans les parties successives de son ouvrage. La perspective générale qu'il trace ainsi s'enrichit de plus dans ses travaux en élargissant le champ de ce que l'on nomme habituellement "la pratique" en architecture. Celle-ci est conçue le plus souvent de façon limitative comme constitutive du faire-être de l'objet architectural. A l'inverse, il l'étend à deux autres formes d'activité qui sont indissociables de cette pratique et qui conditionnent son évolution au rythme des transformations sociales. - La première de ces activités assure le renouvellement des fondements de l'architecture à la fois en tant que discipline de connaissance et discipline d'action; il s'agit de "la pratique de la recherche" selon les trois modes de la recherche expérimentale, de la recherche appliquée et de la recherche

fondamentale. Ces trois modes d'action qui concourent à l'édification du savoir architectural coopèrent à plusieurs niveaux au développement d'une science de l'architecture. - L'autre forme d'activité, "la pratique de l'enseignement", crée les conditions de préparation de la compétence des acteurs à intervenir sur l'espace. Cette activité interroge le savoir architectural issu de la recherche; elle assure la transmission des connaissances ainsi constituées tout en les conjuguant avec les apprentissages de méthodes, relatifs à la spécificité de la pratique architecturale; elle assure enfin le bouclage avec la recherche en se constituant comme lieu de préparation à ses exigences.
Cette présentation liminaire des thèmes traités par Stéphane Hanrot dans son ouvrage révèle la particularité de son approche et des démonstrations qui en découlent. Son attitude face à la complexité du champ architectural réside dans la volonté de dépassement des clivages entretenus par certains tenants de la pratique professionnelle ou de l'enseignement et de la recherche. Les uns et les autres se réfugient souvent dans des attitudes d'incompréhension mutuelle, voire dans des positions d'adversité systématique. Certes les conditions objectives qui sont faites tant à l'exercice de la pratique professionnelle (au sens restreint de l'expression consacrée) qu'à l'enseignement et à la recherche ne conduisent pas à une communication efficace entre tous. Les institutions politiques et administratives, mais aussi les instances éducatives et professionnelles ont de graves responsabilités en la matière. Connaissant l'exercice de concepteur et celui de maître d'œuvre dans la "discipline d'action" que constitue l'architecture, Stéphane Hanrot a également une expérience de l'enseignement et de la recherche qui lui permet de résister aux exclusives ambiantes. Il a participé en effet au développement de la recherche architecturale dans le cadre du GAMSAU aux côtés de Paul Quintrand, professionnel reconnu de l'acte de bâtir, devenu directeur de ce laboratoire commun à l'Ecole d'architecture et à l'Université de MarseilleLuminy. Il a ainsi appris à considérer l'architecture comme une "discipline de connaissance" et non seulement comme un "domaine d'intervention" sur l'espace, se gardant de privilégier toutefois l'un par rapport à l'autre. Cette culture de la conjonction des pratiques est à l'opposé de l'affrontement des "sachants" et des "savants", caricatures elles-mêmes des implications socioéconomiques réelles des "praticiens" et des" docteurs" : les premiers sont régis par la conformité de leur faire à des règles établies par un Ordre professionnel, cependant que les autres sont évalués par des Institutions attachées préférentiellement, à juste raison, aux contenus de leur action d'enseignement et de recherche. Stéphane Hanrot a donc pu échapper dans le contexte de la recherche universitaire développée à Marseille-Luminy à ces attitudes d'exclusion. Estce le moment de dire que celles-ci ne font qu'entraver l'existence d'une architecture" à vi vre" au profit d'une architecture" à voir" plus aisément 10

médiatisable. La raison en est simple. La réalisation de toute forme d'habitat convoque des paramètres relatifs à des champs de connaissances situées hors du champ du visible. Celles-ci sont rendues, de ce fait, irréductibles à une seule logique de mise en forme plastique et architecturale. Loin de ces risques dominants, l'auteur de cet ouvrage a donc pu forger son métier d'enseignant sur les bases scientifiques de la recherche, tout en restant en phase avec son métier de concepteur et de maître d'œuvre. Ses trois pratiques professionnelles, celles d'enseignant, de chercheur et de bâtisseur se sont développées ainsi de manière conjuguée, sinon toujours en simultanéité du moins parfois en alternance. Si leur interaction s'est probablement effectuée pour une part en symbiose, non explicitable nécessairement à tout instant, c'est de façon consciente et construite que Stéphane Hanrot a établi les relations complexes existant entre les champs qu'il a explorés. Il livre aujourd'hui au lecteur un ouvrage d'une grande précision~ ponctué de schémas d'une exceptionnelle clarté.
A ce propos, on indiquera ici - profitant du témoignage apporté par cet ouvrage et de l'intérêt des démonstrations développées, et prenant quelques

libertés vis-à-vis de la présentation de l'auteur

~

qu'aucun des trois domaines

de pratique indiqués plus haut ne peut à lui seul revendiquer la référence exclusive à l'architecture. Certes, le législateur a privilégié jusqu'à maintenant la pratique d'intervention sur l'espace comme indicateur principal de l'activité architecturale. Les effectifs réellement présents sur le terrain de la pratique constructive sous ses diverses formes et ceux qui le sont par ailleurs sur les terrains de l'enseignement et de la recherche ne sont pas en effet de la même importance, et les institutions responsables se doivent d'en tenir compte pour une part. Mais la considération des seuls aspects quantitatifs risque de masquer l'importance qualitative des mouvements d'opinion et de contestation qui ont existé depuis près d'un demi-siècle. Or ceux-ci n'ont cessé de provoquer des réformes successives~ toutes insuffisantes sans doute. Ils ont réussi en tout cas à montrer que la surdétermination de la pratique d'enseignement par celle de la pratique constructive a pour effet de réduire la première à un simple apprentissage de savoir-faire sans transmission de connaissances; ceci obère ainsi toute possibilité de renouvellement de la pensée sur l'espace de l'habitat, qu'il soit existant ou à concevoir. Les innombrables faits de recherche qui se sont produits depuis plusieurs décennies ont également montré la justesse de considérer l'enseignement, la recherche et l'intervention directe sur l'espace comme des entités suffisamment autonomes pour qu'ensuite on puisse organiser entre elles des relations fructueuses. Cela serait-il si difficile à concevoir qu'on ne puisse obtenir un consensus à ce sujet? A défaut d'une reconnaissance institutionnelle de l'importance qualitative des deux premières entités, à savoir l'enseignement et la recherche, l'histoire ne retiendrait que l'inefficacité des attitudes éclairées et des comportements critiques sur les rapports de domination, établis et confortés entre ces trois Il

domaines par des positions idéologiques ancestrales, incontournables. A l'inverse, il suffirait que le législateur reconnaisse l'existence légitime de deux "licences d'exercice" non contradictoires et non concurrentielles: d'une part, la licence professionnelle de la maîtrise d' œuvre, relevant des instances ordinales et, d'autre part, une forme de licence d'enseignement et de recherche (également professionnelle au sens non limitatif) que constitue le doctorat, sa délivrance relevant alors des instances universitaires et de la communauté scientifique. C'est à cette perspective que nous avons travaillé à Strasbourg depuis 1989, à l'occasion de la création d'une chaire d'architecture au sein du système universitaire. Ceci s'est effectué dans le cadre d'une école d'architecture et d'ingénierie, l' ENSAIS (formellement, l'école nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg), et en étroite liaison avec l'Université Louis-Pasteur. Ces deux établissements, dépendant d'un même ministère, celui de l'Education Nationale, ont pu ainsi coopérer aisément à plusieurs formations doctorales, l'une portant sur l'aménagement de l'espace et l'autre se situant dans le domaine des sciences pour l'ingénieur. Et c'est dans ce contexte que Stéphane Hanrot a poursuivi la rédaction de son mémoire d'habilitation à diriger des recherches, à la suite de ses travaux entrepris tant à Marseille qu'à l'école d'architecture de Saint-Etienne. Issu de cette filière qui est à la fois doctorale et post-doctorale, il est parmi les tout premiers à avoir considéré que l'ingénierie architecturale ne doit pas se réduire à celle de l'édification de bâtiments. Ses travaux montrent en effet à quel point l'architecture est une préoccupation de tous ceux qui interviennent, dans le champ de la production, à la réalisation d'artefacts matériels de toutes sortes, constituant les dispositifs indispensables de la vie sociale: les édifices mais aussi les organisations spatiales qui ont pour caractéristiques communes de constituer des habitats spécifiques et enfin les infrastructures qui les rendent viables. Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir cette particularité de l'approche de l'auteur qui lui a permis, avec d'autres contributions personnelles, d'obtenir aux Etats-Unis un prix de la recherche architecturale. Ainsi, Stéphane Hanrot est de ceux qui ont beaucoup œuvré, grâce à la maîtrise conjuguée de leurs pratiques professionnelles d'enseignement, de recherche et d'intervention sur l'espace, à faire en sorte que l'architecture soit un domaine fonctionnant en système ouvert. Ceci est évidemment contraire aux attitudes qui sont assises sur des bases de fermeture idéologique et de conservation de comportements professionnels, coupés du monde de l'enseignement et de la recherche. Certes, la difficulté de mener de front plusieurs pratiques ne facilite pas l'interférence souhaitable des résultats féconds qui pourraient être obtenus dans chacune d'elles. Elle n'excuse pas non plus l'indifférence des uns vis-à-vis de la pratique des autres. Aussi le triple témoignage de chercheur, d'enseignant et de praticien de la construction, apporté dans cet ouvrage, mérite-t-il être reçu, entendu et considéré dans son intégralité. 12

L'une des questions essentielles, déjà introduite plus haut, à laquelle l'auteur de cet ouvrage apporte une contribution décisive, est celle de l'existence de la "discipline de connaissance" que constitue l'architecture en l'un de ses trois champs d'autonomie. Cette question est d'autant plus importante que l'héritage de ces dernières décennies risque de conduire à dissoudre l'architecture en tant que domaine de connaissance dans une pluridisciplinarité sans polarité clairement exprimée. Le travail de réflexion qui s'est poursuivi à ce sujet dans les écoles d'architecture a considérablement enrichi le travail multidisciplinaire, interdisciplinaire et transdisciplinaire ; ce serait paradoxal en conséquence de voir l'architecture devenir seulement un prétexte initial à ces travauxe Le risque inverse existe et subsiste: ce serait la récupération des travaux de tous les porteurs de ces disciplines connexes par une opération de synthèse marquée du sceau exclusif des architectes eux-mêmes qui seuls, en raison de leur statut fort protégé par la loi dans son versant constructif, useraient de ce pouvoir dans une instance pluridisciplinaire d'enseignement et de recherche. Le cas est en effet assez fréquent dans l'enseignement, lorsqu'un architecte, membre d'une équipe pédagogique pluridisciplinaire, est médiatisé en raison de la qualité de sa pratique constructive. La valorisation des travaux pédagogiques effectués collégialement quitte alors le terrain de l'enseignement au profit d'une référence professionnelle externe qui est de ce fait personnalisée. Les disciplines connexes prennent dans ces conditions un rôle d'alibi. Certes, les étudiants ne sont pas dupes de tels faits et ils estiment à juste raison que ceci a lieu au détriment de la pédagogie mise en œuvre à leur intention. Au cœur de ce travail de reconnaissance de l'architecture comme discipline de connaissance, Stéphane Hanrot nous convie à poursuivre le travail de recherche de ses fondements par plusieurs voies conjuguées, indiquées une première fois dans nos propos liminaires. L'objet de l'investigation de l'auteur est en effet, dans un premier temps, l'art de concevoir et celui d'édifier. Il s'agit tout d'abord de "penser l'action", tant celle d'entreprendre que celle de concevoir au préalable. Ces moments de pensée sont alors les préludes à la mise en actes réelle, sans qu'ils se confondent avec ellee Pour une autre part, l'objet poursuivi par la recherche est la constitution de l'artefact matériel lui-même tel qu'il résulte cette fois de la "pensée en action", c'est-à-dire, de l'architecture en acte. A cela répond "l'architecting", l'art d'architecturer, cité par l'auteur en référence à son promoteur, l'américain Rechtinl. Il s'agit là d'une proximité d'expérience avec "l'action painting", qui fut une pratique aisément acceptée dans le milieu pictural outre atlantique et qui le demeure. Ainsi, qu'il s'agisse de l'existence réelle des objets architecturaux tels qu'ils sont identifiables "en situation", ou de l'existence virtuelle de ceux-ci "en anticipation", ce sont les
1 E. Rechtin ingénieur qui a travaillé dans le domaine aéronautique et enseigné à l'USC (University of Southern California). 13

diverses logiques génératives qui sont à considérer et l'art de les conjuguer. Ces logiques tant symboliques que pragmatiques s'impriment et s'engravent dans la physique du construit. Elles sont par définition initialement conformes à la destination de l'ouvrage, telle qu'elle est inscrite dans le cahier des charges de l'édification, et de ce fait elles prennent figure préalablement dans l'épisode de la conception. Cependant tout objet artificiel façonné de logiques de fonctionnement interne, tel un édifice, a une vie. Il est investi de valeurs dès son origine, mais il est également enrichi, à partir du sens premier que lui confère sa destination, par les usages mêmes de ses fonctionnalités disponibles. S'agissant de l'espace de l'habitat, les lieux qui le constituent sont dotés, en raison de leur destination sociale, d'une constitution plastique, organique et instrumentale. Ainsi, tout objet architectural, c'est-à-dire tout espace construit qui fait chose objectivée, ne cesse de se transformer, sinon dans sa concrétion matérielle apparente, tout au moins dans sa constitution sémantique soumise à une variabilité dans le temps. Or cette seconde constitution est douée, bien qu'inapparente, d'une capacité de changement à travers l'histoire de l'objet architectural: elle donne naissance à des configurations spatio-temporelles dont certaines sont durables alors que d'autres sont en perpétuel renouvellement. Ces configurations ne sont pas nécessairement lisibles instantanément pour la simple raison qu'elles sont seulement engrammées dans la concrétion matérielle de l'objet. Les deux objets de recherche, que nous avons appelés plus haut le "penser l'action" et la "pensée en acte", sont poursuivis simultanément par Stéphane Hanrot pour reconnaître à l'architecture son double caractère de discipline de connaissance et d'action. La coexistence de ces deux mêmes objets nécessite une mise en scène systémique où prévaut l'approche dynamique et interactive des deux voies poursuivies par lui: l'artefact architectural et l'art de l'architecturer. Aucun découpage systématique provenant de l'application d'une méthode seulement rationnelle ne peut rendre compte en effet de la complexité de l'interdéfinition de la discipline architecturale par ses deux versants complémentaires, évoqués ici avant que la lecture de l'ouvrage n'en permette l'approfondissement. Cela ne signifie pas que trois opérations distinctes ne puissent avoir lieu pour atteindre cette mise en scène systémique au terme de laquelle la connaissance de ce que l'on recherche peut enfin s'établir, s'écrire et se transmettre. Il s'agit de l'opération de description, mais aussi de la méthodologie de cette description où se précisent les conditions de son déroule.ment et enfin de l'opération correspondant à l'instance épistémologique, discours évaluatif de la méthodologie elle-même. La description se subdivise à son tour en deux opérations distinctes non sans corrélations. Il s'agit tout d'abord de la description pas à pas de l'objet architectural en son évidence première; on sait cependant que celle-ci est 14

parfois trompeuse, ne serait-ce qu'en raison des structures non immédiatement visibles que les pratiques d'usage engramment dans la matière de l'objet au-delà de sa première naissance. L'autre description est celle de l'action opérée sur l'objet architectural, soit pour le concevoir, le construire ou encore l'utiliser. Il ne peut toutefois y avoir de description pertinente, quelque soit son "objet", si la méthodologie de cette description n'est pas précisée au préalable. Or le champ de cette description est double comme on vient de le voir. Aussi, l'auteur apporte toutes les précisions conceptuelles nécessaires pour construire la méthodologie de cette double description: d'une part, celle de l'objet architectural lui -même et, d'autre part, la description pertinente pour comprendre les deux systèmes d'action déjà évoqués dans lequel celui -ci est imbriqué, celui de penser l'action et celui de la pensée en acte. A distance critique de l'instance méthodologique à plusieurs objets distincts et complémentaires, comme cela vient d'être introduit ci-dessus, se situe l'instance épistémologique. Celle-ci a pour but d'explorer la validité de la méthode de description dans chaque cas, au fur et à mesure de la mise en scène croisée de ces deux approches de la discipline architecturale. Ici, comme en toute autre discipline, peut se reconnaître en effet ce que nous appelons, pour notre part, la "phase noyau" de la conjonction d'un premier être et d'un premier faire, en devenir l'un et l'autre par leur interactivité. Par les réponses que Stéphane Hanrot apporte à toutes ces questions, sa recherche contribue au dépassement des hésitations contemporaines à reconnaître l'architecture comme discipline de connaissance. Ceci reste encore étonnamment un sujet d'interrogation, tant dans la communauté architecturale qu'à l'extérieur de celle-ci. Sa connaissance des concepts des sciences et des techniques de l'information, mais aussi sa référence aux sciences cognitives, ont servi d'appareil pour apporter toutes les précisions d'ordre descriptif, méthodologique et épistémologique, évoquées ici. Sa contribution fait sortir de leur état de confusion tant d'idées générales et de notions imprécises qui se reproduisent encore invraisemblablement sur l'espace, et de ce fait sur sa conception, son édification et son usage Cette approche de la complexité du domaine architectural s'appuie également sur un travail de réflexion critique portant sur les concepts de théorie et de doctrine. Cela s'impose en raison des imprécisions de langage qui sont le fait coutumier de la communauté architecturale en certaines de ses composantes. L'usage métaphorique des termes langage, vocabulaire, dialogue des formes, écriture spatiale est tout aussi inadéquat que remploi surabondant dans le langage courant du terme typologie (discipline de catégorisation des types) au lieu de type lorsqu'il s'agit seulement des caractéristiques d'une architecture. Il en est ainsi, par exemple, de l'expression autocentrée "ma typologie", utilisée fréquemment devant un jury pour parler du type architectural du projet présenté. Ces habitudes 15

d'imprécision de langage n'aident en aucun cas à distinguer les notions, les idées et les concepts qui sont à l' œuvre dans la conception. C'est avec étonnement que l'on constate encore aujourd'hui dans les discours sur l'architecture une permutation permanente des termes "théorie" et "doctrine", due à une fausse synonymie. Pourtant de nombreux rapports de recherche ont tenté de clarifier le champ méta-linguistique de l'architecture. Mais il doit y avoir des intérêts en jeu pour appeler théorie ce qui résulte en fait d'un travail de réflexion sur une pratique constructive, alors qu'il ne s'agit que d'un ensemble de notions ou d'idées. Celles-ci sont tout à fait respectables par ailleurs, car elles ont été forgées par l'expérience; mais elles restent le plus souvent exprimées dans un langage non formalisé et ne peuvent recevoir de ce fait le nom de théorie. L'exigence de formalisation qu'appelle en effet la construction d'une théorie n'est en rien comparable
avec l'énonciation

d'un discours

doctrinal

dont l'objet est d'expliquer

une

position adoptée vis-à-vis d'une architecture réalisée ou bien d'un projet à
conceVOIr. Stéphane Hanrot fait montre de grande précision pour aborder cette dernière question. Ceci lui permet de préciser les critères de scientificité de la recherche. A la suite de ses travaux, il n'est plus possible de confondre les acceptions du terme "recherche" comme le font cependant certains architectes reconnus. Leur but est-il de faire croire que leur architecture repose sur des bases rigoureuses, voire scientifiques, alors qu'elle procède de processus artistiques tout à fait estimables, ne nécessitant pas la caution de la recherche institutionnelle? L'ambiguïté est entretenue à dessein: elle permet de propager l'idée que la véritable recherche est celle qui aboutit à une production de formes architecturales visibles, la production de connaissances par la recherche n'étant que pure spéculation intellectuelle. L'aura médiatique contemporaine de la recherche de formes n'interdit pas de penser, à l'inverse, qu'une architecture différente puisse être conçue sur des bases de connaissances, issues de la recherche scientifique. Elle serait probablement d'une veine tout autre que celle qui se fait actuellement dans l'absence de considération portée aux concepts et aux théories, auxquels travaillent pourtant de nombreux laboratoires d'écoles d'architecture. Le temps n'est peut-être pas encore tout à fait venu où une coopération généralisée entre les résultats de la recherche scientifique et ceux de la réflexion critique à visée doctrinale sur la pratique constructive créeront les conditions d'une nouvelle architecture. L'attitude de conjugaison des pratiques, que l'auteur de cet ouvrage illustre fort bien, trouve déjà cependant un écho dans la communauté architecturale. Elle demeure annonciatrice de ces temps nouveaux. Pour l'instant, l'illusion dominante est de croire que l'architecture des trois dernières décennies découle, en son apparent renouvellement, de théories ou plus exactement de doctrines originales. En fait, très peu de notions ou d'idées nouvelles, appelées abusivement "concepts" par familiarité de circonstance avec le marketing, ont émergé depuis la fin de la Section

16

Architecture des Beaux-Arts. La puissance des formalismes architecturaux de cette école reste toujours vivace. Mais c'est également un peu tôt pour que soit appréciée à sa juste valeur la contribution de la recherche scientifique à une conception éclairée de l'espace de l'habitat. Les rapports de recherche constituent pour les milieux de la production architecturale une littérature encore marginale face à l'influence démesurée des livres d'images d'architecture. Ce livre de concepts comptera beaucoup pour réussir l'inversion attendue qui transformera l'architecture à voir en architecture à vivre. La raison en est simple: la conception ne jouera plus seulement sur le registre des formes par défaut de théories formalisées, mais elle portera en elle les faits de culture apportés par la recherche à l'enseignement où se construit la compétence architecturale.

17

1

Introduction

Qu'est-ce que la recherche architecturale aujourd'hui? Dans quelle phase se trouve-t-elle ? Vit-elle ce que G.Bachelard identifiait comme une "Phase pré-scientifique"2 dans le développement de la physique aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, phase caractérisée par une grande confusion entre la connaissance objectivée et la croyance déclarée? Si la recherche
~

architecturale avait pu se réduire aux exigences des sciences dures de la physique par exemple - et supporter le strict formalisme mathématique, l'état
d'incertitude actuel aurait déjà été levé, comme il l'aurait été si l'architecture avait pu être formée selon les canons des sciences sociales. A l'évidence, la connaissance et la recherche architecturales échappent aux catégories de l'épistémologie classique, telles que les a décrites G .HempeI3, et se trouvent
2 ",..nous distinguerions assez bien trois grandes périodes: La première période représentant l'état préscientifique comprenant à la fois l'Antiquité classique et les siècles de renaissance et d'efforts nouveaux avec le XVIe, le XVIIe et le XVIIIe siècle. La deuxième période représentant l'état scientifique, en préparation de la fin du XVIIIe, s'étendrait sur tout le XIXe siècle et sur le début du XXe, En troisième lieu, nous fixerions très exactement l'ère du nouvel esprit scientifique en 1905, au moment où la relativité Einsteinienne vient déformer les concepts primordiaux que l'on croyait à jamais immobiles. A partir de cette date, la raison multiplie ses objections, elle dissocie et réapparente les notions fondamentales, elle essaie les abstractions les plus audacieuses. Des pensées, dont une seule suffirait à illustrer un siècle, apparaissant en vingtcinq ans, signes d'une maturité spirituelle étonnante. Telles sont la mécanique quantique, la mécanique ondulatoire de Louis de Broglie, la physique des matrices de Heisenberg, la mécanique de Dirac, les mécaniques abstraites et bientôt sans doute les Physiques abstraites qui ordonneront toutes les possibilités d'expérience. "[Bachelard, 1975, p7] 3 « On peut di viser la recherche scientifique en deux grands domaines: les sciences empiriques et celles qui ne le sont pas. Les premières tentent d'explorer, de décrire, d'expliquer et de prévoir les évènements du monde dans lequel nous vivons. Leurs énoncés doivent donc être confrontés à l'expérience, et l'on ne les accepte que s'ils sont confirmés par 19

mises en demeure de définir leur propre cadre épistémologique. Que l'on se retourne vers la discipline architecturale - dont certains ont proclamé l'existence sans pour autant en donner une définition précise [Girard,1986] - et l'on ne sera pas vraiment plus avancé. L'architecture comme discipline est partagée entre son appartenance à l'ingénierie qui lui donne sa légitimité technique, son inévitable assimilation aux sciences humaines et sociales, et, enfin, son rattachement aux disciplines artistiques et à leur fonction créatrice d'émotion, de sens et de valeur culturelle. La situer dans le champ de la pure connaissance ou du strict savoir-faire n'est pas plus aisé: les catégories uni versitaires classiques ne sont pas vraiment accueillantes pour cette discipline hybride qui mêle connaissance et savoirfaire. Le contexte disciplinaire de la recherche architecturale reste donc, lui aussi, à définir. Toutes ces incertitudes font que l'architecture a du mal à reconnaître ses différentes composantes, à admettre les divergences d'intérêt de ses acteurs le praticien en action et le chercheur institutionnel - et leurs nécessaires interactions. De même a-t-elle des difficultés à spécifier ses méthodes: la "conception" n'est-elle que l'apanage du praticien ou peut-elle jouer un rôle dans la recherche? Or, mieux définie, la recherche architecturale pourrait, sans renier les spécificités de création de sa pratique, se positionner efficacement parmi les recherches développées dans d'autres disciplines et l'architecture prendre une place mieux assurée dans le milieu universitaire. Elle pourrait alors légitimer ses champs de connaissance et ses acteurs, qu'ils soient praticiens ou chercheurs. Comment donc caractériser la recherche architecturale? Pour essayer de répondre à cette question, nous adopterons une position épistémologique4, dans l'esprit de cette branche de la philosophie qui s'intéresse à la connaissance et plus particulièrement à la pensée scientifique. A vant de présenter la structure de cet ouvrage, précisons en quelques traits le contexte épistémologique dans lequel nous nous situons.

1 - Les premières épistémologies des théories architecturales: Divers travaux ont été menés dans les années soixante-dix sur les textes d'architectes théoriciens comme Alberti, Viollet-le-duc, Le Corbusier... Les travaux de F. Choay [Choay,1965-80], de Philippe Boudon [Boudon,1975]
une évidence empirique. Celle-ci est obtenue de bien des manières: par expérimentation, par observation systématique, par entretien ou par enquête, par des tests psychologiques ou cliniques, par l'examen attentif de documents, d'inscriptions, de monnaies, de vestiges archéologiques, etc. Cette' dépendance à l'égard des faits distingue les sciences empiriques de celles qui ne le sont pas, comme la logique ou les mathématiques abstraites, dont on démontre les propositions sans qu'il soit nécessaire d'invoquer l'expérience. » [Hempel,1966,pl]. 4 Un glossaire est consultable en annexe Il comprend les termes clés suivants: Classification / Classe, Diachronie / Synchronie, Discipline, Doctrine, Epistémologie, Heuristique, Métalangage / Metaconcepts, Modèle, Recherche, Règle, Science, Type, Théorie. 20

ou encore d'A. Tzonis [Tzonis, 1975] ont été précurseurs dans ce domaine. Ils ont montré notamment que les traités "théoriques" sur l'architecture étaient peu fondés scientifiquement et s'apparentaient le plus souvent à des "doctrines" dans lesquelles la connaissance de l'architecture, en tant que phénomène observé, se confondait avec la déclaration de convictions sur la bonne manière de faire de l'architecture. Ceci est encore manifeste dans le travail de clarification des rapports entre les théories de l'architecture et la pensée scientifique des XVIIe et XIXe siècles, mené de manière très précise par P.Perez-Gomez dans son ouvrage "l'architecture et la crise de la science moderne" [Perez, 1983]. Ce travail met en évidence que la mise en œuvre des connaissances scientifiques et rationnelles, comme moyen de "bien concevoir", montre ses limites dans chaque période de l'histoire. La critique de la pratique rationaliste de l'architecture ainsi faite, il vient, en conséquence, que l'idée d'une "recherche à caractère scientifique sur l'architecture" doit être distinguée de "la conception scientifique d'un projet". La première essaie de comprendre l'architecture à l'aide de moyens scientifiques, alors que la seconde revendique des méthodes scientifiques qui voudraient parvenir, à coup sûr, au meilleur projet. De nombreuses études [Lawson,1997], [Rechtin,1995] ont montré que cette dernière perspective était vaine et que la conception, si elle pouvait être soutenue par des méthodes rationnelles, ne pouvait pas se plier à un protocole scientifique.
Poussant plus loin encore l'ouverture de la science, certains travaux, dont ceux d'Isabelle Stengers [Stengers, 1987], ont fait la critique de la scientificité et de l'enfermement disciplinaire. En architecture, cela a conduit à la critique des systèmes conceptuels fermés qu'une posture scientifique "classique" génère forcément. Ainsi, C.Girard a considéré vain de rechercher un système conceptuel stable et définitif en architecture [Girard, 1986]. Sur ce point, il a fait une critique serrée de "l'architecturologie" proposée par Philippe Boudon [Boudon,1975]. C.Girard considère que la "nomadisation" des concepts s'accorde mieux à l'esprit de la discipline. Un concept est nomade, métaphoriquement, car libre de transiter entre diverses disciplines, dont l'architecture. Là, il se charge de sens au gré de situations, pas toujours contrôlables, qu'offrent les projets, les débats de la critique et de la recherche architecturale. Et c'est cet enrichissement qui serait moteur de développement des idées en architecture. La réflexion à caractère épistémologique menée par Michael Oswald, "Architectural theory formation through appropriation" [Ostwald,1999]

actualise l'idée de nomadisme au travers de celle" d'appropriation" Il considère que l'appropriation de concepts provenant d'autres disciplines est inhérente à la démarche des théoriciens, que ce soit des autres disciplines vers l'architecture ou l'inverse. M.Ostwald s'applique en particulier à reconnaître les moti vations de telles appropriations pour éclairer les
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architectes sur un mécanisme qui n'est en rien condamnable s'il est un tant soit peu conscient. De nombreuses questions restent néanmoins posées sur la spécificité des recherches architecturales et, d'un point de vue épistémologique, sur le fait que la recherche et la discipline architecturales existent. Faisons donc un état sommaire de la recherche architecturale en France. L'état de la recherche aujourd'hui. Le matériau abondant constitué par la recherche architecturale en France n'est pas inventorié systématiquement. La revue "les cahiers de la recherche architecturale" fait des bilans réguliers sur cette recherche, dont le dernier constate la grande diversité et la grande hétérogénéité [Cahiers2,1997]. Les documents de synthèse édités par le bureau de la recherche architecturale et urbaine nous informent sur l'état des laboratoires et leurs orientations, mais ne proposent pas de réflexion approfondie sur la nature même des recherches qui y sont développées [BRA 1,2000]. Il en va de même pour le répertoire des DEA (Diplôme d 'Etude Approfondie) existants dans lesquels sont impliquées des écoles d'architectures [AFAA,1999]. Tous ces matériaux sont utiles pour fonder une réflexion épistémologique, mais celle-ci reste à constituer. L'éclairage porté par l' histoire de la recherche architecturale est lui aussi important. Ainsi, le travail d'Eric Langereau restitue les phases du développement de la recherche et les questions posées alors, dès le début des années soixante, sur la constitution d'un cadre de développement [Langereau, 1996]. A cette période, le rapport de l'équipe menée par le mathématicien Lichnerovitz est édifiant parce qu'il appliquait des critères étrangers au milieu des architectes formés alors dans l'esprit "Beaux Arts" et jetait les bases d'une typologie des recherches et de certaines règles éthiques qui auraient pu caractériser le domaine. Le développement aléatoire des intentions exprimées dans ce rapport - et la fragilité des organismes porteurs de cette recherche depuis les années soixante-dix jusqu'à aujourd'hui montrent que la recherche architecturale doit encore justifier sa raison d'être. Le fait, comme le relève E.Langereau, que les filières doctorales n'aient pas pu prendre corps en architecture - comme le fait que l'architecture n'existe pas en tant que telle dans les sections du conseil national de l'université (CND) et doive se rattacher à la section 24 à dominante urbanistique témoignent que la recherche architecturale n'a pas encore acquis une légitimité institutionnelle. Il est, de plus, des objectifs annoncés dans le rapport Lichnerovitz qui n'ont pas été nécessairement tenus. Ainsi, la nécessité de rapprocher la recherche de la pratique et de l'enseignement ne s'est pas forcément concrétisée dans les faits. Certes des laboratoires sont intégrés dans les écoles d'architecture, mais n'ont-ils pas eu tendance à se développer en autonomie envers l'enseignement comme envers la pratique? Ce besoin d'une nouvelle lisibilité est aussi manifeste chez les chercheurs eux-mêmes, 22

tant ils ont du mal à situer leur propre travail dans le panorama de cette recherche. Voyons maintenant comment l'épistémologie contemporaine pourrait nous aider dans cet éclaircissement.

2 - Epistémologie contemporaine:
L'idée que la recherche architecturale puisse s'inscrire dans une des catégories classiques de l'épistémologie - dans les sciences de la nature ou les sciences humaines - a progressivement été abandonnée. Mais, d'un autre côté, depuis les années soixante, la définition même de la recherche scientifique s'est largement amendée. Anne Françoise Schmid reconnaît trois âges à l'épistémologie qui cohabitent, ou se superposent [Schmid,1998].
Le premier âge: Le premier peut être considéré comme classique, c'est-à-dire formé de critères de scientificité propres aux sciences exactes et de la nature tels que, sous des angles différents, G.Bachelard [Bachelard, 1975], K.Hempel [Hempel, 1966] et de T.Kuhn [Kuhn,1983] en ont fait l'apologie, l'analyse et la critique, notamment celle des idées de vérité ou d'objectivité scientifique, de théorie et d'expérience. Un autre apport important de l'épistémologie, en ce premier âge, est d'avoir distingué ce qui est masqué sous le mot "recherche" : la démarche et le résultat. La démarche n'est pas forcément rationnelle et objectivée dans tous ses cheminements. L'intuition et la créativité y ont une part importante. En revanche, le résultat doit être clairement présenté et formalisé de sorte que l'on puisse en faire la critique "interne", en termes de cohérence logique, et "externe" pour ce qui est de l'évaluation expérimentale et collective par la communauté des chercheurs.
Le second âge ..

Le second âge, dans lequel nous sommes engagés aujourd'hui, intègre les sciences de l'ingénieur dans le champ des sciences. Les notions de modèle et de modélisation deviennent actives dans la démarche scientifique grâce aux simulations informatiques. Toutefois, la constitution de modèles ne renie pas la formalisation de théories5, elle la complète. La modélisation est un moyen
5 On admettra qu'une théorie est formée de concepts et de lois. Elle en précise les conditions de dépendance et de consistance et a une valeur explicative des phénomènes observés « D'habitude on fait appel aux théories quand l'étude antérieure d'une classe de phénomènes a mis en évidence un système de relations uniformes qui peuvent s'exprimer par des lois empiriques. Le but des théories est alors d'exprimer ces régularités et, de façon générale, d'apporter une compréhension plus approfondie et plus exacte des phénomènes en question. A cet effet, une théorie interprète ces phénomènes comme les manifestations d'entités ou de processus situés, si l'on peut dire, à l'arrière-plan. On fait ensuite des suppositions que ces derniers sont régis par des lois théoriques ou par des principes théoriques caractéristiques, grâce auxquels la théorie explique alors les relations uniformes antérieurement découvertes et prédit aussi des régularités" nouvelles" du même ordre» [Hempel,1966,pll0]. 23

contemporain qui permet d'appréhender un phénomène, de le simuler sans en avoir pour autant une théorie complète6. Ces nouvelles conditions de la formation du savoir scientifique conduisent à remettre en cause certaines frontières disciplinaires comme le souligne A.F. Schmid: «Aujourd'hui, le savoir scientifique n'est plus un savoir procédant par réunion d'informations dans un domaine délimité par une théorie. Le scientifique doit s'occuper de plus en plus fréquemment de problèmes qui se trouvent à l'intersection de divers savoirs et nommés pour cela parfois "poly-disciplinaires", utilisant une quantité de fragments de théories d'origines diverses, physiques, mathématiques, chimiques ou biologiques. Tels sont par exemple des problèmes de type suivant, technologiques autant que scientifiques: comment faire l'examen du profil statistique des routes pour la construction des suspensions automobiles? Comment calculer la moyenne statistique du bruit dans un environnement donné? La résolution de tels problèmes ne procède pas simplement de l'application scientifique, ils demandent des méthodes qui permettent l'articulation de plusieurs types de savoirs - dont les concepts, les formes de raisonnement, lafaçon de poser les problèmes, les certitudes fondamentales, etc., ne sont pas semblables, si bien que l'application des connaissances théoriques classiques n 'y suffit plus. » [Schmid, 1998,p 135]. Le troisième âge: Le troisième âge, à venir, sera celui de l'intégration, par l'épistémologie, de la technologie et de l'éthique. Anne Françoise Schmid montre l'importance du développement d'une éthique de la technologie notamment comme recours des êtres humains contre les dérives des technostructures, ces organisations qui instrumentalisent l'homme et l'asservissent à leur propre fonctionnement (grandes industries et administrations notamment). Au-delà de la reconnaissance des sciences de l'ingénieur dans le champ de l'épistémologie, la technologie devrait dans un avenir proche y prendre place. L'idée générale d'A.F.Schmid est que l'éthique sera nécessaire à
6 A.F. Schmid tire la conclusion suivante à la polydisciplinarité du savoir scientifique contemporain (voir citation précédente) : « ... On comprend que dans un tel contexte [de polydisciplinarité], la notion de modèle prenne de son importance même dans la vulgarisation, à la fois parce que ces problèmes mettent en jeu un nombre de variables et de paramètres beaucoup plus nombreux que ne le ferait une pure théorie générale, et parce qu'il est important dans bien des cas de tenter de faire émerger des propriétés, non évidentes au premier abord, en isolant tels ou tels paramètres. Ce travail est complexe et suppose que l'on se soit préalablement assuré de la cohérence des données - justement par la construction d'un modèle. La résolution de ce type de problèmes est donc nécessairement de l'ordre de cette construction, d'autant qu'il est par l'un de ses côtés très proche du "concret", du développement, et de la construction, voire de la fabrication. Les lois générales y interviennent comme connaissances fondamentales, mais ne sauraient se substituer à l'élaboration des modèles, car, pour faire le lien entre les connaissances investies par ceux-ci, elles ne peuvent elles-mêmes mettre en jeu toutes les variables et les paramètres que supposent les applications. » [Schmid, 1998,p 135]. 24

l'épistémologie pour appréhender les multiples développements technologiques et pour situer l'être humain dans les technostructures qui en résultent 7. Peut-être allons nous vers un nouveau type de science plus ouverte comme celle proposée, il y a déjà longtemps, par le théoricien des systèmes Von Bertalanffy : « Au contraire de la thèse "réductionniste", selon laquelle la théorie physique est la seule à laquelle toutes les sciences possibles et tous les aspects de la réalité pourraient se ramener, nous adoptons un point de vue plus modeste. (...) A l'intérieur de notre science [le perspectivisme], il y a d'autres systèmes symboliques, comme ceux de la taxonomie, de la génétique ou de l'histoire de l'art qui sont également légitimes, bien qu'ils soient loin d'avoir le même degré de précision. Dans d'autres cultures humaines et dans des intelligences non humaines, des types de "science" fondamentalement différents peuvent être possibles, représentant d'autres aspects de la réalité aussi bien ou même mieux que ne le fait notre soi-disant image scientifique du monde. »[Bertalanffy, 1968, p.251]. 3 - Positionnement épistémologique:

L'épistémologie elle-même évolue et les césures traditionnelles entre l'art et les sciences, entre les différentes disciplines comme entre les différentes représentations du monde, ne sont plus aussi catégoriques qu'au début du siècle. En conséquence ma position sera plus "perspectiviste" que "réductionniste" . Je pars de l'hypothèse d'une part qu'il existe bien une recherche architecturale au sein de la discipline qu'est l'architecture et, d'autre part, que cette recherche est placée sur un plan de réflexion abstrait des contingences de la pratique architecturale, ce qui ne veut pas pour autant dire qu'elle est sans lien avec cette pratique. Je considère aussi que la diversité de la recherche est grande et qu'il convient de la reconnaître plutôt que d'exclure certains travaux ou de lancer des anathèmes. Je ne chercherai donc pas à réduire la recherche

7 «La science est longtemps apparue comme recherche désintéressée pour une universelle description et compréhension du réel. En cela elle était perçue comme ayant indirectement une valeur morale: celui qui pratique la science doit travailler sans mélanger ses intérêts et la connaissance. Bertrand Russell a soutenu ce point de vue qu'il comprenait en particulier comme spinoziste. Les mélanges de science et de technique que suppose la technologie ont contribué à rendre ce point de vue partiellement désuet. Le développement technologique de la science ne semble pas laisser se corréler naturellement "progrès" et "progrès moral", comme on l'espérait encore au début du siècle; d'autre part, la logique d'affaiblissement de l'objectivité scientifique met en évidence une nouvelle nécessité d'élaboration éthique de la science elle-même. Nous avons présenté plus haut la technologie comme la conjonction systématique des savoirs et de techniques hétérogènes, susceptibles de déplacer les sciences dans des domaines qui lui semblaient étrangers: l'économique, le politique et le social, [...]. L'éthique technologique aura donc à faire à l'articulation de tous ces ordres.» [Schmid, 1998,p244]. 25

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