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Afrique du Sud: partage du logement et droit de cité

De
302 pages
Migrants et réfugiés étrangers affluent par milliers dans la métropole sud-africaine de Durban. L'auteur nous invite à observer comment, dans cette compétition pour la ville et dans un contexte d'intense xénophobie, migrants sud-africains et étrangers partagent la nécessité de partager le logement, avec toutes ses implications. Cet ouvrage nous entraîne au coeur de l'Afrique du Sud "post-apartheid" et révèle un enjeu de premier ordre : le droit de cité des pauvres.
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Afrique du Sud :
partage du logement et droit de cité
Migrants, réfugiés, indigents à Durban (1999-2001) Antoine BOUILLON
Afrique du Sud :
partage du logement et droit de cité
Migrants, réfugiés, indigents à Durban (1999-2001)
L'Harmattan © L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharrnattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo. fr
ISBN : 978-2-296-06460-7
EAN : 9782296064607 Introduction
Ce livre assemble les résultats des enquêtes que j'ai menées durant les années 1999-
2001, auprès des migrants et des réfugiés africains, locaux et étrangers, à Durban
(Afrique du Sud). J'avais déjà pu y étudier les questions de la restructuration urbaine
(Bouillon 1995) après la chute de l'apartheid, en 1994-1995, grâce au soutien de
l'Université de Durban-Westville. Hormis Durban, j'avais aussi effectué de
nombreuses missions dans le pays, les unes dans le cadre de la plate-forme de
coopération entre O.N.G. françaises et sud-africaines (1' « 0.F.A.S. » dont j'étais le
secrétaire exécutif), les autres en tant que membre du Groupe de recherche sur
l'Afrique australe attaché au C.N.R.S., dirigé par Claude Meillassoux puis par Jean
Copans, et grâce encore au soutien de structures universitaires locales et de l'Institut
français d'Afrique du Sud.
Autant préciser d'entrée pour compléter cet arrière-plan d'une biographie
personnelle dont le compte s'arrêtera là, que l'Afrique du Sud m'a beaucoup occupé
depuis le milieu des années soixante-dix, à l'époque de la création du Mouvement
anti-apartheid français (MAA). Journaliste, rédacteur de rapports de recherche
documentaire, animateur de campagnes publiques d'information et d'action (boycott
des rapports sportifs), président du M.A.A., j'ai eu à m'immerger, à distance mais de
plus en plus et de mieux en mieux connecté, dans une multiplicité de milieux
sociaux, intellectuels, politiques, « communautaires » sud-africains, à élaborer et
réélaborer sans cesse les généalogies d'un grand nombre de questions. Je n'ai certes
jamais été un observateur « neutre » de l'Afrique du Sud — et pour cause ! — mais j'ai
l'intéressé serait nécessairement toujours tenu pour insuffisant d'en déduire que
incapable de réfléchir à, sur, depuis, vers, envers et contre son intéressement !
L'engagement n'a jamais été pour moi dissociable de la critique, qui lui est d'autant
plus indispensable que les responsabilités impliquent de savoir au mieux ce que l'on
fait.
Cette fois, il était possible de procéder à une plongée sur la durée dans un espace, un
contexte, une région, une ville, une société, des « communautés », une histoire, des
histoires, tant d'histoires ! Cette occasion unique m'était donnée par le projet dit
« des trois villes » auquel je participais comme directeur de recherche de l'Institut de
Recherche pour le Développement (I.R.D..,. .Unité de recherche sur le
développement local urbain) en étant accueilli, avec mon collègue économiste,
Benoît Lootvoet, par l'Institute of Social and Economic Research, de l'Université de
Durban-Westville. Intitulé « Pouvoirs locaux, Dynamiques urbaines et
Développement économique, Analyse comparative des métropoles d'Abidjan, INTRODUCTION
Durban, Marseille », ce programme de coopération scientifique interdisciplinaire
internationale était basé sur un double trépied : d'une part des chercheurs émanant
d'Afrique du Sud, de Côte d'Ivoire et de France, d'autre part des objets dans chacun
de ces trois pays, à savoir les métropoles de Durban, d'Abidjan et de Marseille (voir
la présentation résumée à la fin de cette introduction).
Avec mes collègues du « cluster » socio-anthropologique — qui associait en fait les
quelques collègues socio-anthropologues, géographes, sociologues, de sciences
politiques, participant au projet — nous entreprîmes de travailler selon quelques axes
concertés d'investigation, concrète et théorique, touchant aux migrants et aux
occupants « informels » de l'espace urbain, sud-africains ou étrangers, réfugiés ou
migrants, résidant à la périphérie du vaste territoire métropolitain ou dans sa ville-
centre, voire son centre-ville. Nous convînmes de donner une priorité à
l'identification et à l'analyse des pratiques, un terme sur lequel il va me falloir
revenir sans tarder. Enfin, nous étions intéressés à repenser nos approches
individuelles en réfléchissant ensemble aux problématiques de la citoyenneté parce
qu'il nous semblait que cette notion pourrait nous permettre d'articuler autrement,
depuis les frontières délimitant l'exclusion et l'appartenance sociales, la
problématique générale du projet « des trois villes » que nous percevions comme
largement conforme aux canons « managériaux », techno-administratifs, des discours
de « gouvernance ».
C'est ainsi que je décidai pour ma part de poursuivre sur la lancée de mes travaux
précédents concernant les migrants et les réfugiés africains francophones (cf.
Bouillon 1996, 1999), en infléchissant l'enquête et l'analyse de plusieurs manières
significatives : j'élargirais la population-cible de manière à y intégrer des
composantes non francophones et locales de l'immigration ; mon objet central, ce
seraient les « pratiques », et ce qu'on appelle usuellement les « stratégies » ; mon
axe central d'investigation, ce serait la question du logement et, par ce biais, de
l'insertion dans la société locale ; enfin, je prolongerais délibérément enquête et
analyse vers les questions de la citoyenneté urbaine — le « droit à la ville » des
« marginaux » — et celles de la citoyenneté tout court (en rapport avec la nationalité).
Vaste programme. Puisqu'on n'obtient rien sans risque, voici donc le résultat : des
analyses qui, toutes, s'articulent autour de la problématique du partage vers laquelle
l'enquête tout entière n'a cessé de me renvoyer : du (non)partage de l'espace
(national, urbain et d'habitation) à celui de l'activité, du (non)partage des droits et
des obligations à celui de ces identités qui, précisément, ne se « partagent » pas...
Mais voici pour commencer une description succincte de l'ensemble de l'ouvrage,
après quoi nous introduirons le lecteur à la localité de Durban et au contexte
caractérisant l'époque où nous nous situons, autour de l'an 2000.
8 INTRODUCTION
PRÉSENTATION RÉSUMÉE DE L'OUVRAGE
Partant des contrastes marqués et remarqués entre les modalités de logement
disponibles aux migrants et réfugiés, étrangers et locaux — opposant, par exemple, le
logement privatif individuel au dortoir semi-public — nous commençons par
identifier les dispositifs de logement et leurs pratiques correspondantes, tels que leurs
usagers, leurs promoteurs et le public en général les distinguent. (Chapitre I)
Sur la base d'une comparaison systématique entre une cinquantaine de cas, nous
analysons ensuite, synchroniquement et diachroniquement, les pratiques de logement
des migrants et des réfugiés : leurs étapes, leurs itinéraires (changement de lieux et
d'unité 'cohabitante', changement de pratiques, durée de résidence) ; les séquences
et les séries ; les pratiques dominantes et minoritaires, selon les étapes et dans
l'ensemble des parcours. Les données ainsi recueillies se prêtent à un traitement
comparatif des pratiques suivant les étapes et les types d'itinéraires, la façon dont ces
derniers les associent ou les excluent, l'ordre dans lequel ils le font, etc. Leur analyse
permet d'identifier un nombre fini de praxéologies résidentielles dont trois sur quatre
apparaissent relever de stratégies au profil plus général. (Chapitre II)
Dans les deux chapitres suivants (Chapitres III et IV), nous tentons d'élucider
certains aspects de deux modalités de partage du logement parmi les plus
importantes : le logement en groupe « communautaire » de caractère ethno-national,
et le logement en « shelter » (refuge) pour sans-abri.
Nous croyons pouvoir ressaisir le cas des pratiques « communautaires » comme
instituant un champ spécifique où se trouvent posés les problèmes sui generis d'une
communauté politique : égalité/inégalité, liberté/domination, justice/injustice, contrat
et règles, obligations et droits, etc. L'approche nous a paru éclairante quant aux
effets dynamiques particuliers (absorption et plasticité, exclusion et scissiparité,
permanence et précarité) de la configuration ainsi pratiquée, la plus répandue.
(Chapitre III)
Le cas des shelters nous conduit quant à lui dans l'espace public, avec le logement
pratiqué cette fois comme un champ d'initiative individuelle et collective, des
migrants et des réfugiés eux-mêmes, à mi-chemin entre l'associatif et le « business »,
le « politique » et le « social », et en lien avec cette autre initiative qui les aura
précédés, d'une si grande importance pratique pour les plus démunis, celle des
entreprises de gardiennage des voitures en stationnement (« car watching » ou « car
guarding »). (Chapitre IV)
L'espace public, nous y resterons de plain-pied avec les deux chapitres suivants qui
concluent l'ouvrage (V et VI). L'analyse de « l'affaire de l'Ark », tout d'abord, à
savoir d'une vive controverse publique qui a éclaté à la suite du projet
d'emménagement dans le centre-ville d'un grand shelter local chassé de la
9 INTRODUCTION
périphérie. Le projet bénéficiant du concours, voire du leadership de l'administration
locale et provinciale, le conflit autour de l'implantation d'un tel projet pour les plus
démunis au coeur de la ville 'qui se respecte' a pris de telles dimensions que la
situation est restée gelée plusieurs années (aucune solution n'avait été trouvée
lorsque j'ai quitté Durban ; aucune ne l'avait encore été lorsque j'ai repris
connaissance de la situation au cours de l'analyse de mes données, de 2002 à 2004).
Entrer dans ce débat, saisir les champs, les acteurs et les logiques qui lui donnent
forme, selon des rapports de force symboliques et concrets, donne de quoi saisir la
façon dont s'envisage et s'ordonne le sort des plus pauvres dans la ville. Le cas
confronte explicitement observateurs et acteurs aux enjeux de la citoyenneté locale,
en d'autres termes : au droit de cité des plus pauvres. (Chapitre V)
Ensuite, repartant des pratiques de logement et des initiatives qui s'y rapportent, le
dernier chapitre examine de plus près les pratiques associatives des migrants et des
réfugiés qui y sont impliquées et qui les débordent vers d'autres domaines
prioritaires (droits sociaux, santé, éducation, etc.). Sur cette base, l'analyse aborde de
front les questions de la citoyenneté en migration, débouchant sur les rapports de ces
étrangers à la localité, en relation avec leurs statuts, droits et obligations, et sur leurs
interventions dans l'espace public local. Comment leur prise de parole se légitime-t-
elle ? Dans quel espace intervient-elle ? Quelle communauté construit-elle ?
L'ouvrage se conclut sur les réponses que nos témoins, migrants et réfugiés de
Durban, apportent, en parole et en acte, à ces questions.
DURBAN : ETHEKWINI
La métropole de Durban, capitale économique de la province du KwaZulu-Natal
(K.Z.N.), s'appelle eThekwini depuis la mise en place d'une municipalité unique —
l'unicity — en l'an 2000. Elle s'étend sur une vaste superficie (2291 km 2) et englobe
plus de trois millions de personnes (3,1 au recensement de 2001), soit un tiers de la
population de la province et 6,89% de la population totale du pays.
La municipalité de Durban est une entreprise de grande taille, avec 18 500 agents
municipaux et un budget de l'ordre de 10 milliards de rands' (20% d'investissement,
80% de fonctionnement). La moitié du budget opérationnel est dérivée du paiement
des services de l'électricité (35%) et de l'eau (15%) et la ville n'émarge aux
transferts du budget national qu'à hauteur de 4% de son budget. Un quart du budget
d'investissement (510 MR) était en 2003-2004 consacré au logement public
(Lootvoet & Freund 2004).
En guise de repères quant à l'importance des groupes de population, la Province du
KwaZulu-Natal comprenait lors du dernier recensement de 2001, suivant les
divisions que l'apartheid avait instituées, une majorité écrasante de noirs (84,89%,
soit 8 002 407), suivie immédiatement de la minorité indienne, d'une taille pourtant
1 0 INTRODUCTION
dix fois moindre (8,46% : 798 275). Mais tel n'est plus le cas dans l'aire
métropolitaine, conformément à l'urbanisation quasi totale des Indiens d'Afrique du
Sud : les Indiens forment 19,89% de la population d'eThekwini (614 835 sur
3 090 117) et ces « Durbanites » représentent plus des trois quarts (77%) des Indiens
de la province. Le taux d'urbanisation des « noirs africains » est nettement plus
faible, puisque avec 2 110 583 personnes, leur importance chute des 84,89% de la
population provinciale à 68,30% des métropolitains, lesquels ne représentent que
26,37% de leur masse provinciale. Mais cela suffit amplement à faire d'eux le
groupe « racial » dominant de la métropole, avec deux habitants sur trois.
Viennent ensuite 483 448 Blancs (5,12%) à l'échelle provinciale, et 272 424 à
l'échelle métropolitaine (8,81%). Ferment la liste « raciale » 141 887 Métis
(« Coloured ») (1,5%) au niveau provincial et 87 275 dans eThekwini (2,82%),
représentant une large majorité (61,51%) de leur population provinciale".
Conséquence du mode de peuplement modelé par l'apartheid, la zone métropolitaine
redessinée et considérablement agrandie en 2000 est aux deux tiers constituée de
zones dites « semi-rurales » sous-peuplées. La densité de population en tombe à
1348 hab/km 2, une moyenne largement inférieure à celle de Johannesburg (1962)
(S.A.C.N., 2004).
l'apartheid « Les villes sud-africaines ont été spécifiquement dessinées avec
à l'esprit et structurées en vue de la ségrégation sociale. En fait, les plans
l'apartheid idéal, les banlieues résidentielles étaient très élaborés. Dans
blanches étaient entourées de zones tampons. Les zones adjacentes étaient
réservées à la population indienne, et elles étaient à leur tour suivies des
zones résidentielles noires. Les banlieues ont été desservies de telle manière
que chaque race pouvait commuter sans traverser le voisinage d'une autre.
Dans de nombreux cas, cela a conduit à de vastes villes, étendues et
proliférantes. » (Dan Smit cité par Dee Tavener-Craig 1999.)
C'est exemplairement le cas à Durban, ville-mère de l'apartheid résidentiel urbain.
Durban fut à maints égards une ville pionnière de l'apartheid: dès 1837, la
du Natalia institua une réserve pour les Zoulous entrés sur son République boer
territoire et un système de laissez-passer, mettant en place, ce faisant, deux des futurs
ségrégation territoriale et passeports intérieurs piliers du système d'apartheid,
(«passbooks »). Dans les années 1910, Durban inaugura ce qui allait devenir à son
l'apartheid urbain : les municipal beerhalls ou tour une condition constitutive de
comptoirs à « bière indigène » pour Africains, objets d'un monopole municipal dont
le revenu allait servir à financer la construction de foyers pour travailleurs migrants
célibataires, le contrôle policier et la maintenance des locations — ces zones de la
périphérie attribuées à la résidence exclusive des Africains — ainsi que... d'autres
brasseries.
11 INTRODUCTION
Cependant, suite à l'arrivée, à compter des années 1860, de milliers d'Indiens
recrutés par les Anglais pour travailler dans les plantations de canne à sucre, une
population urbaine indienne commença tôt à se développer en commençant par le
quartier du Point dont nous aurons l'occasion de reparler" — en 1886, on recensait
8000 Indiens dans le centre-ville où ils avaient acquis deux cents propriétés. Un
Central Business District « indien » y fut établi à côté du C.B.D. « blanc » (Richards
1975). Dès lors, la population blanche et la municipalité intégralement sous son
contrôle n'eurent de cesse de s'opposer à la résidence de personnes d'origine
indienne en ville, a fortiori à toute acquisition foncière de leur part — la première
manifestation anti-indienne fut provoquée par l'achat d'un terrain municipal par un
Indien, en 1922 (McCarthy 1991). Le Conseil municipal usa de ses pouvoirs
statutaires en matière de régulations sanitaires et de contrôle des bidonvilles (Slums
Act de 1934') pour exproprier les propriétés acquises par des Indiens et s'arroger le
droit de réserver toute zone aux membres d'un groupe donné de manière à
monopoliser la ville pour les « Européens ». Dans les années quarante, le Conseil
déclara qu'il était dans l'intérêt de tous que « Européens, Indiens, Indigènes et Métis
(soient) logés séparément » (Richards 1975). La ville précéda le Parti National et sa
politique d'apartheid en procédant dès 1950 — avant même l'adoption de la loi de
ségrégation résidentielle (Group Areas Act) — à un découpage du territoire urbain
servant à dissocier physiquement les populations distinguées selon la « race », en
articulant leurs zones de résidence avec les bassins d'emploi. Soumis aux instances
légales en 1954, le plan entra en vigueur en juin 1958, entraînant le déplacement
forcé de 40 000 Indiens et de 80 000 Africains depuis la ville vers les locations de la
lointaine périphérie (townships de KwaMashu (18 km) et d' Umlazi (20 km) pour les
noirs, de Springfield, la plus proche et la plus petite, de Reservoir Hills (15 km),
Merebank et Chatsworth (20 km), pour les Indiens. La seule zone attribuée à la
minorité métisse de Durban était Wentworth, près de Merebank."
C'est ainsi que dans les années 1970 et 1980, la zone urbaine de Durban se présentait
scindée entre la ville et ses suburbs proximaux, édifiés sur la baie du port, sur le
flanc et au pied de la colline du Berea face à l'océan, et les townships, les banlieues
« indiennes » et « noires » de la périphérie nord et sud. Des zones de résidence
métisses et indiennes et de foyers de travailleurs africains subsistaient à proximité du
port et de la zone industrielle qui le jouxte au sud, jusqu'à Lamontville et Umlazi
(Cato Manor et Chesterville ; Clairwood, etc.). Les townships, ainsi que certaines
zones périphériques d'occupation « libre » (telle la populeuse banda, au nord) à
demi contrôlées sous l'apartheid, entrèrent alors dans une phase d'expansion intense.
Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, l'afflux de membres des classes
moyennes et populaires noires dans la ville-centre s'est amplifié : un important
mouvement des classes moyennes noires a coïncidé avec un afflux des classes
populaires dans tous les interstices, « zones tampons » (entre quartiers réservés à des
« races » ou à des fonctions différentes), infrastructures routières et autres espaces
inoccupés de la ville-centre. En 1990, l'Organisation des droits civiques (O.C.R.)
estimait le nombre des sans-abri dans la ville-centre à 2000 personnes. En 1997, elle
12 INTRODUCTION
évaluait à « approximativement 8000 le nombre de personnes vivant sur le pavé dans
les rues de Durban, une augmentation de 65% depuis l'enquête de 1990 » (Sayed-
Iqbal Mohamed 1997).
Conséquence de ces processus, l'importance du logement informel est devenue
phénoménale : jugeant de la situation dans l'ensemble de la province en 1994, des
chercheurs établissaient que, pour 100 personnes logées dans un habitat « formel »,
122 résidaient dans un habitat « informel », soit un taux des plus élevés du pays.
Devenu, à la chute de l'apartheid, la priorité des priorités nationales, le logement
donna lieu à un vaste programme de construction ainsi qu'à la mise en place d'un
système national de subvention à la propriété individuelle, et par voie de
conséquence, à une réduction de l'habitat informel. En l'an 2000, la direction
municipale de l'habitat recensait encore 118 536 familles, soit environ 750 000
personnes, établies sur 565 zones d'habitat informel dans la zone métropolitaine,
dont elle annonçait la résorption systématique sur quinze ans. Selon la « méthode
scientifique » suivie pour établir les priorités, il était prévu de déplacer totalement 95
de ces établissements informels, partiellement 95 autres, et d'en réhabiliter 119.v i
LA SITUATION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
Grâce à son port, Durban concentre 60% du produit provincial brut, lequel représente
8,03% du PNB national. L'industrie y a toujours un poids relativement important,
plus que dans les autres métropoles du pays : elle assemble essentiellement agro-
industrie, habillement, textiles, chimie, métallurgie et papier. Les emplois
disponibles mobilisaient, en 1996, 20% de la population active dans les
manufactures, 19% dans l'administration et assimilés, 17% dans le commerce du
gros et du détail (S.A.C.N. 2004). Les secteurs du textile, de l'habillement, de
l'automobile et de l'agro-industrie, qui représentent 45% de l'emploi industriel, sont
entrés en crise avec le développement des importations de produits du Sud-Est
Asiatique dans la seconde moitié des années 1990. La situation de l'emploi s'est
corrélativement détériorée, le chômage passant de 32,37% en 1996 à 43,02 % en
2001, soit de moins de 400 000 personnes à près de 600 000 (Statistics South
Africa 2001).
Un examen plus détaillé fait apparaître que les secteurs où l'emploi a chuté sur cette
période 1996-2001 comprennent aussi les mines (en déclin de longue date), la
construction, les industries manufacturières, et encore les professions libérales, le
travail domestique et l'artisanat... Inversement, l'emploi s'est accru chez les cadres
supérieurs et les techniciens, dans l'agriculture, dans le commerce de détail et dans
les services.
13 INTRODUCTION
En cela, l'évolution à Durban est partie intégrante de l'évolution générale des
métropoles sud-africaines vers un accroissement des disparités héritées de
l'apartheid.
« Les faits démontrent, écrivent les experts, que les bénéfices de la
capitalisation urbaine sont plus que compensés par des inégalités
économiques et une dépendance croissantes, la hausse du coût de la vie en
ville, et un manque d'accès aux outils permettant de s'assurer contre les
risques à long terme. » (S.A.C.N. 2004, p. 86)
Le taux de « dépendance » des ménages atteint quasiment quatre personnes
dépendantes (3,95) par personne bénéficiant d'un revenu. Le revenu moyen des
ménages se situait en 2001 légèrement au-dessus de 60 000 rands par an, soit 5000
rands en moyenne mensuelle — mais, étant donné que les énormes inégalités héritées
de l'apartheid vont s'accroissant, une telle moyenne n'est que l'indice du niveau de
revenu atteint par la minorité fortunée. À l'opposé, près du quart des ménages
(22,66%, soit 186 664) ne disposaient d'aucun revenu régulier en 2001, quand ils
n'étaient « que » 12,96% dans cette situation (73 812) cinq ans plus tôt, soit une
progression de 150% (S.A.C.N 2004)...
L'IMPORTANCE CRITIQUE DU LOGEMENT
Les politiques territoriales et résidentielles de l'apartheid, avec les innombrables
déplacements forcés et la déréliction des zones d'habitation noires qui en ont
découlé, expliquent que sous la présidence de Nelson Mandela, le logement, et le
logement en propriété, ait été consacré comme « la » priorité absolue. En 1994-1995,
parallèlement à la construction de logements dans le cadre du « R.D.P. », le fameux
Programme national de Reconstruction et de Développement mis en œuvre dès 1994,
un système de subvention gouvernementale fut adopté, en mai 1995, pour soutenir
l'accès à la propriété individuelle des ménages titulaires d'un revenu conjoint de
moins de 3500 rands (ces subventions s'appliquaient aussi aux « projets » et aux
« institutions ») (Sidiropoulos Elizabeth & al 1996 : 336).
Le phénomène s'est amplifié depuis, et nous en verrons des traces, mais rares furent,
évidemment, ceux qui purent s'installer dès cette époque dans les suburbs
régime n'aura aucunement auparavant réservés aux Blancs. Car le changement de
inversé mais plutôt reproduit et cautionné l'échelle de valeurs sociales posant que
« la vie en suburb est le choix correct pour une famille et le meilleur endroit pour
vivre » (Nyathikazi 2000). Le journaliste de ce magazine municipal poursuit : « La
vie dans les suburbs, pour de nombreuses familles noires ambitieuses, est associée à
statut, fierté et richesse. (...) Les jeunes, en particulier ceux qui ont un emploi,
préfèrent vivre dans des appartements et des duplex autour de la ville. » Mais
l'enquête pluriannuelle sur la qualité de vie dans la métropole (Quality of Life
14 INTRODUCTION
Survey) montre que plus de huit habitants de eThekwini sur dix (81,8%) ne peuvent
épargner aucune somme une fois réglées les dépenses mensuelles ordinaires du
ménage. Selon les auteurs du rapport du South African Cities Network de mai 2004,
« il est possible qu'environ la moitié de l'ensemble des résidants des métropoles sud-
africaines ne puisse s'offrir le luxe de vivre dans un logement qui n'exige pourtant
que de bas loyers ou de bas remboursements de prêts » (p.91). « Les taux d'intérêts
élevés ont rendu l'accès à la propriété impossible pour la plupart, même quand les
subventions et les dons sont là », commente pour sa part le directeur d'une des toutes
premières agences immobilières de Durban et d'Afrique du Sud, Trafalgar.v ii
Alors que de 1997 à 2001, la proportion des ménages habitant un logement formel a
marginalement augmenté (de 70,5 à 72,8%), la proportion des personnes sans abri a
progressé dans de plus fortes proportions, de 137 801 ménages à 150 000. Le
manque de logements était estimé par les pouvoirs locaux à 230 000 unités en août
2001. L'objectif déclaré de la ville était alors de construire 16 000 unités par an.
L'ensemble des indicateurs disponibles montrent l'importance du mouvement qui a
conduit durant cette période des masses de gens de plus en plus importantes à
renoncer, dans l'immédiat en tout cas, à leur rêve de posséder une maison pour
rechercher un logement en ville, afin d'être à proximité des emplois et de l'activité,
des services et des magasins. Il s'agit, en raison première, de s'épargner les coûts
énormes, économiques mais aussi psychologiques, des transports (insécurité, aléas,
durée, volume sonore assourdissant, etc.) qu'implique de résider dans les zones
périphériques de la métropole.
On constate en effet, selon le rapport de 2004 cité plus haut, un taux fort significatif,
sur les cinq années 1997-2001, de locataires quittant les dépendances d'arrière-cour,
« formelles » ou « informelles » (formai ou informai backyard dwellings), où ils
logeaient jusque-là selon la pratique généralisée depuis longtemps dans tout le pays.
Tandis que le nombre de ménages vivant dans les dépendances « formelles » baissait
de près de 30% (passant de près de 9% à 5% des ménages), celui des ménages logés
dans les dépendances « informelles » a chuté massivement : à peine 3,5% des
ménages d'eThekwini pratiquent en 2001 ce que 25% d'entre eux faisaient cinq ans
plus tôt. Tous n'accédant pas pour autant aux nouveaux lotissements construits dans
le cadre du Programme de Reconstruction et de Développement, il n'est pas
surprenant de constater un accroissement phénoménal du nombre des habitants de
logements informels autres que les dépendances d'arrière-cour : alors qu'ils étaient
28 000 ménages dans ce cas en 1996, ils sont 183 000 en 2001, soit 23,40% du total.
La pression sur la ville-centre est donc puissante, alors même qu'aucun
développement significatif ne vient relever le volume notoirement insuffisant de son
parc locatif. D'une manière générale, le taux national de locataires est estimé à 34%
des ménages, soit quelque six millions de personnes (Sayed-Iqbal Mohamed 1997).
La grande masse des logements en location est fournie par des petits propriétaires
15 INTRODUCTION
individuels, y inclus de dépendances d'arrière-cour ou d'abris de fortune, et le restant
par des propriétaires privés ou des sociétés possédant des immeubles dans les
diverses villes du pays. La contribution des gouvernements provinciaux et locaux au
secteur est marginale. En juillet 2000, Trafalgar estimait le taux de vacance de
logements dans Durban à 8% ; un an plus tard, il n'était plus que de 2,3% (Sunday
Tribune, Juillet 2001).
COMMENT ACCÉDER AU LOGEMENT
Le tout se traduit évidemment par le maintien de loyers élevés en hausse continue.
D'après nos estimations, sur la base des informations recueillies au cours de notre
enquête, le coût des loyers dans la ville-centre a progressé de 20 à 30% sur la
période. Si l'on prend pour référence le prix moyen des loyers au second trimestre
2000, ils se situaient à : 1026 rands pour un studio, 1252 rands pour un deux-pièces,
1607 rands pour un trois-pièces et 2037 rands pour un quatre-pièces (Brennan 2000,
cf. note 11). Dans les anciens « suburbs » résidentiels accolés au centre-ville tels que
ceux de la colline du Berea, très demandés par les universitaires, les étudiants, et les
classes professionnelles libérales (journalistes, ingénieurs, techniciens supérieurs...),
à la fois pour y résider et pour y installer leurs bureaux (sociétés de design,
d'informatique, de publicité, de mode, etc.), le coût atteint 2750 rands par mois pour
un trois-pièces valant à l'achat dans les 200 000 rands (Brennan 2001, ibidem). Des
loyers de tel niveau placent le logement individuel hors de portée de l'immigrant
urbain et nécessitent le recours à diverses sortes de pratiques incluant le partage du
logement locatif, le coucher en dortoirs semi-publics (shelters), le coucher dans la
rue (port, front de mer), le squatting de bâtiments abandonnés...
On constate de fait sur cette période une très forte progression du nombre des
ménages vivant dans des logements d'une pièce (hors dépendances d'arrière-cour). À
un niveau national, le taux a doublé dans toutes les métropoles, de 8,7% à 16%
(« une tendance inquiétante », commentent les experts). Dans eThekwini,
l'accroissement a été nettement plus élevé qu'en moyenne nationale, puisqu'il est de
217%, avec un taux grimpant de 7,67% en 1996 à 18,88% des ménages en 2001. En
nombre absolu, cette population a plus que triplé, passant de 32 000 à 107 000
ménages.'
On constate parallèlement l'accroissement du nombre des ménages vivant avec
d'autres dans des logements de plusieurs pièces. « Les locataires partagent aussi leur
logement, en occupant quelquefois une partie du même logement avec d'autres
locataires ou même avec le propriétaire », écrit Sayed-Iqbal Mohamed (idem). À
défaut de statistiques, l'observation pourvoit en abondance, tant le phénomène est
massif. Laissons Neville Schaeffer, le patron de Trafalgar en parler :
16 INTRODUCTION
« Quand les villes étaient essentiellement occupées par les Blancs... la règle
générale était d'un maximum de deux personnes dans un studio, de trois
dans un deux-pièces, de quatre dans un trois-pièces, de cinq ou six dans un
quatre-pièces. Aujourd'hui, nombre des locataires des appartements de la
ville-centre, essentiellement des noirs, ont des obligations envers des
familles étendues, même s'ils sont célibataires. Ils sont nombreux à avoir
vécu l'essentiel de leur vie dans les townships où ils étaient contraints de
vivre jusqu'à dix personnes dans les quatre pièces de leurs « boites
d'allumettes ». Six ou huit personnes dans un salon et deux chambres est
banal pour beaucoup. » (James Brennan 2001, ibidem)
Les cas sont nombreux, en dépit des by-lawf, de surpopulation atteignant six à huit
personnes dans un studio ou quinze à vingt personnes dans un quatre-pièces...
Comme on s'en doute, plus l'immeuble est négligé par le(s) propriétaire(s) et en
mauvais état, et plus il a de chances d'abriter une surpopulation élevée, à la fois
cause et conséquence de sa détérioration. À la dégradation physique s'ajoute le plus
souvent la discontinuation de services tels que l'eau et l'électricité du fait du non-
règlement des taxes par les propriétaires.
« La demande de logement en ville et à proximité est en croissance rapide et
les propriétaires louent leurs logements à des prix extrêmement élevés. (...)
Il y a aussi des locataires qui sous-louent et, ce faisant, agissent en
propriétaires et imposent un loyer plus élevé que celui qu'ils paient eux-
mêmes au propriétaire. » La surpopulation des logements est organisée ou
tolérée par négligence : les propriétaires ont la possibilité de fixer le nombre
maximal de personnes autorisées à séjourner dans le logement
mais « souvent, les syndics d'immeubles en copropriété ne peuvent obtenir
des propriétaires qu'ils s'entendent pour contrôler le nombre des locataires,
ou s'ils le font, ils ne peuvent empêcher les propriétaires d'autoriser trop de
personnes à occuper les appartements. » (Brennan, ibidem)x
« Par suite du manque d'intervention publique, écrit Sayed-Iqbal Mohamed,
les propriétaires jouissent d'un pouvoir absolu et le marché est arbitraire et
superficiel, donnant lieu à des loyers exorbitants. (...) Les contrats de
location sont longs, compliqués, verbeux et procéduriers, le propriétaire
ayant l'avantage et le locataire n'étant pas en position de négocier. (...) Des
cautions représentant d'ordinaire un montant équivalant à deux ou trois
mois de loyer sont la norme. Les propriétaires abusent de cet aspect de la
location en ne remboursant pas les cautions rapidement, ou même pas du
tout... La loi sur le contrôle des loyers (1976) limite pourtant la caution à
l'équivalent d'un mois de loyer. » (Sayed-Iqbal Mohamed 1997: 102-104)
Cette situation a changé au cours de notre enquête : en août 2000, la nouvelle loi sur
la location de logement (Rental Housing Act) est entrée en vigueur, changeant
17 INTRODUCTION
considérablement la donne quant à l'équilibre des droits entre parties (grâce,
particulièrement, à l'action persévérante de Sayed-Iqbal Mohamed). La loi impose
dorénavant un ensemble précis de règles et de procédures stipulant, entre autres, que
les contrats de location peuvent ne pas être couchés par écrit mais que tout paiement
doit s'accompagner d'un reçu, que toute caution doit être placée sur un compte à
intérêts et remboursée dans les deux semaines suivant le départ. « La loi va
débarrasser l'industrie de ses abus, mais elle va rendre la vie plus difficile aux
propriétaires », dirent en substance la plupart des experts. C'est qu'en particulier, elle
contraint le propriétaire et le locataire à effectuer une double visite de contrôle, trois
jours avant l'emménagement et trois jours après le déménagement, une procédure
lourde et certainement problématique étant donné le nombre de propriétaires résidant
ailleurs que dans la ville de leur logement en location. Quoi qu'il en soit, des experts
comme Neville Schaeffer, de la société Trafalgar, défendirent la nouvelle loi lors de
sa promulgation comme « la meilleure amie du bon propriétaire » (« good landlord's
best friend »).'d
RÉFUGIÉS ET MIGRANTS ÉTRANGERS
Du fait de sa proximité avec le Mozambique et le Zimbabwe, de son port et de son
imposante activité industrielle, Durban et la province tout entière du KwaZulu-Natal
forment depuis longtemps une terre d'accueil et de transit pour les migrants de ces
pays voisins se rendant sur les fermes de la province ou dans ses zones portuaires et
industrielles, mais encore sur le carreau des mines du Transvaal et dans les fermes du
nord du pays. Il y eut aussi quelque trois cent cinquante mille réfugiés du
Mozambique établis en Afrique du Sud dans les années 1980 et les premières années
1990, la grande majorité au Natal et dans les « bantoustans » (États noirs croupions,
supposés être autonomes ou indépendants) voisins du Transvaal Est.
Toutefois la province aura eu moins d'importance jusqu'à ce jour pour l'autre
immigration, la « nouvelle », en provenance de l'ensemble du continent et par delà,
qui suivit la chute de l'apartheid. Alors que de nombreux migrants et réfugiés
d'Afrique continentale, y compris non anglophones (francophones, en particulier),
s'établissaient à Johannesburg et au Cap dès la chute de l'apartheid, Durban ne les
attira que dans un deuxième temps, et le développement des conflits congolais,
rwandais et burundais y envoya de nombreux réfugiés à compter de 1997.
Les données officielles pour l'ensemble du pays faisaient état de moins de deux mille
demandes d'asile en 1994 mais de plus de dix mille l'année suivante. En juillet 1996,
17 807 demandes d'asile avaient été déposées, la majorité provenant d'Angolais
(3477), de Congolais (2282), de Nigérians (1849) et de Somaliens (1667), suivis de
1513 Pakistanais et 1141 Indiens, de 669 Sénégalais, 592 Éthiopiens, 495 Rwandais
et 338 Burundais (Bouillon 1998: 210-212 ; Bouillon 1999: 26). Fin 1995, un peu
plus de deux mille réfugiés avaient été régularisés (dont 11% de femmes et
18 INTRODUCTION
d'enfants). En 1996, les registres durbanites ne comptaient, quant à eux, que 51 de
ces réfugiés admis en tant que tels, mais avec des titres de séjour provisoires, la
plupart de six mois seulement. Fin 1998, ils étaient dix fois plus nombreux, le bureau
de la Croix Rouge ayant enregistré sur l'année deux mille demandeurs d'asile
environ (Philippe Fana Msomi, interview du 28 avril 1999). En juin 1999, le
président du Forum des Réfugiés de Durban, Les Jacob, déclarait que 2100 réfugiés
étaient recensés au KwaZulu-Natal, à l'exclusion des « illégaux » (Nelandri Pillay
1999). 26 000 demandes d'asile ayant alors été enregistrées et 8 373 réfugiés
reconnus, au niveau national, Durban accueillait donc 6 à 8% d'entre eux.
Début 2001, il y avait 2130 demandes d'asile en cours d'examen. En milieu d'année,
les responsables du Forum estimèrent leur nombre « entre trois et cinq mille, en
provenance de pays tels que le Rwanda, le Burundi et la République Démocratique
du Congo » (Suzanne Lund, du Mennonite Central Committee, citée par Lorraine
Kearney 2001). Omar Osman, responsable de l'International Refugee Service, une
association d'entraide des réfugiés, parlait pour sa part de « quasiment 3500 réfugiés
cherchant un abri en ville » (cité par Prevashni Ramsamy 2001). Les bureaux locaux
des Home Affairs déclaraient à l'époque recevoir deux cents demandes d'asile par
mois en provenance des autres régions d'Afrique ; d'où le nombre de dossiers encore
non traités, dont la plupart provenaient du Congo R.D.C., du Burundi et d'Éthiopie
(Patrick Leeman 2001)."
Ces données recoupent d'autres modes de saisie de la population concernée : d'après
le recensement de 2001, la province du K.Z.N. abrite 44 612 originaires d'un autre
pays de l'Afrique australe (sur 687 679 à l'échelle nationale) et 5 876 personnes nées
ailleurs sur le continent (sur 44 819 recensées nationalement) ; elle compte aussi
5 241 personnes nées en Asie (sur 40 886 au niveau national). Prenant à présent le
critère de la nationalité des ressortissants étrangers recensés, la province abrite
16 619 citoyens d'un pays de la S.A.D.C.' et 3 486 citoyens d'un autre pays du
continent africain (sur 24 983 à l'échelle nationale, soit 14%) ; auxquels s'ajoutent
2 010 citoyens d'un pays asiatique.'"
On voit donc qu'en dépit d'une progression rapide de la population des réfugiés dans
les quatre dernières années de la décennie (1997-2000), la part de la métropole du
Natal dans l'accueil des réfugiés demeure modeste. Mais il convient de spécifier : les
chiffres de demandeurs d'asile représentent à la fois les réfugiés politiques et les
migrants économiques, que par commodité nous appelons les migrants
« continentaux » (par opposition à ceux de le région), car la pratique veut que tous
s'enregistrent comme demandeurs d'asile, nous allons voir pourquoi. Mais ils sont
loin de refléter l'immigration étrangère dans son ensemble, étant donné les statuts
différenciés et imbriqués qui affectent les (im)migrants en provenance des pays de la
région"". Ceux qui, comme la plupart des Malawites, peuvent justifier d'un contact
avec une adresse dans le pays peuvent profiter d'une politique de visa favorable ;
mais ils n'en ont pas pour autant le droit de travailler et se retrouvent, s'ils le font, en
19 INTRODUCTION
situation irrégulière, passibles d'une arrestation et d'un rapatriement forcé' (Vawda
2003) — même si une partie d'entre eux a pu profiter d'une opération de
régularisation, en 1996.
C'est à l'aube même de sa transition institutionnelle, en septembre 1993, que
l'Afrique du Sud a inauguré une politique spécifique en direction des réfugiés, en
signant un accord avec le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies
(H.C.R.). Mais il faudra attendre 1998 pour qu'une législation soit adoptée
concernant spécialement les réfugiés.
Étant donné l'impossibilité de prolonger un premier séjour dans le pays d'une
manière légale, la loi faisant obligation à l'étranger, quel qu'il soit, de faire toute
demande de visa, de contrat de travail ou autre depuis le pays de départ, la procédure
d'asile, une fois rendue conforme aux canons internationaux en 1995-96" li, devint la
voie royale pour un prolongement légal du séjour dans le pays. La lenteur de plus en
plus accusée du traitement des dossiers finit même par garantir, en règle générale, un
séjour non seulement de plusieurs mois mais de plusieurs années... S'ils tiennent à
prolonger leur séjour, les migrants n'ont pour moyen que de déposer une demande
d'asile. Une fois sa déclaration enregistrée, le réfugié en instance reçoit un permis de
séjour à renouveler tous les trimestres, le temps que sa demande soit examinée.
Ce permis ne lui reconnaît explicitement aucun autre droit que celui du séjour, tout
en le déclarant « personne interdite » dans le pays — digne fleuron de la procédure
dont l'apartheid a fait un classique : interdire d'abord, ensuite manipuler les
dérogations. Reste qu'en théorie, le porteur du permis a le droit de contracter un
emploi, ce qui se fait dans certains secteurs tels que l'industrie de sécurité, pourvu
qu'il parvienne à surmonter les pratiques, déclarées ou non, d'exclusion des
étrangers. En contrepartie de cette liberté laissée au demandeur, l'État s'est
désengagé de tout soutien. Tel fut et est resté le choix du gouvernement national, qui
a préféré ne pas adopter d'options contraignantes en matière de prise en charge des
réfugiés (camps, foyers, nourriture, soins, éducation...).
Mais cette situation a été modifiée, à l'aube de notre période d'enquête, par
l'adoption d'une nouvelle loi sur les Réfugiés (Refugee Act n°130, du 20 novembre
1998) qui entra en application courant 2000. Alors que du point de vue législatif, les
réfugiés relevaient jusque là du droit commun édicté par la loi sur le « Contrôle des
étrangers » (telle que datant de 1937 et amendée, en 1991 et 1995, de manière à
renforcer son arsenal de contrôle et de répression), ils recevaient maintenant un statut
leur attribuant des structures et des modes d'accueil, des instances de décision, de
recours et d'arbitrage spécifiques. Mais bien que la loi elle-même ne le prescrivît
aucunement — ce fut l'oeuvre des décrets d'application — le droit au travail ou aux
études du demandeur d'asile enregistré fut alors supprimé, afin d'empêcher que la
procédure fût détournée par les déclarations frauduleuses. L'attorney attaché au
Sheldon Magardie, dénonça en cette loi « une Forum des Réfugiés de Durban, M e
20 INTRODUCTION
violation des droits » des réfugiés en soulignant comment, dans des pays comme le
Canada ou l'Australie, l'État prenait en charge les réfugiés durant l'examen de leurs
dossiers. Les organisations de réfugiés protestèrent vigoureusement contre cette
mesure « injuste » (unfair) et « pousse-au-crime » et en appelèrent au H.C.R.. Suite à
ces démarches, la période d'interdiction fut limitée à 45 jours et, en tout état de
W cause, l'État s'engagea à traiter tout dossier en moins de six mois...x"
Dans la pratique, en fin de compte, ce changement ne devait pas être drastique,
puisque les demandeurs d'asile étaient déjà systématiquement éconduits de tout
contrat de travail, hormis certains secteurs rodés à cet égard, étant donné l'impact de
leur statut d' « illégal avec permis » et les obstacles procéduriers à franchir. Ils
étaient et restèrent donc abandonnés aux ressources limitées de l'économie
informelle, placée sous contrôle étroit par les forces de police, l'encadrement
administratif et les habitants eux-mêmes (concurrents, résidants...).
Si certains secteurs de l'immigration qui en ont les moyens parviennent à s'inscrire
dans l'économie formelle, ouvrant, en particulier, des boutiques de vêtements
(Congolais), de téléphones cellulaires (Nigérians), des bars, des boîtes de nuit et des
restaurants (Tanzaniens, Zambiens, Nigérians), ou décrochant un emploi d'agent de
sécurité (Congolais), la grande masse des migrants et réfugiés recourt à des emplois
non déclarés (vendeurs, serveurs, courtiers) ou à des activités « informelles » plus ou
moins régularisées — commerce de marché aux puces (Congolais, Sénégalais et
autres), gardiennage de voiture en stationnement (Burundais, Rwandais et autres),
commerce de rue (Sénégalais, Nigérians, etc.).
UN ENSEMBLE COMPOSITE
Du point de vue de leurs nationalités d'origine, hormis des minorités singulières de
ressortissants du Moyen-Orient, de l'Europe centrale ou d'ailleurs, les migrants et
réfugiés de Durban se répartissent dans leur grande masse entre originaires du sous-
continent indien et originaires d'Afrique, australe et 'continentale'. S'agissant de ces
derniers sur lesquels nous avons focalisé notre enquête, quelques communautés
émergent en nombre significatif : après les Mozambicains, les Zimbabwéens, les
Malawites et autres migrants traditionnels des pays d'Afrique australe, ce sont en
premier lieu les Congolais et les Nigérians que l'on trouve, dont les groupes sont
nettement plus importants que les autres. À Durban, ils apparaissent aussi comme les
groupes le plus hétérogènes du point de vue socio-économique, avec des membres
menant une vie de luxe (résidant dans les suburbs chic de Durban North, par
exemple) à côté de la majorité dépourvue de moyens, au sein de laquelle des
personnes diplômées et qualifiées côtoient un grand nombre d'autres au capital
scolaire et à l'expérience de travail limités.
21 INTRODUCTION
Suivent les réfugiés rwandais et burundais et les autres groupes de plusieurs dizaines
ou centaines de membres tels que les Somaliens, les Éthiopiens, les Sénégalais (dont
le nombre a fluctué considérablement dans la période de notre enquête, avec une
grande marge d'imprévisibilité, étant donnée leur mobilité élevée). D'autres
ressortissants d'Afrique de l'Est, de l'Ouest (Guinée, Mali, Ghana, Côte d'Ivoire...)
et du Centre (Gabon, Congo Brazzaville, Cameroun...), viennent compléter le
nombre.
Cette immigration est à majoritairement masculine. Néanmoins, nombre de femmes
sont présentes qui, à l'exception de quelques veuves, sont toutes là aux côtés de leur
mari : ce sont, pour la plupart, de jeunes épouses au bagage scolaire limité', mais
aussi des femmes à la formation et/ou l'expérience plus poussée, épouses de
migrants/réfugiés des classes moyennes, qui vont suivre des formations (du type
infirmière) ou mener des entreprises commerciales (magasins d'habillement,
marchés aux puces). À défaut, elles auront rejoint la cohorte des gardiens de voiture
en stationnement ou des vendeurs ambulants.
Nous ne sommes malheureusement pas parvenu à surmonter les obstacles de divers
ordres empêchant d'établir des contacts fiables et opératoires avec des membres de la
communauté nigériane. Le fait est que, fonctionnant en réseau communautaire serré
et refermé sur lui-même, et impliquée, comme le démontre une foison de faits divers,
à tous les niveaux de « l'industrie » de la drogue et de la prostitution, y compris
infantile, la majorité des Nigérians ne facilite guère la pénétration de leur milieu.
Compromis dans le trafic de voitures volées (une autre industrie florissante dans le
pays), le blanchiment d'argent, la fraude et l'escroquerie, ils se sont acquis une
réputation exécrable. En 1999, l'Afrique du Sud semblait être devenue une base
opérationnelle pour leurs experts en escroquerie internationale. " Issus
majoritairement des Ibos du Sud-Est nigérian (Biafra), versés depuis des lustres dans
le trafic de drogue, opérant de la Thaïlande au Brésil, ils ont pris le contrôle de 80%
du commerce de drogue au KwaZulu-NataM, depuis le marché local du cannabis
(dagga et spécifiquement le « Durban poison »), à clientèle noire essentiellement,
jusqu'à celui de l'ecstasy, de l'héroïne, de la cocaïne « normale » ou de la cocaïne-
crack, dont les adeptes se recrutent chez les Blancs, les Métis et les Indiens.
Comme à Johannesburg dans le quartier d'Hillbrow, les Nigérians ont acquis à
Durban le contrôle d'hôtels entiers dans le centre-ville, à proximité du front de mer,
jusqu'à ce que des opérations répressives vinssent les en déloger, grâce à une
nouvelle législation musclée contre les syndicats du crime, autorisant notamment des
saisies de grande envergure. Leur mode d'action leur permet de prendre en quelques
semaines le contrôle de daily accommodations, hôtels ou lodges entiers, dont ils font
leur résidence et leur base opérationnelle, sous le contrôle d'un comité qui se réunit
régulièrement pour traiter de toutes les questions. Leur organisation leur permet à la
fois de résider dans des chambres individuelles, de disposer des espaces collectifs de
l'établissement et de procéder à leurs trafics. À l'étage désigné, ils usent de
22 INTRODUCTION
l'agencement des pièces pour vendre la drogue sans jamais courir le risque d'un
contact physique direct, autour de la came, entre vendeur et acheteur.'
LE PARTAGE
Maintenant que nous avons succinctement introduit les acteurs des analyses qui vont
suivre, il nous reste à présenter celles-ci selon les grands axes qui les assemblent. Ce
qui nous aura intéressé d'un bout à l'autre, le « fil rouge » de cette enquête, pour
ainsi dire, c'est la conviction, qui n'a cessé de se renforcer en cours de route, d'avoir
affaire, avec les pratiques du logement, à autant d'actualisations concrètes et idéelles,
pratiques et symboliques, de la problématique du partage avec tous ses enjeux.
Lesquels se donnent à lire dans son énoncé même : le partage divise et/ou unit en
« lui-même » la part (share) et la « non-part » — l'unité de ce qui est approprié en
totalité par tous et chacun à la fois. Le sens de ce qui est « partagé » est
irrémédiablement ambivalent, nous parlant à la fois du commun, de la communauté
et du communautaire (« communal »), voire de la communion dans l'indivis dont
tous ont leur part bien qu'on ne puisse l'assigner, la part d'une participation sans
compte des parts — et c'est bien ainsi que nous partageons le sens, le monde ou l'être
— et du partagé comme du divisé : de la découpe et de la distribution/répartition de
parts. Le partage est fait de cette contradiction inexorable, sans nul doute un
oxymoron. Il est de part en part la tension même par laquelle s'annule l'effet
d'annulation auquel aboutit chacune de ses logiques prise séparément par
abstraction : le partager-diviser conduit à l'opposé même du partage, à l'absence
d'aucune communauté, à son atomisation sérielle et à sa dispersion, tandis que le
partager-communier, l'osmose dans l'un, aboutit à effacer toute identité particulière
avec toute altérité.
Mais, nonobstant son antinomie interne, les formes du partage qui habitent les
pratiques et l'horizon de signification de la cohabitation entre étrangers dans
l'univers urbain se laissent aisément identifier. Parmi toutes celles qu'il serait
possible de mentionner, il s'agit donc ici, pour l'essentiel, de celles du logement, à
savoir : les façons de partager l'espace qui le constitue, le prix à payer pour en
disposer et ses autres conditions d'usage ; et avec lui, indissociablement, les modes
de partage de l'espace public et semi-public environnant — chaussées, trottoirs,
devantures, places, plages'', lieux de prière, de consommation et de loisirs. Mais cet
espace s'avère encore lui-même inséparable de celui, englobant, de la « localité »,
qu'on peut (faire) entendre comme l'espace de la ville et de la métropole et comme
l'espace national tout entier. Comment se peut donc partager cette part-là, que les
locaux ont en partage, mais qui ne se laisse pas partager ? Ce serait peut-être là une
manière de formuler la question de la cohabitation entre étrangers et « locaux » :
question de leur co-présence et de leur (co-)gestion de cette co-présence, ouvrant le
champ des problématiques d'appartenance et du partage des droits entre étrangers et
citoyens. C'est aussi, en particulier, la question que nous tentons d'approcher, en
23 INTRODUCTION
quelque sorte au sens « propre », du co-résider en un lieu commun circonscrit
comme lieu d'habitation (« maison », appartement, immeuble, rue, quartier) où l'on
se pose avec ses quelques affaires, où l'on dort, où l'on vaque à ses occupations
privées et semi-privées, au dedans et alentour.
Car cette forme-là de partage, celle de l'habitat et du logement, fait partie de toutes
celles données en partage aux étrangers et aux locaux. Hormis les rares migrants et
des réfugiés, locaux et étrangers, que leurs revenus autorisent à s'offrir des
logements individuels, l'écrasante majorité rejoint la cohorte de tous ceux qui
cherchent à disposer d'un logement en ville pour des durées variables, le plus
souvent imprédictibles — les sociétés immobilières font état d'une tendance
croissante des locataires à demander des baux de six mois — mais qui n'ont
aucunement de quoi y pourvoir par eux-mêmes et, le plus souvent, nulle perspective
d'y parvenir dans un délai raisonnable ; si tant est qu'ils le cherchent, puisque ne le
font pas ceux qui économisent sur l'ensemble de leurs frais, de manière à maximiser
les transferts à leur famille ou leur épargne. Il en est cependant qui recherchent un
logement autonome, parce qu'ils ont charge de famille sur place ou parce qu'ils sont
entrés dans des perspectives locales du type études, entreprise, mariage... Quoi qu'il
en soit, tous ou presque tous ont à pratiquer les dispositifs de partage existants, ou
ceux que les conditions rendent possible de mettre en place, selon des formes
toujours réglées de partage de l'espace individuel, depuis le coucher à la rue jusqu'à
la location groupée, en passant par la location individuelle d'une part d'espace
collectif.
Nous ne perdons pas de vue que ce qui apparaît comme une obligation générale au
partage, entre gens démunis des moyens de s'acquérir légitimement des parts
d'espace privatif, revêt bien d'autres formes. Car les mêmes sont aussi dans
l'obligation de partager les moyens de transport et l'ensemble des services urbains,
ainsi que, pourvu qu'on se le représente comme un ensemble fini (ce qui est la
tendance générale), le marché de l'emploi. Et il faut encore partager l'espace public
au sens symbolique et politique : avec ses appartenances, ses statuts, ses rôles et ses
fonctions, et ses représentations du partage entre catégories ou groupes selon le droit.
L'obligation de partage donnée en partage aux étrangers comme aux locaux, les uns
avec les autres, engage nécessairement toutes les problématiques de délimitation du
même et de l'autre et de l'articulation (au sens de l'énonciation comme de la
coordination symbolique) des différences, des rapports et relations entre les uns et les
autres : « us and them », « nous » et « eux ». S'agissant de rapports entre étrangers et
« nationaux », mais aussi de rapports entre « locaux » et migrants, résidants établis et
résidants provisoires, en pleine période de construction de la démocratie sud-
africaine, la question soulevée est celle de la citoyenneté, et plus précisément encore,
de ce qu'il en est du « non-citoyen » et de ses droits. Avoir l'autre en partage, tel
serait le sort, tel est le sens du citoyen : un être où l'autre, un être dont l'autre, aurait
sa part. Peut-il s'imaginer avec un autre qui soit « sans part » (Jacques Rancière
24 INTRODUCTION
1995) ? Imparablement la question du partage, en provenance des réalités
multiformes de son actualisation en toutes choses entre gens démunis, provoque la
double question de la souveraineté et de la légitimité au plus intime des rapports
sociaux « ordinaires » : qui décide et qui a le droit, qui a le droit de décider du droit —
de décider de qui a le droit de décider — du droit de décider ? — quand bien même
s'agirait-il d'un partage à l'identique, en toute égalité. Où se rejoue la violence au
coeur du droit : le partage comme domination et inégalité divisant le partage comme
participation au pouvoir qui est celui de tous (égalité/droit). (Nous devançons ici le
rappel que nous allons faire dans un instant de la théorie du pouvoir de Hannah
Arendt.)
« PRATIQUES »
Nous avons recouru abondamment déjà au terme de « pratiques ». Qu'est-ce à dire ?
Quand nous parlons, par exemple, de « la construction pratique de la démocratie
sud-africaine », c'est pour indiquer qu'elle relève de la praxis historique, de l'action-
événement historicisante, ou encore du faire « créateur » de l'histoire (selon le sens
aristotélicien d'un faire ne produisant aucune oeuvre distincte de l'agent et n'ayant, à
la différence de la poièsis, d'autre fin que l'action elle-même). Ce n'est plus en ce
sens générique que nous en parlons par ailleurs, mais en celui des modes de faire
sociaux organisés — pratiques sociales, culturelles, quotidiennes, ordinaires,
discursives et autres — tel qu'élaboré par des auteurs comme Paul Ricœur, Michel de
Certeau, Pierre Bourdieu, Michel Foucault, entre autres. Il est vrai que le terme est
d'autant plus vaste et polyvalent qu'il est difficile de le délimiter d'une manière
stable par des contraires : qu'est-ce qu'une non-pratique ? Y a-t-il autre chose que
des pratiques, si l'on entend par là ces « actions de base » que nous avons appris à
enchaîner au plus intime de nos gestes quotidiens, et ces conduites dont nous ne
cessons d'apprendre les « jeux d'action » réglés pour, par exemple, circuler à pied,
en vélo ou en voiture, en taxi, en bus ou en train, pour faire nos achats, fréquenter le
temple, l'église ou la mosquée, pour jouir de la plage, etc. ?
Mais, quoi qu'il en soit de ces limites, le terme reste adéquat pour désigner certaines
modalités particulières de l'action sociale en général, sous la forme d'ensembles
circonscriptibles par des différences systématiques. Car tous s'accordent pour tenir
qu'il n'est pas de pratique sans un « système » ou un « dispositif » réglé, mis en
action selon des procédures en nombre fini, des « schémas d'opération » que l'usager
doit s'approprier, qui confèrent à ladite pratique la trivialité du geste « ordinaire ».
Mais cette approche synchronique, « systémique », de la pratique (dont le concept
d'habitus, schéma opératoire incorporé, est le répondant chez Bourdieu) ne doit pas
effacer sa dimension historique d'acte concret intervenant hic et nunc, créateur de
situations « présentes », interactif et provocateur d'événements. C'est en ce double
sens que nous parlerons de pratiques spécifiques du logement dans la mesure où
elles apparaissent correspondre à l'activation plurielle d'un dispositif donné, selon un
ensemble de règles d'opération explicites. Telles quelles, ces pratiques du logement
25 INTRODUCTION
reflètent l'espace social local objectivé des différences de classes et autres catégories
sociales pertinentes, telles qu'elles ont été assimilées par les usagers ; mais elles le
restituent encore par le jeu des connotations sociales qui produisent et reproduisent
incessamment le sens de leurs différences et de leur ordonnancement social.
Comme toute pratique sociale, les pratiques du logement en partage sont des réalités
intersubjectives et interactives, des activités « coopératives » suivant une distribution
réglée des rôles sociaux, pour ainsi dire d'emblée traditionnelles: l'usager se doit de
les adopter, prêtant son concours à leur reproduction, transmission et transformation.
Il en va de même de toutes celles qui nous intéressent par ailleurs ici et qu'on peut
regrouper sous l'étiquette de pratiques politiques ou « pratiques de citoyenneté »,
dans la ligne de l'insistance d'un James Tully sur l'essence pratique et active, et
indissociablement « agonistique » de la citoyenneté (Tully 1999)u'.
Les pratiques politiques sont des pratiques plurielles qui interviennent sur la question
du partage des biens sociaux, de sa justice ou de son injustice. Les biens à partager
ne sont pas seulement matériels et d'ordre économique, ils concernent aussi les biens
d'ordres hétérogènes que sont les « honneurs », les prérogatives, les statuts, les
tâches et les rôles, les droits et les obligations, dans leur respect ou leur déni, entre
autres, avec les avantages et les désavantages de toutes sortes. Le politique intervient
quant à la répartition de ces parts, dont Paul Ricœur nous donne une formulation
remarquable articulant son antinomie constitutive : « Le terme même de répartition
(...) exprime l'autre face de l'idée de partage, la première étant le fait de prendre part
à une institution ; la seconde face est celle de la distinction des parts assignées à
chacun dans le système de distribution. Avoir part est une chose, recevoir une part en
est une autre. Et les deux se tiennent. Car c'est du fait que les parts distribuées sont
coordonnées entre elles que les porteurs de parts peuvent être dits participer à la
société considérée, selon l'expression de Rawls, comme une entreprise de
coopération. » (Ricœur 1990: 234)
Et de souligner comment l'antinomie du partage émancipe la société, comme
système réglé de distribution, de l'alternative entre « sociologisme » et
« individualisme méthodologique » : tout en étant « bien plus et autre chose » que les
individus, la société comme régulation de la distribution ne constitue pour autant
aucune « entité supplémentaire » car « elle n'existe que pour autant que les individus
y prennent part. » (idem)
La question du partage évalue les pratiques sociales et définit les pratiques politiques
en référence aux questions de la justice, du juste et de l'injuste, et de la façon dont
elles s'apprécient. Ricœur précise en ce sens que le « noyau éthique commun à la
justice distributive et à la justice réparatrice (...), c'est l'égalité (isotès).
Corrélativement, l'injuste, souvent cité avant le juste, a pour synonyme l'inégal.
C'est l'inégal que nous déplorons et nous condamnons.» (p. 235). C'est bien
l'inégalité dans le partage de l'espace et de ses conditions de jouissance qui alimente
26 INTRODUCTION
les protestations et les revendications, privées ou publiques, des migrants et des
« plus pauvres » ; c'est elle qui dessine la hiérarchie plurielle des lieux et des
pratiques, « l'espace des connotations sociales (...) fonctionnant comme un langage
à travers lequel les individus expriment et communiquent leur appartenance, et leur
différence, à tel ou tel groupe social » (Lévy 1996). Une telle conception devrait
nous rapprocher du souhait de « repenser la ville à travers une analyse des pratiques
résidentielles des citadins les plus pauvres » (Dureau & Hoyos 1994) et en particulier
la pratique du partage qu'ils ont donc en partage — quand tous rêvent d'un bien
propre, d'un logement privé'.
Parler de « stratégies » et de « tactiques » engage bien autre chose : la délimitation,
dans l'ensemble des pratiques, de celles, « tactiques », qui se fondent dans
l'ordinaire indistinct des actes enchaînés et enchâssés, les uns aux autres et dans les
autres, et qui n'offrent dès lors nul territoire, nul emplacement, nul topos ou locus
défini, à partir duquel articuler un rapport à l'autre, quel qu'il soit ; et de celles qui,
« stratégiques », s'articulent sur l'inscription d'un lieu propre, en calculant rapports
et mouvements, évolutions et décisions, dans une perspective donnée et selon un
régime d'autonomie. Alors que les tactiques s'inventent sous le regard de l'autre, sur
le territoire et dans l'élément même de l'autre, en pure hétéronomie, les stratégies se
représentent, se pensent, se formulent et se déploient : elles sont de l'ordre du
réfléchi.
La stratégie est de part en part une affaire de mise en relation des éléments relevant
d'ordres de réalité différents ; elle ressortit au calcul, à l'appropriation de
l'hétérogène dans l'unité dynamique d'un projet. Les stratégies, dans le domaine qui
nous occupe, commencent, par exemple, avec le lien réfléchi qu'établit le ménage
entre son revenu, l'activité qu'il peut exercer, le coût de son logement, sa réputation
sociale et toutes les autres caractéristiques pertinentes — stabilité, régularité, confort,
cohérence avec l'image de soi, etc. — pour son projet propre. La stratégie recalcule
les valeurs de la pratique en fonction d'objectifs ultimes. Téléologique, elle
redistribue à chacun sa part, dans une négociation permanente : à la nature de
l'activité et au niveau de revenu, au logement et à la nourriture, à la santé, à
l'épargne, aux transferts à la famille, à la vie sociale et aux loisirs, à l'image sociale,
etc., selon les évaluations opérées dans la gestion de ses priorités par le
migrant/réfugié.
Diverses tactiques apparaissent alors utilisables pour réduire la dépense en matière
de logement tout en obtenant le meilleur service possible, « le meilleur rapport
qualité/prix » : recours aux modes les plus économiques de location d'une chambre
ou d'un lit en « daily accommodation », en shelter, ou même à la rue, au port ou à
proximité de la plage ; associations en couples d'amis (unisexuel) ou couples
homme-femme ; association en bandes ou en groupes « communautaires » plus
importants (sur une base nationale ethnique)... Dans tous les cas, elles recouvrent des
façons de partager espaces et équipements pour minimiser la dépense et maximiser
27 INTRODUCTION
les apports latéraux en termes d'accessibilité, de réputation sociale, de sécurité,
d'assistance communautaire et, si possible, de degrés de jouissance privative de
l'espace, et de confort à tout point de vue. Ce partage « pratique » du logement est
donc en rapport direct avec le partage stratégique qu'opère le migrant/réfugié entre
les biens éventuellement accessibles selon le tout du projet qu'il s'efforce de réaliser.
Le premier risque de diviser et de transformer le second, étant donné la probabilité
accrue de toutes sortes d'accrochages entre cooccupants d'un espace réduit, membres
d'un couple, d'une bande, d'un groupe, d'une communauté : le maintien dans le
logement ou dans des conditions semblables sinon meilleures demandera à lui seul
l'usage de tactiques et, peut-être bien, le développement d'une stratégie spécifique
pour faire son chemin au milieu des tensions liées au respect des obligations (part du
loyer), des partages du légitime et de l'illégitime dans l'usage de l'espace et de
l'équipement, etc. Le partage du logement est économe du revenu, mais il a un prix
politique.
La stratégie n'émerge pas à tous les coups des conditions faites au sujet : il en est qui
s'effondrent, prises à revers par un cours imprévu des événements, accidents ou
erreurs ; il en est des minimalistes, s'élevant à des niveaux de cohésion partielle,
autant que faire se peut. Hormis ceux pour qui la migration aura été dès le départ,
avant même tout départ, un projet, la stratégie manque à nombre de migrants et de
réfugiés dont la migration même n'est encore qu'un mouvement de plus dans une vie
réduite à l'état de tactique en territoire étranger. Incontestablement, le problème est
brûlant, de l'autonomie, pour les migrants et les réfugiés.
« CITOYENNETÉ »
Les analyses qui suivent ont ceci de spécifique qu'elles approchent les réalités de la
migration internationale et de la migration urbaine en général sous l'angle des
pratiques qu'ils ont à adopter pour survivre : ici donc, en particulier, pour se loger
dans leur ville de destination, Durban, aux alentours de l'an 2000. Ces pratiques,
nous les prédéfinissons selon un paradigme « multidimensionnel », reconnaissant la
diversité indéfinie des approches dont elles sont susceptibles et incorporant les
évaluations, les compréhensions, les motivations des migrants et réfugiés, leur
interprétation des réalités au sein desquelles ils agissent, l'évaluation de leurs propres
capacités et limites, obligations, besoins et marges de manoeuvre (cf. McDowell & de
Haan 1997). Contre l'acception empirico-positiviste de la multidimensionnalité, c'est
en fait plutôt d'un paradigme "multiréférentiel" (Ardoino 1990 et 1993) dont nous
devrions parler, impliquant la polysémie et la polyvalence des réalités que nous nous
efforçons de reconstruire.
En conséquence, il s'agit moins de mettre à jour quelque sorte de causalités
déterminant les conduites de nos sujets-objets que d'élucider leurs significations,
leurs tenants et aboutissants chez chacun, l'ordonnancement des pratiques instituées
28 INTRODUCTION
et leur mobilisation, individuelle et plurielle, en situation. Avec en ligne de fuite, une
perspective de type geertzien tenant que l'anthropologie n'est après tout que
l'exégèse des interprétations « indigènes » et du « savoir local »'" ; avec cette autre,
que Geertz ne récuserait peut-être pas : qu'il n'est pas de localité, pas plus que
d'« indigénéité », donnée ; que la généralité a toujours déjà perdu et disséminé les
ressources de leur idiotisme.
Parmi toutes ces significations, il en est une qui nous intéresse au premier chef —
avec toutes celles auxquelles elle est reliée : ce qu'on rassemble sous le terme usuel
de « citoyenneté ». Il nous faut donc présenter en quelques lignes la théorie de la
citoyenneté avec laquelle nous tentons d'analyser ici les implications de ces
pratiques dont nous parlons — ce qu'elles retiennent dans leurs « plis » de
représentations en matière d'appartenances et de partages. Nous allons y revenir : par
delà les pratiques du logement (du partage du logement) et les stratégies dans
lesquelles elles s'inscrivent, nous nous intéressons à quelques cas d'événements, de
processus événementiels, se déroulant dans l'espace public et gros de pratiques et de
significations politiques où le droit à la ville des résidants provisoires et autres gens
instables se trouve mis en question. (Il s'agit du déménagement du refuge pour sans-
abri appelé « l'Ark », alias « The Ark Ministries » (qui est donc aussi une église), et
(urban renewal) menée dans de l'opération de « rénovation » ou de « revitalisation »
le cadre des politiques publiques locales d'aménagement dans le quartier d'Albert
Park, un quartier à forte densité d'immigrés, qui est aussi la zone prévue de
réinstallation de l'Ark.)
L'ensemble des analyses est pour ainsi dire aimanté par les questions du partage
politique : de la citoyenneté locale urbaine, entre résidants légitimes (« sitting
residents » et résidants temporaires) et usagers illégitimes de la ville ; de la
citoyenneté politique locale et nationale telle qu'elle inclut la relation aux non-
citoyens néanmoins membres de la collectivité présente. Il nous semble en effet que
cette question est bien maltraitée à être confinée dans une sphère politique
institutionnellement distincte du reste de la vie sociale, comme si son sens et les
questions qu'il active ne retentissaient pas sur toutes les autres sphères de la vie
sociale. En particulier, par le biais des appartenances sociales, groupales ou
catégorielles — à commencer par la « nationalité » — face auxquelles retentit
nécessairement toute mise en jeu de la citoyenneté, c'est l'ensemble des pratiques
sociales qui sont convoquées. Et s'agissant d'une population, locale ou étrangère,
définie par des procédures d'exclusion du type des « opérations de nettoyage »
des contrôles d'identité, des perquisitions non déclarées, des policières (clean up),
mises en « rétention », des expulsions manu militari, des refus de permis de travail,
de l'impossibilité d'ouvrir un compte bancaire, etc., il est clair que la question de la
citoyenneté se pose bien « avant » toute pratique politique comme telle, autant en
amont qu'en aval de la sphère politique instituée.
29 INTRODUCTION
C'est donc avec une acception élargie du terme et de la problématique qu'il
symbolise que nous envisagerons les questions de citoyenneté afin de les voir
recelées et activées, mises en jeu et mises en acte, provoquées et « performées »,
dans le cours des pratiques et des situations sociales comme dans le développement
d'initiatives touchant à l'accès aux services urbains, de la part des locaux et des
étrangers, migrants ou réfugiés.
En quoi, comment, de quelle manière la citoyenneté peut-elle se reconnaître comme
un enjeu ou une signification des pratiques, des situations et des initiatives sociales,
une fois sorti de la sphère politique instituée ? La citoyenneté dont il est question ici
est ce concept — et cette réalité vécue, attestée — instaurant la communauté politique
comme telle (et dessinant donc une appartenance, avec son extérieur ou son dehors)
sur nulle autre fondation qu'elle-même. Dans la ligne des réflexions capitales de
Claude Lefort', la citoyenneté devient, avec l'avènement de la démocratie, un
nouveau type de lien social, l'opérateur d'un type spécifique de communauté qui, à
rebours de tous les autres, ne se conçoit plus comme l'héritier d'une causalité
étrangère, naturelle ou divine, par le relais de la « race » ou de l'ethnie, de la localité,
de l'ascendance, de la destination divine ou de toute autre entité ou raison supra
sociale. La communauté démocratique des citoyens n'est fondée que sur elle-même,
et c'est là une « révolution » encore et toujours inachevée... Vouée à
l'inachèvement, de fait, puisqu'en raison ultime indéterminée et contingente.
Le citoyen est constitué comme le porteur d'une part égale inaliénable et irréductible
de la souveraineté qui n'est que celle de la communauté tout entière, du « peuple tout
entier ». C'est dire qu'en tant que tel, le pouvoir du citoyen est illimité (« not limited
by any border », écrit James Tully), équivalent à celui de la communauté tout entière
bien qu'il n'en détienne qu'une part comme tous les autres ; générant, à la fois pour
son compte et celui de tous, et avec tous, les processus où se définissent et s'activent
à la fois joueurs, règles du jeu, parties et manières de jouer. En d'autres termes, le
citoyen participe comme tel à la constante redéfinition des règles de la pratique des
rapports sociaux, y compris celles de la remise en question de ces règles elles-
mêmes, de leurs références (valeurs), des statuts et des rôles qui leur sont associés.
La citoyenneté démocratique n'est pas seulement l'institution des registres et des
papiers qui la symbolisent et qui commandent l'accès aux pratiques politiques
instituées. Elle est aussi ce qui ne saurait être simplement réglé de part en part parce
qu'il implique la capacité de remettre en question les règles du jeu elles-mêmes. En
ce sens, la liberté individuelle sur laquelle elle se fonde excède toute citoyenneté, ou
encore celle-ci ne se conçoit que comme incluant la possibilité de son refus, de son
abandon, de sa négligence autant que de son activation. En tant que responsabilité
exercée par le citoyen (« office » dit Tully), elle dépend de la décision autonome de
chacun. Autant dire que la citoyenneté démocratique n'a rien de substantiel : elle est
tout entière, comme l'écrit Jurgen Habermas, d'essence procédurale, puisque le
30 INTRODUCTION
consensus sur les décisions « provient en dernière instance d'une procédure
identiquement et également appliquée, reconnue par tous ».
Comme tel, le citoyen participe au pouvoir souverain, source de toute légitimité. Il
faut à ce propos re-mobiliser la conception que nous a léguée Hannah Arendt du
pouvoir immanquablement dédoublé, tel le partage, entre le pouvoir-en-commun
auquel a part le citoyen (sphère de l'égalité) et la domination en laquelle il se
transforme toujours et nécessairement dans la pratique (inégalités). Un pouvoir
partagé, donc, entre un pouvoir partagé et un pouvoir sans partage. « Antérieur » à
tout gouvernement, « le pouvoir, écrit Hannah Arendt, est la condition même qui
peut permettre à un groupe de personnes de penser et d'agir en termes de fins et de
moyens. (...) Il tire sa légitimité du fait initial du rassemblement (...) (Il) correspond
à l'aptitude de l'homme à agir, et à agir de façon concertée. Le pouvoir n'est jamais
une propriété individuelle ; il appartient à un groupe et continue de lui appartenir
aussi longtemps que ce groupe n'est pas divisé » (Arendt 1972: 143-157 ; Ricœur
1991). En d'autres termes, le pouvoir, c'est la polis, la cité entendue non comme
localité physique mais comme « organisation du peuple qui vient de ce que l'on agit
et parle ensemble », et « son espace véritable s'étend entre les hommes qui vivent
ensemble dans ce but... » C'est « l'espace du paraître au sens le plus large » :
l'espace public (Arendt 1961/83 : 223).
« Cette strate du pouvoir caractérisée par la pluralité et la concertation est d'ordinaire
invisible, écrit Paul Ricœur, tant elle est recouverte par les relations de
domination » ; « elle n'est portée au jour que quand elle est sur le point d'être ruinée
et laisse le champ libre à la violence » (Ricœur 1990: 230). À rebours du maître,
mais en accord avec lui néanmoins, il nous semble qu'elle est en fait actualisée en
maints moments de la vie sociale, « portée au jour », au verbe et à l'acte, par les
initiatives, les actions, projets et propos soulevés par les sentiments d'injustice et les
considérations s'y rapportant (cf. l'insistance fort à propos de Judith Shklar sur
l'injustice comme source d'activation de la citoyenneté) : portée à la visibilité, à la
publicité, il vaut mieux dire, à travers le prisme du « en » du « pouvoir » comme de
tout ce qui est « en commun », l'être d'une communauté, par exemple. Avec Jean-
Luc Nancy, dans cet « en » qui est l'« avec » de tout « commun », il nous faut bien
reconnaître un « espace sans toute-puissance et sans toute-présence », peuplé de
« forces qui s'affrontent » et de « présences qui s'écartent » (Jean-Luc Nancy 2001 :
18). Dans la pratique, tout « partage » existentiel auquel nous pouvons penser, du
sens et du monde, de la langue et de la culture, de la foi ou de la passion, des droits et
des autres valeurs, atteste un « tout » présumé former une unité indivise, donné sans
partage tout entier à chacun — mais c'est pour immanquablement, inexorablement,
attester la dissolution immédiate de cette unité et de cette totalité, sa dissémination
ou sa dispersion, sa perte incontrôlable dans un pluriel défiant et déjouant tous les
comptes avant même qu'on les ait entamés.
31 INTRODUCTION
Telle quelle, la citoyenneté s'avère radicalement différente de la nationalité, laquelle
relèverait plutôt du registre de la domination, c'est-à-dire des rapports institués de
différence et d'inégalité (la nationalité suppose par définition des frontières, de
territoire et d'appartenance groupale, et des conditions d'accès). Elle ne tire son
effectivité d'aucune substance préexistante et sa communauté ne se déduit pas d'un
collectif qui la précède, fût-il celui des membres de ladite nation. La citoyenneté est
néanmoins souvent confondue dans la pratique avec la nationalité (mais non sans
former alors une réalité duplice), même si elle n'exige le partage d'aucune
homogénéité préalable, telle que celle supposée donnée par « le sang » ou la
« culture ». Sans doute même peut-on dire que l'Afrique du Sud post-apartheid
présente un cas historique exemplaire de la façon dont, selon la formule de
Habermas, « la manière dont l'identité nationale détermine la citoyenneté peut être
en fait renversée » pour donner lieu à « une nation de citoyens », tirant son identité
« de la praxis de ses citoyens » (Habermas 1996).
Il s'en faut de beaucoup que ce fût là le dernier mot sur cette question. Ce n'est
certainement pas par hasard qu'en dépit de leur distinction théorique, nationalité et
citoyenneté ont partie liée : le fait est qu'il est impossible d'imaginer la communauté
politique des citoyens comme une réalité ouverte au point d'en être indistincte et
flottante : ladite « communauté nationale » lui donne la substance qui lui manque, à
travers laquelle elle interagit avec la multiplicité des appartenances groupales ou
catégorielles (Schnapper 1998, Walzer 1997).
« COMMUNAUTÉ »
C'est ici l'occasion de préciser l'usage que nous faisons du terme de
« communauté ». Dans l'ensemble, nous l'utilisons à l'instar des Sud-Africains eux-
mêmes dans leur usage social spontané, multiple, omniprésent, chargé de
connotations positives mais banalisé. Servant à désigner toute espèce de collectivité
formée en référence à un territoire, à un espace de vie, support d'un être-en-commun
et d'un vivre-ensemble, et/ou en référence à une appartenance « raciale », ethnique,
religieuse, de classe ou autre, le terme est l'objet d'une telle inflation qu'il en perd
toute signification précise, à moins de qualification'''. Par exemple, un groupe
rassemblé par des facteurs externes, tels les clients d'un shelter, les résidants d'un
immeuble ou les habitants d'un quartier, devient une « communauté » par le simple
fait d'être désigné ainsi. Une communauté, ça s'éprouve dans l'échange et ça se
« performe » — ça s'énonce et ça s'institue en s'énonçant.
Dans l'usage public français, il en va tout autrement, comme on le sait : la
« communauté » y est chargée de significations essentialistes et donc aisément
susceptible d'un usage de type « raciste », c'est-à-dire faisant d'une identité
commune d'un groupe ou d'une catégorie le déterminant suffisant de l'identité
individuelle. Dans la « communauté », le contingent de l'être-ensemble est subsumé
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