//img.uscri.be/pth/236a7ec182aa2fe85549247d171981bb3ebc3fcb
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Crises et turbulences du commerce international

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 177
EAN13 : 9782296311138
Signaler un abus

CRISES ET TURBULENCES DU COMMERCE INTERNATIONAL

Collection « Logiques économiques dirigée par Gérard Duthil

»

A. WILMOTS

CRISES ET TURBULENCES DU COMMERCE INTERNATIONAL

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATTAN,

1995

ISBN: 2-7384-3782-6

Collection "Logiques Economiques" Dirigée par Gérard Duthil
DJELLAL Faridah, Changement technique et conseil en technologie de l'information. DUMEZ Hervé et JEUNEMAITRE Alain, Diriger l'économie: l'Etat des prix en France (1936-1986). DU TERTRE Christian, Technologie, flexibilité, emploi: une approche sectorielle du post-taylorisme. DUTHIL Gérard, Les entreprises face à l'encadrement du crédit. DUTHIL Gérard, Les politiques salariales en France, 1960-1992. GROU Pierre, Les multinationales socialistes. GUILHON Bernard, Les dimensions actuelles du phénomène technologique. JANY -CA TRICE Florence, Les services aux entreprises dans la problématique du développement. JULIEN P.-A., LEO P. -Y., PHILIPPE 1. (eds), PME et grands marchés. PME québécoises et françaises face à l'ALENA et au Marché unique. LE BOLLOC'H-PUGES Chantal, La politique industrielle française dans l'électronique. MAHIEU François-Régis, Les fondements de la crise économique en Afrique. MARCO Luc, La montée des faillites en France. MA YOUKOU Célestin, Le système des tontines en Afrique. Un système bancaire informel. MIGNOT -LEFEBVRE Yvonne, LEFEBVRE Michel, La société combinatoire. Réseaux et pouvoir dans une économie en mutation. PINARDON François, La rentabilité, une affaire de points de vue. V ATIN François, L'industrie du lait. Essai d'histoire économique. WILLARD Claude-Jacques, Aspects actuels de l'économie quantitative. ZARIHAN Philippe, PALLOIS Christian, La société post-économique : esquisse d'une société alternative. ZARIHAN Philippe, La nouvelle productivité.

Introduction Le commerce international géré
Une approche réaliste des échanges internationaux?

En adoptant le concept du « Commerce international géré », les États-Unis montrent à quel point pour eux la controverse « libre-échange »/« protectionnisme» est quelque peu dépassée même s'ils invoquent parfois Ie libre-échange pour des raisons de relations publiques. Du chef des conseillers économiques du président américain, Laura Tyson, au ministre du Travail l'économiste de Harvard, Robert Reich, en passant par le responsable des négociations commerciales Mickey Kantor, tous sont d'actifs partisans d'une politique commerciale qui rencontre les intérêts immédiats de leur pays, qu'elle corresponde ou non au libre-échange. Seule la première puissance économique mondiale pouvait sans encourir l'opprobre de la communauté internationale reconnaître d'une manière aussi claire qu'elle n'a pas vraiment l'intention de respecter le dogme de la répartition rationnelle internationale du travail prônée par RICARDO et auquell' on rend hommage du moins depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La franche reconnaissance que les nations sont contraintes de gérer leur commerce extérieur en fonction d'impératifs intérieurs incite à rechercher en priorité des solutions bilatérales, ou de groupe à groupe, sans négliger pour autant d'encadrer de telles solutions une fois qu'elles ont été trouvées, dans des accords aussi universels que possible permettant, à 7

défaut de la sanction, de renforcer le déshonneur qui accable le délinquant. La pratique du commerce international géré relativise l'importance des négociations multilatérales sur les échanges et, en conséquence, minimise les déceptions que provoquent les difficultés pour les faire aboutir. C'est une des conclusions qu'aujourd'hui l'on peut tirer des quatre tentatives infructueuses pour arriver en décembre 1993 à un accord de libéralisation universelle du commerce clôturant les négociations dites de l'Uruguay Round. Depuis le premier échec, celui de la conférence de Bruxelles de décembre 1990, l'on en est venu à admettre qu'avant de propulser sur la scène internationale les grandes discordances sur le commerce qui sont avant tout de nature sectorielle il faut qu'il y ait une ébauche de solution entre principaux intéressés, d'autant plus indispensable que les nations ont une myriade d'intérêts divergents. De ce fait elles sont alternativement alliées et adversaires, et doivent changer de camp selon la nature des divers litiges dans lesquels elles sont'impliquées, la négociation multilatérale devenant l'arène où s'échangent les ultimes concessions mais en finale seulement c'est-à-dire bien après que le bilatéral a déblayé le chemin. Dans une certaine mesure la mise en place de l'Organisation Mondiale du Commerce COMe) ne fut possible que grâce à la conclusion d'accords entre les grands groupes économiques et son efficacité future est plus que jamais conditionnée par eux. L'approche du commerce international géré n'exclut certes pas l'existence d'un cadre de discussions, GAIT avant ou OMC aujourd'hui, où tous se retrouvent. Par contre elle incite à la prudence quant à la possibilité qu'aura l'ORGANISATION MONDIALE DU COMMERCE qui a vu le jour en 1995 de régler les conflits des échanges commerciaux. Que les États-Unis ne soient pas enthousiastes pour cette nouvelle institution se comprend. Efficace, son action irait à l'encontre de la tradition américaine de défense unilatérale de ses intérêts. C'est précisément la raison pour laquelle la plupart des autres nations développées et du tiersmonde y sont favorables. Toutefois, le souhait de résoudre les conflits économiques au niveau le plus élevé et les pouvoirs 8

conférés à l'ORGANISATION MONDIALE DU COMMERCE ne lui donnent pas ipso facto à la fois la capacité de les trancher et de faire appliquer ses décisions. Elle est affectée des faiblesses qui sont inhérentes au fonctionnement des institutions de la coopération internationale quelles que soient les prérogatives dont on les a dotées. Même cette quintessence du pouvoir mondial, le Conseil de sécurité des Nations unies en souffre et pourtant ses décisions ne dépendent pratiquement que de cinq grandes nations. Imagine-t-on aujourd'hui l'installation, à l'image de cette création d'il y a cinquante ans, d'un super-conseil du commerce mondial où quelques puissantes nations auraient droit de veto? L'alternative, confier la solution de divergences commerciales internationales à un aréopage d'une bonne centaine d'États membres, de ses comités et sous-comités et/ou à un secrétariat qui en est l'émanation, accentuera la dichotomie entre l'hypocrisie qui caractérise beaucoup de résolutions inodores et incolores émises pour satisfaire tout un chacun et l'active défense d'intérêts matériels immédiats que poursuivent inévitablement les puissances influentes. L'inéluctable nécessité du commerce international géré, en attendant bien sûr le monde meilleur de la libre circulation généralisée des biens et services, émane avant tout du constat que les quelques grands ensembles économiques de notre univers sont comparables à des satellites qui tournent sur des orbites différentes. Essayer de les faire circuler sur le même tracé, comme l'ambitionnent les inconditionnels du libreéchange, est utopique sinon dangereux. Tout le monde sait mais il est bon de le répéter car on place trop d'espoirs dans le changement que le Japon vit économiquement selon un système de valeurs librement accepté par ses nationaux, qui ne relève en rien d'une réglementation quelconque. Il est néanmoins totalement divergent de celui qui inspire les autres nations. Accuser les politiques nippons de ne pas en faire assez ne sert finalement pas à grand-chose puisque les obstacles ne sont que rarement d'ordre réglementaire ou législatif, d'autant que ce n'est un secret pour personne que ces hommes politiques nippons sont beaucoup moins influents que ne le sont leurs 9

alter ego occidentaux. Dans l'empire du Soleil Levant le pouvoir et les moyens sont aux mains des industriels et de bureaucrates inamovibles. L'entente tacite entre grandes sociétés nationales est telle qu'elle freine toute pénétration industrielle extérieure qui n'est que le tiers (5,9 %) de ce " qu'elle est en Europe (13,7 % en France,15,4 % en Allemagne, 17,7 % au Royaume-Uni et (15,37 %) aux États-Unis I. L'épithète de système mafioso que les Américains exaspérés utilisent parfois ne change rien à la réalité que l'économie japonaise est une forteresse quasi impénétrable. Les entreprises se contrôlant par des participations croisées, à raison de 77 % de leur capital, elles ont développé un « esprit de famille» très fort. Une modification de comportement est plus improbable que jamais, regrettent les observateurs occidentaux en se référant aux déclarations émanant de Tokyo où l'on est fermement décidé à ne plus se soumettre aux pressions extérieures comme par le passé. Sentiment qui se traduit par le succès national de l'ouvrage Un Japon qui sait dire non de Shintaro Ishira et de Akito Morita patron de SONY, de leurs commentaires: «Pourquoi faudrait-il changer ce qui nous a si bien réussi? N'est-ce pas aux autres de s'inspirer de notre système de valeurs? ». Toutes aussi différentes sont les orbites « économiques/sociales » tiers-monde et USA/Europe. Les invectives échangées proviennent le plus souvent de l'exaspération que provoquent des concepts de société aux antipodes les uns des autres, qui ne sont qu'en partie seulement la conséquence de différents degrés de développement. Tel est le cas du niveau de protection sociale. Encore une fois le regretter n'y change rien. Vouloir uniformiser ces comportements est à moyen terme voué à l'échec. On le sait. C'est ainsi qu'Arthur Dunkel, ex-patron du GATT, les incluait dans ce que sont par définition les ingrédients de la compétition mondiale qu'il énumérait comme étant: accès aux ressources naturelles et financières, degré de technicité, de formation, avance en matière de recherche et développement, infrastructure, proximité des marchés, taux de
I.
Fred Bergsten et Marcus Noland-US, Japan economic conflict. Institute for International Economics-Washington 1992. 10

change, productivité mais aussi coût global de la maind'œuvre, degré de protection sociale. Le seul résultat des récriminations occidentales sur les conditions de travail dans le tiers-monde, cause de la «concurrence déloyale », est de s'entendre dire non sans raison, par le chef d'État indonésien quand il fut président des I05 nations non alignées. « Comment voulez-vous que nous tenions compte de votre plainte alors que vos subsides par tête de bétail - vrai pour l'Union Européenne, les États-Unis et le Japon - sont supérieurs au revenu par habitant de beaucoup de nos pays! » C'est sans doute parce que les a priori des Américains et des Européens sont aussi proches les uns des autres que les premiers croient plus facile d'influencer ces derniers, de leur faire aussi fréquemment la leçon. Comment résister à l'opportunité qu'offrent ces tiraillements au sein même de cet ensemble européen qui comprend à la fois le deuxième exportateur mondial de produits alimentaires (la France) et l'un des principaux importateurs mondiaux des mêmes produits, à raison de 45 % de ses besoins (le Royaume-Uni). La stratégie du commerce international géré est de confronter sans ambiguïté, sans complexe ces différences fondamentales, reconnaissant que les ensembles économiques tournent sur des orbites différentes. Il en fait une hypothèse de travail qui doit guider la gestion du commerce extérieur. L'argument que toute atteinte au libre-échange a un impact négatif sur l'emploi est quelque peu fallacieux. Répété sempiternellement il finit par gagner une crédibilité (on ne peut s'empêcher de citer le sarcasme: il suffit de répéter une idée fausse 250 000 fois pour qu'elle devienne vraie). Il est invoqué par ceux qui se croient confrontés à un dilemme manichéen, entre le bien, le libre-échange, et le mal, le protectionnisme qu'ils associent favorablement ou défavorablement au niveau de l'emploi. Pour ses tenants, tout ce qui affecte le libreéchange, c'est-à-dire le bien absolu, est donc dangereux. Ils agitent la sanction du chômage qui serait la conséquence logique d'un affaiblissement du commerce extérieur. Selon eux, le protectionnisme, à quelque degré qu'il soit, engendrerait le cercle vicieux des représailles et contre-représailles, calcul qui
Il

est sujet à caution. Il néglige le maintien d'emplois qui résulterait d'un certain degré de protectionnisme. Pour être correcte l'analyse devrait établir la balance entre la perte et le gain d'emplois, tant immédiat qu'à moyenne échéance. Seul un tel bilan permettrait d'apprécier la validité au point de vue de l'emploi d'une politique de commerce international géré qui a inévitablement recours à certaines armes du protectionnisme sélectif. La réalité est que seul un cas par cas sectoriel permet de juger de la validité de la thèse «protectionnisme = chômage ». C'est le raisonnement tenu par Carlos Moore, le patron de l'Institut américain du textile, les États-Unis étant le pays le plus protectionniste au monde dans ce domaine. Il justifiait le refus de Mickey Kantor et de son prédécesseur Carla Hills, patrons du commerce extérieur, de diminuer de 50 % les droits et quotas d'importation de cette branche d'activités réclamés par les autres pays du GAIT, en déclarant: « Diminuer de moitié les droits et quotas éliminerait un million de postes de travail dans le textile et l'habillement. La création d'emplois qui incontestablement résulterait de l'élargissement des exportations d'autres productions américaines compenserait-elle cette perte d'un million de postes de travail dans le textile? Ni Mickey Kantor, ni moi ne le croyons ». S'il faut réfuter le protectionnisme, ce n'est guère pour son impact négatif sur l'emploi, thèse pour le moins sujette à caution. Même son rôle dans la grande crise des années trente fut maintes fois réfuté, l'accusé principal étant les restrictions monétaires employées à contretemps. Maynard Keynes soutenait que la contraction du commerce mondial dans les années trente était la conséquence et non la cause de la crise mondiale. La connotation négative du protectionnisme absolu tient à son identification à la politique d'autarcie. Doctrine contraire aux aspirations de liberté d'aller et venir au-delà des frontières, de bénéficier de ce que le monde fait de mieux en matière de biens et services. S'il fallait agiter le fanion danger, c'est en rappelant que le protectionnisme absolu c'est-à-dire l'autarcie économique fut souvent mis en œuvre par des

régimes dictatoriaux.Ainsi en fut-il de l'économie « vase clos»
indispensable à l'application 12 de la technique du «pré-

financement ». Imaginée par le Dr Hjalmar Schacht, le génie économique et financier du IIIèmeReich (Schacht prit soin de ne pas adhérer au nazisme), elle avait pour but de réactiver l'appareil industriel allemand. Ses objectifs: supprimer le chômage, redresser l'économie furent atteint, avec pour triste conséquence de donner au nazisme les moyens de son épanouissement 2. On pourrait compléter cet exemple par celui de l'Italie fasciste et, dans une moindre mesure, de l'Espagne franquiste. En fait toutes les nations qui disposent d'un appareil économique plus ou moins développé peuvent se permettre l'autarcie, le protectionnisme absolu. Il résoudra certes pas mal de problèmes économiques et sociaux mais à quel prix? C'est précisément pour éviter de verser dans cet extrême - tentation qui serait grande par exemple en cas d'aggravation des problèmes d'emploi - qu'il faut se prémunir contre les thèses des protagonistes de ceux qui œuvrent pour la liberté inconditionnelle de circulation des biens et services. Il n'y a lieu de se ranger ni dans l'un, ni dans l'autre camp. Les États-Unis pratiquent à leur bénéfice et ont même « inventé» une sorte de théorie moyen terme le commerce international géré, tout en demandant aux autres d'adhérer au libre-échange. Cette politique est modeste dans le sens où au lieu d'embrasser les problèmes à l'échelle planétaire, elle prétend les résoudre au cas par cas, par des accords de groupe à groupe, mais en se félicitant si ces accords bilatéraux aboutissent à des ententes universelles. Dans cet ouvrage sont évoqués les points chauds des échanges commerciaux. Ce ne seront pas nécessairement ceux qui émergeront au cours de la prochaine décennie. Quoi qu'on fasse dans le commerce international les solutions, les accords sont précaires, tout est en évolution. Pour cette raison et aussi parce qu'il affecte de plus en plus directement le bien-être matériel de tous, le commerce extérieur ne se déroulera jamais dans un climat de paix, d'où la nécessité de se montrer souple et réaliste dans la recherche de solutions ad hoc. Il faut accepter le monde économique tel qu'il est et non pas tel que l'on souhaiterait qu'il soit et écarter toute
2.
Dr Hjalmar Schacht - traduit de l'allemand par P.-Ch. Gallet, Mémoires d'un magicien, 2 volumes, Amiot-Dumont, Paris, 1954. 13

action qui se réfère à une quelconque dogmatique que ce soit celle du libre-échange ou celle du protectionnisme.

14

,

PREMIERE PARTIE LE CONTEXTE DES RIVALITÉS

Chapitre I
Le libre-échange, le GA TT et l'après-GA TT

Tout comme le mot d'ordre «justice pour tous» est gravé au fronton de la plupart des palais de justice, y compris ceux des plus féroces régimes, «liberté des échanges» est celui qu'affichent, en cette fin de siècle, presque tous les ministères du Commerce et de l'Économie de l'univers, même là où persistent le plus d'empêchements à la circulation des biens et services. Une telle vénération pour ce beau principe est récente; en effet elle n'est de mise que depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Une partie de l'opinion publique est même persuadée que la liberté de commercer n'est qu'une extension naturelle de la liberté individuelle. En revanche ce n'était pas ainsi que l'on voyait les choses il y a un peu plus d'un demi-siècle, entre autres aux États-Unis d'Amérique, ce parangon de la démocratie et de la liberté individuelle. Seul le Royaume-Uni était adepte de cette doctrine mais c'était dans le contexte de son immense privilège de «préférence impériale» qui faisait de l'empire une sorte de super-Marché Commun dirigé de Londres. En énonçant au début du XIXème siècle sa théorie du libreéchange, David Ricardo allait à l'encontre des pratiques protectionnistes des autres nations à l'aube de leur industrialisation. Il n'était certes pas inspiré par des considérations d'éthique mais par la logique des avantages d'une division internationale du travail dans un univers restreint où prévalait le système étalon-or. Chaque nation mettant sur le marché lesbiens et services qu'elle produisait avec le plus d'efficience, toutes y gagneraient. L'équilibre des échanges serait «naturel, » assuré par les variations de la parité des 17

monnaies qui réajusteraient automatiquement les prix intérieurs des biens et services importés et les prix extérieurs de ceux exportés, des sorties d'or en cas de déficit de la balance commerciale entraînant une contraction monétaire interne, la déflation et une baisse des prix. A l'inverse, une balance commerciale excédentaire entraînerait des entrées de métal jaune, une expansion monétaire interne, l'inflation et la hausse des prix. Automatisme du rééquilibrage à la baisse (déflation) ou à la hausse (inflation) des coûts de production, qui dans le premier cas stimulerait les exportations, et dans l'autre cas, les importations. Construction intellectuelle parfaite, rationnelle qui pouvait plus ou moins fonctionner dans un système monétaire-or et relativement indifférent à toutes autres considérations sociales ou politiques. Il faut laisser aux instituts économiques le soin d'analyser comment ce schéma logique préconisé par l'économiste libéral se traduisit dans la réalité. L'on ne peut toutefois s'empêcher de constater qu'en 1990 l'or ayant été démonétisé, ce sont les multiples interventions, manipulations des taux d'intérêts par exemple qui sont déterminantes, du moins à court terme, dans l'établissement des taux de change plutôt que l'efficience relative des appareils de production et des prix de revient. Plus déroutant encore est cet illogisme, du moins apparent, que ce sont précisément les pays à monnaies fortes - Japon, Allemagne et récemment la France - qui accumulent les surplus de balance commerciale et à l'inverse ceux à monnaies moins fortes, livre sterling mais surtout le dollar, dont la baisse de près de moitié depuis les accords de Plaza de 1985 n'a pu empêcher les déficits de balance commerciale de croître. Depuis Ricardo, ce qui affecte la parité des monnaies ce ne sont plus les échanges commerciaux et d'investissements mais les mouvements spéculatifs des capitaux d'une place à l'autre.

La crise mondiale des années 30 et le libre-échange Que le libre-échange n'ait été appliqué qu'avec prudence, sauf au Royaume-Uni, se comprend. L'opprobre qui aujourd'hui revêt le protectionnisme tient à son rôle présumé 18

dans la période de la plus forte décroissance économique de ce siècle, la crise mondiale des années 30. Crise associée à l'adoption en cascade de tarifs douaniers pénalisants, déclenchée dès 1930 lors de l'adoption par le Congrès des États-Unis de la législation protectionniste SMOOT-HAWLEY. Les inconditionnels du libre-échange remarquent: «Non seulement le protectionnisme n'a pas prémuni l'Amérique contre les effets de la crise, mais il les a au contraire accentués ». En vertu de quoi ils lancent un avertissementmenace à tous ceux, gouvernants essentiellement, qui auraient quelques velléités de contrarier la libre circulation des biens et

services: « Souvenez-vous des années 30 ». A l'appui de leur
raisonnement, ils se réfèrent à l'effrayante et fameuse (du moins parmi les économistes) «toile d'araignée» qui symbolise dans l'étude de l'université de Californie «The

Wodd dépression 1929-1939» la contractionannée après année
du commerce mondial (75 nations) qui passa de 3 milliards de dollars-or en 1929, à moins d'un milliard de dollars-or en 1933. Véritable implosion dont la cause principale aurait été l'affolement «protectionniste» des dirigeants confrontés au raz-de-marée du chômage et de la misère à une époque où le SMIG et autres mesures sociales étaient inconnus. Cette thèse est vigoureusement contestée par d'autres théoriciens tout aussi sérieux, entre autres Barry Eichengreen, de l'université de Californie où fut rédigée l'étude précitée sur la crise mondiale. Sans prendre position en faveur ou contre le libre-échange, ils contestent tout simplement la relation de cause a effet entre la mise en place de barrières douanières et la dépression économique. Ils accusent au contraire le laisser-faire monétaire, la contraction de la masse monétaire en circulation consentie par les banques centrales entraînant des baisses de prix de l'ordre de 20 à 40 %, d'où une incapacité de remboursement des dettes, un effondrement du système bancaire, une spirale de baisse des revenus. La diminution du commerce mondial ne serait dès lors qu'un épiphénomène de la crise, la diminution des dépenses de consommation et d'investissement entraînant fatalement un affaissement des achats tant intérieurs qu'extérieurs c'est -à-dire les importations et donc un rétrécissement du commerce mondial. La thèse d'une corrélation fortement positive entre expansion du commerce extérieur et croissance est de nouveau 19

à la mode, l'accroissement des échanges étant cité à tout bout de champ comme propulseur de prospérité. L'étude des fonctionnaires de l'OCDE fréquemment citée en faveur d'un prompt accord de l'Uruguay Round concluait que la libéralisation du commerce entraînerait un accroissement du revenu mondial de 270 milliards/an... Mais, précise-t-elle, dans dix ans, ce qui en matière de prognose économique revient à prédire le temps qu'il fera le 15 avril de l'an 2000. D'autant plus problématique que ces 270 milliards ne correspondent qu'à moins d'un pour cent du PIB mondial alors que la marge d'erreur des estimations statistiques à moyen terme dépasse largement un pour cent. D'où un certain sourire avec lequel cette perspective est accueillie par les spécialistes. Argument opposé, un groupe d'économistes califomiens peu favorable au libre-échange et dont l'objectif était de mobiliser l'opinion contre l'ALENA (traité de libre-échange en Amérique du Nord), calculait que si effectivement le commerce extérieur de leur riche État avait plus que doublé de 1973 à 1992, le salaire réel moyen des Califomiens avait par contre diminué de 18 %. La conclusion? Presque une lapalissade mais la seule que l'on puisse honnêtement tirer de ces évidences. Il faut être prudent quand on attribue avant tout une prospérité accrue à des facteurs exogènes tels que le commerce extérieur.

Le GATT et les États-Unis Ironie de l'histoire, le GATT parfois mis en cause par les États-Unis, lui doit son existence. En se faisant il y a près d'un demi-siècle prophète de la nouvelle morale, de la libre circulation des biens et services, et promoteur du GATT, Washington renonçait à la législation protectionniste Smoot Hawley. Plus jamais cela, disait-on à l'époque. Il faut aussi se souvenir que pour les États-Unis le moment était idéal. Sortis vainqueurs de la guerre, dominant économiquement le monde, ils n'eurent pas à déployer beaucoup d'efforts pour faire partager leur point de vue par les autres. En ces temps-là, ni G5, ni G7, ni Japon, ni tiers-monde, ni Union Européenne à convaincre du bien-fondé de ces nouvelles règles du jeu. 20

Celles-ci n'étaient d'ailleurs d'application qu'aux nations occidentales, et indirectement à leurs colonies, encore une grande partie du globe. Le bloc soviétique était hors du coup, littéralement sur une autre planète. Il eût été insensé d'essayer de les associer ou même de leur reprocher une quelconque inconduite en la matière puisque les lois de la gravitation « économique» ne fonctionnaient pas chez eux de la même manière. Pour veiller à l'application de cette liberté des échanges, le gouvernement des États-Unis voulait même aller plus loin, suggérant à la conférence de La Havane qui se tint peu après la Deuxième Guerre mondiale la création d'une organisation internationale, du type Nations-Unies, l'ITO (International Trade organization). Cette « Onu du commerce» ne vit pas le jour, le sénat américain, où la tendance isolationiste recommençait à l'emporter, ayant refusé d'en ratifier l'existence tout comme d'ailleurs il refusa de ratifier les accords de siège de l'ONU qui séjourne à New York de par la tolérance des autorités fédérales et de la ville de New York. A défaut donc de disposer de l'institution idéale-idée qui se matérialise aujourd'hui par la création de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) - l'on signa un «accord », celui du GA TT (GENERAL AGREEMENT ON TARIFFS AND TRADE (en français AGETEC ACCORD GENERAL SUR LES TARIFS ET LE COMMERCE), doté d'un secrétariat de fonctionnement, domicilié très symboliquement à Genève, où eurent lieu les multiples négociations de paix après 1918. En 1992, 107 pays étaient signataires de cet accord et ils seront 115 un an plus tard. Plusieurs pays dont la Chine n'en firent pas partie et donc les accords signés dans le cadre du GATT ne les engageaient pas. Contrairement à ce que l'on croit, le GATT n'était pas une organisation internationale - du type créé dans le cadre des Nations Unies - mais uniquement un traité, une charte-déclaration solennelle d'adhésion au principe de la liberté des échanges, de non-discrimination, d'élimination progressive des entraves de toutes espèces: subsides, quotas, excluant jusqu'à il y a dix ans des secteurs tels que l'agriculture, le textile. Plus tard après la multiplication des nouveaux états indépendants et en reconnaissance des problèmes particuliers qui affectent leurs économies, il fut décidé qu'ils bénéficieraient d'un assouplissement des règles, le 21

SPG-SYSTÈME DE PRÉFÉRENCES GÉNÉRALISÉES. Un inconvénient à ce geste de solidarité internationale fut la réticence de nations ayant dépassé le stade du sousdéveloppement en Asie et en Amérique latine à renoncer au statut relativement avantageux qu'il confère.

Le GA TT, les « rounds» de négociation Les critiques les plus sévères reconnaissent que les sept grandes réunions de négociations multilatérales chapeautées par le GATT, les « rounds », ont largement contribué à l'explosion du commerce international, la moyenne mondiale des tarifs douaniers tombant de 40 % en 1945 à 5 % en 1990. Ces pas de géant accomplis, il était inévitable que le résidu des droits d'entrée et de douanes devienne de plus en plus irréductible, le noyau dur des intérêts commerciaux des nations. Surtout l'on se rendit compte que la disparition des tarifs fut graduellement compensée par la mise en place d'un filet de mesures protectionnistes beaucoup plus sophistiquées, fruit de l'imagination fertile des fonctionnaires et hommes politiques voulant assurer la survie des différents secteurs de l'économie nationale. Les résultats spectaculaires en matière de baisses tarifaires des premiers « rounds» de négociations, de Genève en 1947, d'Annecy en 1949, de Torquay en 1952, de Genève en 1956, de Dillon en 1960 furent d'autant plus faciles à réaliser que les barrières se situaient à un tel niveau, la plupart datant des années trente, qu'il eût été absurde, avec ou sans le GATT, de les maintenir. Mais surtout c'était le temps où les États-Unis pouvaient peser de tout leur poids pour faire adopter ce qui leur paraissait raisonnable et avantageux pour tous... et, il faut l'admettre, où leur dominance économique et technologique faisaient jouer le libre-échange à leur avantage. Au fur et à mesure que les autres rattrapaient leur retard et qu'augmentait l'influence des pays en voie de développement, brandissant si

nécessaire la menace politique de s'associer au groupe « hors
GATT» (pays communistes) et bénéficiant au sein des Nations Unies des services d'aide au commerce d'une nouvelle institution militante, la CNUCED (CONFÉRENCE DES 22

NATIONS UNIES SUR LE COMMERCE ET LE DÉVELOPPEMENT), les négociations de plus en plus complexes traînèrent en longueur: cinq ans pour le « Kennedy round» de 1962 à 1967 et le «Tokyo round» de 1974 à 1979.Le rapport de force entre les grandes nations marchandes rivales évoluait, tendait même à s'équilibrer, d'où le crescendo des difficultés pour aboutir à un accord, chaque groupe devenu aussi puissant que les autres défendant avec acharnement ses positions. La prolongation de la dernière grande tournante, «l'Uruguay round », commencée en 1986, ne s'est terminée que sept ans plus tard, en décembre 1993.

L'Uruguay Round L'historique des négociations de l'Uruguay Round souligne combien les relations commerciales internationales étaient devenues difficiles, ce qui permet à quelques économistes de conclure que celles de nature multilatérale - c'est-à-dire universelle et non pas régionale - pourraient être les dernières du genre pour assez longtemps. Originellement, les pays entrés en négociation avaient prévu pour décembre 1990 une grande et solennelle finale aux tractations commencées quatre ans plus tôt à Montevideo. Le secrétariat du GATT soumettait un document de cinq cents pages aux représentants de la centaine d'États réunis à Bruxelles. Malheureusement, ce qui aurait dû être la conférence du désarmement des conflits commerciaux internationaux fut le révélateur du sérieux des divergences et de la virulence des oppositions. Plus encore, ce qui frappa les négociateurs fut l'ambiance de pessimisme. Pour la première fois et contrairement au climat des précédentes grandes rencontres économiques, la morosité était devenue la note dominante. Le marathon des séances de nuit de cette fin d'année 1990 dans les froides salles du Palais des congrès de Bruxelles ne fit qu'alimenter le découragement des responsables de l'économie des nations représentées. En bonne place figurait la grandissante opposition entre la politique agricole européenne et celle des USA, chacun ayant mobilisé sa clientèle des autres coins du monde. Seul l'humour britannique 23

-la Grande-Bretagne, étant la nation la moins agricole de la Communauté, était prête à toutes les concessions que devraient surtout consentir ses partenaires communautaires - parvint un moment à détendre l'atmosphère. Voulant dédramatiser la situation, les diplomates anglais eurent un certain succès en comparant ces négociations à celles entre Dieu et Moïse sur les dix commandements. Après deux semaines d'un pénible conciliabule au Sinaï avec le Très-Haut, le prophète soumit au peuple élu plus de trois cents commandements. Furieux de ce fatras, les israélites le renvoyèrent au sommet de la montagne... d'où finalement il revint avec une bonne nouvelle: «J'ai obtenu une réduction de trois cents articles à dix et une mauvaise nouvelle: l'adultère en fait toujours partie ». Chacun comprit, tous les autres petits compromis et accords étaient marginaux, insignifiants par rapport à l'essentiel, le péché mortel, l'adultère, l'agriculture que, dans un excès d'enthousiasme, l'on avait peut-être trop hâtivement et imprudemment incorporé dans l'Uruguay Round alors qu'elle ne figurait pas dans les précédents. Tout aussi extraordinaire fut la bouée de sauvetage lâchée par le secrétaire général du GATT. Pour sortir de l'impasse créée non plus par l'obstacle tarifaire mais par des mesures d'un autre type, Arthur Dunkel émit la suggestion quasirévolutionnaire de remplacer les quotas, subsides et autres mesures protectionnistes par des tarifs douaniers qui seraient ultérieurement, et petit à petit, plus faciles à démanteler que les restrictions non tarifaires. C'est sans doute l'une des ironies de l'histoire économique contemporaine que le responsable de l'exécution du traité signé à La Havane quarante-cinq ans plus tôt dans le but très précis d'abolir les restrictions tarifaires arrive, de guerre lasse, à en suggérer le rétablissement dans certains cas! Pourtant cette proposition de revenir à la case départ était courageuse, réaliste et aux antipodes de la démagogie d'usage. Elle affrontait les réalités économiques du monde d'aujourd'hui où les combats commerciaux entre nations se font de moins en moins à coups de droits de douanes que par la mise en place d'une panoplie de mesures beaucoup plus raffinées. C'est un des principes qui furent retenus dans les accords signés en décembre 1993. Rétrospectivement l'on admet que le pessimisme manifesté au cours de la conférence mondiale de 1990 se justifia puisqu'il fallut attendre décembre 24

1993 pour qu'un accord relativement mal taillé soit paraphé en avril 1994 à Marrakech. Le fait est qu'après une demi-douzaine de «rounds» et quatre décennies de progrès, obtenus de plus en plus difficilement, l'on débouchait non plus sur un tournant mais bien sur une impasse. L'élan d'euphorie optimiste, de mise depuis que ces «rounds» de libéralisation du commerce avaient commencé après la Deuxième Guerre mondiale, était rompu. Peu de spécialistes furent dupes des belles phrases du catéchisme des bien-pensants du libre-échange que les gouvernants ont peut-être hâtivement incorporé dans les dogmes de la rectitude politique à la mode. Les divergences entre la réalité et le contenu des discours des hommes de gouvernement qui lient liberté de circulation des biens et services à la prospérité sont difficilement camouflables. L'intérêt des négociations de l'Uruguay Round c'est d'avoir souligné à quel point la situation que doivent affronter les responsables de l'économie mondiale est kafkaïenne. Les grandes zones économiques -l'UE, le Japon, les USA - sont de telles puissances que les pressions externes ont du mal à les obliger à faire des concessions comme les États-Unis ont pu les obtenir vingt ans plus tôt lors des autres «rounds» de négociations. Non pas que céder soit déshonorant mais toute concession implique de tels sacrifices internes immédiats que pour beaucoup de gouvernements c'est une sorte de hara-kiri politique. En effet à court et parfois à moyen terme le commerce mondial est ce que les spécialistes qualifient de somme zéro, le bénéfice de l'un étant la perte de l'autre, d'où l'impérieuse nécessité d'insister sur les avantages à long terme du libre-échange du moins quand il bénéficie à celui qui l'invoque. Le précédent secrétaire américain au Commerce ayant un sens aigu des relations publiques, affirmait que l'accord, du moins tel qu'il le concevait, aurait pour conséquence un accroissement cumulé du PIB mondial de 5 000 milliards de dollars pendant la décennie qui suivrait sa signature. L'OECD publia opportunément une étude montrant d'une manière plus modeste que les bénéfices seraient de 270 milliards/an... mais au-delà de l'an 2000. La multiplicité des revendications et des intérêts souligne combien il était devenu difficile de concilier les intérêts de chacun. Le chancelier Kohl et Jacques Delors allaient en 1991 à 25