Du cultuel au culturel ?

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Avec la Révolution, les cathédrales et les plus belles de nos églises tels les châteaux, remparts, antiquités... deviennent des Monuments historiques. Immobilisées dans le temps, elles sont condamnées à rester telles qu'elles ont été conçues, ou revues de manière à ce qu'elles puissent traverser les siècles sans être dénaturées ou détruites... Se pose alors la question de l'édifice cultuel et de son avenir puisque celui-ci, décidément vivant, ne peut se concevoir tel un monument, un cliché, témoignage d'un instant de l'histoire de notre pays.
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782336268521
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DU CULTUEL AU CULTUREL?

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-02475-0 978-2-296-02475-5 EAN: 9782296024755

Géraldine COURA y -BAPSOLLE

DU CULTUEL AU CULTUREL?

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«La restauration signifie la destruction la plus complète que puisse souffrir un édifice. Il est impossible, aussi impossible que de ressusciter les morts, de restaurer ce qui ne fut jamais grand ou beau en architecture. Cet art, que seuls peuvent donner les yeux et les bras de l'artisan, ne se peut jamais reconstituer. Une autre époque pourra lui donner une âme, mais ce sera alors un nouvel édifice. »1

1 RUSKIN (J.), Les Sept Lampes de l'architecture, Paris, Les presses d'aujourd'hui, 1980, p.334.

Avant-propos Cet ouvrage a pour finalité de faciliter la compréhension du phénomène qui régit la politique patrimoniale en faveur des églises et cathédrales, de pouvoir analyser comment celles-ci sont passées de bien privé, l'Eglise, à bien public, l'Etat; de voir, dans un contexte d'une région à priori identique aux autres la manière dont a été géré notre patrimoine, étant entendu que les décisions principales dans ce domaine émanaient, quel que soit l'emplacement géographique du monument, de Paris. Le Languedoc-Roussillon, largement mentionné ici, possède alors un privilège certain, celui de posséder un patrimoine considérable qui reste finalement relativement méconnu puisque peu d'études ont été effectuées à son sujet, notamment sur les travaux menés au cours du XIXè siècle. D'autre part, l'étude d'églises urbaines permet d'obtenir des points de vue diversifiés, indépendamment de la politique centrale, puisque chacune des administrations municipales possède sa propre politique patrimoniale et ses propres sociétés savantes. On peut y déceler d'ailleurs au travers de quelques exemples, les décisions et attitudes communes à d'autres villes françaises même si leur culture n'est pas similaire. Cette étude détient également l'avantage de rendre plus clairs les mécanismes qui régissent la formation, la conservation et la restauration d'un patrimoine dans une période où s'élabore le concept de Séparation de l'Eglise et de l'Etat. En effet, celle-ci est le fruit d'une politique, de considérations patrimoniales complexes où chaque intervenant apporte sa part contributive. La première rupture a lieu en 1789 avec la Révolution et la mise à la disposition de la nation des biens du clergé et 9

permet donc d'analyser comment les différents gouvernements ont pu les gérer, les relations entretenues avec l'Eglise et les conséquences patrimoniales qui en découlent. De même, la date de 1914 permet de faire le bilan de la loi à l'aube d'une ère nouvelle. Ainsi, cette analyse se veut dans le même temps, comme un état des lieux, une histoire à la fois patrimoniale et celle des religions et chacun peut alors juger de la justification de la conservation ou de la remise en cause d'une telle loi du point de vue patrimonial. Ici, cependant, sont plus généralement traitées les activités de Viollet-le-Duc, d'abord parce qu'il est très actif dans la région Languedoc-Roussillon mais également parce qu'il est à la fois, théoricien, médiéviste, restaurateur et architecte et qu'il reflète de manière idéale l'état d'esprit qui préside à la restauration des cathédrales et des églises au XIXè siècle ne serait-ce que par les fonctions qu'il occupe: architecte diocésain, architecte spécialisé dans la restauration, inspecteur général des édifices diocésains, architecte des Monuments historiques, par lesquelles il est d'ailleurs amené à intervenir de manière directe ou indirecte sur tous les chantiers de restauration nationaux. Enfin, l'intérêt ne réside pas dans le choix systématique des exemples les plus connus ou les plus spécifiques mais dans ceux qui pourraient s'appliquer à n'importe quel édifice situé sur le territoire national allié à la réaction des contemporains, amenant à son tour à notre propre réflexion. Car, aujourd'hui chacun d'entre nous, la vogue patrimoniale aidant, reconnaît en tant qu'œuvre d'art nos plus belles églises et cathédrales. Qu'on les visite, qu'on vienne y prier ou qu'en tant que catholique fervent, on assiste à la célébration du culte, chacun est sensible à leur majesté, les admire et tente même, pourquoi pas, d'y déceler les traces des divers remaniements des hommes, voire tente d'imaginer les vies auxquelles elles ont assistées, spectatrices bienveillantes, tout au long des siècles. 10

Introduction Jusqu'à la Révolution, le Clergé gère la construction, l'entretien, l'embellissement, la fonctionnalité de ses édifices religieux, les adaptant au cours du temps à la façon de vivre des fidèles, aux courants artistiques, aux nécessités cultuelles. C'est lui qui statue sur chacun des travaux menés suivant les variations des goûts des curés ou des évêques et toujours en fonction des directives de son autorité. Ce sont alors des édifices religieux nés de la religion catholique, adaptés à elle et aux hommes venus y prier. Alors, si les événements se succèdent, les incendies surtout, mais aussi les guerres influant sur leur devenir, les mêmes objectifs cherchent toujours à être atteints et leur conservation est naturellement évidente. En cas de destruction, les affectataires veillent à les reconstruire, à les remodeler selon les critères esthétiques et sociaux de l'époque dans laquelle ils évoluent de manière à ce qu'ils obéissent le plus justement à leur fonctionnalité et à une certaine modernité, mais cherchent toutefois généralement à en conserver la silhouette, le décor et surtout le mobilier le plus symbolique pour permettre aux fidèles de trouver leurs anciens repères. La question reste celle de la conservation de l'identité artistique du monument en lui-même qui n'a pour lui que la sensibilité que son affectataire lui accorde. Celle-ci varie justement et l'exactitude, la préoccupation artistique de la justesse des transformations s'avère relative et dépend des connaissances de cet affectataire comme de ses inclinaisons personnelles sur les règles du décor comme sur les mécanismes qui régissent la structure. Or, avec le temps, les connaissances évoluent, les sources d'intérêt s'orientent progressivement vers d'autres domaines, vers une autre époque, une autre existence qui n'est plus systématiquement 11

en harmonie avec l'ancienne. Les églises et les cathédrales
subissent donc des transfonnations pour s'adapter à ces changements, tandis que les bâtisseurs conçoivent de nouvelles églises dans un style confonne à la demande contemporaine même si pour cela les structures doivent être bouleversées et les décors jugés périmés, disparaître. De la Révolution naît le souci de conservation d'œuvres en ruine, enfouies sous un amalgame de styles, de pensées, d'usages différents, mais témoignant d'un riche passé. Or, il s'agit pour l'homme ici de ce qui lui est le plus cher, sa spiritualité. Toucher à ses symboles, les églises, revient à le marquer profondément et transfonner les repères qu'il s'est créé depuis des générations. En effet, ce que propose le XIXè siècle, c'est un changement radical des mentalités vis à vis de ce qui devient des «monuments », engendrant la création d'une politique, d'une législation destinée à les protéger et à les réparer afin qu'ils puissent continuer à traverser les époques même si pour cela leur destination doit être modifiée. Ainsi, bien que toujours généralement assignés à la fonction religieuse, ils deviennent des édifices publics, appartenant à tous, accessibles pour tous, compréhensibles pour tous, modifiant ainsi les nonnes du sacré. Enfin, l'apprentissage d'un art gothique oublié, la recherche de sa définition comme de sa raison d'être déstabilisent tout un système qui ne peut revenir sur le passé, qui ne peut comprendre une existence médiévale achevée nécessaire pourtant pour assurer son équilibre. Reste donc à remédier à ses maux, à ceux en définitive de toute une société, qui cherche son salut dans la quête de la perfection, vision qui se veut moderne, rationnelle et dans laquelle est élaborée une déontologie du patrimoine. Ce que l'on cherchait à priori à protéger, est par voie de conséquence soumis aux transfonnations les plus diverses, se trouve modifié et perd sa nouvelle destination patrimoniale définie par ce siècle anxieux de protéger ses racines, soucieux de 12

justice et d'égalité, cherchant à trouver dans ses monuments du passé une nouvelle identité pour surmonter les bouleversements de son siècle.

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EDIFICES PUBLICS OU RELIGIEUX ?
Une histoire tourmentée L'iconoclasme révolutionnaire L'année 1789 ouvre pour les catholiques une nouvelle ère. L'Eglise voit ses statuts changés et son organisation est bouleversée par un contexte politique moins favorable. Dès le 2 novembre, en effet, afin de faire face au grave péril fmancier qui menace le pays, la Constituante met ses biens à la disposition de la nation. Les propriétés foncières et mobilières des communautés religieuses sont vendues tandis que les églises paroissiales se trouvent à la charge des pouvoirs publics. Quelques mois plus tard, la Constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790, propose une nouvelle organisation culturelle du pays. Les nouveaux diocèses ont désormais pour cadre les départements qui passent de 134 à 83, soit un évêché par département avec pour conséquence la division des grands diocèses du centre de la France et le regroupement des plus petits dans le Midi. Simultanément, les paroisses trop peu importantes sont supprimées: on en comptait environ 40.000 en 1789, la Constitution Civile en réduit le nombre pour en obtenir désormais qu'une seule pour 6.000 habitants. Ce modelage de la circonscription paroissiale condamne ainsi des milliers d'édifices cultuels, devenus inutiles, et comme de nombreux diocèses sont supprimés, beaucoup de villes perdent la prééminence qu'elles possédaient en tant que sièges des évêchés, entraînant immanquablement des répercussions sur le sort de leurs cathédrales. Dans le Languedoc-Roussillon, par exemple, la ville de Montpellier est choisie comme chef-lieu du département de l'Hérault tandis que Béziers devient seulement celui de la nouvelle 15

circonscription administrative d'un de ses 4 districts. Dans l'Aude, si Carcassonne est nommée chef-lieu du département, Narbonne parvient initialement à conserver le siège épiscopal grâce à l'intervention du député Morin. Dans le Gard, c'est la ville de Nîmes qui obtient la distinction de chef-lieu tandis que les évêchés d'Alès et Uzès sont supprimés. Quant à Perpignan, elle reste chef-lieu du nouveau département des Pyrénées-Orientales. Surtout, après des mois d'anticléricalisme, la Terreur en 1793 impose la fermeture des églises encore destinées au culte, proscrit la religion et ses manifestations. Le Il prairial an III, 30 mai 1795, un arrêté rend même l'obligation d'un serment de soumission aux lois de la République. La politique iconoclaste2 menée par les révolutionnaires vise alors à détruire les anciennes opinions, les idées établies par la monarchie et le clergé pendant les siècles précédents arm de pouvoir imposer plus aisément ses propres convictions politiques et sociales. Elle se matérialise dans la création d'un nouveau calendrier, d'une nouvelle division administrative, dans le changement de certains noms de villes, la destruction des signes du royalisme et de la féodalité et du catholicisme... Les monuments sont particulièrement touchés par ces mesures. Dès le mois d'août 1792, l'Assemblée déclare en effet que « les principes sacrés de la liberté et de l'égalité ne permettent point de laisser plus longtemps sous les yeux du peuple français les monuments élevés à l'orgueil, au préjugé et à la tyrannie. » Le 16 septembre, elle annonce donc que «toutes les statues, bas-reliefs, inscriptions et autres monuments en bronze et en toute autre matière élevés sur les places publiques, temples, jardins, parcs et dépendances,
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On notera à ce propos le colloque international organisé à Clermont-

Ferrand Révolutionfrançaise et vandalisme révolutionnaire, présenté par Simone Bernard-Griffiths, Marie-Claude Hemin et Jean Ehrard, Paris, Universitas, 1992.

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maisons nationales, même dans celles qui étaient réservées à la jouissance du roi, seront enlevées... » Mises en valeur par des dirigeants décidés, ces mesures bénéficient de l'aide des armées révolutionnaires, des municipalités et des sociétés populaires locales qui veillent à leur application faute de pouvoir compter sur les populations qui considèrent le régime établi comme un usurpateur. C'est ainsi que, à l'église Saint-Nazaire de Carcassonne des éléments latéraux des grilles de l'édifice et les couronnements blasonnés sont découpés dès 1792. Le désastre est d'autant plus grand que l'exécution hâtive des décrets, effectuée par des ouvriers et entrepreneurs chargés des «grattages et effacements» salariés et payés à la journée par les administrateurs du district, dépasse les intentions des législateurs et la destruction des armoiries entraîne avec elle celle des sculptures qui les entourent. En raison du contexte révolutionnaire, cette politique iconoclaste est également inévitablement associée à de nombreux actes de vandalisme qui culminent entre 1792 et 1795. La plupart des églises subissent ainsi le pillage et les cloches, vases sacrés, ornements, orgues, sont enlevés, dispersés voire détruits. A Nîmes notamment, les administrateurs du district annoncent que la plupart des monuments antiques, la presque totalité des tableaux des églises, et même les estampes, tableaux et gravures ont été incendiés ou détruits par des particuliers craignant que la fureur révolutionnaire ne les traîne à l'échafaud.3 A Narbonne des actes particulièrement graves se déroulent, perpétrés par des protestants et en particulier par le représentant du peuple Milhaud.4 Les scènes qui se déroulent rappellent celles -deux siècles plutôt- des guerres de
3 Procès verbaux de la commission temporaire des Arts, publiés et annotés par M. Lois Tuetey, Paris, 1918, 2 tomes, 15 décembre 1794.
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Sa maîtresse, Victoire,jouait le rôle de la déesse de la Raison lors des
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cérémonies qui se déroulaient dans l'église Saint-Paul-de-Serge.

religion. En juin 1793, effectivement, dans l'église SaintJust, le tombeau de Philippe le Hardi est profané, les mausolées des archevêques formant la clôture du chœur dépouillés de leurs statues et le gisant de Philippe le Hardi transporté sur une charrette jusqu'au bastion Saint-Côme où est dressé un autel de la patrie. On le brise à coup de barre de fer et les morceaux sont jetés dans un grand feu de joie tandis que dans l'église, on essaye de faire tomber les colonnes du maître-autel en les ébranlant au moyen de câbles.5 Alors que la foule saccage et désacralise les édifices religieux, dévaste et pille nombre d'églises et cathédrales, la Terreur en réinvente les espaces pour célébrer de nouveaux cultes. En effet, elle voit dans ce moyen une solution pour libérer la France de l'emprise «du fanatisme» catholique. Les différents cultes institués sont néanmoins distincts par leurs sources d'inspiration et leur chronologie et se matérialisent par des cérémonies, comme les fêtes de la Raison et de la Liberté qui, en province, sont suivies sur le modèle de la capitale. Ainsi, la Constituante instaure le culte de la Raison qui demeure toutefois hors des villes relativement limité. Culte de substitution, il s'exerce dans la cathédrale voire l'église ornée des objets utiles à la République, qui devient par conséquent le temple de la Raison, le lieu du civisme. Les cérémonies y sont ponctuées par des lectures, des discours et des hymnes à la liberté tandis qu'une femme vêtue à l'antique, pique à la main et bonnet rouge sur la tête pose sur un piédestal et représente la déesse raison. Le Culte de l'Etre Suprême, quant à lui, est décrété par la Convention le 18 floréal de l'an II, 7 mai 1794, à la suite d'un rapport de Maximilien Robespierre « sur les idées religieuses et morales
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NARBONNE (Louis), La cathédrale Saint-Just de Narbonne, Caillard,
1901, p.46I.

Narbonne,

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liées aux principes républicains. »6 Plus tard, le Directoire tente d'imposer la Théophilanthropie dont les croyances de base sont l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Enfm, le culte décadaire, célébré le dixième jour de la semaine, le décadi, est institué par la loi du 23 fructidor an VI, 9 septembre 1798. Ce sont les anciennes cathédrales, par nature les plus importantes représentantes de la religion catholique, qui sont choisies comme temples pour célébrer ces nouveaux cultes. Les cas d'églises affectées à cette distinction sont en effet plus rares et à Béziers si l'église de la Madeleine remplit cette fonction, c'est la cathédrale Saint-Nazaire qui devient le temple de l'Etre Suprême. Il est entendu que semblables destinations ont des répercussions sur la silhouette des édifices. Ainsi, à la cathédrale de Montpellier, lors de la fête du 30 novembre 1793, une décoration cache le maître-autel et les tableaux du chœur sont voilés de draperies. Les seuls à être respectés sont les orgues, servant d'accompagnement, et les grands tableaux du chœur. A partir de mai 1794, les « fidèles» découvrent par ailleurs, tracée au-dessus de la porte du côté de la rue des Carmes, la mention suivante: « le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre Suprême et l'immortalité de l'âme. » Le déploiement des importants cortèges qui prennent part aux fêtes de la Raison oblige également à débarrasser les nefs des églises de tout ce qui pourrait en gêner la circulation: stalles, jubés, clôtures, tombeaux. Quant au chœur, lorsqu'il ne devient pas un promenoir public, il est généralement occupé par une montagne contenant à son sommet l'autel de la patrie portant la statue de la Liberté, montagne autour de laquelle évoluent d'ailleurs les acteurs de la fête civique. A Nîmes, les citoyens Meunier et Chancel
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Selon Robespierre, l'idée de l'Etre Suprême et de l'immortalité de

l'âme avaient l'avantage d'être un rappel continuel de la justice, valeur sociale et républicaine.

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obtiennent même l'autorisation de prendre les pierres provenant des démolitions de la citadelle pour établir quelques constructions dans la cathédrale devenue temple. Les chapelles sont murées et transformées en magasins d'armes, en salles de comités, en buffets pour les repas civiques et à la croisée du transept se dresse la pyramide de l'immortalité entourée des bustes des législateurs républicains tandis que des statues chrétiennes sont travesties afm d'être plus conformes aux idées révolutionnaires. L'entreprise de démolition de Notre-Dame des Tables à Montpellier est significative de cet état d'esprit. En janvier 1794, le représentant du peuple Boisset ordonne la destruction de «cet édifice destiné au fanatisme et à la superstition.» Son emplacement étant central, l'initiative doit officiellement permettre de pourvoir aux besoins de la ville qui manque de places de marché. Les révolutionnaires prévoient également de réutiliser les matériaux pour la construction du temple de la Raison dédié à la Philosophie et à la Vérité projeté sur l'Esplanade et dont Boisset avait fait dresser les plans par Pajou, sculpteur de Paris, et Moulinier, architecte de Montpellier.7 La place du Peyrou rebaptisée « de la Révolution », déjà jonchée de ses propres ruines, voit ainsi s'ajouter les matériaux de l'église. Heureusement, après la démolition de la façade, de la tour de l'horloge puis des voûtes et du grand clocher du côté de I'hôtel de ville, les travaux doivent être rapidement arrêtés sur opposition des propriétaires mitoyens qui craignent que ceux-ci endommagent leurs boutiques et échoppes. De tels exemples se produisent ainsi dans tout le pays mais restent cependant limités. Effectivement, une fois les matériaux les plus précieux et les symboles «outrageant» enlevés, l'attention se détourne généralement d'eux d'autant que la démolition de certaines de leurs parties pourrait
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AM. Montpellier, église Notre-Dame des Tables, M 211. 20

entraîner leur effondrement. Les tours de la cathédrale de Laon sont ainsi sauvées après la constatation que leur démolition aurait menacé la stabilité de l'édifice tandis qu'à Clermont-Ferrand, l'architecte Deval démontre à la municipalité que les matériaux, entassés sur la place et dans les rues avoisinantes après la destruction de la cathédrale, rendraient toute circulation impossible.8 Victimes de leurs usages Un autre péril menace les bâtiments religieux quand ils ne subissent pas les affres des foules et de la politique: leur aliénation. Dès le 2 novembre 1789, en effet, afin de faire face à la grave crise financière qui menace le pays, la Constituante met l'ensemble des biens du clergé à la disposition de la nation. En contre partie, le décret du Il prairial an III, 31 mai 1795, donne aux communes la faculté de se servir des églises non-aliénéess pour l'exercice du culte. Au final, les biens de première origine sont vendus entre janvier 1790 et octobre-novembre 1795, ceux de seconde entre 1794 et 1795, ceux de troisième jusqu'en 1810 quant aux églises paroissiales et aux cathédrales, elles se retrouvent à la charge des pouvoirs publics.9 Ces lois, en faisant passer les propriétés de l'Eglise dans les mains des particuliers, les réduisent à la situation juridique de simples biens fonciers et les mettent à la merci de leurs acquéreurs. En outre, lorsque leur taille est trop imposante, elles sont morcelées entre les différentes parties qui les
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LEaN

(Paul), La vie des monuments français, destruction,

restauration, Paris, Picard, 1951, p.262. 9 Les biens de première origine sont ceux du clergé régulier et séculier, des hôpitaux et des établissements de charité religieux, ceux patrimoniaux des communes; les biens de seconde origine: ceux des émigrés, des prêtres réftactaires, des condamnés par les tribunaux révolutionnaires; les biens de troisième origine, ceux non vendus. 21

constituent, l'église ou la chapelle, le cloître, les jardins, le cimetière,. .. afm de faciliter leur aliénation. C'est le cas notamment en 1793 de l'église de la Major de Narbonne où l'église, le cimetière et les diverses dépendances constituent plusieurs lots, réserve faite des autels, de quelques objets mobiliers et d'une frise en marbre blanc. Par ailleurs, devant des églises désaffectées et par conséquent improductives, les acheteurs doivent résoudre une alternative: les démolir pour en récupérer les matériaux ou les transformer et leur trouver un nouvel usage. A Montpellier, l'église Sainte-Eulalie sert donc d'entrepôt de bois et de distillerie et à Nîmes, l'église Saint-Paul devient, après 1795, d'atelier de menuiserie où l'on fabrique les boiseries de la salle de spectacle. On peut aisément imaginer les bouleversements architecturaux que peuvent entraîner de semblables utilisations. Le phénomène est national: l'abbatiale d'Ourscamps dans l'Oise est victime d'un amateur d'art, Radix de Sainte-Foy qui éventre les voûtes et les murs pour créer une ruine romantique; à Paris, la tour Saint-Jacques est sauvée de justesse pour servir d'observatoire à incendies et la Sainte-Chapelle devient un dépôt d'archives judiciaires. Les œuvres d'art ne sont également pas épargnées telle la tenture de l'Apocalypse à Angers, datée de 1375 qui, disposée sur une estrade, sert de tapis lors de la distribution de prix. 10 Le désastre n'est pas moins considérable quand le propriétaire transforme le bâtiment pour l'habiter. A Narbonne, par exemple, l'église Saint-Sébastien qui faisait partie du couvent des Carmélites est vendue en 1793. Son couvent est divisé en six lots et dans le cloître, les banquettes

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ENAUD (François), «Le mauvais usage des monuments anciens:

essai d'interprétation historique », Les Monuments Historiques de la France, 1979, nOS,p.14. 22

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