Fondements et pratiques de la recherche-action

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Il arrive de plus en plus fréquemment que l'on soit confronté à des situations qui posent des problèmes d'une complexité telle que leur formulation même apparaît au-delà de notre portée. La recherche-action a été inventée pour permettre la survie de systèmes sociaux confrontés à de telles situations. Elle s'est développée depuis un demi-siècle en accumulant les avancées, tant sur le plan théorique, que dans la pratique.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 351
EAN13 : 9782296347519
Nombre de pages : 350
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FONDEMENTS

ET PRATIQUES

DE LA RECHERCHE-ACTION

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Michel BURNIER, Sylvie CÉLÉRIER, Jan SPURK, Des sociologues face à Pierre Naville ou l'archipel des savoirs, 1997. Guy BAJOIT et Emmanuel BELIN (dir.), Contribution à une sociologie du sujet, 1997. Françoise RICHOU, La Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.), genèse d'une jeunesse militante, 1997. Claude TEISSIER, La poste: logique commerciale/logique de service public. La greffe culturelle, 1997. Guido de RIDDER (coordonné par), Les nouvelles frontières de l'intervention sociale, 1997. Jacques LE BOHEC, Les rapports presse-politique. Mise au point d'une

typologie Itidéale", 1997.

Marie-Caroline VANBREMEERSC'H, Sociologie d'une représentation romanesque. Les paysans dans cinq romans balzaciens, 1997. François CARDI, Métamorphose de laformation. Alternance, partenariat, développement local, 1997. Marco GIUGNI, Florence PASSY, Histoires de mobilisation politique en Suisse. De la contestation à l'intégration, 1997. Philippe TROUVÉ, Les agents de maîtrise à l'épreuve de la modernisation industrielle. Essai de sociologie d'un groupe professionnel, 1997. Gilbert VINCENT (rassemblés par), La place des oeuvres et des acteurs religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5780-0

Michel LIU

FONDEMENTS

ET PRATIQUES

DE LA RECHERCHE-ACTION

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques
Montréal (Qc)

- Canada

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TABLE DES MATIÈRES

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13

PREMIÈRE PAR.TIE : ~V()LUTI()~ ET F()~DEMENTS DE LA RE<:HEFt<:HE-A<:TI()~ INTR()DlJ<:TI()~ A LA PREMIÈRE PAR.TIE. <:hapitre 1 : LES ()RlCJINES DE LA RE<:HEFt<:HE-A<:TI()~ 1. L'invention de la recherche-action
par Kurt Lewin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

19

2. Le Tavistock Institute of
Human Relations. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .33

3. La contestation de l'institué dans
l'Analyse Institutionnelle.. .. .. .. . . . . .. . . . .. .. . . . . . . .. .. . . . . . . . .. .35

4. La complémentarité des trois sources
de la recherche-action.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38

Références

du chapitre

1. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39

<:hapitre 2 : LA <:()~STRlJ<:TI()~ DE LA RE<:HEFt<:HE-A<:TI()~ E~ TANT QlJE D~MAR<:HE I. LA CONSTRUCTION EMPIRIQUE DE LA RECHERCHE-ACTION EN TANT QUE DÉMARCHE 1. Le mouvement de Démocratie Industrielle en ~orvège. .42 2. La réflexion critique dans les pays anglophones. . . . . . . . . . . . . . .54 3. L'évolution de la recherche-action en France.. . . . . . .. . . . . .. . . . .60

7

II. LA DÉFINITION DE LA RECHERCHE-ACTION 4. Une nouvelle manière de formuler
les problèmes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69

5. Une nouvelle Inanière de résoudre les
problèmes: la démarche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79

6. La défmition de la recherche-action en tant que démarche. . . .84
Références du chapitre 2 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87

Chapitre 3 : LA REFLEXION SUR LES FONDEMENTS ÉPISTÉMOLOGIQUES DE LA RECHERCHE-ACTION 1. L'émergence d'un questionnement sur les
fondements de la recherche-action. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91

2. Les réflexions sur la place de la recherche-action
au sein des recherches en sciences sociales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92

3. L'interrogation sur la nature des connaissances élaborées par la recherche-action dans
l'Analyse Institutionnelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95

4. La reconnaissance de la nécessité d'une épistémologie nouvelle pour la recherche-action dans le mouvement
norvégien de Démocratie Industrielle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97

5. La recherche-action et la remise en cause du modèle de recherche en sciences sociales.
Références du chapitre

103

3. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 108

Chapitre 4 : LES FONDEMENTS DE LA RECHERCHE-ACTION
Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 111

1. Recherche-action et connaissance scientifique. 2. Les paradigmes et les concepts de base de la
recherche-action.

112

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 116

3. Les différences entre les connaissances des sciences 8

de la nature et celles des sciences

sociales.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 120

4. La nature de la connaissance en sciences sociales. 127 5. Les formes des connaissances dans la recherche-action. . .. 130 6. Un nouveau mode de conception et de réalisation:
la détermination
Références

des spécifications

critiques.

. . . . . . . . . . . . . .. . . . .. 137

du chapitre

4 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 142

DEUXIÈME PARTIE DÉMARCHE ET PRATIQUES DE RECHERCHE-ACTION

C~apitre5 :

~

L'ETUDE DE FAISABILITE ET LA MISE EN PLACE DE LA RECHERCHE-ACTION Introduction: les phases de la recherche-action 1. Les effets d'annonce d'un projet de recherche-action. 2. La structuration progressive du réseau des interlocuteurs 4. illustration par un exemple: l'atelier de
tôlerie-emboutissage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 177

147 148

de la recherche-action. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 156 3. Le déroulement de la phase initiale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 161

5 . La phase d'introduction des chercheurs dans l'entreprise.. 180 6. La dynamique de la phase d'introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. 184 7. La suite des problématiques de la phase d'introduction. . . .. 190 8. Réflexions sur les rôles à assumer par les chercheurs
dans la phase d'introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 193

Références

du chapitre

5

196

Chapitre 6 : LE PILOT AGE DE LA RECHERCHE-ACTION
Introduction.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 199

9

1. Le cadre éthique, l'épistémologie et la spécificité
méthodologique de la recherche-action. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 200

2. Le travail conjoint entre partenaires différents.. . . . . . . . . . . . . .. 209 3. La participation à la définition du changement et la gestion du pouvoir au sein de la recherche-action 215 4. La poursuite de l'objectif dual de recherche et d'action. 219 5. Les attitudes favorisant la réalisation. .. . .. . . . .. . ... 230 6. La phase finale et ses problématiques. 233 7. lllustration à travers un exemple:
l'atelier Références de tôlerie-emboutissage. du chapitre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 239 6. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 253

C~apitre 7 : L'ELABORATION DES CONNAISSANCES AU COURS DE LA RECHERCHE-ACTION . Introduction 255 1. La détermination du sujet de la recherche 256 2. L'expérimentation dans la recherche-action. ... ~".. . . . . . . . . .. 265 . 3. Illustration par un exemple: l'atelier de tôlerie-emboutissage: l'élaboration des connaissances. . . . . . .. 273 4. La validation des résultats de la recherche-action. . . . . . . . . . .. 289 5. L'apport des expérimentations succes~ives 296
6. Les autres activités
Références du chapitre

de recherche..

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 298

7. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 301

Chapitrç 8 : LA THEORISATION ET LA CAPITALISATION DES CONNAISSANCES DANS LA RECHERCHEACTION
Introduction.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 303

1. L'utilisation de concepts déjà établis. 2. L'utilisation de relations établies dans la recherche
des déterminants de l'aliénation.

303 311

. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. 308

3. La mise en évidence de la micro-culture. 10

4. Nature et origine de la micro-culture. 320 5. La formulation de propositions nouvelles concernant le lien entre technologie, organisation et comportements. 323
Références du chapitre 8 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 326

Chapitre 9 : ASPECTS INSTITUTIONNELS DE LA RECHERCHEACTION.
Introduction.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 327

1. Les caractéristiques du travail de recherche-action 2. Les institutions à partir desquelles s'effectuent
des recherche-action.

329

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 334

3. Les caractéristiques d'une institution adaptée à la
réalisation
Références

d'une recherche-action..
du chapitre

. . . .. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. 339

9. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 348

CONCLUSION.
1. Les apports de la recherche-action. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 349

2. La portée de la recherche-action

350

INTRODUCTION GÉNÉRALE
Notre époque se caractérise par de grands contrastes dans ses réalisations et dans les avancées de la connaissance selon les domaines. D'un côté, nous accumulons des succès admirables tels que l'envoi de l'homme sur la lune, le creusement d'un tunnel sous la Manche et les multiples succès du génie génétique; notre connaissance de la matière, celle de l'univers et celle qui concerne le vivant, progresse de manière spectaculaire. D'un autre côté, des problèmes récurrents depuis plusieurs décennies, voire depuis un siècle ou deux, ne sont toujours pas résolus: l'urbanisation, un développement industriel respectueux des hommes et de la nature, l'éducation des nouvelles générations, et tout récemment l'insertion sociale... Ceux qui ont essayé de les résoudre pendant de longues périodes sans y réussir, en anivent à la conclusion que leur formulation de ces problèmes est insuffisante et que leurs outils méthodologiques sont impuissants à les traiter. TIY a plus d'une cinquantaine d'années, des chercheurs ont été confrontés, dans leur existence même, à des problèmes pour lesquels il n'existait pas de méthode de résolution: Kurt Lewin, interdit d'enseignement en Allemagne, voulant étudier les sociétés démocratiques; F. Tosquelles, responsable d'un hospice qui n'était plus ravitaillé; E. Tristet d'autres, confrontés à une désorganisation totale des mines anglaises... Placés dans ces situations de nécessité, ils ont abandonné les contraintes inapplicables des règles méthodologiques qu'on leur avait enseignées, sont sortis de leurs laboratoires et ont emprunté des chemins que n'auraient pas pris des décideurs habitués à agir en situation normale. Ils ont résolu leur problème et découvert de nouvelles voies d'élaboration de connaissances. La rechercheaction est née de ces comportements suscités par des problèmes impossibles à résoudre. Les situations qui ont provoqué la naissance de la rechercheaction ont été également les moteurs de son évolution, elles sont toutes semblables: un chercheur ou une équipe de recherche se 13

trouvent dans une situation qui pose des problèmes insolubles selon les méthodes canoniques et passent outre... L'expérience s'étant renouvelée plusieurs fois, les chercheurs ont été amenés à s'interroger sur la pertinence de méthodes qu'ils avaient héritées de leurs maîtres. Ils se sont aperçus alors que ces méthodes avaient été conçues pour des situations différentes de celles qu'ils étudiaient. Ainsi, les méthodes utilisées dans les sciences de l'homme ont été élaborées pour étudier des objets inertes et elles sont appliquées sans modification majeure à l'étude de situations impliquant des êtres humains, capables ~e connaissance, autonomes et dotés d'une intériorité que chacun d'eux était seul à connaître. Cette découverte a orienté la recherche-action dans la direction d'une réflexion critique sur les méthodes utilisées dans le domaine des sciences de l'homme et l'a conduite à établir ses fondements. Ce travail n'est pas achevé, il a contribué à situer la recherche-action dans une épistémologie en cours de dévoilement et à affermir sa démarche. Cet ouvrage n'est pas une introduction à la recherche-action, ni une défense et illustration de cette démarche. TImontre, dans sa première partie, le cheminement que ses inventeurs ont suivi pour la construire ainsi que les prises de conscience par lesquelles ils sont passés pour établir ses fondements. La seconde partie de ce livre est consacrée à l'exposé des savoirs nés de la pratique des recherche-action expérimentées depuis un demi siècle. Ces savoirs sont décrits sous la forme d'une démarche, c'est-à-dire d'un mode d'action et d'élaboration des connaissances qui respecte la liberté des personnes concernées, ils sont illustrés à travers l'exemple d'une recherche-action qui est analysée en détail. L'objet de cet ouvrage est de permettre à ceux qui considèrent avec intérêt la recherche-action, de mieux comprendre sa nature, il veut également donner à ceux qui souhaitent participer. à la poursuite de sa construction, les moyens de dépasser les contraintes auxquelles elle se heurte et de contribuer ainsi à l'exploration de ses potentialités. Tandis que nous sommes en train de vivre la troisième révolution scientifique, celle des sciences de l'information et des sciences du 14

I
vivant, nous pouvons pressentir que la portée de la rechercheaction sera probablement de contribuer d'ici plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, à une autre révolution scientifique, celle qui établira les sciences de l'homme comme "l'école où la pensée humaine fait son apprentissage".

I

,

PREMIÈRE

PARTIE

ÉVOLUTION DE

ET FONDEMENTS

LA RECHERCHE-ACTION

~

INTRODUCTION A LA PREMIÈRE PARTIE.
Cette première partie décrit l'évolution de la recherche-action depuis son origine jusqu'aux années 1990. Etant donné l'orientation de cet ouvrage, nous ne retracerons pas l'histoire détaillée de sa diffusion, mais nous décrirons sa construction en tant que démarche et l'élaboration progressive de ses fondements. Nous avons rencontré une difficulté au cours de la réalisation de ce travail. Elle réside dans la défmition de la recherche-action. Celle-ci n'a pas été codifiée et elle ne repose pas non plus sur un consensus parmi les chercheurs. De ce fait, il existe une possibilité de choix entre une conception extensive: Serait recherche-action toute démarche qui modifie un tant soit peu ce qu'elle étudie, cette définition pourrait alors englober presque toutes les recherches et tous les projets réalisés à ce jour; et une conception restreinte, voire partisane: Serait recherche-action ce qui se réalise dans tel courant, dans telle école de pensée. Entre ces extrêmes, nous avons choisi un moyen terme reposant sur deux critères explicites. Nous avons considéré qu'était rechercheaction, toute étude qui se proclamait comme telle, et qui reconnaîtrait à Kurt Lewin l'origine de la formulation de la démarche. Comme toute définition, celle-ci reflète un parti pris, elle laisse probablement de côté d'authentiques recherche-action, et inversement elle peut inclure des formes très lointaines (ou très évoluées ?) de la recherche-action lewinienne. Le critère de dénomination a pour nous l'avantage de "discriminer entre les 'démarches qui se veulent résolument duales, c'est-à-dire celles qui poursuivent à la fois l'étude et la transformation de la réalité étudiée et celles qui ne veulent avoir qu'une seule finalité, qu'elle soit d'action ou "d'étude. La référence à Lewin manifeste la volonté de réaliser par la démarche une recherche fondamentale et de ne pas se contenter d'appliquer des connaissances découvertes ailleurs. C'est là pour nous les deux critères discriminants les plus importants. 19

Cette délimitation autorise la distinction entre deux catégories de recherche-action. La recherche-action associée où la volonté de changement est portée par des membres d'une institution et l'intention de recherche par les membres d'une équipe appartenant à un laboratoire extérieur. La recherche-action interne où la volonté de changement et l'intention de recherche appartiennent à une même équipe au sein d'une institution unique. On rencontre plus particulièrement la recherche-action interne dans des domaines tels que: l'éducation, la médecine clinique, le soin infirmier, le travail social, les transferts de technologie. Deux traits caractérisent ces domaines, d'une part les projets sont complexes et n'ont pas donné lieu à l'élaboration d'un corpus de connaissances accumulées, d'autre part les personnels et les institutions ne disposent pas de méthodes éprouvées pour mener à bien leurs activités et souhaitent faire avancer leurs pratiques professionnelles par l'exercice de la recherche fondamentale. Notre ouvrage étudie principalement la première catégorie, mais ses résultats s'appliquent aussi à la seconde. Par contre, la délimitation retenue exclut d'autres catégories, notamment celles où la finalité poursuivie consiste à apprendre à des acteurs ayant réalisé des innovations sociales importantes, à expliciter les savoirs implicites qu'ils ont utilisés, afin de pouvoir les transmettre à d'autres et les recueillir dans le corpus des connaissances scientifiques. TI ne s'agit pas d'un manque d'intérêt de notre part, car nous savons qu'il y a là des sources de connaissances extrêmement intéressantes, mais cette démarche est très différente de celle que nous exposons car elle s'appuie sur une réflexion portant sur une action déjà accomplie, tandis que la recherche-action lewinienne repose sur le déroulement simultané de ces deux activités. Nous renvoyons donc le lecteur intéressé par cette "recherche sur l'action" aux ouvrages de H. Desroches.

20

Chapitre 1 : LES ORIGINES DE LA RECHERCHE-ACTION
On constate souvent qu'une invention surgit en plusieurs endroits à la fois quasi simultanément, la RA n'échappe pas à cette règle. Ainsi entre les années 1940 et 1945, alors que K. Lewin inventait aux Etats Unis la recherche-action et ses exigences, apparaissaient, à la Tavistock Clinic de Londres, les premières évolutions qui conduisirent à la recherche-action participative, tandis qu'à l'asile de Saint-Alban en France, F. Tosquelles prenait les décisions qui constituèrent la première expérience de psychothérapie institutionnelle, expérience qui sera plus tard reconnue comme étant une intervention de la famille des recherche-action. TIest intéressant de noter que ces trois origines apparaissent dans des situations qui présentent un certain nombre de traits similaires. Ainsi, Lewin fuit le nazisme en 1933, émigre aux Etats-Unis et, parce qu'il adhère profondément à l'idéal démocratique, réoriente ses recherches vers l'étude des phénomènes sociaux de grande ampleur afni de comprendre la montée du fascisme. Cela l'amènera à quitter ses recherches de laboratoire et à déterminer des méthodes de terrain appropriées à. l'étude de ces phénomènes. Il cherchera dans un premier temps à comprendre la dynamique des groupes restreints, puis analysera les facteurs influençant la productivité dans les ateliers reconvertis à la production d'armement et examinera les problèmes posés par le changement des habitudes alimentaires afin d'utiliser au mieux la nourriture disponible. Toutes ces activités l'amèneront à définir la recherche-action, mais il mourra avant d'avoir pu en réaliser une. L'orientation de la Tavistock Clinic vers la recherche-action remonte aux années de la seconde guerre mondiale au moment où Rees (1) fonde une équipe interdisciplinaire en psychiatrie 21

sociale dans l'armée britannique dont l'un des membres sera Bion. Ce dernier, pressé par les circonstances d'admettre plus de patients dans ses services de psychothérapie, aura l'idée de traiter ses malades en groupe (2). Cette sensibilité au "groupe restreint", qu'il partage avec ses collègues, amènera cette équipe interdisciplinaire à réaliser de nombreux programmes expérimentaux concernant la sélection du personnel, le traitement des personnes atteintes de névroses de guerre et la réadaptation des prisonniers. Ces travaux seront à la base de la formation du Tavistock Institute of Human Relations, dont les membres s'efforceront d'utiliser les sciences de l'homme, pour répondre à des problèmes sociaux considérés comme distincts des problèmes individuels. Le Tavistock Institute réalisera la première recherche-action au début des années 1950. F. Tosquelles dirige l'asile de Saint-Alban en Lozère lorsqu'en 1941 son hôpital n'est plus ravitaillé. Contrairement à certains de ses collègues qui laissèrent leurs malades mourir de faim, il les envoie travailler chez les paysans en échange de nourriture. TI constate alors non seulement que ses pensionnaires se portent mieux mais que le fonctionnement institutionnel de l'asile est radicalement transformé. Pendant les vingt-cinq ans qui suivront, les principes d'une psychiatrie ouverte, de l'insertion des malades dans l'environnement, seront mis en pratique. Cette expérience sera à l'origine du mouvement de l'Analyse Institutionnelle qui adoptera la recherche-action lewinienne comme démarche de recherche. Dans chaque cas, des chercheurs placés dans un contexte de changement radical de leur conditions de vie, sont confrontés à un problème ayant pour eux, des enjeux très élevés. Ne disposant pas de solution connue, ils utilisent leurs savoirs pour inventer des cheminements en vue de résoudre leur problème et s'aperçoivent après un certain temps que la mise en oeuvre de ces actions leur a ouvert des perspectives inattendues et leur a permis d'élaborer de nouvelles connaissances. 22

1. L'INVENTION KURT LEWIN

DE LA RECHERCHE-ACTION

PAR

Kurt Lewin est considéré comme l'inventeur de la rechercheaction. Cela n'est pas dû au seul fait qu'il a été le premier à utiliser le terme d'action-research , mais à cause de ses orientations épistémologiques et méthodologiques qui l'ont conduit à définir et à exercer une pratique nouvelle de recherche. Ses orientations sont la volonté d'étudier la dynamique sociale sans crainte de sa complexité et l'expérimentation dans la vie réelle.

1.1. La prise en compte de la complexité sociale
Lorsqu'il commence ses études de "psychologie sociale" aux Etats-Unis, Kurt Lewin découvre que dans le champ social, les facteurs explicatifs pertinents d'un fait social simple, tel que par exemple une relation interindividuelle, peuvent être situés dans des ensembles sociaux de grande taille. "La manière avec laquelle un agent de maîtrise traite ses ouvriers peut être déterminée par un conflit entre le syndicat ouvrier et la direction à un tel degré qu'aucune action de formation de l'agent de maîtrise ne pourra affecter les relations entre le contremaître et l'ouvrier. Dans ce cas, un changement dans les relations entre syndicat et encadrement sera un préalable pour tout changement significatif dans le comportement du contremaître. Un tel exemple montre clairement que la taille de l'unité sociale qui doit être envisagée pour des solutions théoriques ou pratiques d'un problème social n'est pas un choix arbitraire laissé à l'initiative du psychosociologue. " (3) TI prend conscience du nombre et de la variété des aspects à prendre en compte pour traiter un fait social relativement simple: "La variété des faits que le psychosociologue doit traiter peut sembler réellement effrayante même pour un esprit scientifique audacieux. Ils comprennent des valeurs (valeurs religieuses et morales), des idéologies (conservatisme ou communisme) ,. le style de vie et le mode de pensée ainsi que les autres faits 23

culturels. Ils comprennent des problèmes sociologiques, par exemple, les problèmes de groupes et de structure de groupes, leur degré de hiérarchisation et leur type d'organisation, ou encore des problèmes tels que la différence entre une communauté urbaine ou rurale, leur rigidité ou leur fluidité, leur degré de différenciation, etc. Ils comprennent aussi des problèmes dits "psychologiques" tels que l'intelligence d'une personne, ses buts et ses peurs, sa personnalité. Ils comprennent encore des faits physiologiques tels que la santé ou la maladie de la personne, sa force physique ou sa faiblesse, la couleur de ses cheveux et de sa peau. Ils comprennent enfin des faits physiques tels que la taille du lieu où une personne ou un groupe se trouve" (4). Animé par la volonté de comprendre, Lewin ne recule pas devant la complexité que représente la prise en compte de ces multiples aspects, mais va s'efforcer de traiter cette complexité. TIs'appuie pour le faire, sur deux notions fondamentales de la Théorie de la Forme (Gestalt) qui constituaient le cadre conceptuel de ses travaux, en Allemagne. Ces deux notions sont celle de "globalité" et celle de "relation dynamique". La notion de globalité postule "que le tout est autre chose et quelque chose de plus que la somme de ses parties. Il constitue donc une réalité au même titre que ses éléments" (5). Cette réalité est perçue par l'esprit humain en tant que forme. Kurt Lewin l'appliquera aux systèmes sociaux et il établira que le groupe est autre chose que la somme des individus qui le composent (6), ce qui n'était pas une évidence à son époque. La notion de relation dynamique signifie qu'une partie dans un tout est autre chose que cette partie isolée ou dans un autre tout, à cause des propriétés qu'elle tient de sa place et de sa fonction dans chacune de ces situations (7), elle conduit Kurt Lewin à définir les "propriétés structurelles" (structural properties). Une propriété structurelle s'illustre à travers l'exemple d'une mélodie que l'on reconnaît même lorsque les sons sont transposés. Elle dépend des relations entre les parties ou les éléments d'un tout, plutôt que des caractéristiques de ces parties 'ou de ces éléments (8). Ces deux notions vont aider Lewin dans l'élaboration progressive d'une nouvelle démarche dont la nécessité se fait 24

sentir dans les recherches qu'il mène sur le terrain. Tout d'abord, l'idée de globalité lui permet d'étudier des unités sociales de tailles de plus en plus grandes, car la Gestalt postule qu'il est possible de saisir une situation globale à travers un nombre limité d'éléments structurels (patterns), plutôt qu'à partir d'une description détaillée de tous ses éléments. La totalité peut être appréhendée par des approximations successives: "Plutôt que de prendre des faits isolés et d'essayer ensuite d'en faire la synthèse, on doit prendre en compte et décrire la situation totale dès le départ. L'approche par la théorie du champ implique dès lors une méthode d'approximation graduelle qui, par réitération, peut conduire à des descriptions de plus en plus spécifiques. Prendre des faits isolés dans une situation peut conduire facilement à une image fausse. Une représentation globale peut et doit être, à l'opposé correcte pour ce qui est essentiel à quelque degré que ce soit de précision." (9) Ce faisant Lewin s'affranchit d'une approche analytique pour rejoindre une approche que L. von Bertalanffy développe en biologie à peu près à la même époque: l'approche systémique. La seconde notion de la Gestalt, la notion de relation dynamique, induit chez Lewin l'idée que la recherche doit procéder par une approche de reconstruction dynamique. Cette approche, cherche à relier les objets suivant la manière dont ils peuvent être produits ou se déduire les uns des autres par transformation. La reconstruction dynamique est une méthode qui permet d'atteindre les propriétés structurelles. Lewin, à propos de son étude .sur l'adolescence, le prouve de la manière suivante: "Je pense qu'il est vain d'espérer relier les différents problèmes de la psychosociologie d'une manière satisfaisante en utilisant des concepts de classification comme celui du système linnéen en botanique. Au contraire, la psychosociologie devra utiliser une approche de reconstruction. Ces constructions n'expriment pas des similarités phénotypiques, mais des propriétés dynamiques. Il est possible de relier d'une manière pertinente une variété de faits qui, d'un point de vue de classification, semblent n'avoir que peu de choses en commun (par exemple, des processus d'apprentissage et d'orientation, des perspectives temporelles, 25

une planification, des problèmes de maturation individuelle, des conflits et des tensions, l'appartenance à un groupe, la marginalité, les changements physiologiques). Ceci peut être accompli en utilisant des constructions qui caractérisent les objets et les événements en terme d'interdépendance, plutôt qu'en termes de similitude ou de différences." (10)

1.2. La nécessité de l'expérimentation dans le domaine social
Une reconstruction dynamique ne peut être validée à travers des observations, elle exige des expérimentations. Lewin assigne au chercheur un rôle d'expérimentateur "qui doit modifier la réalité sociale afin de la connaître". C'est ainsi qu'il dit à propos des études sur le leadership: "Tant que le chercheur se contente de décrire ce qu'est une forme de leadership, il peut être sujet à des critiques stipulant que les catégories qu'il utilise reflètent simplement ses vues subjectives mais ne correspondent pas aux propriétés réelles du phénomène étudié. Si le chercheur met en place des expériences où les formes de leadership varient, il s'appuie sur une définition opérationnelle qui relie le concept ''forme de leadership" à des procédures concrètes qui permettent de créer cette forme de leadership ou à des procédures permettant de tester son existence. On établit la réalité à laqueUese réfère un concept en agissanJ sur eUepluJôt qu'en l'observanJ et cette réalité devient indépendante des éléments subjectifs de classification". (11) Comment réaliser cette expérimentation? Dans certains cas, Lewin pense qu'il est possible de transposer l'étude des phénomènes de grands groupes dans des groupes de plus petite taille : "Si la configuration générale (pattern) du champ total est plus importante que, par exemple, le nombre des individus concernés, il devient possible d'étudier des constellations sociales fondamentales en les transposant dans un groupe de taille appropriée (la psychologie gestalt comprend par transposition un 26

changement qui laisse essentielles inaltérées)..."

les

caractéristiques

structurelles

Cela l'amènera à étudier la dynamique de groupes restreints formés par des étudiants de son Université. Cependant, s'il lui semble possible d'étudier certains problèmes de société dans de petits groupes de laboratoire créés artificiellement, Lewin s'aperçoit vite des limites de cette méthode et cherche à développer des pratiques de recherche qui permettent de faire des expériences réelles dans des groupes "existant naturellement" : "Bien qu'il soit possible d'étudier certains problèmes de société à travers des petits groupes de laboratoire créés pour la durée de l'expérience, nous devons aussi développer des techniques de recherche qui nous permettent de réaliser des expériences réelles dans des groupes sociaux naturels. .Pour moi, l'importance théorique et pratique de ces types d'expériences est de premier ordre. Le fait qu'on ne pourra répondre aux questions fondamentales de la sociologie sans expérimenter au sens strict du terme dans ces groupes, apparaît évident même à ceux qui croient qu'une telle expérimentation ne sera jamais possible" (12)

1.3. La recherche-action

lewinienne

Dès cette époque, en 1943-1944, Lewin a défini l'essentiel de la recherche-action, même s'il ne la dénomme pas encore "actionresearch" ; ce qu'il fera dans des notes manuscrites qui seront publiées en 1947 après sa mort. Dans ces notes, Lewin s'interroge sur les problèmes de "l'action sociale planifiée". TI désigne par ce terme un changement intentionnel qui vise à modifier le comportement d'une unité sociale ou d'une fraction de population, comme par exemple, le changement des habitudes alimentaires qu'il a effectué (13). Pour lui, la difficulté majeure pour mener à bien ce type d'action, réside dans.le diagnostic des situations de départ et dans l'évaluation des progrès vers l'objectif recherché: "Dans un champ qui ne possède pas de repères objectifs, il ne peut y avoir d'apprentissage. Si nous ne pouvons juger si une 27

action nous a menés en avant ou en arrière, si nOL/,Sn'avons pas de critère pour évaluer la relation entre l'effort et la réalisation, rien ne peut nous empêcher de tirer des conclusions fausses et d'encourager des habitudes de mauvais travail." (14)

Afin. d'éviter ces écueils, Lewin propose de mettre en oeuvre une recherche expérimentale qui est liée organiquement à l'action de changement elle-même car elle doit intervenir en temps réel. Aussi, est-il nécessaire pour mener une action sociale efficace que l'étude des effets du changement fasse partie de l'action de changement: "Une manière efficace de diriger l'action sociale présuppose que soient développées des méthodes de recherche qui permettent de déterminer de manière satisfaisante la nature et la position des objectifs sociaux ainsi que la direction et le déplacement qui résultent d'une action donnée. Pour être effectives, ces méthodes doivent être liées à l'organisation de l'action Elles doivent être le système d'information qui relie la partie évaluative de l'organisation à celles qui mettent en oeuvre l'actifJn". C'est dans cette association entre recherche et action que Lewin voit les recherches futures "nécessaires pour l'action sociale" : "C'est un type de recherche-action, une recherche comparative sur les conditions et les effets de différentes formes d'action sociale et une recherche qui mène à l'action sociale. Des recherches qui ne produisent rien d'autre que des livres ne suffisent pas. Cela n'implique en aucune façon que la recherche nécessaire soit moins scientifique ni moins noble que ce qui serait demandé pour la science pure dans le champ des événements sociaux. Je pense que c'est le contraire qui est vrai." Lewin ne fait pas de différence fondamentale entre ce type de recherche et la recherche en laboratoire: "Les expériences sur le terrain ne sont pas fondamentalement différentes des expériences en laboratoire. Une expérience contrairement à Ufl,e simple analyse descriptive essaie d'étudier l'effet des conditions, en mesurant ou en effectuant certains changements dans des situations où ces conditions peuvent être contrôlées suffisamment. ", mais perçoit les difficultés de l'expérimentation 28

en vie "réelle". TIénumère les obstacles que le chercheur devra affronter dans ce nouveau domaine: "11 devra apprendre à comprendre ~omment les aspects scientifiques et les aspects moraux sont frequemment mêlés dans les problèmes et néanmoins proposer des approches scientifiques pour ces problèmes. Il devra regarder avec réalisme les problèmes de pouvoir qui sont la texture même des questions qu'il étudie, sans devenir l'esclave d'intérêts particuliers... Le problème est que nos valeurs, nos objectifs et l'objectivité ne sont nulle part plus intimement mêlés et plus importants que dans la recherche-action. Cette recherche est une recherche d'équipe. Elle demande la coopération des personnes qui mènent l'action et de celles qui enregistrent et mesurent les différents aspects de cette action. On ne pourra jamais donner trop d'importance à l'esprit de coopération et de responsabilité sociale pour la recherche sur les processus dans les groupes. Il est également important, pour moi, que le même esprit de coopération domine les relations entre les institutions qui heureusement, s'engagent dans ce domaine. "

1.4. Les apports et les limites de K. Lewin à la recherche-action
1.4.1. Les apports
Nous avons longuement cité Lewin pour montrer comment la nécessité de la recherche-action naît dans le droit fil de ses préoccupations scientifiques. Celles-ci sont à l'origine de son "invention". En premier lieu, la Gestalt Théorie le prédisposait à .envisager tout phénomène social dans sa globalité, mais il la transférera du domaine psychologique au domaine social. TI se donnera les outils théoriques et les moyens pratiques d'appréhender de .tels ensembles, de les mettre "sous étude" en définissant les propriétés structurelles, le principe de l'approximation graduelle d'un phénomène complexe et la méthode de la reconstruction dynamique. Un second point d'importance est la conviction de Lewin qu'on découvre la réalité sociale en agissant sur elle, plutôt qu'en l'observant et en la
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décrivant. Cette conviction va faire de Lewin le spécialiste de la dynamique et de l'expérimentation sociale. Cette "rage d'expérimenter" va le pousser à étudier les ensembles sociaux dans la vie réelle (in reallife sitting ), lorsqu'ils ne peuvent être transposés dans des groupes de taille réduite observables en laboratoire. Pour Lewin, le terrain ne peut se limiter à être un champ d'observation, il doit être un laboratoire où le chercheur expérimente en agissant sur certains paramètres et en contrôlant les autres. La recherche-action se définit alors clairement ainsi: elle est une expérimentation scientifique conçue dans toute sa rigueur sur les ensembles sociaux de la "vie réelle". Lewin apparaît très nettement à travers ses études, comme celui qui assure la transition entre deux méthodologies: celle de l'expérimentation scientifique en laboratoire et celle de la recherche-action. L'étude que nous avons faite en a tracé le cheminement historique.

1.4.2. Les limites
La position charnière que Lewin occupait entre les deux modes de recherche et sa mort prématurée, vont imposer à la rechercheaction des limites dont elle ne s'affranchira que beaucoup plus tard. Nous en signalons deux, que les avancées ultérieures de la recherche-action mettront plus particulièrement en évidence:

- Le rôle du chercheur.
Lewin assigne au chercheur le rôle classique de l'expérimentateur en laboratoire, même lorsque ce dernier oeuvre dans "la vie réelle", c'est-à-dire dans une entreprise, dans une école ou dans un groupe. Sa conception du terrain, exprimée dans le texte qui suit, apparaît très restrictive: "11est certain que l'expérimentation dans les situations de vie offre des difficultés particulières, telles que la mise en place de groupes de contrôle comparables et le maintien de conditions constantes sur de longues périodes. Le pouvoir et les ressources des institutions de recherche n'ont pas atteint un niveau qui aurait permis la création de grandes usines ou d'organisations de taille nationale à des fins scientifiques. Il paraît dès lors nécessaire d'évoquer certains problèmes méthodologiques..." (15) 30

Le terrain apparaît en effet, comme un pis-aller vis-à-vis du laboratoire et on peut s'interroger sur "la réalité" des usines de grande taille créées à des fins uniques de recherche! Même si, comme nous l'avons montré plus haut, Lewin est conscient des problèmes de pouvoir et des problèmes éthiques, il n'en reste pas moins vrai que pour lui, les exigences de la recherche sont premières et l'emportent sur celles de l'action auxquelles il ne prête pas beaucoup d'attention. On a donc pu lui reprocher des relents de manipulation et un ton quelque peu condescendant lorsqu'il envisage le rôle des non-chercheurs dans la rechercheaction. On peut aussi le taxer de naïveté quant au pouvoir que le chercheur pourra acquérir dans une entreprise lorsqu'il affnme que l'explication des buts scientifiques suffira pour amener les membres du personnel d'une usine à accepter les contraintes de la recherche. En tout cas, dans la conception lewinienne de la rechercheaction, le chercheur ou l'équipe de recherche reste seul maître de la définition de la recherche. Les membres du terrain interviennent au mieux pour accepter les contraintes exigées par la science et au pire pour en limiter le déploiement, dans le cas où ces contraintes sont incompatibles avec le fonctionnement quotidien de l'institution. Lewin n'envisage pas qu'ils puissent participer à la recherche. - La finalité de la recherche-action La recherche-action est pour Lewin une démarche pour acquérir des connaissances scientifiques. fondamentales. TIfaut lui rendre hommage de l'avoir si clairement affirmé. Cependant, dans le même temps, Lewin maintient la méthodologie classique de l'expérimentation des sciences exactes. Dans ce modèle, les hypothèses sont élaborées a priori et le dispositif expérimental correspondant est mis en place pour les vérifier 011les infnmer. On peut regretter que Lewin ait disparu si tôt, car ses notes, publiées à titre posthume, indiquent qu'il était conscient de ces limites et travaillait à les dépasser. On peut ainsi se prendre à rêver sur ce que serait le statut actuel de la recherche-action, si Lewin avec ses exigences méthodologiques et épistémologiques avait pu développer d'autres travaux. 31

L'histoire montrera que l'évolution de la recherche-action ne pourra s'effectuer dans les limites étroites de ce modèle et les successeurs immédiats de Lewin se .heurteront .à des difficultés qu'ils ne surmonteront pas,. pour avoir voulu respecter à la lettre cette règle, car les terrains ne peuvent être assimilés à des dispositifs expérimentaux. En fait, la recherche-action ne se développera pas aux U.S.A. après la disparition de Lewin. Nous pensons que les raisons sont à rechercher dans les limites de la conception lewinienne. Ses successeurs immédiats se sont trouvés devant une exigence qu'ils n'ont pu réaliser: expérimenter dans la vie réelle en maintenant les méthodes et le rôle de l'expérimentateur propres au laboratoire. Un article de Chein, Cook, Harding (16) publié en 1948, fait état de ces difficultés. Devant cette impossibilité, les chercheurs américains choisiront soit la situation de "semi-Iaboratoire" illustrée par le programme d'études de la dynamique des groupes restreints, soit abandonneront la finalité de la recherche fondamentale, pour ne poursuivre qu'un objectif d'action à travers le mouvement Organization Development (O.D.). Ce mouvement concerne la pratique du changement dans les systèmes sociaux comme la recherche-action. Cependant, il s'en distingue par sa problématique. En effet, l'O.D. se définit comme une branche de la recherche appliquée destinée à promouvoir un changement des relations humaines dans les organisations. TI privilégie l'action à travers des modes d'activité qui s'apparentent au conseil et à l'intervention, il n'a aucune prétention à obtenir des résultats en recherche fondamentale. Se~ praticiens se nomment eux-mêmes "agents de changement" et non chercheurs et ils ne se réclament pas explicitement de la recherche-action. Ce n'est qu'à la fin des années 19,,70que des recherche-action seront de nouveau entreprises aux Etats-Unis. Elles auront des caractéristiques différentes, conflffilant ainsi notre point de vue, car lors de cette redécouverte de la recherche-action, les auteurs américains insisteront beaucoup sur l'aspect participatif qu'implique la recherche-action, allant jusqu'à appeler cette nouvelle acception" participative action research" pour l'opposer à la "classical action research" de Lewin.

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2. LE TAVISTOCK INSTITUTE OF HUMAN RELATIONS

2.1. Les caractéristiques Tavistock Institute

de la recherche-action

du

La recherche-action du Tavistock se caractérise par des orientations thérapeutiques, ce qui la sépare de la conception qu'en avait Lewin: "lLl recherche-action vise non seulement à découvrir des faits mais aussi à aider à la transformation de certaines conditions ressenties comme insatisfaisantes par la communauté" (17). Les relations, les rôles, le partage des fonctions entre les chercheurs et les usagers sont très différents de ceux que concevait Lewin. Une des valeurs essentielles que partagent les chercheurs du Tavistock est le souci de proposer une collaboration qui permette à ceux qui sont en situation difficile, de "s'en sortir seuls". Les chercheurs adoptent des rôles d'analystes qui découvrent et clarifient les faits, ils explicitent les relations entre ces faits mais s'abstiennent de proposer des solutions tirées de leur seule expertise. Ils laissent aux membres des organisations étudiées toute autonomie pour que ceux-ci, s'appuyant sur leur connaissance de la situation, leurs expériences passées, inventent et expérimentent des solutions qui améliorent le fonctionnement de leur communauté. Dans cette approche, le chercheur n'est pas l'expérimentateur lewinien, il se présente comme une ressource et une aide. De ce fait, sa relation "au terrain" se transforme. il n'est pas celui qui sollicite l'autorisation de poursuivre une expérience, mais est souvent celui que l'on appelle lorsque l'on a besoin d'aide. Sa relation au commanditaire de l'étude et à la personne qui détient l'autorité dans le terrain change également. il ne tire plus son pouvoir exclusivement de l'un et de l'autre. Ses obligations, ainsi que l'appréciation de son travail, ne relèvent pas uniquement de celui qui l'a introduit, mais deviennent l'affaire de la communauté tout entière, dans la mesure où il est appelé pour résoudre un problème la concernant. Le souci premier du chercheur sera de résoudre les problèmes du terrain; l'impératif de sa recherche viendra en second et pourra à la rigueur être repoussé à la fin d'une période d'engagement intense dans l'action, lorsque le chercheur aura rejoint un poste dans une institution de recherche 33

ou d'enseignement. Nous sommes ici dans une position proche de la recherche médicale: comme chez elle, la recherche est justifiée par le souci de rendre le meilleur service possible dans une situation où les enjeux pour le "patient" sont extrêmement élevés.

2.2. L'évolution de la recherche-action au Tavistock Institute
Entre le début des années 1950 et la fin des aimée 1960, la recherche-action s'épanouira au Tavistock suivant le pragmatisme anglais, sans excès de réflexion, ni méthodologique, ni épistémologique. Cela autorisera une extraordinaire liberté et une étonnante souplesse d'adaptation aux situations rencontrées. Ces recherche-action conduiront à des résultats tant théoriques que pratiques très nombreux, qui sont devenus des classiques en la matière. Les sujets de recherche sont généralement déterminés par un commanditaire (individu, collectivité ou organisme d'Etat), qui perçoit des difficultés dans une situation donnée. Ainsi par exemple, une augmentation importante de l'absentéisme due à des maladies inexplicables chez les mineurs, a déclenché la célèbre étude sur l'organisation du travail dans les mines anglaises ( 18). Mais les chercheurs prennent les difficultés présentées comme un point de départ. Ils découvrent la plupart du temps un problème sous-jacent plus important que le problème pour lequel ils ont été appelés, ce qui leur permet de dépasser les études d'application pour mener des recherches fondamentales. Ainsi, dans l'exemple que nous avons cité, le sujet, qui avait un aspect très limité au départ, a conduit à la définition de nouvelles formes d'organisation du travail et a donné naissance au courant socio-technique. Sur le plan de la méthodologie de la recherche, l'analyse des textes publiés révèle un très grand souci de rigueur et d'objectivité, allié à une extraordinaire souplesse dans les moyens et à une grande inventivité dans les formes. Trist et ses coauteurs n'hésitent pas à écrire:"La plus grande partie de nos interviews a été faite au fond, un certain nombre d'entre elles, individuelles ou de groupes, furent effectuées dans les bureaux. Les mineurs n'étant pas habitués à cette situation, de telles 34

méthodes s'avérèrent improductives. Nous les remplaçâmes par des contacts informels, chez eux, au club, dans les pubs." (19) Contrairement à ce qui s'est passé aux États-Unis, le courant de recherche-action influencé par le Tavistock Institute s'est développé en Europe et a suscité des travaux pratiquement sans interruption jusqu'à la période actuelle. Nous examinerons les principaux d'entre eux au chapitre suivant. On peut reconnaître, dans la continuité de ce développement, un effet. de la liberté qui existe dans la définition de la démarche telle que la pratiquait le Tavistock. Cette liberté a donné à la recherche-action une capacité d'adaptation aux situations et aux cultures nationales. Elle a permis aux chercheurs de mener à bien leurs travaux en inventant des pratiques pour surmonte~ les difficultés rencontrées, ce que ne permettaient pas les exigences trop strictes de Lewin. 3. LA CONTESTATION DE L'INSTITUÉ DANS L'ANALYSE INSTITUTIONNELLE

3.1. Le mouvement de l'analyse institutionnelle
L'Analyse Institutionnelle se définit comme un mouvement qui regroupe une multitude d'écoles de pensée qui sont en pleine évolution telles que: la psychothérapie institutionnelle, l'analyse sociale, la socio-analyse, la pédagogie institutionnelle, la sociopsychanalyse Elle fait remonter son origine aux années 1940, lorsque le docteur Tosquelles (20) "créa" la psychothérapie institutionnelle selon les modalités que nous avons évoquées. Les autres écoles se réfèrent en outre, soit à des influences étrangères, soit à des mouvements nationaux antérieurs: l'analyse sociale reconnaît avoir pris naissance à partir du courant psychosociologique américain et avoir été influencée par le Tavistock Institute surtout à travers les travaux de Bion (21) et de E. Jaques (22). La pédagogie institutionnelle est issue du mouvement Freinet. La référence à la recherche-action qui semble admise par toutes les écoles, mais qui est plus ou moins appuyée suivant le cas, reconnaît la paternité de K. Lewin sur le concept. L'analyse institutionnelle a pour objet d'étude l'institution. Celleci : "un établissement ou une organisation, un lycée ou un 35

dispensaire, un centre de formation... ne doit pas être représentée d'une façon univoque sous l'angle économique et fonctionnel, mais dans sa dimension symbolique et imaginaire" (23). L'institution se défmit alors comme l'organisation des rapports sociaux entre individus ou encore comme l'ensemble des normes qui régissent cette organisation (24). Suivant Castoriadis (25) sa nature n'est pas statique mais dialectique. Elle comprend le niveau de l'institué: l'idéologie, les systèmes de normes, les valeurs établies de socialisation; et celui de l'instituant: le désir, les besoins des acteurs concernés qui demancJ.entde nouvelles normes qui vont bousculer les anciennes. G. Mendel définit ainsi la socio-psychanalyse institutionnelle: La socio-psychanalyse institutionnelle cherche à étudier comment "les gens" dans le cadre de leurs activités quotidiennes pourraient, peuvent réfléchir par eux-mêmes sur les forces qui agissent sur leur personnalité. Que ces forces viennent de l'enfance ou qu'elles viennent de la société. C'est donc essentiellement une méthode de prise de conscience de ces forces par les intéressés eux-mêmes. Et, dans cette perspective, l'Institution nous apparaît comme un lieu très intéressant, privilégié sous certaines conditions, .pour de telles prises de conscience... Un "lieu" qui n'est ni trop vaste ni trop restreint et dont l'unité indéniable nous paraît tenir à ce que, à son niveau, est fabriqué un acte social global... Il nous semble que cette présentation peut s'appliquer au courant dans son ensemble et qu'elle en définit le contenu et la visée. TI est possible de la compléter en signalant que l'institution telle que l'envisagent les tenants de ce mouvement, "ne se donne presque jamais à ['observation immédiate" (26) ; aussi, l'analyse institutionnelle est un travail de "mise à jour de la réalité institutionnelle". Cette mise à jour se réalise à travers des analyseurs. L'analyseur est "un élément qui révèle etfait parler la dichotomie constitutionnelle de l'institution, à savoir la lutte entre les forces instituantes et les forces instituées. Élément qui met à jour le non-dit de l'institution,. élément qui permet d'approcher l'inconscient politique" (27)

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3.2. Les caractéristiques de la recherche-action l'analyse institutionnelle

dans

Le lien avec la recherche-action provient de ce que l'analyse institutionnelle se réalise dans la pratique de l'intervention institutionnelle. Cette dernière se définit comme: "un travail avec des collectifs sociaux déjà constitués dans le champ social de par leur activité propre, dans le champ social, c'est-à-dire dans des institutions, organisations, établissements." (28) Le champ d'étude assigné à la recherche-action dans l'analyse institutionnelle, est certainement le plus vaste de tous ceux que nous avons examinés jusqu'à présent. TI va de l'inconscient individuel au dévoilement des forces politiques régissant une société, en passant par l'ensemble des phénomènes d'organisation et d'institution: "de Freud à Marx", suivant l'expression de certains des membres de ce courant. "ILl visée d'une telle pratique est certes la connaissance des situations étudiées mais plus encore, la dynamique de l'évolution et du changement qui peut en découler. Dans ce contexte disciplinaire où nous nous situons désormais mais sans exclure d'inévitables débordements quand ils nous apparaîtront nécessaires, c'est le concept lewinien de recherche-action qui semble apporter son fondement théorique et sa caution à la pratique de l'intervention. ILl recherche et la pratique traditionnellement dissociées peuvent alors se trouver profitablement réunies. " (29) L'analyse institutionnelle se situe dans le cadre d'une sociologie critique ou d'une contre-sociologie. R. Barbier, qui se réfère souvent à l'action-research lewinienne, présente l'intervention institutionnelle comme une recherche-action radicalisée: "ILl recherche sociale liée à l'action, en se radicalisant s'éloigne de celle de Kurt Lewin, se politise nécessairement en reconnaissant simplement lafonction politique de toute recherche en sciences sociales et cherche à provoquer par l'intervention sur le terrain à la demande d'un système client - qui dépasse les détenteurs .du pouvoir économique et politique - une prise de 37

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