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Habitat et modes de vie des immigrés africains en France

De
272 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296258020
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HABITAT ET MODES DE VIE DES IMMIGRÉS AFRICAINS EN FRANCE

COLLECTION HABITAT ET SocIÉTÉS

Directrice: Nicole Haumont Conseillers: Phi~ippe Boudon. Jean Cuisenier, Alain Marie, Henri Raymond

Les recherches sur l 'habitat se sont multipliées dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, dans les sciences sociales et en architecture, comme dans les sciences pour l'ingénieur. Cet intérêt pour l'habitat est lié à l'augmentation des populations citadines, d'abord dans les pays industrialisés et aujourd'hui dans les pays en développement, à des changements dans la structure des familles, à la montée historique de la privatisation mais aussi aux politiques sociales de l 'habitat et à l'évolution des techniques et des modalités de construction et de conception. On doit attendre de ces recherches qu'elles contribuent à l'élaboration de solutions techniques, sociales et culturelles plus adaptées à la demande des habitants. Une partie importante de travaux réalisés ou en cours reste cependant mal connue, peu diffusée ou dispersée. L'objectif de cette collection est l'édition de recherches sur l'habitat au sens large (logements, équipements, architecture, espaces publics appropriés) et la réédition de textes importants écrits dans les dernières années, en France et à l'étranger, afm de constituer une collection d'ouvrages de référence pour les étudiants, les chercheurs et les professionnels.

Volumes déjà parus:

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Nicole HAUMONTet Marion SEGAUD(sous la direction de), Familles. modes de vie et habitat. 1989. Dan F'ERRAND-BECHMANN (sous la direction de), Pauvre et mal logé. Les enjeux sociaux de l' habitat. 1990. Peter WII1..MOITet Alan MURIE,La paupérisation du logement social. le cas de la Grande-Bretagne et de la France. 1990.

1991 ISBN: 2-7384-1201-7 ISSN: 1152-6062

@ L'Harmattan.

COLLECTION HABITAT ET SocIÉTÉs

GUY BOUDIMBOU

HABITAT ET MODES DE VIE DES IMMIGRÉS AFRICAINS EN FRANCE

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

INTRODUCTION

La crise de l'habitat social (dégradation des immeubles qui ont mal vieilli, départ des catégories moyennes, paupérisation croissante d'une partie des occupants, concentration des familles d'origine étrangère etc.) a mis en évidence deux aspects des mutations qui affectent l'immigration en France: la durée du séjour des travailleurs immigrés et la cohabitation plus ou moins conflictuelle entre les familles françaises et étrangères dans les grands ensembles péri-urbains. Constituée essentiellement d'hommes isolés, l'immigration s'est transformée avec l'arrivée des épouses et des enfants restés au pays, conséquence de nouvelles mesures arrêtées par le gouvernement français en 1974 qui suspendent l'entrée de nouveaux travailleurs étrangers, mais autorisent les regroupements familiaux. Malgré les incitations au retour dans le pays d'origine, on constate que la prime au départ ou «le million.Stoleru» ont produit des résultats inverses de ceux escomptés. Non seulement les intéressés ne repartent pas en masse dans leur pays où les perspectives d'emploi sont nulles, mais ils s'empressent de faire venir leur famille. «Ainsi, conclut 1. Minces, de conjoncturelle, l'immigration est devenue un phénomène structurel et,.de provisoire, elle est devenue pérenne(l»>.Le deuxième phénomène apparent depuis l'entrée des
1. J. Minces, La génération suivante, les enfants de l'immigration, Paris, Aammarion, 1986,p. 102

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étrangers dans les H.L.M. est le changement de perception des Français à l'égard de ces populations qui, comme le remarque A. Touraine, cessent d'être des «travailleurs» pour devenir des «musulmans», ou passent du statut «d'exploités» à celui de «différents» et <<inassimilables(2).>> changement de perception, déjà Ce mentionné par A. Sayad(3),montre que la présence des travailleurs étrangers ne se limite plus seulement au cadre étroit du marché de l'emploi, mais qu'elle pose le problème de la place à assigner à ces populations au sein de la société française. Comme les politiques en faveur des retours s'avèrent être d'une efficacité limitée, l'installation définitive ou durable des familles immigrées en France et les problèmes qu'elle pose suscitent «aujourd'hui un intérêt inquiet qui succède à l'indifférence plus ou moins volontaire antérieure(4).>> Cependant cet intérêt reste encore trop souvent circonscrit à la cohabitation pluri-ethnique dans l'habitat social comme en témoignent la production de plus en plus abondante de la sociologie de l'immigration et, à un autre niveau, les polémiques électorales. Moins riches et moins mobiles que les ménages français, les immigrés sont proponionnellement plus nombreux à se stabiliser dans I'habitat social et à se constituer en population captive de cet habitat. La stabilité favorise des concentrations qui seraient à l'origine des problèmes de cohabitation interethnique et de la crainte de ghettos d'immigrés, crainte qui amène des organismes H.L.M. mais aussi des élus locaux à limiter les attributions des logements sociaux aux candidats d'origine étrangère(s>. uand ils ne sont pas Q filtrés, ces ménages occupent souvent des logements localisés dans les fractions les plus anciennes et les moins attractives du parc social, ce qui permet à la relation habitants immigrés/cités H.L.M. dégradées de fonctionner à la fois comme le signe caractéristique de leur inassimilation et comme la preuve justifiant l'attitude
A. Touraine, Les instruments de l'intégration, «Le Monde» du 19.12.1989. A. Sayad, Les trois âges de l'immigration algérienne en France, Paris, Editions Entente,1989. 4. V. de Rudder, Trois situations de cohabitation pluri-ethnique à Paris, in Espaces et Sociétés, n045, juil. 1984. 5. loP. Levy, Ségrégation et fIlières d'aurlbutions des logements sociaux locatifs, l'exemple d'Aubervilliers, in Espaces et Sociétés, n045,juil. 1984. S. Dupuy, N. Giacobbe, Le jardin secret des attributions, Paris, Plan Construction, 1989. 2

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négative de nombreux voisins français à leur égard. Cette relation est d'une efficacité redoutable dans la mesure où elle parvient à enfermer tous les immigrés dans un groupe homogène et fortement stigmatisé. L'origine ethnique devient une véritable catégorie sociale, caractérisée avant tout par une série de stéréotypes socioculturels dévalorisants pour les uns, <<identité culturelle» pour les autres. Malgré les travaux de la sociologie de l'immigration, notamment les recherches entreprises par V. de Rudder, M. Guillon et I.Taboada-Leonetti, qui montrent la diversité et la complexité des situations observées, cette perception dichotomique (françaisrunmigrés) marque fortement le discours sur la cohabitation interethnique, ce qui évite de voir qu'il s'agit également d'«une ségrégation de classe sociale qui rassemble des «défavorisés» de diverses origines sur un même lieu(6).» ne s'agit pas de nier les difficultés n de cohabitation bien réelles, mais de rappeler que les différences culturelles constamment mises en exergue entre habitants français et immigrés dans l'habitat social occultent des différences tout aussi significatives entre immigrés. Par ailleurs, les différences culturelles apparaissent souvent comme une donnée irréductible que l'on n'éprouve plus le besoin de confronter à une analyse critique. Quelles sont ces différences? Comment se manifestent-elles? Sont-elles toutes génératrices de conflits interethniques? Au demeurant, sont-elles vraiment irréductibles ou s'atténuent-elles dans le temps? Ces questions nous amènent à considérer l'immigration comme un phénomène dynamique caractérisé par des phases de rupture avec le vécu antérieur à l'émigration et d'adaptation à un environnement socio-spatial différent. Ces deux moments (rupture et adaptation) marquent le processus de changement plus ou moins important inhérent à toute immigration et que l'on ne peut appréhender qu'à partir de la connaissance préalable des caractéristiques des sociétés d'origine. C'est la méthode que suggèrent partiellement I.Taboada-Leonetti et F. Levy dans leur travail sur les modes d'insertion des femmes immigrées en France(1).Pour sa part Jacques Barou qui s'est intéressé aux travailleurs nigériens à Lyon considère que cette
6. 1. Minces, op. cil 7. I. Taboada-Leonetti, F. Levy, Femmes et immigrées. L'insertion des femmes immigrées en France, Paris, La Documentation Française, 1978.

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«démarche de type ethnologique» est «la seule façon d'aborder l'étude du vécu des émigrés africains(8)>>.cherche à saisir ce vécu Il et les problèmes que l'immigré rencontre (logement, travail, santé, etc.) «à travers tout le complexe de ses habitudes socio-culturelles qui déterminent (..) sa vision propre du monde qui l'entoure(9).» L'immigré n'est plus perçu comme une simple fOlee de travail, mais comme un être social saisi à partir de son groupe d' appartenance, l'ethnie, au sens relativement étroit où elle désigne un groupement d'individus qui se reconnaissent non seulement une langue et des coutumes communes mais aussi une filiation commune. Outre l'évaluation du rôle des cultures d'origine dans la vie quotidienne de l'immigré, cette démarche présente l'intérêt de montrer, au-delà du statut commun de travailleur immigré et des stéréotypes qui lui sont accolés, la diversité culturelle de ces populations, mais aussi celle des stratégies d'adaptation à l'intérieur d'un même groupe ethnique. En fonction des origines urbaines ou rurales, de la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent au départ du pays, les stratégies d'adaptation et l'aptitude à s'adapter sont différentes. Certains occupent des positions qui expriment un désir manifeste d'assimiler les pratiques de la société d'accueil, alors que d'autres paraissent en retrait en observant des comportements et attitudes qui traduisent leur attachement au pays d'origine. Mais on remarque que «la plupart oscillent sans cesse entre ces deux tendances(loh> que 1. Barou, à propos des travailleurs nigériens, qualifie de «détribalisation» et d' «hyper-tribalisation.» Notre travail sur les Congolais qui ont accédé aux logements sociaux emprunte une démarche comparable en abordant l'habitat des immigrés dans une perspective plus dynamique qui s'appuie sur l'analyse des pratiques de l'habitat et des modèles socio-culturels qui les engendrent. Autrement dit, nous avons cherché à mettre à jour l'articulation entre l'habitat français et les modèles culturels des immigrés congolais à travers leurs pratiques. Pratiques qui débordent l'espace du logement et qui ne sont pas circonscrites à une question spécifique comme celle de la cohabitation interethnique qui, pour nous, n'est pas un problème en soi,
8. 1. Barou, Les
travailleurs

africains en France, Grenoble, PUG, 1978.

9. 1.Barou,op.cil 10. Idem 8

mais un des aspects des relations de sociabilité dont nous percevons la cohérence à partir de l'analyse du système <<pratico-symbolique» de l'habiter. C'est une problématique qui nécessite une approche qui ne se satisfait pas de parlèr des «différences» et du «changement» à partir de présupposés non explicités(ll),mais s'attache à considérer l'habitat et les modèles culturels comme de véritables objets de recherche. Il ne nous suffit pas d'affirmer comme une évidence que les immigrés s'adaptent mal à l'habitat français à cause de leurs différences culturelles, mais d'analyser et de comprendre l'organisation de cet habitat et ce qui fonde les différences. Cette démarche (qui nous ramène constamment au pays d'origine) traduit notre souhait de dépasser la simple observation des faits pour en dégager la signification. Ainsi, des pratiques qui, pour les Français, paraissent absolument incohérentes s'avèrent, à l'analyse, obéir à une certaine logique. Dans une recherche que nous avons menée sur les hauts fonctionnaires congolais locataires des logements anciennement occupés par le personnel colonial français à Brazzaville(12),l nous api parut que les nouveaux habitants effectuaient des transformations qui, toutes, consistaient à agrandir la maison pour répondre aux besoins d'un ménage qui n'est pas composé que des deux conjoints et leurs enfants, mais aussi des parents de la famille étendue. C'est que le modèle de la famille et les exigences de la solidarité attendue de celui qui a réussi socialement se traduisent par I'hébergement permanent au sein du ménage du neveu mal logé chez lui ou du jeune frère sans emploi. La réponse la plus courante de hauts fonctionnaires confrontés à l'hébergement d'un parent consiste à adapter le logement aux besoins de la famille étendue et non l'inverse. Dans I'habitat collectif la transformation des celliers , en chambres à coucher conftrme cette observation. Les hauts fonctionnaires au Congo et les immigrés congolais en France ont en commun l'occupation des logements français conçus pour un type de famille différent du leur. Cependant les uns occupent ces logements dans leur propre pays où le marquage de l'espace par différents groupes sociaux n'est pas perçu en termes
11. I. Taboada-Leonetti, F. Levy: op. cit. 12. G. Boudimbou, Habitat de fonction et modèles culturels à Brazzaville, mémoire de maîtrise de sociologie, Université de Paris X-Nanterre, 1982.

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ethniques et les autres dans le pays d'immigration. Nous nous sommes demandé comment se posait le problème d'occuper un type d'habitat dans une autre culture, au demeurant valorisée, à la différence d 'habiter ce même type d'habitat dans sa propre culture. Est-ce que l'espace bâti contraint les occupants immigrés à changer leurs pratiques spatiales en abandonnant celles acquises dans le pays d'origine? Ou au contraire répondent-ils aux contraintes spécifiques de cet espace en le réorganisant à leur manière? En nous posant la question de savoir comment se manifeste la relation entre un type d'habitat donné et l'ensemble des pratiques engendrées par des modèles culturels différents de ceux pour qui l'habitat a été conçu, nous cherchons à comprendre comment s'opère le processus d'adaptation des Congolais à l'habitat français et à répondre à une autre question qui est celle de savoir si l'espace bâti transforme les modèles culturels d'origine. En nous attachant à l'observation de la vie quotidienne des Congolais et aux moments de rupture de celle-ci pour saisir l'articulation entre l'habitat et les modèles culturels, nous avons été amené à aborder la pratique de l'habitat en termes de modes de vie, concept qui nous semble déterminant dans la mesure où il embrasse des champs divers (logement, pratiques culinaires, cérémonies, etc.) qui permettent de «comprendre un ensemble de phénomènes sociaux(13h> dépassant une approche quelquefois trop en parcellaire de l'habitat des immigrés. L'observation de différentes instances des modes de vie fait apparaître des moments pendant lesquels les pratiques d'origine africaine sont nettement prédominantes et d'autres pendant lesquels elles sont relativement en retrait au profit des pratiques empruntées à la société d'accueil. En fait, nous assistons surtout à des situations où aux comportements et attitudes africains viennent se greffer des éléments de modes de vie européens. «La transition, comme le remarquent si bien I.Taboada-Leonetti et F. Levy, ne se produit pas de manière linéaire, mais souvent à un rythme de désorganisation et de réorganisation propre à chaque secteur social (économique, culturel, politique). Elle n'opère pas non plus par remplacements successifs, le modernisme venant abolir l'ancien; transition et modernité peuvent coe13. M. Maurice, D. Deloménie, Modes de vie et espaces sociaux. Processus d'urbanisation sociale dans deux zones urbaines de Marseille, Mouton, Paris, La Haye, 1978.

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xister, s'opposer ou s'intégrer dans une nouvelle fonne syncrétique(4).» A première vue pourtant, rien n'indique chez les Congolais l'existence d'un mode d'«habiteD>spécifique. Tout, dans leur logement, semble nonnal. Nonnal au sens où cet «habiteD>ne présente aucune apparence atypique, c'est-à-dire que les occupants organisent l'espace de leur logement, a priori, comme les habitants français appartenant à des catégories sociales voisines. Toutes les chambres sont équipées d'un lit. Les femmes ne palabrent pas assises sur des petites banquettes ou sur des nattes étendues à même le sol, mais installées dans des fauteuils ou sur des chaises. Elles mangent autour d'une table, aux côtés des hommes et non à la cuisine avec leurs filles et leurs garçons impubères. Cuisine dans laquelle il est d'ailleurs exclu de faire dormir un visiteur de passage comme cela se pratique encore quelquefois au pays; il est acquis qu'en France c'est une pièce réservée à la conservation et à la confection des aliments. Lits, fauteuils, chaises et tables achetés chez Conforama ou chez But sont disposés de façon plus ou moins confonne à l'image que diffusent en France les catalogues abondamment distribués dans les boîtes aux lettres. Ces constatations peuvent laisser croire un peu hâtivement que nous pouvons parler d'une réelle adaptation des Congolais à l'habitat français. Ce d'autant plus que le discours relatif à l'organisation de l'espace est très porté sur la modernité. La recherche a montré que pour parler d'adaptation il ne suffisait pas de constater que le mobilier équipant le séjour était semblable à celui que l'on trouve dans une famille française résidant dans le même type d'habitat. Fallait-il encore être sûr que le système pratico-symbolique de l' «habiteD>était identique. Ce qui a davantage renforcé l'intérêt que nous portons à la connaissance des modèles culturels d'origine. Prenons l'exemple du balcon qui sert surtout de dépotoir. Pour les Congolais c'est un espace rejeté à l'extérieur du logement et qui fonctionne comme la me dans leur pays. De même la ségrégation sexuelle de l'espace, constante chez les Congolais, n'acquiert toute sa signification que si on l'analyse dans le cadre des structures de la parenté. Elle est étroitement liée aux règles matrimoniales qui se caractérisent par l'exogamie,
14. I. Taboada-Leonetti. F. Levy, op. cil

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c'est-à-dire l'interdiction entre deux membres d'un même lignage ou/et d'un même clan d'être conjoints car ils sont descendants d'un ancêtre commun. Ainsi, les individus de sexe opposé qui ne sont pas des époux virtuels évitent d'occuper le même espace. L'évolution des pratiques «d'évitement» que sont la réserve et la pudeur entre des parents, notamment de sexe opposé, fournit des indications intéressantes sur le maintien ou la disparition du modèle de la séparation des sexes. Dans un autre chapitre nous remarquons assez fréquemment que pendant les repas le couvert (couteaux et fourchettes) est toujours mis, mais que la plupart du temps on ne s'en sert pas, sinon les rares fois où l'on mange des plats empruntés à la cuisine française (salades, pâtes, etc.). On pourrait supposer que cela est dû à la nature des aliments, mais en réalité l'usage ou non du couteau et de la fourchette dépend du contexte dans lequel se situe le repas, c'est-à-dire s'il s'agit d'un repas ordinaire ou d'un repas de réception pour un hôte de marque. Selon que l'on désire paraître fidèle aux traditions héritées des ancêtres ou témoigner de l'assimilation parfaite de la culture française, on mettra plus ou moins en valeur telle ou telle pratique d'origine africaine ou européenne. Il convient de montrer en tout cas que même si l'on mange avec ses doigts on connaît les bonnes manières, quand bien même on ne les adopte pas. D'où les affirmations du genre: «on,vit maintenant à l'européenne», «on a adopté leur façon de vivre» (aux Européens). Affmnations très significatives mais qui peuvent facilement induire en erreur si l'on ne cherche pas à comprendre ce qu'elles traduisent. Il convient en effet de se poser la question de savoir ce que signifie «vivre à l'européenne» pour eux pour se rendre compte qu'il s'agit aussi bien de manger un steak-frites que de s'interdire de chanter lors d'une veillée funèbre pour ne pas déranger les voisins. «Vivre à l'européenne» est un énoncé ambigu qui résume tout le processus d'acculturation engendré par l'immigration. Il traduit aussi bien l'adoption volontaire d'une pratique valorisante empruntée aux modes de vie européens que le renoncement contraint à une pratique d'origine africaine. Les Congolais se félicitent de «vivre à l'européenne» lorsque la pratique qui en témoigne leur procure un quelconque prestige social (valorisation de soi) ou ils s'en plaignent lorsqu'elle constitue une contrainte et une source de conflit. Une même pratique peut couvrir deux aspects contraires, 12

c'est-à-dire qu'elle peut être revendiquée au nom du modernisme et, dans un autre contexte, rejetée comme la volonté d'être soimême, de ne pas perdre son «identité culturelle». Ce type de contradiction est constamment apparent dans la vie quotidienne des Congolais en France, illustrant par là la difficulté à saisir l'adaptation à un type d'habitat de manière linéaire. Par ailleurs la pratique sociale de l'habitat est aussi associée aux autres aspects de la vie sociale tels que les relations de sociabilité ou d'identité sociale. Pour les Congolais, l'immigration en Europe correspond à une ascension sociale. L'accès à un logement muni d'un certain confort confIrme cette ascension. Ils s'appliquent par conséquent à se conformer à ce qu'ils considèrent être leur nouveau statut par l'adoption de signes lisibles tels que le type de mobilier, l'habillement ou encore le choix des relations sociales. La réalisation de ce projet d'ascension sociale est relative; il est effectivement réalisé ou inaccessible selon que l'immigré se rétère à sa société d'origine ou à celle du pays d'accueil. Cette double référence à la France et au Congo est constamment présente et explique en grande partie la perception qu'il a de l'habitat social. Un habitat social qui, malgré les nombreuses critiques dont il est l'objet de leur part, représente pour beaucoup de familles l'accès à un confort réel, introuvable ailleurs pour des loyers équivalents. Certes, on remarque des différences notables d'une cité à l'autre, notamment entre les ensembles réalisés au cours des années soixante et soixante-dix (dans lesquels la plupart de ceux que nous avons interviewés sont logés) et ceux construits récemment aux montants de loyer plus élevés, mais la politique de solvabilité des ménages du parc social leur permet de bénéficier de conditions de logement relativement peu onéreuses. Lorsque ceux qui sont logés dans des foyers ou dans de vieux appartements délabrés évoquent les démarches qu'ils effectuent pour obtenir un logement décent, ce n'est pas à une résidence privée qu'ils songent mais à une cité H.L.M. La position de cet habitat dans la trajectoire résidentielle des Congolais en France correspond à celle, classique et bien connue, des ménages français moyens comme nous pouvons le constater des Congolais qui ont accédé à la propriété après une période de transit dans les H.L.M. Les cités sur lesquelles nous avons travaillé sont deux grands ensembles de logements sociaux locatifs construits entre les an13

nées soixante et soixante dix dans la banlieue parisienne. L'âge de ces ensembles au moment de nos enquêtes nous a pennis d'avoir suffisamment de recul pour mieux apprécier ce qui se passe dans le temps: le vieillissement de la cité, le départ des anciens habitants et l'arrivée des nouveaux, les conséquences de la rotation sur l'image de la cité, etc. Nous avons ainsi réalisé ce que la stabilité, assimilée à la «captivité» et à la pauvreté, peut sécréter comme angoisse, désespoir, frustration et sentiment d'impuissance chez les habitants qui regardent «tout le monde partir» sauf eux, et le discours ségrégationniste à l'égard de nouveaux venus, en particulier immigrés, accusés d'avoir des comportements qui auraient contribué à la dégradation de la cité et à provoquer la fuite de certaines catégories d'occupants français. Arrivés relativement jeunes en France (entre 20 et 25 ans au départ de Brazzaville) la plupart des immigrés congolais vivaient, au Congo, chez leurs parents dans des logements sans confort. La perception qu'ils ont de l'habitat social passe successivement de l'habitat désiré à I'habitat subi puis rejeté pour rêver d'acquérir une maison individuelle au pays et depuis peu en France. Pour mieux saisir cette évolution, il faut tenir compte à la fois de la référence au pays d'origine où les immeubles sont très valorisants parce que occupés exclusivement par les catégories sociales aisées, et de la découverte qu'en France l'image des logements sociaux est souvent dévalorisante. Ce d'autant plus qu'ils habitent dans des cités qui concentrent de fortes proportions de ménages défavorisés, catégories sociales dans lesquelles ils refusent de se reconnaître car elles constituent la négation même de leur projet migratoire conçu dans une perspective ascensionnelle. Depuis quelque temps des compatriotes relativement aisés et ouvertement ambitieux accèdent à la propriété, entraînant dans leur sillage des ménages aux situations fragiles, mais cherchant à échapper aux H.L.M. L'esprit de distinction, très manifeste dans cette communauté, qui était au départ limité à l'acquisition des biens mobiliers dans un logement moderne (social ou non), s'est déplacé vers le statut d'oCcupation. TIne suffit plus d'être bien logé et de posséder le mobilier qu'il faut, mais d'être également propriétaire. Cette tendance s'accentue avec la durée du séjour en France. Plus il est long, plus est affirmé le projet d'une trajectoire résidentielle ascendante couronnée par l'accession à la propriété, ce qui peu d'années auparavant parais14

sait encore difficile à assumer car l'accession supposait une rupture avec le projet de retour au pays, donc était culpabilisant. Le projet de retour est toujours présent cependant, comme s'il s'agissait de se convaincre soi-même que l'accession à la propriété n'implique pas nécessairement l'installation définitive en France qui, pour les Congolais, équivaut à rompre les liens avec les parents restés au pays, mais également à l'idée insupportable de mourir à l'étranger. Ainsi, sous la pression des parents au pays ou volontairement, beaucoup d'entre eux achètent un teITainen vue de faire construire une maison au Congo, mais c'est plus un gage garantissant le retour au pays auprès de la famille élargie qu'une volonté affirmée. Notre ambition a été de dépasser la catégorisation dichotomique français/immigrés qui tend à se focaliser essentiellement sur les conditions de logement et sur les problèmes de cohabitation entre les communautés, occultant de fait les tensions, les contradictions propres aux immigrés dont la vie quotidienne ~t la dimension idéologique du projet migratoire révèlent les oppositions ethniques et sociales. Certains auteurs ont perçu cet aspectClS), mais n'ont pas poussé la réflexion suffisamment loin pour en tirer les conséquences sur les stratégies déployées par les immigrés pour se démarquer ou pour échapper à la confusion entretenue par l'image stigmatisée de l'habitat social dégradé envahi par les habitants étrangers. Le lecteur jugera si nous avons réussi ou failli à notre souhait de rendre compte le plus clairement possible de la pratique de l'habitat français par les immigrés congolais.

15. Voir &paces et Sociétés, numéro 45: La cohabitation pluri-ethnique,

1984.

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PREMIERE PARTIE
L'HABITAT SOCIAL DANS LA TRAJECTOIRE RESIDENTIELLE DES IMMIGRES CONGOLAIS

CHAPITRE 1 EMMENAGER DANS LE GRAND ENSEMBLE

1.1. LA DECOUVERTE D'UN AUTRE ESPACE 1.1.1. L'arrivée en France

Honnis les étudiants et les stagiaires-fonctionnaires bénéficiaires d'une bourse du gouvernement congolais ou français qui sont accueillis pendant quelque temps dans les centres d 'hébergement prévus à cet effet, la plupart des candidats à l'immigration comptent essentiellement sur un parent, un ami ou une quelconque relation demeurant en France. Comme le décrit si bien D.J. Gandoulou dans son livre consacré aux aventuriers congolais (16), ces immigrés, au départ de Brazzaville, n'ont qu'un objectif: atteindre Paris, quand bien même ils ne savent pas exactement où aller ensuite. A l'arrivée à Paris, certains sont munis d'une adresse mais quelquefois ils découvrent que la personne qui s'était engagée à les héberger n 'habite pas la Région parisienne, mais une ville éloignée en province. Il ne leur reste comme solution que de gagner la Maison des Etudiants Congolais (la MEC) où ils sont reçus dans une chambre dite «de passage».
16. J.D. Gandoulou, Au cœur de la sape, mœurs et aventures des Congolais à Paris, Paris, L'Hannattan, 1989.

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Le transit par la MEC montre aux arrivants combien il est difficile de se loger dans un pays qu'ils ne connaissent pas. Ce premier contact avec la France est plutôt amer. Ils se voient parqués en masse dans «la chambre de passage», une pièce sombre aux volets constamment cloS',mesurant à peine une douzaine de mètres carrés et dégageant une puanteur épouvantable. Des corps recroquevillés sur des cartons étalés à même le sol, enroulés dans des couvertures misérables, se serrent les uns contre les autres. Ce sont là des gardiens de nuit dans divers entrepôts. Vers six heures du soir, ils mangent rapidement des conserves, puis sottent. Ils croisent au café «Le Béranger» leurs camarades de retour du travail, et qui vont occuper pour la nuit les cartons qu'ils viennent de libérer. Les nouveaux immigrés débarqués la veille admirent les costumes en lin et en gabardine suspendus aux murs en évoquant timidement leurs projets sous les regards désabusés des veilleurs de nuit et des autres. C'est que le temps de passage dans cette chambre varie selon qu'un parent prévenu de votre arrivée veut bien manifester le désir de vous héberger, sinon c'est la longue attente jusqu'au jour où l'on trouve un travail avec l'espoir d'emménager dans une chambre en ville. Espoir vite déçu comme en témoignent les cartons et les couvertures des gardiens de nuit. Ceux qui sont reçus chez un parent ou chez un ami y vivent aussi longtemps qu'il leur est nécessaire. Ils sont aidés dans leurs démarches administratives et dans leurs recherches d'emploi, notamment par l'emprunt d'une pièce d'identité légale. La durée de leur séjour dans le ménage du parent dure facilement d'un an à deux ans, quelquefois plus. Et pendant tout le temps qu'ils n'ont pas trouvé un emploi, ils sont entièrement à la charge de leur hôte, qui n'exigera jamais le paiement d'une pension. Parfois des conflits larvés prennent naissance, mais le sens de l'hospitalité interdit de mettre hors de chez soi un parent ou un ami sans ressource. Dans tous les cas, les nouveaux arrivés sont pris en charge, d'une manière ou d'une autre, par les plus anciens. Ils ne quittent que rarement «la chambre de passage», à la MEC, ou le domicile du parent pour vivre seuls, c'est-à-dire qu'ils ne vivent dans un studio qu'avec un ou deux autres compatriotes. La cohabitation dure aussi longtemps que les cohabitants, c'est-à-dire l'ensemble des personnes qui partagent le même logement, s'entendent bien ou jusqu'au moment où l'un d'entre eux envisage de faire venir son épouse. 20

1.1.2. Vivre dans un habitat collectif Le passage de l'habitat individuel au pays à l'habitat collectif en France s'effectue sans transition. Du jour au lendemain, ils quittent un habitat individuel pour se réveiller au premier ou dixième étage d'un immeuble. Outre la sensation de regarder le sol d'en haut, vivre dans un appartement constitue un fait tout à fait nou~ veau pour le nouvel arrivant. Dans son pays, en sortant du lit, il se précipite à l'extérieur de la maison aussi bien pour faire sa toilette que pour prendre son petit déjeuner. Ici tout un monde nouveau se dresse en face de lui, qu'il va falloir découvrir progressivement. Pour illustrer ce premier contact, nous reproduisons le discours d'un jeune aventurier, manutentionnaire, en 1982. Il fut d'abord hébergé par un ami à Paris, puis par un de ses frères dans un grand ensemble à la périphérie avant de bénéficier lui-même d'un appartement H.L.M. tout proche.
«Les maisons me semblaient très sales, surtout à Paris. Je ne pensais pas qu'en France on pouvait voir des murs aussi noirs de crasse. On pensait que toutes les maisons étaient neuves ici. On m'a dit qu'à l'intérieur c'était différent, que ce n'était pas de la saleté, c'était une couleur qui était comme ça. Quand je suis entré dans la maison, j'ai vu que c'était très beau. Par exemple, tu découvres des fleurs alors que chez nous tu ne vois pas ça. Rien qu'à voir ça, tu te dis que tu as changé de monde. Et puis toutes ces maisons à étages, je trouvais cela magnifique. Je n'étais jamais entré dans une maison à étages à Brazzaville. Ca me faisait vraiment plaisir de dormir au Se étage parce que c'était la première fois, ça ne m'était jamais arrivé au pays. J'ai mis du temps à m'y habituer. J'étais vraiment bien. D'en haut tu voyais des gens qui étaient tout petits. Des fois j'avais peur que ça ne tombe. Quand quelqu'un bougeait en haut, j'avais peur que le mur ne me tombe sur la tête. Après j'ai vu que je n'avais plus peur, et ça me plaisait. Je n'avais plus peur que du sous-sol; sous-sol, cave, rez-de-chaussée, je trouvais tout cela bizarre au début, je ne savais pas ce que c'était... A l'intérieur il fallait aussi s 'habituer aux objets. Par exemple, éteindre la chaîne, allumer ou éteindre la gazinière. Il a fallu qu'on me montre, je n'osais pas y toucher, je trouvais que c'était risqué. Et je connais beaucoup de gens qui ne l'allument jamais, ils ont toujours peur. C'est quelque chose qui fait peur, le gaz. Maintenant je suis habitué... Tout me plaisait, les cabinets, les douches, tout. Tu te laves dans la maison, tu vas aux toilettes dans la maison alors qu'au pays tout le monde te voit aller aux toilettes, derrière la maison. Je me suis dit il faut que je trouve du travail pour que j'aie tout ça. C'est la vie qu'il me faut. Je me voyais comme un président de la république parce que j'avais tout à portée de la main, parce que je n'avais pas besoin de sortir pour faire

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quelque chose. J'étais devenu Wl président de la république. Tu pousses ça la bouffe est prête, là la musique, tu tournes ça tu as l'eau, à côté les toilettes,la télé, puis tout à coup le téléphone sonne, on t'appelle du pays, c'est Brazzaville qui appelle. J'ai vu que la France c'était quelque chose, que l'Afrique était loin derrière, que nous avions encore beaucoup à faire... Tout, même les ascenseurs m'étonnaient Je trouvais l'ascenseur si agréable que je n'avais plus envie d'en descendre. Je mOntais, descendais, remontais et redescendais comme si je conduisais une voiture. J'allais jusqu'au douzième étage, je voulais en profiter, y prendre plaisir parce que c'était nouveau pour moi. Une fois ça avait duré plus de dix minutes, j'étais dedans à faire mes tours pendant que les gens attendaient Ils croyaient qu'il était en panne. Ca m'amusait beaucoup et je voulais goûter ce plaisir jusqu'au bout Quand je leur ai laissé l'ascenseur, ils étaient furieux, ils gueulaient Je leur ai dit qu'il ne marchait pas bien, c'était pas ma faute... La baignoire aussi me plaisait beaucoup. l'adorais la baignoire, j'étais là dedans pendant au moins une heure, comme lorsque tu trempes du linge. Pour moi c'était comme Wle piscine. Là je sentais que je me lavais, je sentais bien l'eau. Et pourtant la première fois ça n'a pas été simple. J'étais gêné, mais j'ai réfléchi et je me suis dit, comme disaient nos ancêtres: si tu changes de pays, change aussi ton comportement J'ai réfléchi, je me suis dit qu'ici il n'y a pas de fleuve, il n'y a pas de Djoué (rivière arrosant les quartiers sud-est de Brazzaville), il n'y a pas de kikoso (abri faisant office de douche), pas de seau, et il faut bien que je me lave. l'étais contraint Je ne savais pas d'abord que ça se passait comme ça. l'ai demandé où j'allais me laver. On me dit là, on me fait voir du doigt où se trouvait la douche. Voyant qu'il n'y avait pas de seau, je pose la question mais où se trouvent donc les seaux? Je me suis fait proprement engueuler: «quel seau tu veux? Ici on n'est pas à Brazzaville, la cuvette blanche que tu vois là, tu entres dedans». J'étais Wl peu surpris et j'ai encore demandé mais vous tous ici, vous vous lavez dedans? Oui. Madame aussi? Oui. Bon ben, moi, je dis non, je ne me laverai pas là-dedans. Les femmes, les enfants et les hommes se mêlent, je ne suis pas habitué à ça. Je ne peux pas et je ne veux pas. On m'a forcé, tout le monde s'y est mis. Ma première douche en France, on m'a vraiment poussé à la prendre. Là où la femme lave ses parties intimes, je vais me laver là? Ca n'était pas possible. J'ai trouvé qu'il y avait quand même des défauts ici. Je me suis habitué à cette idée, maintenant quand je vais à la piscine il y a des femmes, nous nageons tous ensemble. Mais avant de s'approcher des femmes c'était vraiment dur, je ne comprenais pas ça. Ici des fois on est en famille, on regarde des films pornos. Chez nous ça ne se fait pas. Moi, je vois chez les Blancs toute la famille aller ensemble à la piscine, le père et ses filles adultes. Un truc comme ça chez nous on va dire que ce type couche avec ses filles, c'est pas possible».

Cet extrait d'interview montre assez bien les premières impressions ressenties à l'arrivée en France: une certaine déception de 22

constater que l'aspect extérieur des bâtiments ne correspond pas à la vision que l'on en a au pays, l'admiration des équipements et des éléments du confort, mais aussi la surprise de voir que l'occupation spatiale n'obéit plus vraiment à la séparation entre les sexes. Ce sont là quelques points que nous développerons dans les chapitres suivants. Nous retenons pour le moment que la découverte d'un appartement muni des éléments du confort est un moment important dans la trajectoire résidentielle.

1.2. ACCEDER AU GRAND ENSEMBLE Au cours des premières années, une fois que ces immigrés ne sont plus hébergés par des parents ou qu'ils sont sortis de la MEC, ils occupent généralement des logements dépourvus de tout confort (toilettes sur le palier, absence de douche ou d'endroit pour confectionner les repas), petits et souvent meublés. Certains vivent à plusieurs dans des studios modernes, mais le montant des loyers les dissuade d'y demeurer longtemps. Lorsque l'épouse arrive, la chambre de bonne devient invivable, et le studio moderne, sans les amis qui participaient au loyer, une lourde charge financière. C'est tout naturellement qu'ils se tournent vers l'habitat H.L.M. en déposant une demande de logement auprès de la municipalité ou de la préfecture de leur domicile ou encore dans une autre localité où habitent des parents et des amis. Autrement dit, l'absence de confort, les loyers élevés, le mariage et/ou le regroupement familial constituent quelques-unes des raisons suscitant la volonté d'accéder à un appartement de type H.L.M.. Mariage et regroupement familial, signifiant un séjour plus long que prévu, justifient tout particulièrement la recherche active d'un logement social. Ce qui ne semblait être qu'une éventualité devient un besoin pressant avec l'arrivée de l'épouse et surtout des enfants. En fait, il faut préciser que si ces immigrés, lorsqu'ils arrivent, sont jeunes et célibataires, ils repartent au pays quelques années plus tard pour chercher une femme à épouser. D'autres, notamment les fonctionnaires-stagiaires, sont déjà mariés et pères de famille avant leur départ du pays, d'où l'empressement d'être rejoints par leur famille. Un comptage effectué auprès d'hommes mariés laisse nettement apparaître que c'est entre la troisième et la 23

quatrième année que l'épouse arrive en France, et les enfants (quand il y en a) un peu plus tard justement à cause du problème de logement. Ils attendent l'attribution d'un appartement avant de faire venir l'enfant ou les enfants restés au pays. Mais cette prudence n'est pas observée par tout le monde car d'autres vivent avec femme et enfant(s) dans une seule pièce jusqu'à leur emménagement dans un logement social. La présence des enfants se révèle d'ailleurs bénéfique, servant de moyen de pression auprès de la municipalité. 1.2.1. Les démarches Le dépôt d'une demande de logement auprès de la municipalité ne suffit pas toujours car l'on est persuadé que les délais d'attente sont longs. Pour mettre toutes les chances de son côté, le candidat à l'appartement H.L.M. déclare, lorsque cela s'avère nécessaire, avoir trois enfants alors qu'il n'en a qu'un seul, ou parfois pas du tout. Des amis censés héberger le mal-logé, sa femme et ses enfants se chargent à l'occasion des appels pathétiques auprès des organismes gestionnaires. Toujours dans le but d'avoir un appartement à tout prix, les demandes sont adressées non seulement dans la commune de résidence, mais un peu partout où des amis ont eu droit à un appartement et où l'on a appris que les conditions d'attribution sont moins discriminatoires envers les étrangers. Celui qui trouve un appartement raconte à ses amis la marche à suivre. Il arrive aussi que quelques-uns fondent de grands espoirs dans le piston politique en adhérant au parti dont le maire de la ville est membre, même si le résultat ne répond pas toujours à leurs attentes. Nous reproduisons ici le témoignage d'un fonctionnaire-stagiaire, marié et père de trois enfants, qui retrace assez bien le passage de la petite chambre de bonne à l'emménagement dans le grand ensemble.
«... C'est une chance d'avoir un appartement en France étant donné les difficultés que tout le monde connaît Quand on est étranger c'est encore plus difficile. C'est vraiment une chance d'avoir un appartement en région parisienne. Cela ne veut pas dire que je n'ai pas peiné pour l'avoir, mais c'est vraiment une chance parce que je crois qu'en ce moment le problème majeur en France c'est le logement d'abord, puis le travail. Donc avoir un

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logement, je trouve que c'est une chance inouYe... J'ai d'abord habité à Paris dans un studio, comme tout bon étudiant. C'était minuscule, au septième étage, sans ascenseur. Quand il m'arrivait d'oublier ma carte orange en haut, je prenais le métro sans ticket Je n'avais aucune envie de remonter les sept étages. TIm'est arrivé aussi de me passer de pain. Je préférais ne pas en manger que de redescendre, et puis remonter. Rien qu'à y penser j'étais essoufflé. EnfIn, c'est ça la France, il faut bien passer par là. Et puis après ma femme est arrivée. Quand ma femme est arrivée, nous avons habité à X... C'était un appartement très bien. Après, nous sommes venus ici. Là-bas c'était un immeuble résidentiel et ça coûtait trop cher, je ne pouvais pas tenir le coup. J'étais en sous-location avec un copain, mais même à deux, c'était trop cher. Lorsque ma femme est arrivée j'ai cherché un appartement H.L.M. et nous avons trouvé ici. J'ai dû me batailler. Ca n'a pas été facile dans ces H.L.M. d'autant plus que lorsque je suis allé déposer mon dossier, on m'avait dit que ce n'était pas la peine que je le dépose parce qu'il y a des gens qui attendaient depuis six ans. Rien qu'à ce niveau il y a déjà un blocage. Alors ça n'était pas facile, hein. Mais j'ai pris les gens par les sentiments. D'abord j'ai expliqué à la demoiselle qui recevait les dossiers que son travail c'est d'enregistrer les dossiers et non de décider de l'attribution, parce que l'attribution n'est pas de son ressort. Ca c'est le rôle d'un autre service. Ce que je lui demandais c'était d'enregistrer ma demande et de la transmettre à qui de droit pour décider. Je lui ai fait comprendre ça, elle a accepté, mais on s'était quand même chamaillé. Et heureusement, quand elle a transmis le dossier, six mois plus tard j'ai trouvé cet appartement C'est curieux, j'ai eu l'appartement au bout de six mois, alors qu'il y a des gens qui attendaient depuis plusieurs années... J'étais dans un quartier résidentiel mais comme les moyens fmanciers ne me pennettaient pas de rester là-bas ou d'aller ailleurs, je suis venu ici. Je ne demande que le strict minimum, et le strict minimum, j'ai déjà un cinq-pièces, on a largement de la place, c'est plus que le strict minimum. Mais le fait est que j'ai quitté un im-

meuble où il n'y avait rien à reprocher

...

En venant ici, s'il n'y avait pas

mon épouse, je n'aurais pas accepté. Rien que dans l'entrée, je n'aurais pas accepté. C'est elle qui m'a forcé. C'était sale, je ne voulais pas entrer. Le gardien nous a dit que l'appartement était plus propre que l'entrée. Bon, comme nous étions dans le besoin, nous ne pouvions rien faire, et puis nous nous sommes adaptés aux conditions d'ici. Si les moyens ne permettent pas d'aller ailleurs, il faut s'adapter. Mais ma réaction c'était de repartir sans même visiter l'appartement parce que j'avais vu que le devant était vraiment dégueulasse... Mes enfants allaient bientôt arriver et ma condition fInancière ne me pennettait pas d'exiger un appartement aussi grand dans un immeuble résidentiel. Voilà, ça fait trois ans que je suis ici. Cela suppose qu'on peut très bien vivre dans les H.L.M. mais il faut s'adapter aux conditions d'ici...»

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1.2.2. La sous-location Lorsque tous les effons demeurent vains, la sous-location en H.L.M se présente comme une véritable aubaine malgré quelques risques encourus, dont le plus fréquent consiste à régulariser le montant des loyers impayés par l'ancien locataire. L'escroquerie n'est parfois pas loin, et beaucoup en sont effectivement victimes. Mais quand cela se passe entre personnes parfaitement honnêtes, cette pratique peut se perpétuer des années durant. Celui qui trouve un autre appartement, ou qui décide de quitter définitivement la France, laisse son logement à un ami mal logé, sans en référer à l'organisme gestionnaire. C'est ainsi qu'un couple libère précipitamment son deux~pièces relativement décent - dans un immeuble vétuste il est vrai - pour un trois-pièces -en piteux état dans une cité H.L.M., et dont il ne serait que le neuvième sous-locataire. L'occupant légal, celui au nom duquel sont encore établies les quittances de loyer est rentré au pays depuis plusieurs années. Ce qui peut être considéré comme un véritable circuit d'attribution parallèle se justifie au regard de ses bénéficiaires par les difficultés qu'ils rencontrent pour trouver à se loger dans les H.L.M.
<<Lesappartements sont difficiles à trouver. Nous les étrangers, on nous refuse. J'aimerais avoir un autre appartement plus grand, j'ai déposé une demande et cela fait au moins deux ans que j'attends.» (Femme de ménage, 41 ans). «Maintenant quand tu vas chercher un appartement on te parle des quotas: «oui, vous comprenez, le quota d'immigrés est dépassé, on est obligé de freiner. Bon, qu'est-ce que vous voulez, on se démerde comme on peut.» (Homme, fonctionnaire-stagiaire, 52 ans).

«Chercher UIl appartement en ce moment ce n'est même pas la peine. c'est très difficile à trouver. Les gens du pays eux-mêmes ont du mal à trouver, combien des fois nous les étrangers.» (Femme de ménage, 47 ans).

Etant convaincus que leur statut d'étrangers ne leur facilite pas l'accès à un appartement H.L.M., les Congolais organisent un système d'entraide qui consiste à laisser le logement que l'on vient.de quitter à un compatriote. Avant de déménager, le locataire légal signale la présence du sous-locataire au gardien en le présentant comme un frère que l'on héberge chez soi. Quelque temps après (deux ou trois mois), il déménage discrètement et l'autre reprend le logement. Mais tout le monde ne s'entoure pas de telles précau-

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tions, c'est-à-dire qu'il n'observe pas de période de transition entre le départ de l'ancien locataire et son remplacement par le nouveau. Dans ce système, ce sont d'abord aux parents que l'on propose en priorité le logement que l'on s'apprête à libérer, puis viennent des amis, et enfm des compatriotes inconnus. L'exemple de ce locataire d'un trois-pièces illustre le fonctionnement de ce circuit K, dont l'épouse et l'enfant sont rentrés au pays, accepte de cohabiter avec le frère d'un ami. Dix-huit mois plus tard, il décide à son tour de rentrer à Brazzaville. Il promet à son sous-locataire de lui laisser l'appartement. Mais trois semaines avant son départ, apparaît une parente. K. annonça à T., son sous-locataire, que ce seront sa nièce et le mari de cette dernière qui reprendront l'appartement Personne ne trouva rien à redire contre ce revirement subit, mais compréhensible, qui privilégiait une parente. Ce jusqu'au jour où l'on apprit que la jeune femme n'était pas en réalité une nièce de K. mais celle du mari de la cousine de sa mère. La désapprobation fut presque unanime dans la petite communauté congolaise de X.. K. se justifia en insistant lourdement sur la prétendue parenté qui l'unissait au couple. Il ne réussit à convaincre personne, et les gens n'éprouvèrent aucune gêne pour lui manifester leur amettume. La rancœur eût été encore plus grande si les bénéficiaires n'avaient pas été congolais. Tant qu'à faire, on remettra l'appartement libéré à l'organisme qui en assure la gestion, mais jamais on ne le «cédera» à un Français. Du reste, qu'il soit remis à l'organisme gestionnaire ou sous-loué à un Français, dans l'esprit des Congolais un tel geste signifie la même chose: une bêtise monstrueuse. Ils n'ont pas de mots assez durs pour qualifier celui qui n'a pas voulu ou su conserver son appartement au bénéfice d'un compatriote.
«Quand tu sors il vaut mieux laisser ton appartement à un Africain. On a des problèmes, pour trouver c'est difficile. TI ne faut pas le laisser aux gens du pays. Ce sont des Blancs, ils sont Français, eux, ils ont l'avantage de trouver très facilement.» (musicien, 43 ans). «C'est un ami qui m'a filé un appartement à Y.. Quandj'ai trouvé ici, je l'ai laissé à un cousin qui n'avait qu'une petite chambre.» (Mécanicien en confection, 42 ans). <<Quandtu laisses l'appartement à quelqu'un, tu dis que c'est un frère. Mais il faut que la personne travaille, qu'elle ait des ressources. Si en plus

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