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Kinshasa Planification & Aménagement

De
384 pages
La ville de Kinshasa croît aujourd'hui anarchiquement. Sa croissance effrénée dévore tous les espaces agricoles urbains et périurbains. Son étalement démesuré, avec des gigantesques quartiers enclavés, est la proie d'énormes difficultés de transports. Sans organisation spatiale, son tissu urbain se densifie et son habitat se taudifie. Kinshasa est une ville à planifier et à aménager d'urgence. Voici des pistes pour son développement urbain durable.
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KINSHASA
Planification et aménagement


FRANCIS LELO NZUZI



KINSHASA
Planification et aménagement








L’HARMATTAN




















Photos

Quartier Grand-Monde à Kingabwa-pêcheurs à Kinshasa (photo Gbua Mbeli, 2005)
Quartier Malueka à Ngaliema à Kinshasa – Quartier Ngomba à Kisenso à Kinshasa
(photo Lelo Nzuzi, 2004 et 2008)



© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56072-7
EAN : 9782296560727

1DÉDICACE
A papa Lelo di Kinkela Jean
A mama Nsongo Tshiama Christine

Ces grains de café
Minutieusement semés dans le pré
Il y a quelques années à peu près
Jamais cet acte vous ne saurez le regretter
Parmi ceux-ci un a commencé à germer
Ne soyez pas de ceux qui dorment sur leurs lauriers
Je vous prie de bien l’arroser
A peine commencera-t-elle à pousser
La plantule sera exposée aux vents et marées
A moins que vous négligiez
Si bien vous le protégez
Soyez en rassuré
Profiteront un bon nombre de familiers
Les grains que portera ce caféier


Francis Lelo Nzuzi
Faculté des Sciences
Département des Sciences géographiques
Université de Lubumbashi
Juillet 1979

1 Dédicace de l’auteur dans son mémoire de graduat (baccalauréat+3) en sciences
géographiques
7

REMERCIEMENTS

Puissent les Docteurs Mpamba Kamba-Kamba François et Badibanga
Kansthiama, professeurs de linguistique française à l’Institut Supérieur
Pédagogique de Kananga qui ont accepté, malgré leur lourde charge
universitaire, de lire le manuscrit de cet ouvrage, trouver ici l’expression de
notre profonde gratitude.
Puissent aussi Bapumbo Arly de la station météorologique (Mettelsat) et
Kinsumba John de l’Institut Géographique du Congo (IGC) qui ont réalisé
les cartes qui servent d’illustrations dans cet ouvrage ainsi que Kawe
Kasongo Christophe qui a fait la mise en page, trouver ici l’expression de
notre sincère reconnaissance.




9

AVANT-PROPOS
Les Congolais écrivent beaucoup sur la politique de la RDCongo, mais
pas assez sur l’urbanisme et l’aménagement de leur capitale. Et pourtant,
lors des conférences scientifiques sur les grandes villes de la planète,
Kinshasa attire l’attention des chercheurs et des organisations non
gouvernementales non seulement parce qu’elle connait une véritable
explosion urbaine mais aussi parce qu’en 2015, avec ses 10 millions
d’habitants, elle figurera parmi les 30 villes les plus peuplées du monde,
selon le Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP).
Malheureusement, Kinshasa s’urbanise sans planification ni aménagement
faute d’un plan d’aménagement urbain.
Aujourd’hui, le Kinois continue encore à utiliser comme référence, faute
de publications récentes, le Schéma Directeur d’Aménagement et
d’Urbanisme de 1967 et celui de 1975 qui n’ont jamais été appliqués et qui
sont aujourd’hui complètement dépassés et demeurent dans les tiroirs, soit
au ministère des Travaux Publics et Aménagement du Territoire, soit à celui
de l’Urbanisme et Habitat. En dehors de quelques réflexions disparates
issues de bureaux d’études, de mémoires d’étudiants et d’articles
scientifiques, Kinshasa manque de livres récents consacrés à sa planification
et à son aménagement. Des thèses de doctorat et des livres qui ont suivi
différents SDAU cités ci-haut et qui ont été publiés pendant la décennie 80
contiennent des informations aujourd’hui considérées comme historiques
sur l’urbanisation de la ville.
Comme on peut s’en rendre compte dans les bibliothèques depuis la
dernière décennie, quelques rares livres, ont été publiés sur de nombreux
secteurs et aspects de la ville de Kinshasa comme les transports,
l’environnement, l’architecture, l’emploi informel, la pauvreté, etc. ; mais
aucun auteur n’a traité jusqu’à présent dans un livre le thème de
planification dans un ensemble cohérent assorti des perspectives
d’aménagement. C’est ce vide qui justifie la rédaction de ce livre qui aborde
les mutations contemporaines sur l’organisation de l’espace urbain et
quelques perspectives d’aménagement. C’est donc cette lacune que cet
ouvrage tente de combler.
La rédaction du livre suit le fil conducteur suivant:1) la manière dont la
ville est en train de perdre sa beauté d’antan parce que le Kinois est
insensible à sa dégradation, 2) les différentes étapes de sa dynamique
11
spatiale, de sa croissance planifiée à son urbanisation spontanée, 3) la lutte
âpre à laquelle se livrent l’agriculture et l’habitat pour le contrôle du tissu
urbain, 4) l’étalement urbain démesuré assorti de l’enclavement concomitant
de vastes quartiers, 5) la forte densification et la dégradation simultanée de
l’habitat, 6) les perspectives d’avenir pour une planification et un
aménagement durable.
Nous osons croire avec modestie que ce livre pourra mieux faire
connaître les réalités de Kinshasa. Ce qui permettrait aux planificateurs et
aménageurs de développer des stratégies pour son développement urbain
planifié et durable.



12

INTRODUCTION GENERALE
Cet ouvrage, Kinshasa : planification et aménagement présente la
problématique de cette ville multimillionnaire à plusieurs maux urbains et
les pistes pour son aménagement. Capitale de la République Démocratique
du Congo depuis 1929, Kinshasa continue à concentrer les fonctions de
commandement politico-administratif, économique et de service. C’est pour
cela que l’accroissement annuel de sa population avoisina les 8,5% entre
1967 et 1975 (BEAU 1976 et CETUR, 1982) et le rythme de sa croissance
spatiale de 1960 à 1975 fut évaluée entre 500 et 700 hectares par an : un
étalement dévoreur d’espace. Avec ce rythme d’extension urbaine à
l’horizontal, Pain (1975) estima à 10 000 hectares la consommation de
l’espace en 1990. En effet, sa superficie urbanisée atteignait déjà 17 922
hectares en 1975 contre 12 863 en 1968, 5512 en 1957 et 2331 en 1950.
Depuis 2000, ce rythme semble s’infléchir à cause de la pauvreté urbaine.
Le taux d’accroissement naturel de la population est passé de 5% par an à
3,9% avant de remonter à 4,7% en 2008 en prenant en compte l’exode rural.
La nouvelle constitution de la RDCongo, adoptée par référendum en
décembre 2005 et promulguée le 18 décembre 2006 par le Chef de l’Etat
stipule que les Provinces, Entités Territoriales Décentralisées, sont gérées par
les organes exécutifs et législatifs locaux qui jouissent de la libre
administration et de l’autonomie de gestion de leurs ressources
économiques, humaines, financières et techniques. Les principales
compétences accordées aux communes sont les attributions administratives,
dont généralement l’administration de l’état civil et la gestion urbaine, les
services urbains de proximité (marchés, gares routières, abattoirs, etc.), les
services sociaux (écoles primaires, dispensaires et maternités, bornes
fontaines et pompes aspirantes, etc.).
Et comme la décentralisation n’est pas encore effective sur le terrain, le
gouvernement provincial de Kinshasa ne parvient pas encore non seulement
à planifier, ni à aménager d’une façon autonome la ville, encore moins à
maîtriser sa croissance urbaine. Par conséquent, les problèmes urbains ne
cessent de s’accumuler, détruisant ainsi la qualité et le cadre de vie à
Kinshasa.
Comme on va le voir, Kinshasa a fait l’objet de plusieurs plans
d’aménagement qui n’ont jamais été appliqués sur le terrain. En plus, depuis
les années 50, Kinshasa a été régie, en matière d’aménagement urbain,
13
jusque maintenant, par le Décret du 20 juin 1957 portant code de
l’urbanisme. C’est conformément à ce cadre juridique qu’ont été élaborés les
trois plans d’aménagement de 1967, 1975 et 1985. Au fait, ces documents qui
ont été mis en œuvre dans un contexte d’urbanisme désuet se sont vite
révélés inopérants. Aujourd’hui, tous ces schémas d’aménagement urbain
sont caducs parce que la ville a connu de profondes mutations spatiales.
Pour preuve, beaucoup de communes urbano-rurales se sont
développées au milieu de la brousse sans aucune infrastructure. Ce qui
caractérise Kinshasa, c’est son immensité géographique. Vue d’en haut, la
ville est formée de grands ensembles rectangulaires de part et d’autre des
voies de circulation à grand flux sur des dizaines de Kilomètres.
Aujourd’hui, la ville rencontre plusieurs problèmes : manque d’eau et
d’électricité, carence des transports et communications, environnement mal
sain, insuffisance d’infrastructures sociales, chômage aigu, crise de
logement, etc.
Le spontanéisme urbain, la convoitise des espaces agricoles,
l’enclavement, la promiscuité, la densification, la bidonvilisation et la
taudification de l’habitat conduisent directement à cette hypothèse : les
multiples problèmes urbains de Kinshasa sont une manifestation de
croissance spatiale et démographique rapide post-coloniale sans
planification ni aménagement.
L’objectif de cet ouvrage est non seulement de décrire la croissance
urbaine rapide de Kinshasa avec tous les corollaires des problèmes
inextricables que cette explosion urbaine a entraînés, mais aussi de proposer
quelques pistes d’aménagement pour maîtriser cette croissance.
L’étude ne se limite qu’à la ville de Kinshasa mais les pistes pour son
aménagement débordent le cadre purement urbain car pour desencombrer
cette mégacité les reflexions se sont étendues jusqu’au niveau de
l’aménagement du territoire.
La méthodologie utilisée comprend plusieurs étapes de recherche,
notamment les observations directes, les enquêtes de terrain, les interviewes,
l’interprétation des images satellitaires, la cartographie, l’analyse des
travaux de recherches et mémoires des étudiants et l’examen des rapports
d’études.
En ce qui concerne sa charpente, hormis l’introduction, cet ouvrage
comprend six chapitres. Le premier fustige le comportement spatial kinois
qui est à l’origine de la dégradation urbaine. Le deuxième décrit la
croissance de Kinshasa, de la genèse jusqu’à présent en passant de
l’aménagement planifié à l’urbanisation spontanée. Le troisième présente la
manière dont les espaces sont maintenant convoités d’un côté par certains
qui sont en quête des terres pour construire les maisons et de l’autre par
d’autres qui cherchent des terres pour l’agriculture urbaine. Le quatrième
chapitre brosse le tableau de l’extension urbaine sans aucune infrastructure
de communications qui aboutit à l’enclavement des quartiers entiers et à
14
l’inexticable problématique de mobilité. Le cinquième chapitre traite de
l’entassement spatial et de la dégradation du cadre et de la qualité de la vie.
Le dernier chapitre propose les perspectives de planification et
d’aménagement pour la maîtrise de sa croissance.



15

CHAPITRE 1

KINSHASA : VILLE FANTASTIQUE,
SANS ESTHETIQUE, NI CRITIQUE
Le chapitre montre la manière dont Kinshasa s’est dégradée en l’espace
de près d’un siècle à cause non seulement d’une urbanisation chaotique qui
ne va pas s’arrêter de si tôt, mais aussi d’un comportement de laisser-aller
qu’a adopté le Kinois frappé par la pauvreté urbaine et préoccupé par la
lutte pour la survie. Le chapitre décrit d’abord la manière dont son
urbanisation s’effectue sans esthétique, ensuite la façon dont sa croissance
s’effectue sans critique et enfin il présente le côté fantastique de cette ville.
1.1 Ville sans esthétique
èmeKinshasa a surgi de la forêt tropicale au crépuscule du 19 siècle sur les
terres ancestrales des Téké-Humbu. A sa genèse, elle n’était qu’un poste
administratif, ensuite un bourg commercial et aujourd’hui une capitale
nationale, une métropole africaine.
Jadis Kinshasa-la-belle ou Kin–la-belle avait un espace domestiqué,
façonné, aménagé, organisé, avec ses coquettes villas noyées dans la verdure
tropicale, ses parcelles géométriques aux habitations en chapelet le long des
avenues et rues tracées dans la sablonneuse plaine de Lemba, ses
monuments, ses places, ses espaces verts, ses quartiers industriels et
artisanaux, ses marchés, etc. Son espace urbain était tracé en damier, c'est-à-
dire en échiquier, avec des rues tantôt étroites, tantôt larges, plantées
d’arbres, avec certaines voies empierrées bordées de statues coloniales.
Kinshasa était une merveille. Ce qui lui a valu le sobriquet de Kinshasa Poto
Moyindo, c'est-à-dire Kinshasa l’Europe des Noirs.
Aujourd’hui, Kinshasa renvoie l’image d’une ville sans esthétique à cause
de son urbanisation anarchique qui a transformé son paysage en une
gigantesque ville spontanée. La ville connaît des profondes mutations
paysagères, reflet de son dynamisme démographique, de ses changements
sociaux, de ses bouleversements culturels et des multiples fonctions
qu’assure son espace urbain. Elle n’a plus la maîtrise de son espace :
logement indécent, circulation difficile, secteur informel florissant, espaces
17
ludiques insuffisants, etc. Voici comment un journaliste d’un quotidien
occidental, cité par Tshitenge Lubabu (2009), décrit Kinshasa : <ville sale,
déglinguée, décrépite, défraîchie, dépouillée, lépreuse, chaotique, ruinée,
irrationnelle, imprévisible, exhibitionniste, théâtrale, violente, où il n’y a pas de
routes, d’eau, d’électricité, d’écoles, de transports en commun, d’égouts,
d’infrastructures quelconques>.
De Kin-la-belle à Kin-la-poubelle, les Kinois ont organisé leur espace
urbain différemment selon les époques. Et, le contraste est saisissant. Jadis,
le Kinois aimait sa ville et veillait à sa propreté en organisant les travaux
communautaires d’assainissement appelés salongo. Hier, il respectait le bien
public, le patrimoine de l’Etat en le protégeant contre le vandalisme.
Autrefois, il reconnaissait l’autorité de l’Etat car il craignait d’enfreindre la
loi au risque d’être sévèrement puni. L’esthétique de Kinshasa était donc le
reflet, le produit de cette société qui l’habitait, dans ses modes de vie, ses
relations avec l’espace qu’elle avait construit. Aujourd’hui, pour paraphraser
Tshitenge Lubabu (op.cit), Kinshasa est <dans une immense putréfaction,
défigurée, laide, repoussante, indigne d’être le phare d’un pays-continent>.
A présent, Kinshasa ne cesse de s’enfoncer dans le désordre urbain que
ce soit dans les plaines ou sur les collines, zones non aedificandi de jadis.
Fait étonnant, le Kinois construit, travaille, circule, se délasse n’importe où et
n’importe comment. Il squatte une battisse inachevée. Il construit sa maison
dans un cimetière, sa boutique sur un collecteur, sa porcherie devant un
centre de santé. Il lotit le terrain de football des enfants. Il construit en
hauteur dans un quartier pavillonnaire. Il vide sa fosse septique la nuit sous
une pluie battante profitant du ruissellement des eaux pluviales. Il construit
ses toilettes sur une rigole. Il creuse la conduite d’électricité dans la chaussée
sans la réparer. Il cure les caniveaux et abandonne les déblais sur les
trottoirs. Il bouche les ruelles et crée les impasses par ses constructions.
Il cultive son maïs sur un trottoir, vend ses fruits dans un rond-point,
installe sa gargote dans la rue. Il implante sa buvette devant une école, sa
discothèque devant un hôpital, son église de réveil au centre d’un quartier
résidentiel. Il crée son marché sur une ancienne décharge.
Sa voiture circule en sens interdit et prend des raccourcis dans des
quartiers densément habités. Il abandonne sa voiture tombée en panne en
pleine rue. Il brûle le feu rouge et roule à vive allure sur une route défoncée
et finit sa course en cognant le réverbère. Il dirige les eaux vannes sur la
chaussée. Son véhicule éclabousse les piétons. Il répare son taxi en plein
milieu de l’avenue. Il roule à moto sans casque de protection. Il stationne son
bus dans des endroits interdits. Il ne ralentit pas sur les dos d’ânes.
Il joue au concert toute la nuit dans un quartier résidentiel. Il fête jusque
très tard la nuit. Il chante à haute voix dans des veillées de prières. Il
implante beaucoup plus de débits de boissons que de salles d’expositions à
la foire commerciale. Il barre la route du quartier pour organiser pendant
deux jours les veillées funèbres, occasion par excellence pour les tapages
diurnes et nocturnes, pour les chansons obscènes, etc. D’ailleurs, pour
18
narguer les aînés pendant ces veillées funèbres, les jeunes rétorquent en
entonnant leur chanson fétiche: < nous sommes venus au deuil… nous sommes
2là pas pour nous faire conseiller> ; en d’autres termes, <on est là pas pour se
faire engueuler>
1.2 Ville sans critique
A Kinshasa, les valeurs morales s’effritent au fil des ans. Le constat est
que plus on remonte dans le temps, plus les valeurs étaient bonnes et
défendues. Kinshasa d’aujourd’hui se développe dans ce chaos urbain parce
que le Kinois évolue dans une société sans pensée critique. Fait étonnant, il
a cette bonne réputation d’être un homme très ouvert et il est apprécié pour
cela. Paradoxalement, il passe pour être un homme insensible à la critique.
D’ailleurs, une pensée critique est mal perçue dans certains milieux kinois
parce qu’elle analyse, doute, apprécie, discerne, évalue, juge et réfléchit. Et
pourtant, la contradiction est le moteur de la lumière, de l’espoir et du
savoir. A Kinshasa, lorsqu’ un esprit critique essaye de mettre en lumière les
erreurs d’un taximan qui stationne mal, ce dernier lui rétorque en ces
termes: <garde ton savoir scientifique, ce n’est pas toi qui va développer ce pays.>.
De telles attitudes sont fréquentes à Kinshasa. Devant ce comportement <je
m’enfoutiste>, la jeunesse dépourvue de sens critique se laisse aller. Les
observateurs de la vie kinoise constatent que les anti-valeurs commencent
progressivement à prendre le dessus sur les valeurs morales et sociétales. En
bref, on assiste à une inversion grandissante des valeurs : le mal devient le
bien et vice-versa. Et pourtant, dans plusieurs cas, les critiques sont bel et
bien constructives. Combien de fois, certains Kinois ne se sont-ils pas faits
débouter parce qu’ils ont essayé de corriger gentiment le mauvais
comportement des autres ? Or, celui qui n’a plus le sens critique, perd le
sens du progrès.
Dans les villages traditionnels, les enfants évoluaient dans un certain
cadre bien ordonnancé et avaient une éducation bien réglementée. La société
traditionnelle cultivait les valeurs de l’excellence. Dans les villes, les valeurs
traditionnelles sont perturbées. Les jeunes n’ont plus de repère et tombent
dans l’anarchie et cultivent le sens de l’irresponsabilité.
En ce moment d’effervescence religieuse, il est fréquent qu’un esprit
critique rencontre sur sa route le dogme religieux. Comme c’est souvent le
cas, il est d’office taxé d’anti-Christ lorsqu’il fustige les tapages nocturnes
causés par les veillées de prières. Il est aussi taxé de pauvre intellectuel
lorsqu’il s’en prend aux constructeurs anarchiques sur des zones non
constructibles. Il est traité en lingala populaire, langue locale, de yuma, c'est-
à-dire de naïf lorsqu’il critique ceux qui dilapident les quelques vestiges du
patrimoine public. Enfin, avoir l'esprit critique n'est pas une évidence à

2 <Biso toye matanga… toboyi ba conseillers, … toye matanga… toboyi ba conseillers >
19
Kinshasa. De manière plus générale, un esprit critique est considéré à
Kinshasa comme un intrus dans la vie quotidienne des Kinois. Il suscite une
grande méfiance vis-à-vis d’une certaine catégorie de la population parce
qu’il réfléchit autrement.
Avoir un esprit critique est synonyme à Kinshasa de faire partie de l’élite.
Les élites sont appelées communément à Kinshasa, les gens de la logique; c'est-
à-dire les gens qui ont un esprit cartésien. Dans cette période
d’abrutissement collectif, l’élite hésite à lever la voix, à porter un jugement.
Elle est aussi traitée en lingala de mofiti, c’est-à-dire d’un témoin gênant,
d’un intrus. La mauvaise perception qu’a la population vis à vis de l’élite, a
rendu cette dernière complice passive. Dans la percepetion de la population,
l’élite, c'est-à-dire une certaine catégorie de la classe dirigeante, incarne
l’échec, la corruption, l’égoïsme, le mensonge, le népotisme, etc. La
population l’accuse de tous les maux dont souffre le pays. Bref, selon le petit
peuple, c’est cette élite qui est à la base de sa misère parce qu’elle se distrait
dans des mondanités et des intrigues, oubliant les valeurs qui font la vraie
élite. Cette critique en avait autrefois été faite par la musique et le théâtre
populaire. Kinshasa ressemble à un bateau sans capitaine ou plutôt à un
troupeau de brebis sans berger. Kinshasa va à la dérive.
Certains observateurs expliquent cette attitude du Kinois en avançant
que c’est son seul moyen de supporter les difficultés de la vie. Ils affirment
que la pauvreté urbaine aura été pour beaucoup dans cet abrutissement
collectif, à la base de la crise morale. Ils pensent que la pauvreté prive le
Kinois de sa faculté de porter un jugement objectif et constructif sur la
dérive de sa ville. En proie aux difficultés quotidiennes de la vie et pris
jusqu’au cou dans la lutte pour la survie, le Kinois excelle dans les
antivaleurs. La ville est tombée au plus bas de l’échelle, victime de
l’incompétence et de l’affairisme de ses habitants irresponsables. Ce qui lui a
valu le nom de Kin-la-poubelle.
L’élite s’est reprise en retard après avoir réalisé l’étendue du ravage des
anti- valeurs. Elle a démissionné parce qu’elle a l’impression de prêcher
dans le désert. D’ailleurs, elle commence à développer un sentiment de
culpabilité. Et pourtant, au lieu de se culpabiliser, elle devrait veiller et
continuer à appuyer sur la sonnette d’alarme.
1.3 Ville fantastique
Etre Kinois n’est pas seulement être né à Kinshasa, mais plutôt un état
d’esprit. La promenade, dans ses quartiers populeux et rues animées, est
l’occasion de découvrir une ville inattendue non seulement son côté magique
et fascinant, mais aussi son caractère ingénieux et créatif. Que deviendrait
Kinshasa sans ses petits métiers ? Le petit boulot serait la seule façon de se
créer un emploi. Pour braver les affres de la vie dure, le Kinois passe tout
son temps à travailler, à chercher de l’argent dans une ambiance bon enfant
peu importe la nature du travail. Il est travailleur ambulant: cireur de
20
souliers, chiffonnier, lavandier, jardinier, laveur de voitures, cantonnier,
vendeur à la sauvette, etc. Il vit et nourrit sa famille grâce à ce petit métier,
grâce à la débrouille. En effet, la débrouille est devenue un état d’esprit
plutôt qu’une stratégie de survie.
Tous les jours ouvrables, dans la pénombre matinale, Kinshasa s’anime
déjà dès 6h00 lorsque le soleil se lève à l’Est du côté de Masina. Les chants
des coqs mêlés aux klaxons des taxis bus réveillent tôt le matin les
retardataires qui ont passé la nuit dans l’obscurité soit à cause du délestage,
soit à cause d’une panne d’électricité. Dans la fraîcheur du matin, femmes et
hommes pressés vont à la débrouille sans savoir de quoi sera faite la journée.
C’est l’article 15 :<débrouillez-vous>. Les taxis bus qui crachent d’épaisses
fumées noires, tout comme les piétons qui parlent à haute voix, quadrillent
la ville et se dirigent dans tous les sens dès la levée du soleil.
Dans la chaleur humide de 12h, quand le soleil est au centre sur la
commune de Kalamu, les Kinois marchent, avancent, vont, viennent et se
pressent malgré la chaleur torride. C’est à cette heure que la ville se
métamorphose et prend la couleur bleu blanc, uniforme nationale des
élèves. A midi, des centaines des milliers d’élèves qui sortent des écoles
fourmillent dans cette ville où l’humidité atteint les 80% en saison de pluie.
Quand leur chemise blanche trempée de sueur colle à la peau, ils s’abritent
quelque temps sous les arbres qui leur servent de parasol. Qu’il vente, qu’il
pleuve, qu’il chauffe, les pousse pousseurs, quant à eux, tirant leur charrette
bondée des marchandises, n’ont cure de la chaleur. Suant à grosse goutte, ils
se faufilent entre les véhicules et motos embouteillés pour se frayer un
chemin et vite arriver à destination.
Au crépuscule, quand le soleil va à l’Ouest vers Kinsuka, le Kinois,
essoufflé après une journée de dur labeur, prend sa bière avec les amis dans
les nganda (buvette) avant de rentrer à la maison. Véritable lieu de
socialisation, à l’instar des marchés, les nganda sont les endroits où circulent
les toutes dernières informations de la ville. Les Kinois communiquent mieux
dans les nganda que dans la presse ou à la maison. Le nganda est le lieu par
excellence de la radio trottoir, c'est-à-dire des rumeurs, des on dit sur la vie
sociale, culturelle, économique, politique, etc. de la ville ou du pays. C’est
dans ces nganda, où les baffles diffusent à fort décibel de la musique, que les
Kinois s’informent devançant ainsi le journal, la radio et la télévision.
Dans des nuits humides, les quartiers d’ambiance de Kalamu à Matonge,
de Bandalungwa au Bloc, de Barumbu au Bon Marché, etc. continuent leur
animation jusque très tard la nuit, étouffant ainsi les premiers chants du coq
et les derniers cantiques des veillées de prières. Non seulement les vendeurs
ambulants, les prostituées, les taximen, les gargotiers, les vulcanisateurs, les
policiers patrouilleurs, etc. fournissent leurs divers services nocturnes, mais
aussi les cambrioleurs, les vandals et les braqueurs kuluna errent et se
perdent dans les nuits obscures de Kinshasa. C’est aussi, pour eux, une
façon de se débrouiller ou l’article 15.
21
Ville fantastique. Que serait Kinshasa sans son légendaire humour ?
L’humour kinois serait, semble-t-il, le seul moyen de supporter la dureté de
la vie quotidienne ? Dans cette précarité de la vie, le Kinois apprécie l’esprit
de rigolade. L’humour est à la fois fait de fantaisie et d’indiscipline.
Il n’est pas étonnant de voir le fantaisiste kinois se moquer de son propre
sort. Il s’appelle pilote lorsqu’il est chauffeur, docteur lorsqu’il est guérisseur,
professeur lorsqu’il est moniteur, chef lorsqu’il rend service, maître lorsqu’il
est artisan, patron lorsqu’il dirige, président lorsqu’il aide, etc. Contrairement
à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas un abus de diplômes universitaires.
Avec ce titre, il jouit juste d’un prestige que son rang et revenu ne peuvent
lui assurer.
Humoriste, le marchand du matériel sanitaire n’est pas naïf lorsqu’il
baptise son entreprise Dieu voit Tout. Le pousse-pousseur, mieux le
charretier esquinté par les charges à transporter garde suffisamment d’esprit
de dérision pour nommer sa charrette métro parisien ou encore zerro faute au
lieu de zéro faute. La guerre du Golf à peine terminée, qu’un bistrot s’appelle
Place Tempête du désert. A peine, les autorités terminent d’inhumer le dernier
mort noyé après le naufrage du bateau Sacaroni qui assurait la traversée
entre Kinshasa et Brazzaville sur le fleuve Congo qu’un bar à la cité se
nomme Sacaroni. Les boutiques de Kinshasa portent des noms évocateurs :
Israél, Iran-Irak, Milan, Bruxelles, Paris, etc. et les musiciens s’autoproclament
Sarkozy, Bill Cliton, Sadam Hussein, Benoit XVI, Reagan, Cardinal, Cléopatre, Roi
Pélé, etc.
Indiscipliné ! Il l’est lorsqu’il est arrêté par un policier pour une faute
imaginaire. Bien que chiquement habillé, il prend son temps pour se
chamailler avec l’agent de l’ordre et la querelle se termine souvent par une
boutade humoristique et par un éclat de rire à gorge déployée. C’est comme
cela qu’il se tire souvent bien d’affaire en laissant au passage une bière au
policier de roulage à la place d’un gros pot-de-vin.
Enfin, Kinshasa résume un monde, incarne un certain mode de vie,
représente une forme de pensée: la kinoiserie. Son côté péjoratif résume tout:
l’insaisissable. C’est là la perception des provinciaux vis-à-vis du Kinois.
Etre kinois n’est pas seulement être né à Kinshasa; c’est aussi se définir
par rapport à ses valeurs et à son état d’esprit. Ce brassage, entre les natifs et
les migrants, devenu facteur de fierté fait de Kinshasa une ville avec une
culture propre et on parle alors de l’esprit kinois tant dans la vie quotidienne
que professionnelle. L’ouverture et la liberté d’esprit vont de paire et
Kinshasa devient le miroir du pays, l’image de la nation et les habitants des
provinces les plus proches imitent le mode de vie des Kinois en se
comportant et en parlant le lingala, langue de la capitale.
Le Kinois est perçu extraverti, extravaguant, parleur, viveur, jouisseur,
débrouillard, relativiste, optimiste, voire même positif parce qu’il vit,
semble-t-il, dans une ville cosmopolite qui baigne dans un mélange des
cultures et qui a donné naissance à un metissage culturel.
22
Kinshasa est une ville sans esthétique ni critique mais fantastique,
fascinante, si attirante que le Kinois l’a surnommée meka okangama. Ce qui
signifie littéralement en lingala <Essaies…et tu vas t’y accrocher>. En d’autres
termes, <Essayes…et tu vas aimer>. Pour le Kinois, Kinshasa est une ville
accrocheuse, festive. Elle est si attachante qu’elle est encensée par ses
habitants Kin-la-belle, Kin Kiesse (Kin des plaisirs), Kin Malebo (Kin de
borassus), Kin Lipopo (Kin Léopolville), Kin ya ba nganga (Kin de génies), Kin
ya ba Nka (Kin bon chic bon genre); etc. Jamais autant de qualificatifs n’ont
été attribués à une ville. C’est ça le côté inique, pragmatique, spécifique,
atypique, mystique, pratique, mythique, rythmique, électrique, dynamique,
poétique et fantastique de Kinshasa.
Conclusion
Le nom de Kinshasa est celui d’une ville qui effraye souvent les touristes
étrangers et les Congolais de province pour son extravagance et son
gigantisme. Ce chapitre a montré la manière dont elle est fantastique même
si elle évolue sans esthétique ni critique. Il a décrit le comportement à la fois
<je m’enfoutiste> et ingénieux du Kinois préoccupé d’abord par sa survie
quotidienne en développant des activités informelles qui souvent
s’effectuent hors normes défigurant ainsi l’esthétique de la ville. Le chapitre
a montré aussi la façon dont le Kinois est insensible à la critique préoccupé
davantage par la debrouillardise appelée communément en RDCongo :
<article 15>. Cet article est supposé être l’un des articles de la constitution de
la province sécessionniste du Sud- Kasaï en 1960 qui invitait les originaires à
se prendre en charge, autrement dit à se débrouiller.




23

CHAPITRE 2

VILLE AMENAGEE ET VILLE SPONTANEE
Le chapitre brosse le tableau de cette ville à la fois planifiée et non
planifiée. Il décrit la manière dont Kinshasa s’est urbanisée en deux temps.
Le premier correspond à la période de l’application stricte d’un plan urbain.
C’est l’époque coloniale et c’est le temps de la planification. Le deuxième
correspond à la période postcoloniale. C'est la période où la ville se
développe anarchiquement sans plan d’aménagement. C’est le temps de
l’urbanisme spontané. La juxtaposition de ces deux types d’urbanisation
dans le temps et dans l’espace a donné lieu à une ville hybride où cohabitent
les quartiers planifiés avec les quartiers non planifiés. Une ville hybride où
cohabitent les maisons en brique adobe avec celles en parpaing, les
mosquées avec les paroisses, l’artisanat avec l’industrie, les marchés avec les
supermarchés, etc. La ville rassemble une mosaïque de paysages urbains
extrêmement contrastés difficiles à catégoriser.
Le chapitre montre en effet que depuis sa création le 3 décembre 1881,
Kinshasa n’a bénéficié que de quelques plans dont le premier datant de 1950 a
été appliqué pour organiser l’espace. Par contre, tous les autres plans qui se
sont succédé, surtout après l’indépendance, demeurent lettre morte dans les
tiroirs. Même le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de 1975 a
connu le même sort. Le chapitre conclut que Kinshasa, ville multimillionnaire,
n’a pas fait véritablement l’objet d’une tentative d’aménagement dans son
ensemble, au sens strict du terme, après l’indépendance.
2.1 Kinshasa : une ville artefacte
Contrairement à l’origine de certaines métropoles africaines, Kinshasa
n’est ni un Fort militaire ni une ville côtière, mais plutôt une station de
transbordement à double vocation commerciale et administrative à
l’intérieur du continent, au bord du fleuve Congo. Elle est plutôt une ville
coincée entre les collines et le fleuve, se développant dans une vaste plaine
en fuyant les collines et l’eau.
C’est une ville coloniale récente qui date officiellement de 1881. Jadis, il y
avait sur son site des dizaines d’énormes villages, antérieurs à la
25
colonisation et disséminés dans le bois de borassus, selon Lumenganeso
(1995). Ce qui lui a valu le nom affectif de Kin-Malebo. En lingala, malebo
signifie palmier de borassus. Le même auteur rappelle que Kintambo d’hier
(3000 habitants), site originel de la ville, était l’un des 66 villages de Kinshasa
qui regroupaient au total 30 000 habitants avant la colonisation officielle de
la RDCongo. Kintambo de jadis, grand marché d’échanges et carrefour
important de commerce, disputait l’hégémonie aux autres gros villages
agricoles voisins comme Mpumba (actuelle Gombe), Kingabwa, Ndolo,
Kimbangu, Lemba (3000 habitants), Nshasa (5000 habitants), etc.
Mais, dès 1885, la colonisation provoquera des bouleversements sans
précédents dans la structure et la forme de Kinshasa. Ces villages recevront
tour à tour le mot d’ordre de déguerpir de la part de l’administration
coloniale soucieuse de créer la ville moderne de Kinshasa selon les normes
de l’urbanisme. Cette création artefacte entrainera la disparition de ces
villages centenaires peuplés de communautés autochtones, les Batéké et les
Bahumbu.
Les fromagers (kapokiers), baobabs, borassus restent les seuls vestiges
existants de ces villages disparus. Ces arbres séculiers sont encore très
présents dans tous les vieux quartiers historiques et témoignent aujourd’hui
les sites de ces villages d’autrefois. Certains de ces arbres géants sont classés
comme sites touristiques de la ville. L’un des plus visités est celui qui se
trouve dans l’actuel quartier Basoko, à proximité de la place commerciale
appelée communément Kintambo Magasin, ancien site du village de
Kintambo. Selon la tradition, c’est sous ce baobab que l’explorateur Stanley
et les Chefs de Lemba, Kinshasa et Ngaliema signèrent le Pacte de fraternité
(Lelo Nzuzi, 2008). L’autre se trouve à proximité de l’immeuble du Centre
Commercial Iinternational du Zaïre (CCIZ) et du Grand Hôtel où fut enterré
en position assise, selon la tradition, le Chef Selembao.
Autrefois, Kinsasa, devenu Kinshasa aujourd’hui, ce nom appartenait à
un village situé dans la plaine non loin du fleuve. Kinshasa a donné d’abord
son nom au village, puis à la commune (commune de Kinshasa), ensuite à la
ville coloniale indigène (ville africaine) et enfin à toute la métropole.
Kinshasa est née donc au bord d’une baie, appelée aujourd’hui la baie de
Ngaliema. Les eaux de la baie entrent dans la terre ferme. Cela justifie le
choix effectué plus d’un siècle plus tôt par son fondateur, le journaliste
explorateur anglais Henry Morton Stanley, pour que Kinshasa assume la
fonction de ville portuaire.
La ville originelle s’est ainsi établie à l’extrémité nord-ouest autour de
cette baie. Cette dernière va quelques années plus tard accueillir les
premières installations portuaires. A partir de 1920, Kinshasa quittera la baie
pour s’étaler d’abord vers le Nord sur la pointe de Kalina. C’est vers là que
se situait l’ancienne piste d’aviation qui correspond à l’actuelle avenue des
Virunga. Au bout de cette piste-avenue se trouvent aujourd’hui côte à côte le
Mausolée Laurent Désiré Kabila et l’ancien Palais de la Nation qui fait office
26
à présent du bureau présidentiel. Vers la fin des années 50, la ville
progressera ensuite à l’intérieur des terres. Elle occupera progressivement
un grand espace de la plaine jusqu’au pied des collines du Sud qui
culminent à 550 m d’altitude. Au début des années 60, Kinshasa va grimper
sur ces collines classées comme zone no aedificandi. Ce qui va donner à la
ville la forme d’un gigantesque amphithéâtre.
Cet amphithéâtre naturel est donc constitué de collines et d’une plaine.
Les collines de l’Ouest et du Sud forment ces butes qui ceinturent cette
plaine. Elles s’étendent sur 5000 hectares avec des pentes de 8 à 20%. Ce site
est tellement contraignant qu’il abrite seulement 8 communes: Mont-
Ngafula (358 Km²), Bumbu (5,3 Km²), Selembao (23,2 km²), Kisenso (16
Km²), Ngaliema (82 Km²), etc. Ces communes ont une vue sur le fleuve
Congo. Elles s’accrochent sur des versants très vulnérables aux érosions.
Elles dominent la plaine et les vallées encaissées. Makala, quant à elle (5,6
Km²), tout comme Lemba (23,7 Km²) sont bâties dans la plaine mais leurs
extensions escaladent les collines du Sud.
La plaine alluviale dans laquelle la ville s’est étalée démesurément, sur
20 000 hectares, est favorable à l’urbanisation. Ses pentes varient entre 0 et
4%. C’est comme cela qu’elle abrite 16 communes. Mal drainées par vétusté
ou par insuffisance de système d’assainissement, ses communes comme
Limete (27,1 Km²), Kalamu (6,6 Km²), Bandalungwa (6,8 Km²), Ngiri-Ngiri
(3,4 Km²), Kasa-Vubu (5,04 Km²), Ndjili (11,4Km²), Ngaba (4,0 Km²), etc.
subissent les furies des inondations à chaque grande averse. Ngaba, par
exemple, est inondée par les eaux pluviales qui viennent des collines du
Sud. Les inondations sont fréquentes non seulement parce que la ville se
trouve dans une zone tropicale humide où les pluies sont abondantes et
violentes, 1200 mm d’eau par an, mais aussi parce qu’elle se développe sans
plan d’urbanisme depuis 1960.



♦♦♦
27
Carte n° 1 : Site topographique de la commune de Ngaba






28
Et pourtant, elle est en pleine croissance spatiale. Elle n’arrête pas de
s’étendre dans un site contrasté très vaste avec une topographie de mélange
de zones des collines et des plaines coupées par des rivières. Elle continue à
poursuivre sa croissance dans toutes les directions même là où le site ne le
permet pas. Elle est en passe de devenir l’une des plus grandes métropoles
mondiales.
Toutefois, pour comprendre sa croissance spatiale, il est bon de
configurer l’organisation de son tissu urbain en trois couronnes. Ces
dernières vont correspondre aux grandes étapes de la dynamique du bâti et
de son étalement séquentiel. Cette configuration, un peu caricaturale en trois
anneaux, paraît pratique sur le plan de la géographie urbaine. L’opposition
centre et périphérie, distinguant le centre de la ville d’un côté et la
périphérie urbaine de l’autre, reste la bonne démarche pour comprendre la
dynamique urbaine sur le site.
2.2 Kinshasa : la ville aux trois auréoles
Il s’agit ici de présenter la manière dont les rois auréoles se sont
constitués au cours des années. Il sera question de présenter d’abord la ville
planifiée coloniale avec un aménagement volontaire et ensuite la ville
spontannée postcoloniale marquée par un aménagement anarchique. Enfin,
les plans d’aménagement de 1967, 1975 et 1985 seront passés en revus ainsi
que les différents modes d’accès au logement à Kinshasa.
Cette description passe par l’analyse des plans d’urbanisme dont la ville
s’est dotée au fil de temps. En s’étalant, elle a quitté son site d’origine. Son
extension s’est effectuée par étapes progressives. Ainsi, elle comprend trois
anneaux qui ne se sont pas constitués facilement car ils devaient quelquefois
enjamber les rivières et escalader les collines. Ces auréoles s’organisent
aujourd’hui du centre vers la périphérie en une succession des plages plus
ou moins concentriques, un peu irrégulières, depuis les berges du fleuve
Congo jusqu’aux espaces périurbains agricoles. Ces couronnes sont en
mutation permanente, résultat de la dynamique urbaine rapide.




♦♦♦



29

Carte n° 2 : Croissance rapide de la troisième auréole



La première couronne compte quatre communes. C’est le noyau très
ancien de l’agglomération depuis 1882. Il y a d’abord la commune de
Kintambo (2,72 Km²), site originel de la ville. Ensuite vient la commune
européenne de la Gombe (29,33 Km²) créée après le transfert de la capitale
nationale à Kinshasa en 1923. Et enfin, se trouvent les vieilles communes
africaines de Kinshasa (2,87 Km²), Barumbu (4,72 Km²) et Lingwala (2,88
Km²). Dans les années 30, Kintambo, Lingwala, Kinshasa et Barumbu étaient
considérées comme des cités dortoirs que chacun regagnait, à pied ou à vélo,
après avoir été travailler à la Gombe, le centre-ville. Le deuxième anneau
correspond à la ville planifiée issue du schéma d’urbanisme de 1950
comprenant les communes de Kalamu (6,64 Km²), Bandalungwa (6,82 km²),
Ndjili (11,4Km²), Lemba (23,7Km²), Matete (4,88 Km²), Ngiri Ngiri (3,4Km²)
et Kasa-Vubu (5,04Km²). Le troisième anneau est la ville postcoloniale issue
des grandes étapes de la dynamique spatiale spontanée avec les communes
de Ngaba (4 Km²), Selembao (23,18 Km²), Bumbu (5,3Km²), Kisenso
(16,6Km²), Masina (69,73Km²), Kimbanseke (237,78Km²), Mont-Ngafula
(358,92 Km²), Ngaliema (82,0Km²), etc.
30
2.2.1 Ville planifiée coloniale : un aménagement volontaire
Les Chefs de Lemba, de Kinshasa et de Kintambo (le chef Ngaliema), en
accordant le 3 décembre 1881 à l’explorateur Henry Morton Stanley le droit
de s’établir, de hisser le drapeau belge pour le compte du roi Léopold II et
de fonder le poste de Léopoldville (Kinshasa aujourd’hui), ne se rendaient
pas compte qu’ils venaient de lancer Kinshasa dans une grande aventure de
modernisation et de métropolisation. Lorsque la ville de Kinshasa voit le
jour à Kintambo autour de la baie de Ngaliema où existait déjà un important
marché d’échanges, le village s’étalait sur 115 ha et comptait 5000 habitants.
C’est à proximité de ce village, sur la colline appelée actuellement Mont-
Ngaliema, ex Mont-Stanley, que Stanley hissera le drapeau et y érigera sa
maison pour dominer la plaine et assurer sa défense car Kintambo, Lemba,
Ndolo, Kingabwa, Kimbangu, etc. où vivaient les autochtones ne lui
inspiraient pas totalement confiance tant sur le plan sécuritaire
qu’hygiénique.
a) La constitution du premier anneau
La baie de Ngaliema où est née le poste de Kinshasa accueillera non
seulement les pionniers européens constitués des premiers commerçants
hollandais, mais aussi les premières infrastructures. C’est la présence des
bungalows sur pilotis, du premier port, du chantier naval en 1887, etc. qui
va marquer le paysage de la ville. La dynamique urbaine était à peine
perceptible. Toutefois, le plan en damier, institué dès 1890 par le décret du
14 août et l’arrêté du 20 septembre, manifestait ce désir de l’administration
coloniale d’ordonnancer l’espace et d’y créer une grande ville moderne. Il est
vrai que le site de Kinshasa dès le début de la colonisation rassemblait tous
les atouts pour devenir une métropole. L’administration coloniale ne s’était
pas trompée parce que déjà avec l’arrivée du rail en 1898, la ville
enregistrera son premier boom démographique et spatial, signe d’une
dynamique urbaine de première heure. Ce premier tracé des rails à
Léopoldville, en provenance du Bas-Congo, passait par la chaussée de
Kimwenza à Yolo où fut installé un camp des travailleurs de l’Office des
Transports au Congo (Otraco) puis par l’avenue de l’Université, Limete,
Ndolo et la gare de Kilosa à la cité. En ville, le tracé avait suivi le Boulevard
du 30 juin actuel jusqu’à Kintambo (Léo II), à partir de l’Hôtel Régina,
jusqu’en 1932 (Kyana, 2010). La place de la gare à la Gombe devint de ce fait
le lieu de localisation par excellence des premiers hôtels.
Les établissements humains ne s’implantaient pas dans le désordre
malgré ce premier boom démographique et spatial. Tout se faisait dans
l’ordre parce que le Gouverneur Général détenait les prérogatives
d’approuver les plans de voirie dans les communes urbaines en vertu des
pouvoirs qui lui avaient été conférés par ce décret du 14 août 1890 et cet
arrêté du 20 septembre 1890 (Muzyumba, 2001). C’est comme cela que les
31
communes de Barumbu, Kinshasa, Lingwala et Kintambo seront loties en
damier selon les normes à partir d’une décision de mars 1907 de Georges
Moulaert, alors commissaire de district.
En 1910, le noyau ancien était déjà une petite bourgade de 10 000
habitants. Au sud de la gare centrale, prenait déjà forme la ville africaine
(Kinshasa et Barumbu) tracée selon un plan géométrique. Ces cités
réunissaient en 1914-1915, entre 12 000 et 13 000 habitants. A l’Ouest,
Européens et Africains cohabitaient autour de la baie en évitant une trop
grande promiscuité. C’est l’ordonnance n°127 du 15 juin 1913 qui
réglementa les constructions dans les quartiers habités par les Européens. Ce
fut le début du principe de séparation de l’habitat européen et africain
matérialisé par la création d’un cordon sanitaire de 400 m de large : la zone
tampon. A cette époque, Kinshasa comptait 2531 Européens dont 1755
Belges logés dans l’actuel quartier appelé Kintambo-Magasin contre 37 634
Congolais cantonnés soit dans les camps des travailleurs, soit dans des
quartiers assainis d’auto-construction de Kintambo, Lingwala, Kinshasa et
Barumbu.
Pendant la première guerre mondiale, le Congo fut privé de ses
approvisionnements en produits manufacturés. C’est pourquoi,
l’administration coloniale décida de doter la ville de quelques industries de
transformation. L’industrie avait aussi appelé le commerce. La ville devrait
fabriquer pour approvisionner le commerce. La zone industrielle tournait à
plein régime et employait une quantité importante de la main d’œuvre. Le
métier était bien payé. D’où la ruée vers les communes proches de ces
industries où l’on recrutait continuellement. Il arrivait que les fils des
ouvriers remplacent automatiquement leurs pères partis à la retraite.
Cette industrialisation de première heure poussa la ville à se développer
rapidement. Elle va prendre les allures d’une agglomération. Ce qui poussa
l’administration coloniale à opter pour une politique qui consistait à
maintenir la main-d’œuvre africaine près de leur lieu de travail. Cette option
fut matérialisée par le Décret Royal du 16 mars 1922 qui ordonna que les
employeurs logent leurs travailleurs, soit en leur érigeant directement les
maisons, soit en leur payant une indemnité substantielle (Kankonde, 2001).
Une année plus tard, l’ordonnance n° 58/56 du 10 août 1923 éleva Kinshasa
au rang du district urbain.
b) Kintambo: zone des bungalows et des camps
des travailleurs
Les friches de ces installations industrielles et de ces entrepôts de
première heure sont encore visibles aujourd’hui au niveau du premier port à
la baie de Ngaliema à Kintambo.
Décrire le patrimoine architectural des maisons de Kintambo paraît
simple. La commune de Kintambo renferme encore jusque maintenant
32
quelques bungalows sur pilotis datant de la genèse de Kinshasa et habités
jadis par les Européens. A proximité de la place commerciale dite Kintambo-
Magasin, ces bungalows restent encore dispersés dans la verdure, entre les
palmiers, les manguiers, les flamboyants et les borrassus. Leur architecture
était conçue pour se protéger contre les insectes, les reptiles, la chaleur et
pour faciliter la circulation des courants d’air. Ces maisons européennes
reproduisaient les modèles occidentaux. Certaines bâtisses de la place
commerciale sont à étage d’un niveau, tandis que d’autres sont en pavillon.
Les rues de leur quartier sont tracées en ligne droite et les parcelles bien
numérotées.
Les camps des travailleurs Africains, quant à eux, étaient construits en
parpaing et cadastrés aussi selon un plan orthogonal. Ils ont des pièces de
petite taille qui donnent sur une petite cour. Ils sont à étage d’un niveau,
tandis que d’autres sont en pavillon. Ils sont très caractéristiques à cause de
leur étroitesse.
Les maisons africaines d’auto-construction de Kintambo sont érigées en
briques adobes. Elles sont quadrangulaires avec un grand espace-cour et
leurs murs ont été remplacés progressivement par du parpaing. Beaucoup
de ces maisons en briques adobes subsistent encore aujourd’hui. Le même
plan orthogonal est aussi respecté scrupuleusement. Ses grandes avenues en
terre battue quadrillent des quartiers entiers structurés autour de trois
avenues goudronnées aujourd’hui (Komoriko, OUA et Bangala) qui se
croisent en forme de croix orthodoxe.
Jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, Kinshasa était centrée
jusque- là au Nord-Ouest, à Kintambo. C’est là que se concentraient les
premières installations industrielles, les bungalows des Européens, les
bâtiments administratifs, le centre commercial, les camps des ouvriers
africains et les quartiers autochtones d’auto-construction. Malgré la présence
de ces premières sociétés commerciales et industrielles, du port et du
chantier naval, de bâtiments de négoces et des écoles de grand renom,
Kinshasa n’est qu’une bourgade de 17 000 habitants sur 5 000 hectares en
1922.
c) Le transfert de la capitale de Boma à Kinshasa : la
construction de la Gombe entre Kintambo et les anciennes
cités indigènes
Kinshasa d’alors est un bel exemple d’une extension par agglutination à
èmeses débuts. En effet, au début du 20 siècle, Kinshasa avait deux
agglomérations distinctes. D’un côté, une agglomération constituée de
communes de Kinshasa et Barumbu (ou Léopolville 1) où vivaient les
Africains. De l’autre côté, la commune de Kintambo (ou Léopolville 2) où
habitaient séparément les Européens dans leurs villas et les ouvriers
africains dans leurs camps, suivant aussi un plan ségrégatif de l’habitat.
33

Carte n° 3: Plan ségrégatif à Kintambo en 1930

Complètement indépendantes, les deux agglomérations, Léopoldville 1 et
2, distantes de quelques kilomètres, étaient reliées par l’avenue Kasa-Vubu
(avenue des Palmiers d’alors) via l’avenue de la Justice (anciennement
avenue Valcke). Cette dernière était la seule avenue dotée, à cette époque, de
trottoirs et d’un système de canalisation des eaux pluviales. C’est cette seule
avenue qui reliait indirectement Kintambo à la cité africaine en tombant sur
l’avenue Kasa-Vubu, encore en terre battue. Celle-ci était la seule à traverser
la cité africaine.
- La construction de la Gombe: le centre-ville
erL’Arrêté Royal du 1 juillet 1923 décida d’ériger Kinshasa en capitale
nationale. Ce transfert va faire exploser la ville. La commune de la Gombe,
l’actuel centre-ville, est née grâce à ce transfert effectif de la capitale
nationale de Boma à Kinshasa en octobre 1929. La Gombe, nouveau quartier
34
pour Européens à être construit, viendra donc s’incruster entre les deux
agglomérations, Léopoldville 1 et 2, et contribuera à leur réunification,
plutôt à leur fusion.
Le site originel de la ville, Kintambo, va agrandir sa zone industrielle
avec la naissance de l’usine textile (Utexafrica). Elle va commencer à
déborder de son site et va se mettre à s’étaler le long du fleuve vers la pointe
de la Gombe où les villas et les bâtiments administratifs étaient en train
d’être construits pour accueillir la nouvelle capitale.
Ce transfert va aussi faire bénéficier Kinshasa de grands équipements. La
Direction des Travaux Publics du gouvernement général, responsable du
tracé du plan général d’aménagement de la Gombe, avait ordonné d’y
construire non seulement la résidence du Gouverneur Général, l’actuel
bureau du Premier Ministre, au bord du fleuve ; mais aussi les bâtiments
administratifs, les cliniques, le centre commercial, etc. pour accueillir la
nouvelle capitale (Lumenganeso, op.cit).
C’est lors de ces grands travaux que la première piste d’aviation de la
ville, située sur l’actuelle avenue du Mont-Virunga à la Gombe, se retrouva
dangereusement en plein quartier résidentiel et administratif. Ce qui
nécessita son transfert en périphérie urbaine au quartier Ndolo en 1933 pour
laisser la place aux immeubles en construction.
Sur place, les quatre bâtiments administratifs, comme le Palais de la
Justice, le Palais de la Nation, le bâtiment de la Fonction Publique, la Banque
Centrale, etc. qui quadrillent l’ancienne première piste d’aviation, sont
d’aspect plutôt autoritaire, imposant. Leurs bâtisseurs les voulaient avant
tout impressionnants pour symboliser le pouvoir colonial. Curieusement, le
bâtiment abritant la résidence du Gouverneur Général avait plutôt un aspect
modeste. En effet, c’est un édifice qui surprend plus d’un observateur par la
simplicité de son échelle et architecture alors qu’il était le siège du pouvoir
colonial. Aujourd’hui, il sert de bureau au Premier Ministre.
Aujourd’hui encore, la plupart de bâtiments de ce quartier continue à
abriter les mêmes services administratifs. Le tertiaire supérieur s’y est ajouté
à profusion. Le quartier est même envahi par divers autres services. Toute
cette concentration lui donne l’aspect d’un pseudo Central Business District
(CBD). A partir des collines de l’Ouest et du Sud, l’observateur a une bonne
vue panoramique de ce pseudo <CBD> qui s’impose par un amas
d’immeubles.
La Gombe est la commune la plus animée quotidiennement par la
circulation de nombreux flux de personnes, de marchandises, de capitaux et
d’informations. Elle est une commune polyfonctionnelle : résidentielle,
commerciale, culturelle, administrative, etc.
Elle est une commune où se concentrent les bâtiments administratifs.
C’est là que sont logés les succursales des entreprises, les ambassades, les
agences de voyage, les succursales des banques, les directions des
institutions politico-administratives et économico-financières, la grand
35
poste, le quartier général de la police, le siège des grandes Eglises, les
ambassades, etc.
Elle est marquée par la présence d’une zone commerciale. Elle abrite le
marché central, les super marché, les boutiques et magasins spécialisés. Elle
concentre aussi le commerce banal : boutique d’habillement, alimentation,
pharmacies, etc. On y retrouve aussi le commerce des services : salons de
coiffure, maisons de couture, cordonnerie, buanderie, etc. Cette zone est
accessible au grand public. Voilà pourquoi, la Gombe est considérée comme
un quartier d’affaires et en même temps comme une zone de grandes
activités commerciales.
Elle regroupe une série de blocs appartements de haut standing éparpillés
à travers la verdure. Elle offre des logements aux cadres étrangers et
nationaux. La bourgeoisie nationale est la seule couche sociale qui a accès à cet
ancien quartier européen parce que la spéculation locative et foncière y bat
son plein. Ses luxueuses villas, clôturées par des haies vives et des arbres
fruitiers, sont construites et entourées de deux jardins. Un des jardins en
façade donne sur l’avenue : c’est le jardin ludique avec des fleurs et des
parterres. L’autre jardin se trouve derrière la villa : c’est le jardin potager. Ses
coquettes villas résidentielles à l’anglaise côtoient les grands immeubles à
l’américaine. Un grand nombre de ces immeubles polyfonctionnels longent le
principal axe de circulation : le boulevard du 30 juin. Cette artère va de l’Est à
l’Ouest. Le soleil le prend en enfilade et éblouit la vue des conducteurs dans
un sens comme dans l’autre au crépuscule et à son coucher.
Ses infrastructures culturelles sont encore maintenues en bon état. C’est
la commune qui est dotée de bonnes salles de spectacle où jouent des artistes
kinois. Ses salles sont soit des anciennes salles de cinéma, soit des salles de
spectacles des écoles ou des hôtels. Le regroupement de ces équipements
culturels à la Gombe ne permet pas au Kinois moyen qui habite la périphérie
urbaine d’y avoir accès à tout moment, surtout la nuit, à cause de la distance.
- Lingwala, Kinshasa et Barumbu: zone de l’habitat
administré indigène
L’option levée par l’administration coloniale d’alors, moins intéressée par
la politique des logements sociaux à cette période, était de faire la promotion
de l’habitat administré. Ce type d’habitat porte plusieurs appellations :
parcelles assainies ou trames assainies ou encore trames d’accueil.
Des terrains cadastrés qui désignaient les propriétés étaient bien
délimités. L’initiative des constructions était du côté de la population et non
de l’Etat. Des règlements sur le plan sanitaire, de la construction, de
l’urbanisme, etc. précisaient ce que le bénéficiaire avait le droit de faire, ce
qui lui était obligé et interdit. C’est comme cela que vont être modernisées
les communes de Kinshasa et Barumbu, appelées à accueillir les premiers
migrants ruraux.
36
èmeEn effet, dans les premières années du 20 siècle, ces migrants
ruraux, lettrés ou pas, n’eurent pas de la peine à trouver du travail. Les
différents chantiers et les jeunes administrations naissantes nécessitaient
l’embauche d’une main d’œuvre abondante. Ces nouveaux migrants
venaient en majorité de deux provinces les plus proches, le Bas-Congo et
le Bandundu.
Les Africains de l’Afrique Centrale (Angolais, Congolais de Brazzaville)
et de l’Afrique de l’Ouest (Nigérians, Béninois, Togolais, Sénégalais,
Maliens) constituaient l’une des plus importantes communautés étrangères
africaines de l’époque. L’histoire de la ville rapporte que les Bateke et
Bahumbu, se considérant comme tribu supérieure, n’admettaient pas de
travailler pour le compte d’une tierce personne étrangère. C’est ainsi que
pour construire et développer son poste administratif qu’il venait de créer,
Stanley et ses collaborateurs ont dû faire appel aux Zanzibarites,
Sénégalais et autres Ouest Africains (coastmen) embauchés au départ
comme porteurs. Les Ouest africains s’installeront par la suite à la lisière
de la cité européenne (la Gombe), dans la commune de Barumbu au
quartier Citas où ils firent souche. Là, ils implantèrent les grandes
mosquées. Ils y développèrent une culture et un mode vie propre à eux
(islam, commerce, etc.) différents des autochtones Bateke et Bahumbu et
des premiers migrants ruraux.
Kinshasa et Barumbu étaient proches du lieu du travail, concentré à la
Gombe. L’avenue Kasa-Vubu reliait directement la Gombe à la commune de
Kinshasa. Par contre, Gombe et Barumbu étaient reliées par l’actuelle avenue
du Flambeau. A Kinshasa et Barumbu, étaient rangées suivant un plan en
damier les maisons basses construites en briques adobes entourant une cour
dans laquelle se déroulaient toutes les activités des ménages: la vaisselle, la
lessive et la cuisine. Dans ces quartiers, le tracé des rues non goudronnées, à
angles droits, permettait aux habitants de rejoindre les différents secteurs
des communes. Son habitat traditionnel en briques adobes persiste encore
jusqu’aujourd’hui dans certains quartiers.
Entre les deux guerres mondiales, des voix commencèrent à se lever
contre les mauvaises conditions d’habitat des Africains logés dans des
cabanes en briques adobes. Les premières à hausser le ton furent les
missionnaires catholiques qui critiquèrent l’administration coloniale à
propos des logements indécents des Africains. Aussi, ils formulèrent des
propositions en faveur de l’amélioration des conditions d’habitat des
fonctionnaires devenus nombreux afin de leur permettre de devenir
propriétaires immobiliers.
Pour donner l’exemple, les missionnaires catholiques de Scheut créèrent
en 1932 une caisse de crédit immobilier. Sous forme d’un Fonds d’Avance,
ce crédit était ouvert aux Congolais qui le méritaient mais en priorité à leurs
fidèles et leurs employés. Pour permettre aux Africains de se construire des
logements décents, les missionnaires offraient, pour pas grand-chose, des
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matériaux de construction à tous les bénéficiaires qui les réclamaient. Des
plans types de maisonnettes telles qu’on en voit encore dans les quartiers de
Barumbu, Kinshasa se trouvèrent à la disposition des Africains.
L’expérience connut un grand succès. L’administration coloniale, prise de
cours, récupéra l’initiative en 1933. Elle se mit, elle aussi, à promouvoir cette
politique en 1939 en inscrivant ces crédits au budget extraordinaire de la
Colonie en vue de financer le Fonds d’Avance. C’est comme cela que seront
modernisées ces cités africaines de Kinshasa, Barumbu nées dans les années
1910. Située au Nord-Est, Barumbu s’étalera en tâche d’huile avec la
construction des camps des travailleurs de l’Onatra. Son extension ira
rapidement jusqu’à proximité des installations portuaires de Ndolo et du
chantier de construction, en périphérie de la ville d’alors, du nouvel
aérodrome de Ndolo, ouvert en 1933.
A Lingwala, née dans les années 1930, l’administration coloniale avait
opté à la fois pour l’habitat planifié avec des camps de travailleurs et pour
l’habitat administré destiné aux autres catégories sociales. Pour l’habitat
planifié, les camps sont nombreux, tels le camp de la police Lufungula au
Nord-Est (20,5 hectares), le camp des travailleurs des Huileries du Congo-
Belge (HCB) au Centre-Est (19,5 hectares) et le camp de l’Office des Cités
Africaines (OCA) au Nord-Ouest (0,7 hectares). Ils représentent au total 40,7
hectares, soit 14% de la superficie totale de la commune de Lingwala. Le
camp de la police Lufungula comprend 199 logements collectifs dont 170
pavillonnaires et 29 en étage. Celui de l’OCA compte 18 logements collectifs
répartis en trois immeubles en étage.
Pour l’habitat administré, le lotissement était effectué par l’Etat. Les
conditions d’éligibilité pour accéder aux parcelles assainies étaient les
suivantes : disposer d’une carte de résidence et être marié avec deux enfants
au moins. L’Africain se chargeait de la construction de sa maison. Le service
de l’urbanisme veillait aux respects des normes urbanistiques et l’Etat
construisait les équipements publics: voirie et réseaux divers, écoles,
dispensaires, foyers sociaux, etc.
A Lingwala aussi, le plan est en échiquier. Il quadrille des grands îlots à
l’intérieur desquels les parcelles ont des dimensions variant entre 500 et 800
m². La taille et l’architecture de la maison varient en fonction de la bourse de
l’occupant car chacun construisait à sa guise avec en majorité des briques
adobes. L’habitat est de moyenne qualité et les systèmes d’assainissement
sont quasi présents.
En conclusion, le premier anneau comprend donc quatre communes :
Gombe (29,3 Km²), Kinshasa (2,9 Km²), Barumbu (4,7 Km²), Lingwala (2,9
èmeKm²) datant du début du 20 siècle, au voisinage de Kintambo, le noyau le
plus ancien. La rapide croissance urbaine ne s’observait pas seulement en
termes de l’étendue de sa superficie, mais aussi en fonction des chiffres de sa
population : 25 000 habitants déjà en 1920.
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