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L'excision en procès : un différend culturel ?

335 pages
L'auteur a assisté en France depuis 1989 à la quasi-totalité des procès d'excision qui se sont déroulés en assises ; les femmes du box, soninké ou bambara, ignorent le français ; elles taisent le plus souvent l'identité des coupables : les forgeronnes. Ces dernières appartiennent à une caste bien spécifique, un corps de métier où de génération en génération on transmet un savoir-faire. Elles marquent les corps pour démarquer les sexes, elles fabriquent symboliquement et socialement la différence sexuelle. Ce texte cherche à analyser le différend qui fracture dans ce cas précis la cour d'assises : légitimité contre légitimité, règle ancestrale contre droit moderne.
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Martine Lefeuvre-Déotte

L'excision en procès: un différend culturel?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, fue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

à J.L.D

Mes remerciements les plus vifs vont à : Marie-José Bourdin, Alain Caillé, Philippe Chanial, Jean-Louis Déotte, Yves Dupont, M. Ekeu, G. Giudicelli-Delage, Suzanne Lallemand, Jean Lauxerois, Jean-François Lyotard, Anne Raulin, Edwige Rude-Antoine, Raymond Verdier, Michel Wieviorka.

@ Éditions l'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5262-0

«Aucun débat ne divise plus profondément le monde actuel que celui qui oppose les partisans du multiculturalisme aux défenseurs de l'universalisme intégrateur, à ce qu'on nomme souvent la conception républicaine ou jacobine; mais la culture démocratique ne peut être identifiée ni avec l'un ni avec l'autre. Elle rejette avec la même force l'obsession de l'identité qui enferme chacun dans une communauté et réduit la vie sociale à un espace de tolérance, ce qui laisse en fait le champ libre à la ségrégation, au sectarisme et aux guerres saintes, et l'esprit jacobin qui, au nom de son universalisme, condamne et rejette la diversité des croyances, des appartenances et des mémoires privées. La culture démocratique se définit comme un effort de combinaison de l'unité et de la diversité, de la liberté et de l'intégration. [...] L'esprit démocratique repose sur cette conscience de l'interdépendance de l'unité et de la diversité et il se nourrit d'un débat permanent sur la frontière, constamment mobile, qui sépare l'une de l'autre et sur les meilleurs moyens de renforcer leur association... ».
Alain Touraine, Qu'est-ce que la démocratie?, Fayard, Paris, 1994, p. 29, souligné par moi-même.

5

Introduction

Les procès d'excision: un différend culturel?

Appelons différendl culturel ce désaccord, au sens fort du terme, entre des individus, des cultures (ici, les Soninke, les Bambara et «nous»), qui font l'expérience de leur étrangeté; ce moment, dans un processus nécessairement long d'-acculturation, où les cultures ne peuvent ni échanger, ni dialoguer parce qu'elles n'ont aucun idiome commun. Elles s'affrontent, parce qu'elles sont prises dans des rapports singuliers au Temps, au Savoir, au Pouvoir, au Corps et à la Loi. La manière d'être au Temps, au Savoir, au Pouvoir et à la Loi diffère à ce point dans ces sociétés qu'elles ne peuvent que se dresser l'une devant l'autre: légitimité contre légitimité, règle ancestrale contre droit moderne. Affrontement des Temps. Ce travail reste obsédé par l'idée même du procès; il plaide pour un «véritable» procès où seraient entendues l'histoire écrite du côté de ceux qui inculpent, mais aussi cette histoire, ces histoires «écrites» du point de vue des inculpés. Les témoins se succéderont et viendront occuper, provisoirement, le lieu des débats. Il s'agira, essentiellement ici de débats écrits, d'une confrontation des textes. Ce n'est en rien l'intime conviction qui l'emportera mais, espérons-le, l'argumentation. Si les procès d'assises ne nous disent rien de ce différend culturel, de cet affrontement des légitimités, de ce face à face, c'est déjà parce qu'ils le nient et le recouvrent, car comment rendre la justice si le sol, le temps, la loi, le corps ne sont pas déclarés communs? Est-il seulement
1. Cette notion est largement reprise au Différend de J.-F. Lyotard. Le différend, Paris, Minuit, 1983. 7

possible de repérer, d'esquisser, de faire entendre cette singularité des sites, des temps, des espaces d'où s'élèvent ces paroles et ces gestes? Surplomber la cour d'assises, analyser ce qui diffère, faire entendre le désaccord des voix. Les procès d'excision, en France, se déroulent en cours d'assises depuis 1988 (rituels modernes, l'un des derniers qui se tenait à Bobigny, à huis clos puisque l'une des inculpés était mineure au moment des faits, a duré dix jours).

Topographie

des lieux

Premier espace, la cour d'assises

de Paris

En face de l'assistance, les représentants de la justice et les jurés. A droite, menottes aux poignetst les inculpés bambara ou soninke (depuis 1989, ce sont essentiellement les représentants de ces ethnies qui occupent le box), près d'eux les interprètes. A gauche, la presse. Salle rarement inerte qui manie avec vivacité, au rythme des témoignages et des déclarations, l'anathème et le quolibet: «Je préférerais manger ma grand-mère plutôt que de faire exciser ma fille...» affirmait, derrière la barre, un anthropologue

célèbre... « Je suis un rescapé des camps de la mort, je peux
témoigner de la barbarie... » clamait un cancérologue connu.., Des témoins vocifèrent, hurlent ou pleurent; la salle, dans ces années 89-92, devenait comme folle, certains réclamant 20 ans de prison ferme. Les magistrats, les curieux, les inculpés partagent géographiquement le même espace; nous nous croyons dans le même espace et dans le même temps, on présuppose un espace homogène de la communication. Le sol commun là pourtant se fracture, hétérogénéité des sites, des paroles, des rapports au corps, à la souffrance, au temps, à l'ordre, à la loi. Différend culturel, désaccord, rupture, scission, discord, qui surgit au cœur même de la differentia: légitimité contre légitimité, droits ancestraux contre droits modernes, épreuve même de la différence que l'interprète cherchera à estomper. Mais un seul traducteur peut-il mener à bien sa tâche lorsque 8

les débats durent dix heures, avec juste quelques interruptions exigées le plus souvent par le dernier-né de l'inculpée qui « crie famine et réclame sa mère» ? Les petits messages des puéricultrices arrivent de la coulisse au président qui décide immédiatement de suspendre la séance.
Deuxième espace, université de Nanterre

D'octobre 1989 à 1991, un groupe de réflexion se constitua à l'initiative de Raymond Verdier dans la foulée de l'affaire Dalla Fofana. Pour la première fois, les 3 et 4 octobre 1989, une juridiction criminelle française avait été appelée à se prononcer sur une affaire d'excision n'ayant pas entraîné la mort de l'enfant. Dalla Fofana, soninke, a été

condamnée à trois ans de prison avec sursis: ...« c'est pour
réfléchir sur le sens et la portée de ces condamnations de plus en plus lourdes que nous avons constitué [...] un groupe de travail réunissant médecins, travailleurs sociaux, ethnologues et juristes, dans le cadre de l'Atelier Droit des peuples et droits de l'homme. Nous commençons ici la publication des premiers travaux qui devrait permettre d'élargir et approfondir notre information et proposer d'autres remèdes à ce grave problème de société, que celui, insatisfaisant et injuste, de sa criminalisation... »2. Assez rapidement, les inculpés, en attente d'un prochain jugement sont venus se joindre au groupe. Étrange espace que cette salle d'université traditionnellement close sur l'extérieur, ou réputée telle, qui s'ouvrait à la discussion des différents partis. Écoute attentive des inculpés, des magistrats, des militants, des représentants des ministères: l'affaire est déposée au milieu, âprement débattue. Les interventions s'enchaînent: anthropologues, sociologues, psychanalystes, juristes, féministes, médecins, assistantes sociales, avocats de la défense et des parties civiles. On aurait pu être dans les années 30 à Chicago... Ces deux lieux, les rencontres avec les inculpés, le déroulement du procès de Dalla Fofana et de tous
2. R. Verdier, Droit et Cultures, L'Harmattan, n° 20, 1990, p. 146. Cf. également L'excision: un exemple de conflit de lois et de cultures in L'immigration face aux lois de la République (sous la direction de) Edwige Rude-Antoine, Karthala, 1992. 9

les autres, m'ont décidé à transformer cette affaire en objet de recherche pour travailler le différend: l'affrontement des légitimités. La sociologie devait relever la «faiblesse» du procès, analyser pourquoi le noyau dur d'une culture, pour reprendre les termes de D. Schnapper, résiste aussi fortement. Travaillant depuis de nombreuses années dans le champ de la sociologie des migrations, plus exactement des immigrations étrangères arrivées sur notre territoire en cette fin du XXe siècle, sur un terrain bien spécifique, celui de l'éducation nationale, comme enseignante dans un CEFISEM (Centre de -Formation et d'Information sur la Scolarisation des Enfants de Migrants) - structure intégrée aux actuels IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres), il me fallait former de futurs professeurs d'école à la pédagogie de l' interculturel. Les cultures, écrivait Jacques Berque, dans son rapport remis en 1985 à Jean-Pierre Chevènement L'immigration à l'école de la République, ne doivent pas se juxtaposer dans l'enceinte de l'école, mais s'enrichir et dialoguer. Si on pouvait comprendre la générosité de ces affirmations, alors couramment reprises dans le corps enseignant et dont la finalité était de se dresser contre l'intolérance et la ségrégation, cette idée même, trop œcuménique vraisemblablement, du dialogue entre cultures, demandait pour le moins, réflexion. A certains moments, justement, les cultures ne dialoguent pas, mais s'affrontent. C'est là qu'il convenait de prendre la question. La pratique de l'excision, m'était insupportable, je décidai déjà d'en savoir plus. Durant ces cinq dernières années, je suis allée rituellement à la cour d'assises de Paris ou à celle de Bobigny. Le plus souvent, les procès se déroulaient sur deux demi-journées, la sanction tombait vers 21 ou 22 heures; assister aux procès, telle était ma première règle, seules ces heures d'écoute, une fois encore, me permettraient (peut-être) de continuer le travail. J'ai souvent voulu abandonner; si mes lectures, les échanges que. je pouvais avoir, m'apprenaient qu'effectivement cette coutume s'imposait pOUf'ces femmes du box, il n'en demeurait pas moins que la violence physique de l'acte sur un corps d'enfant m'effrayait. Peur devant la coutume, inquiétude devant le rituel de la cour 10

d'assises. Pour chaque audience, je tenais un carnet de notes, l'enregistrement, on le sait, est interdit. Lors des procès, la fatigue, la tension, l'émotion forcent le silence de tous. Les différents témoins s'invectivent pendant les pauses, les maris parlent, les voisins et amies des inculpées commentent, les militantes distribuent leurs tracts, les étudiants en droit s'interrogent: c'est quoi les Soninke? Je savais aussi que le mois suivant je retrouverais les mêmes, chez Raymond Verdier, à Nanterre. La colère ne sera qu'à peine apaisée et le flot de la parole emportera une fois encore les protagonistes du drame. Cette salle de Nanterre s'oppose à celle du procès et pourtant ce sont presque les mêmes acteurs. Ils sont là, mais cette fois autour d'une table. L'espace de la négociation s'amorce, le différend se fracture, la parole circule dans une quasi parité, les médias sont absents, le lent travail de la réflexion rompt avec la célérité de la cour d'assises. Je tiens, là encore, mon carnet de route. Laisser aller le conflit, l'admettre et le travailler, voilà la tâche. Mon projet, qui certes s'est modifié au cours du travail était le suivant: saisir la spécificité ou non de cette immigration noire africaine installée en France aujourd'hui, écrire la chronique des procès d'excision, en France mais aussi en Europe (la législation anglaise est sur ce point différente), repérer les différents articles de la loi utilisés pour inculper ou pour défendre, situer séances après séances les débats à l'intérieur et à l'extérieur de l' hémicycle. Expliciter le différend, finalement faire résonner cette seule petite phrase, inlassablement répétée par les inculpées: «je l'ai fait parce qu'on l'a toujours fait, c'est notre coutume, si on ne le fait pas on ne trouve pas de mari... ». On qualifie souvent cette phrase «d'absurde », certains trouvent même que les Africaines ne nous aident guère à les comprendre. La rencontre de l'absurde porte un défi. On trouve les inculpées « silencieuses» et pourtant ces propos trop laconiques pour certains, restent lourds de sens: quelle forme d'historicité révèle cette phrase? Quel rapport au passé, à l'avenir désigne-t-elle? Vers quoi fait-elle signe? Comment définir l'essence de cette contrainte, qui occupe le lieu du pouvoir, de la loi, dans cet espace soninke ou bambara? Question importante pour les magistrats. En effet: ...« il n'y a ni Il

crime, ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n' a pu résister...» (article 64 de l'ancien Code Pénal). Quelle relation le corps soninke entretient-il avec la loi? Cette incorporation même de la loi ne rend-elle pas difficile, dans ce cas très précis des procès d'excision, le dialogue: loi écrite sur papier contre loi gravée in corpore? ...« Distorsion entre la cérébralité des valeurs universalistes et la corporéité des valeurs particularistes »...3 C'est une grande banalité d'<.lffirmer qu'ici «leurs» repères ne nous sont guère coutumiers et que l'espace commun, sur ce point précis, se fraéture avec violence: ce qui nous effraye et nous angoisse est bien cette impossibilité de nous projeter dans cet autre qui fait là irruption, de nous identifier à ce qu'il incarne. Le surgissement d'un handicapé engendre un malaise profond: ...« par devers-lui, il rappelle avec une force qui lui échappe et qui tient à sa seule présence, la précarité infinie de l'existence et il réveille l'angoisse du corps démantelé à laquelle n'échappe aucune collectivité humaine. La mutilation, la cécité, la paralysie sont les figures archétypiques des cauchemars... »4. Cet effroi et cette angoisse pesaient lourdement lors des premiers procès d'assises.

Originoe du différend:

repères

Le corps a été choisi dès l'aube de l'humanité comme support d'inscription, mais quel est l'événement qui vient briser ce geste? L'épître de Paul aux Romains annonce la rupture: le chrétien déjà pour se démarquer du païen ou du juif n'entamera pas son corps. La marque de l'alliance, le sceau de Dieu, ne s'écrira plus dans la chair, mais bien par la circoncision symbolique du cœur. Les grandes religions
3. A. Caillé, Revue du MA USS, La Découverte, 1989, n° 4. Notes sur le problème soulevé par l'excision in L'impossible objectivité? Vérité et normativité dans les sciences sociales, p. 123. 4. D. Le Breton, Effacement ritualisé du corps, Cahiers internationaux de Sociologie, 1984. volume LXXVII, p. 282. 12

monothéistes ont jeté un interdit sur toutes les formes de marquages du corps. Demeure, pour certaines, la seule circoncision, comme si l'écriture de la loi divine voulait effacer toute écriture antérieure, surtout celle tracée sur le corps. Ainsi le Lévitique ordonne: ...« Vous ne couperez point en rond les coins de votre chevelure. Vous ne ferez pas d'incisions dans votre chair pour un mort, et vous n'imprimerez point de figures sur vous. Je suis l'Éterne{5 [...]. Vous êtes les enfants de l'Éternel, votre Dieu. Vous ne vous ferez point d'incisions et vous ne ferez point de place chauve entre les yeux pour un mort... »6. Le Coran est silencieux au sujet du tatouage, mais un hadith dit explicitement: .. .« Maudites sont la tatoueuse et la tatouée... »7. Saint-Paul jette donc l'anathème sur la marque qui distingue, le schibboleth 8 : ...« Le juif, (c'est-à-dire ici le chrétien) ce n'est pas celui qui en a le dehors et la circoncision, ce n'est pas celle qui est visible dans la chair. Mais le juif, c'est celui qui l'est intérieurement; et la circoncision, c'est celle du cœur, selon l'esprit et non selon la lettre... ». La circoncision du cœur, invisible, intérieure, chrétienne est l'esprit de la loi. La circoncision du corps, visible, extérieure, est la lettre de la loi divine, le signe de l'alliance avec Yahvé, la marque du peuple élu. Le christianisme a été vraisemblablement la religion monothéiste la plus acharnée à combattre les inscriptions tégumentaires. On saisit déjà là le point d'ancrage de notre profonde aversion. Le débat est très ancien, il est finalement constitutif, lui aussi, d'une distinction, d'une coupure: juifs/païens; païens, juifs/chrétiens. lncidere : Entailler, inciser un pin pour le greffage; graver, buriner; couper, trancher; couper, interrompre. Explorer ce champ sémantique: entailler, graver, couper. Les origines de ce différend sont donc vieilles de 2000 ans. Mais quels sont les motifs et les raisons invoqués dans cette obligation de donner (entailler, c'est aussi greffer) chez les Bambara ou les Soninke, un morceau de son propre corps et qu'est-ce qui s'échange ou s'échangeait? Dans un certain nombre de sociétés
5. 6. 7. 8. Lévitique, 19,27-28. Lévitique, 19, 27-28. Cité par A. Khatibi, La blessure du nom propre, Denoël, 1974. CfJ Derrida, Schibboleth. Pour Paul Celan, Galilée, 1986. 13

traditionnelles d'Afrique occidentale, les hommes et les femmes, sont tenus de se faire circoncire pour recevoir une identité sexuelle, comme si la différence biologique ne suffisait pas9. Marquer pour démarquer. Recevoir une identité sexuelle, c'est accéder à la procréation, devenir fécond, entrer dans le cycle de l'échange matrimonial. Le devoir de circoncision/excision ouvre à un droit: celui de procréer. Avant d'interroger ce que disent aujourd'hui les acteurs, (les termes de l'échange sont-ils repris, oubliés, modifiés, contestés ?), il convient de retracer comme la genèse de cette marque qui po~ctue (ponctuait) un passage, « écrivant» l'agrégation, la circonscription, l'identité: . ..« tu es des nôtres...». Le champ ethnographique visant l'Afrique de l'Ouest 10 sera systématiquement exploité, mais aussi quelques textes qui ouvrent des voies à l'interprétation des inscriptions tégumentaires et des rites de marquage du corps. L'analyse des rites de passage en Grèce archaïque ou chez les Amérindiens, les récits de voyageurs seront explorés: en fait, quels sont les enjeux de l'initiation et pourquoi élire le corps comme support d'inscription, mémoire d'un passage, d'une agrégation? C'est bien là l'essentielle question. J'ai donc suivi, entre 1989 et 1994, la quasi totalité de ces procès. Ma rencontre avec Dalla Fofana, le 20 janvier 1989 a été déterminante. Dans son unique pièce de 15 m2, elle rangeait sous les trois lits, les menus objets nécessaires à la vie d'une grande famille. A l'annonce de la date du procès qu'elle apprit de la bouche de son mari, elle fléchit, se retint au lit et nous regarda, étonnée. Je ne remarquai alors que son regard et je crus percevoir un grand désarroi. Elle resta muette. Ce silence me frappa, car comment construire une défense pour qui n'a pas les mots, pour celle qui ne
9. ...« Les hommes de cette époque ignoraient le langage et le vêtement. Ils vivaient nus et communiquaient entre eux par gestes et par grognements. Pour se reconnaître et sur l'instigation de Mousso Koroni (créature femelle), ils tracèrent sur leurs visages des scarifications de trois ou quatre traits, trois étant le symbole sexuel de l'homme (la verge et les deux testicules), quatre, celui de la femme (les quatre lèvres). En vertu de quoi chacun, selon son sexe, répétait trois ou quatre fois ses actes... ». G.Dieterlen, Essai sur la religion bambara, le édition, PUF, Bibliothèque de Sociologie Contemporaine, 1951, p. 17. 10. Cf Griaule, Dieterlen, Zahan, Paulme, Luneau, Cartry. etc... 14

comprend pas l'illégalité et la criminalité de son acte? A cette époque, chaque semaine, je prenais rendez-vous avec les avocats de la défense, j'épluchais les dossiers. Finalement, c'est l'écoute de tous ces procès qui me retint. Les cahiers noircis, à la hâte, pendant ces quelques années lors des audiences, réclamaient comme une réponse. Et si le travail universitaire, le lent travail de lecture et d'écriture, pouvait relayer le procès? Et si la sociologie pouvait relever le défi et s'inscrire là où échouait, en partie, le procès? Dans ces procès, le juge interpelle un inculpé, c'est-à-dire un individu, une citoyenne, une femme qui a conscience de ses droits, quasi prête à occuper l'espace public, à se délester du poids de sa communauté; il interroge, lui, le juge, une femme «émancipée », mais cette inculpée-là est totalement absente, les mots ne passent plus, le traducteur se tait. Hétérogénéité des genres de discours. Mais comment celle qui avoue son hétéronomie, pourrait-elle se transformer, dans le même souffle, en celle qui exerce son autonomie? Déjà, donner à voir et faire entendre le différend, la multiplicité des voix, le discord d'une cour d'assises où s'affrontent des paroles, elles-mêmes prises dans un rituel11, ce sera là notre premier chapitre. Le discord, c'est déjà l'affrontement entre la loi ancestrale qui s'est abattue sur la femme du box et notre loi; mais c'est aussi le désaccord, à l'intérieur même de la cour d'assises, entre les différents protagonistes: témoins, militants, experts, curieux, magistrats. La dernière partie de tout procès d'assises se déroule en trois temps toujours identiques: explications des parties civiles, réquisitoire de l'avocat général, (moment important où le ministère public énonce la peine qu'il souhaite voir infligée à l'accusé), dernier acte de ce rituel judiciaire la plaidoirie de la défense. Enfin, le président donne la parole à l'accusé qui a le droit absolu d'ajouter quelques mots pour sa défense. Mais dans ce «théâtre» judiciaire, les inculpées, dans ce cas très précis des procès d'excision, sont le plus souvent sans voix, étrangères à leur procès, radicalement ailleurs. Le box est un ailleurs quasi radical. De cet endroit, le plus souvent, ne s'élèvent que quelques bribes de' récits. La communication ne passe pas ou peu. On a donc cherché à ne
Il. Garapon Antoine, L'Ane portant des reliques: judiciaire, Justice humaine, 1985. 15 essai sur le rituel

pas laisser vide, dans ce chapitre I, cette place de l'inculpée, on a tenté de donner la parole aux femmes du box, d'écrire l'histoire de l'excision de leur point de vue. Projet bien ambitieux puisque les femmes excisées en France, refusent le plus souvent de témoigner. Raconter son excision, expliquer cet acte qu'on a vraisemblablement perpétré sur sa propre fille, c' est toujours risquer un signalement. Les femmes immigrées en France devaient témoigner, mais existent-elles dans leur homogénéité? Peu de consensus chez ces femmes interviewées quand on les interroge sur le sens de l'excision. Ce sont finalement des pionnières que nous jugeons en cour d'assises, des victimes diraient les féministes. Le détour par l'ethnologie s'imposait, permettrait de faire entendre, là encore la complexité de cet acte, la polysémie de cette marque qu'est la retouche inlassable du corps. Finalement, la lecture assidue de l'ethnologie africaniste nous a permis d'exercer notre regard, et de mieux voir et entendre, ce que disaient ces femmes interviewées; de mesurer plus finement encore le discord des voix. Puisque les inculpés parlent peu et ne répondent pas à la question du juge: pourquoi cette coutume? elles restent généralement sans voix, il convenait d'interroger, aussi, l'écriture des ethnologues, de convoquer la bibliothèque, de soumettre l'ethnologie à la question. Celle-ci ouvre un champ de réponses, elles surgissent à foison, seul un grand clerc pouvait mener jusqu'au bout ce travail de recension. Il obligeait, on s'en doute, à une réflexion sur le statut de cette écriture sur l'autre, vu du point de vue de l'autre. Ce dernier chantier, à tort, n'a été que peu ouvert. Comment oser écrire quand le chercheur pris de vertige devant la multiplicité des voix en cour d'assises, comme pour calmer son inquiétude, se tourne vers la bibliothèque qui le plonge dans un effroi tout aussi inquiétant? On a donc retenu certains textes de la tradition africaniste française de l'Ouest, et privilégier quelques réponses à cette bien embarrassante question du juge: .. .« Pourquoi l'excision?.. ». Finalement, notre travail, dans ce chapitre 2 est un long cheminement, dans ce labyrinthe de rituels, de'« religions» ou de « cosmogonies ». La seule question que nous posions à ces textes était bien la suivante: qu'est-ce qu'une forgeronne bambara ou soninke, quel est son rôle symbolique, quelle 16

place occupe-t-elle dans ces cultures? Dans ces années de la colonisation française en Afrique, comment tous ces élèves de M. Mauss ont-ils entendu et regardé l'allogène? Cette Afrique fantôme, phantasmée vraisemblablement, fournissait des réponses à la question que nous posions. L'Essai sur la religion bambara (Dieterlen 1951) par exemple, est aujourd'hui quasi illisible, c'est un enchevêtrement de récits. Le lecteur des années 50-60 comprenait au moins, on peut l'espérer, que ces hommes des confins «nos» colonisés, n'étaient ni des brutes, ni des sauvages. Mais finalement aujourd'hui la quasi totalité de nos contemporains n'estiment-ils pas que les Soninke et les Bambara sont, encore, des brutes et des sauvages? La mission DakarDjibouti, dirigée par Griaule de 1931 à 1933 a pillé }'Afrique en objets (3 000) et en paroles. Les premiers sont au musée de l'Homme, les seconds dans nos bibliothèques. Nous avons donc traqué les textes de Dieterlen (1950), Zahan (1948-1958), Luneau (64.72), Y. T Cissé (1979), puis pour les Soninke ceux de Pollet et Winter (1971), enfin l'ensemble des textes plus récents (la liste est longue, elle apparaîtra dans notre recherche) qui répondent à notre question: pourquoi l'excision? Finalement, tous ces textes témoignent de la complexité de la scarification sur les sexes. Exposons brièvement l'histoir~ de l'immigration noire africaine en France: les femmes du box sénégalaises, maliennes, mauritaniennes, appartiennent en effet à cette histoire. Un pourcentage important des immigrés noirs africains en France sont soninke et envoient la moitié de leurs revenus au pays, un travailleur immigré fait vivre une trentaine de personnes. De Paris ils gèrent le village, font construire des écoles, des dispensaires, ils luttent pour la survie de leurs groupes où ne restent plus que les vieux, les femmes et les enfants. Les épouses sont arrivées de leurs villages situés le long du fleuve Sénégal en 1980, on sait également que cette culture est fortement marquée depuis des siècles par l'immigration et le voyage, nous dirons même la diaspora. Elles déclinent dans le box une appartenance ethnique, elles sont soninke, bambara, malinké, mais qu' estce qu'une ethnie, une caste pour ces Soninke ou ces Bambara en fait, pour toutes ces cultures de l'Afrique occidentale? Ces ethnies peuvent coexister dans un même 17

village, un quartier, une ville. Finalement qu'est-ce qui nous permet de les classer dans une taxinomie savante? Il convenait, enfin, de mettre de l'ordre chez Dieterlen qui n' a écrit en bonne disciple de Mauss qu'un Essai. Dans cet afflux de réponses à la question: . . .« pourquoi l'excision. .. ? » fournies par les interviewées, les sociologues, les ethnologues, les médecins, les militants, les intellectuels, les médias etc de 1930 à nos jours, nous avons décidé dans un premier temps d'interroger les textes de la tradition africaniste française et de commencer par Dieterlen. Notre second chapitre n'est donc essentiellement, qu'une lecture attentive et personnelle du texte de Dieterlen. Notre écriture avance à la fois prudemment et systématise Dieterlen, d'où ces citations longues et fastidieuses pour qui connaît ce texte. Nous avons accordé une importance à cette bisexualité originaire qui marque l'imaginaire bambara et soninke et que nous repérons également chez les interviewées qui évidemment ne récitent pas du Dieterlen (quoique ?). Nous avons convoqué d'autres textes de spécialistes en Bambara: Zahan (1963), Luneau (1970), Y. Cissé puis d'autres textes d'africanistes non-spécialistes de ces ethnies, notamment D. Paulme, ou S. Lallemand. Finalement l'excision, c'est notre hypothèse, est un rite d'institution, pour reprendre les termes de P. Bourdieu, d'agrégation à la communauté féminine, mais aussi au clan, à l'ethnie, elle entre dans le cycle de l'échange matrimonial. C'est dirait M. Mauss un fait social total, d'où notre difficulté à saisir cette coutume. Notre avant dernière partie de ce chapitre 2 réfléchit alors cet impératif rituel, s'accordant à la fois des sauts dans l' histoire et dans l'espace; l'unique question posée aux textes soumis à l'épreuve, était toujours la suivante: ...« pourquoi marquer les corps, pourquoi choisir la peau comme mémoire?... ». Des références à G. Catlin, Van-Gennep, M. Eliade, E. E Evans Pritchard, Jaulin, A. Testart etc... ont nourri notre réflexion. Mais, de façon lancinante revenait dans cet impératif rituel l'injonction de marq~er les corps pour démarquer les sexes. En écoutant pendant 5 ans tous ces procès, nous n'étions pas sans ignorer les textes de B. Bettelheim Les blessures symboliques (1971), de J.T. Maertens et ceux de M. Bonaparte notes sur l'excision (1941). Notre second chapitre s'achève sur une lecture 18

freudienne de l'excision qui, ce sera notre hypothèse, nous a rendus quasi aveugles et sourds au(x) sens de cette coutume. En effet, il nous semble bien que cette bisexualité originaire dans ces cultures d'Afrique de l'Ouest est à entendre fortement. Enfin puisque toute société met en scène, d'une manière ou d'une autre, la distinction sexuelle, nous avons travaillé sur la mascarade des sexes, dans ce qui reste pour nous l'entrée dans l'humanité: la Grèce ancienne (cf. VidalNaquet). Dans ce deuxième chapitre, il s'agit donc essentiellement d'une réflexion sur la construction sociale et imaginaire de la division sexuelle, de l'identité masculine et féminine pour ces sociétés qui marquent les corps. Les Bambara et les Soninke divisent les sexes en les coupant, n'existe pas la différence biologique des sexes ab origine, elle s'acquiert dans l'après coup, par cette marque effroyable. Voilà notre premier cheminement. Dans son Manuel d'ethnographie qui, on le sait, est une reprise par D. Paulme des cours d'ethnographie de M. Mauss donnés de 1926 à 1939 devant l'auditoire nombreux de l'Institut d'Ethnologie de Paris (la première publication de cet ouvrage date de 1947); Mauss affirme que la circoncision, l'excision, toutes les déformations du corps et les multiples tatouages appartiennent à la catégorie de ]' écriture. Mauss, lui aussi fournissait des réponses à notre question: qu'est ce que l'excision? Mais n'était-ce qu'une jolie métaphore de sorbonnard ou une intuition à travailler? Nous avons décidé de choisir pour la seconde solution. Mauss n'a pas relu le texte de D. Paulme, après le traumatisme de la seconde guerre mondiale et l' occu pati on nazie, il ne pouvait plus achever la rédaction finale de ses cours. Notre chapitre 3 cherche à cerner cette intuition de Mauss, intuition à laquelle nous avons accordé une grande importance. Ce texte de Mauss a été pour nous un gift, (un don et un poison dans tous les sens du terme), la question même de l'excision est elle aussi un gift... Nous n'étions pas sans ignorer que Griaule, Leroi-Gourhan, Leiris, Leenhardt, Dieterlen, Lévi-Strauss et alii, étaient des disciples de Mauss. Certes les options théoriques de ces jeunes élèves se sont diversifiées par la suite. Leroi-Gourhan lisait Dieterlen, Griaule et inversement. Pour saisir cette complicité et cette radicale différence entre les déformations corporelles, les 19

marques sur le corps et l'écriture phonétique (la nôtre) nous avons convoqué le travail d'un certain Durkheim, de LeroiGourhan, d'un certain Lévi-Strauss, voire de Lafitau (jésuite parti en 1715 chez «les sauvages américains»). Nous avons testé cette intuition de Mauss, enfin, au travail de James G. Février dans son grand classique L'histoire de l'écriture (1re édition 1959). Notre hypothèse, dans ce chapitre 3, est la suivante: les marques corporelles, les déformations et tatouages sont une forme de l'écriture à penser dans l'histoire de l'écriture. Les sociétés sans écriture écrivent plus qu'on ne l'affirme et déjà en scarifiant les corps, les calebasses, la terre, les sexes. Ce qui spécifie cette écriture- là du marquage des corps, c'est pour reprendre les termes de Leroi-Gourhan, que la voix se connecte à la marque (entendre par voix: les chants, les mythes, les récits, les paroles de la forgeronne). Le texte de M. Cartry La calebasse de l'excision en pays gourmantche (1968), il est

vrai, nous a longuement, avec d'autres textes, retenu. Nos
chapitres 2 et 3 deviennent alors une suite de descriptions de rituels initiatiques. Nous posons toujours la même question à ces sociétés qui marquent les corps: les scarifications, déformations, sont-elles accompagnées par la voix? Affirmer que les sociétés «orales» écrivent, demandait une certaine prudence, il convenait de mobiliser les matériaux ethnologiques (d'où cette quantité de rituels initiatiques repris et commentés). Elles écriraient donc, au minimum l'identité sexuelle et la loi du groupe. La cour d'assises cherche à châtier les hors-la-loi, mais comment juger ceux qui, obéissant à une autre loi, l'écrivent sur leur propre corps et deviennent ipso facto hors la loi? L'excision et la circoncision sont l'écriture de la loi ancestrale sur le corps des initiés. C'est parce que cette frappe est prise, depuis des millénaires, dans des récits multiples (d'où la polysémie de cette marque) qui ont force de loi, que son éradication est longue et difficile. Mais cette loi in corpore, particulière, bambara, soninke, ne doit-elle pas céder devant l'universalité de valeurs qui subsumant les cultures singulières affirment déjà que les corps d'enfan~s ne doivent pas être mutilés? Que dit sur ce point, la loi écrite, en France? Esquissons juste la complexité des questions qui s'emparent d'une cour d'assises, ce sera 20

notre chapitre 4 : universalisme contre relativisme; droits de l'homme: droit à la différence; assimilation des étrangers: intégration; quid des droits de l'enfant, du modèle français d'intégration, de la peur des ethnies, de l'exclusion et de la misère ?12Le procès d'assises est dans l'Histoire, au cœur de questions éthiques, politiques et sociales. La force de ces questions retient aujourd' hui, on le sait, les historiens et les sociologues et doit, me semble-t-il, les retenir. Les jurés populaires, eux, ont deux jours pour répondre. Dans une cour d'assises on rend donc la justice, on applique la loi. Il conviendrait d'écrire une typologie des supports d'inscription -de la loi: une loi qui s'abat, pour reprendre le terme de Claude Lefort, sur tous les corps des initiés les destine, au sens fort et interdit vraisemblablement de penser cette loi comme loi, d'interroger, pour le dire autrement, la légitimité de cette loi. La loi, pour nous autres modernes, ne doit pas destiner, mais a contrario, nous nous posons, dans l'idéal, comme énonciateurs de la loi, cf. la phrase canonique: ...« le peuple souverain décide... ». On saisit alors comment c'est le rapport à la loi, à l'écriture de la loi, au temps, à la souffrance, au corps, à l'identité, qui fracture la cour d'assises. Les jurés populaires sont dessaisis devant ces questions. A la célérité des débats oraux, le lent travail de la réflexion est préférable. Ne supportant pas, éthiquement parlant, le silence des inculpées dans les procès, notre travail a cherché, déjà, à leur donner de la voix, mais il risquait de les figer à jamais dans une identité soninke ou bambara toujours fluctuante et en devenir (cf. R. Bastide); il risquait de «déraper» dans un relativisme radical, refusant la place du juge, finalement admettant que tout se vaut: à chacun sa vérité! La volonté ici, on s'en doute, n'est pas une apologie de l'excision. Dernier embarras, et non le moindre, le procès en assises de l'excision, ouvrait à des questions lourdes et complexes qui risquaient, par leur ampleur, de condamner au silence. Ces femmes du box sont prises dans des rapports à la loi quasi irréconciliables: elles sont soninke, l' énonciateur de la loi in corpore ce sont les ancêtres, elles obéissent à la règle coranique et doivent vivre provisoirement dans un pays
12. Cf. le chapitre 4. La loi écrite, la cour d'assises, la voix (accélération et complexité des débats). 21

démocratique où l' énonciateur de la loi écrite sur papier est dans l'idéal, l'homme des droits de l'homme. Particularisme contre universalisme. Les femmes du box demandaient comme un témoin, un greffier; à l'indifférence, au silence, au brouhaha des médias, nous avons préféré l'exposition d'une recherche universitaire, avec tous les risques que celleci suppose, puisque s'exposer, c'est toujours rendre visible son ignorance, son insuffisance devant la question; surtout celle-ci. A la fois nous affirmons une polysémie de cette marque corporelle et nous la réduisons à une écriture de la loi ancestrale sur le corps des initiés. . ..« Les sciences sociales, écrit A. Caillé, ne sont susceptibles d'une certaine justesse que pour autant qu'elles poursuivent la Justice [...J. Porter plainte là où tout le monde se tait. Surtout là où tout le monde se tait. Et envisager l'absolution, ou les circonstances atténuantes là où tout le monde condamne... » 13.

1983/1994, les procès d'excision en France: crime Chronique

du délit au

De 1978 à 1982 on apprend par la presse que trois fillettes africaines sont mortes en France à la suite d'une excision. La jurisprudence de la cour de cassation établit en août 1983 que l'ablation du clitoris est une mutilation au sens du Code pénal français (art. 312-3) passible de la cour d'assises. En effet, la cour de cassation a été saisie d'une affaire: Danièle Richer, mère française, prise d'un accès de démence, avait procédé à l'ablation du clitoris ainsi que des petites lèvres de la vulve de sa fille. La cour souligne que: .. .« les faits relevés, à les supposer établis, réuniraient à la charge de l'inculpée les éléments constitutifs du crime de violences exercées par une mère légitime sur une enfant de moins de quinze ans et ayant entraîné, au sens de
13. Caillé A, La démission des clercs, La Découverte, Paris, 1993, p. 278, 279. La citation intégrale sera reprise dans le chapitre I. Souligné par moi-même. 22

l'article 312 alinéa 3 du Code pénal, une mutilation... s'agit donc, dans ce cas, d'une excision non-rituelle, acte de folie. La criminalisation de l'excision (mai pour les Soninke ou les Bambara en France, résulte arrêt.

»14.Il d' un 1988) de cet

Octobre 1984: premier procès. F. Doukara comparaît devant la quinzième chambre correctionnelle de Paris. Il

avoue avoir lui-même excisé sa fille: ... « On opère les filles
du clitoris dès les premières semaines. J'avais peur, alors j'ai attendu trois mois... Quand j'ai vu qu'elle _perdait du sang, je l'ai amenée à l'hôpital [...J. C'est ma première fille... Et ça se fait chez nous l...] les Africains qui ont une fille doivent

lefaire. .. » [...]. La petite fille a été hospitalisée quinze jours
[...] le procureur estime qu'il n'y a eu que blessure et non mutilation [...], il demande de tenir compte de la personnalité du travailleur malien avant de requérir une peine d'emprisonnement avec sursis [. ..]. Pour l'avocat de F. Doukara [...] prononcer une peine dissuasive aurait un effet négatif. Les parents pourraient hésiter dans l'avenir à s'adresser à un hôpital en cas de problèmes... »15. Condamnation: un an de prison avec sursis. 1984-1987 : deux cas d'excisions mortelles sont jugés par un tribunal correctionnel, des peines d'un an à deux ans de prison avec sursis sont prononcéesl6. Mai 1988: M'Paly Baradji et ses deux épouses comparaissent devant la cour d'assises de Pontoise, l'excision pratiquée en 1983 a été mortelle. Premier procès en cour d'assises. Mantessa a été excisée par sa mère (?), le lendemain l'enfant est malade. Les parents l'amènent à
l'hôpital de Saint-Denis:

...

«On s'est mis en rang et on est

resté jusqu'à ce que notre tour arrive », a raconté M'Paly en précisant qu'ils ont attendu longtemps, trop longtemps
14. L'embarras de la justice. Ligue du droit international des. Femmes in Les mutilations du sexe des femmes aujourd'hui en France, éditions Tierce, 1984, p. 66. 15. Le Monde, 7.10.84. 16. Les mutilations sexuelles, M.Erlich, PUF, Que sais-je? n° 2581,1991, pp. 113-114. 23

puisqu'il semble qu'ils aient patienté une heure et demie; «Quand le médecin l'a tenue dans les bras, elle était beaucoup plus calme », a ajouté naïvement le père [...]. J'ai appris ça... C'est pratiqué par tout le monde, on ne peut pas aller à l'encontre de ça. On ne sait pas pourquoi. [...] Ça

date des pharaons, mais on ne sait pas pourquoi [...] », a
expliqué l'interprète malien. Juridiquement il sortait de son rôle mais la présidente compréhensive l'invita à poursuivre. Ce fut un étrange dialogue, « Il ne semble pas que l'on puisse y échapper, dit l'interprète, les civilisations sont faites de traditions» [...]. Le procès avait dû être interrompu, l'une des mères s'exprimait en soninke et on n'avait pas prévu d'interprète parlant cette langue. Le professeur Léon Schwartzenberg avait tenu à apporter son témoignage dans le combat qu'il mène sans concession. Catégorique le célèbre cancérologue a affirmé: «L'excision est une coutume barbare, infligée aux petites filles et qui fait d'elles, devenues femmes des couveuses vivantes à qui il est interdit tout plaisir sexuel », avant d'ajouter: «Ceux qui pratiquent les excisions sont des tortionnaires actifs et tous ceux qui accepte/!-t de tolérer cette coutume au nom d'une prétendue civilisation perdue deviennent par là même des tortionnaires passifs... »17.

Condamnation: 3 ans de prison avec sursis.
Octobre 1989 : Dalla Fofana, soninke, comparaît devant la cour d'assises de Paris; sa fille Assa assiste au procès de sa mère. Le médecin de la PMI, lors d'une visite habituelle, signale l'excision. Premier procès en Assises pour une excision n'ayant pas eu de conséquences mortelles, de nombreux témoins appelés par les parties civiles viennent à la barre: B. Groult, L. Schwartzenberg, A. Thiam etc... Condamnation: 3 ans de prison avec sursis. Mars 1991: Aramata Soko Keita, exciseuse soninke comparaît devant la cour d'assises de Paris; elle est condamnée à cinq ans de réclusion criminelle pour avoir

17. Le Monde, article de M. Peyrot, mai 1988. 24

excisé six fillettes de la famille Coulibaly; les parents sont condamnés à cinq ans de prison avec sursis. Juin 1991 : cour d'assises de Bobigny. Procès à huis clos, l'une des inculpés était mineure au moment des faits; la même Aramata Soko Keita est condamnée à quatre ans de prison dont un avec sursis pour avoir excisé seize enfants de dix familles sénégalaises et maliennes dont l'une est décédée à la suite de l'excision. Trois- pères sont acquittés, les autres parents sont condamnés à un an d'emprisonnement avec sursis, condamnation qui ne figurera pas sur le casier judiciaire à la demande de la cour. Janvier 1993: cour d'assises de Paris. Teneng Fofana, condamnée à cinq ans de prison dont un an ferme pour l'excision de ses deux fillettes. Janvier 1993 : cour d'assises de Bobigny. Kumba Diane, soninke, condamnée à cinq ans de prison avec sursis. Février 1993: cour d'assises de Bobigny. Camara est condamné à quatre ans de prison avec sursis dont un mois ferme, ses deux épouses sont condamnées à trois ans de . . prIson avec sursIs. Février 1993: cour d'assises de Paris. Takie Traoré et Kara Doukoré, soninke, sont condamnées à cinq ans de . . prIson avec sursIs. Avril 1993 : cour d'assises de Bobigny. Abdoulay Keita (le mari de l'exciseuse A.S. Keita), est condamné à quatre ans de prison avec sursis dont un an ferme, pour complicité pour les excisions commises par sa femme sur quatre fillettes. Juin 1993: cour d'assises de Paris. Une mère soninke originaire de la région de Kayes est signalée par un coup de téléphone anonyme à la PMI qui prévient la brigade des mineurs et l'informe de l'excision d'une fillette. On déshabille l'enfant et on vérifie devant la mère, à son domicile, que l'excision a été pratiquée. Aucun témoin n'est sollicité par la défense. Elle est condamnée à trois ans de

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prison dont six mois ferme. A Fleury, on accueille les mères et les enfants. Septembre 1993: cour d'assises de Paris. Deux soninke, le père et la mère sont condamnés à un an de prison avec sursis. Octobre 1993: cour d'assises de Paris. Bintou Fofana, bambara est condamnée à cinq ans de prison avec sursis. Janvier 1994 : cour d'assises de Bobigny. Deux Bambara sont inculpés. Le signalement a été effectué par un médecin de la PMI (l'excision datait déjà de 5 ans I). Le père, marabout, avait fait le pèlerinage à La Mecque, il s'était renseigné sur la position de l'islam quant à l'excision. Convaincu que l'islam ne prescrit pas l'excision, à son retour, il réussit à faire entendre à sa femme de ne pas faire exciser les autres fillettes nées en France. Il obtient gain de cause, dans cette famille, la loi était donc in fine respectée. Ils seront condamnés à deux ans de prison avec sursis pour la mère, un an pour le père. Septembre 1994 : cour d'assises de Paris, Araba Traoré et Sénaba Diarra, soninke, qui avaient fait exciser leurs filles en 1983, sont acquittés. Hawa Gréou, l'exciseuse, est condamnée à un an de prison avec sursis. . . .« La criminalisation de l'excision en France résulte donc d'un arrêt de la chambre criminelle de Cassation rendu le 20 août 1983 dans une affaire ne concernant pas une mutilation de caractère ethnique... »18. En France, depuis seulement deux ans, une dizaine de procès se sont déroulés en cour d'assises. Pour des actes identiques, des pères sont acquittés, d'autres sont incarcérés; des mères condamnées à des peines symboliques alors que d'autres sont en prison. Une exciseuse est punie par une première cour d'assises à cinq ans de réclusion, alors que les faits reprochés étaient moins graves que ceux jugés par une seconde cour qui prononcera contre elle, une peine de trois ans de prison19.
18. M. Erlich, in op.cit, p. 114. 19. Cf sur ce point R. Verdier, Le double procès de Mme Keita in L'immigration face aux lois de la République, E. Rude-Antoine, Karthala, 1992, pp. 149 à 156.

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L'application de la loi: deux poids, deux mesures20. La France est le seul pays à avoir intenté des poursuites et prononcé des condamnations devant la plus haute de ses juridictions; une excision, même pratiquée cinq ans auparavant peut encore être signalée. La Suède (1982), la Suisse (1983), la Grande-Bretagne (1985) ont adopté des mesures législatives, des textes spécifiques interdisant l'excision mais, pour l'instant, ces pays se sont refusés à poursuivre et à condamner: l'information, d'abord, doit être entreprise; la loi doit être entendue. Si l'excision reste pour nous une pratique intolérable, si en fait nous souhaitons qu'elle disparaisse, il n'en reste pas moins que nous restons inquiets face à ce rituel de la cour d'assises. Quel est son impact, son effet? Qui finalement jugeons-nous? Le procès est-il dissuasif? A-t-il une valeur pédagogique? Existe-il comme un dialogue, une circulation de la parole, un sol commun?

20. Cf. le titre de l'ouvrage de N. Herpin L'application

de la loi, deux

poids, deux mesures, Seuil, 1977.
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1 LE DISCORD DES VOIX: Donner à voir et faire entendre le différend

... « Pour que la loi s'écrive sur les corps, il faut un appareil qui médiatise la relation de l'une aux autres. Depuis les instruments de scarification, de tatouage et de l'initiation primitive jusqu'à ceux de la justice, des outils travaillent au corps. Hier c'était le couteau du silex ou l'aiguille. Aujourd'hui, l'appareillage qui va du gourdin policier jusqu'aux menottes et au box de l'accusé. Ces outils composent une série d'objets destinés à graver la force de la loi sur son sujet, à le tatouer pour en faire un démonstratif de la règle, à produire une «copie» qui rende la norme lisible. .. »
M. de Certeau.

Guide de lecture

Les colonnes de gauche dans les pages qui vont suivre présenteront un procès où s'affrontent différents points de

vue: le discours savant en la personne de Michel Erlich

1, les

féministes, les médecins, les ethnologues, les militants, les magistrats et les inculpés. Les colonnes de droite donneront à lire des témoignages; elles accueilleront des voix, diverses elles aussi, de femmes africaines essentiellement bambara ou soninke. Le procès ne favorise guère ces histoires de vie, ces récits finalement complexes, rarement univoques quant à la coutume et à la tradition. Cette mise en tableaux, ces sauts
1. Erlich M., La femme blessée. Essai sur les mutilations sexuelles féminines, Paris, L'Harmattan, 1986. La Mutilation, Paris, PUF, 1990. Les mutilations sexuelles, Paris, PUF, Que sais-je?, 2581, 1991. 29

dans la graphie, cette impossibilité de la lecture linéaire, cherchent à laisser voir et faire entendre le différend, la multiplicité des voix, le discord. Ces femmes du box, des infirmes sexuelles, affirmait fortement dans un procès, le sexologue Zwang2, mais encore, des infirmes de la communication. A l'écoute de ces témoignages, toujours recouverts dans les procès, posons l'hypothèse qu'existeraient quatre types de femmes: celle du box dont la figure est Dalla Fofana. Arrivée depuis peu de la brousse, analphabète, marquée dans son corps par la loi soninke, ignorante de la langue française, cette paysanne spninke répète la loi ancestrale. Second type, ce serait la figure de Madame Diallo, directrice de l' AFIC3 (Association. Femmes. Intercultures.), telle qu'elle s'affirme dans l'espace public. Militante, arrivée depuis une vingtaine d'années en France, elle témoigne à la demande des parties civiles et réclame des peines d'emprisonnement. Le personnage de M. A4 frappe par son ambiguïté: elle crée une association dans le 1ge arrondissement de Paris, multiplie les démarches, alphabétise, renseigne, loge, fait du commerce, se moque du pouvoir masculin, mais reste finalement, sous son habit d'émancipée, quasi farouchement attachée à l'excision. Il semble bien qu'elle défende, face à l'autre, le Blanc, une identité menacée. Beaucoup la disent hystérique (?), les avocats de la défense ne lui téléphonent plus. M. A ne vient plus, insolemment, démontrer aux magistrats, aux jurés, que la vie d'une femme africaine n'est pas nécessairement un drame. Lorsqu'elle arrivait derrière la barre, la salle retenait avec peine son admiration. Elle avait tant soigné son apparence qu'elle émerveillait par son éclat. Comparable par sa tenue aux femmes du box, cette créature-là s'animait, racontait son excision, affrontait les questions les plus audacieuses avec raillerie. Vénus noire, comme on disait, du temps de la colonisation, elle étonnait l'auditoire. Mais M. A ne se trompaitelle pas de lieu? Elle n'était pas exactement sur le divan de l'analyste et on ne lui en demandait pas tant! On la pria vite
2. Cf. dans le chapitre 2, l'intégralité des propos du professeur Zwang, p.171. 3. La parole publique de Madame Diallo est rapportée dans le procès qui va suivre, colonne de gauche, pp. 62-63. 4. Cf. le dernier témoignage, colonne de droite, à la fin de ce chapitre, pp. 68 à 72. 30

de prendre la porte et de se taire. Ses propos, affirmaient certains, desservaient les inculpés. Décidément, «la femme africaine» parle trop ou trop peu! Les figures de M. Diakité5 ou C. Touré6 ferment provisoirement la liste de ces portraits. Arrivées depuis plusieurs années en France, scolarisées, elles se refusent aujourd'hui à venir témoigner dans les procès. Le travail d'information et de formation sera lent et difficile. La première travaille dans son hôpital de Dakar, la seconde anime le G. A. M. S (groupe pour l'abolition des mutilations sexuelles) à Paris, femmes de la frontière, elles ont entamé le lent travail de la négociation.

5. Cf. le dernier témoignage retranscrit à la fin du chapitre 3, pp. 270-271. 6. Cf. le témoignage, colonne de droite, dans ce chapitre, pp. 62 à 65. 31

Jeu procédural

Tradition

cachée

...« Nous n'avons pas les moyens de prendre des cours de françai s, nous n'avons pas d'argent; ma mère est au Mali, elle croit que je suis en prison, elle pleure. J'ai peur quand je marche dans la rue en France, tout me fait peur. Si nous allons en prison, que ferez-vous de nos enfants? . »1 " Cour d'assises de Paris. 8-9 février 1993. Le procès de T. T

et K. D. 2
Salle somptueuse, impressionnante et majestueuse, à la hauteur de son histoire et de son rituel: lambris, tableaux, parquets et bois cirés. Cette institution, les Assises, date de 1810 et ce sont de «simples citoyens» tirés au sort, comme les Bouleutes de la Grèce ancienne qui tiennent le rôle de magistrats pendant une session. Des cartons sont placés dans une ume, le président procède au tirage; les jurés, à l'appel de leur nom se lèvent, quittent leur banc pour s'avancer vers la Cour: l'accusé et les avocats ont juste quelques minutes pour user de leur droit de récusation. La défense rejette généralement les femmes et les enseignants! Un porteur de kippa sera éconduit, un médecin remercié, un vieux à « l'air revê-

17 novembre 1992, 9 heures, il pleut. J'attends M. T, étudiante en sociologie, malienne et bambara, arrivée depuis six ans en France. Ce matin, dans sa tenue d'élégante, le cheveu lissé, elle se plaindra, une fois encore, du froid et de ce triste temps. Je sais qu'elle a lu «l'ethnologie française» de par son cursus déjà. Ouvrages de la bibliothèque universitaire, de l'Institut qui lui tiendraient lieu de mémoire comme reversés en mythologie, en savoir oral? L'entretien dure une journée, le chaud pays recouvre la pluie qui cingle: la voix du père, son lancinant rappel aux valeurs du travail, envahit M. Ne lui avait-il pas conseillé de faire des études de sociologie pour mieux connaître la tradition ? Après avoir parlé du pays, des parents tant admirés parce que lointains, elle refermera la porte. Plusieurs fois j'ai cherché à la contacter, je souhaitais qu'elle relise le texte scrupuleusement écrit sous la dictée du magnétophone. 32

che» congédié. La Cour, proprement dite, est composée d'un président et de deux assesseurs. Les arrêts rendus par les magistrats et les neuf jurés ne sont pas motivés et reposent sur l'intime conviction: ...« La loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d'une preu ve ; elle leur prescrit de s'interroger eux-mêmes, dans le silence et le recueillement, et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l'accusé et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs: « Avez-vous une intime conviction ? » »... (Code pénal. 354). Le président lira cet article à la fi n des débats, les jurés et la cour se lèveront, quitteront solennellement le lieu du prétoire pour s'enfermer dans la salle hermétiquement close de la délibération. Des heures entières, les juges qui ne doivent en rien trahir leur opinion, écouteront. Ils ont certes le droit de poser des questions, mais je r~. i jamais entendu lors des a procès que j'ai suivis (ils sont nombreux) même un munnure s'élever dans leur rang. Il s'agi t bien là de conscience morale, de voix intérieure qui dictera à chacun

D'autres questions être posées....

devaient

Voix différée que permet la technique: ça a été/ça n'est plus. Elle n' a jamais répondu à l'appel. Qui parle chez M.? Trop beau témoignage? Souffle parfait? Mimétisme du «bon informateur» ? Mémoire comme stratifiée:écriturede l'ethnologie française recouverte et incorporée, énoncée comme un récit à la première personne? ...« Je suis bambara, avant d'être bambara, je suis de cette catégorie particulière de bambara, les ZambIa;

ZLlm-bla28 littéralement: ...
«ceux que Zam a laissés... ». Le clan tient son nom de cet ancêtre Zam. C'est toute une histoire; Zam était le frère aîné, il est parti avec son cadet pour chercher une terre, la sécheresse sévissait là où ils étaien t instaIlés. Ils arri vent dans un lieu où il y avait un puits, c'était merveilleux. Zam dit à son frère: - Reste là mon frère. Mais Zam est parti et n'est jamais revenu... Le plus jeune frère avec sa femme et d'autres encore, fondent le 33

des jurés la sentence. Procédure strictement orale, qui dans ces procès d'excision peut durer des heures entières. Seul le président a connaissance du dossier d'instruction, les assesseurs et le jury ne disposent que des propos tenus en audience publique pour se forger une opinion. Référence à la loi, au Code pénal, à l'écrit et pourtant la voix seule, ici, doit convaincre. On parle sans notes, sans cette prothèse de l'écrit. On joue sur la technicité du langage juridique, le pathétique, la présence, l'instant. On scande le rythme de la voix par le geste. On interpelle, on s'indigne, on gesticule, on cherche le regard des jurés. Mise en scène des techniques du corps, de la voix, de l'oralité. On aime pourtant à opposer les sociétés de l'écriture à celles qui la méconnaissent, la loi écrite aux récits immémoriaux, la raison à la passion, l'émotion? Un procès d'assises se déroule rituellement en quatre phases: interrogatoire de personnalité, examen des faits, explications des parties et délibéré. La décision doit être prise à la majorité de huit voix au moins sur douze, lorsqu'il s'agit d'une condamnation pour l'inculpé. On vote à bulletins secrets; si une majorité des jurés (5 sur 9) se prononce pour l'acquittement de l'accusé, si cinq bulletins nuls sont comptabilisés, l'accusé est acquitté. Le poids de cinq jurés est donc important.

village de Kolokani29. Nous portons le nom de cet ancêtre commun: ...« ceux que Zam a laissés derrière lui... », à Kolokani tout le monde connaît cette histoire. Mon père a 47 ans, il est bambara, né à Kolokani, il était instituteur, ma mère est d'origine sénoufo mais elle est installée depuis si longtemps avec sa famille à Kolokani qu'elle ne connaît pas le sénoufo. Je suis née à Kolokani, quand j'avais 9 ou 10ans mon père a été nommé à l'ambassade du Mali en Belgique. J'ai donc vécu en Belgique, en Arabie Saoudite, en Algérie. Je revenais au Mali, à Kolokani, pendant les vacances; mes parents habitent maintenant Bamako. Je retourne à Bamako pendant les congés d'été. Mes seuls contacts avec le Mali, pendant toute une période, c'étaient les vacances où j'allais avec ma mère, mes sœurs; j'ai donc peu appris l' histoire et la géographie du Mali mais chez nous on parlait bambara, mes parents m'enseignaient beaucoup de choses, comme ils l'auraient fait si nous étions restés au Mali. J'ai eu une culture occidentale à travers l'école, une culture bambara à la maison. 34

Takie Traoré et Kora Doukoré ressemblent à toutes les inculpées que j'ai vu se succéder ici, dans ce box. Elles portent comme toutes les autres le boubou tradi ti onnel ; l'une d'elles a le visage orné d'un tatouage bleu qui souligne son profil de la racine des cheveux au menton et divise son visage en une symétrie parfaite. De ce tatouage, comme d'habitude, il ne sera jamais question. Seront-elles, comme Teneng Jahate, le mois dernier, condamnées à 1 an de prison ferme? Elles arrivent les poings liés devant la justice. Elles ont dû peu dormir ces jours derniers, elles se sont sûrement levées tôt ce matin, elles auront laissé leurs nombreux enfants à la garde d'une voisine, dans un sordide immeuble du 1ge, elles se seront minutieusement parées pour se rendre au cœur même de la capitale. A quoi pensent-elles? Comme toutes les autres, elles posent un regard las et vide sur l'assistance, les policiers et les magistrats. Dans les bancs dl public elles peuvent reconnaître leur époux et leurs filles. Les heures passeront, elles deviendront prostrées, impassibles, trop calmes. Comme K. dans Le procès, elles affirmeront: ... «Je ne connaissais pas cette loi... ». Les petites filles, elles aussi se ressemblent: même robe juponnée, superbe chevelure tissée, sac à dos fluo d'où sortiront bientôt crayons de couleur, papier et ci-

Quand j'allais pendant les vacances à Kolokani, j'étais curieuse ;j' interrogeais mon père sur les fêtes, là où les autres voyaient de simples réjouissances, moi je voulais connaître le «pourquoi ». C'est parce que je vivais une partie du temps hors du Mali que je voulais connaître ce pays. Les Bambara sont accrochés à leurs traditions au Mali, chez moi, on me disait toujours: ...« tu dois faire ceci parce que tu es zambia... ». Je le répéterai tellement à mes enfants qu'ils ne pour-

ront pas l'oublier:

« Tu

dois faire ceci ou cela parce que tu es zembla, tu es zembla, tu dois rester digne... ». C'est par la famille plus que par l'école qu'on apprend. Dans les familles, on est zambIa, on le répète. Les familles transmettent et racontent. Ce qui est important c'est le djamou30, par exemple, Koulibali. On peut traduire: par patronyme. djamou

Les Bambara sont accrochés à leur traditions. Ils sont installés un peu partout dans le sud, la ré35