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L'orientation professionnelle en Allemagne et en France

De
320 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 121
EAN13 : 9782296280328
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L'ORIENTA TION PROFESSIONNELLE EN ALLEMAGNE ET EN FRANCE

Collection "Logiques Sociales"
Dirig~è par Dominiquè DESJEUX
et Bruno PEQUIGNOT

Dcrnih-cs parurio/ls:

Valette F., Partage du travail. Une approche nouvelle pour sortir de la crise. 1993. Tricoire B., Le travail social ~ll'épreuve des violences modernes. 1993. Collectif, Le projet. Un défi nécessaire face à une société sans objet, 1993. 'Veil D., Homme et sujet. La subjectivité en question dans les sciences humaines. 1993. Gadrey N., Hommes et femmes au travail. 1993. Laufer R., L'entreprise face aux risques majeurs. A propos de l'incertitude des normes sociales. 1993. Clément F., Gestion strat~gique des territlJires. (M~thodologie). 1993. Leroy lVI., Le contr(île fiscal. Une approche cognitive de la décision administrative. 1993. Bousquet G., Apogée et déclin de la modernité. Regards sur les années 60. \99.1 Grell P., Héros obscurs de la précarité. Des sans-travail se racontent, des sociologues analysent, 1993. Marchand A., Le travail social ~11'épreuve de l'Europe. !993. Bagla-Giikalp L., Entre terre et mach ine. 1993. Vidal-Naquet P-A, Les ruisseaux, le canal et la mer, 1993. Martin D., L'épuisement professionnel. Tome 2, ]993. Jouhert M., Quartier, démocratie et santé, 1993.

@

L'Harmattan, 1993 1SBN : 2-7384-2053-2

Collection «Logiques sociales» dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Henri ECKERT

L'orientation

professionnelle
en Allemagne et en France utopie et réalité

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Logiques Sociales" (Suire)
Alter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991. Amiot lVI., Les misères du patronat, 1991. Barr.1lI A.. Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux tleurs du cimetière. 1992. Blanl' M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. BoYl'r H., Langues en contlit, 1991. Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en mi lieu urhai n défavorisé, 199 I. Castel R. et Lae J.F. (sous la direl.tion de), Le revenu minimum d'insertion. Une detk sociale, 1992. Chauvl'nct A., Protection de l' c'n tance, U ne pratique amhiguë, 1992. Chauvière 1\1., Godhout .J.T., Les usagers entre mard1é et l'i!oyenneté, Dayan-llt'rzhrull S.. f'vlythe's et mémolrc's dll mOUVen1c'ntouvrier. Le, l'aS Ferdinand Lassalle, 1991, Dl'nalltl's .I.. Lesjeunes et l'emploi, Alix uns la sél'urité, aux autres la dérive, 199 I. Dourlt'l1s c., Galland J. P., Theys .I., Vidal-Naqul't P. A., Conquête de la sécurité, gestion des risques, 199 I. Dudos D., L'homme face au nsque ted1l1ique. 1991. Dulong R., Papl'l'Inan P.. La réplltation des cités HLM. 1992. Duprcz D., Iledli 1\1.. Le mal des hanlielles'! Sentiment d'insécurité d nise identitaire. 1992. Fl'ITand-Bcdllllall D.. Entraide. participation et solidarités dans l' hahitat, 1992. Filmer R. (Sir). Patriard1a ou le pouvoi l' naturc'I dc's rois et ohservations sur Hohhes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau). 1992. Gras A., Jol'rgl's B., St'ardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, 1992.

à mes parents

aL'

homme n'est jamais

un commencement. Tout homme est un héritier."
Norbert Elias, in : Qu'est-ce que la sociologie? p. 34 (éd. franç., 1991)

5

Mes plus vifs remerciements

vont :

- au Ministère des Affaires étrangères qui, par l'octroi d'une "bourse Lavoisier", m'a permis d'effectuer un séjour de dix mois en Al1ema!:,'11e, à l'Université de Constance.

- à Madame Sigrid Ziffus qui m'a accueilli avec bienveillance à ] 'Université de Constance. - à Monsieur Franz-Josef Rath et ses collaborateurs, qui m'ont accueilli chaleureusement au

service d'orientation professionnelle de l'Office du travail de Constance pendant une durée de
deux mois et permis de découvrir la réalité concrète de l'orientation professionnelle en

Allemagne.

6

SOMMAIRE

Introduction
ORIENTATION

...
PROFESSIONNELLE

... ....
ET SOCIETE

11

Première partie
L'A VENEMENT DE L'ORIENTATION PROFESSIONNELLE COMME PRATIQUE SOCIALE

1/1 : La nécessité de l'orientation professionnelle.. . .. .. ... . .. 1/2 : Orientation professionnelle et mobilité sociale. .. .. . . .. . . 1/3 : Orientation professionnelle et force de travaiL 1/4 : L'invention de l'orientation professionnelle 1/5 : L'orientation professionnelle et la guerre 1/6 : Autres facteurs de développement.. .. .. .. . .. .. .. .. ... .. . .. 1/7 : Les étapes du développement institutionnel

29 41 51 65 79 91 101

Deuxième partie
L'ORIENTATION PROFESSIONNELLE PSYCHOTECHNIQUE ET L'A VENTURE

2/1 : Définition de la psychotechnique 2/2 : Psychotechnique et orientation professionnelle 2/3 : Psychotechnique et organisation du travaiL 2/4 : Psychotechnique et mesure des aptitudes. ... ... ... . .. ... 2/5 : Critique de la notion d'aptitude 2/6: Un dispositif précaire et contesté 2/7 : Psycho techniciens et conseillers d'orientation. .. .. .. .. ..

115 127 139 153 167 181 193

7

Troisième partie
ORIENT A TION PROFESSIONNELLE SCOLAIRE? OU ORIENT A TI ON

3/1 : Bilan de l'orientation professionnelle en 1945 3/2: Evolution des services d'orientation allemands 3/3 : Evolution des services d'orientation en France. . .. . " . .. 3/4 : L'enjeu de la démocratisation de l'enseignement. 3/5 : L'enjeu de la fonnation professionnelle. .. .. .. . . .. .. .. ... 3/6 : Perspectivcs dc l'oricntation scolairc 317 : Quelles perspectives pour l'OP en France?
Conclusion .. ... ... ... '" ...

207 219 231 245 257 269 281

... 299

LE DISPOSITIF DE L'ORIENTATION Bibliographic Chronologie sommaire de l'OP en Allemagne et en France

PROFESSIONNELLE 299 309

Avertissement: Lorsque nous traduisons nous-mêmes les citations d'auteurs allemands ou anglo-saxons, nous faisons figurer en note les références du texte dans son édition originale.

8

"Si ce disciple se rencontre de si diverse

condition

je n'y trouve d'autre remède, sinon

que de bonne heure son gouverneur l'étrangle, s'il est sans témoins, ou qu'on le mette pâtissier dans quelque bonne ville,fût-ilfils d'un duc, suivant le

précepte de Platon qu' ilfaut colloquer les enfants,
non selon les facultés de leur père, mais selon les facultés de leur âme."

Montaigne; Essais, livre I, chapitre 26.

"La sociologie particulière

comparée

n'est pas une branche c'est la sociologie

de la sociologie;

même, en tant qu'elle cesse d'être purement descriptive et aspire à rendre compte desfails."

Emile Durkheim; Les règles de la méthode sociologique, p. 137 (édit. 1937, nouv. édit. 1983).

9

INTRODUCTION OlftJIlENll ATKON

JPlft 0 JFIES S 11 NNIEJLJLIE 0 SOCCTIIE'fIE

IE'f

Hippolyte Luc et Julien Fontègne, qui jouent un rôle éminent dans la création et le développement de l'orientation professionnelle en France au cours de la période de l'entre-deuxguerres, publient en 1943 un livre consacré aux rapports de l'orientation professionnelIe avec l'école. Cet ouvrage, très marqué par des conceptions spécifiquement vichystes et les préoccupations de l'époque, ne présenterait qu'un intérêt limité, n'était son introduction qui porte sur "la philosophie de t'orientation professionnelle". Cette préface comporte deux parties. La première présente les différents aspects de l'orientation professionnelle: "problème individuel et social" , mais aussi "problème familial et corporati}" , elle constitue, en fin de compte, "un problème d'éducation, sinon le problème portée" 2 de la question du choix d'une profession, tant pour l'individu lui-même que pour la société dans laquelIe il vit. La
seconde expose certaines" idées fondamentales"
3

d'éducation"

I

. Cette partie met ainsi en évidence "t'étendue et la
,

sur lesquelles

devraient nécessairement s'appuyer la pensée et l'action en matière d'orientation professionnelle. Ces idées fondamentales sont au nombre de deux: d'abord "t'idée d'organisation" avec son corollai re gu' est l 'harmonie; "l'idée de la personne" 4
] Cf Fontègne, 2 ibid.; p. 7. 3 Ibid. ; p. 8. 4 Ibid. ; p. 8. Julien et Luc, Hyppolile ; 1943, p 3.

11

ensuite, articulée sur l'exigence de justice. La référence appuyée à ces deux thèmes ancre l'orientation professionnelle dans un projet de transformation globale de la société et l'ouvre sur la perspective utopique d'une société juste et harmonieuse. En ce sens, Luc et Fontègne participent de l'élan d'enthousiasme réformiste qui s'empare de ceux que réjouit, sinon la défaite militaire devant l' Allemagne nazie, du moins l'effondrement de la llIème République: "La République vaincue, si lourde par son inertie il y a quelques jours encore, s'évaporait comme rosée au soleil. Les déceptions rentrées des années 30 éclatèrent à lafaveur d'un de ces rares moments où l'on peut modifier le cours des choses. Même ceux qui tenaient au statu quo pensaient qu'on ne pouvait le sauver qu'en le rénovant profondément Il est d(ffïcile aujourd' hui de se rappeler avec quelle fièvre on échaff"auda des projets. D'aucuns le firent avec la joie qu'apporte la vengeance: la République honnie, la "gueuse", était morte. Cependant, les antirépublicains de toujours ne furent pas les seuls à s'épanouir; d'autres, et ils furent nombreux, furent heureux d'être délivrés de procédures sclérosées et de l'immobilisme politique." 5 Et ce n'cst pas le moindrc dcs paradoxes de l'époque, que d'avoir entretenu le mythe d'une réforme sociale de la France, qui tracerait sa voie entre capitalisme et facisme. La rencontre entre partisans de la révolution nationale et certains idéologues du socialisme révolutionnaire autorisait ainsi la référence explicite à la tradition du socialisme utopique français, telle que nous la trouvons dans ce texte de Luc et Fontègne. Mais elle n'est pas ici qu'effet de mode, l'époque permet au contraire de délimiter l'horizon dans lequel l'orientation professionnelle s'est développée, tant en France qu'en Allema!,YJ1e. C'est ce qu'il nous faut décrire à présent. L'inscription de l'orientation professionnelle dans une perspective d'utopie sociale résulte du fait que lui sont assignés des objecti fs qui dépassent sa finalité technique immédiate. L'orientation professionnelle ne se réduit pas à une pratique de répartition de la main d'oeuvre juvénile dans le système de production, rôle somme toute accessoire dans le fonctionnement social global: elle devient le moyen d'accéder à un ordre social nouveau, meilleur que l'ordre social existant et souhaitable en tant que tel. Rappelons-nous la première idée fondamentale exposée par Luc et Fontègne : l'idée d'organisation. Selon nos deux auteurs, une idée à la mode à l'époque:
5

Cf Paxton. Robcrt O. ; 1973, p. 138. 12

à tout et le commencement décide du reste en théorie, en pratique, en politique et en morale." 6

"

on veut y sauter d'un bond, mais il y a commencement

Où commence le problème de l'organisation? Il faut, pour répondre à cette question, prendre toute la mesure du problème: "Il y a, dans nos sociétés, par suite de leur mauvaise
organisation, un gaspillage absurde des qualités humaines."
7

Toutefois, cette mauvaise organisation de la société dans son ensemble - Luc et Fontègne ne limitent pas leur propos à l'organisation du travail au sens étroit, mais évoquent, outre certains équilibres (par exemple; entre ville et campagne, entre population autochtone et population immigrée...), divers fonctionnements sociaux (la disparition des traditions familiales, les mécanismes de sélection...) - cette mauvaise organisation, disions-nous, ne se traduit pas uniquement par un gaspillage des potentialités humaines: elle a pour autre conséquence des heurts et des affrontements au sein de la société elle-même. La question de l'organisation pose donc aussi celle de 1'harmonie dans la société. Bien qu'ils récusent toute référence à Fourier, nos deux auteurs n'en font pas moins remarquer: " combien le rendement de l' homme est médiocre, par manque d' harmonie, de prévision, de méthode." 8 Ce diagnostic posé, comment surmonter les obstacles sur la voie d'une organisation sociale harmonieuse? Où commence donc le problème de l'organisation de la société aux fins de sa plus grande el1icacité? " orienter, prévoir, conduire chacun à sa place et ne 9
laisser personne se perdre en cours de route."

Nous découvrons là, sous une forme dépouillée mais parfaitement limpide, le programme que l'orientation professionnelle s'est fixée dès le départ. Dans la mesure où elle se penche sur l'individu, ses qualités et ses défauts, pour le mener à la place qui lui convient le mieux dans la structure sociale, celle où il devrait obtenir son meilleur rendement pour le plus grand bien de la société tout entière et dans son propre intérêt, elle jette les bases d'une société nouvelle, enfin fondée sur le principe de justice. C'est-à-dire d'une société où l'activité professionnelle, le rôle social, le statut d'un individu ne sont plus déterminés par son appartenance à un groupe social particulier
6 7 B 9

Cf FnT1lègnc, JUJiCT1 Luc, HippoJylc cl Ibid. Ibid. Ibid.

; 1943, p. 5.

13

qui tlxerait à l'avance son destin social; mais au contraire une société où seule la valeur effective de l'individu, appréhendée à travers l'analyse de ses aptitudes, déciderait de la place qui lui revient. L'orientation professionnelle marquerait ainsi le "commencement" de l'organisation de la société en vue d'un usage rationnel des compétences de chacun; elle serait aussi l'amorce d'une société juste. Nous rencontrons là le thème majeur de la pensée de Proudhon, auquel Luc et Fontègne se réfèrent explicitement 10 . Dans la mesure où l'orientation professionnelle se propose d'organiser la société sur la base du seul critère de la valeur de la personne humaine, elle vise à réal iser concrètement l'exigence proudhonnienne de justice. La seconde idée invoquée par Luc et Fontègne, celle de personne, renvoie plutÔt à la pensée d'Emmanuel Mounier. Dans une société justc, le respect de la dignité de chacun est assuré: il est d'emblée reconnu comme une personne. L'orientation professionnelle ne s'adresserait donc plus à un individu, considéré dans "un système physique", mais à une personne, considéréc dans" un système moral" Il ; nous aurons notamment à vérifier si l'examen des aptitudes de l'individu permet effectivement de le saisir en tant que personne entière et souveraine. Quoi qu'il en soit, l'orientation professionnelle se trouve puissamment légitimée par cette société organisée et juste qu'elle annonce. Nous allons voir à présent que l'accent est mis plutôt sur l'un ou l'autrc des deux thèmes, organisation et justice, selon que l'on se penche sur la situation de l'orientation professionnelle en Allemagne et en France. Le projet d'une organisation rationnelle de la société, garantissant la liberté des citoyens et leur égal accès à la richesse nationale, apparaît en Allemagne dans l'oeuvre de l.G.Fichte. C'est en 1800 qu'il publie son ouvrage intitulé: "Der geschlossene Handelsstaat" 12. Si le philosophe ne propose rien moins que la fermeture de la nation à toui commerce avec l'extérieur et un repli total sur ses ressources naturelles et humaines propres, c'est qu'il vise à permettre à la société de consti tuer" un corps économique" vivant dans le seul cadre
\0

La référence explicite à Proudhon n'apparaît qu'au moment où Luc et

Fontègnc évoqucnt ]a notion dc pcrsonnc ct ]c systèmc mora] qu'elle ]à où on aurait plutÔt attcndu unc référence à implique, c'est-à-dire Emmanuc] Mounicr ; par contre ]a référence à Proudhon est omisc au moment où i] est qucstion de justice. Enfin ]a citation de Proudhon, au bas de ]a pagc 8 est pour le moins ambiguë.
\!
12

Cf FOTItègnc,Julien et Luc, Hippo]yte ; ] 943, p. 8.
Cf Fichtc,
; titrc

Johann

Gott]ieb
"L'Etat

; in "Siimtliche
commercia] fermé"

Wcrke",
(il existe

]834-1846,
une

tomc

III

français:

traduction

14

institutionnel possible, à savoir à l'intérieur de ses frontières nationales. Ainsi, il en appelle à ce que: '' l'Etat se ferme à tout commerce avec l'étranger, et constitue désormais un corps économique séparé, tout comme
il a constitué déjà un corps juridique et politique séparé." 13

Selon celle conception la société repose, dans sa représentation la plus simple, sur les contrats passés entre les trois groupes fondamentaux de citoyens que constituent les producteurs de matières premières ("Stand der Produzenten"), les producteurs de produits manufacturés ("Stand der Künstler") et les commerçants ("Stand der Kaufleute"). L'Etat garantit ces contrats; il en résulte pour lui deux conséquences qui définissent autant de droits. Il lui appartient tout d'abord de veiller à ce que l'équilibre soit constamment réalisé entre ces différents groupes de telle sorte qu'aucun ne souffre d'une pénurie de main d'oeuvre alors qu'un autre disposerait d'une main d'oeuvre pléthorique; pour cela l'Etat a le droit d'intervenir de manière autoritaire dans la répartition de la force de travail. Il lui revient ensuite d'assurer constamment à tous les citoyens un égal accès aux moyens indispensables à leur survie, de telle manière que toute production d'objets de luxe soit prohibée tant que l'ensemble des citoyens ne dispose pas du minimun indispensable à chacun d'eux 14 . Fichte propose ainsi le premier modèle d'économie planifiée, sorte de socialisme autarcique, organisé par l'Etat dans le cadre national. S'il nous a paru indispensable d'évoquer brièvement ce projet, qui constitue l'un des premiers modèles de socialisme utopique, c'est du fait de son influence sur le débat social en Allemagne. La question de l'organisation de la société en vue d'une maximisation du produit national a ainsi été mise à l'ordre du jour. Mais Fichte a aussi exercé une influence décisive sur la pensée de H.Münsterberg, qui joue un rôle essentiel - bien qu'indirect - dans le dévcloppement de l'orientation professionnelle en Allemagne comme en France. Münsterberg, à l'instar de Fichte, est un philosophe préoccupé d'agir sur la réalité sociale pour la transformer; en tant que psychologue, il accompagne le développement de la psychologie expérimentale et cherche à appliquer ses résultats et ses méthodes à la résolution de problèmes économiques et sociaux. C'est lui qui fonde, au début de ce siècle, la psychotechnique comme application de la psychologie expérimentale dans divers champs de l'activité
française de cet ouvrage, publié par !es éditions d'homme"). 13 Ibid.; p. 476 : "...dass der Staal... gebiJdet hat." suisses de "L'âge

15

humaine, notamment dans celui de l'activité économique. Ce faisant il s'inscrit dans la perspective d'une organisation rationnelle de la société, en vue d'une maximisation de l'efficacité de la combinaison des forces productives. Or la psychotechnique joue un rôle considérable dans l'orientation professionnelle. Ne prétend-elle pas fournir les moyens techniques de résoudre le problème de l'affectation des individus dans le système de production? Si le thème de l'organisation joue un rôle de premier plan en Allemagne, il est toutefois, en France, relégué au second plan par le thème de la justice sociale 15. La question de la justice sociale traverse tout le débat politique français depuis la Révolution de 1789. Après la proclamation de l'égalité juridique des citoyens, apparaît plus cruellement encore leur inégalité fondamentale dans l'accès aux biens économiques et aux richesses. En 1848, cette question se focalise autour du droit au travail, que devrait garantir la Constitution. C'est autour d'elle que se constitue la réflexion de Proudhon. Il délinitla justice comme: " le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve comoromise, et à
quelque risque que nous expose sa défense." 1&

En tant que telle, la justice est une donnée immédiate de l'interaction humaine: elle est le semiment de l'égale dii,,'llitédes individus, qui se révèle dans le sentiment de sa propre dignité, confronté au sentiment de l'égale dignité de l'autre. De ce fait la justice constitue la base de toute sociabilité et se confond avec la société elle-même. Il ne saurait, à proprement parler, y avoir de société sans justice. C'est pourquoi elle ne constitue pas seulement une exigence morale, mais aussi une exigence pratique: celle d'instaurer ordre et équilibre dans la société.
"La pratique du juste est une science dont la découverte et la propagation finiront tÔt ou tard le désordre social, en nous éclairant sur nos droits et nos devoirs." 17 La psychotechnique, en tant que méthode scicntitïque de détermination des aptitudes des individus et base théorique d'une orientation professionnelle rationnelle, permet-elle de mettre un terme au "désordre" qui préside à la répartition des individus
14 15

Ibid.; ppAOS et 409. Saint Simon a accordé une place centrale au thème de J'organisation dans
la les

son oeuvre; mais il nous semhle malgré tout possible d'affirmer prééminence, en France, de l'exigence de justIce sociale (entre mdividus) sur ceIle d'organisation (coIlective) de toute la société. 16 Cf Proudhon, Pierre Joseph; in Muglioni, Jacques, 1962, p.191. 17 Ihid.; p. 197.

16

dans les différentes activités humaines et d'avancer dans la di rection d'une société plus juste? C'est l'une des questions auxquelles nous tenterons d'apporter une réponse au cours de ce travail. Pour le moment nous nous contenterons de poser un point de repère. Pour Proudhon, la justice est indissociable de l'égalité. Cette connexion étroite procède de la définition de la justice que nous avons rappelée plus haut. Proudhon complète son point de vue par cette conception du talent : "Le talent est une création de la société bien plus qu'un don de la nature,. c'est un capital accumulé, dont celui qui le re~oit

n'est que le dépositaire. l'inégalité des talents nest même. sous conditions égales de développement, que la
spécificité des talents."
/8

Là où d'aucuns veulent voir la source d'une inégalité de nature entre les individus, Proudhon n'aperçoit que leur diversité; là où certains parlent d'aptitudes héréditaires, Proudhon évoque un capi tal soci al qui n'est propriété de personne parce que possession de la communauté. Cette question des aptitudes forme l'un des noeuds du débat sur l'orientation professionnelle: elle renvoie à des conceptions divergentes de la personne et de son rôle au cours de son affectation dans la structure économique. Même si, dans l'utopie /ïchtéenne, l'Etat peut intervenir contre la volonté d'un individu de sc livrer à une activité économique donnée - dès lors que celle-ci risque d'introduire un déséquilibre dans la société tout entière - l'organisation sociale proposée doit garantir toutes ses autres libertés et un égal aceès de tous à la richesse nationale. Chez Proudhon, nous venons de le voir, la dignité de l'individ'J est au centre de son projet de justice sociale. Dans tous les projets utopiques, la liberté et l'égale dignité des individus constituenL la clé de voûte de l'édifice imaginé, elles sont les conditions d'une organisation sociale harmonieuse. L'inscription de l'orientation professionnelle dans une perspective d'utopie lui pose donc la redoutable question du rapport qu'elle entretient avec l'individu. Au cours du processus d'orientation, est-il vraiment traité comme une personne? Non comme un objet, mais comme un sujet autonome? C'est la question centrale à laquelle nous chercherons une réponse au cours de cette enquête sur le développement de l'orientation professionnelle en Allemagne et en France. ***
J' Ibid.; p. 174. 17

Pour aborder cette question, nous nous pencherons sur 1'histoire de l'orientation professionnelle. Cette histoire a rarement suscité la curiosité des historiens ou des sociologues; jusqu'à présent seuls quelques praticiens ou théoriciens de l'orientation professionnel1e s'y sont réel1ement intéressés. En France, cette histoire a généralement été rapportée à celle de la psychologie expérimentale. L'orientation professionnelle aurait commencé à se développer à partir du moment où la psychologie scientifique, et plus particulièrement la psychotechnique, ont été en mesure de lui fournir les moyens techniques de résoudre le problème pratique auquel eUe était confrontée. Le besoin d'orientation professionneUe existait certes depuis plus longtemps; selon certains depuis toujours, selon d'autres, plus réalistes, depuis l'avènement de la société industrielle. Des services d'orientation n'auraient pu, toutefois, se constituer parce que la solution théorique du problème posé faisait défaut, privant toute tentative pratique de fondement sérieux. La question cruciale aurait donc été celle-ci: sur queUe base construire une méthode rationnel1e de réparti tion de la main d'oeuvre juvénile dans la structure de production? La psychotechnique aurait apporté les solutions théoriques et pratiques du problème; c'est donc avec el1eque commence effectivement le développement de l'orientation professionneue. C'est la thèse défendue par M.Huteau et J.Lautrey dans leur article consacré aux "origines et la naissance du mouvement d'orientation" 19en France, même s'ils prennent soin d'évoquer certains éléments du contexte économique et social qui influent sur la nécessité de services d'orientation professionnelle. C'est le même point de vue que nous retrouvons exposé de manière plus ou moins explicite par l'ensemble des auteurs français, dès lors qu'ils accordent quelques pages à l'histoire de l'orientation professionnelle. La structure de l'argumentation ne varie guère: que la nécessité de l'orientation professionnelle soit attribuée à des causes permanentes ou contingentes, son histoire ne commence réellement qu'avec celle de la psychologie expérimentale et se confond pour une bonne part avec eUe. Insistons bien sur ce point: celte idée est si généralement admise qu'elle constitue quasiment un dogme officiel. Sur cette base peut alors se développer une histoire institutionnelle des services d'orientation, telle que la propose A.CarofPo . En AUemagne,
19 Cf Huteau, Michel et Lautrey, Jacques; in "OSP", 1979, pp.3 à 43. Cet article constitue, actuellement, la meilleure introduction à l'histoire de l'orientation professionnelle en France. 20 Cf Caroff, André; 1990. Cet ouvrage, détaillé et précis, récapitule l'ensemble des disI1-0sitions législatives et réglementaires concernant l'orientation en France et les accompagne de commentaires

18

par contre, le rôle de la psychologie expérimentale et de la psychotechnique dans le développement des services d'orientation professionnelle passe incontestablement au second plan. Ce fait ne manque pas de surprendre, tant il cst vrai que la psychologie expérimentale naît en Allemagne et que la psychotechnique connaît dans ce pays un développement bien plus considérable qu'en France. Nous verrons que cet état dc chose tient certainement à 1'histoire spécifique de la psychotechnique dans ce pays, en particulier à la compromission de certains psychotechniciens avec le régime nazi. Mais il tient aussi aux données objectives de l 'histoire de l'orientation professionnelle en Allemagne. L'orientation professionnelle commence à se développer dans ce pays bien avant que la psychotechnique ne connaisse les succès qui seront les siens durant toute la la période de l'entre-deux-guerres. Si l'inOuence des psycho techniciens est extrêmement forte pendant tout ce tern ps, après 1945, la séparation des activités d'orientation professionnelle de celle d'expertise psychologique, au sein des services du travail, et la redéfinition des fondements théoriques de la pratique psychologique accomplissent la rupture avec les conceptions psychotechniques. L'histoire de l'orientation professionnelle en Allemagne se déroule donc indépendamment de celle de la psychotechnique jusqu'au début des années vingt d'abord, puis après la seconde guerre mondiale. C'est ainsi qu'A.Hartwig 21 s'altache à décrire les premières tentatives d'organisation de services d'orientation professionnelle, tant à l'initiative de groupes sociaux particuliers, que des diverses autorités locales, notamment en Prusse et en Bavière. Puis il fait le récit de l'uni fication des services au niveau national et parcourt leur histoire institutionnelle depuis lors. C'est une démarche similaire qu'accomplit L.Müller-Kohlenberg 22, en
circonstanciés; il constitue de ce fait une source d'information inestimable sur le développement institutionnel des services d'orientatien en France.
21

Cf Hartwig, Adolf;

1948 pour la première édition;

in Siebrecht,

Valentin; 1959, tome II, pp.29 à 59, pour la nouvelle édition. La première édition de cet ouvrage est accompagnée d'un annexe qui réunit l'essentiel concernant l'orientation des textes juridic ues et règlementaires professionnelfe en A lemagne depuis ses débuts jusqu'en 1945 ; il s'agit là d'une remarquable source d'information. La seconde édition de ce texte, publiée dans un ouvrage collectif sous la direction de V.Siebrecht, est légèrement modifiée rar rapport à l'édition originale et l'annexe n'est pas reproduit. CeLLe deuxIème version est toutefois plus facilement accessible en bibliothèque. Elle constitue la meilleure introduction à l'histoire de l'orientation prMessionnelle en Allemagne des origines à 1945.

\

22

Cf Müller-Kohlenberg,

Lothar;

in Stoll, François;

1981, pp. 126 à

150. Plus récent que le texte d'Harwig, cet article constitue la meilleure introduction, actueJlement disponible, à l'histoire de l'orientation professionne1Je en A1Jemagne, des origines à la fin des années soixante19

cherchant, toutefois, à mettre plus nettement l'accent sur les rapports entre les évolutions des services d'orientation et certaines transformations dans le champ social. Ainsi, alors que les auteurs français tendent à confondre l'histoire de l'orientation professionnelle avec celle de la psychotechnique, les auteurs allemands commettent en quelque sorte l'excès inverse, qui consiste à négliger les rapports étroits qui s'installent entre psychotechniciens et praticiens de l'orientation professionnelle pendant une période plus ou moins longue, près d'un quart de siècle en Allemagne. Or nous pensons qu'il est impossible, d'une part, de rendre compte du phénomène social que constitue l'apparition de services d'orientation professionnelle dans un certain nombre de pays industrialisés au cours de la première moitié de ce siècle sans évoquer le rôle joué par la psychotechnique, mais qu'il est tout aussi imprudent, d'autre part, de ramener l'histoire de l'orientation professionnelle à une péripétie de I'histoi re d'une certaine psychologie appliquée. C'est ce constat qui a déterminé notre démarche. Nous avons entrepris, dans un premier temps de découpler totalement l'orientation professionnelle de la psychotechnique, pour tenter de cerner le dynamisme propre de l'orientation professionnelle au cours de sa phase constitutive. Nous avons, dans un deuxième temps, examiné comment s'établissent les rapports étroits entre orientation professionnelle et psychotechnique, pour mettre en lumière le dispositif particulier qui se constitue à cette occasion. Enfin, dans un troisième temps, nous avons cherché à décrire les évolutions divergentes des services d'orientation en Allemagne et en France, au cours de la période récente, alors que les pratiques dérivées de la psychotechnique ont quasiment disparu. Cette démarche nous a paru d'autant plus fructueuse, qu'elle ne nous a pas uniquement permis d'éclairer les rapports de l'orientation professionnelle avec la psychotechnique, mais aussi d'apporter une réponse à la question soulevée par le texte de Luc et Fontègne que nous évoquions plus haut, celle de la place de la "personne" dans le processus de son affectation dans la structure de production. Quelle part de la personne est prise en compte dans le dispositif constitué par l'orientation professionnelle et la psychotechnique? Inversement: quelle part se trouve de fait exclue? Se pencher sur I'histoire de l'orientation professionnelle ne signifie donc pas, pour nous, retracer d'un point de vue chronologique les étapes du développement de la pratique
dix. Il est en outre accompagné d'une langue allemande essentiellement). excellente bibliographie (auteurs de

20

d'orientation professionnelle et la généralisation progressive des services qui la prennent en charge en Allemagne et en France : notre propos n'est pas d'historien. Nous ne saurions guère plus nous satisfaire de la simple description des procédures et des institutions de l'orientation professionnelle: notre intention va plus loin, elle se veut délibérément explicative. Or suivant cette règ1e fondamentale de la méthode sociologique, énoncée par DuIkheim : "Faire voir à quoi un fait est utile n'est Ras expliquer comment il est né ni comment il est ce qu'il est.' 23 Ce qui signifie, dans notre cas précis, qu'il ne saurait suffire, pour rendre compte de l'orientation professionnelle, de mettre en évidence sa fonction sociale: qu'elle serve à répartir la force de travail juvénile dans le système de production, ne saurait suffire à expliquer l'orientation professionnelle. Pour cela il nous faudra montrer, d'une part, comment l'orientation professionnelle se met en place au début de ce siècle dans nos deux pays, d'autre part, comment sa propre pratique est pensée, adaptée et légitimée. Entre ces deux mouvements, il n'y a ni simultanéité, ni parallélisme, ni même une quelconque correspondance a priori. Les progrès des procédures concrètes et des modes de légitimation de la pratique d'orientation professionnelle ne sont pas liés d'emblée. Qui plus est, les manières empiriques de poser et de traiter le problème et la justi fication théorique d'une pratique rationneJle ne procèdent pas d'une même source. En revanche, entre les deux mouvements une interaction se développe et tend à cristalliser, au cours de la période de l'entre-deux-guerres, un dispositi f original. Mais il n'est pas question, ici, d'une pratique empirique au départ qui produirait, avec un certain retard, la théorie qui en rend compte et la justifie en retour; ni d'une proposition théorique qui chercherait, au travers de tentatives successives et d'ajustements progressifs, les modalités de sa mise en oeuvre pratique. Cette situation détermine la forme de la démarche que nous suivrons. Il ne s'agira pas tant de montrer comment l'orientation professionnelle se développe en tant qu'institution, mais plutôt d'éclairer 1es mécanismes réels à travers lesquels se constitue un "dispositif concret", comparable aux dispositifs décrits par Michel Foucault dans les champs de la psychiatrie ou de l'organisation pénitenciaire. Ce projet est un projet sociologique dans l'exacte mesure où il cherche à exhiber les modalités de constitution d'un dispositif social de contrainte sur les individus, c'est-à-dire à
23

Cf Durkheim, Emile; 1895 ; le texte est cité à partir de l'édition de 1937, p. 90 (réédité en 1983). 21

expliquer un fait social. Mais pour atteindre cet objectif, il nous a fallu développer une démarche appropriée. Une analyse institutionnelle comparée de l'orientation professionnelle en Allemagne et en France risquait d'occulter les processus heurtés de sa constitution comme pratique sociale problématique. La mise en évidence des rythmes différents dans le développement des services dans les deux pays aurait pu masquer les mécanismes d'interaction entre les deux composants du dispositif institutionnel d'orientation professionnelle et, pire encore, nous amener à attribuer à des organisations sociales différentes, ce qui relève en fait d'un mécanisme eonstitutif d'une institution identique, pour l'essentiel, dans les deux pays. C'est cette "étonnante régularité avec laquelle (les phénomènes sociaux) se reproduisent dans les mêmes circonstances" 24qui risquait d'être cachée, recouverte par les différentes manières d'affronter une même situation dans les deux pays. Or c'est précisément ce que nous voulions éviter. Par ailleurs, une enquête menée auprès des praticiens ou des utilisateurs de l'orientation professionnelle aujourd'hui en Allemagne et en France, risquait de ne restituer autre chose que les effets du clivage entre orientation professionnelle et orientation scolaire, ou encore l'écho des "histoires officielles" de l'orientation professionnelle dans les deux pays, écrites, comme nous l'avons vu, d'un point de vue administrati f en Allemagne, d'un point de vue psychologique en France. Or ce sont ces "histoires officielles", précisément, que nous remettons fondamentalement en question. Développer une démarche appropriée tant à l'objet de notre investigation qu'au projet que nous poursuivons, impliquait donc le risque d'une approche non conventionnelle. n y aurait pourtant vaine prétention à affirmer que nous avons suivi une démarche tout à fait originale. Nous nous sommes plus modestement attachés à mettre en oeuvre une méthode inventée et éprouvée par d'autres, mais qui nous a parue pertinente dans notre perspective. Elle consiste à suivre les deux lignes de force à l'oeuvre dans la constitution de l'orientation professionnelle. Celle qui, dans l'ordre de la pratique, nous permet de repérer, à travers les formes effectives de l'orientation professionnelle, les conditions sociales qui la rendent nécessaire dans une perspective d 'organisalion sociale cohérenle et efficace, d'une part. Celle qui, dans l'ordre des énoncés, nous permet de montrer comment certaines évolulions dans le champ de la psychologie ont amené à poser le problème de la répartition des individus dans l'activité économique. C'est à travers l'interaction
24

Ibid.; p. 94. 22

de ces deux systèmes que se construit le dispositif concret de l'orientation professionnelle; de la manière dont fonctionne le dispositif résulte la façon dont l'individu est pris en compte au cours de l'orientation professionnelle. Suivre ces deux lignes de force implique, pour saisirl'orientation professionnelle dans sa totalité comme une chose, de déchirer le voile dont l'une tente de recouvrir l'autre au cours de sa tentative d'appropriation. Pour tenir compte des aléas divers de la formation du dispositif, il convient ainsi de mettre en oeuvre une démarche à la fois "généalogique" et "critique", au sens que Michel Foucault donne à ces deux mots dans "L'ordre du discours" 25. Dans la série des énoncés et des évènements, nous nous attacherons donc à cerner le lieu de l'interaction entre les pratiques d'orientation professionnelle et la psychotechnique, pour montrer comment eUe produit un dispositif concret inédit, dans lequel l'individu se trouve traité d'une manière toute particulière. Au cours de ce cheminement, nous pourrons alors repérer au fur et à mesu~e les différences de rythme dans les évolutions particulières des services d'orientation professionneJJe en AlIemagne et en Fnmce. La comparaison entre les développements de l'orientation professionnelle dans nos deux pays se trouve donc largement justifiée par les questions qu'elle soulève. Elle n'a pourtant suscité jusqu'ici aucune recherche particulière. Non que les praticiens français se soient désintéressés de ce que font leurs collègues allemands 26 ; mais il ne s'agit le plus souvent que d'exposés consacrés à la seule description de l'orientation professionnelle chez nos voisins. A notre connaissance seules deux études comparatives, menées à un niveau européen, proposent une confrontation entre systèmes d'orientation dans différents pays 27. Nous nous sommes, pour notre part, attachés à rendre compte des divergences observées dans l'évolution récente des services d'orientation en Allemagne et en France en

25

Cf Foucault, Michel;

1971, p.62. Cet emprunt méthodologique passe

toutefois par les ouvrages de Jacques Donzelot, dont "L'invention du social" en particulier nous avait alors considérablement impressionné; un sociologue démontrait de manière éclatante à quel point la démarche élaborée par Michel Foucault pouvait être prodUCl1ve dans le champ de la sociologie.
26

Citons deux articles relatifs

à l'organisation

de l'orientation

en

Allemagne,vue par un oeil français: Anthony, G. et Le Conte, J., in BINOP, 1958, pp. 167 à 176 ; et Januel, B., in OSP, 1978, pp. 271 à 293. Au cours des années trente, J .Fontè,gne consacre plusieurs articles à des comptes,rendus de visites cffectuccs dans des services d'orientation professionnelle en Allemagne.
27

Cf Reuchlin, Maurice;

1964 ; et : Watts, A.G./Dartois, C./Plant, P. ; 23

1987.

référence à certaines fonnes de "cohérence sociétale" 28, diverses dans les deux pays dans la mesure où les formations professionnelles y sont organisées selon deux modèles différents. *** Ce travail comportera ainsi trois parties distinctes. Le découplage de l'orientation professionnelle et de la psychotechnique nous amène en effet à montrer, au cours de la première partie, comment l'orientation professionnelle se constitue comme pratique originale et autonome. Nous montrerons d'abord comment elle est née: de même que la densification progressive des sociétés est à l'origine, selon Durkheim, de la division du travail social, nous pensons que c'est l'accroissement considérable de la mobilité sociale (au sens le plus large de cette expression) qui explique le développement de l'orientation professionnelle comme instance de contrôle de celte mobilité sur le plan du choix professionnel des jeunes issus de la scolarité obligatoire (chapitres 1/1 à 1/4). Les deux chapitres suivants sont consacrés aux effets, sur le processus d'institutionalisation de l'orientation professionnelle, d'évènements majeurs tels que la première guerre mondiale (chapitre 1/5), ou de l'intervention de groupes sociaux particulièrement intéressés à l'orientation professionnelle tant en Allemagne qu'en France (chapitre 1/6). Le dernier chapitre de cette prem ière partie rapporte les moments essentiels du développement institutionnel de l'orientation professionnelle dans les deux pays depuis les origines jusqu'en 1945. Ce parcours devrait nous permettre de rendre compte de la partie visible du dispositif concret que l'orientation professionnelle tend à fonner avec la psychotechnique. C'est à la constitution du dispositif orientation professionnelle/psychotechnique qu'est consacrée la seconde partie de ce travail. La crédibilité de l'orientation professionnelle exige la mise en oeuvre d'une méthode objective: la psychotechnique prétend fournir cette garantie. Mais d'autres raisons encore amènent psychotechnique et orientation professionnelle à s'emparer l'une de l'autre. Le premier chapitre décrit la constitution de la psychotechnique sur la base des avancées de la psychologie expérimentale. Alors que le second expose les rapports qu'elle instaure avec l'orientation professionnelle, le troisième chapitre montre comment la psychotechnique place l'orientation professionnelle sous la
,. Cf Maurice, M., Sellier, F. et Silvestre, 1.-1. ; 1982, p.236. 24

dépendance de l'organisation scientifique du travail. Au cours des deux chapitres suivants sont analysés d'un point de vue critique, d'abord l'outil fondamental d'évaluation des individus mis au point par les psychotechniciens, à savoir le test (chapitre 2/4), et l'aptitude en tant que critère de ces évaluations (chapitre 2/5). Les deux derniers chapitres de cette partie s'attachent à montrer la précarité du dispositif orientation professionnelle/ psychotechnique, du fait notamment de la résistance de nombreux praticiens de l'orientation professionnelle à l'emprise de la psychotechnique sur leur activité (chapitres 2/6 et 2/7). La dernière partie établit le bilan de l'orientation professionnelle au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Le dispositif orientation professionnelle/ psychotechnique se défait alors, en même temps que la psychotechnique elle-même. Cette évolution révèle un décalage important entre l'Allemagne et la France: il est autant l'effet des circonstances historiques différentes que de certaines particularités locales. Mais une autre divergence dans l'évolution des services d'orientation des deux côtés du Rhin est encore plus remarquable: alors qu'en Allemagne subsistent des services d'orientation professionnelle, ceux-ci évoluent en France vers des services d'orientation scolaire (chapitres 3/2 et 3/3). Cette divergence importante nous paraît liée aux organisations différentes de l'enseignement et de la formalion professionnelle dans les deux pays. A cet endroit se manifeste un mécanisme de mise en cohérence de l'orientation avec la formation professionnelle par apprentissage en Allemagne, avec la scolarisation de la formation professionnelle en France (chapitres 3/4 et 3/5) Les deux derniers chapitres sont consacrés aux perspectives actuelles de l'orientation, qu'elle soit scolaire ou professionnelle 29

29

Au fil du texte, pour éviter les trop fréquentes répétitions de ]' expression
professionnelle", nous 1ui substituerons de temps à autre le

"orientation sigJe : OP.

25

Première

partie

L'AVENEMENT DE L'ORIENTATION
PROFESSIONNELLE COMME PRATIQUE SOCIALE

CHAPITRE

1/1

LA NECESSrrE DE L90RTIEN'fA'fTION PROJFESSTIONNELLE

Des services d'orientation professionnelle (OP) apparaissent en Allemagne et en France au début de ce siècle; le même phénomène se produit, approximativement au même moment, aux Etats-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Belgique, ...etc. Même si, dans chacun de ces pays, ces services se développent de manière originale et selon des rythmes différents, les similitudes de but, d'organisation et de fonctionnement sont frappantes: partout il s'agit d'amener des jeunes issus de la scolarité initiale à choisir une activité professionnelle en fonction de leurs caractéristiques personnelles et de la situation du marché du travail; peu à peu des agents spécialement formés pour ces tâches prennent le relais de pionniers généralement bénévoles; l'entretien avec l'individu à orienter, articulé sur le recensement de ses données personnelles, constitue le moment fort de la procédure; une relation efficace est recherchée entre l'orientation et le placement des individus; enfin, dans la plupart des eas, l'Etat prend en charge ces services et rémunère les personnels. Toutefois, le phénomène reste circonscrit à des pays, voire des régions, engagés dans des processus d'industrialisation rapide et massive qui modifient en profondeur la structure de ces sociétés et les conditions d'existence de leur membres. C'est ainsi, par exemple, que des services d'OP se créent à Barcelone et en Catalogne, alors que le reste de l'Espagne, peu ou pas du tout engagé dans la révolution industrielle, se tient à l'écart du mouvement. De même en Italie, où des tentatives pour structurer des services d'OP sont entreprises dans le nord du pays seulement. 29

L'avènement de l'orientation professionnelle présente donc d'emblée les caractéristiques d'un phénomène international, contemporain de l'essor des sociétés industrielles du début de notre siècle; son caractère général apparaît immédiatement. Mais la généralisation, les simultanéités, les coïncidences ou les analogies que nous venons de relever d'un pays à l'autre ne permettent pas, à elles seules, de rendre compte de la nécessité de l'OP. Tout au plus dessinent-elles les contours d'une situation, les lignes de force d'un contexte. Comme l'explication sociologique ne saurait se satisfaire de l'invocation de l'utilité immédiate d'un fait social, la question qui nous intéresse doit donc être formulée en ces termes: pourquoi la nécessité de services d'orientation professionnelle s'impose-t-elle alors, dans ces circonstances-là? Nous aurons donc à rechercher d'abord les événements qui, dans nos sociétés industrielles modernes, ont joué un rôle déterminant dans le développement de l'OP: lesquels constituent des facteurs nécessaires sinon suffisants de ce développement, lesquels ont joué un rôle connexe d'accompagnement. A lire les ouvrages publiés tant en Allemagne qu'en France sur le sujet de l'OP en général, un constat doit être fait: si cette question n'est jamais, ou pratiquement jamais, purement et simplement éludée, elle ne paraît pas pour autant constituer un problème essentiel, crucial pour la majorité des auteurs. Cela se révèle par la brièveté avec laquelle elle est le plus souvent traitée, pour permettre de s'étendre par contre sur d'autres problèmes: les efforts des fondateurs de l'OP, la description des premières initiatives prises ici ou là, l'institutionalisation progressive des services, le rôle décisif de la psychologie scientifique et des psychologues, l'organisation de l'OP, les relations de l'OP avec la formation professionnelle, ...etc. Il ne s'agit pas pour nous de contester, en quelque manière que ce soit, la pertinence de ces questions, ni, a fortiori, l'intérêt des réponses produites, mais de mettre à jour un mécanisme d'esquive, parfois d'effacement total: la nécessité de services d'OP ne pose pas problème, elle n'a pas besoin d'être justifiée; leur urgence ne faisait aucun doute. Seules les questions pratiques, formulées à l'intérieur de cette évidence, paraissent pertinentes: il s'agit notamment de questions techniques relatives à l'organisation et à la pratique de l'OP. Les rares considérations sur l'utilité de l'OP sont, quant à elles, généralement destinées à l'extérieur: elles sont exprimées à des fins de propagande, ou servent encore de propos introductif sur l'utilité de l'orientation professionnelle. Poser aujourd 'hui la question de la nécessité de l'OP implique donc de sortir de ce cadre problématique donné d'emblée, pour chercher au-delà de 30

ses limites les facteurs qui ont provoqué l'avènement et le développement de l'OP. C'est à cette condition seulement que nous pourrons repérer la première ligne de force, constitutive de la partie "visible" du dispositif que l'orientation professionnelle tend à constituer avec la psychotechnique. Pour faire ce pas, il est toutefois indispensable de démonter le cadre immédiat de la problématique de l'orientation professionnelle, ou plus exactement de décortiquer l'évidence qu'el1e suppose. En Al1emagne et en France les situations ne sont pas tout à fait identiques: l'évidence n'a pas la même forme, du fait du rôle attribué ici et là à la psychologie scientifique. En France, l'évidence de la nécessité de l'orientation professionnelle est fondée plutôt sur la permanence supposée de cette exigence, à laquelle iJ n'avait pas été possible jusque là de répondre, du fait de l'absence de solution technique satisfaisante. En Al1emagne, l'évidente nécessité de l'orientation professionnelle repose davantage sur le sentiment de l'urgence qu'il y avait à résoudre le problème dramatique des jeunes confrontés au choix professionnel dans un contexte économique et social bouleversé. *** En 1948, Adolf Hartwig rédige un rapport sur le développement de l'orientation professionnel1e en Allemagne, pour le compte du Ministère du travail de Rhénanie-Westphalie. Ce rapport, qui constitue aujourd 'hui encore la mei11eure introduction à l'histoire des services d'OP en AIlemagne pendant la première moitié de ce siècle, comporte vingt-huit pages de texte si l'on exclut sommaire, avant-propos et annexes. Un peu moins de la première page seulement est consacré à la necessité de l'orientation professionnelle: l'évidence de celle nécessité n'implique pas de longs discours... Mais voici ce que dit l'auteur (pour faciliter la lecture du commentaire qui suit, nous numérotons les phrases de ce texte) : "Les efforts en vue d'une orientation professionnelle systématique et publique furent entrepr(s au cours de la première décenme de ce siècle (Pl). Avec l'industrialisation progressive et la rationalisation croissante de l'économie moderne, le monde des métiers s'était d'une part élargi, d'autre part spécialisé (P2). La conséquence nécessaire de ce processus de développement a été qu'aussi bien les adultes que les jeunes ont fini par ne plus s'y retrouver dans l'insaisissable profusion des métiers (P3). Dans les grandes villes avant tout la plupart de,fjeunes gens et des jeunesfllles quittaient les bancs de l'école pour entrer dans la vie active 31

sans avoir une représentation claire des métiers possibles, de leur nature intime, de leurs exigences physiques, intellectuelles et morales, ni des possibilités de développement qu'ils offrent (P4). La particularité de L'espace urbain avait d'ailleurs conduit à ce que les jeunes, dans la plupart des cas, n'avaient plus accès au monde professionnel du père; maisons des parents et Lieux de travail des pères étaient séparés (P5). Le père, les frères et soeurs, partaient le matin au travail et rentraient le soir fatigués, non disposés à parler de leur activité (P6). Beaucoup de pères étaient mécontents de leur métier et ne donnaient à leurs enfants d'autre conseil 9ue celui - négatif - de ne pas s'engager dans le métier qu ils exerçaient (P7). Ce n'était pas un hasard, si la connaissance de la vie professionnelle par la découverte personnelle se bornait essentiellement aux métiers que L'on pouvait observer sur le chemin de L'école, au cours de jeux dans la rue, en portant le repas jusqu'à la porte de L'usine (P8). Dans les petites villes et à la campagne les circonstances étaient meilleures, puisque là le contact de la jeunesse avec la vie professionnelle etait encore immédiatement possible (P9 ).La nécessité d'un choix professionnel soigneusement réfZéchi, subjectivement juste, approprié aux exigences économiques, apparaissait ouvertement aux leux de tous: la reconnaissance de cette exi/fence s'imposa d abord dans des cercles privés, avant que I Etat ne prenne en charge sa réalisation (Pl 0). L'idée grandit, selon laquelle la jeunesse devait être conseillée et conduite vers la vie professionneLLe de manière cohérente, sur la base d'une sélection scrupuleuse, en tenant compte des données sociales et dans la perspective d'une répartition dans les métiers conforme aux exigences économiques (P J J)." 1

La force de conviction de cc texte tient, à notre avis, à un étonnant enchevêtrement de deux discours différents; c'est ce que nous allons essayer de montrer, pour démonter le mécanisme d'évidence qu'il contient. Commençons par écarter la première phrase, qui se bome à délimiter le cadre temporel de la naissance de l'OP en Allemagne, pour nous intéresser à la seconde phrase du texte. Cel1e-ci introduit une série argumentative: "industrialisation progressive" et "rationalisation croissante" de la production ont provoqué un bouleversement du monde des métiers et son élargissement, notamment du fait d'une spécialisation de plus en plus grande des activités. La conséquence en est énoncée dans la phrase suivante: peu à peu les individus, jeunes ou adultes, ont cessé de s'y retrouver dans cette "insaisissable profusion" des métiers; ils
1

Cf Hartwig,

Adolf;

1948, p 9: "Die Bcrnühungcn

urn cine... VCTlcilung

auf die Berufc."

32

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