Les démolitions dans les projets de renouvellement urbain

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Quelles représentations défendent les acteurs locaux pour dépasser la démolition considérée jusqu'à récemment comme taboue ? Pour remodeler et relancer l'attractivité des quartiers, les professionnels de l'urbanisme puisent-ils dans différentes références historiques d'aménagement urbain et d'architecture ? Proposent-il de nouvelles formes urbaines et d'habitat en référence à une nouvelle urbanité ?
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296711204
Nombre de pages : 262
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LES DÉMOLITIONS DANS LES PROJETS DE RENOUVELLEMENT URBAIN
Représentations, légitimités et traductions

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13298-6 EAN : 9782296132986

Sous la direction de Paulette Duarte
Avec la collaboration de Charles Ambrosino Lauren Andres Natacha Seigneuret

LES DÉMOLITIONS DANS LES PROJETS DE RENOUVELLEMENT URBAIN
Représentations, légitimités et traductions

L’Harmattan

Cette recherche sur les représentations, les légitimités et les traductions des opérations de démolition et de reconstruction dans des quartiers en renouvellement urbain a été conduite sous la responsabilité scientifique de Paulette Duarte, maître de conférences à l’Institut d’Urbanisme de Grenoble (IUG) de l’Université Pierre Mendes France et chercheuse au laboratoire Territoires de l’UMR PACTE. Chaque monographie de projet de quartier, c’està-dire les enquêtes, l’analyse et la rédaction, a été réalisée par un membre de l’équipe de recherche : la monographie concernant le quartier des Hauts Champs à Hem, par Charles Ambrosino, docteur en urbanisme de l’Institut d’Urbanisme de Grenoble et chercheur au laboratoire Territoires de l’UMR PACTE, la monographie du quartier Mistral à Grenoble par Paulette Duarte, la monographie de La Monnaie à Romans sur Isère par Natacha Seigneuret, maître de conférences à l’IUG et chercheuse au laboratoire Territoires et la monographie du quartier Teisseire à Grenoble par Lauren Andres, docteure en urbanisme de l’IUG et également chercheuse au laboratoire Territoires. L’analyse comparée des quatre monographies et sa rédaction, qui constituent le dernier chapitre de ce rapport, ont été réalisées collectivement par les quatre membres de l’équipe. Jean-Michel Roux, maître de conférences à l’IUG, a participé à l’élaboration de la monographie du quartier des Hauts Champs à Hem, Gilles Novarina, professeur à l’IUG, par son expertise scientifique, a contribué à l’analyse transversale entre monographies et Natacha Seigneuret a mis en forme le rapport de recherche final.

PREFACE Démolir, pour faire quoi ?

Les travaux à bases monographiques, qui sont regroupés ici, nous présentent quatre ensembles de projets de transformations urbaines, ou plutôt, nous racontent des histoires longues de quartiers interrompus dans leur vie quotidienne par des opérations de démolitions liées à des dégradations physiques et sociales que les politiques de la ville, depuis leur création, cherchent à éradiquer. Les dysfonctionnements sociaux et les inégalités transpirent dans l’espace urbain de ces tours et de ces barres, dans ces quartiers que l’on pourrait désigner de quartiers sans qualité et, pire peut-être, de quartiers de « cicatrice urbanistique » comme l’écrivent les auteurs. Des quartiers dans lesquels le hors la loi et l’insécurité émergent. Ce sont ces questions qui nous avaient conduits à initier, dans le cadre d’un appel d’offre du Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) en 2006, un ensemble de travaux de recherche urbaine sur la démolition. En effet, démolir les grands ensembles, aujourd’hui, n’est plus un tabou. Même s’il y a peu, l’expression était politiquement incorrecte : ne valait-il pas mieux parler de renouvellement urbain, de réhabilitation ou de revalorisation même si l’on savait que l’un des outils des transformations est la destruction et combien le geste de démolir une tour ou une barre d’habitation, en quelques instants, est une fête spectaculaire ? Depuis près de quarante ans à travers ses multiples formes de la politique de la ville, l’Etat a participé à cette évolution de la représentation. Aujourd’hui, par exemple, le « un pour un », fondement actuel de la politique dite de « démolition-reconstruction » - un logement reconstruit pour un logement démoli – est souvent ressenti comme une règle. Mais cette règle provoque des réactions négatives car elle implique une affirmation, parfois sans nuances, de dévalorisation forte d’un quartier, elle devient un non-dit et n’est pas affichable en tant que telle. En même temps, cette règle est appliquée car une collectivité ne pourrait pas avoir de subventions suffisantes si elle ne décidait pas de démolir. Nous partageons alors la belle expression utilisée par les auteurs : « démolir pour de l’argent ». Dans ce contexte, il apparaît encore plus nettement que les questions des habitants, de leurs relogements et de leurs droits à intervenir sont en dehors du cadre, surtout lorsque la reconstruction se fait non pas dans le quartier mais en dehors. Les auteurs décortiquent les différentes logiques qui justifient les actions de démolitions : les logiques patrimoniales et les logiques sociales (peut-être serait-il mieux en fait de dire « asociales » ?) sont soulignées et les modes de représentation, et les recherches de légitimité de l’action sont analysées dans leurs variations et leurs interrelations à partir des terrains d’observations. Certes chacune des situations est différente dans l’organisation des formes urbaines comme dans la durée des projets et dans les combinaisons d’acteurs, mais ces 11

travaux ont un grand intérêt car ils montrent comment s’enchevêtrent ces différentes logiques de représentations des ensembles immobiliers et de légitimités des interventions publiques pour transformer ces quartiers marqués comme des « verrues ou des cicatrices urbanistiques et paysagères ». Entre les volontés de reconstruire mieux (démolir est un outil du relogement), de désenclaver un quartier (supprimer les obstacles physiques à la mobilité), de recomposer un tissu urbain (et l’organisation foncière du territoire concerné) et le densifier autrement, de diversifier (en espérant l’arrivée de classes moyennes invoquée grâce aux discours sur la mixité sociale) et sans oublier d’apaiser et de sécuriser… les logiques de références utilisées pour justifier l’action d’une collectivité s’entrecroisent tantôt successivement, tantôt simultanément et créent des chaînes d’interventions physiques et sociales désordonnées, comme si aucun des acteurs ne pouvait maîtriser, dans la durée, le processus d’amélioration de la vie quotidienne des citoyens de ces territoires. Dans l’accumulation des procédures et des dispositifs, ces travaux établissent une liste impressionnante des détours pris par les décideurs politiques pour ne pas voir de trop près les réalités. On connaît cette successivité qui enchaîne des changements stratégiques de la politique de la ville hésitante entre relégation, renouvellement, réhabilitation, dévalorisation : habitat et vie sociale, développement social des quartiers, contrat de ville, contrat urbain de cohésion sociale, grand projet de ville, un pour un … objets de sigles à la mode pendant quelques années puis effacés : HVS, DSQ, GPV, CUCS… Devant cette complexité et cette variation permanente dans le temps, nous comprenons alors que les face-à-face entre acteurs décideurs, bailleurs sociaux, professionnels de l’aménagement et habitants soient proches de l’incohérence. Incompréhensions accentuées par la mise en avant par les décideurs de corrélations, bien rarement mises en cause et hiérarchisées, entre dévalorisation physique, dévalorisation sociale et dévalorisation symbolique ou, par exemple dans la fabrication de liens approximatifs et faciles (il y a du bruit, donc des jeunes, donc des délinquants…). Ces travaux décortiquent aussi les effets de traduction urbanistique dans l’espace et dans les formes urbaines des intentions politiques avec une insistance, éclairante pour le lecteur, sur la culture urbaine issue du Mouvement Moderne qui a ouvert la porte à la fabrication des ensembles verticaux et aux espaces publics libres et ouverts ; ainsi que sur les savoir-faire urbanistiques qui ont, dans les périodes suivantes, mis en avant le projet urbain (un projet architectural mis à l’échelle d’un quartier ?) et ensuite la résidentialisation (marquée par des discours sur l’efficacité de l’intervention).

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Pour nous cependant et bien au-delà des quatre quartiers analysés ici, la comparaison des résultats des opérations de transformations n’offre guère d’autres formes que des paysages standardisés renforcés par les vocabulaires employés : mise en forme par la rue, continuité urbaine, délimitation des propriétés et éventuellement résidentialisation de leurs périmètres, désenclavement grâce aux transports collectifs… et bâtiments dits « à taille humaine ». Dans ces projets urbains, à l’époque où ont eu lieu les interventions urbaines, le développement durable n’était pas encore à la mode. Si celui-ci avait été présent dans les discours il renforcerait sans doute cette impression de standardisation, que l’utilisation de la notion de projet urbain a cherché à gommer par sa manière de prendre en compte le territoire réel. Pourtant, nous serons sans cesse étonné de constater que le projet urbain de renouvellement du grand ensemble est trop souvent partiel, il ne prend guère en compte un projet à l’échelle de la ville et de l’agglomération concernée. L’intervention se cantonne dans un périmètre restreint qui n’est pas celui des usagers. Et, pour nous, la lecture de ces travaux a confirmé que la volonté d’une politique de la ville ou même d’un plan « Marshall » pour les banlieues reste l’objet d’un discours toujours trop éloigné de la réalité sociale de ces banlieues. A la lecture de cet ouvrage, nous nous sommes rappelé cette observation d’Alfred Döblin dans Berlin Alexanderplatz, publié en 1961 : « Les grandes Galeries Hahn, éventrées, des bouts de papier rouge collés contre les vitres et les étalages. Alentour des débris. ‘Tu es poussière, poussière redeviendras’… La démolition d’une ville défunte permet la reconstruction d’une ville nouvelle… Et puis, tu ne gémis pas du déclin de ton vieux pantalon, tu en achètes un autre, il n’y a que ça pour faire marcher le commerce ». La question de l’économie urbaine de ces démolitions reste l’une des légitimités importante de l’action. Jean-Paul Blais Urbaniste

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INTRODUCTION

La démolition n’est plus un tabou. La Loi d’Orientation et de Programmation sur la Ville et la Rénovation Urbaine d’août 2003, dite « loi Borloo», a contribué largement à banaliser les opérations de démolition. Les acteurs démolissent dans les quartiers à majorité d’habitat social et reconstruisent en partie dans ces quartiers. Les projets de démolition et de reconstruction semblent de nature différente et répondent à des objectifs divers : traitement de l’obsolescence du bâti, diversification de l’offre de logement, réintroduction de la mixité sociale dans les quartiers, aménagement des espaces publics et équipement des quartiers, désenclavement des quartiers… Les représentations, les légitimités et les traductions des démolitions-reconstructions Pour justifier ces opérations de démolitions, les acteurs impliqués développent une série de représentations en puisant dans des registres de légitimité de nature différente. Ces registres de légitimité sont construits à partir de représentations de la ville (références urbanistiques) en tant qu’ensemble organisé de formes physiques d’une part, en tant que milieu de relations sociales de l’autre. Les défenseurs des démolitions font ainsi référence à la nécessité de désenclaver les quartiers d’habitat social, de mettre en place un maillage plus fin du réseau de voirie et d’introduire un découpage foncier qui, à la fois, permettent une lisibilité plus grande des limites entre espace public et espace privé, et facilitent d’éventuelles substitutions d’usages. Ils préconisent l’introduction de nouvelles typologies bâties (habitat individuel groupé par exemple), afin d’attirer des ménages appartenant aux couches moyennes et favoriser ainsi la mixité sociale. Les opposants aux démolitions mettent l’accent sur la valeur patrimoniale des grands ensembles en tant que témoignage de l’architecture moderne et s’interrogent sur les risques qu’elles font peser sur la sociabilité populaire qui existe encore dans les quartiers d’habitat social. Derrière ces positions contrastées, l’on retrouve le débat qui a marqué l’histoire de l’urbanisme depuis le début du 20ème siècle, entre tenants d’une ville unifiée organisée sur la base de systèmes ou de réseaux d’une part et partisans du quartier en tant que cadre autonome de fonctionnement de la vie sociale de l’autre. Mais ces représentations de la ville font aussi référence à des représentations plus générales qui prennent des dénominations diverses : « cités » ou « mondes » pour les sociologues de la justification, « référentiels » dans l’analyse des politiques publiques1.... Aussi l’on peut faire l’hypothèse que le thème du désenclavement peut être relié avec des principes de légitimités de type marchand ou industriel, favorisant la rentabilité économique et la performance technique dans les aménagements urbains, alors que celui de la défense du
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H. Amblard et ali. Les nouvelles approches sociologiques des organisations. Paris, Seuil, 1996.

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quartier populaire s’appuie plutôt sur des représentations relevant de légitimités domestiques, c’est-à-dire sur des représentations qui défendent le maintien de la sociabilité existante et des règles sociales traditionnelles2. Notre recherche porte sur les représentations, les légitimités des démolitions et reconstructions dans les projets de renouvellement de quartier et leurs traductions en actions et en plans. Elle vise à montrer tout d’abord la diversité ou non des représentations dans les opérations de démolition et de reconstruction, défendues par les acteurs locaux d’un même projet, la construction parfois difficile, voire artificielle de légitimités communes, par ces mêmes acteurs et la stabilité dans le temps, avant, pendant et après la mise en œuvre des projets, de cette construction de légitimités communes. Elle cherche à montrer également la traduction de ces légitimités dans les projets urbains par les professionnels de l’urbanisme, les liens entre des modèles urbanistiques classiques du 20ème siècle et ceux utilisés par ces professionnels dans la construction hiérarchisée de ces légitimités et dans leur traduction en plans et en actions, et la référence ou non à une nouvelle urbanité par ces modèles de démolition. Lorsque nous employons le terme de représentation, il est question du ou des sens donnés par les acteurs à la réalité. La représentation n'est pas une représentation, dans le sens d'un réel plus riche, mais plutôt un ensemble « de présences sémantiques » d’objets dans les « têtes » des individus. A l’instar de Sigmund Freud qui définit la psyché comme un flux continu de représentations, d'affects, d'émotions, d'Emile Durkheim qui voit la vie psychique comme un cours continu de représentations, ou encore d’Arthur Schopenhauer qui pense que le monde est notre représentation, nous considérons que notre conscience est faite de représentations et que nous vivons dans les représentations. Ainsi, il n'y a pas d'un côté la réalité et de l'autre la représentation. Il n’y a pas de réalité « objective » sans représentations et vice-versa. La représentation se nourrit de la réalité. C'est un travail permanent du monde des intelligibles sur le monde des sensibles et réciproquement. La représentation signifie l'union entre le monde sensible et le monde de l'idée : « Un tel monde peut être considéré comme le domaine situé entre (...) le royaume des intelligibles d'une part, c'està-dire des idées et de l'idéal, (...) et le royaume des sensibles d'autre part, c'està-dire du réel, de la nature, (...) des sens »3. Pendant longtemps, « la pensée simple » a cru qu'il y avait d'un côté la réalité et de l'autre la représentation et que la seconde avait pour cause la première ; mais, la « pensée complexe » et
L. Boltanski et L. Thévenot. De la justification. Les économies de la grandeur. Paris, Gallimard, 1991. 3 D. L. Miller. « Le chat de Schrödinger et l’imaginaire ». Science et conscience. Les deux lectures du monde. Colloque de Cordoue. Paris, Stock, France-Culture. 1980, p. 327.
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notamment la phénoménologie de la perception nous ont montré que cela n'est pas si simple4. Il n'y a pas séparation entre sujet et objet, individu et société, nature et culture, les sens et le sens, l'intelligible et le sensible, représentations et pratiques. La représentation se situe entre la perception et la conception, entre le précepte et le concept. Elle est la réalité. Par légitimités, nous entendons représentations considérées comme justes, raisonnables ou bien fondées par les acteurs qui justifient les actions ou les pratiques politiques et urbanistiques des démolitions-reconstructions et qui se réfèrent à des logiques ou à des « cités » spécifiques5. Quant à la traduction, il convient d’observer le passage entre représentations légitimes des démolitionsreconstructions et représentations urbanistiques, et en particulier le langage verbal et dessiné mobilisé dans les principes d’actions et les plans urbanistiques qui expriment les représentations des démolitions-reconstructions légitimes communes aux acteurs. Il y a, dans ces processus de traduction, un caractère interactionnel, collectif et complexe. Cette complexité est en partie liée au fait que les négociations se déroulent dans des réseaux d’acteurs multiples interférant les unes avec les autres et auxquelles tous les acteurs n'ont pas accès6. Notre recherche se situe donc à la croisée des approches sociologiques (et en particulier des sociologies de l’acteur, des représentations sociales, de la justification et de la traduction) et des approches urbanistiques. Une démarche qualitative, monographique et comparative Notre démarche s’appuie sur quatre études de cas portant sur trois quartiers appartenant à deux agglomérations de la Région Rhône-Alpes et sur un quartier situé dans le Nord de la France ayant fait et faisant l’objet d’opérations de renouvellement urbain : les quartiers de Mistral et Teisseire à Grenoble et ceux de La Monnaie à Romans sur Isère et des Hauts Champs à Hem. Pour chaque étude de cas, nous identifions dans un premier temps les acteurs impliqués en fonction de l’enquête dite « réputationnelle »7, c’est-à-dire des
M. Merleau-Ponty. Phénoménologie de la perception. Paris, Gallimard, 1945. L. Boltanski et L. Thévenot, op. cit. 6 M. Callon. « Eléments pour une sociologie de la traduction ». L’Année Sociologique, n°36, 1986, pp. 169-208. 7 M. Bassand. Villes, régions et sociétés. Suisse, Presses Polytechniques Romandes, 1982. P. Amphoux. Aux écoutes de la ville. La qualité sonore des espaces publics européens. Méthode d’analyse comparative. Enquête sur trois villes suisses. Grenoble, IREC, DA, EPFL, 1991.
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acteurs ayant la réputation de dire ou de faire dans le cadre de ces projets de renouvellement urbain de quartier (élus, représentants des administrations dépendantes de l’Etat, de la région ou du département, agents de l’administration municipale, architectes et urbanistes, professionnels de l’action sociale, bailleurs sociaux, militants associatifs, acteurs économiques locaux, habitants). Bon nombre de recherches montrent que les acteurs légitimes sont moins pléthoriques qu’il n’y paraît, que les « vrais acteurs » sont perçus différemment par les professionnels, les représentants du monde de l’entreprise, les élus ou les habitants, et que cette configuration d’acteurs spécifiques n’est pas toujours stable. Les acteurs, pour nous livrer cette configuration, puisent dans leurs représentations conditionnées par les arguments et les modalités d’action de chacun des membres du réseau. Plus les arguments sont de qualité, plus les actions gagnent en signification, et plus les interlocuteurs sont perçus comme acteurs8. Dans un second temps, nous observons, lorsque ces quartiers ont fait l’objet de projets de renouvellement urbain, quelles étaient les représentations et les justifications mobilisées par les acteurs. Dans un troisième temps, nous examinons, sur la période récente, comment tout au long d’un processus qui va des études préalables jusqu’au dépôt de candidature auprès de l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine, la négociation peut permettre un rapprochement entre les points de vue défendus par les acteurs, une hiérarchisation de leurs représentations et la construction d’un consensus à la base de programmes d’actions et de projets dessinés. En comparant plusieurs terrains d’études, nous nous interrogeons sur l’existence à différents moments de l’histoire de la politique de la ville de projets urbainstypes qui semblent retenir l’attention des pouvoirs publics au niveau national. Nous analysons également les liens qui peuvent être établis entre les représentations légitimes avancées par les acteurs locaux, les représentations de la ville propres à chacune des grandes doctrines urbanistiques, qui ont marqué l’histoire de l’urbanisme depuis le début du 20ème siècle, et les grands principes de légitimités à l’œuvre dans les sociétés contemporaines. La méthode est essentiellement qualitative, monographique et comparative. Elle consiste à recueillir et à analyser des diagnostics, des études préalables ou préopérationnelles, des pré-projets et des projets définitifs et à passer des entretiens peu directifs9 auprès d’acteurs et à les analyser10.

Y. Chalas, M.-C. Couic, P. Duarte et H. Torgue. Urbanité et périphérie. Connaissance et reconnaissance des territoires contemporains. Paris, PCA, collec. Recherche n° 78, 1997. 8 P. Duarte et G. Novarina. Devenirs d’une friche urbaine. L’usine Lustucru à Grenoble. Paris, Textuel, 2001. 9 Guide d’entretien peu directif pour les acteurs des projets urbains en annexes.

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Pour chacune de ces études monographiques, afin d’identifier les acteurs en présence et de reconstruire les représentations qu’ils développent pour défendre ou s’opposer aux démolitions, nous nous appuyons sur une série d’entretiens de nature qualitative. Pour chaque cas analysé, une dizaine d’entretiens est réalisée11. Ces entretiens sont complétés par une étude documentaire portant à la fois sur les articles de presse et les dossiers d’études techniques et urbanistiques. Nous construisons ensuite, sur la base d’un dépouillement de ces entretiens et d’une analyse de contenu de la documentation recueillie, une typologie des représentations développées par les acteurs locaux. A partir d’une étude portant sur les comptes rendus de réunions d’une part, d’une analyse des plans et esquisses produits de l’autre, nous reconstruisons le cheminement du projet et la manière dont ce dernier a favorisé ou non le rapprochement des points de vue exprimés par les différents acteurs concernés. Enfin, nous établissons des comparaisons entre nos différentes études de cas, et mettons en relation les différentes typologies de légitimité de la démolition avec les principes de légitimités identifiés par la sociologie de la justification d’une part, rapprochons ces typologies avec les doctrines urbanistiques d’autre part, de manière à faire apparaître d’éventuelles évolutions dans la manière d’envisager la question des démolitions au cours de l’histoire récente de la politique de la ville. La présentation des résultats de recherche se fait dans les premiers temps sur le mode monographique. Nous abordons d’abord un quartier, les Hauts Champs à Hem, où « la maison prévaut contre la barre », ce qui légitime des démolitions avec parcimonie, puis « le renouvellement urbain en devenir » d’un quartier fait de barres et de tours, le quartier Mistral à Grenoble, qui mobilise démolitions et reconstructions, enfin deux projets de résidentialisation, celui de La Monnaie à Romans sur Isère en cours comme « constructions et ouverture, versus démolitions et clôture » et celui de Teisseire à Grenoble plus abouti, qui sert de « référence urbanistique ». Dans un dernier temps, les résultats de l’analyse comparative entre monographies sont développés dans le dernier chapitre de ce rapport intitulé « Les représentations et les légitimités des démolitionsreconstructions et leurs traductions urbanistiques ».

10 Grille d’analyse de contenu pour les différents corpus constitués des discours des acteurs (discours d’entretien et discours et plans des études et des projets) en annexes. 11 Liste des acteurs interviewés en annexes.

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LA MAISON CONTRE LA BARRE. Le quartier des Hauts Champs à Hem Charles Ambrosino et Jean-Michel Roux

Dans le cadre de cette recherche, le choix du quartier des Hauts Champs à Hem (59) peut paraître « exotique », et ce pour plusieurs raisons. Géographique tout d’abord. A l’inverse des prochains cas d’étude, celui-ci n’est pas rhônalpin. Situé au nord de la commune de Hem, le quartier des Hauts Champs borde le flanc sud de la Ville de Roubaix. Fruit d’une urbanisation massive et récente, le quartier connaît dès la fin des années 1970 une évolution relativement classique de relégation urbaine et sociale au sein de la métropole lilloise. L’histoire de la Politique de la Ville y croise celle du quartier, depuis le programme Développement Social des Quartiers au début des années 1980, jusqu’à la mise en œuvre, plus récente, du programme de l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine. Morphologique ensuite. Le quartier des Hauts Champs est constitué de cinq îlots très peu perméables et composés exclusivement de maisons individuelles en bande regroupées autour de batteries de garages aujourd’hui vétustes et dégradés. Résultat d’une première démolition, celle des courées roubaisiennes, le quartier témoigne de choix architecturaux et sociaux idiosyncrasiques qu’il s’agit d’expliciter en détails tant ils déterminent, dans une certaine mesure, les divers projets de démolition-reconstruction qui ponctuent son histoire. Opérationnel enfin. Deux des cas d’étude présentés dans ce rapport de recherche (Mistral et Teisseire), dépendamment de leur histoire, trouvent en la Zone d’Aménagement Concerté (ZAC) un outil de programmation adapté. Dans le cadre des Hauts Champs, le choix d’une démarche de projets plus ponctuels nourrissant une vision définie en amont, non pas à l’échelle du seul quartier mais à celle du territoire communal, constitue en soi une originalité que nous analyserons plus profondément. Le croisement de ces différents facteurs aide à mieux appréhender le cadre de l’action publique locale, ses tenants, à savoir – dans notre cas – la Ville et le bailleur, ainsi que les processus de construction d’un discours singulier sur le rôle de la maison dans la mise en œuvre d’une politique de logement social. Aussi, après une brève présentation du quartier des Hauts Champs, nous nous attacherons à questionner son histoire afin de déterminer les principales représentations relatives à la démolition-reconstruction à l’œuvre et propres à chacun des acteurs engagés dans le projet de renouvellement urbain en cours.

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I Hem et les Hauts Champs : histoire d’une ville éclatée La Ville de Hem se situe à 12 kilomètres de Lille, entre Villeneuve d'Ascq et Roubaix. Mi-urbaine, mi-rurale, la commune s’étend sur 965 hectares. D'un point de vue économique, la Ville de Hem, au croisement de grands axes de communication, bénéficie de l’attractivité de l'agglomération lilloise, principal centre d'activités industrielles et tertiaires de la région. C’est dans la seconde moitié du 20ème siècle qu’Hem connaît la phase la plus intense de son développement urbain. Si jusqu’à cette période, la croissance modérée du début du siècle avait maintenu une certaine mixité du tissu urbain, les développements successifs qui jalonnent les années 1950, 1960 et 1970 marqueront brutalement et durablement la grammaire urbaine et architecturale hémoise. Deux facteurs vont jouer un rôle décisif dans la restructuration de la Ville : la poussée urbaine roubaisienne et la périurbanisation, cette dernière se manifestant par la construction de plusieurs lotissements à l’écart du noyau urbain initial. L’explosion démographique marginalise rapidement le centre ancien au regard du territoire communal, en même temps qu’elle métamorphose le paysage local : Hem va voir sa population quadrupler, passant de 6 105 habitants en 1947 à 23 183 habitants en 1975. Cet afflux massif de population se polarise essentiellement sur la partie nord de la commune12. Ainsi, les plaines de Beaumont et des Hauts Champs concentrent aujourd’hui « 72% des habitations de la commune mais n'occupent que 15% de la superficie du territoire » 13 , nous rappelle le site Internet de la Mairie. De fait, l’espace de la Ville de Hem traduit de nettes inégalités sociales.

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Zone qui constitue le bassin versant des réseaux d'assainissement de Roubaix. Cf. Site Internet de la Mairie de Hem consulté le 8 juillet 2007 [http://www.villehem.fr/hem_ville/histoire.asp]

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