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Penser le développement durable urbain : regards croisés

340 pages
Le développement durable connaît un grand succès. Mais cette notion est floue, fédérant des pratiques et des expériences diverses. L'ouvrage présente une analyse critique de la notion de développement durable urbain dans ses enjeux tant économiques qu'environnementaux et sociaux. Comment le penser aussi en lien avec le développement social des quartiers et des grands ensembles.
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Penser le développement durable urbain: regards croisés

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Juliette SMERALDA, La société martiniquaise entre ethnicité et citoyenneté, 2008. Juliette SMERALDA, L 'Indo-Antillais entre Noirs et Békés, 2008. Jean-Olivier MAJASTRE, L'Art, le corps, le désir. Cheminements anthropologiques, 2008. Marcel FAULKNER, L'organisation du travail et de l'entreprise. Théories et recherches sociologiques, 2008. Ivan SAINSAULIEU, Par-delà l'économisme. La querelle du primat en sciences sociales, 2008. Nicolas BOURGOIN, Les chiffres du crime. Statistiques criminelles et contrôle social (France, 1825-2006), 2008. Marie CIPRIANI-CRAUSTE, Le tatouage dans tous ses états. A corps désaccord, 2008. Evelyne PERRIN, Jeunes Maghrébins de France. La place refusée, 2008. Eguzki URTEAGA, Les Plans Locaux d'Immigration en Espagne, 2008. Olivier GUILLAUME, Le sens organisationnel. Le cas des démarches de qualité, 2008. François-Mathieu POUPEAU (dir.), Gouverner sans contraindre, 2008. F. DERVIN et M. BYRAM, Echanges et mobilités académiques, Quel bilan ?, 2008. Joanna SHAPLAND (dir.), Justice, communauté et société civile. Etudes comparatives sur un terrain disputé, 2008. Ralph ROUZIER, La Caisse de dépôt et placement du Québec: portrait d'une institution d'intérêt général (1965-2000), 2008.

Sous la direction de Philippe HAMMAN
Christine Avec la collaboration de BLANC et Flore HENNINGER

Penser le développement durable urbain: regards croisés

L'Harmattan

@L.Harmattan. 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06361-7 BAN: 9782296063617

Ouvrages du même auteur Philippe Hamman (sous la direction de, en collaboration avec Jean-Matthieu Méon et Benoît Verrier), Discours savants, discours militants. Mélange des genres, Paris, L'Harmattan, colI. Logiques politiques, 2002, 320 pages. Philippe Hamman, Les transformations de la notabilité entre France et Allemagne: l'industrie faïencière à Sarreguemines (1836-1918), Paris, L'Harmattan, coll. Logiques politiques, 2005, 338 pages et cahier photos de 16 pages, préface de Brigitte Gaïti. Philippe Hamman, Les travailleurs frontaliers en Europe: mobilités et mobilisations transnationales, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques sociales, 2006, 264 pages, préface de Maurice Blanc. Philippe Hamman (sous la direction de, en collaboration avec Magali Boumaza), Sociologie des mouvements de précaires: Espaces mobilisés et répertoires d'action, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques sociales, 2007, 268 pages. Philippe Hamman, Le paternalisme en assiettes. Sarreguemines 1836-1918, Metz, Editions Serpenoise, 2007, 144 pages et illustrations.

Les photographies reproduites en couverture ont été prises par Christine Blanc et Flore Henninger

A V ANT-PROPOS Cet ouvrage a pour origine et se situe à la confluence de plusieurs projets développés à Strasbourg au sein du Centre de Recherche et d'Etude en Sciences Sociales (CRESS, EA 1334) et de l'Institut d'Urbanisme et d'Aménagement régional de l'UFR Sciences sociales, pratiques sociales et développement de l'Université Marc Bloch (UMB). Une première filiation se rapporte à un contrat de recherche obtenu par le CRESS, sous la responsabilité de son directeur, Maurice Blanc, avec le Ministère de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable et de l'Aménagement du territoire, à travers le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA), pour comparer, suivant une approche sociologique, les politiques de développement urbain durable dans six villes et aires métropolitaines françaises (Lille, Nantes, Lyon, Bordeaux, Toulouse et Montpellier). Cette prestation s'est déroulée de novembre 2006 à juin 2008, dans le cadre des analyses thématiques transversales de la Plate-forme d'Observation des Projets et des Stratégies Urbaines (POPSU), pilotée par le Groupement d'Intérêt Public «Europe des projets architecturaux et urbains» (EPAU)I. Elle a été conduite par un enseignant-chercheur, Philippe Hamman, et deux chargée~ d'étude, Christine Blanc et Flore Henninger. S'inscrivant en pleine cohérence avec l'axe Espace, territoire et environnement du CRESS, auquel prennent part plusieurs chercheurs associés à la présente publication (Maurice Blanc, Christine Blanc, Bénédicte Gérard, Philippe Hamman, Flore Henninger, Carole Waldvogel, Maurice Wintz), cette recherche a abordé la problématique du développement durable (DD) urbain en partant des effets d'annonce récurrents observables ces dernières années dans le cas de nombreuses agglomérations françaises, s'agissant d'affirmer la mise en place d'une politique de DD, quel que soit le flou qui entoure la notion et plus encore ses applications concrètes. Or, on s'aperçoit que les politiques engagées sous ce label suscitent rapidement des conflits lorsqu'on dépasse la phase des intentions généreuses et des principes. Afin de mesurer les écarts entre les objectifs affichés et les résultats obtenus, c'est la dimension réticulaire du DD urbain qui nous a retenus2, en regard de la fabrique de la ville, plutôt qu'une entrée par les secteurs (segmentant par trop les enjeux environnementaux, sociaux et économiques, voire culturels), et en mobilisant en particulier les
I Le programme POPSU dispose d'un site Internet en partie ouvert au public: http://www.archi.fr/GlP EPAUIPOPSU/public.php 2 Voir Christine BLANC, Philippe HAMMAN, Flore HENNINGER,La place du développement durable dans les projets et les stratégies urbaines françaises, Rapport de recherche du CRESS, Université Marc Bloch de Strasbourg, février 2008, remis au PUCA, 899 pages.

concepts de traduction et de transactions sociales. Concrètement, la réflexion en termes d'enjeux thématiques (transports et mobilité durables, qualité de l'eau, de l'air, végétalisation, pollution et déchets; participation citoyenne, ségrégation spatiale, etc.) a été croisée avec une seconde approche, par les instruments du DD (la qualité environnementale, les Agendas 21, les dispositifs et outils que peuvent être les Schémas de cohérence territoriale [SCOT], les Zones d'aménagement concerté [ZAC] ou encore les Plans de déplacements urbains [PDU], etc.), et une troisième, par les échelles de sa mise en œuvre: échelles d'action publique (commune, agglomération, métropolisation.. .), mais aussi échelles des projets et du bâti, ou encore espaces de référence et de significations des politiques lancées. Un certain nombre de résultats de cette étude ont été présentés et discutés lors d'un séminaire du CRESS le 22 mars 2007 à l'UMB, dédié à ce questionnement de la place du DD dans les projets et les stratégies urbaines françaises. Il convient de remercier tous ceux qui y ont pris part, par leur présence et leurs remarques, et bien sûr tous les communicants et collègues de l'UFR Sciences sociales pour les éclairages fournis - avec les interventions de Maurice Blanc, Jean-Yves Causer, Philippe Hamman, Christine Blanc et Flore Henninger, Florence Rudolf et Maurice Wintz. C'est en effet le succès de cette manifestation qui nous a amenés à envisager de produire un ouvrage qui puisse participer de la diffusion de ces travaux, en même temps qu'à réfléchir à une journée d'étude de plus grande ampleur, pour élargir les échanges. L'intérêt d'une telle démarche est au demeurant fort et pluriel, et peutêtre spécialement à Strasbourg. Tout d'abord, il s'agit d'une thématique porteuse à la fois en termes d'analyse scientifique et dans ses rapports avec les collectivités territoriales, singulièrement dans un contexte d'actualité nationale du DD qui s'est imposé sur l'agenda politique - il suffit de penser à la tenue du «Grenelle de l'environnement» fin 2007. On gagne alors à engager une perspective d'analyse spatialisée et territorialisée, celle-là même qui fait souvent défaut dans les travaux (pourtant relativement nombreux' aujourd'hui) portant sur le DD. Ces derniers sont fréquemment axés sur les grands principes et les échelles internationales et nationales, et oublieux des projets et échelons locaux: l'objectif premier est au contraire ici de voir comment les pouvoirs publics locaux s'approprient ces enjeux et les mettent en œuvre - et l'on sait que l'Alsace compte nombre d'expériences, sur lesquelles il y a matière à revenir. En cela, parce qu'il est consacré à l'étude des liens entre les objectifs du DD et la production des politiques publiques locales et régionales, cet ouvrage favorise les échanges entre personnel politique, administratif, professionnels de l'urbain, et bien sûr étudiants et chercheurs, sur ces questions qui intéressent au premier chef l'action publique.

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Sur le plan scientifique, en s'adossant à deux Masters délivrés à l'UMB (Master recherche de sociologie et Master de sociologie de l'aménagement, de l'urbanisme et de l'environnement), cet axe de recherche est solidement investi au sein de notre laboratoire, le CRESS, qui a acquis des compétences reconnues sur ces questions de DD, urbain mais aussi rural!. Il implique à la fois une équipe d'enseignants-chercheurs (en particulier Maurice Blanc, Professeur de sociologie, Bénédicte Gérard, Maître de conférences de démographie, Philippe Hamman et Maurice Wintz, Maîtres de conférences de sociologie) et plusieurs étudiantee)s avancé( e)s, doctorant( e)s et docteur( e)s, dont certains des travaux sont valorisés ici (Christine Blanc, Flore Henninger, Carole Waldvogel). C'est bien une dynamique d'association entre chercheurs sur poste et jeunes chercheurs que souhaitent traduire la démarche de ce livre collectif. Enfin, on voudrait mettre en avant l'action de mise en réseau de connaissances qu'illustre ce volume, qui emporte une dimension de collaborations inter-disciplinaire et inter-universitaire. Saisir les enjeux croisés du DD le requiert, et telle est notre ambition - cela d'autant plus que l'on rejoint l'actualité de l'Université de Strasbourg, avec la dynamique de constitution d'une Université unique en 2009. En sciences sociales, l'établissement d'un Programme pluri-formations (PPF) « Politiques et dynamiques des territoires» pour le contrat quadriennaI2009-2012, spécifiquement axé autour de la ville, du développement durable et des échelles d'action publique, se comprend dans le même sens; le CRESS y est fortement engagé, ainsi que d'autres équipes strasbourgeoises représentées par des contributeurs à ce livre. C'est là que prend place l'organisation de la journée d'étude du 18 mars 2007. Elle a rassemblé à la Maison Interuniversitaire des Sciences de l'Homme d'Alsace (MISHA) à Strasbourg les participants à cet ouvrage pour favoriser des discussions, qui ont été riches et constructives. Là encore, cela a été l'occasion pour chacun et pour tous de prendre part à l'élaboration de l'édifice, à partir d'analyses de terrain, de comparaisons fines et transversales autant que de propositions de modélisations et d'approches théoriques correspondant aux projets urbains « durables ». Pluriet interdisciplinarité en sciences sociales irriguent clairement les études qui ont été présentées et sont rassemblées ici, autour d'un pôle d'analyses inscrites dans une démarche sociologique, en profitant des apports de l'aménagement et de
I On peut souligner la participation du CRESS, sous la responsabilité de Maurice Wintz, à des projets de recherche liant l'appréhension d'espaces urbains et ruraux, tel celui géré par l'Institut national de la recherche agronomique (INRA-Avignon), intitulé « Organisation de l'accès aux ressources et biodiversité : application aux Réserves de Biosphère françaises» (2003-2006), un contrat avec le Ministère de l'Ecologie portant sur les inonda!ions, dans le cadre d'un programme de recherche européen ERA-NET CRUE (2006-2008), ou encore la part prise au programme pluridisciplinaire GERIHCO (GEstion des RIsques et Histoire des COulées de boue), financé par le Ministère de l'Ecologie et l'Agence de l'Eau Rhin-Meuse. 9

l'urbanisme, de la science politique, de la géographie, de la démographie ou encore de la gestion publique, qui fournissent autant de regards féconds. Nous avons ainsi associé, autour de ce thème fédérateur du DD urbain et suivant une démarche résolument transversale, des chercheuses et chercheurs provenant des Universités Marc Bloch et Louis Pasteur de Strasbourg, ainsi que de l'Ecole nationale du génie de l'eau et de l'environnement de Strasbourg (ENGEES). Ceci s'accompagne d'une articulation avec des coopérations régionales (Université de Mulhouse) et élargies au niveau du Grand Est (Université de Metz, à travers la participation de Sabrina Sinigaglia-Amadio), sans oublier la contribution de Michel Casteigts, Inspecteur Général de l'Administration et Professeur Associé à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour, particulièrement au fait du domaine, par sa double fonction de haut fonctionnaire du développement durable au ministère de l'Intérieur et d'universitaire, qui nous a fait l'honneur de s'associer à nos travaux. Que chacun reçoive la marque de notre sincère reconnaissance pour son implication. Nous saluons aussi tous les participants, qui ont contribué à assurer la réussite de la journée d'étude, et notamment Jacqueline Igersheim, Directrice de l'UFR Sciences sociales, pratiques sociales et développement et VicePrésidente de l'UMB, Maurice Blanc, Directeur du CRESS et de l'Ecole Doctorale des Humanités de l'UMB, Jean-Yves Causer et Maurice Wintz, pour leur engagement spontané, ainsi que toutes les institutions qui, par leur soutien, en ont permis le déroulement: le CRESS, l'Institut d'Urbanisme et Aménagement régional de l'UFR Sciences sociales, le Plan Urbanisme Construction Architecture du Ministère de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable et de l'Aménagement du territoire et la Direction régionale de l'Environnement d'Alsace, le Conseil Scientifique de l'UMB et le Conseil Général du Bas-Rhin, la Communauté Urbaine de Strasbourg, ainsi que le Conseil Régional d'Alsace. De cette construction d'un espace de dialogue en sciences sociales, nous espérons que le lecteur de cet ouvrage collectif trouvera la trace.
Christine Blanc, Philippe Hamman & Flore Henninger

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INTRODUCTION

Analyser le développement durable urbain, une problématique de la transversalité
Philippe Hamman

Le développement durable (DD) est aujourd'hui une notion «à succès », et de pleine actualité, et ce non pas uniquement au niveau international et national, mais également dans le cadre local, que l'on peut tenir pour espace premier de ses enjeux concrets en termes d'action publique - notamment lorsqu'il en va du DD urbain, objet de cet ouvrage. Une définition est elle-aussi devenue courante, tirée du Rapport dit «Brundtland» de 19871, qui énonce que le DD consiste à «s'efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures ». Penser le développement durable urbain Une problématique globale et des applications locales? ou le territoire comme enjeu Cette genèse mérite attention à un double titre, par le champ qu'elle embrasse et par le cadre (à la fois spatia:!, institutionnel et intellectuel) dans lequel elle se situe. Sur le premier plan, c'est bien d'une indétermination relative qu'i! faut partir, pour saisir l'objectif de conciliation entre le développement économique, la protection de l'environnement et l'équité sociale, au cœur de la problématique. Ceci explique une grande diversité de déclinaisons, ce que Sylvie BruneI a qualifié à travers les «3M» : «les menaces qui pèsent sur la planète », « les misères de l'humanité» et « les manques de la gouvernance mondiale ». On comprend ainsi d'emblée la transversalité des enjeux du DD. En effet, sous le premier aspect, on peut évoquer des questions telles que la désertification, la pollution de l'eau et de l'air ou le réchauffement climatique, c'est-à-dire en particulier une dimension
I Gro Harlem Brundtland, alors Premier Ministre de la Norvège, présida, au sein de l'ONU, la Commission mondiale sur l'environnement et le développement de 1983 à 1986. Les travaux de cette commission ont débouché sur un rapport intitulé Notre futur commun, qui pose une défmition du DD qui fait désormais référence.

environnementale forte. Le second, touchant à la pauvreté, aux inégalités en ressources, à la sous-alimentation, nous renvoie à un volet social. Quant au troisième pan, il tient notamment aux difficultés des relations Nord-Sud, y compris économiques, et à celles qui contrarient l'adoption effective de réglementations relatives au DD au niveau mondial (Brunei, 2004, pp. 6-7). D'où la deuxième remarque, dont témoignent significativement le contenu du Que sais-je? de S. BruneI (2004) et une part significative de la littérature environnementalisteI: la notion de DD est apparue et a été d'abord légitimée sur la scène internationale. On peut distinguer schématiquement trois «moments» à ce processus, que l'on retracera brièvement pour écarter une idée fausse selon laquelle il s'agirait d'une idée récente. En fait, elle a été formulée dès les années 1970, mais a connu une diffusion non-linéaire. Au début de la décennie 1970, la croissance démographique planétaire est de l'ordre de 2,2 % par an (soit près de 60 millions de personnes) ; c'est particulièrement le cas des pays du Sud, parfois dits «en voie de développement» - alors que les pays «industrialisés» sont déjà dans une phase de vieillissement de leur population, ce qui entretient un certain nombre de craintes parmi ces derniers. Il suffit de penser à l'ouvrage de l'Américain Paul Erhlich, en 1968, dont le titre La Bombe P (population), traduit le questionnement suivant: comment la croissance démographique forte du Tiers Monde peut être compatible avec les ressources nécessairement limitées de la planète, et donc avec le maintien du niveau et des modes d'existence des pays développés, en termes de production et de consommation. Précisément, la crise de l'énergie marquée en octobre 1973 par le « choc pétrolier» renforce ces appréhensions, qui s'accompagnent aussi, sur un autre plan, de premières réflexions en termes d'écodéveloppement: il y est, par exemple, fait explicitement mention au cours de la Conférence mondiale des Nations Unies sur l'environnement humain en juin 1972, en écho aux travaux d'!gnacy Sachs, selon lequel environnement et développement ne peuvent être dissociés. Pour autant, de tels discours «précurseurs» du DD ne vont pas «prendre» aussitôt; ils entrent en dissonance avec les priorités géopolitiques de la Guerre froide. En particulier, ce que l'on appelle alors à l'Organisation de
Pour un exemple récent, Berny (2008, p. 97) étudie « les ressources de réseau et d'information, [comme] conditions et facteurs de changement de l'action collective» dans le cas du lobbying des ONG internationales d'environnement à Bruxelles. 12
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Coopération et de Développement Economique « aide au développement» prend place dans ces rapports de force, où les deux camps, Ouest et Est, les Etats-Unis et leurs alliés, respectivement le Bloc soviétique, s'opposent jusque dans la production de «vassaux », dont le rapport d'allégeance passe par le versement d'aides aux régimes en place
- par exemple, dans la stratégie dite de containment du communisme.

Par rapport à cette configuration, les années 1980-1990 correspondent à un double retournement de conjoncture: - Au niveau économique, d'abord, les pays du Tiers Monde connaissent la « crise de la dette» : le prix des matières premières chute au début de la décennie 1980, ce qui réduit les rentrées liées aux exportations pour les pays du Sud, et cela au moment même où la politique monétaire des Etats Unis est redéfinie avec une hausse des taux d'intérêt (alors que la dette de ces pays est libellée en dollars et souvent conclue à taux variables). Les institutions financières internationales comme le FMI (Fonds monétaire international) portent alors des exigences de libéralisation économique. - Au niveau politique, ensuite, la chute du Mur de Berlin en 1989 puis l'effondrement de l'Union soviétique en 1991 induisent une réduction très sensible de l'aide au développement (-30 % au cours de la décennie 1990). De là, progressivement, émergent des dynamiques nouvelles. C'est en 1982 que l'Organisation des Nations Unies commande un rapport sur l'éco-développement, qu'elle confie à une commission, constituée en 1984 et placée sous la présidence de Gro Harlem Brundtland. Le rapport, remis en 1987, jette les bases de ce qui demeurera au niveau international comme l'enjeu du «développement soutenable» (sustainable development) - alors qu'en France, c'est de «développement durable» qu'il va être question. Il est désormais clairement affirmé que l'activité humaine menace la planète, et en particulier qu'il convient de se préoccuper des conséquences du développement industriel sur l'environnement, en pointant une échelle temporelle élargie, invoquant les générations futures. Une préconisation tient aussi dans l'organisation d'un «Sommet de la Terre» pour exprimer officiellement ces préoccupations au niveau international: c'est le Sommet de Rio de 1992, première Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement, qui débouche notamment sur l'adoption par 173 pays de la démarche d'« Agenda 21 » (pour le 21 e

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siècle). C'est là que réapparaît la notion de DD, pouvant se prévaloir d'une validation institutionnelle internationale. D'autres rendez-vous ont marqué depuis lors l'agenda international; ils montrent à la fois la difficulté de parvenir à des résultats palpables et le poids pris par le domaine environnemental dans les enjeux du DD. On peut citer, parmi bien d'autres:
1994: Signature à Paris, à l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), de la Convention de lutte contre la désertification, entrée en vigueur à la fin de l'année 1996. 1996: Création de la nonne Iso 14000, correspondant à la gestion environnementale des entreprises et collectivités territoriales. Adoption par le G7 de l'initiative PPTE (pays pauvres très endettés) pour la réduction de la dette des pays en développement (2500 milliards de $ en 2004). 1997: Conférence de Kyoto sur le changement climatique. 2000: Adoption à Montréal du protocole sur la biosécurité, en vue de limiter la dissémination des Organismes Génétiquement Modifiés; Forum mondial de l'eau à La Haye, etc. 2002: Sommet mondial de Johannesburg sur le développement durable; le 2 septembre, le président français Jacques Chirac ouvre son discours par les mots demeurés célèbres: «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. [...] La Terre et l'humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables ». 2004 : Lancement en France de la «semaine du DD », qui veut porter les efforts de sensibilisation à destination des particuliers en favorisant les gestes «écoresponsables» 1.

Toute la question tient dans cette «territorialisation» des principes du DD, à partir de référentiels internationaux généreux, mais «en surplomb ». Encore faut-il que ces principes se diffusent, pour

atteindre le8 différents échelons d'organisation sociale - et notamment
les espaces urbains et les pouvoirs locaux, la ville et l'agglomération (Da Cunha, Knoepfel, Leresche & Nahrath, 2005). De ce qui précède, on saisit que l'idée de DD vise des capacités d'adaptation ou encore de régulation, mais aussi l'inscription dans un paradigme de développement qui soit à la fois, selon les termes usités, «viable », «vivable» et «équitable », c'est-à-dire fondamentalement situé à l'intersection2, comme le représente le schéma suivant:

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Sur ces perspectives historiques, cf. BruneI, 2004, chap. 1 à 3 ; Arnaud, Berger & De

Perthuis,2005. 2 «Viable », à l'intersection de l'économique et de l'écologique, «vivable », à l'intersection de l'écologique et du social, «équitable », à l'intersection du social et de l'économique.

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On peut alors y voir la forme politique d'une « utopie concrète d'un deuxième type », pour reprendre les termes de Chris Younès (2004), « de même que dans le récit fondateur Utopia de Thomas More, c'est l'imagination d'autres possibles associée à la critique d'une réalité sociopolitique insoutenable qui oriente le projet d'établissements humains durables, mais avec un objectif d'inscription dans la réalité présente» (Younès, Marcillon & Rebois, 2007, p. 1()0), suivant les trois principes de solidarité, de précaution et de participation (ou gouvernance), qui sont autant de défis contenus dans la formulationmême de la connexion entre développement et durable. Deux conséquences s'ensuivent. D'abord, le DD suppose une démarche de compromis pratiques, d'arrangements plutôt que d'affrontements, entre les exigences a priori pas nécessairement compatibles de l'économie, de l'environnement et du sociall - sans oublier une dimension culturelle désormais de plus en plus souvent avancée. Cette dimension innovatrice en viendrait à figurer, si l'on en croit Jean-Paul Bozonnet (2007), le dernier-né des grands récits de la
I Ce sur quoi insistent en science politique Marie-Claude Smouts (2005) et Pierre Lascoumes (2005).

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modernité tardive, sous les traits de l'écologisme: il contiendrait un projet social et politique global, mais serait largement indépendant des dégradations de l'environnement physique et des mobilisations qu'elles peuvent engendrer, et ne parviendrait pas à les enrayer. Ce constat invite à ne pas en rester à l'examen de l'expression d'exigences toutes théoriques, telles que formulées au niveau des institutions internationales. Au contraire, il convient d'appréhender ce répertoire, qui veut constituer de «nouveaux guides» d'action et d'encadrement de la modernité (Rudolf, 2007a), à l'aune des projets susceptibles de l'incarner. De ce point de vue, le DD pose aujourd'hui davantage de questions pour les acteurs locaux qu'il n'apporte de réponses, confrontant élus et techniciens à des dilemmes pratiques qu'un récent dossier de la Revue d'Allemagne coordonné par Florence Rudolf (2007b) a bien illustré. La note de Bernard Barraqué (2007) sur les services publics de l'eau en Europe en fournit un exemple parlant: à l'heure de la multiplication des critères de potabilité, d'une baisse sensible des volumes consommés et de mouvements de contestation du niveau des prix, les réflexions visant à réduire l'empreinte écologique par des solutions individuelles seraient de nature à compromettre plus encore l'équilibre des services collectifs. Pourtant, on ne saurait s'en tenir à la seule lecture présentant de «grands principes» forgés au sein de cénacles internationaux et confrontés aux affres de leur mise en œuvre concrète à une microéchelle, notamment celle des villes. L'histoire du DD n'est en effet pas unique. En fonction de la focale que l'on adopte, ce sont des correspondances différentes qui se laissent apercevoir. Pour preuve, s'inscrit-on dans l'histoire urbaine, plutôt que dans celle du développement et des relations internationales, et ce sont d'autres filiations qui apparaissent. Très suggestif est l'article d'Eric Monin, Sophie Descat et Daniel Siret (2002), qui reconfigurent en termes sociohistoriques un certain nombre d'injonctions adressées à la ville au fil des siècles: la ville classique devait être «belle» (en respectant les notions de convenance et de bienséance), la ville moderne devait être «radieuse» (suivant le slogan de Le Corbusier!), la ville contemporaine doit être «durable », résument-ils, afin de conclure: «Au-delà des réponses esthétiques, fonctionnelles, hygiénistes, sociales et paysagères contenues dans les notions d'embellissement urbain et de ville radieuse,
I « Le monde est malade. Un réajustement s'impose », lançait-il (1964, p. 92). 16

ces deux logiques d'intervention se sont illustrées comme deux positionnements critiques face à une situation déclarée insupportable ». Il en est de même du DD, qui reproduit pour une part des questionnements déjà anciens, de dysfonctionnements sinon de malaises. Projets, chaînages, passages: figures de la « ville durable» Ces temporalités et ces scènes d'inscription différentes renvoient plus largement à un changement de sens autour de la thématique du DD, spécialement depuis les années 1990 et autour des espaces urbains. Il s'agit de retrouver des totalités, par rapport aux représentations plus « opérationnelles» forgées au cours des décennies 1960-1970 ; on pense notamment aux approches en termes d'écosystème urbain ou de métabolisme urbain (Barles, 2002), avec la notion de cycle de vie et des analyses sectorielles, où les dimensions sociales et symboliques apparaissaient assez peu 1. Qui plus est, le champ de l'urbain ne s'est pas ouvert de suite à la thématique du DD : certes, il y a eu, au milieu des années 1980, portée par l'écologie politique dans sa diversité du moment, la tentative de mettre en œuvre une écologie urbaine. Mais la ville continuait d'apparaître comme un objet rétif à 1'« écologiquement correct» ; il a fallu un certain temps pour qu'on commence à parler de «ville durable» (revue Urbanisme, 2002). Désormais, le DD est davantage lu comme un levier de transformations de l'administration et des politiques locales, à travers un effort de cohérence entre différents services, niveaux d'action et compétences territoriales2. Ce sont précisément ces incarnations successives que le texte de Florence Rudolf restitue au début de cet ouvrage, de l'écologie urbaine à la ville durable. Si cette dernière acception se situe dans l'ordre du politique, elle n'en pose pas moins la question de l'épaisseur sociale des phénomènes qu'elle veut désigner, c'est-à-dire d'une relation à la matérialité urbaine - le
1 On pourrait souligner du reste que la ville, elle aussi, est désormais davantage conçue comme une «totalité », c'est-à-dire que la compréhension de la forme de la ville ne peut se réduire au questionnement des formes urbaines et architecturales, mais correspond aussi à une construction socio-politique ; son sens apparaît alors dans cette polysémie (Viala, 2005). 2 Pour une mise en perspective des lectures du DD, voir Garnier & Mirenowicz, 19841985; Emelianoff, 2004; Vivien, 2003; et Le Débat, 2001, notamment les contributions de Dominique Bourg sur «Le nouvel âge de l'écologie» et de Jacques Theys et Cyria Emelianoff sur « Les contradictions de la ville durable ». 17

minéral, l'air, l'eau, les espaces verts, pour ne retenir que quelques exemples -, mais une matérialité qui s'exprime dans une réflexivité par rapport à notre santé, à notre quotidien, etc. A ce titre, l'écologie de la ville durable ne peut être pleinement associée au registre de la nature; il s'agit davantage d'une composition, une association construite entre un environnement et un milieu. De tels processus, suivant des modes de régulation qui relèvent d'un agencement socio-technique, font entrer « la nature» en politique, en même temps que la société en appelle à elle. En outre, s'il y a une pluralité d'acceptions du DD urbain, c'est aussi en raison des enjeux de réception des projets et programmes qui s'en réclament, s'éloignant de modélisations contraignantes que l'on a pu connaître par le passé. La question de la pollution de l'air à Strasbourg est ainsi abordée sous l'angle spécifique de ses représentations par les habitants, dans le texte de Sandrine Glatron et Carole Waldvogel, afin de restituer toute la portée des perceptions localisées. Car, lorsqu'il est question de politiques relatives au DD, comme ailleurs, la seule volonté du locuteur ne suffit pas; une forme de connivence des destinataires est requise, et il s'agit de la favoriser. «Le langage d'autorité ne gouverne jamais qu'avec la collaboration de ceux qu'il gouverne, c'est-à-dire grâce à l'assistance des mécanismes sociaux capables de produire cette complicité », écrit Pierre Bourdieu (1982, p. 113). Plus largement, en urbanisme, la notion de projet a suscité nombre de débats, suivant les acteurs, les groupes et les milieux professionnels qui l'utilisent: le projet peut «décrire un système d'intentions, une stratégie de développement d'un territoire comportant alors une forte dimension politique, ou avant tout la mise en forme spatiale de ces intentions» (Bacqué et alii, 2007, p. 95 sq.). On a ainsi pu estimer que le projet urbain serait davantage l'expression d'une idée et d'une esquisse, une intention politique, alors que le programme traduirait

cela de façon détaillée - à l'exemple de Manuel Castells (1972, 1977) qui
distingue le projet de la planification urbaine, c'est-à-dire la stratégie. Nous retenons d'abord l'idée d'élaborations collectives qui ressort de la notion de projet urbain, par opposition à ce qui a pu être un modèle « technocratique» étatique symbolisé par exemple dans la construction des grands ensembles (Chalas, 1998). Sur ce point, la discussion que nous livre Bénédicte Gérard sur ce qu'est un «grand ensemble d'habitation », à partir du cas strasbourgeois, et ce qu'il représente

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comme forme urbaine, durable ou non, est bienvenue1, au même titre que celle de Sabrina Sinigaglia-Amadio à partir de quartiers dits sensibles en Lorraine. Le projet durable ne peut-il pas justement être considéré comme un moyen d'agir entre utopie et pragmatisme, en favorisant la construction de scénarios possibles davantage que la simple reproduction de « modèles» ? (Magnaghi, 2003). La notion de projet urbain correspond à un contexte de renouvellement des pratiques de la planification urbaine, plus précisément à la décentralisation et au passage des décisions d'urbanisme de l'Etat vers les collectivités locales, en même temps que le «passage de la norme au contrat, du conflit à la régulation ». Le projet urbain devient lui-même un instrument de coordination, de mobilisation et de mise en cohérence2, en particulier par la dimension stratégique que lui confère la loi du 13 décembre 2000 Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU). On y voit alors une démarche d'élaboration des réalisations urbaines qui serait davantage démocratique: d'une part, la mobilisation de ressources est plus large grâce à la concertation et, d'autre part, il s'agit de gérer de la sorte des temporalités et des intérêts divergents et d'arriver à un certain consensus autour des projets enjeu (Bacqué et alii, 2007, pp. 95-96). De la sorte, cette entrée favorise une attention aux espaces locaux, à la diversité de leurs échelles et des acteurs en présence, suivant des modes territoriaux et participatifs, qui sont autant d'enjeux d'importance pour une analyse du DD urbain. Outre notre propre étude, avec Christine Blanc et Flore Henninger, dans le cadre du programme POPSU3, des ouvrages récents tirés de programmes du Plan Urbanisme Construction Architecture l'ont bien montré (Tsiomis, 2007), y compris dans le cas de Strasbourg (Tsiomis & Ziegler, 2007). Le jeu des acteurs et les interactions qui s'établissent et se diffusent permet d'éclairer les aménagements et les politiques urbaines, lorsqu'il s'agit de passer à l'action dans un domaine aussi chargé de valeurs que celui du DD. Ceci conduit à interroger désormais des «figures du durable », qui peuvent être à la fois des figures d'énonciation (en termes de portage
I En plus de sa présente contribution, voir aussi Gérard, 2005, 2007. 2 Le champ de l'urbanisme rejoint ici celui des théories de la gouvemance pour énoncer le projet comme une logique de «coproduction» de la ville: Arab, 2001 ; Pinson, 2006. 3 Blanc, Hamman & Henninger, 2008, et, pour une synthèse partielle, Blanc, Hamman & Henninger, 2007. Les contributions qui suivent relatives aux espaces verts urbains et à l'enjeu de la participation autour des projets de DD s'inscrivent dans ce prolongement. 19

politique, de diffusion d'expériences... la particule « éco » en est devenu l'emblème, les applications discursives multiples - éco-construction, éco-

mobilité, éco-citoyenneté, consommation éco-responsable, etc. - et les
éco-quartiers leur fer de lancel) et des figures opératoires (en termes de modes socio-techniques et d'instruments, dispositifs et outils mobilisés)tout ceci participant de la mise en scène publique de ces enjeux. En effet, comme l'a souligné Michel Foucault (1971), il convient de s'intéresser non seulement à «des représentations qu'il peut y avoir derrière des discours mais [aussi à] des discours comme des séries distinctes et régulières d'événements ». On assiste ainsi à chaque fois à «l'invention d'autres règles et d'autres figures opératrices d'un processus complexe », afin de qualifier le DD. Ressortent ainsi deux dimensions. Celle des chaînages, au sens de la sociologie des sciences de Michel Callon (1986) et Bruno Latour (1984), s'agissant de l'introduction de nouveaux acteurs comme les produits phytosanitaires lorsqu'il est question de l'entretien des espaces verts urbains - la contribution de Christine Blanc, Philippe Hamman et Flore Henninger le donne bien à voir. Et celle des passages, passage d'une logique extensive à une logique intensive que l'on retrouve dans toute une déclinaison de projets, comme la mobilité, la mixité ou la densité -la maîtrise de l'étalement urbain en est une marque couramment revendiquée, et la contribution de Patricia Zander nous permet de bien en apprécier les enjeux, à partir du cas exemplaire des investissements locatifs. Plus généralement, serait désormais significative d'une démarche « durable », la recherche dans les projets menés des passages vers la nature et non des ruptures, «avec l'objectif de rendre compatible nature et ménagement de la vie urbaine» (Younès, Marcillon & Rebois, 2007). Or, la ville durable est associée à l'idée de nature (Florence Rudolf le pointe), mais ce rapport à la nature, et entre nature et environnement, ne va pas de soi. Le texte de Maurice Wintz est ici éclairant: si le questionnement initial du DD est la nature, les solutions sont quant à elles situées dans l'ordre du social. On ajoutera qu'il y a bien deux relations différentes à la nature, entre celle des « écologistes» et celle des « environnementalistes »: ceux qui se battent pour les énergies
Comme le note Thierry Paquot (2006), « depuis quelques années, des formules pas toujours convaincantes font florès, tant dans les discours des élus que sous la plume des praticiens: "développement urbain durable", "ville écologique", "sites propres", "cité durable", "urbanisme à haute qualité environnementale", etc. ». I

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renouvelables et ceux qui dénoncent les installations éoliennes comme une dégradation des paysages, ou encore ceux qui luttent contre leur implantation à proximité de leur domicile. Le registre du DD peut d'une certaine manière masquer ces antagonismes, qui ne sont pas moins forts,

et ce depuis les premiers avatars de 1'« éco-développement» - pris entre
une posture prônant la décroissance (le mouvement écologiste) et une autre la croissance maîtrisée (le mouvement tiers-mondiste, à la faveur des pays du Sud notamment)l; la réflexion de M. Wintz revient pertinemment sur ce qu'emporte le principe de croissance comme base culturelle de notre organisation sociale. Corrélativement, en même temps que s'est imposée une prise de conscience de la ftagilité de la vie, on peut noter avec Paul Ricœur que « 1'homme de la technique ajoute une ftagilité supplémentaire qui est son œuvre» (Ricœur, 1997); il est alors simultanément question, de façon accrue, à travers le répertoire du DD, de la «nature naturelle» en même temps que de son artificialisation, sous l'angle des incertitudes dont le régime de la modernité réclame l'encadrement, à travers en particulier l'impératif croissant de l'élaboration de capacités de prévision et de dispositifs de mesure (Zittoun, 2007 ; Genèses, 2007). De plus, le rapport du DD à la nature, en tant que construit, donne à voir un exemple de chaînage, nombreux dans le cadre des projets se voulant durables, dans le lien à la fabrique de la ville. Celui entre environnement urbain, déplacements ou modes de transports et santé en est un autre, tout aussi ftéquent. Les travaux de Carole Waldvogell'ont montré, en étudiant les mobilisations associatives environnementalistes et généralistes en Alsace autour de l'épisode de l'installation projetée de l'entreprise de fret aérien DHL en vue d'utiliser l'aéroport péri-urbain de Strasbourg-Entzheim pour ses navettes, y compris de nuit, où l'on évoqua une cadence pouvant aller jusqu'à un vol toutes les 15 minutes. Des riverains se sont rapidement mobilisés dans les villages à l'entour et ont fondé des associations locales, qui ont eu pour particularité de se regrouper en une fédération: l'UFNASE, Union pour la Fermeture Nocturne de l'Aéroport de Strasbourg-Entzheim. De là a été construit un

discours davantage légitime que celui des mécontentements localisés ramené au fameux « effet NIMBY» (<< in my back yard») qui a connu not un certain succès dans l'analyse politiste et que l'on retrouve désormais
I Même si écologistes et environnementalistes ont souvent en commun d'être des militants, et donc de pouvoir travailler et mener des actions ensemble. 21

largement approprié en un sens commun savant par les acteurs sociaux, à commencer par les décideurs publicsl. Il s'agit précisément de «l'enjeu de santé publique» que constituerait la venue de DHL et ses activités: l'évocation de nuisances portant sur la santé humaine et du risque d'accidents d'avion sur une zone très peuplée valent ici « grandissement » de la cause, en même temps que de son inscription sociétale et non uniquement environnementale, où le positionnement de l'enjeu à l'intersection est revendiqué (Waldvogel, 1997, 2005a). Le chaînage avancé permet de construire un problème, d'identifier des causes et des victimes, donc de légitimer l'intervention dans l'arène publique, et de rechercher à cet effet de nouveaux alliés (tout un chacun est concerné par sa santé.. .). L'énoncé ternaire environnementtransports-santé forme en quelque sorte le liant qui rapporte le problème à une solution à mettre en œuvre, en fournissant «des raisons communicables et partageables » (selon les termes de Raymond Boudon, 1995), car on sait que de la capacité à accroître le nombre de lieux où des acteurs reprennent cet énoncé dépend en partie son succès en termes d'application effective. Il en est de même des projets d'urbanisme durable, qui se situent

généralement sur un continuum DD - qualité environnementale2- qualité
de la vie. Ainsi, par exemple, les «espaces verts» urbains, a priori synonymes directs d'efforts de végétalisation, au sens écologique du DD, sont fréquemment relus au titre d'une fonction de garant de la qualité de la vie des riverains au quotidien, notamment en promouvant des petits squares de proximité - l'article de Chr. Blanc', Ph. Hamman et F. Henninger pointe ces réinvestissements de sens en train de se faire. Les parcs urbains s'insèrent ainsi dans des chaînages qui les reconfigurent et les font passer d'une dimension sectorielle à une approche plus transversale, « globale », de la ville durable: espaces verts
- voirie - déplacements urbains, à Nantes, espaces verts - ressource en

eau - mobilité (tramway), à Bordeaux, etc.
C'est pour eux l'occasion d'écarter, en faisant appel à un registre issu de l'analyse scientifique, ce qui serait pure expression d'intérêts individuels, illégitimes en rapport à
leur mission de défense de l'intérêt général
1

-

construit

de justification

de l'action

publique dont on sait l'importance depuis l'émergence même de l'Etat en France (Chevallier, 1996). Pour une discussion de cet «effet NIMBY»et de ses appropriations, cf. Trom, 1999; Jobert, 1998; Lascoumes & Le Bourhis, 1998. 2 Y compris dans des incarnations à la fois techniques et politiques, comme la grille des 14 cibles de la Haute Qualité Environnementale ou HQE (Madec, 2002). 22

Cette pensée de la transversalité constitue le fil conducteur des études rassemblées dans cet ouvrage collectif: sont abordés, derrière des enjeux rattachés au DD, construits et-ou donnés à voir comme tels, la pluralité des secteurs enjeu (environnemental, social, économique), celle des compétences (les projets de DD urbain supposant de détenir des compétences d'action, qui ne coïncident pas directement avec la règle de l'attribution et du partage qui caractérise le paysage des collectivités territoriales françaises) et celle des échelles d'action: communale, intercommunale, régionale, etc. - et l'on sait que le périmètre du territoire que chacun entend contrôler est souvent une question vive (Le Saout, 2000; Genieys et alii, 2000). A cela s'ajoute la multiplicité des acteurs et des groupes impliqués (décideurs, élus et techniciens, experts, associatifs, riverains...), ou encore des espaces de référence (gérer de façon durable un patrimoine ou un passé local, ou se positionner par rapport à des enjeux «globaux» comme le développement équitable Nord-Sud. ..1). Si consistance du DD urbain il y a, c'est à l'intersection de ces postures qu'elle se forge, suivant des dynamiques souvent à petite échelle et suivant des processus projetés, engagés ou évalués, mais toujours en train de se faire. A travers ces temporalités diverses et les espaces d'inscription multiples qui sont rendus, de même que la pluralité des acteurs qu'on y repère, se dégagent des modes de diffusion et des lieux de circulations, qui éclairent la question centrale des connexions entre local et global, ce que l'on peut qualifier de scènes de passages et d'acteurs-passeurs, où il n'y a pas que les institutions qui produisent la ville. L'approche du DD urbain sous l'angle de la participation qu'exposent Christine Blanc, Philippe Hamman et Flore Henninger en convainc. Les auteurs étudient la concertation sous ses trois niveaux: institutionnel, associatif et vis-àvis des habitants, ouvrant ainsi des pistes pour comprendre ce que cela a pu produire en termes de formes urbaines ou de quartiers différents au regard de certains projets (par exemple, les traboules, passages publics traditionnels qui permettent de se déplacer d'un immeuble à un autre à
I On souligne ainsi, en plus de la question de l'articulation des échelles, celle de l'articulation des espaces. Pour se contenter de deux exemples, au sein de la Communauté urbaine du Grand Lyon, on parle aujourd'hui du DD comme de «Lyon dans le monde », en développant notamment des cycles de conférences dites Dialogues en Humanité, ce qui se différencie de la manière de voir et de faire au sein de la métropole lilloise, qui part davantage du passé local à intégrer, et notamment des traces de I'héritage industriel. 23

Lyon, avec l'implication des propriétaires). Surtout, ils montrent bien que la démocratie participative locale, souvent annoncée au titre d'une volonté d'exemplarité en regard du volet social du DD urbain, s'apparente à une «transaction tripolaire », selon la conceptualisation de Maurice Blanc (2005, 2006). Elle met en présence non seulement élus et

techniciens -- à travers des « transactionstacites », où derrière la figure de
l'élu-décideur ressort toute la dimension politique de co-production que recèlent les avis des personnels administratifs - mais, en plus, elle introduit la légitimité de la mobilisation citoyenne, qu'il va s'agir, pour les précédents, de gérer selon toute une déclinaison de dispositifs et de scènes, notamment à l'endroit des associations locales, justement parce que le passage de la dyade à la triade, au sens de Georg Simmel (1964), introduit de l'incertitude dans la façon dont les alliances vont pouvoir se nouer, de façon plus souple et informelle. Observer et analyser le développement durable urbain: échelles et terrains, traductions et transactions On comprend alors mieux que le point de départ de la plupart des recherches rassemblées dans ce livre repose sur le constat du flou qui entoure la notion de DD et plus encore ses usages. Cette imprécision qui l'entoure rend la thématique d'autant plus apte à fédérer des pratiques et des expériences qui ne sont pas directement compatibles dans leurs déterminants, par ce qu'on a pu qualifier d'« effet barbe à papa» en sociologie de la communication (Neveu, 1994, p. 88 sq. ; la métaphore est empruntée à Erving Goffman). Il s'ensuit une dimension réticulaire des enjeux de DD urbain, qui justifie une attention particulière à travers une approche spatialisée, susceptible de rendre l'intrication des traductions (Callon, 1986) et des transactions (Blanc et alii, 1992) territorialisées qui se jouent au sein et entre différentes arènes mises en contact, lorsqu'il en va de problématisations, de mobilisations comme de circulations et hybridations locales et inter-locales de ce que recouvre ou non le DD urbain et pour qui. Entrent en compte des conceptions intériorisées du DD, diverses en fonction des acteurs, et qui mobilisent des couples de tension souvent durcis (développement/préservation, ville/nature, urbain/rural, local/global. ..). Le passage à l'action en DD suppose alors de multiples conciliations, en termes d'intérêts comme de valeurs, pour assembler des coalitions transversales, qui demeurent

néanmoins fluides et asymétriques - les auteurs ont à cœur de le montrer.
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Telle est l'entreprise guidant ce volume. Les articles qu'il contient offrent au lecteur deux niveaux d'appréhension. Pris un à un, les différents tExtes, provenant à la fois de chercheurs confirmés et plus

jeunes, proposent autant d'entrées - monographiques ou transversales dans notre problématique, à partir d'études approfondies, qui couplent des références théoriques en sociologie, en urbanisme et plus largement en sciences sociales, et des méthodes empiriques: enquêtes par observation, notes ethnographiques et nombreux entretiens associés à des sources documentaires (archives, presse...) en particulier. L'ouvrage est organisé en deux parties, qui se répondent et se complètent pour favoriser la compréhension des dynamiques transactionnelles entre acteurs et cadres d'action. D'abord, un premier ensemble de contributions met en perspective relationnelle les principaux enjeux qu'emporte la notion polysémique de DD urbain (<< Quel développement durable urbain? »). Ensuite, un second pan est dédié à l'analyse d'expériences territoriales concrètes, avec le double objectif de proposer des focales affinées sur des démarches régionales, et des comparaisons de nature à élargir le regard (<< Focales, terrains et expériences du développement durable urbain »). Quel développement durable urbain? Du sectoriel au transversal Dans une première partie, questionner le DD urbain suppose de combiner deux entrées analytiques complémentaires. Il s'agit d'abord de déconstruire une notion «moderne» et «conviviale », pour en resituer les prémices et les cheminements sous-jacents. C'est tout l'intérêt de la contribution de Florence Rudolf que d'interroger la généalogie de l'apparition de la notion de DD dans les études urbaines (autre champ d'investigation que celui des relations internationales !), en recourant à une perspective de réflexivité disciplinaire: d'où le terme vient-il? avec quelles références sous-jacentes? quel contenu peut-on repérer au fil des définitions? La «carrière» de la notion d'écologie urbaine, en amont du DD, est ainsi brossée. Elle est associée initialement aux travaux de l'Ecole de Chicago, puis elle mobilise des approches en termes de métabolisme urbain, enfin elle s'ouvre à une diversité d'approches, notamment celles organisées autour de l'idée d'hybridation et de composition, qui interrogent la construction de l'action publique intégrant l'écologie en tant que cause, et celles s'efforçant d'élaborer des

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modèles de villes, où la notion de réseau monte en pUIssance pour dépasser la distinction classique nature-société. Ce détour par la généalogie des notions construites, investies et mobilisées à partir de l'écologie urbaine permet de mieux qualifier les enjeux et préoccupations actuelles environnementales et-ou écologiques dans un espace urbain (sachant qu'entre environnement et écologie, il y a aussi deux termes qui renvoient à certaines lectures et affinités plus qu'à

d'autres - Maurice Wintz et Michel Casteigts le soulignent à leur tour).
En particulier, on voit, en termes de filiations et-ou de novations, en quoi le DD est une notion composite, «assemblée », en fonction des investissements qui s'y font (et qui ne sont pas forcément explicités, au contraire, par les acteurs et instances en présence). Sur ce plan, la mise en perspective opérée, avec une vraie profondeur de champ, est d'autant plus instructive qu'elle part d'une autre focale, celle des conceptualisations et de leurs usages, dans l'univers scientifique et le monde social. C'est à cette condition préalable que l'on peut cerner avec davantage de profondeur et de précision les investissements divers dont le DD urbain est l'objet, et les enjeux pluriels qu'ils emportent, en particulier en termes de secteurs, alors que la durabilité urbaine est encore trop souvent traitée de manière sectorielle, sans se soucier des interdépendances spatiales des systèmes urbains (Voiron-Canicio, 2005). A cela se lie la question de la mesure des effets des activités humaines comme des politiques locales de DD qui sont à présent planifiées ou engagées. Questionnant la place de la nature dans le DD urbain, Maurice Wintz en rend toute la palette des déclinaisons et surtout des significations, dans une simultanéité paradoxale de l'appel à la technique et à la «nature », qui ont en commun de constituer un discours de légitimation possible: 1'« empreinte écologique» se lit bien comme un outil technique mais aussi politique et participatif; quant à la nature comme enjeu écologique (et pas seulement environnemental) du DD, elle ne saurait être disjointe de la problématique des solutionnements d'ordre social qui s'y rattachent ou s'en réclament. De la sorte, la réflexion propose une analyse «éco-centrée» du DD, qui positionne en même temps un certain nombre d'enjeux «socio-centrés », fournissant ainsi un cadre de compréhension des impacts concrets du développement humain sur les écosystèmes (et des indicateurs afférents) et ouvrant de nombreuses pistes pour penser les espaces urbains en liaison au DD, sur lesquelles les textes suivants reviennent par une entrée et-ou l'autre. 26

Derrière et par son impératif de conjugaison de la triple dimension économique, sociale et environnementale, le DD urbain comme répertoire d'actionl publique locale ne manque donc pas d'interroger: Qu'en est-il vraiment de ces secteurs d'intervention et de leur part relative? Comment cerner l'ensemble des tenants et aboutissants d'une démarche se réclamant du DD ? Tel pourrait être le défi auquel s'attellent les contributions suivantes: approcher et approfondir, en se fondant sur des démarches comparatives, un certain nombre des enjeux sectoriels aujourd'hui couramment associés au DD, et même priorisés à ce titre. Que trouve-t-on derrière la notion d'« espaces verts », qui recèle une grande diversité de déclinaisons pratiques selon les villes et métropoles? Dans leur contribution de portée ample, car fondée sur une approche transversale de six aires métropolitaines françaises: Bordeaux, Lille, Lyon, Montpellier, Nantes et Toulouse, Christine Blanc, Philippe Hamman et Flore Henninger prennent en compte l'ensemble des parcs urbains, sous leurs multiples acceptions et toute leur diversité de formes, d'espaces et de modes de végétalisation, sous les qualificatifs de «trame verte» à Bordeaux, Lille et Lyon, de «poumon vert» ou de «ville verte» à Montpellier, ou encore de «technopole verte» ou «métropole verte» à Lille, par exemple. Derrière un même label d'« espaces verts », il peut alors s'agir de bandes végétales « spontanées» ou forestières censées exprimer l'idée de nature dans la ville, à l'exemple du parc des Coteaux à Bordeaux, d'espaces au contraire très structurés, organisés autour d'un ou plusieurs thèmes, avec des choix d'essences rares et diversifiées, qu'illustre notamment le parc de Borderoùge à Toulouse, ou encore de parcs à dominante minérale, comme dans le cas du Peyrou à Montpellier, ces derniers s'avérant souvent en fait les plus prisés par les riverains (pour se promener, mais aussi pour les poussettes ou en roller. . .). Derrière la pluralité des réalisations et des projets de végétalisation urbaine, c'est en effet l'enjeu de leur appropriation par les habitants qui est également considéré. Le même article déborde ainsi largement le seul enjeu environnemental pour restituer la place des espaces verts dans les politiques locales de DD, emportant une dimension socio-politique marquée, où c'est à l'intersection des préoccupations
1 Pour un point de synthèse sur la littérature relative aux répertoires d'action, y compris l'action collective, cf. Offerlé, 2008. 27

écologique, sociale et économique que les projets prennent sens. L'exemple de 1'« Anneau Bleu» du Rhône l'atteste, en ce qu'il vise à transformer les rapports entre la ville, le développement urbain, les loisirs (et leur économie) et les espaces naturels, dans la perspective de ce que la Communauté urbaine de Lyon qualifie de« métropole durable ». Chr. Blanc, Ph. Hamman et F. Henninger insistent avec raison sur cette focale des représentations que suscitent aujourd'hui les projets de

DD urbain - Sandrine Glatron et Carole Waldvogel y reviennent plus
loin dans le cas strasbourgeois. Il s'agit notamment d'appropriations symboliques favorisant la diffusion de représentations de la nature dans l'imaginaire social, en écho aux enjeux dégagés par Maurice Wintz dans sa contribution. Etudier les espaces verts permet de ce point de vue tout particulièrement de restituer les perceptions des différents acteurs en présence. D'une part, les parcs incarnent dans la vision courante des habitants, plus que d'autres champs d'action du DD, la prise en compte des préoccupations environnementales. De l'autre, transparaissent les visions des décideurs en même temps que les figures «obligées» qu'ils se sentent tenus de produire en regard de ce qu'ils estiment être la demande sociale locale. On comprend ainsi que les pouvoirs locaux communiquent régulièrement sur ce thème dans les bulletins communaux et que certaines villes développent des modes de participation des habitants spécifiquement autour des choix de plantations, de leur réalisation, de leur entretien et de leur utilisation. L'exemple nantais décliné dans la contribution est très parlant, pour comprendre comment les préoccupations de DD passent par des micro-échelles, tels les pieds d'arbres, et par des processus incrémentaux par essais et erreurs sur des espaces limités, comme dans le cas des traitements « zéro phytosanitaires» et des aménagements qui les accompagnent; ainsi, la végétalisation spontanée doit-elle être acceptée pour autre chose qu'un reniement des pouvoirs publics à l'endroit de l'entretien des espaces verts ou, pire, des cimetières! Qu'en est-il alors, justement, des démarches de concertation dans le cadre des projets urbains durables, qui se réclament plus que d'autres de ce registre de la démocratie participative? Là encore, Chr. Blanc, Ph. Hamman et F. Henninger fournissent des pistes fortes. Ils s'appuient sur l'étude comparative réalisée pour le Plan Urbanisme Construction

Architecture, qui permet d'apprécier en quoi la participation - qui vaut bien au-delà de cette seule problématique - pèse dans ce qui relève du
DD (Blanc, Hamman & Henninger, 2007, 2008). Si cé type de dispositifs 28

est désormais largement mis en avant par les collectivités, leur analyse laisse apparaître deux diptyques, entre concertation institutionnelle (souvent obligatoire, et donnant aussi à voir les enjeux de compétences concurrentes entre villes et métropoles) et participation citoyenne, d'abord; et quant aux partenaires associés pour une démarche de démocratie participative, ensuite. Dès lors, les auteurs montrent bien que c'est dans un rapport mouvant entre ouverture à de nouveaux acteurs et réinvestissement des institutions locales que peuvent être saisies les dimensions participatives accompagnant la mise en œuvre des projets urbains «durables ». L'analyse nous fait saisir toute la diversité des niveaux de participation, à la fois à l'endroit de groupes constitués et visà-vis des h~bitants et citoyens en tant que tels, en les rapportant aux échelles des projets engagés: lorsqu'il est question de «gestion différenciée », c'est pour des initiatives d'ampleur réduite, dites de proximité. Mais ceci ne doit pas faire oublier le fait que si la commune se présente comme le niveau premier d'exercice de la démocratie, précisément au titre de cette proximité entre les élus et la population, le fonctionnement concret du système local peut déboucher sur le paradoxe d'une «démocratie sans les citoyens », qu'ont pointé Rémy Barbier et Virginie Waechter (2003). Christine Blanc, Philippe Hamman et Flore Henninger soulignent qu'en matière de DD aussi, il en va surtout de modalités de participation citoyenne qui passent par un ensemble de scènes intermédiaires d'encadrement des prises de parole: les conseils de quartiers et autres ateliers urbains l'illustrent nettement, et les associations locales peuvent aussi être prises dans ces jeux institutionnels ou en jouer elles-mêmes, à partir d'une figure d'expertise externe parfois bien utile aux appareils municipaux, dans le cadre de transactions où les associatifs voient pour leur part apparaître tout un marché de prestations de services, notamment sur les questions environnementalesl. «Participation fonctionnalisée ou ouverture démocratique? », peut-on alors s'interroger, suivant un balancement plus général repéré par les études des associations dans l'action publique locale (De Maillard, 2002). Enfin, le «citoyen» recouvre également plusieurs casquettes, au titre desquelles il peut être
1Par analogie, est significatifle cas de la création à Strasbourg de l'Institut de fonnation Eco-conseil, proposant depuis 1989 un diplôme de niveau Master, dont un certain nombre de diplômés peuvent être repérés au sein des administrations locales en charge des questions d'environnement. Ce cursus y a constitué, du moins durant les années 1990, une marque de légitimité, y compris pour l'employeur (Anquetin, 2002, p. 139). 29

amené à s'exprimer: riverain d'un aménagement urbain (où l'on retrouve l'effet NIMBY),usager d'un mode de transport collectif, propriétaire d'un immeuble ou d'un commerce; ce sont là autant de postures qui donnent à saisir le DD urbain dans sa dimension transversale de compromis. Puis, c'est la question de la démocratie technique qui nous retient directement, appliquée aux services urbains de l'eau et des déchets, mais sous l'angle du volet social du DD, et plus spécifiquement ce qui touche à la participation des groupes concernés, dans le cas de la Communauté urbaine de Nantes et surtout d'une commune de plus petite taille comme Saint-Brieuc (Rémi Barbier & Clémence Bédu). Ces développements viennent compléter l'approche précédente de la participation par les échelles d'action publique. R. Barbier et C. Bédu se concentrent sur le modèle dit de la «citadelle technique» pour interroger les conditions d'inscription de processus participatifs dans la gouvernance des services techniques urbains, en se fondant sur un dispositif de recherche-action entre la Communauté urbaine de Nantes et le laboratoire strasbourgeois ENGEES-CEMAGREF en «Gestion des services publics », auquel les auteurs appartiennent. Ces derniers offrent ainsi une contribution de grand intérêt, sur plusieurs plans. D'abord, ils nous permettent de suivre au plus près la première expérience française de «conférence de citoyens» autour d'un service technique urbain, organisée en 2003 par le Syndicat Mixte Intercommunal de Collecte et de Traitement des Ordures Ménagères des Châtelets dans les Côtes d'Armor. Au-delà, les «jurys citoyens» sont vus comme analyseur d'un enjeu plus large: penser les conditions d'inscription des cadres et des espaces participatifs dans le système de décision des collectivités territoriales. L'entrée par les services à la population dont le support est technique permet de souligner le poids de la normalisation technicienne et du droit procédural, pouvant restreindre l'espace des choix politiques à mettre en œuvre localement, en même temps que la «charge morale» (assez peu restituée dans les travaux courants sur les dispositifs participatifs) qui va peser sur les membres du panel citoyen lorsque la scène semble s'ouvrir: leurs responsabilités nouvelles apparaissent submerger certains, à la fois par rapport au public lors des réunions et par rapport à la collectivité (au titre d'une co-responsabilité décisionnelle possible). L'enjeu de l'inscription du «jury» dans la durée n'en est que plus complexe: une fois la période de sous-traitance de l'animation à un cabinet d'études échue, l'expérience se clôt d'elle-même, ce qui pose question sur une potentielle évaluation de la démarche sur le long terme. 30

N'y aurait-il là que des échanges de coups ponctuels et une tendance à la moyennisation des décisions? On ne doit pas passer sous silence les intérêts professionnels (et non uniquement citoyens) que ce mode de fonctionnement peut révéler, à savoir les intérêts croisés des élus, attachés à leur légitimité, et des professionnels de la participation, soucieux de débouchés. Corrélativement, en s'efforçant de rapporter cette focale expérimentale de terrain à toute une littérature relative à la problématique de la démocratie technique, R. Barbier et C. Bédu nous fournissent un retour réflexif sur des pratiques d'acteurs autant que de chercheurs

amenés à (s')interroger (sur) les enjeux d'un dispositif mais aussi - et indissociablement- d'une mise en récit, qui, par son origine même - un
outil de légitimation de l'action publique visant pour les élus à produire

de la distance pour mieux fonder leur position - s'apparente autant à une
mise en intrigue (Ricœur, 1983). Comment, enfin, penser la gouvernance du risque par rapport à ces dimensil)ns de DD territorialisé? A partir de la:'question des Plans communaux de sauvegarde, qui monte en puissance dans l'actualité des collectivités territoriales, et en revenant sur l'évolution de la problématique des risques sous-jacente à l'émergence d'une «société du risque », au sens d'Ulrich Beck, c'est l'occasion pour Michel Casteigts de poser la question globale de la rénovation des processus décisionnels liée à la prise en compte du DD dans les stratégies territoriales, en croisant notamment des apports sociologiques et gestionnaires. En effet, le risque apparaît fondamentalement comme un objet de DD, en ce qu'il se trouve presque toujours situé au confluent de l'environnement, du social et de l'économique. Ceci est plus vrai encore aujourd'hui où l'on assiste à une amplification médiatique de ces risques (l'existence d'un risque plan6taire, par exemple au titre du réchauffement climatique). Retenant un cas concret, c'est la notion de «management stratégique territorial» qu'éprouve l'auteur dans un tel contexte, en explicitant ses principaux enjeux: la dimension prégnante de l'expertise, la territorialisation croissante de la problématique des risques, et l'appel au registre de la gouvernance, interrogé en termes de transactions territoriales, pour finalement donner à saisir ce que peut représenter une « stratégie» de DD et ses limites.

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Focales, terrains et expériences du développement durable urbain. Du régional au transversal La seconde partie de l'ouvrage s'ouvre alors. Elle propose des focales resserrées sur des expériences exemplaires des démarches concrètes de DD urbain. Nous pourrons ainsi mieux cerner les acteurs, organisations et institutions qui portent, par alliance et-ou en tension, ces enjeux et les traduisent localement dans des mises en œuvre pratiques, à partir de circulations qui sont autant de torsions et donc de relectures

territorialisées : pouvoirs publics et collectivités territoriales - villes et
agglomérations -, champ des «professionnels de l'urbain» (experts, architectes, urbanistes), univers associatif et riverains notamment. Les contributions rendent d'abord compte de démarches alsaciennes et strasbourgeoises. Nous retenons à cet effet des exemples qui comptent parmi les actions les plus couramment associées aux préoccupations de DD: le réchauffement climatique et la pollution de l'air. Ces questions sont fréquemment lues à des échelles «macro» (le Protocole de Kyoto, les industries polluantes dans les pays développés ou en voie de développement...) ; il s'agit ici de sortir de toute vision «en surplomb» pour cerner ce qu'apprennent des expérimentations urbaines de terrain, en termes d'action publique locale, y compris lorsqu'elles mobilisent des acteurs associatifs. Retracée par Laurence Granchamp-Florentino et Florence Rudolf, qui y ont été associées, la coopération entre des chercheurs et des étudiants en sciences sociales de l'Université Marc Bloch et l'association de quartier strasbourgeoise ARAN- Association des Résidents et Amis de Neudorf, dans le cadre du projet «Neudorf Zone Climatest» lancé en 2002, permet de ce point de vue de jeter un regard suggestif sur la question du type d'action collective possible quant à une prise en charge citoyenne du changement climatique au niveau local. Les modes d'appropriation territorialisés d'enjeux «globaux» comme le réchauffement climatique sont bien rendus dans ce qu'ils emportent de transformations des répertoires d'action possibles d'une association à la genèse somme toute classique: l'ARAN a été fondée en 1976 comme un groupement de citoyens d'un même quartier, à la périphérie de Strasbourg, voulant s'engager dans la vie de la cité et militant en particulier Sill les thématiques du développement urbanistique et social du Neudorf, ou encore de la prévention de la délinquance, lorsque cet

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enjeu s'est imposé sur l'agenda local (un projet intitulé «Sécurité et citoyenneté» est porté sur cinq ans à compter de 1999). Le positionnement de l'association sur un enjeu environnement al, celui du climat, à compter de 2002, peut alors s'interpréter comme un renouvellement de l'engagement territorialisé, en termes de thématique posée comme centrale et des outils d'intervention sur l'arène publique (conférences, réunions d'information, mise en place avec l'ADEME [Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie] d'un « compteur carbone ».. .). L'opération Climatest consiste en effet, d'une part, en la mise en place d'un groupe référent de quelques 40 "écocitoyens" habitant Neudorf, qui acceptent de mesurer régulièrement et de réduire, à travers leurs gestes de la vie courante, leurs émissions de gaz à effet de serre; et, d'autre part, en la sensibilisation plus large des quelques 40 000 habitants du quartier à la question du réchauffement climatique et à la façon dont chacun peut contribuer à son niveau à une action «responsable» sur ce plan. Ce peut être un enjeu encore « disponible », parmi ceux couramment investis en termes de DD, au contraire d'autres, comme la mobilité durable, davantage investie par la municipalité, de gauche d'abord, mais aussi ensuite de droite, et à nouveau de gauche (l'exemplarité du réseau de tramway, des pistes cyclables.. .). Si mener des démarches de sensibilisation constitue pour une association de quartier une dimension assez courante, la thématique

environnementale l'est déjà moins que des enjeux sociaux - le texte de
Sabrina Sinigaglia-Amadio le souligne clairement, même si l'on voit que la place qui y est accordée croît. Qui plus est, l'ARAN s'est montrée relativement innovante en proposant la formation d'un « groupe pilote» composé d'habitants du quartier volontaires suivant une démarche d'expérimentation de la mise en relation du volet cognitif et du volet pratique des actes quotidiens producteurs de gaz à effet de serre. Ce sont alors les difficultés de l'articulation entre sensibilisation et transformation des pratiques que l'on aborde de façon originale. Sandrine Glatron et Carole Waldvogel viennent ensuite compléter cette approche, en s'intéressant à un autre enjeu de taille du DD: la pollution en milieu urbain, à Strasbourg, vu à travers les représentations des habitants, souvent peu convoqués dans les études menées, par rapport aux seules associations. Ces dernières ne sont pas pour autant absentes; la posture de prestataire de service de l' ASPA (Réseau de surveillance de la qualité de l'air en Alsace), en tant que délégataire de service public, le montre. L'ASPA a pour fonction à la fois de mesurer la qualité de l'air, 33

d'informer le public et de prendre en charge un premier niveau de communication si les seuils du «Plan ozone» sont atteints, voire d'alerter les services préfectoraux en cas de dépassement des seuils d'alerte. Le cas de la métropole alsacienne mérite que l'on s'y arrête, ne serait-ce que par la publicité - bien involontaire - dont elle est l'objet de façon récurrente, à travers les désormais célèbres «pics d'ozone ». Un regard plus distancié et attentif aux perceptions des habitants permet de ne pas en rester au niveau des clichés. C'est en particulier la question de la production d'indicateurs qui retient les auteurs, à l'exemple de l'indice ATMOldonnant lieu à toute une cartographie. Encore faut-il savoir ce qui est mesuré, et cela ne va pas de soi sans clefs de lecture: la qualité de l'air ou, au contraire, son niveau de pollution, etc. S. Glatron et C. Waldvogel pointent alors des confusions qu'induit l'outil de mesure par rapport aux perceptions des personnes interrogées. Très clairement, les cartes qui montrent davantage de pollutions dans des zones rurales alsaciennes qu'à Strasbourg vont à l'encontre de représentations courantes ville-campagne. Pensés ensemble, ces deux derniers textes remettent en cause l'hypothèse qui ne voit dans le développement d'une sensibilité aux questions de DD que la simple conséquence de la constatation publique d'atteintes à l'environnement, où la progression du « souci écologique» serait l'effet propre du travail symbolique des « montreurs de pollution », au sens de Bruno Latour (1984), ou encore de l'irruption de profanes sur des scènes de controverses publiques, en tant que « lanceurs d'alerte », pour suivre Chateauraynaud & Torny (1999). Tout ne se résume pas, on le voit ici, à une lutte symbolique entre des militants écologistes prenant la parole pour dénoncer les risques que font encourir les pollutions et des industriels portant la contradiction, avec au milieu des «experts» convoqués ou s'invitant dans la controverse pour l'arbitrer « scientifiquement ». Retenir un espace local exemplaire permet de rendre la complexité des processus en jeu. On ne saurait dire que des nuisances ou des atteintes «évidentes» se seraient imposées d'ellesmêmes - le travail de «fabrication» d'éco-citoyens au Neudorf le montre clairement, en même temps que la nécessaire production d'« alliés» pour le projet Climatest. Et on ne peut pas davantage lier la
1 Indicateur global de la qualité de l'air, l'indice AIMO concerne toutes les grandes agglomérations françaises. Son mode de calcul est défini au niveau national par l'arrêté du Ministère de l'Ecologie du 22 juillet 2004. 34