Processus d'urbanisation en Afrique

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Cet ouvrage est le résultat de trois années de recherches collectives qui visaient à mesurer les étapes du processus d'urbanisation en Afrique. Le lecteur y trouvera une série d'études de cas centrées sur quelques thèmes privilégiés. A partir de quand peut-on parler d'urbanisation en Afrique ? Quelles en sont les principales étapes ? Tel est le premier thème considéré. Cependant, l'accent majeur de la recherche a porté sur l'accélération du processus d'urbanisation provoqué par l'épisode colonial. L'apport le plus novateur de ce livre consiste en l'analyse précise, pour la période coloniale, de la dynamique de l'occupation des sols, des modalités de l'appropriation foncière. Cette analyse permet non seulement de reconstituer l'histoire de la ville africaine telle qu'elle s'est inscrite en son sol, mais aussi de corréler cette dimension spatiale au processus historique d'affirmation de la ville comme centre de décision politique et de stratégie économique, ainsi qu'au processus de mise en place des groupes sociaux et professionnels dans la ville. Enfin, la dernière partie de l'ouvrage s'interroge sur les filiations et les héritages entre ville coloniale et contemporaine. Sans prétendre à l'exhaustivité, le présent livre permet de suivre, à travers le temps long de l'histoire, la genèse et les étapes d'un phénomène devenu depuis peu la révolution démographique majeure de l'histoire africaine, inscrite à la fois dans l'espace et dans la société l'urbanisation.
Publié le : vendredi 1 juin 1990
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EAN13 : 9782296149601
Nombre de pages : 136
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PROCESSUS D'URBANISATION EN AFRIQUE
TOME 1

Dans la Collection

((

Villes et

»

Michèle ODEYÉ-FINZI,Les Associations en villes africaines. Dakar-Brazzaville, 1985. Martine CAMACHO,Les Poubelles de la survie. La décharge /nunicipale de Tananarive, 1986. Alain MAHARAux, L'Industrie au Mali, 1986. Collectif, Nourrir les villes en Afrique sub-sabarienne, 1986. Guy MAlNET, Douala. Croissance et servitudes, 1986. l-C. WILLAME,Zaïre. L'Épopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, 1986. P. van DUK, Burkina Faso. Le Secteur informel de Ouagadougou. P. van DUK, Sénégal. Le Secteur informel de Dakar, 1986. A. DURAND-LASSERVE, L'Exclusion des pauvres dans les villes du Tiers-Monde. Accès au sol et au logement, 1986. Collectif, Droit de Cité. A la rencontre des habitants des banlieues délaissées, 1986. Marc NOLHIER,Construire en plâtre, 1986. R. CORDONNIER, emmes africaines et commerce, 1987. F Collectif, Économie de la construction au Maroc, 1987. Charles GOLDBLUM,Métropoles de l'Asie du Sud-Est. Stratégies urbaines et politiques du logement, 1987. COlltCtif, Écono~ie de la construction au Caire, 1987. Sid 8oUBÉIŒUR,Economie de la construction à Tunis, 1987. Collectif, Économie de la construction à Zomé, 1987. Collectif, Production de l'habitat à Antananarivo, 1987. Collectif, Économie de la construction à Nouakchott, 1987. Collectif, Économie de la construction à Kinsbasha, 1987. M. COLOMBART-PROUT, ROLAND,M. TITECAT,Économie de la construction à Abidjan, 1987. A.

COLLECTION VILLES ET ENTREPRISES

Catherine

COQUERY-VIDROVITCH

(ed.)

PROCESSUS D'URBANISATION EN AFRIQUE
TOME 1

Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005. Paris

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0081-7 ISSN : 0298-8844

Avant -propos
Catherine COQUERY -VIDROVITCH*

Cet ouvrage constitue, par la publication des Actes de deux journées d'études tenues en décembre 1985 par le Laboratoire «Tiers-Monde, Afrique» (Unité Associée C.N.R.S./Paris VII n° 363) dans le cadre de l'Université Paris VII, l'aboutissement de trois années de recherche collective consacrées à l'histoire urbaine africaine, avec l'aide d'un contrat conclu avec le ministère de la Recherche et de la Technologie et du ministère des Relations extérieures (Coopération et
. Ville africaine ou ville en Mrique? Autrement dit, s'agit-il d'abord d'histoire africaine ou d'histoire urbaine? Assurément des deux à la fois, puisque le fait urbain est universel mais que les formes de l'urbanisation présentent, selon les cas, certaines spécificités, non parce que ces villes sont situées en Afrique, mais parce qu'elles se sont développées à la faveur de milieux sociaux et techniques donnés qui, à un certain niveau de généralité, suggèrent un ensemble de convergences culturelles et politiques. Encore que celles-ci ne soient pas aisées à définir: ce ne sont pas les données géographiques puisque, des confins du désert à la forêt équatoriale en passant par les hauts plateaux des savanes orientales et centrales et jusqu'à la frange méditerranéenne et l'Afrique du Sud, les contrastes écologiques sont énormes. Il s'agit plutôt d'un rythme historique commun: le démarrage de l'urbanisation a été, incontestablement, tardif et lacunaire; l'essor urbain fut localisé sur les pourtours d'un continent massif (ports du désert et villes marchés du Sahel, cités swahili de l'océan Indien, ports de traite de la côte atlantique), ce qui a pu favoriser au cours des siècles, directement ou par relais et réseaux successifs, la diffusion d'influences culturelles variées. Enfm, la rupture quasi généralisée du choc colonial a constitué un élément décisif de l'urbanisme africain contemporain, avec l'émergence de villes coloniales caractérisées par l'apparente juxtaposition - et l'inévitable interpénétration - de deux modèles apparemment contradictoires: le, ou plutôt les modèles autochtones anciens, déjà largement métissés sur le plan culturel, et le modèle spécifique colonial/blanc/métropolitain. Celui-ci fut, pendant longtemps, le seul élément visible d'une colonisation généralement très modeste, y compris dans une colonie réputée de peuplement... :
Développement)

ainsi, à Nairobi, en 1933, le nombre de colons (quelque 7 500 Européens, soit

*

Université Paris VII/Laboratoire

«

Tiers-Monde,

Afrique ».

5

presque la moitié 48% de la. population européenne totale au Kenya) ne représentait que 10 % de la population de la ville!. Dans quelle mesure l'empreinte et l'héritage précoloniaux et coloniaux permettent-ils de différencier les villes africaines d'aujourd'hui du modèle plus général des villes du Tiers-Monde? On y décèle la même pauvreté de la majorité des citadins nouveaux citadins pour la plupart, dans un contexte de migrations urbaines accélérées ; la même distorsion de l'urbanisme, entre un ou des centres immobiliers récents et de haut standing - centre des affaires, centre administratif - et l'étalement, sur des étendues parfois immenses, d'un habitat pauvre et à ras de terre, implanté sur des espaces sous-équipés et sous-intégrés, dont l'absence ou la médiocrité de l'entretien entraîne la dégradation accélérée; celle-ci est d'autant plus rapide qu'une partie de ces biens immobiliers et mobiliers est mal intégrée aux habitudes de vie des nouveaux citadins qui en usent sans précaution

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et sans compréhension (canalisations, chaussées, installations sanitaires...) ; l'insuffisance de l'infrastructure des transports fait un spectacle quotidien et permanent du cheminement de cohortes de piétons et de l'encombrement de mini-cars surbondés, vétustes et brinquebaUants auxquels s'ajoutent (à Ouagadougou par exemple) un océan, naguère de vélos, aujourd'hui de mobylettes; enfin, l'animation de vastes marchés bruyants et colorés présente d'étonnantes similitudes d'un bout à l'autre du continent: en quoi ces éléments diffèrent-ils ou non des quartiers pauvres de n'importe quelle grande ville du monde actuel, et pas nécessairement seulement intertropicales? C'est, répond René de Maximy, que ces villes ont été et demeurent peuplées d'Afiicains, c'est-à-dire de gens, de groupes, de peuples qui réagissent en fonction d'un patrimoine historico-culturel donné2. A la fois dans le temps et dans l'espace, ces villes expriment non pas un état de fait, mais une dynamique - spatiale et sociale - en constante évolution, où les relations entre la population urbaine et son environnement se structurent en fonction d'un certain nombre de volontés (politiques et sociales) et de contraintes (écologiques, technologiques, idéologiques). Le processus contemporain amorcé à l'époque coloniale est celui du passage en Afrique d'une civilisation globalement rurale à une civilisation de l'urbain. Le phénomène peut être appréhendé de deux façons, en constante interaction l'une sur l'autre: - quelles furent les causes et les modalités de cette accélération de l'urbanisation, les facteurs susceptibles de créer et de modifier, à l'époque coloniale, l'environnement urbain? La ville coloniale est alors observée comme une variable dépendante, résultat d'un processus donné (le système colonial) ; - mais aussi comment la réalité urbaine a-t-elle à son tour affecté les éléments qui la structurent? Le milieu urbain devient alors une variable indépendante; vivre en ville modifie les comportements (devant la naissance, la vie, la mort, les

1. 7 564 Européens, 17 609 Indiens, 75 536 Africains, soit au total 100 709 habitants: Blue Book, 1933 (microfilm 96 995/40, Microform Academic Publishers, Wakefield, England). Montée à 10 830 individus en 1948, la population blanche ne représentait plus que 9 % de la population totale de la ville: General Census, 1948, in: Silberman L. Anderson et L.W. Thornton (oos), Nairobi. Master Plan for a Colonial Capital. A Report Prepared for the Municipal Council of Nairobi, His Majesty's Stationary Office, 1948. Ces chiffres sont cités par Sophie Picon-Loizillon dans sa thèse, Nairobi, 1899-1939, Université Paris VII, 1985.

2. Cf infra la communication de R. de Maximy,

«

Tous les chemins ne mènent pas à Tombouctou ».

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activités professionnelles, de voisinage, etc.) et les processus sociaux (mobilité, acculturation, prise de conscience de classe ou de conscience politique...), les valeurs, la personnalité des groupes et des individus. Les éléments de cette révolution urbaine africaine diffèrent de l'Occident, où l'urbanisation est nettement plus ancienne et s'est opérée dans un contexte bien précis, à la fois d'intensification de la production agricole «( révolution verte» qui n'est pas encore intervenue en Afrique) et d'industrialisation, c'est-à-dire en corrélation étroite avec le développement économique3. Elle diffère de l'Asie du Sud-Est qui, en dépit de villes parfois énormes, demeure globalement une zone encore largement rurale (6 % seulement de la population chinoise vit en ville encore aujourd'hui...). Elle diffère enfin de l'Amérique latine, œuvre de colonisation ancienne où la quasi-éradication des populations autochtones, par élimination ou absorption (Brésil) ou leur relative absence préalable (Argentine), a favorisé, dès le départ, l'éclosion d'une civilisation urbaine d' origine métropolitaine fortement métissée. En Afrique, le pouvoir colonial a promu le fait urbain comme élément moteur d'une société économique et politique majoritairement autochtone. Ceci dit, si l'histoire urbaine coloniale apparaît bien comme un momentcharnière privilégié: un nouveau départ sans doute, elle s'est greffée sur des

éléments urbains antérieurs dont il importe d'appréhender l'héritage4 : dans quelle
mesure y a-t-il, entre les villes de l'Afrique historique précoloniale et la civilisation urbaine en gestation de l'Afrique d'aujourd'hui et de demain, une différence de degré ou de nature? En effet, toute originale qu'elle soit, il ne faut pas pour autant faire de la ville coloniale une exception dans l'histoire: on pourrait au contraire arguer que toute ville, quels que soient la société, le lieu et le temps de l'histoire considérés, a toujours et partout constitué un outil de colonisation. Parce qu'elles sont des lieux de contact obligé entre plusieurs cultures et des organismes vivants en constant devenir, les villes ont toujours joué un rôle majeur de creuset social et de diffuseur culturel en exerçant leur impact sur l'ensemble de l'aire soumise à leur autorité. Ce pouvoir put aller d'un extrême à l'autre: coercitif et brutal dans le cas de villes militaires conquérantes ou de villes coloniales stricto sensu, progressif et séduisant là où le rayonnement culturel de la cité (religieux, artistique, technologique) faisait l'essentiel de sa force. Le résultat est en défmitive le même: du fait de sa croissance, la ville principale bouleverse et réorganise à son profit l'ensemble de la région bientôt quadrillée par un réseau urbain hiérarchisé dont elle est devenue le pôle dominant. Pourquoi? Tout simplement parce qu'une ville, à la différence des campagnes qui étaient dominées par l'économie de subsistance, ne peut, par

3. Mais, en 1800, encore 80 à 95 % de la population mondiale vivait et travaillait à la campagne ou dans des petites villes de moins de 10 000 habitants, et les villes de 100 000 habitants (bon critère d'urbanisation sérieuse) ne regroupaient encore que 2,2 % de la population européenne totale: Kingsley Davis, « The Urbanization of the Human Population», Scientific American, vol. 213, n° 3, septembre 1965, p. 43. Voir aussi Éric Lampard, « The Nature of Urbanization», The Pursuit of History, London, 1983, p. 14- 15. 4. Je suis actuellement engagée dans un travail de longue haleine sur les processus d'urbanisation en Afrique noire dans la longue durée, qui devrait me permettre d'apporter un certain nombre d'éclairages nouveaux en ce domaine.

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définition, se suffire à elle-même puisqu'une partie au moins de ses habitants ne vit pas directement de l'agriculture. Sa survie est conditionnée par l'organisation à la fois économique et politique de la production et des échanges, autrement dit par son ouverture sur l'extérieur; un surplus agricole est nécessaire pour nourrir les non-producteurs: dirigeants, notables, artisans, bureaucrates. Jusqu'à la révolution technologique contemporaine des transports internationaux, la production de ce surplus a exigé le contrôle, par la ville, des campagnes productrices environnantes. Bien entendu, notre propos n'est pas de minimiser le poids de l'épisode colonial, mais de souligner qu'il ne faut pas non plus exagérer les différences de nature avec tout autre épisode de l'histoire. La ville coloniale des XJ.)êet ~ siècles fut un cas extrême de pouvoir coercitif englobant et surtout excentré, puisque le pouvoir réel était situé en métropole. Ce pouvoir - administratif: économique et même, dans une certaine mesure, religieux - fut exagérément privilégié, à la fois étranger et institutionnellement supérieur aux autochtones, donc doté de la capacité d'imposer une culture et une économie dépendantes puisque extraverties. Mais, en dépit de ces caractères excessifs, le mode d'action culturel du pouvoir blanc, au sein de la ville coloniale, ne s'est pas exercé sur the excluded middle autrement que de la façon évoquée précédemment: la population d'origine était relativement plus nombreuse que jamais, et le creuset culturel urbain a joué à plein. Certes, nous avons mis ici l'accent sur l'histoire spatiale, foncière, économique de la ville. Mais il était bon de rappeler, au passage, l'importance de cette dimension culturelle. A toutes ces questions, nous avons voulu répondre de façon concrète, en nous fondant sur une série d'analyses précises, de terrain et d'archives, centrées principalement, mais non exclusivement, sur l'Mrique occidentale (du moins par le choix de la présente publication)5. Notre objet était double. Nous désirions en premier lieu faire le point de dix années de recherches urbaines, en confrontant la production scientifique de langue française et de langue anglaise. Nous avons procédé en cela par le traitement de la bibliographie, grâce aux méthodes informatisées, considérant celle-ci non plus seulement comme un instrument documentaire, mais comme un gisement de connaissances permettant d'évaluer les études réalisées, de situer les points forts et, éventuellement, les lacunes de la recherche de façon à impulser la recherche à venir. Une publication spéciale sera consacrée à cette analyse, sous la responsabilité de Monique Lakroum. L'enquête présentée dans ce volume est essentiellement consacrée à l'autre volet de notre travail. Celle-ci a consisté à mesurer les étapes du processus d'urbanisation en Afrique, à partir d'une série d'études de cas centrées sur quelques thèmes privilégiés.

5. Tout le volet de nos travaux sur les villes lusophones donne lieu à une publication séparée chez le même éditeur. Les articles en langue anglaise consacrés, à l'occasion de notre conférence, aux villes d'Afrique du Sud et l'étude de Faranina Esoavelomandroso sur Tananarive ont été publiés, avec d'autres travaux sur le même thème, dans les Cahiers d'Études Africaines, vol. XXV-3, n° 99, 1985, p. 293-432, numéro spécial sous le titre « Ségrégation spatiale, ségrégation sociale? », auquel nous renvoyons nos lecteurs.

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Le premier est celui des réalités urbaines précoloniales. On sait que les villes, jusqu'à. une époque récente, ont été peu nombreuses et de dimension limitée en Afrique subsaharienne, à l'exception, semble-t-iI, des zones soumises à l'influence arabo-musulmane. Qu'en est-il exactement? A partir de quand peut-on parler d'urbanisation en Afrique? Quelles en sont les principales étapes? Une périodisation et une typologie peuvent-elles être proposées? Ceci fait l'objet de la première partie. On verra que, si le point actuel des recherches en histoire urbaine précoloniale permet de ne dresser qu'un bilan limité, les recherches et les apports sont loin d'être négligeables, surtout en langue anglaise. On en tire en particulier la conclusion que la distinction « traditionnelle» entre ville « ancienne », politique et religieuse, et ville « moderne» à dominante économique est loin d'être évidente. Depuis les origines, c'est-à-dire depuis la révolution néolithique, le facteur économique, sous la forme privilégiée des échanges et de l'artisanat, est indissociable de la ville (ne serait-ce que parce que, par définition, tous les citadins ne sont pas des agriculteurs...). L'urbanisation en Afrique noire est, incontestablement, antérieure à l'Islam, même si l'arrivée des Arabes détermine un tournant de

l'évolution, par l'accélération de l'essor du commerce. Enfm, le « modèle occidental» urbain est bien antérieur à la ville coloniale: dès l'arrivée des Portugais et, plus encore, avec l'essor de la traite négrière, 1'« acculturation» urbaine est en marche, aussi bien dans l'urbanisme ainsi introduit que par les composantes sociales de la population urbaine. Ceci dit, l'accent majeur de notre recherche a porté sur l'accélération du processus d'urbanisation provoqué par l'épisode colonial. Notre apport le plus original a consisté en l'analyse précise, sur une série d'études de cas privilégiés, de la dynamique de l'occupation des sols: la constitution de l'espace urbain repose sur les modalités de l'appropriation foncière. La transition du droit coutumier au droit romain permet d'en suivre les aléas. L'analyse précise des archives et des titres fonciers permet alors, non seulement de reconstituer l'histoire de la ville telle qu'elle s'est inscrite sur son sol, mais aussi de corréler cette dimension spatiale au processus de mise en place des groupes sociaux urbains, caractérisée à la fois par un accroissement accéléré (à partir des années 1930) et par une diversification des composantes socio-professionnelles. La ville coloniale n'était pas seulement un lieu économique et social: c'était une nécessité administrative et politique. C'est en ville et par la ville que s'exprime l'autorité coloniale; la ville devient, par excellence, le lieu du pouvoir, centre de décision politique et de stratégie économique. Hiérarchies et réseaux se mettent alors en place, favorisés par la coercition coloniale, qui permet aussi la mise en place accélérée d'un urbanisme colonial spécifique. Tout ceci fait l'objet de notre troisième partie. Enfin, la dernière partie de l'ouvrage s'interroge sur les filiations et les héritages entre ville coloniale et ville contemporaine. Les permanences structurelles, par l'héritage à la fois foncier, réglementaire et urbanistique, apparaissent au moins aussi importantes que les changements socio-économiques: changements de nature, ou seulement d'échelle? Celle-ci, il est vrai, risque d'entraîner à son tour, en définitive, des changements structurels, ne serait-ce que par l'essor récent et

rapide, dans les villes africaines d'une composante sociale explosive, dite « secteur
informel». .

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Sans prétendre à l'exhaustivité, le présent ouvrage permet de suivre, à travers le temps long de l'histoire, la genèse et les étapes d'un phénomène devenu depuis peu le fait démographique majeur de l'histoire africaine, inscrit à la fois dans l'espace et dans la société: la révolution urbaine.

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Chapitre premier

Problématique et méthodologie

1. Tous

LES CHEMINS NE MÈNENT PAS À TOMBOUCTOU

René de MAxIMY « Qu'est-ce qu'une ville? La réponse est moins simple qu'il ne paraît. Suffit-il de se référer à deux critères, l'un démographique, l'autre économique. On le fait encore communément... Dans nos manières de juger, cette double définition s'est solidement installée» (G. Duby, Histoire de la France urbaine, préface t. I, p. 10). En fait les urbanistes actuels, qu'ils soient architectes, juristes, économistes, ingénieurs ou géographes, n'en sont pas plus restés aux deux critères cités que G. Duby lui-même. Cependant, en réaction à la définition administrative fondée sur la démographie et l'économie, qui régit encore le classement statistique diffusé par les recensements officiels, ou, plus exactement, en réaction à l'idée commune que les écrits administratifs usuels confortent, les chercheurs, les universitaires, les praticiens de l'urbanisme et de la gestion urbaine ont fortement réagi. Compte tenu de tout cela et de ce que mon objet est d'établir, de tenter d'établir, la spécificité de la ville africaine, s'il yen a une autre que le fait d'être implantée en Afrique, je me propose de réfléchir sur les présupposés que connote le concept « ville », puis de poursuivre en empruntant les voies tracées par quelques auteurs reconnus, enfin de considérer s'il est fondé ou non de parler de « ville africaine ». Avant tout, peut-être faut-il clarifier un peu les choses. Entre le simplisme statistique, commode, et le bouillonnement des idées avancées, les propos tenus et les jugements portés par nos contemporains sur ce qu'est et devrait être la ville, il doit y avoir place pour un cheminement praticable. Il fut un temps sans états d'âme à ce sujet. La ville alors avait une signification politique et juridique, qui nécessairement imposait une formulation administrative. Ce temps est passé, les auteurs venant de toutes les disciplines et de toutes les paroisses ont semé la confusion. Il en est résulté ouvrages didactiques et essais.

Il

Mille bons auteurs: la peste les étouffe! Ces villes d'aujourd'hui, ou même d'autrefois vues par ceux d'aujourd'hui, grouillent de monde, d'activités, de mouvements: elles fonctionnent... Boileauvoyaitles « embarras de Paris» : « Là d'un enterrement la suprême ordonnance D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance, Et plus loin des laquais l'un l'autre s'agaçant
Font aboyer les chiens et jurer les passants.
»

Nos contemporains les expliquent. Ils vous exposeront pourquoi on enterre les morts avec un rituel plein de grandeur et pourquoi, aussi, les laquais s'agaçent, et encore ils vous diront l'impact de la rue, espace vécu, sur le mental des acteurs urbains, et le stress qui en résulte: agoraphobie révélée par des indicateurs bien ciblés.. .

La ville: point d'équilibre d'une géométrie sociale
Le mieux est de se laisser prendre au piège des mots et des expressions. «Je

vais en ville. » Information banale, phrase usuelle. Voire! Il y a dans ces quatre mots l'expression d'une histoire et d'une réalité profondément intériorisées qui démentent la limpidité du propos. La preuve en est que très souvent la personne qui révèle ainsi son projet est déjà en ville, y demeure même. Et moi j'y reviendrai... « En ville. » C'est donc un lieu bien délimité, nul n'en disconvient. Ce lieu est
emplacement, espace humanisé, point d'équilibre d'une géométrie sociale. C'est là une notion acceptée de longue date, mais explicitée il n'y a guère. Cependant je voudrais m'y attarder. « Point d'équilibre» : ce qui signifie que des forces convergent en ce point, s'y affrontent et s'y neutralisent. Mais leurs actions s'exercent sans cesse. A chaque instant cet équilibre peut être détruit, entraînant un changement d'état qui aboutit à un nouvel équilibre, une nouvelle harmonie. Rien n'y est définitif. Il n'y a ni stabilité, ni permanence assurées.

Point d'équilibre « d'une géométrie». Le terme est descriptif autant que le grec
l'autorise: la terre y est mesurée. « La mesure des choses », œuvre de l'homme. Ceci implique un ordre, un ordonnancement et une composition. Je retiens cette exigence et cette nécessité. Ainsi on en vient à un espace construit, ordonné, harmonisé et, par suite d'actions issues de forces antagonistes ou concomitantes, susceptible de changements impliquant nouvel ordre et ordonnance nouvelle. Le qualificatif de « sociale» exprime la fmalité du lieu. La distribution syntaxique de la locutionénoncée, « point-d'équilibre-d'une-géométrie-sociale », affirme que l'influence de la société s'applique d'abord à la géométrie qu'elle détermine, et ce, par un équilibre maintenu en un point défini. Cette définition est cependant insuffisante, même pour définir les premières bourgades, quoique la géométrie soit le fait d'une intention et d'une action concertée. En effet un camp, une forteresse, sont des lieux sociaux, parfaitement géométrés, d'un équilibre assuré puisque les forces convergent pour ancrer cet équilibre: ce ne sont pas des villes, ni même des bourgs. Il faut donc aller plus

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avant, par des cheminements (méthodes) plus diversifiés. La réflexion déjà conduite par quelques grands anciens devrait aider à progresser.
Les grands anciens Je retiendrai donc P. Lavedan, L. Mumfordet H. Lefebvre. Ce n'est pas un choix innocent. Ces auteurs me servent par l'axiomatique de leur démarche. En outre ils sont connus, reconnus et le sérieux de leur réflexion est incontesté. P. Lavedan (Histoire de l'urbanisme, Paris, 1926) fonde son exposé historique et classificatoire sur l'espace construit, témoignage de l' aètion artéfactuelle des civilisations issues du Proche-Orient et de la Méditerranée. C'est sur le plan; la géométrie des villes disparues, puis la composition urbaine des villes qui se sont construites et stratifiées dans la durée et par l'histoire, qu'il développe ses analyses; et, à partir d'eux, il élabore ses classifications. Les éléments qu'il propose, non contenus dans la formule que j'énonçais précédemment, sont, d'une part, la ville dans toutes ses dimensions, son morphème ; d'autre part, la population agglomérée en cette aire occupée par le phénomène urbain et, aussi, quelque peu, les activités qu'elle pratique. Pour qu'il y ait ville il faut donc bien un lieu, que ce lieu soit géométré (composition), que les structures qui le caractérisent et le déterminent soient en équilibre mais susceptibles de se modifier (forces), ce qui aboutit au morphème urbain. Il faut aussi, et c'est l'un des facteurs sociaux à considérer, que ce lieu soit utilisé par une population qui l'occupe en permanence (habiter) et s'y occupe (activités). Lavedan admet, sans en formuler la problématique, que les urbains, les citadins ou bourgeois, selon la fonction (signalée, mais non vraiment analysée) de la ville considérée, ont des occupations, exercent des activités caractérisables qu'on peut donc tautologiquement appeler urbaines ou citadines. Il faut revenir, en incise, sur les qualificatifsde « citadin» et de « bourgeois ». Ces termes tendent à se confondre dans les textes anciens. Ce n'est qu'au x.1X

siècle,en son milieu,que le bourgeoisest devenu « petit » et a commencéune
carrière de médiocrité, tant I'espèce en a proliféré... Au départ, la nuance est d'ordre juridique,mais le flou terminologiqueentre « cité », « ville» et « bourg»
n'est pas récent. J.Cl. Perrot (Genèse d'une ville /noderne: Caen auxvllf siècle, Paris, 1975) note: « ...La difficulté jamais résolue d'adapter le bourg, population groupée dans une seigneurie et dotée progressivement de franchises, à une administration fondée surtout depuis la fin du Moyen-Âge sur la base paroissiale » (p. 30).Et il s'interroge: « Les villes ne seraient-elles pas simplement des bourgs

ou des réunions de bourgs? » (p. 32). Il constate aussi que l'on passe, pour les bourgs, des « privilèges commerciaux et fonciers» aux « institutions municipales», qui aboutissent aux communes. C'est donc, en ce cas, le statut juridique et la
facture institutionnelle qui priment. D'ailleurs le « droit de cité» a des fondements probablement aussi anciens que les fondations de la première ville et, en Suisse, on est toujours « bourgeois» d'une ville qui doit obligatoirement le vivre et le couvert à ceux d'entre eux qui sont dans une misère absolue. Le statut juridique de la ville, même en Afrique et dès la colonisation, s'est maintenu. J'y reviendrai. Cependant la fonction urbaine comme les activités des citadins (pour simplifier je n'emploierai que ce terme dorénavant) paraissent aller de soi pour Lavedan et

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