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Recherches sur la typologie et les types architecturaux

De
368 pages
Table ronde internationale Recherches sur la typologie et les types architecturaux (1989 : École d'architecture de Paris-La-Défense), Centre de recherche sur l'habitat (France), Centre national de la recherche scientifique (France), France. Bureau de la recherche architecturale.
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RECHERCHES
SUR IA TYPOWGIE ET LES TYPES ARClllTECfURAUX

La Table ronde internationale et la présente publication qui en constitue les actes ont bénéficié d'une aide de la Commission Architecture, Urbanistique et Société du C.N.R.s. ainsi que du Bureau de la Recherche Architecturale du Ministère de l'Equipement, du Logement, des Transports et de la Mer. La correction définitive des textes et le travail d'édition ont été réalisés par Jean-Pierre Frey.

Illustration de couverture extraite de: Jean-Pierre Frey, Société et Urbanistique patronale, tome 2 : La Généalogie des types de logements patronaux, 1836-1939, Paris, M.AI.L./M.U.L.T., M.R.T., 1987.

~'Harmattan,

1991

ISBN: 2-7384-0903-2

RECHERCHES sur la TYPOLOGIE et les TYPES ARCHITECTURAUX

Actes de la Table ronde internationale
organisée par

Jean-Claude CROIZÉ Jean-Pierre FREY Pierre PINON

au

CENTRE DE RECHERCHE

SUR L'HABITAT

Unité Associée au Centre National de la Recherche Scientifique Ecole d'Architecture de Paris-La Défense
les 16 et 17 mars 1989

Avec le concours du

CNRS et du Bureau de la Recherche Architecturale du Ministère de l'Equipement,du Logement,des Transportset de la Mer

PROBLEMATIQUE

GENERALE

conS'tructÎtJ"dessDJ'oirs

La recherche et l'identification de "types" est une démarche inhérente à la en architecture, dans la mesure où c'est à partir de ces

images de la productionrÜUe qae se constituent des connaissances raisonnées. En ce SDls,la démarche typologique préfigure la connaissance scientifique. Implicitement pratiquée dans la tradition européenne depuis le xvIi! siècle, théoris:éeâ laftndu XV111!,reprisedo.ns les elU/ltlles socioJes Olt géographiques au tournant de 19DD,la typologie fut rejetée par le Mouvement Moderne pour être redécouverte dans les années 50, avec une perception nouvelle de la morphologie

urbaine. Si ce sont les Italiens qui ont initié cet1e nouvelle démarche et l'ont appliquée à la rénovation de centresancÏens,de nouvelles conditions de production, affectant aussi bien le domaine bâti que les compétences des architectes, expliquent .le regain d'intérêt pORria recherche typologique. La commande d~espace tend en q{et à sefr~gmenter pour composer plus en détail avec des destinataires mieux identifiés. Pour les architectes porteurs de cette nouvelle problématique, il s'agit (/l'Vllllfl1/tfOutde proposer une lecture de ce que furent et de ce que pourraient encore
être desformesurbaines auxquelles ils apporteraient une contribution plus modeste, limitée par un parcellaire plus finement découpé, avec le souci de contribuer, à travers les dispositions spatiales de chaque type d'édifice, à la constitution d'une forme urbaine digne de ce nom. Sites (/lménageurs restent d'abord concernés par les articulations avec la morphologie ïlJtrbaine.les sociologues et les historiens, quant à eux. ont eu le souci de rendre raison des typologies qui existent, à un moment donné de l'état des société" en fonction des rapports établis entre commande, projet et usage des ~.£Shabités.

I
ACTUALITE DE LA TYPOLOGIE ARCHITECTURALE
Séances plénières

ENONCE DES OBJECTIFS INITIAUX La définition des types représente une des voies les plus fructueuses de la connaissance des patrimoines bâtis en offrant une manière de classement des objets multiformes qui les constituent. Elle vise à identifier des catégories qui permettent d'ordonner la masse confuse du réel par le repérage de régularités formelles, ou de systèmes structurels qui établissent des correspondances typiques entre des éléments. De tels caractères peuvent être liés à une fonction, à un espace géographique ouà une période historique, ces catégories se recoupant souvent. Mais il existe plusieurs acceptions de la typologie, selon que, dans une société donnée, la typologie est implicite ou explicite . Dans les sociétés "traditionnelles", un type "consacré" peut fonctionner sans être consciemment exprimé. Dans ce cas, c'est le chercheur qui, a posteriori, reconnaît un type ou tente de le reconstruire. En revanche, dans les systèmes architecturaux codifiés des sociétés "modernes", la plupart des types ont déjà fait l'objet d'une élaboration explicite sur la pertinence de laquelle le chercheur peut toujours s'interroger. Le premier objectif de cette table ronde est de recenser les voies, les conditions et les fondements méthodologiques d'une approche interdisciplinaire de la typologie architecturale. Sauf à admettre que les types soient donnés a priori, leur identification suppose à la fois des fonds documentaires et des critères d'analyse. Quelle est l'étendue du fonds? S'agit-il d'une représentation exhaustive ou sélective? Les documents qualifient-ils la volumétrie ou l'organisation intérieure des bâtiments? Intéressent-ils la structure constructive et les matériaux employés, le vocabulaire architectural. le schéma spatial? Etablit-on une relation entre la forme et l'usage? Sur quelles hypothèses repose la "généralisation" typologique? On s'intéressera particulièrement aux conditions dans lesquelles les apports de différentes disciplines peuvent s'articuler entre elles pour contribuer à une connaissance générale du bâti. Le second objectif de cette rencontre est de mieux cerner les apports et l'intéret des démarches typologiques dans des domaines tels que la production et la transmission des connaissances ou dessavoir~faire,la conception architecturale. les interventions sur le bâti ancien, etc. Instrument de travail précieux pour la connaissance et utile pour la didactique, la méthode pourrait tendre facilement à produire des types simplement destinés à être imités ou des modèles censés réguler la production architecturale.. Pour autant que les types que.l/ond~finit constituent l'expression significative d'un patrimoine, comment imaginer une conception architecturale qui prenne en compte ses caractérisriques sans enfaire une norme?

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Aetuatïté de la
tYPlJt'tiJ'gi!ealll:hiJ'eeturale

ALLOCUTION
Chef

INAIJGURA:tE,

tWiMimistt?pe'

Bernardi IfiiA%1!1Mf)NJ1 du Bweau de la R'echercheArchitecturalè de l'Equi!p1Jment, du Log,ement; des TranSflortsetde

laMer

Mon intf(j)ductioO! em, très, courte" afin: de laisser UIplace aux intervenants s prévus;ce matin: et surtout du,temps aux débats et aux discussions qui, j'espère, seront riches; d!ènstrigJ}ement.. ais; awmt de donner la parole amcdifférents:intervenants, je M vO\nftaiS dJaBGrd~au nom: de: la Direction de: l'Architecture et: de l'Urbanisme, remercier lès, trois organisateurs de' cette réunion,.c'est:'à-direMM, CRQIZE, FREY ETP:rJ'ïIDNqui, de notre point de vue; onteuune'ttèsheureuseinitiative, puisque, si on reg~de; un tout petit Rem l'usage, de cette. notion dè typologie dans l'histoire urbaine et de l'architecture;, cela fait juste trente ans que Saverio MUratori a, le premier; réactualisé cette notiOnde typologie avec son livreStudiper una operante
stOriaurbana dVVenezia.

parmen 1959:C'est donc d'un trentièmeanniversairequ'il

s'agit, etcettè période'de59à,S9 constitue l'espace d'un débat et'dediscussions qui se sont développés à propos de cette notion de typologie, réactualisée à cette occasion puisque, comme vous;le savez, elle avait déjà été 'utilisée ou fonnulée à des périodes précédentes. Anniversaire qui' me. paraît important dans la mesure où dès 59~60, cette notion de typologie fit l'objet de vifs débats et de controverses diverses sur son utilisation, sa place.: dans l'histoire de l'architecture ou dans l'activité du projet. Les thèmes de travaildè ces deux journées reprennent les termes mêmes du débat qui s'était engagé à l'époque en Italie selon deux voies différentes, voire divergentes. Certains, notammentàJasuite des travaux de Muratori, utilisèrent cette notion de typologie en considérant queJes relations entre démarche analytique et démarche projectuelle étaient suffisamment immédiates ou allaient suffisamment de soi pour que la réflexion enJamatièredébouchât directement sur une nouvelle façon de concevoir des projetS. D'autres, sans doute plus proches des travaux d'Aldo Rossi et peut-être aussi parce qu'ils.doutaient des applications immédiates de cette notion, virent surtout son intérêt dans des ,analyses susceptibles de renouveler la théorie et l'histoire de l'architecture en introduisant une rupture entre une conceptualisation -où la notion de type devait devenir essentielle- et une activité de conception -où elle continuerait à ne constituer qu'une référence parmi d'autres. Ce débat gagna bientôt la France, où il prit une orientation nouvelle et un contenu original grâce aux. travaux de certains intervenants de cette matinée, notamment le premier d'entre-eux, Henri Raymond, à qui l'on doit.d'avoir, avec des gens comme Christian, Devmers, affiné les approches dans une optique plus sociologique. Je crois avoir compris que nous ne pourrons pas compter sur François Loyeuetenu, malade, à Strasbourg. Ensuite nous pourrons entendre M. Jonas Geist qui, comme vous le savez; je suppose, ou du moins je j'espère, est en train d'élaborer une histoire de l'immeuble berlinois dont deux volumes ont déjà été publiés et dont un troisième est en cours de préparation. Enfin, après une pause café, nous pourrons entendre MM. DanielLe Couedic et Bernard ToulieI'qui, l'un et l'autre, parleront de problèmes d'utilisation de la notion de typologie par rapport au travail de l'historien et par rapport à des politiques publiques en matière d'architecture ou de conservation du patrimoine architectural.

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Le type architectural: une question toujours d'actualité

LE TYPE ARCHITECTURAL: UNE QUESTION TOUJOURS DIACTUALITE
Henri RAYMOND Professeur de Sociologie à l'Université Paris X-Nanterre Chercheur au Centre de Recherche sur l'Habitat Les organisateurs de ce colloque ont pensé que je pouvais dire quelques mots sur la notion de type parce qu'au cours des années 70 nous avions eu entre architectes et sociologues des discussions souvent assez vives concernant l'utilité de cette notion pour la pédagogie et le savoir sur l'architecture. En effet, il était apparu au cours des années 60-70 que la connaissance des pratiques et des symboles de l'habitat pouvaient et devaient recevoir une classification permettant aux architectes de vérifier la conformité d'un projet avec la manière dont les habitants utilisent le logement. Or cette étude, prise en compte dans les projets d'architecture, conduit directement à la notion de type en ce sens que le logement apparaît comme une entité spatiale suffisamment autonome pour se prêter à cette vérification. Certaines relations spatiales ne constituent-elles pas cette sorte d'autonomie qui, introduite dans le projet, va permettre de vérifier que le projet n'est pas aberrant? Par exemple, au titre de ces aberrations, je viens de recevoir un petit factum me parlant de maisons sensorielles: il est tout à fait clair que, par rapport à une pratique symbolique du logement, une telle expression est, en soi, une contradictio in adjecto parce que toutes les maisons sont sensorielles à condition qu'elles soient appropriées par les habitants; ce sont les habitants qui rendent les maisons sensorielles. Donc, il n'y a pas lieu d'introduire dans le type cette notion de sensation puisque celle-ci ne peut résulter que d'une conformité du plan aux pratiques et que, par conséquent, j'oserai dire que, une fois donnée cette conformité, cela va de soi. Mais de là aux types et de là à l'histoire des types, il y a évidemment un monde, parce que l'on peut parler des types architecturaux suivant trois grandes catégories. TROIS FAÇONS DE CONCEVOIR LE TYPE EN ARCHITECTURE D'abord, il Yaurait la notion de type en général, c'est-à-dire l'idée que, tant en architecture qu'en sciences sociales, le type est un être concret, ou tout au moins quelque chose qui résulte de la prise en considération de données concrètes. L'exemple le plus remarquable est évidemment la typologie weberienne, parce qu'elle part d'une collection d'objets constitués du mieux qu'on peut. Par exemple, j'appelerai collection d'objets un groupe d'individus occupant une certaine position dans la société; puis, à partir de là, la typologie a pour objet de montrer qu'on peut construire quelque chose d'abstrait, bien sûr, mais dont les caractéristiques rendent compte grosso modo de l'action des acteurs, de leurs comportements ainsi que d'un ensemble de phénomènes. Cela, c'est ce qui fait dire à Gurvitch que la sociologie est une science typologique parce que c'est effectivement grâce à cette manière particulière de concevoir l'objet social que l'on arrive à donner une idée de son action. Je dirai que le type culturel -c'est-à-dire ce qu'on dit quand on parle de la maison ou du pavillon en France- ressortit à ce genre de type parce qu'il apparaît qu'on peut classer les pratiques en fonction de certaines manières de faire, de se comporter, de se représenter l'habitation. Lorsque les auteurs de l'article sur la

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Actualité de la typologie architecturale

maison sensorielle disent que les architectes bousculent les idées reçues, ils commettent un grossier contresens, car, ce qui est bousculé par une création architecturale impropre, ce ne sont pas des idées, ce sont des pratiques et les symboles qui vont avec: c'est toute la vie des gens dans l'habitat qui se trouve bouleversée. Il y a donc lieu ici de dire fermement que, si l'on veut se référer à l'utilisation sociale d'un logement, d'un immeuble, on doit pouvoir assurer que
derrière se trouve bien l'ensemble des pratiques concernant le logement.

Le deuxième aspect, c'est celui du type architectural dans l'Histoire. L'histoire de l'architecture apparaît comme un foisonnement de formes qui n'est pas sans rapport avec celui que nous donne un peu l'histoire de la peinture, en ce sens qu'on va toujours trouver entre les manières de faire, entre les écoles, entre les filiations ces insensibles gradations qui permettent de passer de Michel-Ange à Corregio, de Corregio à Caravage et de Caravage à tous les gens qui vont suivre, sans que jamais on puisse vraiment saisir une ligne de transition. Ce problème des transitions serait d'un intérêt purement académique car il ne nous amènerait jamais qu'à discuter indéfiniment, par exemple, sur le rapport entre le Maniérisme et Baroque. J'en veux pour cas particulier actuel l'exposition qui se tenait à Meaux sur la peinture entre le XVICet le XVIICsiècle. Une exposition de ce genre est à la fois très intéressante et très décevante pour l'observateur qui arrive en pensant qu'il va saisir les éléments de la transition. En réalité, il ne les saisit pas du tout parce qu'il lui apparaît simplement que, du Maniérisme au Baroque, s'exprime une sorte de foisonnement suivi d'une épuration des formes dont le sens échappe totalement. L'intérêt de la typologie réside dans le fait d'armer le spectateur comme l'historien d'un instrument qui lui permet d'avoir des préjugés féconds. Ce ne sont pas des préjugés qui conduisent toujours à la vérité, naturellement; ils conduisent soit à la vérité, soit à l'erreur. Et, dans le cas du passage du XVICau XVIICsiècle, il est clair que l'un des préjugés consiste à prendre en compte la notion de révolution culturelle baroque qui conduit, tant sur le plan de l'architecture que sur celui de la peinture, à une vision complètement nouvelle de l'œuvre d'art et de son rapport avec le public. Il est bien clair que, dans ce cas, le type historique manifeste puissamment la discontinuité dans l'Histoire. Il produit par son émergence, tout au moins c'est la thèse que je soutiens, un effet de rupture qui, aux yeux de l'historien, n'est pas du tout évident. Si vous écoutez Don Juan de Mozart, par exemple, vous avez l'impression d'être au paradis quasiment en permanence, alors qu'en réalité cette musique est d'une très grande intensité tragique qui exprime, par sa violence et son contenu lyrique quasiment romantique, tout un débat intellectuel concernant la personne, la liberté, le rapport entre cette personne, cette liberté et la société. Aujourd'hui, pour le spectateur de l'opéra, les éléments de ce débat sont gommés par la sérénité et l'harmonie que nous considérons à l'heure actuelle être les caractéristiques de la musique de Mozart. En réalité, nous ne saisissons plus les ruptures. On a par exemple du mal à comprendre que, pour un peintre comme Véronèse, c'était un drame de vouloir introduire l'idée d'un débat sur la véracité des écritures dans un tableau qui représentait la Cène. Cette véracité consistait en la représentation des détails les plus humbles et les plus pratiques de la vie quotidienne de Jésus et des apôtres. Aussi, quand on disait à Véronèse qu'il n'aurait pas dû représenter des chiens dans le tableau de la Cène, ce n'était pas une accusation portée à la légère, c'était une accusation très grave, parce qu'on lui reprochait de rechercher un type de vérité qui ne correspondait pas du tout à ce que l'on attendait de ce tableau. Il y avait donc un

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Le .type architectural: une question toujoursd~actua1ité

couteau psyc.bo-social du tableau qui nous paraît .aujourd'hui tout à fait dérisoire, alors qu'il OODstituait un enjeu symboliqoecrucial dans les rapportspolitiqoes de cette époque. Cela vous donne une idée de ce qui a pu se produire quand Palladio a répondu à la commande d'une catégorie de gens qui se sont orientés vers la vie à la campagne au lieu de s'orienter vers le grand commerce, qui s'orientent vers la mise en scène de la vie uroaine jusque dans des peuplements très reculés de la Vénétie, très loin de Venise. Quand ces gens-là s'organisent une vie retirée, Palladio leur conçoit une architecture qui va répondre à leurs besoins. Et c'est en répondant à leurs besoins que cette architecture exprime une rupture avec un certain type, un certain modèle de vie qui introduit cette discontinuité dont je parlais tout à l'heure. J'oserai donc proposer l'idée du type comme réponse à l'appel de quelqu'un qui veut interpréter certains détails architecturaux, picturaux ou autres. Le regard que je portais vers le bas des tableaux, sans idée précise au départ mais simplement à cause de la façon dont les toiles se présentaient à ma vue, attira mon attention sur un certain nombre de détails très intéressants, comme les costumes ou les animaux. Je finis par trouver que la présence ou l'absence de chiens était quelque chose d'assez pertinent par rapport au classement que je pouvais faire. Vous voyez que de ce petit détail peut naître une sorte d'intuition d'un problème et que c'est bien à travers ce genre de considération, évidemment un peu caricaturale dans ce cas, que naît cette idée de la rupture, de la discontinuité qui s'opère dans les types architecturaux. Je n'en dirai pas plus parce que je pense que J.-P. Frey, qui s'intéresse à des types que je qualifierai d'urbanistiques, est plus à même que moi de poser le problème de savoir si on peut étendre cette notion à des collections d'objets encore beaucoup plus globaux comme le quartier, encore que cette expression, d'emblée typologique, puisse nous conduire à considérer qu'un ensemble apparemment homogène
d'édifices puisse être un quartier, ce qui n'est absolument pas certain.

Enfin, ce que je pourrais appeler le troisième élément dont je pense qu'il pourrait servir en partie au débat, à savoir la typologie qui ne mange pas de pain. Les deux typologies dont je parlais auparavant sont des typologies qui mangent du pain parce qu'elles mangent de l'information pour la restituer sous une forme classée. La typologie qui ne mange pas de pain, c'est la typologie des architectes qui veulent -quelquefois à bon escient, quelquefois d'une manière qui tend à tirer la couverture à eux- donner à penser que leur projet résulte d'une réflexion sur les types. Par exemple, en Italie, il est très courant que les architectes passent du type architectural historique au type architectural qui serait l'expression d'une typologie préalable. Qu'entendent-ils par "concevoir une typologie"? Opérer un classement des appartements selon leurs nombres de pièces ou tout autre caractère de leur composition formelle. Il y a ainsi une manière de présenter la réflexion sur l'organisation de l'espace dans un projet qui utilise la notion de typologie à des fms purement classificatoires. Naturellement, je dirai que quelquefois, ce qui est en cause dans cet usage, c'est peut-être moins un rapport à la pratique qu'un rapport à des habitudes intellectueUes de présentation. L'INTERET ACTUEL DES RECHERCHES SUR LA TYPOLOGIE

Qu'est-ce qui fait pour nous en France l'actualité de la typologie architecturale? C'est que, par les mécanismes qui viennent de la mauvaise conscience de la technostructure et du fait qu'en France on a résolu le problème du

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Actualité de la typologie architecturale

logement pendant une trentaine d'années suivant certaines directions, se pose sans cesse à nous le problème de la rectification. Comment refaire à l'envers, corriger ce chemin qui, dans le mouvement moderne, annule la notion de type pour lui substituer une pure et simple prise en compte soit des fonctions, soit des besoins, soit éventuellement des besoins sensoriels, et qui essaie de reprendre à zéro le problème du logement? Naturellement, c'est un essai fictif car on ne va pas complètement défaire le type, mais on va tout de même lui infliger de très sévères distorsions. De cette architecture de masse sont nés l'idée de la correction et, en France, le besoin à la fois de retourner à la discussion sur les types (cf. les travaux de Devillers sur la question) et de reprendre le problème de savoir s'il est nécessaire de passer sous les fourches caudines du type culturel pour penser l'innovation architecturale. J'espère que vous comprendrez qu'il y a l'esquisse d'une nouvelle Académie. L'académisme serait représenté par ces gens, d'ailleurs dénués de pouvoir, qui, comme les sociologues, diraient: "Il y a un type culturel, et tout ce qui ne va pas dans le sens du type culturel, c'est mauvais." Le non-académisme, ce serait l'innovation, la pensée novatrice et féconde des gens qui disent: "Ah mais, tout de même! On a bien le droit de faire des expériences, on a bien le droit de passer par-dessus certaines caractéristiques." Ce qui fait à mon sens l'actualité de la typologie architecturale, c'est son intérêt à la fois historique et actuel extrêmement puissant. Suivant l'image que vous allez vous faire du type, de la continuité historique et de la relation entre la culture, le type culturel et le type architectural, vous allez avoir des positions sur le problème du projet qui vont être extrêmement différentes. Ce sont en tout cas les idées que je verrai au point de départ des recherches sur le type architectural. Reste que le problème du type ne peut être pris en compte qu'à travers des recherches sur des collections concrètes d'objets. On ne peut pas travailler sur les types simplement en pensant que l'Histoire nous a déjà fourni des indications, que l'Histoire est un matériau qu'il nous suffit d'arranger pour pouvoir ensuite simplement discuter sur les types. En définitive, il apparaît, quand on regarde quelques exemples comme l'immeuble haussmannien, la villa palladienne ou la ville baroque, que, pour dégager ces rapports entre des sociétés -et les ruptures qu'elles présentent les unes par rapport aux autres- et des types -et les ruptures qu'ils présentent les uns par rapport aux autres-, la manière dont on pose le problème exige toujours la solution de véritables énigmes. J'ai par exemple essayé de comprendre quelle avait pu être la place occupée par les villas paUadiennes, ou la position de Palladio lui-même, dans les conflits de la société vénitienne. J'ai essayé de comprendre, mais j'ai échoué faute d'avoir les instruments qu'il fallait ou de disposer des documents qui m'eussent informé sur cette question. Tafuri, lui, a eu la chance de tomber, dans les archives de Venise, sur les documents concernant le concours de l'arsenal. Le problème de fond que se posaient les vénitiens était celui de la construction navale. Tafuri essaie de montrer -ce n'est d'ailleurs pas très facile et je ne suis pas sûr qu'il ait réussi- que le projet de Palladio, c'est-à-dire en fait le choix de cet architecte, la conception du rapport entre l'arsenal et la ville qu'il proposait et le groupe de gens qui soutenaient cette proposition, représente un enjeu qui était la modernisation de Venise. Cette modernisation n'a finalement pas eu lieu. On ne sait pas très bien pourquoi, mais c'est sans doute parce que le groupe qui avait des idées en concordance avec celles de Palladio était trop peu puissant pour mener à bien cette modernisation. Nous saisissons bien là que c'est une véritable énigme qu'il s'agit de résoudre à l'aide de documents susceptibles de nous éclairer sur cet enjeu historique.

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Le type architectural: une question toujours d'actualité

Je me souviens d'avoir cherché désespérément des motifs de penser que la commande palladienne était de nature para-hérétique, je dirai para-préprotestante, dans sa façon d'aborder les problèmes. J'ai lu de nombreux ouvrages sur cette question, j'ai dépouillé des tas de documents d'archives, mais, à mon avis, j'ai échoué à montrer en quoi l'architecture palladienne, qui constitue pourtant un type bien repéré, a pu dépendre d'une causalité historique précise. Cet échec a au moins l'intérêt de montrer que le type constitue finalement une sorte d'armement intellectuel pour interpréter des faits qui n'a de force qu'à condition de s'appuyer sur des objets réels (comme dans le travail de J.-P. Frey sur Le Creusot) et de procéder à une regénéralisation de certains problèmes pour espérer accéder à la compréhension du rapport entre architecture et société. Pour ce qui concerne l'architecture moderne, je crois que nous sommes placés devant un problème de ce genre. Pour introduire l'idée d'une nouvelle rupture entre tradition et modernité, le débat sur le type porte sur le fait que, désormais, les modifications des modes de vie qui se sont produites sont si sensibles qu'elles exigeraient de manière impérieuse la pensée d'un nouveau type architectural du logement collectif, logement qui devrait être articulé sur ces nouveaux aspects du mode de vie. Il y a donc un enjeu considérable dans cette discussion, puisque c'est fmalement de ce rapport entre architecture du logement et transformation du mode de vie que vont dépendre, dans un avenir plus ou moins proche, des transformations réelles du projet architectural. Faut-il se situer du côté de la tradition ou de celui de la modernité? Je crois que, pour des savants qui ont tendance à se placer du point de vue de Sirius, le problème n'est pas là : il est simplement, et ce sera ma conclusion, de constater que la notion de type n'a rien perdu de son actualité et qu'elle nous sollicite sans cesse, parce que c'est en un sens de l'issue de ce débat que dépendent les projets architecturaux à venir.

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Actualité de la typologie architecturale

L'IMMEUBLE

DE RAPPORT BERLINOIS

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Johann-Friedrich GEIST Architecte. Professeur à la Hochschule der Künste. Berlin (Allemagne) ORIGINE DES FORMES DE L'IMMEUBLE URBAIN DE RAPPORT

Comme l'histoire de l'architecture s'est encore à peine détachée de l'emprise de l'histoire de l'art et de son système de valeurs bourgeois, une de ses tâches les plus difficiles consiste à dégager sous quelles formes, depuis quand et comment on habite en ville. Il s'agit en effet d'une normalité que l'on ignore le plus souvent, bien qu'elle constitue la moyenne courante. Cette histoire continue dans les villes où les schémas traditionnels de l'ordre construit et spatial sont systématiquement détruits, et c'est justement dans celles qui mènent une bataille implacable contre toute forme de construction sur cour, sans qu'aucune analyse des conditions soi-disant inhumaines ou misérables qui y régneraient ne vienne justifier l'élimination d'un milieu qui s'est cristallisé, que l'on observe une littérature de plus en plus intéressante. Cette littérature n'est pas l'œuvre de scientifiques, mais de personnes touchées par le phénomène et d'amateurs qui se sentent concernés. Autant dire qu'il n'existe à ce jour aucune littérature comparative sur les métropoles, et ce malgré de nombreuses tentatives de comparaison sur les formes d'habitat qui leur sont particulières. Dans les pays de langue allemande, cette littérature est presque exclusivement l'œuvre de personnes qui ont milité pour les maisons en bande, voire pour la maison unifamiliale isolée contre les "casernes à loyer" : Hegemann, dans Stadtebauen qui date de 1911 et dans Steinernes Berlin de 1930, Eberhardt dans ses études diverses, et Heiligenthal, qui en 1924, dans la revue Neubau, entreprend d'étudier systématiquement "l'évolution du petit logement". Il reprend ce travail en 1937 sous une forme complétée, mais aussi transformée, et l'intituleRasse und Wohnung in der grossen Agglomeration (Race et Habitat en grande agglomération). Dans cet écrit, il associe "germain" à maison unifamiliale et "romain" à immeuble de rapport populaire. Il fait appel aux théories raciales de Gobineau pour aboutir à une analyse encore absente du travail de 1924. Il essaie alors d'établir une typologie par comparaison systématique des immeubles bas de différents pays et de différentes villes, mais il échoue. Dans son travail de 1937, il concentre son attention sur les grandes villes, divise son étude suivant des périodes économiques et s'approche davantage d'une analyse systématique. La carte de l'Europe qui montre les données de l'habitat des grandes villes en 1925 constitue un point de départ intéressant pour des réflexions ultérieures. Cette mise en carte des données de l'habitat montre qu'il existe d'une ville à l'autre des disparités importantes entre les formes des immeubles, le nombre des logements qui y sont aménagés ou le nombre des personnes qui y résident. On note immédiatement une scission germano-romaine, qui se trouve contredite dès que l'on considère les détails que Heiligenthal décrit. Bien sûr, la maison en rangée habitée par 1 à 3 ménages représente la forme urbaine dominante de l'habitat dans la sphère anglaise, belge et rhénane, et, surtout, elle connaît une continuité historique. Mais cette analyse ne vaut pas pour Glasgow, qui est une des villes d'Europe où la construction est la plus dense et la population la plus forte.

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L'immeuble de rapport berlinois

Taille des villes et indices de peuplement (d'après Hei/igenthal, 1937; et Geist, 1984)

des immeubles en 1925

Il est également intéressant de noter que les "Tenement-Blocks" newyorkais représentent une évolution de la maison en bande qui, justement à Amsterdam, au xvne et XVIIIe siècles, se différencie en maison d'habitation, immeuble de bureaux et entrepôt. Utilisée à New Amsterdam, elle devient immeuble de rapport à quatre logements par étage: il manque donc un point noir sur la partie ouest de la carte. Si on complète la carte de Heiligenthal dans la partie sud en inscrivant aussi les villes italiennes à forte densité, le rapport entre les points noirs devient clair. Car, en Italie du Nord et du Centre, la tradition antique est reprise avec l'épanouissement économique des Villes-Etats comme Florence, et, avec elle, celle de la maison antique à atrium qui prévaut pour l'habitat privé et qui devient le point de départ d'un nouvel appareil de formes s'appuyant sur l'Antiquité romaine

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Actualité de la typologie architecturale

reconstruite, intégrant le cloître conventuel. On note cependant une différence: la maison-atrium, généralement à un étage, devient palais à plusieurs étages avec coursives intérieures autour d'une cour parfaitement adaptée au climat. Par l'intermédiaire des "Libri di architectura" et des architectes qui viennent offrir leurs services, ce modèle constructif et spatial se répand dans les villes princières des nouveaux Etats territoriaux féodaux comme l'Autriche et la France, où il est imité jusque dans les moindres détails, mais aussi transformé et adapté aux traditions locales. Car, à l'origine, on trouve des maisons étroites à pignon du type de la maison patricienne de commerce et d'artisanat aussi bien à Paris qu'à Berlin. Celles-ci sont remembrées et remplacées par de nouvelles formes féodales avec toit à gouttière qui se prêtent à la construction sur cour (ailes latérales ou constructions périphériques) et à l'hébergement de plusieurs ménages dans une seule maison. La carte devient lisible quand on la superpose à l'histoire des territoires politiques et de la forme dominante de la production. Au XVIIe et XVIIIe siècles, l'activité majeure de la construction se déplace vers les villes d'où s'organise l'exploitation des colonies, comme Amsterdam, vers les cités allemandes qui se développent grâce à l'activité des foires, comme Leipzig avec ses maisons traversantes, ainsi que vers celles qui sont érigées en sièges princiers ou en capitales. Dans ces villes, il faut des appartements pour les agents de la Cour, des chancelleries, des ministères, lesquels ont de nombreux serviteurs et entraînent dans leur sillage les activités artisanales et manufacturières correspondant à leurs besoins. La maison avec toit à gouttière, large de cinq à sept travées et de disposition féodocampagnarde, est mieux adaptée à l'habitat à étages et à plusieurs logements que l'étroite maison patricienne qui, dans le meilleur des cas, compte trois travées. On note également la construction de blocs d'habitation réguliers, comme à Friedrichstadt. Leurs parcelles sont plus larges, et ils comportent un espace de cour accessible par un passage, cour suffisamment grande pour permettre l'aménagement d'ailes latérales, de remises pour les voitures et qui se prête à une disposition de l'ensemble en cour fermée: tel est l'exemple type que l'on rencontre à Friedrichstadt vers le milieu du XIXe siècle. Le palais d'habitation devient l'exemple par excellence de la disposition générale, mais il est particularisé, divisé à l'intérieur en petits départements et équipé de cages d'escalier situées côté cour. A Berlin, la Wilhelmstrasse est l'unique rue qui comprenne des palais destinés à la haute noblesse, construits dans le style des châteaux transposés à la ville et resserrés à l'exemple de Paris. Dès avant l'industrialisation, Paris, Vienne et Berlin connaissent un processus de densification de l'habitat: le nombre d'étages et le nombre d'habitants par maison augmentent, le rapport entre maisons sur rue et constructions sur cour s'inverse au profit des superstructures arrière, les parcelles sont occupées sur toute la profondeur et le nombre d'habitants par parcelle augmente. Avec le développement des moyens de transport publics et celui de l'industrialisation, grâce auxquels la bourgeoisie s'inscrit aussi contre les structures féodales en milieu urbain, la ville s'impose comme centre du capital à l'extérieur et se transforme à l'intérieur. On construit. on aménage. on surélève bien moins. mais on démolit, on construit plus. On fait systématiquement du neuf: immeubles de rapport, maisons de commerce, cours artisanales, ainsi que fabriques et établissements de santé sont séparés. La division spatiale suit la division sociale, qui dans les villes devient division des classes. Vers la fin du XIXe siècle. on note l'éclatement systématique de la vie et du travail précédemment groupés autour des

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L'imnreuble de rapport berlinois

cours. Celles-ci dépérissent et se maintiennent uniquement sous la fonne de cours industrielles d'où la vie hors travail est bannie. A partir du milieu du XIxe siècle, les plans des maisons de rapport se ressemblent de plus en plus, inspirés des exemples types diffusés par les livres, les planches et les journaux. Les particularités locales résistent encore un moment, mais les surfaces non utilisables disparaissent, les liaisons horizontales sont remplacées par des liaisons verticales, la privatisation du logement est encouragée et les passages sont uniquement tolérés dans des lieux où ils sont combinables avec l'étalage de marchandises. On trouve des ailes latérales, des immeubles transversaux et des cours fennées aussi bien à Paris qu'à Vienne, à Budapest, à Lyon, etc. Mais, curieusement, les grands ensembles à petits logements sont encore longtemps distribués de façon très diverse. A Lyon et à Paris, on trouve souvent des cages d'escalier ouvertes qui font le tour des cours à tous les étages et dont certaines sont tellement larges qu'on y habite. Les différences climatiques ne constituent pas le seul facteur favorisant ces fonnes de distribution. Ainsi, dans le vieux Berlin, trouvait-on nombre de ces maisons à coursives arrière particulièrement bien adaptées à la distribution des petits logements. Elles ont été abandonnées au profit de cages d'escalier fennées antiincendie auxquelles on accède directement depuis les appartements. Aujourd'hui encore on les considère comme un signe de pauvreté. A Berlin, la fonne d'immeuble qui détennine les modes de construction et d'organisation spatiale du XIXe siècle disparaît avec la réglementation sur les constructions de 1925. A Vienne, par contre, l'immeuble organisé autour d'une cour devient le point de départ de l'habitat social, et, à Paris, cette fonne d'habitat urbain se maintient dans les immeubles de la Petite Ceinture, où des appartements de dimension réduite pour ouvriers et employés sont édifiés sur des terrains municipaux, gagnés sur le démantèlement de l'enceinte des fortifications.

NOTE
1- Texte traduit par Marianne BRAUSCH de Das Berliner Mietshaus, tome Il : 1862-1945, Editions Prestel, Munich, 1984, pp. 266-269.

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TYPOLOGIE FONDAMENTALE DES IMMEUBLES URBAINS DE

RAPPORT

12 travées

1:8

Le caporalisme

architectural

LE CAPORALISME ARCHITECTURAL OU LA TYPOLOGIE A LA MERCI DU SCIENTISME
Daniel LE COUEDIC MaÎtre de Conférences à l'Université de Bretagne Occidentale Nous voudrions. par quelques exemples, montrer que la typologie architecturale, cette taxinomie particulière. lorsqu'elle quitte l'heuristique pour se mêler de préconiser une action, de la soutenir ou de la sanctionner, se pare de l'aura de la science pour s'engager dans ce qui n'est que scientisme. Autrement dit, qu'argument au service d'une doctrine, elle prétend pourtant, trop souvent, conférer une neutralité objective à ses invocateurs. Il en est ainsi des typologies construites à l'issue d'un travail de recensement et de classement systématique de spécimens dont l'existence fut incontestable. Et il en va évidemment de même pour celles, plus insidieuses, qui sont tirées de l'impression, du souvenir ou de la nostalgie, installées dans un imaginaire d'autant plus trompeur qu'il recèle une part de vérité. Les unes et les autres ont constamment été les complices d'entreprises de légitimation. Nous suivrons leur cheminement dans les trois âges qu'elles ont, nous semble-t-il, déjà vécu et nous attarderons sur leur actualité, que nous illustrerons de l'exemple particulièrement éclairant de la maison néo-régionale, en Bretagne.
LE BEAU ABSOLU

La mode de l'histoire de la typologie, en France, naquit en 1671. Cette
année-là, le roi fonda l'Académie d'architecture. Dans sa leçon inaugurale, NicolasFrançois Blondel (1618-1686) expliqua les raisons d'une création contrariante pour l'ordre corporatiste. "Sa majesté, considérant que la seule vue des édifices ne donne que de faibles lumières si les beautés n'en sont expliquées, a voulu pourvoir plus directement à l'instruction des artistes", annonça-t-il, ajoutant: "Les membres de l'Académie doivent s'assembler, un jour de chaque semaine, pour conférer et se communiquer leurs connaissances. Ils doivent, d'autre part, enseigner publiquement les règles les plus justes et les plus correctes de l'architecture, afin qu'il s'y pût former un séminaire de jeunes artistes." (1) Il s'agissait, avant tout, de former une élite capable de concurrencer les architectes étrangers -italiens pour la plupart- qu'une Renaissance précoce avait installés, depuis des lustres, artistes libres et indépendants quand en France la très ancienne Corporation des maçons tailleurs de pierre, plâtriers et morteliers prônait encore l'initiation et l'apprentissage collégiaux, ne voyant dans la maîtrise d'œuvre qu'un stade ultime du métier promis aux mieux doués et aux plus persévérants. La volonté d'échapper à un semblable archaïsme avait conduit Mazarin à créer, dès 1648. l'Académie royale de peinture et de sculpture, pour tourner la pesante Corporation des painstres et tailleurs ymagiers : après quelques vicissitudes et d'ultimes tentatives de conciliation, en 1663, de "Nouveaux et derniers statuts et règlements de l'Académie" avaient consacré la séparation des arts plastiques et du métier, autorisant l'ouverture d'ateliers libres seulement soumis à agrément (2). L'affirmation de cette différence enfin reconnue se devait d'être inscrite sur les tables d'une loi qu'on aurait en commun: le 30 avril 1667, en présence de Colbert, le peintre Henri Testelin (1616-1695) décréta la nécessité de "règles

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Actualité de la typologie architecturale

assurées". Il Y eut donc des "tables des préceptes", puis une règle des trois unités du tableau. L'Académie d'architecture s'inspira largement de sa devancière. D'emblée, les académiciens nommés par le roi considérèrent que leur art était régi par des règles certaines, proclamant ainsi leur certitude qu'il existait un Beau absolu: un siècle durant, sa définition fut à l'ordre du jour de leurs réunions hebdomadaires. Comme leurs collègues peintres et sculpteurs, ils prônèrent l'imitation: "Ce que nous avons reçu des anciens est amplement suffisant. Le bon architecte ne va pas au-delà", affirmait d'Aviler. L'héritage qu'il convenait de recueillir et de faire fructifier était à Rome et, aussi, dans les dix livres du De architectura que son auteur présumé, Marcus Vitruvius Pollio, avait jadis dédié à l'empereur Auguste. L'enseignement académique en était tiré, et, afin qu'aucune querelle dans l'interprétation ne survînt, chaque académicien soumettait ses leçons à l'approbation préalable de la compagnie. Il y eut donc une théorie collégiale. Etablie sur les notions conjointes d'éternité et d'universalité, elle avait pour origine et pour aboutissement une typologie qu'il fallait révéler, célébrer et imposer. L'HYDRE TYPOLOGIQUE La suppression de l'ancienne Académie, le 8 août 1793, marqua le terme de cette façon unitaire et œcuménique d'envisager l'architecture, même si, ironie des mots, ce fut au moment où la théorie se dérobait qu'on imagina de lui consacrer une chaire: elle fut installée en 1819. Huit ans plus tard fut proclamée la mort du Beau absolu, au terme d'une longue agonie. A la typologie racée, unique et certaine, allait succéder l'hydre typologique qu'affectionna l'éclectisme. Que l'on fut archéologue, historien de l'architecture, féru de décoration et d'ornement ou seulement érudit, jamais tant on ne classa. D'innombrables répertoires furent établis dans la jubilation d'une infinie liberté d'exploration et bientôt d'utilisation. "Dans l'éclectisme, il n'y a pas de typologie possible. Toute classification n'est que provisoire, hypothétique, relative à un point de vue", affirme Jean-Pierre Epron parce que, dit-il, "en aucun cas elle ne donne aux éléments la valeur de «modèle»" (3). Sans doute vaudrait-il mieux dire qu'avec l'abandon de l'unicité, la pratique de la typologie avait fondamentalement changé, qu'elle n'était plus restriction, mais ouverture, puisqu'il convenait, désormais, de la mettre au service d'une combinatoire conceptuelle aux incommensurables ressources. Mais, surtout, le répertoire n'étant plus dogme, mais matière première de la conception, il ne s'en offrait que mieux et davantage aux architectes: ils firent d'une histoire maintenant sans limites chronologique, géographique ou ethnologique, leur domaine, s'y autorisant l'approximation et, même, l'invention. Le stupéfiant cortège des spécimens de l'habitation humaine que Charles Garnier proposa en 1889 en fut la meilleure démonstration. Nous rejoindrons, en revanche, J.-P. Epron dans l'analyse qu'il fait de ces deux premières périodes: l'une et l'autre, sous couvert d'un art à servir, avaient eu pour préoccupation essentielle l'invention d'une profession, puis sa structuration. Aux premiers temps de l'académisme, c'était l'existence même de l'architecte qu'il s'agissait d'établir. Le Beau absolu, son enracinement dans l'antiquité romaine, son installation dans une typologie avaient pour rôle essentiel de distinguer le porteur du code, membre de la nouvelle profession, de ses devanciers architectes-maîtres maçons et charpentiers ou architectes-avocats chargés de régler les différends survenus à l'occasion d'un chantier. Au XIxe siècle, c'est une profession concurrencée, malmenée, ayant abandonné sa langue initiatique -sa typologie

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Le caporalisme architectural

fondatrice, devenue peu convaincante et guère opérante- qui, pour se maintenir, dans une nouvelle tentative de régulation, avait décidé d'entendre tous les langages et même admis qu'on en forgeât de nouveaux à partir des grammaires et des
vocabulaires recensés.

REPERTOIRES,

ALBUMS ET REVUES

L'éclectisme, de l'antique se maintenant au pittoresque s'installant, avait imposé un commerce fructueux: celui de l'album in folio propagateur des diverses typologies. La Librairie centrale d'art et d'architecture -qui devint la maison d'édition Albert Morancé- y consacra la plus grande part de son catalogue. Charles Krafft, en 1812, avait donné une impulsion décisive au genre; pressentant l'avenir de la formule, César Daly (1811-1893), dans la seconde moitié du siècle, lança la Revue générale de l'architecture et des travaux publics. qui permit à l'abonné de recevoir des planches à insérer ou relier. Il donna, ensuite, la monumentale Série des études d'architecture contemporaine qui, par tome, fit l'Architecture privée au XIIe siècle. Le succès de ces publications encouragea les vocations: Bourgeois, Béranger se mirent sur les rangs, et Raguenet, prenant le relais, ouvrit sa collection de Monographies de bâtiments modernes. Toutefois, le plus prolifique fut certainement P. Planat, initiateur d'une immense compilation qui, en treize volumes, constitua l'Encyclopédie de l'architecture et de la construction, véritable répertoire de typologies. Concurremment, il fut le rénovateur de la formule, proposant, à partir de 1885, La Construction moderne. première revue d'architecture en feuilles légères et pliées. Quand vinrent les premières politiques permettant aux ouvriers et aux employés d'envisager l'accession à la propriété, des feuilles bon marché rejoignirent leurs prestigieuses devancières. Ulloi Siegfried avait engendré Le Petit Propriétaire et son album annuel de "soixante plans, façades et devis de pavillons de toutes sortes". La loi Strauss et, surtout, la loi Ribot avaient eu, à leur tour, un cortège de minces bulletins qui, tel Chalets et chaumières. proposaient des modèles "pouvant répondre à tous les besoins des ménages modestes". Plusieurs de ces périodiques, nés avec le siècle, eurent une durée de vie remarquable et un rôle primordial dans la diffusion de types dans les milieux professionnels et dans la fixation du goût chez le public. Vie à la campagne, créée en 1906 par la librairie Hachette, soucieuse de concurrencer Villas et maisons de campagne. que la maison Albin Michel venait de lancer, survécut à deux guerres. Dans cet amoncellement, il est rétrospectivement aisé de repérer l'album qui marqua le retour à la notion de typologie stricto sensu. Il fut publié en 1918, à l'initiative de Gaston Lefol, un habitué de la formule, responsable de la "bibliothèque documentaire de l'architecte" aux éditions Charles Massin (alias Henri de France). Intitulé Habitations rurales pour agriculteurs. ouvriers et commerçants, il portait, en sous-titre, "projets primés au concours du sous-secrétariat aux Beaux-Arts". LE DEVOIR L'histoire de cette consultation vaut d'être rappelée. Il s'était agi, afin de rasséréner les populations, de montrer l'importance que l'on accordait à la reconstruction des régions dêvastées. Et, comme il ne pouvait être question encore de programmes véritables ni de chantiers, c'était à l'esprit de ces reconstructions que l'on s'était consacré. Un premier degré, réduit à l'esquisse d'une auberge de village,

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avait permis de retenir 340 concurrents admis à se mesurer dans une seconde phase, en septembre 1917. Cette fois, 3 régions avaient été définies et 6 programmes proposés. Les projets lauréats, que l'on découvrit au Pavillon de Marsan du 10 au 30 janvier 1918, ressortissaient indéniablement à une même aspiration. Il est vrai que chaque compétiteur avait bénéficié de deux sources d'informations qui, par avance, indiquaient ce que seraient les préférences du jury. La première, faite des publications encouragées par le Service des améliorations agricoles du ministère de l'Agriculture, indiquait sous forme de modèles ce que devait être l'évolution fonctionnelle et hygiéniste des exploitations. La seconde, constituée des études et relevés d'architecture vernaculaire faits dans les communes d'ores et déjà libérées, avait donné la matière d'une grande exposition aux Galeries Goupil. L'initiative de cette collecte et de sa présentation revenait à la Société des architectes diplômés par le gouvernement, qui avait obtenu l'appui du soussecrétariat aux Beaux-arts (4). Paul Léon, alors chef du service d'architecture, tint à rappeler ce qui avait présidé à cette entreprise et le lien qui l'unissait aux concours qui lui firent suite: "Cette restauration de nos villages, il importe qu'elle soit une œuvre nationale, conduite avec la connaissance du passé, l'intelligence du milieu, le respect des traditions", livra-t-il en préambule, avant de préciser ce qui sous-tendait cette position: "Nous avons appris avant la guerre, nous apprendrons encore après, qu'il est bien des formes d'invasion et que souvent les plus insinuantes, les plus dissimulées, les plus lentes à s'infiltrer ne sont pas moins redoutables pour la vie d'une nation et pour l'avenir d'une race que la ruée brutale des bataillons en armes. Pour restaurer la France détruite, il faut se garder des intrusions du dehors. C'est une blessure qui ne peut être fermée que par des mains françaises, si l'on veut qu'elle disparaisse sans laisser de cicatrices." (5) La typologie, cette fois, était convoquée pour servir une résistance; elle devenait l'arme d'un service national. Déjà, elle était duale, composée d'un registre de référence légitime -le corpus des bâtisses populaires effectives- auquel était associée, l'évoquant mais nullement sa semblable, forgée dans l'imaginaire, la collection triée, jaugée et classée des projections d'un corps professionnel suggestionné. Et, déjà, l'administration avait veillé à la gestation. Le régionalisme architectural venait de naître, qui se réclamait d'une typologie issue d'un corpus sacralisé, quand son prédécesseur insoucieux, le pittoresque -succédané de l'éclectisme-, s'abreuvait aux sources les plus diverses. Il était la traduction architecturale d'une doctrine qui agitait la classe politique dès avant-guerre: le nationalisme. Le congrès de la Fédération régionaliste française, réuni à Reims en 1923, vibra aux exhortations d'un inspecteur général des Beauxarts, Chapoulier, s'écriant: "Il y a eu la Marne, il y a eu la victoire, il ne faut pas que nos enfants soient tombés seulement pour la justice!" Lui succédant à la tribune, l'architecte-académicien Louis-Marie Cordonnier (1859-1940) précisa ce qu'était le devoir: que "notre architecture (fût) régionale et (répondît) aux aspirations de notre race, à ses puissances intérieures" (6). Ce régionalisme de combat que préconisaient l'Académie d'art national - une émanation de l'Association des architectes anciens combattants- et, de sa chaire de l'Ecole polytechnique comme de son atelier de l'Ecole des Beaux-arts, le plus zélé de ses membres, Gustave Umbdenstock (18861940), trouva bientôt des relais plus paisibles. Léandre Vaillat (1876-1952), qui avait été le rapporteur général de l'Exposition de l'architecture régionale dans les provinces libérées, moins emporté que le croisé alsacien, désireux surtout de sauvegarder le "bouquet de France" qu'il aimait à chanter, fut le plus efficace prosélyte de la formule: il fut le maître d'œuvre et le préfacier de la compilation

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typologique en trois volumes, par programme et par région, que Charles Letrosne (1868-1939) produisit, de 1923 à 1926, sous un titre évocateur: Murs et toits pour les pays de chez nous. Sa diffusion fut considérable et son usage constant, dans l'Entre-deux-guerres, proportionnel à l'influence grandissante des protecteurs des sites maintenant organisés et tenants d'une architecture intangible. LA DEFENSE DE L'ARCHITECTURE BRETONNE

En Bretagne, régionalisme et. nationalisme recouvraient de tout autres acceptions que dans les couloirs ministériels, mais, à quelques notoires exceptions près (7), ici et là, leurs implications en matière d'architecture domestique furent très semblables. Pour le plus grand nombre de ceux qu'animait un sentiment breton, Bretagne rimait avec prudence et permanence: on le ressassait de commémorations en célébrations à l'Union régionaliste bretonne que présidait, depuis 1902, l'inamovible Régis de l'Estourbeillon de la Gamache (1850-1946). Surnommé le "Pétain breton", le marquis nourrissait, avec ses troupes noyées dans la douceur romantique des causes désespérées, le projet d'immobiliser le paysage pour immobiliser la société: à une histoire arrêtée devrait correspondre une rétrospective architecturale. On imagina d'abord d'emporter l'adhésion en prêchant par l'exemple: il fallut constater la vanité de l'entreprise et envisager d'autres méthodes. Quand le législateur, le 2 mai 1930, modifia, dans le sens d'une plus grande sévérité, la loi sur la protection des sites promulguée en 1908, l'idée naquit qu'à défaut de raison, il fallait parfois user de l'interdit. Quelques voix, déjà, s'étaient élevées en ce sens, mais sans succès. Magda Tarquis, l'omniprésente égérie du poète Saint-Pol-Roux, avait souhaité qu'on utilisât la procédure du plan d'urbanisme pour instaurer un contrôle architectural systématique, et avait interrogé: "Qui prendra en Bretagne l'initiative d'un semblable groupement?" (8) James Bouillé (1894-1945), l'architecte trégorrois, avait également souhaité qu'on régentât l'aspect des constructions et s'était plaint "qu'en attendant, faute d'application de règles pratiques exigeant, outre les prescriptions d'hygiène indispensables, un minimum d'esthétique architectonique cadrant avec le pays, n'importe qui [pût] construire n'importe où, n'importe quoi et enlaidir toujours un peu plus la Bretagne moderne" (9). De congrès en manifestes, le propos avait trouvé un écho toujours plus ample. En 1929, le sculpteur Armel Beaufils (1882-1952), à son tour, avait vitupéré "les panneaux réclames, les lotissements, les carrières et le ciment armé" qui envahissaient le littoral et exigé qu'on intervînt "vigoureusement"; sinon, disait-il, c'était vers l'uniformité que l'on allait "au point qu'un jour on ne (saurait) plus guère si on (était) encore en Bretagne ou à Issy-les-Moulineaux" (10). C'était, cette fois, le souci d'afficher une volonté de résister à l'étiolement des différences qui prévalait. Cette "intervention vigoureuse" que l'on souhaitait consistait à introduire la typologie dans le juridique. L'idée de règles à édicter, de contrôles à assurer gagnait, en effet, sans cesse du terrain. Elle eut son apogée et une nouvelle actualité aux premières années de la Seconde Guerre mondiale, notamment au sein du Framm keltiek Breiz, Institut celtique de Bretagne). Cet organisme avait été créé à l'initiative du romancier Jean Merrien (1905-1972), pour "rassembler et coordonner toutes les forces intellectuelles" nécessaires à la "résurrection de la province de Bretagne" (11). L'une des sept commissions que l'on y avait instituées, Arzou (arts), fut une tribune pour les partisans d'une architecture codifiée. Ils proposèrent, par la plume de Maurice MarchaI (1900-1963), la constitution d'une Commission de défense de l'architecture bretonne composée d"'architectes et d'urbanistes bretons ayant fait

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ÂClualitéde la typologie architectw:ale

œuvre bretonne", chargée de "memre tout en œuvre pour empêcher des constructeurs incompétents ou ignares de défigurer le pays par des bâtisses en absolue inhannonie avec lui" (12). L'IMAGINATION DEMENTE ET L'ABUS DE LmERTE

Cette proposition était le point d'orgue d'une campagne de lamentations contre l'éclectisme balnéaire - qui existait -et les prototypes modernistes.dont on parlait et que l'on craignait. Pierre Taleg avait ouvert le feu, en 1940, avec nombre d'arguments anciens mais, aussi, un nouveau: la xénophobie. Son.article, en effet, était intitulé "La côte bretonne est infestée d'étrangers". Ce détestàble exutoire fut d'actualité quatre années durant et fit le lit de la réglementation aœhitecturale. On s'en prit, indifféremment, à l'''imagination démente des plâtriers italiens" (13) ou à ceux qui, tel Pol Abraham (1891-1966), s'étaient essayés à cette architecture moderne qui avait "sévi en grande série dans la République des soviets" et avait été

"prônéepar la juiverie internationale"(14).

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Reprenant l'argumentaire de P. Taleg, dénonçant à son tour les "odieuses maisons à terrasses" et les "bicoques aux tons pâte de dentifrice", le peintre Jean Le Marchant de Trigon (1902-1968) avait d'abord accusé "l'abus de liberté qui engendre l'anarchie", puis en était venu, lui aussi, à vanter les mérites d'une réglementation (26). Le ton faisait songer à Jacques Baschet qui, le premier, en 1939, avait relié l'évolution de la forme architecturale, selon lui malheureuse, et l'abus généralisé des libertés: depuis la grande Révolution, "le peuple souverain n'(acceptait) plus une contrainte et nul n'(osait) la lui imposer", avait-il affirmé avant d'intelToger :"Quelle autorité (oserait) mettre de l'ordre dans cette anarchie, édicter des lois d'harmonie, réglementer le retour à la beauté française?" (15) Patriotisme français et nationalisme breton -ennemis ilTéductibles, pourtant- allaient toujours l'amble sur le telTain de l'architecture et, à défaut de ses préceptes, enviaient l'autorité de l'ancienne Académie. Jean Merrien, désireux de concrétiser cette aspiration à la mise sous tutelle de l'architecture, s'essaya à la rédaction d'un projet de loi. Il imagina un système de liberté surveillée proposant une alternative dont les termes cOlTespondaient au degIé d'initiative du pétitionnaire. "Sauf opposition concernant le terrain, tout logis d'habitation pOUlTaêtre construit sans aucune autorisation préalable, à condition de reproduire fidèlement l'un des modèles figurant dans l'album régional, établi et renouvelé périodiquement, sur concours entre architectes, par les Beaux-arts du département" : le maître d'ouvrage docile qui eût opté pour cette fonnule aurait évité toute tracasserie. En revanche, qu'il se fût aventuré à ne "pas choisir un de ces modèles" l'aurait conduit à "demander une autorisation particulière instruite avec multiples avis" (16). C'était là un appel explicite à l'usage rendu quasi obligatoire d'une typologie dont la constitution eût été confiée à une profession sous surveillance. On a vu que J. Merrien avait eu bien des devanciers dans la préconisation du catalogue, et on mesure combien, en voulant substituer aux innombrables initiatives privées un modèle administratif, il aurait heurté les habitudes et les intérêts. La proposition resta donc lettre morte, ce que J. Bouillé regrettait encore, en 1944, devant le Comité consultatif de Bretagne. A cette assemblée, dont il était membre, il tint à redire l'importance qu'aurait revêtue, selon lui, l'édition "d'un ouvrage sur les meilleures constructions bretonnes édifiées depuis une trentaine d'années qui eût fourni aux architectes une documentation complète dont ils (manquaient)" (17). Sans

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Le caporalisme architectural

doute eût-il aimé donner une suite à L'Habitation bretonne. le florilège qu'il avait constitué, en 1927, profitant d'une collection d'albums in folio consacrée aux régions de France (18). PAR ARRETE MOTIVE Le second terme de l'alternative proposée par l'écrivain était en revanche promis à un bel avenir. Les récriminations bretonnes, en effet, avaient eu leur pendant en bien d'autres régions. Et puisqu'il était malaisé, juridiquement, d'imposer une servitude esthétique en dehors du contrat privé, on légiféra, mettant à l'unisson l'ensemble de la France métropolitaine. Un permis de construire, examen unique exercé a priori et se substituant à toutes les autorisations antérieures, fut instauré. C'était la mise en place d'un contrôle esthétique systématique, hors de tout contexte ou voisinage particulier, fondé sur la très vague notion d'intérêt général. La loi du 15 juin 1943 -qui fut rapidement ratifiée à la Libération (ordonnance du 27 octobre 1945)-, dans son article 98, précisait que "le préfet (statuait) sur la demande par arrêté motivé". L'article 99 fournissait les termes de ladite motivation qui, aujourd'hui encore -mais, désormais, sous l'autorité du maire-, permet d'écarter un projet de façon discrétionnaire: le permis de construire "peut être refusé, ou n'être accordé que sous réserve de modification, dans les constructions ou les travaux projetés, si ces constructions ou travaux, par leur situation, leurs dimensions ou l'aspect extérieur des bâtiments à édifier ou à modifier, sont de nature à porter atteinte [...] au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, ou à la conservation des perspectives monumentales ou des sites" (19). Roger Saint-Alary, faisant l'exégèse de la formule, conclut: "Le permis de construire est devenu par excellence l'instrument d'une police administrative de la construction et de l'urbanisme." (20) L'architecture avait constitué un domaine parfait pour étendre au champ de l'esthétique ces "règles impersonnelles" qui, selon Michel Crozier, en "éliminant arbitrairement les difficultés [...] constituent autant de moyens d'éviter des adaptations et des changements qui, autrement, paraîtraient inévitables" (21). L'usage que l'on fit d'un permis de construire fondé, notamment, sur le choix de style et l'opportunité d'y recourir, assura constamment la promotion du régionalisme architectural. J. Merrien y vit un modèle d'équilibre entre pouvoir central et administration locale. Ses effets, néanmoins, lui parurent encore insuffisants: vingt-cinq ans plus tard, il bataillait toujours. "Les pouvoirs parisiens ayant daigné nous laisser sur ce point quelque autonomie, il a été possible d'interdire la tuile mécanique, les crépis abominables. Non pas encore, je crois, les volets sangde-bœuf, jaune vénéneux ou même mauves, véritables offenses à l'œil, alors que nos tons pastel ou nos couleurs bien franches s'harmonisent seuls avec le paysage [...] et avec la discrétion des gens bien élevés", constatait-il en 1967, avant, confiant, de prophétiser: "On y viendra, il est facile d'exiger la repeinte selon les normes du pays; pour les toits, ne serait-il pas possible d'en obliger la recouverture en ardoise?" (22) Et l'on y vint: non par évolution du système législatif, mais par intrusion de la
puissance publique dans !e domaine des pratiques contractuelles NEUF PRINCIPALES ERREURS entre particuliers.

La prudence du législateur, qui s'était contenté de notions générales, la réticence des tribunaux à trop intervenir dans le domaine de l'esthétique firent, en effet, rechercher d'autres voies que le permis de construire pour imposer la typologie

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Actualité de la typologie architecturale

que l'on désirait voir triompher. On se souvint alors des vertus de la loi sur les lotissements de 1919 qui, en instaurant la demande d'autorisation préalable, avait imposé qu'à l'instruction des dossiers on présentât un cahier des charges "stipulant les servitudes hygiéniques, archéologiques et esthétiques" que l'on souhaitait introduire. Emu de la confusion qui, insidieusement, s'était installée entre volonté du lotisseur et police administrative, le parlement avait, par la loi de 1958 et ses décrets d'application de 1959, tenté de mettre bon ordre. Il avait défini un règlement, garant de l'intérêt général, obligatoirement joint aux dossiers sollicitant une autorisation de lotir, et un cahier des charges facultatif et strictement consacré à ce qui relevait du contrat privé: les spécifications architecturales, au premier chef. L'administration, qui, depuis peu, nourrissait un dessein pour l'environnement, s'inquiéta de la mesure qui menaçait l'outil que d'autres, naguère, forgeaient pour elle. Elle s'employa donc à opérer un transfert de contenu du cahier des charges menacé au règlement triomphant. L'exemple du Finistère est à cet égard particulièrement éclairant. En 1960, la Direction départementale de l'équipement rédigea une première note de renseignements sur la présentation des projets de lotissement qu'elle adressa aux géomètres experts qui avaient la quasi-exclusivité de ce marché. Un "guide pour la rédaction du cahier des charges" y était annexé. En 1969, une nouvelle rédaction, intitulée cette fois Règlement type d'un lotissement en vue de la création d'habitations, encourageait explicitement à étoffer le règlement en y introduisant des articles qui, en bonne doctrine juridique, ressortissaient très évidemment au contrat privé. L'administration -reprenant en cela l'argumentaire des militants régionalistes de l'Entre-deux-guerres- a toujours affirmé que le triple souci qui présidait au contrôle architectural était d'obtenir une harmonie urbaine, d'offrir un visage avenant aux espaces péri-urbains et, bien sûr, de préserver l'identité du domaine rural, refuge présumé de l'âme des anciennes provinces. Mais un doute demeure: la générosité, en l'occurrence, ne masquerait-elle pas une autre volonté ou -à tout le moins- un effet pervers? Définissant un ordre, assurant la coercition nécessaire à son avènement, oblitérant les manifestations d'une différence, le dirigisme esthétique fondé sur une typologie explicite ou présupposée n'aurait-il pas, aussi, pour but de détourner du spectacle d'une hétérogénéité assimilée à un désordre? Ou encore, n'entendrait-il pas, dans une improbable gageure, cimenter l'unité d'une communauté en installant l'uniformité dans le décor où elle évolue? Une telle stratégie, pour être appliquée, doit être justifiée. Pour cela, il faut d'abord démontrer que l'image préconisée est la seule légitime et, encore, convaincre qu'y souscrire est bénéfique. Le scientisme, sous couvert de l'Histoire ou de l'ethnographie, est alors fréquemment de la partie. Ce fut ainsi que se tint, à Quimper, le 27 juin 1972, convoquée par le préfet du
Finistère, une réunion destinée à faire connaître "les critères que doivent respecter les

projets de construction à caractère traditionnel". Le secrétaire général de la préfecture, dégageant prudemment l'administration de ce qui pouvait paraître trop arbitraire, donna la parole à l'architecte-conseil du département afin qu'il définît "ce qu'était LA maison traditionnelle bretonne" et indiquât "les critères que [devait] respecter la maison individuelle s'inspirant de la maison traditionnelle". D'emblée, sur le ton de l'évidence, il fut question d'une maison bretonne, unique et permanente, pure illusion qui, par la qualité de l'intervenant, accédait au statut de spécimen scientifiquement déterminé. En conclusion de l'exposé, la norme à venir fut introduite sous l'angle du sentiment: "Logiquement, on devrait abandonner ce type de construction", admit le conférencier pour, aussitôt, rassurer; il n'en serait rien, car "les constructions traditionnelles (étaient) très chères aux Bretons" (23). Une liste

26
Le' caporalisme architectural

énumérant "neuf princip~ errems. à' éviter dims la réalisation: d!lln~ e.cmstructiOni s~inspi'rant de. la maisom traditionnelte: bretonne" fut ensuite: d;istâbuée : sans fondement ~orique ou scientifique, sans; fondementilégal non' pfu&,., devint la elle règlequ!ili falfut appliquett;. sorte de typologie en creu* défmie paIrson:;contraire que
rOD pl!Oh.ibair.

VARCHI1"IiETE,

LE PREFET EY'LE MARCHAND

C'est, pour reprendre: une formulatfum d~;Françoise Choay, "empêtrée dans le scientisme,. aux prises avec les difficultés d'un savoir non constitué~ mais, aussi abusée:parle:mimge de pouvoirs symboliques" que l'administration; awfàîte de son ambition, normalisatrice, décréta la. typologie néo-bretonne. Elle fut, en: cela, secendée par le verbe et le sav,Oir présumé d'un arcfiitecte venu cautionner la. démarche. Le créateur c0nstituédans le <œsird'imposeI7ses vueg, même sceptique, ne peut renoncer à ces collusions qui lui donnent fugacement l'impression de régir, du moment q1.l'ilsert C'est que la forme, quand elle embrasse l'ensemble d'un champ de production et ne se cantonne plus au débat théorique ou à la production de prototypes, nourrit réconomie politique. Fantasmes administratifs et intérêts privés convoquent l'architecte pour qu'il produise un langage: celui de la rationalité présumée.. On ne peut; certes, affirmerqu"il y alà une. stratégie consciemment mise en œuvre; il'esttoutefois indéniable que le lien qui unit la typologie réglementaire et le marché est clairement perçu par le secteur de la promotion. En 1983, le représentant, à Brest, de la société "Maisons de l'avenir" déclarait : "Ce dirigisme de la n.D.E. a été excessivement bien assimilé; intégré par la population. En matière de construction, ce dirigisme esthétique est une absolue réussite [...1 sur laquelle on a caléJes modèles actuels." "En somme, ajoutait-il, la population est conditionnée par ce qu'elle voit, et ce qu'elle voit: est le résultat des obligations imposées par la D.D.E." (24) La loi sur l'architecturt '04.01.1977) a fait évoluer le langage et le cérémonial; estompant l'obligation, elle a célébré le conseil et l'éducation. Elle a permis, aussi, via les C.A.U.E. qu'elle instaurait, de réactualiser et de sophistiquer la typologie. Destinée à calmer l'angoisse d'une profession en crise, elle a voulu convaincre les architectes que leurs prêches, désormais, seraient entendus. Comment y croire: la place qui leur fut dévolue dans les processus qui, sur un siècle, ont engendré en Bretagne les diverses stratégies du néo-régionalisme architectural, met cruellement en. évidence la vanité des menées professionnelles, de la création du prototype à l'écriture d'une typologie qui en découle. Oublieux ou ignorants des mécanismes de socialisation et de normalisation que leurs pratiques impliquent, les architectes revendiquent la bannière de la création et refusent l'inéluctable: la dégradation qui s'opèrelorsdl1 passage du modèle à la série. Mais existe-t-il une autre voie ouverte au maître d'œuvre qui ne persévère que dans l'espoir que ses intérêts coïncideront avec des attitudes et une production reconnues et appréciées, r.eposant donc, selon lui, sur des principes évidents et sûrs?' Peut-il renoncer aux allianc.es douteuses et aux références puisées dans un imaginaire de circonstance? Et puis, surtout, l'architecture s'en trouverait-ellemieux servie?

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Actualité de la typologie architecturale

NOTES
1- Cité par LEON Paul, Arts et artistes d'aujourd'hui, Paris, Charpentier, 1925, pAl 2- LANDOWSKI Paul, Peut-on enseigner les Beaux-arts?, Paris, Baudinière, s.d. (vers 1943), p.20 3- EPRON Jean-Pierre, Eclectisme et profession, Nancy, Ecole d'Architecture, 1987, p. 388. 4- VIGATO Jean-Claude, L'Architecture du régionalisme - les origines du débat (1900-1950),

Nancy,Ecole d'Architecture,inédit,s.d., p. 53

.

5- LEON Paul, La Re114issancedes ruines,Paris, H. Laurens, 1918, p. Il. 6- Cités par TARQUIS Magda, "Du style régional en architecture", in : Bretagne touristique, n° 21, décembre 1923, p. 289. 7- LE COUEDIC Daniel, "Nationalisme et régionalisme: deux visions du monde et de l'architecture", in: 1918-1945, Bretagne: régionalisme et modernité, Liège, Mardaga, 1986, pp. 30-43 8- TARQUIS Magda, op. cit. 9- BOUILLE James, "L'art en Bretagne", in : Buhez Breiz, n° 48, décembre 1924, pp. 11411152
10- BEAUFILS Armel, "Congrès de 1929

nouvelle, n° 1, janvier-février 1930, p. 1 11- HEMON Roparz, "Le but de l'Institut celtique de Bretagne (pal ar framm keltiek)", in : Archives de l'Institut celtique de Bretagne, Cahier n° 1, mai 1942, p. 3 12- MARCHAL Morvan, "Pour une architecture bretonne", in :Archives de l'Institut celtique de Bretagne, Cahier n° 1, mai 1942, p. 19 13- MERRIEN Jean, "Pour le visage de la Bretagne, un projet de loi", in : La Bretagne, 11 juillet 1941, p. 6. 14- TALEG P., "La côte bretonne est infestée d'étrangers", in: L'Heure bretonne, n° 25, 28 décembre 1940, p. 1 15- BASCHET Jacques, "A la recherche d'une discipline", in : "L'habitation", numéro spécial de L'Illustration, 20 mai 1939, n.p. 16- MERRIEN Jean, op. cit. 17-BOUILLE James, "L'urbanisme et l'architecture en Bretagne", rapport lu devant le Comité consultatif de Bretagne réuni à Rennes le 27 janvier 1944. 18- BOUILLE James, L'Habitation bretonne, Paris, Ch. Massin et Cie, 1927 19- Loi d'urbanisme n° 324 du 15 juin 1943, in : Journal officiel de l'Etat français, 24 juin 1943,pp.1715-1724 20- SAINT-ALARY Robert, Droit de la construction, Paris, Presses Universitaires de France, 1977,p.24 21- CROZIER Michel, Le Phénomène bureaucratique, Paris, Seuil, 1983 22- MERRIEN Jean, "Le tourisme breton", inAr vro,no 44, 1ermars 1967, p. 33 23- MOIGNET Yves, Premier grand prix de Rome, architecte-conseil du département du Finistère, Quimper, Chambre de commerce, 27 juin 1972. Transcription de la conférence par les services préfectoraux, note interne. 24- BODIN F., QUENEA J.-P., La Maison bretonne : vers un consensus?, Brest, A.E.S., Université de Bretagne Occidentale, inédit, 1983

- Rapport

sur le régionalisme",

in : La Bretagne

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Règles et constructions d'une typologie de la demeure urbaine

REGLES ET CONSTRUCTIONS D'UNE TYPOLOGIE DE LA DEMEURE URBAINE Bilan des travaux menés par le service de l'Inventaire*
Bernard TOULlER Chercheur à l'Inventaire général de la Direction du Patrimoine Ministère de la Culture Le ministère de la Culture a lancé en 1977 une opération pilote d'inventaire fondamental de l'ensemble du patrimoine de la ville de Montpellier. D'autres expérimentations sont actuellement en cours et donnent une place importante à l'étude de la demeure urbaine. Les aires d'études choisies offrent un large éventail historique et une grande diversité d'échelles urbaines. On citera pour mémoire de grandes villes comme Angers, Tours, Blois, La Rochelle, Caen, Mulhouse ou Tourcoing, des cités au passé prestigieux comme Richelieu, Riom, Viviers, Noyon ou des villes plus modestes comme Etampes, Briançon, Saint-Amand-Montrond, Saint-Léonard-de-Noblat, Saint-Antonin-Nobleval ou Chateldon. Ces recherches sont menées dans le cadre d'un simple repérage de préinventaire ou d'une étude plus approfondie d'inventaire fondamental (I). Dix ans après le démarrage de cette opération pilote de Montpellier, ce colloque sur le patrimoine urbain est l'occasion de dresser un état de ces recherches. Lors de la journée d'étude préparatoire à ce colloque, nous avons déjà exposé certains préalables touchant aux moyens d'approche et à la définition de l'objet étudié. Nous considérerons donc pour acquis la définition des aires géographiques et des unités d'études, les principes du repérage et les moyens de traitement et d'interprétation que vous trouverez dans la publication du document préparatoire à ce colloque (2).

Les typologies des demeures urbaines sont mises au point par les
chercheurs de l'Inventaire sur chacune des villes. Elles sont présentées dans le cadre des dossiers collectifs qui renvoient à des dossiers individuels sur quelques œuvres sélectionnés, avec description et étude plus approfondies. Ces typologies sont directement issues de l'enregistrement des formes architecturales et urbaines, des manières de construire et d'habiter en ville: "[...] la forme, bien analysée, est un extraordinaire révélateur des idéologies sous-jacentes. Dans un système formel aussi codifié que celui de l'architecture, il n'est pas difficile en effet de distinguer des familles d'édifices, de les situer géographiquement et historiquement puis d'en déduire une hypothèse d'ordre économique ou social -que l'analyse des sources se chargera de confirmer ou d'infirmer. "(3) ESSAI DE DEFINITION (4)

Si l'on regarde l'ensemble des demeures construites dans une ville, on y distingue quelques "espèces" différentes reproduites en grand nombre avec des variantes individuelles que l'on peut considérer dans un premier temps comme secondaires. La construction d'une typologie n'est pas le résultat d'une analyse abstraite structurée a posteriori par l'historien; c'est l'aboutissement d'une démarche qui commence dès les prémisses de l'étude (5). La typologie détermine l'existence de classes d'unités bâties dans une perspective historique. Ce bâti est lui-même un produit résultant de systèmes

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Actualité de la typologie architecturale

économiques et culturels issus de savoirs de pratiques et d'usages. Ce que nous appelons type est donc déjà le résultat d'une "synthèse a priori" (6). Deux postulats -qui seront peut-être remis en cause au cours de ces journées- conduisent jusqu'à présent nos recherches: 1- L'installation de grandes césures chronologiques qui ont marqué l'histoire de la ville étudiée (incendie, renouveau démographique, etc.), ayant ou non un rapport direct avec l'architecture: la fonne urbaine est un objet archéologique fonné de strates successives. 2- La lecture fonctionnelle des unités d'habitation portant principalement sur l'enveloppe architecturale et le réseau distributif. Ces classifications ne sont pas issues d'une somme d'observations descriptives accumulées et redistribuées de façon mécanique. L'élaboration d'une typologie -objet abstrait et réducteur- est le résultat d'une analyse de données qualitatives et quantitatives. Elle apporte une aide à la compréhension de l'étude du "grand nombre" et répond par là même à la mission de l'Inventaire, qui est "général". Cependant, la typologie n'offre pas pour autant une explication raisonnée pour chacun des éléments repérés ou étudiés. Ces éléments sont en effet élaborés par l'usage et ont recours aux modes et modèles de construction. Ils sont affectés d'une valeur sociale qui en définit l'ordre et la nature, en relation avec les autres constructions et en rapport avec l'espace urbain. L'analyse de la demeure urbaine repose donc plus directement sur l'examen des caractères récurrents des structures externes et internes de la demeure (la typomorphologie), sa position dans le milieu urbain (la topologie) et sa capacité de défonnation par rapport aux législations et modèles théoriques ou en usage (le modèle). TYPOLOGIE ET MORPHOLOGIE

La morphologie d'origine constitue la base de la classification. Les transformations successives des unités d'habitation sont considérées comme des déformations qui s'inscrivent dans la perspective historique par la disparition, l'altération, la transfonnation ou l'évolution du parti original. L'observation sur le terrain consiste, sur un fonds homogène ou hétérogène, à mesurer la nature de ces transfonnations. Les principales étapes de cette "dynamique" de la transfonnation d'un type originel sont: - la reconstruction quand le parti architectural a été lui-même reconçu. Mais des éléments du fonds, découverts par l'observation visuelle ou à l'aide de sources documentaires, peuvent nous permettre de restituer le parti d'origine; verticales dues à la multipropriété ou aux possibilités locatives); - la surélévation allant du simple aménagement d'un grenier en étage de comble jusqu'aux tentatives plus systématiques d"'unifonnisation" par le haut; entraîner une modification d'une partie du système distributit). Les structures externes qui peuvent être analysées sont les caractéristiques du fonds (comprenant les différents éléments distinctifs du bâti et du non-bâti), ses dimensions: largeur sur rue, longueur, hauteur, proportions, etc. Sans pour autant pénétrer dans les espaces intérieurs de l'îlot ou de la demeure, un simple examen des élévations sur rue permet de définir la nature des matériaux et leur mise en œuvre, la

- la

reprise ou reconstruction

partielle (ex. : escalier ou redivisions

horizontales

et

- l'extension (ex. : l'adjonction d'un autre corps de bâtiment, qui peut parfois

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Règles et constructions d'une typologie de la demeure urbaine

définition des niveaux, le rythme des travées et la disposition des croisées et des demi-croisées, le décor des baies, bandeaux et corniches, etc. L'accès à l'intérieur des unités d'habitation est essentiel pour examiner en détaille système distributif et déterminer les cheminements -pour les hommes et les animaux, les matériaux, les denrées ou la lumière- entre l'espace public (la rue, la place) et les espaces privés (jusqu'à l'alcôve), en passant par les espaces libres ou communs. On observera plus particulièrement les accès et les espaces de circulation, la position et le type de l'escalier, la différenciation et la succession des espaces d'habitation ou destinés à d'autres fonctions, l'usage privatif ou locatif, les systèmes d'éclairage et de chauffage, etc. Au-delà de l'étude des formes et des manières de bâtir, la recherche historique des usages et de leurs transformations -trop souvent écartée faute de moyens- permettrait également de mieux comprendre les manières d'habiter et de renouveler ainsi une partie de l'histoire urbaine. Il est pourtant difficile, sans faire appel à d'autres disciplines historiques et en se basant, le plus souvent à l'aide de raisonnements hypothético-déductifs, sur l'évolution des formes et des manières de bâtir, de retracer l'histoire de l'habitation et des manières d'habiter. L'exemple des "maisons en forme d'hôtel" et des "hôtels en forme de maison" au XVIe siècle à Tours montre qu'il faut se défier d'une typologie basée essentiellement sur des critères morphologiques (7). Il en va de même de certains "hôtels" cachant derrière une façade unificatrice plusieurs fonds hérités souvent d'un découpage médiéval en parcelles laniérées. Ainsi l'examen des plus grandes demeures relève-t-il bien souvent, à l'échelle d'une ville, d'une anthologie de cas particuliers plutôt que d'une typologie. Mais l'objet urbain s'inscrit aussi au milieu d'une cité: une dialectique s'instaure entre bâti et forme urbaine. TYPOLOGIE ET TOPOLOGIE Il n'y a pas de scission ni d'antinomie entre la typologie de la demeure et celle de la forme urbaine. La demeure est un élément du tissu urbain et s'inscrit dans un espace de relations avec les autres éléments et systèmes qui le composent. L'étude de l'ensemble de la ville avec les étapes de son développement, celui des ensembles concertés ou spontanés, est indispensable pour comprendre les mouvements du parcellaire et du bâti (fonds). Les contraintes économiques et foncières, importantes dans la ville, jouent sur le système des espaces libres et le mécanisme des lotissements et des remembrements. L'étude du mouvement du foncier et des phases de l'urbanisation est une étape préalable indispensable à toute compréhension du bâti: le parcellaire ne détermine pas toujours le bâti, mais il le conditionne fortement (8). Pour ces hôtels urbains du XVIIIesiècle de Nantes ou de Tours, un type de parcellaire ne correspond pas toujours à un type de plan, et vice et versa. On essaie de s'affranchir des contraintes de l'espace public et de recréer tous les caractères de la monumentalité de la demeure aristocratique dans un espace restreint. Ces contraintes sont d'ailleurs inversement proportionnelles à la grandeur de la parcelle et aux accidents topographiques. L'analyse archéologique des stratifications parcellaires par rapport aux "fossiles directeurs" de la voirie est un préalable à l'étude de la demeure urbaine ou suburbaine (9). Le type de plan et l'élévation d'une demeure entretiennent aussi d'étroites relations, non seulement avec les différents quartiers de la ville (aux fonctions diverses), les espaces publics (rues, places, etc.), les espaces de défense (zones non-

31
Actuolité de la tyfM110gle arcmtect/117flfe

redificandi du chemin de ronde ou des fossés) d.les: ~~

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enclos des ordres mendianfs;. maisoos; ~ autmwd'e,~.~~ etc.J',I1ImiS; aussi avec les atlUes édifiœs; ou babitalimts: qui la bxm~ sur FatJIW:. J'~t~Rt QU;
dans les cœurs d'îlots. Enfin" les éléments du relief joomt eux;aussi" profs" mmle; ~dêtant. Suivant les: ép.oques et les ~oos écmmmiques. la cCJn~11ii0n' se pHe' atm. accidents du temW1, les: explooe 00" MECOI11l'aiœ" ie;d~I:iWJ;tnmtt la, comaime m topographique ell recréant UB es:paœ lIDOI'répC>nd'reà!.um p.<m1lL a£chiteetUmW déterminé. La topowapbie est doo£ un fa€teur fmportan't de traRisfWessions.,OUj d'aoomalfes de la typo-~e (ex. : pC1siooB Iœw~<fangle'd:ms de l"îlbt)l L'étude des: re1atiom: entre différemes ~s m:bames. voire d'es;réseauoodans. œ cas: d'ensembles concertés (ex. : la maison oovrière" l'usine et' l'écale)! pennet d~ repj~:eIt la demeure dans un tissu de relations externes;" de mieux; CliJmp1!en_' certains systèmes de distribution mtmeure et de dégager des t}I{iJ.eS {foJ1ganisationurbaine voulue ou spontanée. TYPOLOGIE ET MODELE.

La demeure -prodntt issu d'un ensemôle de I)JI!atiques: {fusages. participe et non seulement des théories et des manières dlhabiter ou de bâtif, maiS.aussi des règlements et modèles d'urbanisme. Les modèles réglemen:tatnes et techniques s'attachent davantage à J'enveloppe dn bâti.. Les édits et règlements de voirie (matériaux et mise en œuvre, aligneme.n:ts: et prospects,. etc.), res C.0ntrats dIe' lotissement nous conduisent peu à peu au peTmis de const:ruire actuel. Cette législation contient elle-même des modèles induits SUI' les. '''qualités. et les commodités" de la ville fdéale, ses règles: de confort. et d'nygiène. Les, sources manuscrites {autorisations, procès}, accompagnées parfois de quelques éléments iconographiques de référence, s'Ontassez. nombreuses à pa1!tnrdll: V]])I/'. X siècle {HJ}. Les autQrités publiques s~attachent davanta&~ aux; élevations (ex. :.vifles nouvelles; percées royales) et à la police des constructions qu'aux: l'tans: types (I I). A certaines périodes privilégiées dans l'bistome de la. constructi0u', la! puissance publique met en place une politique d"urbanisme ou de cQnstructioŒ accompagnée d'incitations ftnancières ou d~avantages SQCiauDf.. peut al!Qrs Ble prendre tout ou partie de la construction privée à sa cha£ge (ex. : la reconstruction d'après-guerre, avec standardisation et modèles préfabriqués). Outre l'intervention puôlique qui produit modèles et r~Iements, if faut aussi examiner le rôle des intervenants pfivés : commanditaire, baiHeul1,mwtre d'œuvre, maître d'ouvrage. Chacun d'eux possède, par soo savaii ou S€Jn savoircfaire, des programmes/modèles explicites ou implicites qui se traduisent -souvent avec des décalages par rapport aux modèles savants- par différentes formes g,rapbiques: QU manuscrites, depuis le projet (avec ses variantes) jusqu'à l'exécutioo. Les modèles implicites des hôtels suivent, dans le cadre des contraintes urbaines, les signes de la "distinction" selon les règles de la hiérarchie sociale du goût et de la mode, du temps et du lieu, comme pour les autres habitations aristocratiques (châteaux) ou religieuses (évêchés) (12). Les manuels ou recueils de modèles de référence, encore trop peu CORnus en France, manquent d'éditions critiques et foot cruellement défaut dans nos services régionaux poor les périodes récentes (1840-1940), pour l'architecture tant privée que publique (13). On peut néanmoins distinguer deux sortes de recueils à l'usage du

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Règles et constructions d'une typologie de la demeure urbaine

maître d'œuvre, du maître d'ouvrage ou du commanditaire. Les premiers, très nombreux au XIXe siècle, sont de simples recueils d'édifices exécutés ou en cours de construction. Il s'agit alors pour nous de les localiser et de mesurer les écarts entre l'œuvre publiée et sa réalisation. Les seconds reprennent aussi des exemples connus ou basés sur des usages locaux, mais ils les théorisent suivant des principes établis sur l'implantation de la demeure, les procédés, le coût de la construction, et son usage social. De pareilles théories engendrent des modèles qui n'ont plus qu'un lointain rapport avec les "exemples types" et les demeures que nous étudions... si ce n'est par l'adoption partielle d'un parti distributif ou d'élévation ou encore de quelques détails constructifs ou stylistiques. Ces recueils théoriques s'apparentent alors à des cours de construction ou aux "manières de bien bâtir". Dans une aire d'étude déterminée, une confrontation systématique avec l'examen archéologique des œuvres réalisées permettrait de savoir si ces modèles agissent comme des produits ou des facteurs de l'innovation architecturale. Il n'y a pas de déterminisme typologique et synchronique dans l'étude de la demeure urbaine, mais une série dynamique de relations à établir pour mesurer la permanence ou la modernité de certains types morphologiques nationaux ou locaux, leur adaptation au milieu topographique et aux tissus urbains et la mesure des écarts par rapport aux projets et aux modèles.

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Actualité de la typologie architecturale

NOTES
...Extrait des Actes du colloque européen sur le patrimoine urbain. Paris-La Villette, mai 1987 1- SOURNIA (B.) Montpellier, ville et morphologie de la demeure urbaine, Une méthode d'analyse assistée par ordinateur; CaSTE (G.),TOULlER (B.), "La demeure urbaine, expérimentation et méthode, l'exemple de Tours", in : revue Art, 1984, n065, pp. 81-97. Pour la présentation de la documentation rassemblée, cf. TaULIER (B.), "Le cadastre de l'architecture", in : L'Architecture en représentation, 1985, pp. 279-284 2- "Pour un inventaire de la demeure urbaine", in : Paris, Ecole d'Architecture Paris-La Villette, 1987, pp. 9-14 3- LOYER (p.), Paris xnr.esiècle l'immeuble et la rue, Paris, Hazan, 1987, p. 13 4- TaULIER (B.), "La demeure urbaine...", in : revue de l'Institut d'Etudes juridiques Urbanisme, Construction, 1985, n019, pp. 93-99 5- DEVILLERS (C.) "Typologie de l'habitat et morphologie urbaine" in : Architecture d'aujourd'hui, n0174, 1974; PANERAI (ph.), CASTEX (J.) et DEPAULE (J.-C.), Formes urbaines: de l'îlot à la barre, Paris, Dunod, 1977; PANERAI (Ph.), "Typologies", in: Les Cahiers de la recherche architecturale, n05, 1979; CASTEX (J.), CELESTE (P), PANERAI (ph.), Lecture d'une ville: Versailles, Paris, Moniteur, 1979 6- MARETTa (p.), La Casa veneziana nella storia della città dalle origini ail' ottocento, Venise, Marsilio, 1986, p. 541. Voir notamment l'appendice méthodologique sur la typologie. 7- GUILLAUME (J.) et TaULIER (B.), "Tissu urbain et types de demeures: le cas de Tours", in : La Maison de ville à la Renaissance, Paris, Picard, 1983, p. 17 8- BOUDON (Fr.), "Tissu urbain et architecture: l'analyse parcellaire comme base de l'histoire architecturale", in : Annales, 1975, pp. 773-818 9- ROULEAU (B.), Villages et faubourgs de l'ancien Paris, histoire d'un espace urbain, Paris, Seuil, 1985 10- ANGHINOFFI (P.), BONHOMME (B.), Recherche sur les méthodes d'analyses de l'habitat ancien dans la perspective de sa réhabilitation, Grenoble, M.U.L.T.- S.R.A., 1983, (Etude du quartier Saint-Laurent de Grenoble) 11- DA VENNE (H.I.B.), Législation et principes de la voirie urbaine ou théorie pratique à l'usage des fonctionnaires chargés d'assurer l'exécution des lois et réglementats de cette matière, Paris, P. Dupont, 1849 12- JOUY (R.), "Demeure et/ou habitat", in : Corps écrit, 1984, n° 9, pp. 15-23 13- TaULIER (B.), "De l'usage des modèles pour l'édification des écoles primaires... au XIXe siècle", in: Histoire de l'éducation, déco 1982, nOl?, pp. 1-29

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Le type architectural: social ou poiétique ?

LE TYPE ARCHITECTURAL:

SOCIAL OU POIETIQUE?

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Philippe BOUDON Ecole d'Architecture de Paris-La Villette UN TYPE VAGUE Une chose, une seule peut-être, est certaine s'agissant du type en architecture, c'est qu'il y en a de plusieurs types. Il est vrai que hors même de l'architecture s'impose déjà la confusion entre ce qui est de l'ordre de l'empreinte "servant à reproduire des modèles semblables" et le modèle idéal "réunissant à un haut degré les traits essentiels de tous les êtres et de tous les objets de même nature". Il s'ensuit que, si Harpagon est le type de l'avare et que si les personnages, chez Molière, sont typés, l'idée de type sera plus directement corrélée à celle de reproduction chez Citroën ou chez Peugeot. Reste qu'il ne viendra à personne l'idée de rapprocher Molière et Peugeot, à moins d'en avoir l'occasion tout à fait exceptionnelle, justement celle fournie par l'examen de ce mot caméléon dans le domaine de l'architecture. Reste aussi que si Molière et Peugeot polarisent des champs de discours bien distincts, l'architecture constitue un champ de discours lui-même hétérogène (2) dans lequel la confusion s'installe assez facilement: c'est la raison qui a sans doute amené Quatremère de Quincy à tenter d'être clair sur la question et à distinguer le type du modèle. en énonçant que "tout est précis et donné dans le modèle: tout est plus ou moins vague dans le type" (3). Ce qui introduit sans doute de la clarté dans le modèle mais guère du côté du type, même si Quatremère voit, dans ce vague, la possibilité justement de variations du type. Vague, il ne croyait pas si bien dire, tant dans son rapport à la typologie -qui devrait le fonder- que dans ce qui pourrait le constituer, savoir les termes de sa constance, et que dans son rapport à la ville qui fréquemment sous-tend sa raison d'être. Force est donc d'aller lire les textes qui ont trait au type et qui parfois se rangent ou sont rangés dans la typologie ou la typomorphologie. Travail d'autant plus nécessaire qu'on observera avec Jean-Louis Cohen, soulignant la confusion de la typologie, qu'elle est "dans nombre de textes français du milieu des années 70 vue non pas comme une opération de classement permettant d'isoler des types distincts, mais bien comme un synonyme pour la notion de type : un type donné repéré dans une analyse urbaine deviendra une typologie remarquable. L'opération analytique donnera sa dénomination à l'objet empirique" (4). Tel écrasement de l'analyse sur son objet n'est sûrement pas sans conséquences et a peut-être ses raisons. Il constitue en tout cas une première difficulté qui, à vrai dire, concerne la notion de typologie plus que celle de type. Toutefois, il ne saurait y avoir de type sans théorie du type, c'est-à-dire sans quelque typologie. quoi que l'on mette sous ce terme (par exemple et très empiriquement la variété des travaux qui s'en réclament). Mais le problème, justement, est le risque de tautologie qui tend à définir le type par la typologie et réciproquement. En outre, personne ne sentirait de gêne du fait de la polysémie du mot type, qui fait qu'il peut renvoyer soit à Molière soit à Peugeot, si le terme de typologie et les textes qui l'utilisent ne tendaient à lui conférer une nature tant théorique qu'essentielle. Le type est "constant", nous dit Aldo Rossi, dont l'ouvrage (5) se ilonne DOur une des pierres d'achoppement de la typologie. Non seulement il est

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Actualité de la typologie architecturale comme une essence, mais encore cette essence serait celle-là même de l'architecture

: "On pouITait donc dire que le type est l'idée même de l'architecture, ce qui s'approche le plus de son essence et, en dépit des changements, ce qui s'est toujours imposé aux sentiments et à la raison comme étant le principe de l'architecture et de la ville". Essence, en conséquence, qui intéresse autant la ville que l'architecture.

La notion de type devient bien confuse dès lors qu'un souci théorique
cherche à lui conférer une valeur de concept, c'est-à-dire, dans le fond, à réunir sous un même terme, par exemple, "les types de la maison d'habitation (qui) n'ont pas changé depuis l'Antiquité comme la maison à corridor et le plan central qui cOITespond à un type déterminé, constant dans l'architecture religieuse"(6). Où l'on voit que la tautologie guette encore ici le type dont la constance se définit par la constance. Une troisième confusion qui accompagne les propos typologiques est celle qui, au moins chez Aldo Rossi, s'installe entre ville et architecture. Le titre même de son ouvrage est significatif: L'Architecture de la ville. Sa première phrase le précise: "la ville, objet de cet ouvrage, y est considérée comme une architecture". Et on aura déjà noté que la notion de type était principe de l'architecture et de la ville. Si, donc, il y a quelque pertinence à examiner la notion de type sans se perdre dans une variété insensée en articulant au même titre -mais lequel?- la constance des immeubles haussmanniens et celle du plan en croix de l'église chrétienne, le gratte-ciel et le H.L.M., le plan basilical et la façade jésuite, il convient de se limiter à la focalisation légitime d'un point de vue théorique, et, s'agissant d'abord de suivre les traces du type qui se réfèrent à Aldo Rossi, c'est bien la question de la relation architectureville qui en constitue le pôle: "La typologie devient ainsi [...] le moment analytique de l'architecture; c'est dans les faits urbains qu'elle se manifeste avec le plus de

clarté. "
COMPOSITION ARCHITECTURALE ET/OU COMPOSITION URBAINE

C'est la notion de composition qui apparaît comme dénominateur subrepticement commun à l'architecture et à la ville. Quoi qu'il arrive, les édifices sont considérés par Rossi comme des "parties d'un tout qui est la ville", et c'est en cela que le terme de typologie prend le sens d'une certaine conception des rapports des édifices à la ville. Car, sans ambiguïté, Rossi nous dit adopter la position de Durand écrivant "de même que les murs, les colonnes, etc., sont les éléments dont se composent les édifices, de même les édifices sont les éléments dont se composent les villes". Par cette structure analogique de son raisonnement -de même... de même , Durand fait de la ville l'analogue d'une maison, indifférent, comme Alberti pour qui "la ville est une grande maison", à la question de la différence d'échelle (7). Françoise Choay (8) souligne justement à ce propos que "la partition est posée comme une seule et même opération quelle que soit l'échelle à laquelle elle est appliquée, qu'il s'agisse de la ville ou de la maison. Toute différence entre l'art urbain et l'architecture est donc éliminée au niveau de cette opération". Toute différence, si ce n'est précisément la différence de niveau entre l'architectural et l'urbain, tous deux niveaux auxquels peut se dérouler l'opération de composition. Reste que l'opération commune ou analogue qui est possible aux deux niveaux l'est en raison du plan. Ainsi Rossi écrit-il à propos de Lavedan: "Je ne pense pas forcer sa pensée (celle de Lavedan) en affirmant que, quand il parle du plan d'une ville, il veut parler d'architecture. Il écrit en effet à propos de l'origine de la ville: "Qu'il s'agisse d'une ville spontanée ou d'une ville voulue, le tracé de son plan, le dessin de ses rues n'est

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Le type architectural: social ou poiétique ?

pas dû au hasard [...]". L'opposition entre villes planifiées et villes non planifiées (Smailes) est dès lors critiquée et trouvée contestable. ARCHITECTURE ET URBAIN: GENERALITES ET SINGULARITES

Or, précisément, la question majeure que pose la relation ville-architecture est de savoir a) dans quelle mesure ces niveaux sont distincts et coalescents, b) dans le cas où ils sont distincts, quel type de relation les lie. Coalescents, les niveaux architectural et urbain le sont chez Le Corbusier dès lors que la ville et l'architecture sont pensées simultanément. A Richelieu, il en va de même (9). Bien que les formes soient différentes, la démarche est de même type: la ville -ou la non-ville si l'on préfère, dans le cas de Le Corbusier, mais ce n'est pas ici la question- est faite comme une architecture: les hôtels de Lemercier à Richelieu ne peuvent pas plus être séparés de leur disposition que des unités d'habitation ne pourraient se suivre côte à côte le long d'une rue en montrant leurs façades. Mais il existe des cas où architecte et ville constituent des espaces de conception franchement distincts. L'immeuble du Boulevard Victor par l'architecte Patou n'eût jamais eu la forme qui est la sienne sans que la parcelle ne lui eût été donnée auparavant. Pas plus que l'immeuble de la Banque Nordique d'Aalto à Helsinki n'eût été conçu avec son contour si les immeubles voisins eussent pu être objets d'une conception simultanée. Quant à Manhattan, elle est planifiée, certes, mais l'architecture s'y déploie dans une relative autonomie. En d'autres termes se distinguent le cas où architecture et ville font l'objet d'une composition et celui où la composition de rune et celle de l'autre sont l'objet de déterminations relatives à des moments franchement distincts et étanches. Or, si la notion de type a à voir avec l'un de ces cas de figure, c'est bien avec le premier. Que ce soit dans le cas des hôtels de Lemercier à Richelieu ou dans celui des habitations de Le Corbusier, le rapport architecture/urbain est posé de façon typique, conceptualisé par sa répétitivité et sa généralisation. A l'inverse, l'autre cas se distingue par sa singularité: chaque cas d'articulation de l'architecture à la ville est différent. On comprend dès lors que le typologue soit amené à se confronter à l'idée de singularité: "Ainsi n'accorderons-nous jamais assez d'importance en recherche urbaine au travail monographique, à la connaissance des différents faits urbains. En ne les prenant pas en compte -y compris dans leurs aspects les plus individuels, particuliers, irréguliers, qui sont justement les plus intéressants-, nous aboutirons à construire des théories artificielles et inutiles. " Grâce soit rendue au typologue de prôner la singularité. Mais la valeur de généralité attendue par définition, pourrait-on dire, du type s'en trouve d'autant réduite. Et, de fait, des études portant sur des questions urbaines s'en passent parfaitement, tout comme d'autres pourraient s'en passer. Cela n'ôte rien, par ailleurs, à la plaidoirie de Rossi pour ce qu'il nomme "l'architecture de la ville" et cependant met en question la notion même de l'aspect matériel de la ville, idée qui, après les développements relatifs au "locus" et qui insistent à juste titre sur la valeur de signification des lieux, trouve son "climax" lorsqu'il est question d'Athènes et que l'auteur écrit: "Il semble en fait que, même dans les dispositions anciennes de la ville, l'aspect matériel ait été secondaire, comme si la ville était presque un lieu purement mental. Peut-être est-ce également à ce caractère spéculatif que
l'architecture de la cité grecque doit son extrême beauté."

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