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Ville, espace et valeurs

582 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296310872
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VILLE, ESPACE ET VALEURS

@L'Harmattan, 1995 Isbn: 2-7384-3762-1

Sous la direction de Jean-Loup GOURDON Evelyne PERRIN Alain T ARRIUS

VILLE, ESP ACE ET VALEURS
Un séminaire du Plan Urbain

Avec Françoise ENEL, Jean-Pierre GAUDIN, Yves GRAFMEYER, Pierre LANTZ, Michel MARIÉ

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

In limine

Ce séminaire du Plan urbain est parti d'un travail de réflexion de Jean-Loup Gourdon et Evelyne Perrin sur le thème de la ville et de la valeur et de l'intérêt de quelques chercheurs, Françoise Enel, Jean-Pierre Gaudin, Yves Grafmeyer, Pierre Lantz, Michel Marié, Alain Tarrius qui s'associèrent à eux pour le piloter. Alain Tarrius en assura principalement l'animation sur le plan scientifique. L'intérêt des interventions présentées par les chercheurs, les débats qu'elles ont suscités, le nombre des participants, la qualité des compterendus établis par Françoise Enel décidèrent très tôt du principe d'une édition, dont la réalisation matérielle connut quelques obstacles. Voici cette publication. Du travail de re-lecture et de synthèse effectué à cette occasion, rendent compte les quatre textes présentés en Introduction.
Les éditeurs Septembre 1994

Sommaire

Introduction
Texte sur les textes (septembre 1991) Pierre Lantz Valeurs urbaines: retour à la problématique initiale (juin 1992) Evelyne Perrin La plaque de cuivre (septembre 1993) Jean-LoupGourdon Celui qui dit qui nous ne sommes pas (mars 1993) Alain Tarrius

15
17

25 43 69

Séminaire
Première séance (23 février 1988) Séance introductive l

Présentation du séminaire. Evelyne Perrin Jean-Loup Gourdon Alain Tarrius Michel Marié Yves Grafmeyer Débat La valeur de l'espace économique. Alain Lipietz La valeur mondiale des sites. François Fourquet Débat

77

101 109

-10Deuxième séance (25 avril 1988) Séance introductive II Avant-propos Valeur, échange, don et rapports Pierre Lantz Débat non-marchands 125 129

Relecture d'Halbwachs: représentations collectives et valeurs de l'espace Jean Duvignaud Débat

145

Troisième séance (7 juin 1988) Micro-groupes et stratégies de valorisation de l'espace Trajectoires et réseaux identitaires face aux grandes structurations volontaires de l'espace dans l'aire marseillaise étendue Alain Tarrius Débat Processus de valorisation et itinéraires résidentiels, dans différents quartiers de l'agglomération lyonnaise Yves Grafmeyer Débat

157

175

Quatrième séance (11 octobre 1988) L'expérience dans la recherche: sens et valeurs

Exposé de Michel Péraldi Débat Exposé de Michel Marié Débat

187 201

-11Cinquième séance (29 novembre 1988) Retour aux textes de Maurice Halbwachs

Le spéculateur et le planificateur selon Halbwachs Michel Amiot Débat Les associations de sauvegarde et la constitution d'une valeur du patrimoine Gilles Jeannot Débat
Mémoire collective et haussmannisation Françoise Paul-Lévy Débat Mémoire collective et urbanisation Pascal Amphoux Débat

217

227

237

245

Sixième séance (17 janvier 1989) Interventions publiques, réaménagements, urbains mobilité et recompositions sociales

L'aménagement des Docklands à Londres Philip Ogden Débat La reconstruction des zones centre-urbaines de Naples après le tremblement de terre Fabrizzio Manzoni Débat
L'intervention de la Banque Mondiale dans la réhabilitation de l'habitat auto-construit Abdelatif Baltagi Débat à Tunis

259

275

281

-12Septième séance (21 mars 1989) L'aménagement public et la création de valeurs Aménagement public, intervention de l'Etat et création de valeur: l'opération de la Défense Jean-Paul Lacaze L'opération Italie 13: dérive opérationnelle programmée et résistible conversion de l'espace parisien à la modernité Suzanne Rosemberg Débat 293

295

Huitième séance (19 juin 1989) Tradition et spécificité française de l'intervention publique sur l'espace: contenu et limites des notions d'utilité publique, d'intérêt général

Avant-propos Jean-Louis Guigou L'intervention de la puissance publique dans la création et la circulation des valeurs attachées aux usages du sol Jean-Pierre Gaudin Débat

325

327

Neuvième séance (10 novembre 1989) Systèmes de valeurs esthétiques de valeurs urbaines et système

Introduction Jean-LoupGourdon La valeur de l'image et l'image de la valeur Raoul Ergmann Vérité et société; le débat sur la postmodernité Sylvia Ostrowetsky Débat

347 351 363

-13 Valeurs esthétiques et public d'architecture Marion Segaud Débat 375

Dixième séance (2 février 1990) Formes et valeurs

Formes urbaines et valeurs Charles Bachofen Multiplicité des sens et projet urbain.. René Tabouret La valeur des formes dans l'urbanité japonaise Augustin Berque Débat

391 397 405

Onzième séance (14 novembre 1990) Identités, citoyennetés et villes: ordres et chambardements des croyances et des cultures

Macro- réseaux et micro-territoires: la difficile articulation des paliers de l'organisation identitaire Michel Otiol Juda! té: formes d'esprit, formes d' espace Alain Medam Du temps de la prière à l'espace de la croyance Stephen Headley Débat

419 427 437

Douzième séance (15 novembre 1990) Territoires productifs originels et leurs réseaux transnationaux

Temporalités brèves ou longues dans la détermination de réseaux productifs (l'exemple des PME dans le Nord-Est italien, et le cas de Benetton) Toni Negri

451

-14Savoir-faire, matière, mobilité: territoires circulatoires internationaux de professionnels italiens du bâtiment: Les marbriers de Carrare Geneviève Marotel Les mosaïstes du Frioul Marc Di Benedetto Débat
Treizième séance (16 novembre 1990) L'invention sociale et institutionnelle des valeurs

463

475

Le temps inventif de la jurisprudence Jean-François Laë Débat Les habitants inventeurs, ou le projet urbain à l'épreuve de la valeur d'usage Catherine Foret Débat L'invention politique et sociale de la technique Jean-Marc Offner Débat Un autre confort, une autre valeur. Jacques Dreyfus Débat

497

507

521

535

Annexe

,.

,

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551

Valeur, valorisation et économie urbaine initiale du séminaire, février 1987) Jean-Loup Gourdon et Evelyne Perrin

micro-spatiale

(problématique

Introduction

Pierre Lantz Evelyne Perrin Jean-Loup Gourdon Alain Tarrius

Texte sur les textes
septembre 1991

Pierre LANTZ (Université de Paris VIII)

La confrontation des théories économiques problème de la valorisation de l'espace révèle:

sur la valeur

et du

L'impossibilité d'établir un critère économique de la valeur qui permette de mesurer la valeur d'un bien par la quantité de travail consacré à sa production ou par sa rareté; ni la quantité de travail (définition par le temps de production), ni le prix d'équilibre entre l'offre et la demande ne permettent de découvrir sous la fluctuation des prix une réalité objective, la valeur d'échange normale des biens, qui serait le centre de gravité autour duquel leurs prix tourneraient; ou bien l~ notion de valeur est inutile puisqu'elle ne serait que la moyenne des prix observés sur le marché; ou elle est arbitraire puisque le calcul de la valeur par l~ quantité de travail socialement nécessaire pour produire une marchandise suppose que ce travail est utile; or, on ne peut calculer a priori, c'est-à-dire sans référence aux prix pratiqués, l'utilité du travail, a fortiori son utilité relative. Les prix ne sont pas la manifestation, hic et nunc, d'une valeur objective que l'on pourrait mesurer dans les biens, comme l'on mesure leur volume ou leur poids. On ne peut identifier la valeur des biens antérieurement 'à tout processus ou à toute procédure sociale de validation (cf.. Benetti et Cartelier, Marchands, salariat, capitalistes). Il n'existe pas de marchandise qui, par nature, pourrait être l'équivalent général, dont la valeur pourrait être antérieure aux relations sociales. L'économie ne peut donc que décrire des processus d'évaluation dont les ressorts doivent être recherchés dans la complexité des relations sociales.

-18On doit donc substituer à la notion de valeur celle de valorisation, ellemême résultante des processus d'évaluation. L'espace urbain a cette caractéristique d'être un support durable de ces évaluations, d'être un bien virtuel non consommable, non fongible; sa valorisation est potentielle; elle ne s'actualise, ne se réalise que par la mise en relation d'un espace circonscrit avec d'autres espaces signifiants ; à condition d'être dépositaire de significations passées, d'être appréhendé comme lieu directif privilégié, de se poser ainsi comme centre ou, au moins, comme nœud dans un réseau de relations avec d'autres espaces urbains ou ruraux; il est transformable selon la perspective que les acteurs sociaux, particulièrement les acteurs dominants, se font de l'avenir. Un des résultats fondamentaux du séminaire sur la valeur et la valorisation de l'espace urbain est d'avoir montré pourquoi l'espace urbain est un des objets par excellence de spéculation, au double sens de ce terme: à la fois miroir, expression des phénomènes sociaux qui agissent sur lui, sans même, paradoxalement, que cette action soit perçue, et aussi lieu porteur d'un avenir, d'attentes, si l'on prévoit qu'il pourra être utilisé pour des activités particulièrement rentables; la spéculation urbaine est conditionnée elle-même par la capacité qu'a le spéculateur d'anticiper sur la prise de conscience des «besoins collectifs» (Halbwachs) : il compte tirer profit de cette anticipation au moment où les «besoins collectifs» se manifesteront effectivement. Halbwachs pose directement un problème politique: qui doit profiter de cette spéculation, des agents privés ou la collectivité publique? J.P. Gaudin a montré que, malgré la centralisation étatique et des lois anciennes, la jurisprudence du Conseil d'État s'oppose, en France, à ce que la collectivité publique tire parti des anticipations de valorisation du sol urbain. De même, seIon J.L. Guigou, la centralisation favoriserait l'attachement des Français à la propriété foncière, au détriment d'une gestion collective de l'espace; d'où un excès d'investissements fonciers privés. Ces deux exposés démontrent ainsi l'un des caractères de la spécificité française: la dissociation entre le point de vue des coOts (achat et coOt d'aménagement) dans l'évaluation du prix des terrains et celui des anticipations qui réinsère d'emblée l'économique dans le social; ainsi est confirmé que l'on ne peut déduire la valeur d'un bien final (ici le terrain aménagé) par l'addition des composantes, puisque l'opération d'aménagement lui apporte des qualités qui sont irréductibles à ces

-19composantes; au surplus, ces qualités ne pourront être validées économiquement que si elles sont accompagnées d'une transformation de l'espace social que les opérations d'aménagement ne provoquent pas, à elles seules. Une opération d'aménagement ne produit de valorisation que si elle s'insère dans un environnement social favorable (cf.. Offner), si elle se fait dans un espace bien situé; elle sera plus valorisante encore si elle est capable de remanier la hiérarchie de l'espace, si elle centralise ou rapproche du centre l'espace où elle se produit, transformant ainsi la représentation de l'espace urbain dans son ensemble. À tout le moins, le lieu de l'opération doit dévenir un pôle nouveau d'attraction, concurrent du centre ancien. Ainsi, pas plus que les terrains n'ont de valeur en soi, définie définitivement par des critères géographiques - comme le révèlent les processus historiques de valorisation/ dévalorisation des centres urbains - n'ont-ils de valeur économique définie par les seuls aménagements dont ils ont bénéficié. La valeur de l'espace urbain n'est en aucune manière définie - contrairement à la rente des terrains agricoles - par des caractères naturels ou résultant des aménagements du sol; même si ceux-ci facilitent l'essor des villes, ils ne déterminent pas leur existence et, comme le fait remarquer Lipietz, les propriétaires d'un terrain urbain ne le considèrent pas, pour la plupart, comme un bien économique, mais comme le droit d'être dans un lieu dont les propriétés sont appréciées selon des critères considérés, pour Lipietz, comme culturels. Ce sont ces caractéristiques qui déterminent en milieu urbain une insuffisance structurelle de l'offre par rapport à la demande, d'autant plus forte que l'on se rapproche du lieu le plus attractif, défini comme centre; mais cette centralité dépend elle-même de l'espace de représentations des divers groupes sociaux; dans certains cas, comme à Gafsa (1973), il existait deux centres, définis en ce cas fonctionnellement, le centre école et le centre hôpital. La centralisation de l'espace réel varie avec la modification des valeurs qui dominent l'espace de représentations, historiques, politiques, commerciales, religieuses, hygiéniques (cf.. Marion Segaud). La capacité de prévoir les transformations dans ce système de valeurs peut avoir ainsi des «retombées» économiques pour les spéculateurs (au sens courant du terme). La division sociale de l'espace qui détermine le tribut foncier urbain dépend de cette polarisation. Mais que faut-il entendre par ces facteurs culturels de la division de l'espace? D'une part, quels jeux de la mémoire et de l'imaginaire s'inscrivent-ils dans le sol pour le transformer en lieu urbain plus ou moins privilégié dans une division sociale de l'espace interne à une

-20ville? D'autre part, comment expliquer que certaines villes, par leur unité, exercent une attraction particulière? Enfin, existe-t-il une ou plusieurs échelles de valeur qui cohabitent dans un même espace urbain? Le concept de classes sociales explique la hiérarchisation de l'espace urbain en fonction de la capacité de payer un tribut foncier urbain pour n'avoir dans son voisinage que des familles d'un milieu social jugé satisfaisant; le tribut foncier urbain donne le pouvoir à ceux qui peuvent l'acquitter d' habiter dans les beaux quartiers. Pourtant, s'il explique l'organisation de l'espace la plus visible, il ne permet pas de comprendre la capacité de certaines villes à prédominer dans la hiérarchie des villes, à se hisser ou à se maintenir au niveau de villes capitales (F. Fourquet). Il faut pour cela établir des réseaux internationaux, notamment avec d'autres villes capitales, pour être en mesure de s'associer dans la captation des richesses circulantes à travers le monde. Dans cette perspective, la valorisation de la ville est celle d'un acteur économique pourvu d'une stratégie de domination dans un espace mondial (une économie-monde ou, aujourd'hui, l'économie mondiale), qui déploie ainsi sur toute la planète ses réseaux de domination sans que l'espace urbain de la ville dans son ensemble soit nécessairement valorisé. La classe dominante recherche alors la puissance, plutôt que la production interne de richesses par l'industrie qu'elle contrôlerait sur son territoire ou dans son hinterland. Elle ne peut pourtant se dissocier de ce dernier parce que ses ressources alimentaires et humaines seraient fragilisées si elle ne pouvait compter, au moins en partie, sur un minimum de richesses régionales (agricoles, artisanales, savoir-faire). Ainsi, une base minimale plus sllre peut permettre d'affronter les périls des stratégies de domination mondiale. Contre une vision trop simplifiée du tribut foncier urbain, il faut mettre l'accent, pour expliquer la représentation de l'espace, sur les systèmes de références propres aux diverses fractions de la bourgeoisie et aussi sur les origines ethniques des habitants. F. Lévy montre ainsi que le Faubourg Saint-Germain et la bourgeoisie affairiste de la rive droite sont en lutte pour déterminer les zones de prestige culturel (Odéon ou futur Opéra Garnier) comme elles le sont devant les projets de percement de rues (notamment de la rue de Rivoli). Cette opposition, encore latente, entre deux fractions de la bourgeoisie, a pour enjeu de localiser la centralité selon une appréhension différenciée de ce qu'est la culture. On appréhende ainsi combien la centralité est une notion symbolique puisqu'elle est le point de focalisation, d'intensification et de représentation des valeurs dominantes d'une classe qui joue, désire conserver ou espère acquérir un rôle central.

-21La division sociale de l'espace serait simple dans un espace homogène et continu; la pluralité des fractions des classes dominantes et celle, éventuelle, des objectifs d'une même fraction expliquent par l'espace de représentations de ces classes l' hétérogénéité de l'espace urbain. Hétérogénéité que l'on retrouve dans les regroupements ethniques: c'est ainsi, montre A. Tarrius, que les prix des rez-de-chaussée commerciaux du quartier de Belsunce à Marseille sont soumis à des variations rapides dans le temps et sont différents selon que les vendeurs et les acheteurs sont maghrébins, ou, au contraire, que ce sont les autorités marseillaises qui vendent à des acheteurs de nationalité française. Belsunce est marginalisé pour de plus anciens marseillais alors qu'il est devenu un centre régional de transaction pour les maghrébins. La dévalorisation est encore accentuée par l'habitat des noirs dans les étages délabrés au dessus des commerces maghrébins. Le rapprochement entre les contributions de F. Fourquet, de F. Lévy et d'A. Tarrius révèle que l'espace urbain abrite diverses centralités déterminées par des systèmes de représentations, de pratiques, de stratégies différents, que la valorisation du sol est la résultante d'une multiplicité de systèmes de valeurs qui peuvent s'articuler dans l'espace urbain ou, au contraire, le désagréger en une multiplicité d'espaces qui ne sont pourtant pas, contrairement au stéréotype du ghetto, clos mais ouverts sur des réseaux d'interconnaissance et d'échange locaux, régionaux, mondiaux. Les études sur l'Italie du Centre-Nord-Est (Negri) sont à rapprocher de la théorie de Fourquet. La valorisation est, dans ces cas, le résultat d'une relation entre un territoire local ou régional où l'on possède un savoir-faire, des connaissances techniques spécialisées transmises de génération en génération par des familles d'artisans qui ont acquis l'exclusivité mondiale dans la maîtrise d'un art, et des réseaux transnationaux à travers lesquels circulent hommes, savoir faire, matières, capitaux, (G. Marotel et M. Di Benedetto) : les marbriers de Carrare et les mosaïstes du Frioul ont su articuler cette mémoire locale et ces réseaux mondiaux par lesquels se valide, dans la réalisation du produit, une habileté technique séculairement entretenue et perfectionnée. Ces capacités techniques sont inséparables d'une culture politique de résistance à la déqualification taylorienne, à la rigidité des grandes industries fordistes, d'une identité d'autonomie et d'autovalorisation de classe: l'offre de travail est négociée avec l'entreprise, cas par cas, à condition que les ouvriers aient la capacité de s'adapter aux fluctuations, à la versatilité de la demande; la versatility (au sens anglais de talents variés), sa souplesse est ainsi adaptée à la mobilité de la demande. Une seule entreprise, Benetton, en

-22conciliant concentration financière d'une firme multinationale et production décentralisée, a pu valoriser ses produits à partir d'un réseau régional d'ateliers éparpillés dans la région vénitienne. Ce type de valorisation apparaît ainsi directement lié aux particularités de la culture, des habitudes et des modalités de formation de la main d' œuvre, des modes de vie et des attitudes politiques. La résistance, y compris celle que l'on appelle péjorativement «corporative» - au changement, notion vague et d'autant plus utilisée qu'elle est vague, ne signifie pas résistance à tout changement; elle peut faciliter au contraire plus de souplesse adaptative aux transformations de l'économie, favoriser la valorisation des produits par l'autovalorisation des producteurs, par l'appel à leurs capacités éprouvées subjectivement, actualisées pratiquement. Ce modèle industriel est lié à un type non métropolitain d'urbanisation par réseau de villes coordonnées; il ne peut sans doute pas être pertinent pour n'importe quelle branche industrielle; ses limites éventuelles ne peuvent être connues a priori. Elles le sont d'autant moins qu'elles supposent, de la part des entrepreneurs, une souplesse et une inventivité qui soient à la hauteur de celles de la main d' œuvre. Quoi qu'il en soit, l'articulation entre tradition culturelle et dynamisme commercial ou financier, grâce à une perception fine de l'opportunité politique, permet de clarifier des notions équivoques comme celle de culture ou d'identité et incite à donner un sens plein à l'opposition proposée par Michel Marié entre ménagement et aménagement. Puisque certaines formes de tradition culturelle sont un facteur de valorisation au sens économique du terme, à condition que des branchements sur le monde extérieur soient opérés, les opérations d'aménagement peuvent, dans certains cas, avoir un rôle contradictoire: créer de la valeur foncière d'un côté et accélérer la marginalisation des anciens habitants. Même en se restreignant à l'aspect économique de la question, on peut penser que l'on perd en coût social ce que l'on gagne en valorisation du sol. La lecture des communications d'Ogden, de Manzoni, de Baltagi (Londres, Naples, Tunis) invite à tirer des conclusions très nuancées sur l'évaluation des interventions publiques; celle-ci est d'autant plus difficile que même lorsque, comme c'est le cas pour Tunis, les opérations d'aménagement semblent avoir été appréciées par les habitants restés sur place qui ont profité de l'assainissement et de la création d'équipements éducatifs ou sociaux, elles ont été faites en dehors d'eux et méconnaissent les mouvements d'expulsion des populations qui, selon le projet, devaient rester. Les résultats de l'aménagement sont imprévisibles si celui-ci ne ménage pas les habitants

-23 des zones rénovées, si on ne les reconnaît pas, si on n'améliore pas l' habitat en concertation avec les habitants, si on ne cherche pas à prévoir les mouvements de population et d'exclusion induits. Ces textes, et d'autres non mentionnés, incitent à se débarrasser de tout fétichisme, qu'il substantialise la notion de valeur, embellisse le souvenir et la tradition ou considère avec faveur n'importe quel changement. La valorisation de l'espace n'est possible que si elle articule le passé et le présent - ce qui implique un sentiment vécu de l'identité par l'intervention directe (M. Orio!); mais celle-ci n'aboutirait qu'à la marginalisation si elle n'était liée à la reconstitution d'une historicité, à la reprise ou à la réinvention d'un passé (identité produite ou inventée; Oriol, Amphoux). Encore faut-il que la collectivité publique institutionnalise cette identité qui,' autrement, conduirait à la discrimination. Ceci suppose un double mouvement de reconnaissance de la pluralité par les collectivités publiques (notamment par l'État) et d'adhésion à un projet culturel indispensable à la formation symbolique; Oriol se demande s'il en existe aujourd'hui. D'où le malaise de l'éducation. La valorisation de l'espace urbain dépend ainsi d'une multiplicité de processus: traditions artisanales et politiques nécessaires à la formation d'une main d' œuvre à la fois autonome et adaptée, dotée de mémoire inscrite dans les lieux et prête à l'aventure dans le monde extérieur, mais aussi, en allant du présent au passé, invention ex nihilo d'un passé et d'une culture, déplacement des centralités et des polarités, institutions qui combinent ces éléments hétérogènes afin d'éviter la désagrégation des communautés. La richesse de l'espace urbain, son pouvoir d'attraction dépend de sa capacité d'articuler et de faire converger, de donner une cohérence à cet ensemble complexe. L'esthétique de la ville est le résultat de cette combinatoire; comme toute œuvre d'art, elle est la synthèse d'éléments multiples; c'est cette unité qui multiplie la valeur de chaque élément. Mais ce retour à la ville phare, présupposé par le problème proposé, n'a-t-il pas pour contrepartie une captation récusable des richesses du monde par cet espace privilégié? Comment penser en termes de valeur sans esthétiser, rendre invisibles des techniques de domination? L'espace urbain, tel qu'il est ici conçu, est bien celui de la domination de la métropole mondiale, encore que d'autres formes de représentation de l'espace pourraient bien être liées à d'autres types de domination. On pourrait lire dans cette perspective certains exposés relatifs à d'autres cultures.

Valeurs initiale

urbaines:
Evelyne PERRIN

retour à la problématique
(Plan urbain), juin 1992

«Quoi qu'il en soit, il ne serait pas honnête de ma part (et d'ailleurs, il ne servirait de rien, cela percerait quand même), de renoncer le moins du monde aux valeurs qu'une formation, bourgeoise sans doute, mais enfin humaine aussi, m'a amené à considérer une fois pour toutes comme les plus dignes d'être recherchées ou défendues (à tel point que si je souhaite la révolution, - ou enfin ce mouvement historique qui amènera au pouvoir la classe actuellement exploitée - c'est dans l'espoir que le plus grand nombre de personnes - et à la limite, tous les humains - soient placés un jour dans la condition de pouvoir rechercher ces valeurs, les introniser et en jouir). Quelles sont ces valeurs? Je viens de le dire: le beau et le délicat». Francis Ponge: «Le savon» Coligny, Juillet 1943

Les valeurs foncières, les prix du logement, font ou ont fait l'objet d'une abondante littérature descriptive et quantitative; une pluralité de modèles en ont proposé dans le passé une rationalisation théorique recourant soit à des critères frustres, comme la distance du centre ville ou la densité d'équipements, soit à une application aux sols urbains des théories de la rente. Les valeurs des sols et bâtiments urbains ne sont toutefois pas totalement réductibles à ces dimensions marchandes et quantitatives. Par certains aspects, le marché immobilier et foncier peut

-26s'apparenter à celui des œuvres d'art. Des phénomènes de représentation, de mimétisme, de contagion peuvent y être observés; de même, on y relève de nombreux exemples de systèmes de référence et de valeurs extrêmement contradictoires, superposés souvent en un même lieu, et appartenant à des mondes culturels et symboliques différents. Si l'on applique aux valeurs des espaces urbains une approche anthropologique de l'ordre du micro-spatial et du micro-social, des groupes minoritaires peuvent apparaître comme révélateurs de ces doubles ou triples systèmes de valeurs, et permettre de saisir la relation étroite qui lie la valeur à l'échange social, au lien social, au commerce et à l'intensité des échanges entre les hommes. Dans cette optique, la valeur cesse d'être une qualité des biens échangés, cesse d'être à l'origine de l'échange. C'est au contraire l'échange social qui fonde la valeur des lieux, logements, espaces, etc de la ville. La valeur ne fait que refléter et suivre les flux d'échanges communautaires, identitaires, ethniques, professionnels, porteurs de sens collectif. Au terme de deux années de rencontres et de quelque 35 communications, un retour aux objectifs initiaux du séminaire permettra de s'interroger sur le chemin parcouru, les avancées, les déplacements effectués par rapport aux interrogations du départ. Au fil des séances s'est produit un enrichissement de la problématique initiale mais plus encore un considérable déplacement de celle-ci, voire une remise en cause. Comment apprécier le corpus produit, autant sous forme de questions et pistes nouvelles de recherche que de réponses?

La valeur,

un concept mineur

de l'économie

urbaine

Une première série de questions concernent l'identification des processus de valorisation/dévalorisation des tissus urbains. Au lancement du séminaire, en 19871, force était de constater que la valeur des espaces urbains avait occupé un statut mineur dans la pensée urbaine de la grande phase d'urbanisation nouvelle et d'équipement du territoire français des années cinquante à quatre-vingt. Si la ville avait fait l'objet de recherches et de débats nombreux et diversifiés, la plupart des analystes, tant économistes que sociologues, la décrivaient alors comme le

1 Cf. Jean-Loup Décembre

Gourdon.

Evelyne

Perrin:

"Valeurs,valorisation et hypothèses.

(processus

et stratégies)

et économie du 7

urbaine micro-spatiale".

note de travail Février 1987, ainsi que la note de lancement les objectifs

du séminaire

1987, qui en définissaient

-27produit d'un système d'acteurs et la traduction spatiale de rapports productifs et sociaux. Dans cette perspective, la formation et la différenciation des valeurs de l'espace micro-urbain étaient analysées comme le reflet de la division sociale, technique et économique de l'espace, et essentiellement rapportées aux conflits quant à l'appropriation et l'usage du sol, opposant les différents agents sociaux selon la place qu'ils occupaient eux-mêmes dans les rapports de production. Anthropolo gues, ethnolo gues, micro-sociologues, restèrent relativement absents des débats et travaux relatifs à la production urbaine et à la transformation des tissus urbains au cours de cette période, ou du moins furent-ils peu entendusl. Ainsi, la question des valeurs effectivement produites ou détruites lors des opérations urbaines fut-elle évacuée, occultée par le discours de l'aménagement et du développement et les valeurs implicites de progrès et de bien être qu'il véhiculait: amnésie «ou tabula rasa» participant, comme le montre Michel Marié2, de la logique même d'un aménagement qu'il qualifie de «frontal». Il l'oppose à une démarche de «ménagement», plus attentive aux pratiques et usages existants de l'espace et plus à même de composer avec les valeurs patrimoniales ou culturelles dans leur diversité. L'urgence, la satisfaction des besoins de logement décent du plus grand nombre et la réalisation des équipements nécessaires à une redistribution des activités sur le territoire justifiaient les interventions massives de la puissance publique sur les sols urbains et agricoles. Sous l'effet de la prédominance de l'urbanisation d'initiative publique, mais aussi de l'emprise de la planification et de la pensée rationalisante3, la recherche urbaine a consacré, de fait, une grande part

1 Un texte peu connu de Jean Maglione, évoquait à propos de la construction de la ZUP Mistral à Grenoble la rupture des liens sociaux et de l'appropriation de l'espace par les habitants qu'entrai naît un aménagement procédant par table rase et amnésie. 2 Aménagement et ménagement des territoires, Séminaire de la Délégation à la Recherche et à l'Innovation animé en 1986 et 1987 par Michel Marié et Bernard Barraqué au Ministère de l'Equipement, du Logement, et des Transports, Dossier des Séminaires Techniques, Territoires et Sociétés n° 4, Avril 1988. Cf aussi Michel Marié: Les terres et les mots - Une traversée des Sciences Sociales, Paris, Méridiens-KIincksieck, 1989. Que Michel Marié nous pardonne cette lecture univoque des concepts de "ménagement-aménagement" qu'il manie de façon beaucoup plus subtile. 3 Comme le montre Michel Amiot, 1986, dans son ouvrage: Contre l'État. les sociologues, Paris, Editions EHESS, 1986, au cours des années soixante et soixante dix la recherche urbaine elle-même, et notamment une majeure part de la sociologie, s'est attachée à analyser l'Etat planificateur comme organiquement lié aux grandes entreprises, et à montrer les résistances rencontrées par son entreprise de transformaûon sociale.

-28de ses travaux aux coûts publics d'aménagement, négligeant l'étude des valeurs. Les modèles d'urbanisation (URBA, BIGLOP) et recherches appliquées ou localisées (Les coûts de l'urbanisation à Rennes, le modèle MAYER appliqué à Tours, etc.) privilégiaient l'analyse théorique des interventions d'origine publique et celle des coûts de l'aménagement pour les acteurs publics plutôt que l'observation des processus réels de valeur. D'une part, ces analyses, souvent cantonnées à l'intérieur des périmètres même des opérations, niaient leurs effets sur le reste du tissu urbain, faute de tenir compte de la parfaite perméabilité des processus de valorisation. Ne s'est-on pas ainsi privé des enseignements qui pouvaient être tirés de l'observation du jeu économique, de la façon dont les investissements publics et privés s'attendent, se répondent, ou se défaussent ?1 Mais par ailleurs, l'attention portée aux seuls coûts, a fortiori publics, a contribué à enfermer l'économie urbaine dans une approche comptable ou budgétaire normalisée, sans poser la question des ressources à attendre de l'aménagement urbain lui-même pour la collectivité publique. Or, les valeurs et la valorisation de l'espace ne devraient-elles pas constituer des références obligées tant pour la gestion prévisionnelle de l'aménagement urbain que pour toute appréciation des effets réels des politiques urbaines sur les processus de production de la ville? Si adéquates que furent ces analyses aux priorités de la période considérée, leur point aveugle se révèle aujourd'hui, tout d'abord, et comme en négatif, dans les dysfonctionnements du logement social et les incertitudes de la planification des sols; mais il se manifeste également par la permanence de stratégies de ruse, d'évitement, d'ancrage, de valorisation des habitants et citadins en tant que micro-acteurs individuels ou collectifs. Or, ces stratégies ne sont pas réductibles à des comportements de dominés, ni à de simples logiques de consommation ou de production - reproduction des rapports sociaux, mais prennent en compte la dimension patrimoniale et son temps long, de l'ordre de l'intergénération; elles se déploient en effet selon des séquences d'enracinement et de mobilité que nous restitue l'analyse des trajectoires résidentielles, où se croisent inévitablement différents ordres de valeurs: économique, d'usage, symbolique, éthique. Ceci nous a conduit à faire appel aux connaissances apportées par les géographes et les historiens du tissu urbain, les anthropologues, les
1 Cf. Jean-Loup Gourdon: infra. "L'urbanisme au risque du marché", Urbanisme n° 208, Juillet 1985, et

-29micro-sociologues, les architectes, les sémiologues, en vue de les confronter entre elles et aux analyses de l'économie urbaine. Cette mise en commun, ces transferts d'un champ à l'autre ont amené à une déconstruction et une reconstruction des différentes acceptions que recouvre le terme de valeur - détour nécessaire pour restituer à cette notion sa polysémie et rendre compte des déséquilibres et désordres à l' œuvre dans la fabrication quotidienne de la ville. Le questionnement s'est ainsi élargi de la valeur aux valeurs, économiques et marchandes, mais aussi non marchandes, d'usage, de sociabilité ou d'appartenance communautaire ou identitaire, symboliques, ethniques ou religieuses. Et
d'un acteur omniprésent

- l'acteur

public

aménageur



une pluralité

d'acteurs et de logiques s'entrecroisant et se superposant. Enfin, de l'unité de temps et de lieu de la comptabilité propre aux opérations urbaines à l'espace extra urbain, extra local, des grandes migrations et circulations humaines et marchandes et au temps long de la constitution du patrimoine entre les générations. Le séminaire opère par ailleurs un changement d'échelle, en redonnant leur place à des phénomènes micro-spatiaux, et en s'interrogeant sur l'articulation des niveaux micro et macro d'analyse. Pourquoi cette redécouverte du micro-local? Nous avons fait nôtre l'hypothèse d'Yves Grafmeyerl qu'en se plaçant à l'échelle du quartier, de l'îlot ou de l'immeuble, et en examinant les logiques et pratiques d'acteurs, y compris individuels ou familiaux, on pouvait mettre en évidence des adaptations, des processus, des modes de transformation et de valorisation des différents types de parcs et de tissus urbains significatifs des processus de {dé)valorisation observables à l'échelle de la ville et à celle des conduites collectives. Alain Tarrius2, observant les pratiques, réseaux et itinéraires de petits groupes sociaux, ethniques ou professionnels, se déployant sur des espaces et des temps eux-mêmes beaucoup plus vastes, nous montre que ces groupes, considérés comme déviants au regard des schémas volontaristes de l'aménageur, élaborent en fait des stratégies qui structurent fortement l'espace. Les phénomènes et comportements micro-sociaux auraient ainsi, souligne-t-il, une valeur heuristique et anticipatrice des transformations à l' œuvre dans le corps social.
1 Yves Grafmeyer, IRESE, Université Louis Lumière de Lyon: Habiter Lyon, Presse Universitaires de Lyon. 1991 et Quand le tout-Lyon se compte de 1992. 2 Cf. Alain Tarrius, Geneviève Marotel, Michel Peraldi : L'aménagement à contre-temps, Nouveaux territoires immigrés à Marseille et Tunis, Paris, L'Harmattan. 1988. Son ouvrage plus récent, Les fourmis de l'Europe, Paris, L'Harmattan, 1992, ne fait que confirmer et enrichir cette thèse.

-30Enfin, le micro-social, le micro-spatial, nous semble une passage obligé pour mener à bien l'exercice que nous nous proposions. En effet, la segmentation disciplinaire des savoirs, si elle est très ancienne, est allée en se raffinant, opposant les sciences de l'ingénieur aux sciences sociales. Il semble particulièrement difficile à la science économique de prendre en compte l'espace urbain concret, habité, dans toutes ses dimensions, peut-être en raison de sa rupture et de son autonomisation, ancienne en France, comme le rappelle F. Fourquetl, par rapport à l'économie politique. L'analyse du micro-spatial et du microsocial, en obligeant à observer les transformations urbaines sous leurs aspects les plus insaisissables et dans toute leur complexité, nous parut requérir avec plus de force de surmonter les barrières entre disciplines, et conduire à traiter de front, comme indissolublement liés, le «technique», l'économique et le «social».

De l'utilité et de la difficulté valeurs

de l'analyse

des transferts

de coûts et de

Évoquer la (ou les) valeur(s) des espaces urbains ouvre une série d'interrogations qui portent en premier lieu sur les décalages et contradictions entre les différentes acceptions de la valeur et entre les valeurs, prix, collts de production ou de reconstitution de ces espaces. Le mot valeur lui-même est ambivalent. Selon les angles adoptés, la valeur d'un bien immobilier peut apparaître comme une valeur potentielle, latente, qui se transforme en prix lorsqu'une vente intervient. Ou bien il s'agira de la qualité de l'espace où il est localisé, de sa place sur le marché du logement et dans le fonctionnement socio-économique de la ville, de ses caractéristiques internes ou externes, microclimat, vue, exposition, desserte, capacité de mutation, marquage culturel, etc., mais aussi confort et qualité architecturale. L'étude d'André Massot2, l'une des premières à avoir tenté de lister et de qualifier les différents facteurs de la valeur des logements, a montré les difficultés, voire les limites, d'une telle entreprise. Ainsi, évoquer la valeur d'un logement ou d'un terrain est-ce poser la question: valeur pour qui? On ne saurait davantage assimiler «ce que vaut» tel espace urbain (pour ses habitants, pour un promoteur, etc.) à ce qu'il coûte à produire
1 François Fourquet:, Richesse et puissance; une généalogie de la valeur, Paris, La Découverte, 1989. 2 André Massot : Valorisation et dévalorisation de l'habitat dans l'agglomération parisienne, lA URIF, 1983, 2 tomes, pour le Plan Construction.

-31de façon directe - à supposer même, ce qui est plus qu'improbable, que l'on puisse isoler et quantifier les éléments nécessaires à sa production et leur coOt. Ainsi, même dans le cas d'opérations urbaines, publiques ou privées, volontaires, les valeurs créées sont-elles le plus souvent sans rapport avec les coOts des investissements: «malgré son suréquipement, tel grand ensemble peut avoir une valeur très faible, voire négative sur le marché. Au contraire, des appartements réhabilités à l'économie le long d'une rue sans assainissement iront se vendre des fortunes» (Jean-Loup Gourdon). De même, des équipements coOteux peuvent-ils contribuer ou ne pas s'opposer à la dévalorisation de l'espace, par exemple lorsque ces équipements consistent en des réseaux d'infrastructure insuffisants à compenser la nudité ou le caractère désolé des nouveaux espaces aménagés, ou encore lorsque, sur dimensionnés, ils paraissent concourir à cette désolation (glacis de bitume). Il n'y a donc pas de définition objective de la qualité de l'habitat, comme le note Jacques Dreyfus dans La société du conforti. Des difficultés tout aussi grandes se heurtent à une analyse des transferts de coOts et de valeurs liés à la production et à la transformation du tissu urbain. Notre hypothèse était que les transferts financiers - définis comme des avantages ou des coOts attribués ou subis sans contrepartie ni traduction monétaire directe - se trouvaient au cœur de la formation de l'espace, et par là même étaient étroitement liés à la qualité et à la valeur de celui-ci. Qu'il s'agisse de transferts de coOts ou de valeurs entre logement et équipement, entre classes riches et pauvres, entre contribuables et acquéreurs de logements, entre la voie et la ville, entre opérateurs privés et publics, ces mécanismes omniprésents demeurent généralement occultés et peu explorés par la recherche urbaine. La ville est en effet «une vaste matrice de transferts» selon les termes de Jean-Loup Gourdon. Si le champ d'analyse ainsi dessiné peut être considéré comme quasi illimité du fait de la complexité et de l'universalité des phénomènes urbains, une meilleure connaissance des transferts financiers de l'urbanisation n'en est pas moins un enjeu essentiel de la définition et de l'évaluation des politiques urbaines. Au terme du séminaire, s'il existe quelques travaux de recherche faisant écho à sa problématique ou s'y référant explicitement2, les

I Jacques Dreyfus: La société du confort, Paris, L'Hamattan, 1990, Cf. aussi Jean-Loup Gourdon, note de travail citée en note 1. 2 Il s'agit en particulier de :

-32transferts financiers liés aux phénomènes urbains restent finalement peu étudiés; est-ce du fait de la complexité de leur analyses? ou, faute de la constitution d'une économie politique micro-urbaine encore balbutiante? Cette zone d'ombre renvoie à l'absence ou à la rareté des débats publics sur les enjeux de l'aménagement qui s'appuieraient sur une meilleure connaissance de ces transferts entre agents et de l'appropriation par chacun d'eux des plus-values. Si cette connaissance est possible, pourquoi un tel consensus autour de la méconnaissance? - Question d'ordre politique et non plus économique - Ou bien cette connaissance n'est-elle pas accessible par les seuls outils, existants ou à affiner, de l'analyse économique? Le propos du séminaire était précisément d'analyser l'emploi des notions «d'intérêt général» et «d'utilité publique» dans l'intervention des collectivités publiques (État ou collectivités locales) sur l'espace urbain et de questionner les stratégies et pratiques de ces collectivités vis-à-vis de la création et de la circulation des valeurs attachées aux transformations d'usage du sol urbain. Un paradoxe nous parait exister en France entre un élargissement constant de la notion d'utilité publique pendant la période des «trente glorieuses», d'une part, et la persistance d'une conception très restrictive du rôle de la collectivité publique d'autre part : Celle-ci en effet, est censée le plus souvent n'intervenir qu'à titre d'aménageur et non en tant que promoteur encaissant les plus-values tirées de l'équipement des terrains, sauf dans l'exemple haussmannien. Jean-Pierre Gaudinl explique ce décalage persistant entre la doctrine de l'expropriation et sa pratique, entérinée par la jurisprudence, par le poids politique des propriétaires fonciers tout au long du XIXème et même du XXème siècle qui fit de la défense de la propriété un thème consensuel, bien qu'elle bénéficiât en fait le plus souvent à la promotion immobilière privée. Il montre également comment, au XXème siècle, malgré le développement de l'intervention foncière publique et l'extension du
- Suzanne Rosenberg: L'opération Italie Paris I3ème
décisionnels en économie de l'aménagement, - Alain Demangeon, Ann-Carol Werquin : Espaces, formes Tourcoing, Thalès, Paris, 1993, pour le Plan Urbain.-

- Analyse
et valeurs

de la dynamique des processus
le long de l'axe Lüle-Roubaix: Valorisation et dévalorisation HLM, Avril 1993, pour le Plan rôle de la puissance publique d'usage du sol, in : Prévison, en France 1900-1940, thèse prévision urbaine 1900-1930,

Août 1990, pour le Plan Urbain.

en collaboration avec Michel Peraldi - Catherine Foret (Trajectoires), dans la vUle : le Musée urbain Tony Garnier ou la réinvention d'une cité Urbain et Esthétique et Cités. 1 Jean-Pierre Gaudin pose avec une clarté remarquable la question du dans la création et la circulation des valeurs liées à la transformation aménagement et gestion locale. L'émergence des plans d'urbanisme soutenue en 1983 et L'avenir en plan. Technique et politique dans la

SeysseI, Champ Vallon, 1985.

-33 champ de l'expropriation liée à la naissance de l'urbanisme de plan, la rhétorique de l'intervention publique resta étrangère au modèle de marché, privilégiant la récupération de la rente (logique régalienne) plutôt que son anticipation (logique entrepreneuriale). Ce débat ne fut pas tranché au cours du séminaire. Les communications de Jean-Paul Lacaze sur la création de valeurs par l'aménagement public, de Suzanne Rosenberg sur la genèse de l'opération de rénovation privée du quartier Italie (Paris 13ème) et de Philip Ogden à propos du bilan financier et social de l'opération des Docklands à Londres apportent des matériaux substantiels et pourtant parfaitement contradictoires à l'appui tantôt de l'une, tantôt de l'autre des deux thèses: récupération publique pour le premier, ou transfert aux acteurs privés pour les seconds, des plus values tirées de l'aménagement. Elle montrent l'opacité des grandes opérations d'urbanisme, dont la lecture financière et comptable a posteriori se heurte à des difficultés non négligeables. Ainsi le débat se déplace-t-il des questions de production et de captation par les acteurs publics ou privés des valeurs marchandes liées à l'urbanisation, à celles relatives au sens et au contenu symbolique des grandes opérations d'urbanisme: celles-ci sont décrites comme des opérations de «conversion» symbolique, idéologique, et politique de valeurs immatérielles autant sinon plus que matérielles. De même, Françoise Paul-Levyl restitue à l'expérience haussmannienne son substrat politique et social de conflictualité et analyse l'opération de rénovation comme une opération de conjonction et de disjonction entre des forces politiques et sociales - classes populaires, bourgeoisie et aristocratie ayant chacune leur mode d'inscription spatiale et porteuses de valeurs économiques, ethniques, symboliques opposées. L'habitat social lui-même n'est-il pas analysable comme une entreprise de conversion symbolique, comme le suggère Michel Peraldi à partir de son expérience de terrain à Marseille? Dans ces quartiers dominés par le traitement technique des faits sociaux, produits par des transferts financiers de multiples sortes, une segmentation très rigoureuse du parc engendre des systèmes de valeurs apparemment incohérents puisque les loyers, sans lien aucun ni avec la qualité, ni avec la date de construction de l'immeuble, sont fixés selon des logiques de gestion administrative internes au parc de l'organisme bailleur. Or, ce mode de gestion et d'attribution des logements, objet de négociations et «d'arrangements» entre habitants et gestionnaires, est indissociable du

-

1 Françoise Paul-Levy: La ville en croix. De la révolution Paris, Méridiens-Klincksieck. 1984.

de 1848 à la rénovation

haussmannienne.

-34rapport particulier entre la légitimité (dans le parc) et l'illégitimité (en dehors) des habitants: Ces lieux sont aussi à analyser par le prisme du rapport au politique et de la nature du lien civil qui y est mis en scènel. Au fur et à mesure de ces déplacements et glissements, les questions initiales relatives aux transferts financiers posées aux économistes n'ont pas trouvé réponse et ont donc fait place au constat de la primauté du symbolique et du politique. Ont-elles pour autant perdu leur intérêt pour la recherche? Nous ne le croyons pas, et espérons que des travaux ultérieurs permettront de les approfondir.

Les limites de l'économie et l'apport appréhension de la valeur des espaces

de l'anthropologie urbains.

pour

une

Si l'on se réfère à l'un des objectifs initiaux du séminaire, qui était de lire la morphologie urbaine avec les outils de l'économie et de faire appel à une économie politique de la ville capable de prendre en compte l'épaisseur sociale des phénomènes de valeur, on doit reconnaître la difficulté, voire l'utopie de l'exercice. Invités à introduire ce thème, Alain Lipietz2 et François Fourquet proposent deux approches différentes mais également englobantes, l'une par la théorie de la rente foncière urbaine, l'autre par celle des réseaux de l'économie informationnelle, tout en reconnaissant l'un et l'autre qu'il ne peut y avoir de théorie purement économique de la valeur de l'espace urbain. Pour François Fourquet, le marché des valeurs urbaines à un niveau micro-spatial est surdéterminé par la position des villes dans l' économiemonde; ainsi se superposent sur un même espace les trois niveaux braudéliens des rapports d'échange de la vie quotidienne, des rapports marchands qui rendent compte de la reconstruction permanente de la ville sur elle-même, et des grandes opérations d'urbanisme qui hissent celle-ci à un rang de ville mondiale. Toutefois, le troisième et dernier niveau reste déterminant. Pour Alain Lipietz, la division technique et sociale de l'espace est une donnée complexe, produit de l'histoire urbaine et des rapports sociaux; ce n'est donc pas une donnée purement économique, pas plus que l'appropriation juridique du sol par les propriétaires fonciers, fait extraéconomique. La division sociale et technique de l'espace dicte les conditions de rentabilité du capital investi dans la promotion en relation
1 Michel Peraldi : Entre logeurs et logés, tome 2 : L'épreuve territoriale, CERFISE Marseille, Septembre 1989 (en collaboration avec Madeleine Lemaire, Michel Anselme, Suzanne Bensasson). 2 Cf. Alain LIpietz : Le tributfoncier urbain, Paris, Maspéro, 1977.

-35avec une hiérarchie rigoureuse des usages du sol. Mais, souligne-t-il, produire des logements et des équipements ne signifie pas nécessairement produire de l'urbain, l'urbanité d'un espace lui étant attribuée par un processus de reconnaissance sociale. Ces cadres d'analyse à peine posés, et ainsi pointées les limites de l'économie du point de vue des économistes, les séances du séminaire ont multiplié les exemples de doubles, triples systèmes de valeurs pour les mêmes lieux et objets, de chassé-croisé entre ces valeurs, selon les groupes sociaux, de coexistence et de contradiction entre des ordres de prix et de valeurs extrêmement différents selon l'appartenance culturelle, ethnique, communautaire, professionnelle, des protagonistes de l'échange, accumulant les preuves d'une imbrication étroite des faits dits «m~rchands» et «non-marchands» et les indices d'une primauté du fait social, de l'échange, par rapport aux prix et valeurs. Dès lors, le micro-lieu ou le micro-groupe font fonction de révélateur des rapports entre valeurs et histoires de vie de populations ou histoires de bâti, valeurs d'usage et valeurs symboliques, à la condition de choisir les lieux ou les groupes où se concentre le plus de sens et qui révèlent ainsi des interactions plus générales, des modalités plus larges de l'échange social: - il en est ainsi de la régie immobilière de copropriété privée à Lyon analysée par Yves Grafmeyer, au carrefour des situations d'interactions et de négociations de la valeur patrimoniale non nécessairement territorialisées, où se jouent les stratégies intergénérationnelles. - des lorrains venus à Fos-sur-Mer avec la sidérurgie et, comme nous les décrit Alain Tarrius, investissant comme haut lieu résidentiel Saint-Martin de Crau, village à l'écart des sites aménagés, à partir duquel peut s'analyser le déploiement de leurs sociabilités et mobilités sur toute l'aire métropolitaine marseillaise, et où coexistent deux marchés et deux systèmes de valeurs hétérogènes pour les transactions immobilières entre lorrains et non lorrains. - des maghrébins qui en achetant «hors de prix» des commerces dévalorisés dans le quartier de la Belsunce à Marseille instaurent un double système de valeurs par rapport à celles reconnues par les habitants dits «métropolitains», mais ceci précisément parce que leurs réseaux d'échanges se déploient sur des espaces plus vastes de part et d'autre de la Méditerranée et y recréent des centralités métropolitaines à d'autres échelles, d'emblée internationales.

-36Bien plus, Pierre Lantzl dans sa communication Valeur, échange, don et rapports non marchands, pose d'emblée les limites intrinsèques de l'économie pour appréhender la valeur, et la place incontournable de l'anthropologie. Démontrant que l'analyse économique recourt à la notion de valeur d'usage pour désigner ce qu'elle ne parvient pas à élucider, et se condamne ainsi à élaborer une hiérarchie sociale des valeurs d'usage, Pierre Lantz met fondamentalement en cause l'équivalence posée entre les conditions de production d'un bien et les relations sociales conduisant à son échange. La valeur d'usage s'évanouit lorsqu'on cherche à l'objectiver car c'est un fait absolu et subjectif. L'objet est symbole d'un lien social. La valeur d'échange est subordonnée à la relation sociale comme valeur. L'opposition marchand/non-marchand cesse donc d'être totalement pertinente. Le mythe de la quantification des valeurs se heurte à l'imbrication du matériel et du symbolique. L'économie utilise des outils biaisés au départ et ne peut rendre compte des phénomènes de valeur comme faits sociaux. L'anthropologie permet de dépasser l'opposition entre valeur d'usage et valeur d'échange en réinscrivant l'un et l'autre dans la sphère symbolique des représentations. Si les approches économiques des faits urbains demeurent nécessaires, il convient donc d'en mesurer les insuffisances et les impasses en connaissance de cause, et de ne pas être dupe de leur apparente rigueur. Ainsi, selon les termes de Pierre Lantz, il ne s'agit pas de «réanthropologiser l'économie» (tâche impossible) pour fournir à ses analyses un «supplément d'âme». L'appel à l'anthropologie se justifie comme approche indispensable à une compréhension des faits urbains: - «anthropologie économique», des faits productifs et de leur substrat territorial, social, familial, communautaire, permettant avec Toni NegriZ, Geneviève Marotel, Alain Tarrius, Marc Di Benedetto, notamment, d'expliquer la prééminence du micro-local, du micro-professionnel, du micro-social sous la modernité des grandes entreprises. - «l'anthropologie du mouvement» exposée par Alain Tarrius notamment, permettant de donner sens aux micro-lieux par les
1 Pierre Lantz: d'anthropologie Valeur et richesse, économique. Paris, Anthropos, que parvient 1977 et L'argent, Presses la mort, Paris, L'Harmattan, dans son brillant Essai de Grenoble, de la universitaires

1988. C'est aux mêmes conclusions

Georges-Hubert de la valeur,

de Radkowski

Les métamorphoses

1987 : La valeur n'est pas la raison d'être de l'échange;

c'est l'échange

social qui est à l'origine

valeur et la fonde. Z GRAMl (Groupe de recherche et d'analyse des Migrations internationales), École Normale Supérieure., Antonio Negri, Yann Moulier-Boutang: Le nouvel espace européen des entreprises: les PME italiennes, l'exemple de Benetton. Le nouveau chef d'entreprise dans l'Europe pour le Ministère de l'Equipement, Plan Urbain, Décembre 1989.

-37contiguïtés/continuités spatiales et temporelles qui les traversent ou s'y inscrivent, de resituer les habitants et usagers de la ville dans un «ici» et un «ailleurs» (cf.. les exposés de Stephan Headley, Paul Oriol et Alain Medam), un temps court, quotidien, saisonnier et un temps long, celui des migrations intergénérationnelles selon les rapports nomadisme/sédentarité déjà analysés par Georges-Hubert de Radkowski. - anthropologie mettant en évidence le rôle du politique dans les phénomènes de valeur et redonnant place au symbolique, à la suite des travaux de Françoise Paul-Levy sur le Paris Haussmannien.

Des lieux aux liens sociaux: mise en question conceptuelles de l'intervention publique sur l'espace

des catégories

Partis d'une interrogation sur les lieux et micro-espaces urbains et leurs valeurs, nous voici amenés à la recherche de méthodologies d'analyse appropriées de l'articulation des territoires aux populations, des lieux aux formes de temporalités de l'échange social. Les travaux de recherche cités confirment la place et le rôle de micro-groupes sociaux, souvent désignés comme minoritaires et notamment migrants, et de leurs modes de mobilité et de territorialisation dans les interstices et aux frontières visibles et invisibles de la ville. Qu'il s'agisse des lorrains en Provence, des maghrébins de Belsunce, des occupants de l'habitat spontané des banlieues de Tunis, des habitants promoteurs du projet de «Musée urbain» dans la cité conçue par Tony Garnier à Lyon, évoqués par Catherine Foret, ces micro-groupes identitaires, professionnels, résidentiels, etc, porteurs d'un lien social spécifique et de sens collectif, se sont révélés indicateurs de l'amplitude de réseaux sociaux élargis capables de structurer fortement les lieux de leurs échanges en termes de valorisation. Dans ces divers exemples, le micro-lieu prend sens comme nœud dans un système de flux. Comme le rappelait François Fourquet, décrivant Belsunce comme une «machine informationnelle» où la valeur du foncier représente un ticket d'entrée, il n'y a de phénomène social total que mondial. Belsunce tire ainsi sa fonction et son double système de valeurs de sa position charnière entre deux zones de marché et d'échange social, deux mondes culturels. Ces valeurs contradictoires, ces doubles ou triples systèmes de codes et de références que l'on peut observer dans les espaces d'interaction sociale, d'interface culturelle, de points frictionnels et relationnels entre groupes identitaires et culturels, et entre sphères économiques de marché,

-38ne sont-ils pas précisément le propre du fait métropolitain? Lieux de valeur car lieux d'échange et de parole où se condense le sens. Ce faisant, les catégories de l'intervention publique sur l'espace ont été fortement remises en cause par la mise en évidence de rapports plus complexes, tendus/distendus, à des espaces de temporalités plus larges (F. Fourquet), au temps long de constitution du patrimoine entre les générations (Y. Grafmeyer), et de constitution de l'identité par des séquences migration /territorialisation (M. Peraldi, A. Tarrius, G. Marotel). Dans cette vision de la ville comme machine interactionnelle et informationnelle (F. Fourquet), le potentiel économique, urbain, aurait à voir avec les capacités de tissus sociaux productifs particuliers, historiquement produits, et avec les aptitudes intergénérationnelles de groupes communautaires à incorporer de l'échange aux processus productifs ou artisanaux, à inclure du «désir social» dans un savoir-faire de rapport à la matière (les marbriers étudiés par G. Marotel, les mosaïstes par M. Di Benedetto) entretenu par les relations entre un noyau territorial identitaire et l'accès au marché mondial par la migration, notamment. Face à cette vision du territoire selon une optique de valeur-richesse (F. Fourquet, P. Lantz), en termes de lieux et temps de condensation d'échanges tant matériels et marchands que symboliques et culturels, que reste-t-il comme marge de manœuvre à l'élu, à l'aménageur? L'urbanisme a-t-il un objet, autre que celui que lui attribue l'illusion positiviste de l'acteur, face à la complexité et à la résistance des faits urbains et aux flux incessants de l'échange social qui traversent son espace et son temps? Comment apprécier l'efficace sociale de l'aménagement?

-39Aménagement et ménagement, valeur-puissance/valeur richesse: des oppositions transversales aux catégories public /privé.
Les schémas mécanistes opposant l'intérêt général à l'intérêt privé, l'intervention publique à l'intervention privée sur l'espace se trouvent par là même, battus en brèche: l'investissement public, précurseur de l'investissement privé, ménage à celui-ci des marges importantes de rentabilité dans les opérations tant publiques que privées d'aménagement; les décalages et contradictions sont la règle entre l'esprit des lois et leur application, entre le modèle régalien d'intervention publique propre à la France et la logique de marché où les intérêts des propriétaires fonciers et des promoteurs l'emportent. Les histoires qui nous ont été contées d'opérations d'urbanisme ont mis en lumière la révision permanente des bilans et plans initiaux en faveur d'une densification et d'une utilisation de l'espace maximisant la rentabilité, ainsi qu'un débordement constant des périmètres par une logique expansionniste de «fuite en avant» tant que ces conditions de rentabilité étaient assurées. Par delà les débats sur le bilan impossible des valeurs produites et détruites, des valeurs pour les anciens et nouveaux habitants, est apparue une césure plus importante entre deux catégories de l'intervention sur l'espace selon les termes de Michel Marié: l' «aménagement» et le «ménagement», ce qui soulève la question des échelles spatiales et des rythmes temporels de production et de transformation de la ville. Le clivage ainsi décrit se situe entre logique de patrimoine et logique de capital selon Yves Barel, entre prérogatives de puissance publique et production urbaine par juxtaposition de micro-opérations ou investissements, entre logique technique de production de l'espace et prise en compte des usages existants, y compris dans leur conflictualité ou leur marginalité sociale. Ceci déplace l'interrogation sur les modes de composition et d'interaction entre les acteurs, les usages de la ville dont ils sont porteurs, les systèmes de valeurs auxquels ils se référent, autant que sur les rythmes et échelles spatiales d'intervention et de production urbaine déjà évoqués ci-dessus; le sens de l'espace produit par ses habitants ou proposé, voire imposé, par les aménageurs et acteurs politiques, devient ainsi une question centrale. Le rôle du politique également. Plus que l'appartenance des opérateurs urbains aux sphères publique et privée, c'est de leur rapport aux formes et usages déjà constitués de la ville et de leur utilisation des prérogatives de contrainte liée à la légitimité du pouvoir institutionnel et politique (même et tout autant lorsque ces

-40prérogatives dites de puissance publique sont déléguées ou transférées à des opérateurs privés) que dépendraient le sens des espaces urbains et les valeurs qui s'y inscrivent: - le sens dans la mesure où comme le montre Martine Segalen 1 à propos des «Nanterriens: les familles dans la ville», anciens et nouveaux habitants et usagers de la ville ont en permanence à reconstituer ou inventer dans leurs rapports aux lieux des «ressources immatérielles» révélatrices, selon Sandra Wallman2 également, de micro-différences plus pertinentes que les variables classificatoires externes - ; et dans la mesure où ces rapports à l'espace de vie comme lieu d'imaginaire sont plus ou moins difficiles à instaurer lorsque le tissu urbain a été marqué par des vagues brutales de démolition et qu'il en résulte une «vacance de la mémoire de l'espace». - les valeurs susceptibles de se manifester, se «cristalliser», sur l'espace, si l'on fait l'hypothèse, à confirmer, que la plus ou moins grande facilité avec laquelle les lieux de la ville et leur mode de gestion institutionnelle permettent négociations et interactions sociales entre groupes sociaux, culturels, identitaires différents et entre ceux-ci et les différents segments du pouvoir politique, sont des éléments déterminants de leur valorisation ou dévalorisation, non seulement matérielle, mais également symbolique et imaginaire; ou bien encore que la capacité plus ou moins grande, le désir de groupes sociaux (là encore à spécifier) d'utiliser et s'approprier ces lieux dans leurs échanges communautaires, professionnels, festifs, etc., est un facteur direct de la valeur qui leur est reconnue. L'opposition de valeurs dominantes par le processus de «table rase», l'évacuation souvent recherchée des instances de régulation politique locale dans les grandes opérations urbaines (cas des Docklands, des villes nouvelles, de la Défense, des quartiers d'habitat social, dans une certaine mesure, «extra territorialisés» vis-à-vis du pouvoir municipal, cas «en creux» de l'habitat auto-construit des périphéries de Tunis dont la légitimité politique des habitants reste en jeu), le maintien de formes et usages de l'espace peu flexibles et mono-fonctionnels seraient selon cette hypothèse des facteurs clé pour la compréhension de l'articulation des valeurs matérielles et marchandes, symboliques et imaginaires. Cette hypothèse semble partagée par René Tabouret et par Charles Bachofen qui, revenant sur leur expérience d'urbaniste, et sur les liens entre urbanité et éthique, lièrent directement la qualité du projet urbain à

-

1 Martine Segalen, universitaires 2 Sandra Wallman,

Nanteriens,

les Jamales dans la ville; une ethnologie

de l'identité, Toulouse,

Presses

du Mirail, 1990. Eight London Households, Londres et New York, Tavistock Publications, 1984.

-41sa capacité à prendre en compte la valorisation des formes existantes d'espace et de sociabilité à partir des contradictions propres du lieu et de la population; ceci suppose une négociation où le sens ne serait pas attaché à telle forme voulue par le concepteur, mais naîtrait de la confrontation toujours renégociée d'appartenances sociales et culturelles différentes. Dès lors, pour eux, le pari de l'urbanisme serait de composer aménagement et ménagement, non pas en termes de formes données à voir, mais en offrant aux acteurs et habitants des alternatives contrastées «pour anticiper dans le processus même du projet les effets de sens qui partici peront à la future valorisation dè l'espace». Alain Tarrius, Catherine Foret et Abdelatif Baltagi montrent à partir de leurs terrains d'étude comment la valeur peut être donnée aux espaces par leurs habitants à l'insu des pouvoirs publics; mais ce faisant, cette autovalorisation est toujours plus ou moins subversive et se heurte à la non-reconnaissance par ces derniers des compétences esthétiques et des pratiques sociales des habitants, un «idéal démocratique» uniforme permettant bien davantage d'asseoir la légitimité des instances politiques représentatives. Pour Catherine Foret, la création symbolique intrinsèque au processus de valorisation débouche nécessairement sur la construction d'un langage commun sur le statut du lieu et pose la question de la reconnaissance politique et institutionnelle1. Il s'agit du «droit de cité» évoqué par Michel Peraldi, là encore, comme la question fondamentale de l'habitat social, bien plus que du «droit au logement». S'agissant des valeurs des espaces urbains, on ne peut donc manquer de s'interroger, avec Reigel, sur le rôle du politique dans la régulation des demandes des groupes sociaux porteurs des différentes valeurs patrimoniales, esthétiques, de modernité et de mémoire collective, et dans la combinaison des valeurs matérielles et immatérielles de l'espace. Nous souhaiterions revenir, pour conclure, à Maurice Halbwachs, dont la pensée nous parut d'emblée déterminante, mais dont Jean Duvignaud, Michel Amiot et Pascal Amphoux soulignèrent les facettes contradictoires: Plus que sur sa vision antagoniste des rôles respectifs des spéculateurs privés et des aménageurs-promoteurs publics, nous avons voulu insister sur l'originalité de son plaidoyer pour une anticipation par l'acteur public de la valorisation de l'espace. Mais cette proposition
1 Catherine Foret: Trajectoires de l'exclusion, Collection recherche de la Délégation à la recherche et à l'Innovation. Ministère de l'Equipement, 1987, et Valorisation-Dévalorisation dans la vUle : le Musée urbain Tony Garnier ou la ré-invention d'une cité HLM, Avril 1993, Pour le Plan Urbain et Esthétique et Cités, déjà cité.

-42politique du député socialiste est-elle compatible avec l'attention à la dimension symbolique des lieux et avec l'inscription de la mémoire collective dans les formes du présent? Là est la question que s'est efforcé de mieux cerner ce séminaire. Nous laissons le soin d'y répondre à chacun, citadin et citoyen de la ville moderne.

La plaque de cuivre,
(Plan urbain), septembre
1992

être en un lieu Jean-Loup GOURDON

Le docteur Orechtchenkov, en soixante-quinze années d'existence et un demi-siècle de pratique, n'avait pas gagné de quoi s'offrir un palais de pierre, mais il avait tout de même pu s'acheter, dès les années 20, une petite maison en bois sans étage, avec jardinet. C'est là qu'il vivait depuis. La maison était située dans une artère ... La petite plaque de cuivre était reluisante qui portait, gravé en
calligraphie penchée
Il

Docteur

Orechtchenkov

D.T. "...

Soljénitsyne, Le Pavillon des cancéreux. Un chapitre du Pavillon des Gancéreux 1 nous a paru former, avec les thèmes de la valeur et de l'espace abordés au cours du séminaire du Plan urbain, un contrepoint rapprochant vérité littéraire et logique de connaissance, leur offrant à chacune miroir commun et appui mutuel.

Maison

sur avenue

La visite que rend le docteur Dontsova au "vieux docteur" est cruciale. Vouée, jusqu'au surmenage, aux malades du service de radiothçrapie qu'elle dirige à l'hopital des cancéreux de la ville2, elle vient, en cette belle fin d'après-midi, s'entretenir avec son ancien professeur d'un état qui la préoccupe depuis quelques mois: une douleur du côté du duodenum.. .
1 Soljénitsyne, 2 Tachkent, Le Pavillon des cancéreux, année 1955... Gallimard, Paris 1968.

-44L'homme auquel elle rend visite est, lui aussi, voué tout entier à la médecine, -mais d'une façon qui en relie intimement l'exercice aux êtres et aux choses: à son habitation, aux objets familiers, aussi bien qu'avec son être propre.' Dans l'exercice de son métier, cet homme s'est forgé de solides convictions. D'abord, refus de la spécialisation. "Le temps qu'on perdait à une thèse, il valait mieux l'employer à maîtriser une discipline de plus. Rien qu'à l'Ecole de médecine locale, en trente ans, Orechtchenkov était successivement passé par les services de médecine générale, de pédiatrie, de chirurgie, des maladies infectieuses, d'urologie, et même d'ophtalmologie, après quoi seulement il était devenu radiologue et cancérologue". Prolixe sur le rôle de la médecine générale dans l'économie du service de la santé, dont il dénonce la gratuité, et sur le rôle intégrateur et éducateur du médecin de famille, sa conviction la plus forte et la plus profonde ne réside pourtant pas là, mais en ce qu'il "tenait obstinément à son droit d'avoir une clientèle privée bien que celle-ci fût partout de plus en plus interdite comme source d'entreprise privée et d'enrichissement, comme activité non productive... Et, pour quelque temps, il avait dû enlever sa plaque de médecin et ne laisser franchir son seuil à aucun malade,... Et pourtant, c'était justement ce droit à une clientèle privée qui lui tenait le plus au coeur dans son métier... Tout ce qu'il voulait, c'était une plaque de cuivre et une sonnette accessible au passant." Trait d'union entre la maison du docteur et l'avenue, et leitmotiv du chapitre entier, la plaque de cuivre résume, nous allons le voir, la conjonction des systèmes de valeur, entre intérieur et extérieur, voie et bâti, public et privé. Elle exprime, en même temps que leurs multiples correspondances, leur valorisation solidaire. Disons d'abord qu'il fallait, à l'époque où fut écrit Le Pavillon des cancéreux (entre 63 et 67 ), en plus du courage politique, une saine vision de la ville pour situer dans l'univers des valeurs cette petite maison et cette avenue à l'ordonnancement classique. Comme on le sait l'époque était, en Europe autant qu'en URSS, aux coupures routières et aux vastes ensembles de logements collectifs, voués partout à la détérioration rapide dont témoigne, pour la Russie, l'inénarrable film Délit de fuite (1987), -la similitude avec la situation occidentale comportant une particularité: le sol ne "valant rien", étant la propriété "collective", il y avait encore moins de limites à la mégalomanie et au gaspillage de l'espace. L'artère sur laquelle se trouve la maison du docteur est "dotée non seulement d'une promenade centrale mais aussi de trottoirs spatieux", séparant les maisons de la chaussée, d'une bonne quinzaine de mètres. "Sur les trottoirs, encore au siècle dernier, on avait fait pousser des arbres

-45à gros troncs et, en été, leurs faîtes se rejoignaient pour former un épais toit vert, tandis qu'à la base le sol était sarclé, bien nettoyé et entouré d'un grillage en fer". Belle description d'une voie urbaine! Et éloge expert d'une forme -la rue-, qui est sans doute l'expression la plus haute et le chef d'oeuvre de la conception européenne de la ville... Aux savoirs présents et manifestes dans le dessin de la voie, se joignent les savoir-faire mis en oeuvre dans son entretien, et dans le soin des espaces publics. Tout concourt au bien être; l'ombre des arbres qui épargne aux passants "la cruauté du soleil" par les journées de forte chaleur, aussi bien que le "frais filet d'irrigation" qui court le long du trottoir, dans "un petit caniveau dallé" Les aménités sont présentes également dans la maison d'Orechtchenkov, où Soljenitsyne fait avec nous le trajet du patient depuis l'entrée lorsque le docteur lui ouvre la porte; alors tout ce qui s'offre à l'oeil communique un sentiment de paix, de bien être, de confiance; ce qui est vécu là peut se donner à voir, exprimant ensemble l'ordre intérieur de celui qui reçoit, l'exercice d'une culture élevée, le déploiement d'une professionnalité... "Il suspendit le manteau au crochet d'un haut porte-manteau laqué prévu pour un grand nombre de visiteurs ou d'invités et la précéda sur des parquets lisses de bois peint. Ils traversèrent le couloir qui passait devant la plus belle pièce, très claire, où se trouvait un piano au pupitre relevé et qu'égayaient des partitions ouvertes; c'était là que vivait l'aînée

des petites filles d'Orechtchenkov. Ils traversèrent la salle à manger
'"

et

ils atteignirent ainsi le cabinet de consultations où tous les murs étaient couverts de rayonnages remplis de livres et où il y avait un grand bureau ancien, un vieux divan et de confortables fauteuils" C'est dans un des ces fauteuils "profonds et moelleux" que se laissa glisser Dontsova, "et immédiatement elle ressentit un apaisement et même la quasi certitude que c'était ici et sur l'heure que serait prise la meilleure décision possible... Et c'est avec soulagement qu'elle promena un regard caressant autour d'elle, sur ce cabinet que du reste elle connaissait bien, et c'est avec attendrissement qu'elle vit dans le coin, la vieille table de toilette en marbre, non pas un lavabo moderne, mais une vraie table de toilette avec son seau d'écoulement, tout étant recouvert et très net. " C'est dans ce cabinet que les malades venaient le voir, " et il leur arrivait d'y rester fort longtemps, livrés à un entretien douloureux dont dépendait tout leur avenir; A travers les méandres de ces entretiens, tel ou tel détail avait pu se graver à tout jamais dans leur mémoire: ce dessus de table en drap vert entouré d'un rebord en chêne brun foncé ou ce coupepapier ancien en bois, ou cette spatule en nickel (pour l'examen de la

-46gorge), ou cet agenda mobile, ou cet encrier sous son couvercle de cuivre ou encore le thé très fort d'une couleur pourpre qui avait refroidi dans un verre..." Cependant, s'exerçait l'art du Docteur Orechtchenkov. "En règle générale, ce Ii'était que par nécessité que les yeux du docteur Orechtchenkov, dont l'attention ne se relâchait pas, se dirigeaient ailleurs, vers la fenêtre, fixaient la table, les papiers; ces yeux ne perdaient pas un seul des instants réservés au patient ou à l'interlocuteur. Ils étaient l'instrument principal du docteur Orechtchenkov qui, à travers eux, percevait ses malades et ses élèves, leur transmettait son esprit de décision, sa volonté. " Professionalité d'Orechtchenkov, méthode de diagnostic et regard qu'il possède au suprème degré de maîtrise, et qui lui fait confier à Dontsova: " - Et vous ne savez pas quel hérétique je suis? Vous ne savez pas que j'ai travaillé vingt ans avant l'existence de la radiographie. Et quels dignostics on faisait, ma chère petite! C'est comme avec la cellule photo-électrique ou bien la montre: quand on les a, on perd tout à fait l'habitude de déterminer le temps de pose à l'oeil nu et l'heure qu'il fait par les sens. Et quand on ne les a pas, on s'y fait très vite" Ainsi exerce sa profession le médecin qui "veut prendre le malade comme un tout". Alors il n'y a plus place pour aucune autre passion: "le médecin lui-même doit être un tout. Le médecin lui-même!", le ressort d'un semblable engagement du médecin dans son art se trouvant sans doute à ce plan secret de l'existence que suggèrent les dernières lignes du chapitre: "Il la raccompagna, revint dans la salle à manger et se laissa glisser dans le fauteuil à bascule... "A de tels moments, tout le sens de l'existence, de la sienne propre au cours de son long passé, du bref avenir qui lui restait, et celle de sa femme défunte, et celle de sa petite fille encore jeune et celle de tous les hommes en général, ne se présentait pas à lui à travers leur activité principale, celle à laquelle ils s'adonnaient exclusivement et sans répit, à laquelle ils accordaient tout leur intérêt et par laquelle ils étaient connus de tous. Non, c'était dans la mesure où ils avaient réussi à préserver, sans la laisser se ternir, se figer, se défigurer, l'image de l'éternité que chacun avait reçue en partage" "Telle une lune d'argent sur le calme d'un étang."

-47"Urbanisme" et BTP: au service de la société urbaine?
De cette réalité, la plaque de cuivre "à la calligraphie penchée" du docteur Orechtchenkov est l'élégant emblème. En même temps qu'elle indique ce qui compte dans sa vie, elle marque - à l'endroit où elle est située, à la limite de deux espaces, l'intérieur et l'extérieur, la maison d'une part et la haute professionnalité qui s'y exerce, l'avenue plantée d'autre part, et la conception noble de l'édilité urbaine qui lui a donné naissance et en fait "un des plus beaux ornements de la ville", espaces de nature différente mais correspondant entre eux par leur qualités respectives, par leur niveaux d'élaboration,- le signe d'une valorisation opérant dans la réciprocité, créant entre eux des correspondances, des harmonies, qui sont l'essence même de l'urbanité. Proclamant noblement la dissidence du docteur dans l'URSS des années SO, elle identifie en même temps la nature et les fins de l'échange recherché au travers de son apposition, échange social (P. Lantz: "on ne peut identifier la valeur des biens antérieurement à tout processus ou à toute procédure sociale de validation... Il n'existe pas de marchandise... dont la valeur pourrait être antérieure aux relations sociales"l), ou échange tout court ("valeur veut dire échange", selon G.H. de Radkovski2), et sur lesquels une valeur urbaine pourra se former: valeur de cet espace, de cette activité qui s'y déploie, par le travail de cet homme. A cet égard, protection et menace sont également suspendus au-dessus de l'activité du docteur et de l'espace particulier où elle se déploie. D'un côté, d'heureuses circonstances ont fait qù'Orechtchenkov sauvât de la mort le fils d'un directeur, personnage important de la ville, puis un autre personnage important, et à plusieurs reprises divers membres de familles importantes. Ainsi "la gloire du docteur s'était-elle établie dans les milieux influents et lui faisait comme une auréole protectrice"... On "avait su ne pas remarquer qu'il avait de nouveau accroché son enseigne et que, de nouveau, il lui arrivait de recevoir quelques clients"... D'un autre côté c'est, avec d'autres, la maison même du docteur qui est visée, ear "au conseil municipal, on grognait contre ces maisons basses par trop étalées et pas assez serrées les unes contre les àutres. On disait que les "infrastructures" devenaient chères et qu'il était temps de démolir ces maisons pour construire là des immeubles"...

1 Pierre Lantz, Valeur et richesse, Anthropos, Paris 1977. 2 Georges-Hubert de Radkowski, Métamorphose de la valeur, Presses universitaires de Grenoble 1987.

essai d'anthropologie

économique,

-48Décidément le discours établi de 1"'Urbanisme" est international: si reconnaissable à sa façon d'associer les mots de la rationalité aux exigences d'activité et de chiffre d'affaires du Bâtiment et des Travaux Publics.. . Loin de nous de dénoncer pour lui même tout processus de densification: il est de l'ordre même de toute valorisation et de toute croissance urbaine1 - mais le discours de rationalité qui sous-tend ici le projet municipal fait craindre le pire. Peu "ménager" (Michel Marié2) des valeurs spatiales, économiques, humaines existantes, ce discours d"'aménagement" 3 rappelle assez bien celui que nous avons entendu en France autour des années 60, discours visant par exemple, au nom de la même rationalité, à la destruction des jardins des monastères parisiens situés à proximité des "équipements", avenues et métro, et à leur remplacement par des constructions denses... En l'occurrence, la menace ne pèse pas seulement sur les maisons comme celle du docteur, mais aussi sur l'avenue plantée. On n'a pas de peine à imaginer, tant notre époque en fut souvent le témoin, les travaux faisant habituellement partie des conversions massives de l'espace, -souvent appelées "rénovations urbaines"-, procèdant de la densification: mise au gabarit routier de la voie, abattage des arbres remplacés au mieux par des bacs à fleurs, réduction drastique des trottoirs, percement de trémies et de passages souterrains, etc. Il faut le constater: les discours de la rationalité, ou de la "modernité", ou encore du progrès offert à nous comme un "nouveau fatum" (Olivier Clément4), sont étrangement ressemblants, quels que soient l'époque, le système de société, et l'emplacement sur la carte du monde: c'est, répétitivement, le bruit destiné à couvrir le même souterrain processus du changement pour le changement et de la rupture traditionnelle, -avec les mêmes effets dévastateurs, comme la dévalorisation brutale de pans entiers du savoir et de l'activité humaine au profit exclusif de l'intervention de nouveaux acteurs, entreprises, corps professionnels, entrant en force sur le terrain laissé libre pour y déployer leur puissance, "faire du chiffre d'affaires" et prélever honoraires, intérêts et marges sur l'argent des opérations... Nous avons montré ailleurs l'inanité des raisonnements fondés sur le coût des équipements et sur leur relation supposée avec la valeur de
Isurtout patrimoine 2Michel quand il est mis en oeuvre de nos jours avec culture, savoir-faire, sociales, et dans le respect du 1989

urbain sur une avenue comme la Ciudad Lineal à Madrid. Marié, Les terres et les mots, une traversée avec un a- privatif, des sciences comme Méridiens, Klincksick,

3De Michel Marié également, 4 Olivier Clément

en grec ancien.

-49l'espace. Jean-Marc Offner, développant dans cette perspective la question spécifique des transports urbains, qualifie de "mythe" l'effet que certains leur attribuent dans le développement et la valorisation d'un quartier, illustrant cette énonciation par de nombreux exemples. Il n'y a "d'effet-transports" qu'en conjonction avec des tendances préexistantes et moyennant un environnement social favorable, autrement dit "des appropriations effectives, par les acteurs locaux, des opportunités que procure un nouvel ordre de transport"l. D'une façon générale, depuis trente ou quarante ans, les interventions et techniques mises en oeuvre ont rarement apporté, à l'Est comme à l'Ouest, la preuve de leur validité, et leur bilan montre au contraire, au travers des "rénovations urbaines", "grands ensembles", festivals de bitume et proliférations viaires, outre le ravage opéré dans les patrimoines urbains, leur impressionnant déficit sur le plan de la formation de l'espace des villes.

Civilisation

de l'être, civilisation

de l'avoir

Jacques Dreyfus2, citant le philosophe William James, évoque ces deux termes opposés pour situer la différence de valeur de l'espace que forment alternativement l'une et l'autre. Civilisation de l'avoir est celle où soi-même, ou bien l'autre, n'existent chacun qu'au travers des objets qu'ils possèdent. Les objets qui occupent cet "espace de l'avoir" parfois jusqu'à l'encombrement ne renvoient qu'à leur propre origine, catégorie, prix, destination... Dans l'espace de l'être, cet espace du "confort discret" dont traite Dreyfus, tout renvoit à la personne, tout y a une valeur de signe comme, chez Orechtchenkov, le piano, les livres, les objets présents dans son cabinet de consultations, et cet immense chien se joignant silencieusement à leur compagnie dans la salle à manger au moment du thé. Valeurs "discrètes", les valeurs nobles et les valeurs modestes ou pauvres ne s'opposent pas car elles sont de même nature: existentielles, elles procèdent de la fidélité à eux-mêmes des êtres, parfois des groupes, qui les portent et de la permanence qui leur permet de s'inscrire durablement dans l'espace. Discrètes, les valeurs le sont par la force des choses, étant donné leur vocation à échapper à la réduction des discours qui mènent le monde, et -toujours par la force des choses-, discrètes
1 Jean Marc Offner, les "effets structurants" du transport: mythe politique, mystification scientifique,

L'espace géographique, 1993, N° 3 2 Jacques Dreyfus,La société du confort,

L'Harmattan,

Paris, 1990.

-50parmi les discrètes sont les valeurs des petits et des pauvres, étant donné leur ténuité, leur fragilité, -un rien les met en cause et les contraint de se reconstituer ailleurs, au risque de sombrer. Pour nous entretenir de celles-ci plutôt que de celles-là, Dreyfus collecte dans les ouvrages de Colette Pétonnet1, Peter Willmott2, Michel Marié et Tomas Regazzola3 et d'autres, des faits comme celui-ci, qu'il emprunte à Suzanne Rosenberg4, d'une "cache à cadeaux" qu'on peut trouver dans une courette entre un cabanon qui fait usage de W.e. et un transformateur EDF, derrière une longue serpillière pendue à une ficelle: c'est un épais plateau de bois posé sur un vieux puits. Nous sommes dans le treizième arrondissement de Paris dans les années 70, discrètement, amicalement, des voisins viennent y déposer pour leur vieille amie qui vit là, au deuxième étage du petit immeuble: qui, de la nourriture pour ses chats, qui, des fournitures pour son activité de couturière, qui, des bibelots pour son intérieur... Les bidonvilles ont tous été détruits par la force. On a dépossédé les habitants de leur avoir, qui était l'espace de leur être. Marié et Regazzola montrent cet essentiel qu'ils refusaient de quitter: vivre conformément à leurs habitudes et à leur être, vivre avec les autres, être portés par les voisins et le groupe. Le logement social aux normes, dit Dreyfus, est l'exutoire dispendieux du progrès. On y a installé le confort, - à un codt qui d'un côté rendait son acquisition impossible à bas revenu, de l'autre imposait l'intervention d'un acteur spécialisé, l'institution HLM, apte à mobiliser pour les "ayants-droit", locataires "sociaux" et "assistés à vie", les crédits publics selon les modalités diverses mais équivalentes au point de vue de leurs effets, de l"'aide à la personne" et de l"aide à la pierre". Et comme il n'y a pas de limite au confort, toutes les nouveautés de la quincaillerie du progès ont vocation à y prendre place à leur tour: ventilation mécanique contrôlée, câble, domotique, etc. Et non seulement le confort a un codt, mais il en entraîne d'autres; de grandes fenêtres demandent rideaux ou stores, le mobilier de fortune n'y a plus sa place. "Entrer dans un bon logement, c'est entrer de plain-pied dans la civilisation de consommation" .
1 Colette Pétonnet, Ces gens-là. Paris, F. Maspero, 1968; 255p, et Espaces habités, ethnologie des

banlieues, éditions galilée, Paris 1982 2 Peter Willmott et Michaël Y oung, Le village dans la ville. Paris CC!, 1983; 254 p.; biblio. 3Michel Marié et Thomas Regazzola, Situations migratoires, la fonction-miroir, Paris, éditions galilée

Paris 1977 4suzanne Rosenberg, Passage ancrage. Paris, Epsilon,1980; 92 p.

-51Au demeurant, toute norme n'est-elle pas antinomique par rapport à la valeur? S'il en est bien ainsi, on n'a pas fini de mesurer les conséquences économiques, et donc sociales, de la fixation d'une norme de confort du logement social par les circulaires officielles du Centre scientifique et technique du batiment (CSTB) : tout ce qui se trouvait au-dessous des normes n'était-il pas d'emblée dévalorisé? C'est pourtant bien au-dessous de cette norme, comme le montre l'exemple des quartiers d'habitat précaire à Tunis dont nous entretient Abdelatif Baltagi, qu'il y a place pour créer ressources, richesses, et patrimoine, de surcroît monnayablel. Le montrent aussi les travaux de Colette Pétonnet : en même temps que s'y opéraient acculturation et intégration progressive dans la société française, l'étape-passage par les bidonvilles était l'occasion de constructions assez complexes au moyen de matériaux peu coûteux et de la constitution d'un bien patrimonial aliénable et susceptible de constituer un capital de départ pour une nouvelle étape de l'itinéraire résidentiel. A partir du moment où on fixe une norme de confort, n'est-ce pas toute une partie du patrimoine de notre société qui est décrétée sans valeur?

Valeur et appropriation

de l'espace

"Le docteur Orechtchenkov, en soixante quinze années d'existence et un demi-siècle de pratique n'avait pas gagné de quoi s'offrir un palais en pierre, mais il avait tout de même pu s'acheter dans les années 20, une petite maison en bois sans étage, avec jardinet. C'est là qu'il vivait depuis". "C'est là qu'il vivait depuis" ... Extraordinaire permanence dans la Russie d'alors où des millions d'hommes et de femmes, parfois des peuples entiers avaient été déplacés, dispersés, égarés comme les pièces d'un ouvrage inachevable, sans but ni forme! On l'a vu, le mode d'exercice de la médecine choisi par Orechtchenkov suppose un espace dont on dispose et tel que la valeur s'y constitue dans la durée. On aura à l'esprit par comparaison, la précarité et la ténuité d'appropriation de l'appartement collectif où loge un autre des personnages du Pavillon des cancéreux, le docteur Vera Gangart, adjointe de Dontsova, sa lassitude extrême lorsqu'au retour d'une dure journée d'hôpital elle se heurte, dans la cuisine commune, à la moto démontée du fils de la co-occupante...
1 Abdelatif Baltagi, L'intervention de la Banque mondiale dans la réhabilitation de l'habitat autoconstruit à Tunis, séminaire du Plan urbain, 17 janvier 1989

-52Une maison acquise depuis longtemps: avec l'espace, la possession et le temps où les valeurs développées par l'existence et l'activité du docteur, en conjugaison avec celles de l'environnement, peuvent s'inscrire. Ainsi, bien souvent, l'émergence de valeurs spatiales découlerait de l'association de deux conditions: d'une part l'existence d'un statut de propriété ou de quasi-propriété, et d'autre part la faculté d'inscrire dans un lieu ce qu'on pourrait appeler un acte de perpétuation existentielle ou sociale. C'est dire que cette inscription ou bien appartient à un trajet individuel impliquant disposition à persévérer dans son être, à développer une professionnalité, fidélité à ses valeurs, etc., -ou bien relève de longues continuités d'appartenance à des groupes étudiés par Alain Tarriusl et dont les contours identitaires très affirmés sont fondés sur une culture ethnique, comme les Maghrébins de Belsunce, ou professionnelle, comme les Lorrains de Fos, -groupes qui investissent des lieux, "y apportant avec eux de la centralité" et structurant fortement l'espace, le temps que va durer leur implantation. Le cas des Lorrains (se reconnaissent "Lorrains" tous ceux -Espagnols, Maghrébins ou Irlandais- ayant travaillé dans la sidérurgie lorraine) comporte à cet égard une ironie à l'égard des rationalités de l'aménagement du territoire: en se regroupant sans distinction de statut professionnel loin des "quartiers" qui avaient été spécialement "aménagés" pour eux en séparant soigneusement les catégories, ils ont fait apparaître la vanité des prévisions faites dans ce sens... Le cas déja cité des quartiers d'habitat précaire à Tunis nous introduit dans la situation plus générale des bidonvilles, synthétisée par Nicolas Reeves2. Evoquant leur "flexibilité quasi nomade", la rapidité avec laquelle leur organisation peut être modifiée pour répondre au changement de la collectivité" souvent issue d'un même village origine, -et donc, ajoutons-nous, au besoin de continuité et de perpétuation du groupe -, il nous invite, dans le contexte d'une réflexion sur la ville du futur à approfondir ces processus par lesquels "des bidonvilles entiers, dans des circonstances assez bien définies et qui tiennent essentiellement à la sécurité de la tenure, se transforment en une vingtaine d'années en quartiers urbains"3. Ailleurs encore, durée de la possession, durée de l'appropriation de ces logis qu'on habite "comme si on en était propriétaire", dans ce quartier populaire que décrit Willmott, avec le droit qui s'étend pour les locataires
1Alain Tanius, Anthropologie du mouvement. Caen, Paradigmes,1989; 185 p.; bib1iogr.

2Montréal, Juillet 1992, communication au CIRH. Les bidonvüles et la vüle dufutur
3Vingt ans, ajoute-t-il se transforment malicieusement, le temps que des ensembles produits par la rationalité et le BTP en taudis ...

-53 jusqu'à obtenir: un logement à proximité pour ses enfants, une fille, une belle-fille, de telle façon que s'effectue de mère à fille, de père à fils, avec l'affection, le soin, la solidarité, une transmission des savoirs-faire, de la mémoire familiale et sociale, -un patrimoine...

Perpétuation

de l'être et élection

du lieu

Le quartier des Etats-Unis à Lyon, cité HBM des années 30 est étudié par Catherine Forêt1 au moment où l'office II:lunicipal d'HLM veut y entreprendre une opération de "ré-habilitation". Habité par une population ouvrière relativement aisée qui a vieilli sur place avec des réseaux familiaux construits sur deux, voire trois générations, de tradition communiste, haut-lieu de la Résistance pendant la guerre, le quartier a "gagné ses lettres de noblesse à la Libération". A l'intérieur des logements, les habitants ont fait d"'énormes travaux", "déplaçant des cloisons, changeant la cuisine de place, fermant les loggias, etc. - se sentant dans un statut de quasi-propriétaires". Au contraire, "le bâti est très dégradé, l'office d'HLM ayant procédé à une gestion au moindre coût". Pour l'office d'HLM, porteur du "projet de réhabilitation", il s'agit de revaloriser un patrimoine de telle sorte qu'on oublie qu'il est habité par des gens dont la position sociale est jugée dévalorisante, et qu'une nouvelle clientèle vienne les remplacer. L'opposition des habitants au projet de l'office, leur mobilisation pour élaborer un autre projet fondé sur l'histoire des années 30 et la mémoire de Tony Garnier, architecte du quartier,- traduit-elle leur recherche, 50 ans après la Libération et à l'heure de l'effondrement du communisme, de nouveaux fondements symboliques à la reconnaissance à la fois de ce lieu et de sa population, et de leur importance dans la ville? A partir des "lettres de noblesse" acquises à la Libération et qui ont valu titres de "quasi-propriété", ne devient-il pas nécessaire de réactualiser un capital symbolique attaqué par le temps et l'histoire, de le retremper dans des origines bénéficiant d'une ré-évaluation positive - les conceptions architecturales novatrices de Tony Garnier - pour pérenniser le statut, et jouir paisiblement de ses effets sociaux et patrimoniaux, existentiels, bénéfiques? Essentiellement, la mobilisation des habitants ne traduit-elle pas leur désir profond d'exprimer sur le terrain -non comme personnages de
1Catherine recherche Forêt, La cité Tony Garnier à Lyon, quand l'art urbain n° 42, 1989. vient aux HLM. Les annales de la

urbaine,

-54musée mais comme porteurs d'Histoire -leur fidélité à leur être et au lieu qui l'épanouit et l'exprime le mieux? "Dans le monde des HLM," nous dit Michel Péraldi à partir d'une démarche d'expérimention sociale menée dans des grands ensembles de Marseille, "les trois quarts ou les 99% de la vie des gens, institutions comprises, se passent à louvoyer entre des accords de principe - par exemple le rapport locataire-propriétaire-, sur lesquels on ne revient pas, et des arrangements. Sachant que d'arrangement en arrangement, sans investiture ni contrat formel, certains locataires peuvent se croire légitimement propriétaires de leur logement1" "99% de la vie des gens".. .Quel principe parasitaire peut-il loger au coeur de la situation d'habiter, quelle forme de "stérilet" a donc pu être posé à l'intérieur du statut d'occupation pour le rendre aussi instable et y être la source d'une telle agitation? Quelle sorte de fécondité est-elle à craindre? Pour comprendre l'origine de ces précautions il faut sans doute regarder du côté du système de gestion des HLM, lequel tient, dans cette ville comme dans la plupart, à la fois du clientélisme et de l'économie administrati ve. Au clientélisme appartient le fait que l'office d'HLM place les locataires à sa guise: cadres moyens et supérieurs dans les cités du centre (Saint-Charles) ou du bord de mer (les Catalans), populations "déclassantes" dans la ZUP Nord (les Ramands). La "segmentation du parc est très rigoureuse", et le fossé infranchissable, sauf exceptions rarissimes et inattendues "rendant la loi respirable", survenant lorqu'un locataire des Ramands arrive à toucher personnellement (à "coincer") le président de l'office, et obtient "contre toute logique et contre les lois internes de l'office", sa mutation hors de la cité des Ramands. A l'économie administrative, appartient le fait que les prix de loyer sont de mêmes niveaux, qu'il s'agisse d'une cité "haut de gamme", bien construite et bien située, ou d'une cité "bas de gamme" à l'écart de la ville, avec des logements construits sans grande solidité ni confort (isolation...), dégradés quelques années à peine après leur construction, et sur lesquels se succèdent les opérations de "ré-habilitation". Economie administrative, même s'il existe bien une logique technique du rapport entre le coût et le prix", dès lors que les cités de l'époque ZUP "sont chères part rapport à ce qu'elles offrent, simplement parce qu'elles coûtaient très cher au moment où on les a édifiées". Ce coût, il faut l'attribuer à leur sur-équipement et à
l"parce qu'ils y ont été introduits par le père, qui le tenait du grand-père... ". Michel Péraldi, Entre logeurs et logés, Cerfise 1981

-55la prolifération de la voirie, dont une bonne partie ne dessert directement aucun immeuble, et parce que, le codt de ré-habilitation rentrant dans le prix des loyers, ceux-là pourraient devenir bientôt plus élevés que ceux des logements bien construits et bien situés... Opération de classement social, dévalorisante pour les postulants à un lieu "bien famé", l'attribution d'un logement prend le tour d'une assignation à résidence: habiter un lieu devient une affaire de soumission, d'intériorisation du classement social, qui corrompt profondément l'acte d'élection. Ainsi, le contexte d'attribution agite et mobilise en permanence le statut d'occupation, l'empêche de garantir une jouissance paisible des lieux pour des habitants rendus hyper-sensibles à toute intervention sur leur espace (la ré-habilitation: "toucher au logement signifiait toucher à leur dignité"), et ballotés entre un attachement au lieu, qui serait l'acceptation de leur déclassement, et l'envie de le quitter, suggérée par le nivellement des prix.

L'ailleurs du lieu
D'un point de vue qui regarde à la fois la valeur et l'espace, l'association positive entre affirmation de soi, perpétuation de l'être et élection du lieu se prête, on l'a vu à de nombreux constats. Celà, même au-delà de ce qui menace ou tend à nier cette association, comme dans les cas précédents, ou bien même, on va le voir, selon des modalités moins directes et comme au deuxième degré. Les populations étudiées par Yves Grafmeyer dans trois quartiers du 6ème et du 1er arrondissements de Lyon "n'habitent pas ces quartiers par hasard", même si elles peuvent prétendre que "leur lieu de résidence est potentiellement substituable à beaucoup d'autres"1. Un lieu qui n'est en effet "nullement indispensable au jeu des sociabilités fondées sur l'amitié, la profession ou la parenté", lequel peut procéder d'un éclatement géographique" qui n'est jamais décrit comme problématique et "apparaît au contraire bien maîtrisé et valorisé". Ce qui est recherché est donc le "bon voisinage", fait "d'un mélange de distance et de reconnaissance mutuelle entre des résidents qui se prêtent des manières de vivre similaires"... "et qui attendent des voisins qu'ils se gardent de toute intrusion intempestive dans leur vie privée en se prévalant de leur seule qualité de voisins"; qui attendent du quartier "qu'il
lYves Grafmeyer, Habiter Lyon, éditions du CNRS, Presses universitaires de Lyon, 1992

-56n'impose pas de formes de sociabilité ou de situations susceptibles de concurrencer celles que chacun gère en toute indépendance". L'agrément de ces quartiers tiendrait donc pour partie, "non pas au fait qu'ils constituent des territoires où se déploierait une intense vie de quartier mais, dit Grafmeyer, au fait qu'il ne s'y passe pour ainsi dire rien"... Au maintien de ces manières d'habiter de cette population (qui réunit dans le même "milieu" propriétaires de leur logement et locataires), veille et pourvoit le régisseur de ces immeubles collectifs en copropriété, qui "dispose d'une marge d'autonomie non négligeable pour gérer la reconduction ou la transformation progressive de la population susceptible d'y habiter"... " En accordant la priorité à certaines catégories précises de profession, en excluant certaines autres, il peut procéder à une revalorisation progressive en douceur" de ces immeubles. Travail délicat, car "chaque fois que ces manières d'habiter sont perçues comme menacées par l'arrivée de nouvelles catégories sociales, peuvent se faire jour des processus de dévalorisation parfois (pouvant se traduire dans les valeurs foncières) mais surtout d'inquiètude ou de remise en cause de son propre choix de localisation". Alain Medam1 retrace l'association problématique des trois termes de l'identité, du temps, et du lieu, dans la culture juive,- à la fois culture de la Terre Promise, et culture historiquement privée du droit à l'espace. Il distingue: - "ce par quoi on est habité" (croyances, spéculations, traditions du Judaïsme), et qui forme un espace de la pensée; - "ce qu'on habite en fonction de ce par quoi on est habité". L'espace de pensée, porteur de valeurs intérieures, mis à l'épreuve de l"'espace" qu'on habite, compose avec lui d'une façon qui fait se lever des valeurs d'usage, d'appartenance, d'adoption ou de répulsion (judaïcité); - un approfondissement de l'ensemble de la relation par l'expérience du monde, qui fait, des valeurs intérieures (symboliques, sacrales, religieuses), des valeurs d'enseignement, de reconnaissance de soi parmi les autres (judaïté). Dans ce parcours de la Promesse, qui passe par les figures et les périodes de l'Exode, l'Exil, la Dispersion, le Ghetto, ... il advient que "ce qu'on se met à habiter, faute de pouvoir habiter son espace, c'est la durée", le temps,- que concrétisent l'écrit, la Thora, et un cycle hebdomadaire et annuel du temps, dans lequel le shabbat est appelé "Ville Royale",
1 Alain Medam, Judaïté, formes d'esprit, formes d'espace, séminaire du Plan urbain, 14 novembre 1990

-57et où "prennent place" des fêtes qui correspondent à tel moment de la lecture de la Torah, à tel moment de "reparcours" de l'histoire-espace des Hébreux, etc. Dans cet "espace vécu diachroniquement", "le temps devient un espace" dans lequel la question de l'appropriation du lieu, tout en étant présente, se trouve relativisée au regard de l'universel porté audedans de soi. Etre en un lieu, ce n'est pas être d'un lieu. Dans tout ce qui précède, il n'a pas été question d'enracinement, mais de montrer à quelles conditions des projets existentiels trouvaient place dans la ville, selon les modalités diverses de la continuité (docteur Orechtchenkov) ou du passage (les Lorrains de Fos). Selon les cas, la triple configuration de la forme urbaine, de la forme bâtie, et du statut d'appropriation offrait un contexte plus ou moins favorable. Dans ce sens, c'est à quelques objectifs essentiels que devrait se réduire, selon nous, la responsabilité de la puissance publique,- ce que nous examinons dans ce qui suit.

Devant

la valeur,

la puissance

publique

Comparant entre elles les politiques urbaines des pays européens telles que leurs histoires respectives les ont élaborées, Jean-Pierre Gaudin distingue deux modèles. Dans une conception régalienne qui perdure en France, l'Etat s'arroge des prérogatives supérieures à celles des autres utilisateurs de l'espace: il en découle par exemple qu'il ne verse pas de compensation pour les servitudes d'aménagement. Dans un tel modèle, on observe en même temps que la plus-value n'est pas véritablement maîtrisée. Au contraire, dans des pays où l'Etat et les communes sont des agents économiques et "entrepreneuriaux" comme les autres, l'Allemagne par exemple, les servitudes publiques sont indemnisées, et les plus-values liées à l'aménagement sont largement récupérables par la puissance publique. Ainsi s'offre à nous un shéma, dans lequel c'est dans la mesure où la puissance publique sait reconnaître la valeur (indemnisation des servitudes) qu'elle sait l'acquérir (récupération des plus-values). Au contraire, là où il n'y a pas reconnaissance de la valeur (non-indemnisation), la récupération des plus-values se fait mal ou pas du tout. L'idée que l'Etat se fait des droits des citoyens sur l'espace paraît donc déterminante de sa capacité à jouer dans un sens ou dans l'autre avec la valeur. Dans ce domaine, il paraît téméraire d'attendre de lui des talents à rebours de ses principes, ce qu'illustre la tentative d'Halbwachs.

-58En présentant, de l'oeuvre de Maurice Halbwachs, les aspects portant sur l'étude du développement urbain, Michel Amiot1 a souligné le caractère "difficile", voire "invraisemblable" de cette pensée sur le sujet. Des planificateurs, agents de la puissance publique qu'Halbwachs désigne sous le nom d'''administrateurs-constructeurs'', il est d'abord démontré qu'en fait ils ne décident de rien, qu'ils sont de simples bras exécutants des "besoins collectifs". Ces besoins, ce sont les mouvements démographiques qui les expriment, et qui décident véritablement de la réalisation des voies nouvelles, et du peuplement le long de ces voies ou à leur extrêmité. Parce qu'ils savent anticiper, les spéculateurs, eux, seraient les vrais traducteurs des besoins collectifs. Ce que, paradoxalement et logiquement à la fois, Halbwachs préconise (la proposition sera présentée au parti socialiste de Jaurès), c'est que les planificateurs "incapables de prévoir, d'empêcher (voir leur incapacité séculaire à contraindre dans des limites les extensions successives de Paris), et donc d'élaborer des anticipations", se mettent à l'école des spéculateurs, et que les villes redistribuent équitablement les plus-values réalisées en utilisant l'argent ainsi gagné à la construction d'immeubles pour les ouvriers à la périphérie des villes, là où les terrains sont à bas prix2. Ainsi "l'aménagement paierait l'aménagement", selon une proposition formulée presqu'à la même époque au sein du Musée Social, que cite Jean-Pierre Gaudin... L'avenir, avec l'intervention massive de l'Etat dans l'urbanisation après la deuxième guerre mondiale allait davantage donner raison aux critiques d'Halbwachs qu'à ses propositions. Manifestement, l'esprit d'anticipation et de valorisation ne serait pas présent dans la réalisation des "zones à urbaniser en priorité", "zones industrielles", "rénovations urbaines", "coupures routières", etc. -mais bien plutôt l'esprit et les savoirs constitués pendant la deuxième Guerre mondiale et dans la Colonie, selon l'analyse qu'en fait Michel Marié.

1Michel Amiot, Contre l'Etat, les sociologues. France (1900-1980),

Eléments

pour une histoire

de la sociologie

urbaine

en

Paris, EHESS, 1986. 304p., bibliogr.

2C'est le type même de la "bonne idée", séparée de tout contexte... L'auteur de ces lignes avoue l'avoir développée de son côté, l'associant d'abord à une rupture avec le fonctionnalisme dans un rapport d'études (sur les perspectives de développement urbain à moyen terme de la région publics, Provence Côte dans d'Azur, SCEr, Urbanisme, 1968); puis à des propositions foncières). de dispositifs fiscaux et de montages des travaux opérationnels

une série d'articles Etudes

publiés entre les années 78 et 86 (Moniteur

H revue des HLM,

-59Il semblait d'ailleurs qu'il y eftt dans la thèse d'Halbwachs, comme le remarque Michel Amiot, le ferment d'un capitalisme monopoliste municipal qu'on verra s'exprimer plus tard avec les projets de municipalisation des sols. Au surplus, la préoccupation de la forme urbaine était étrangement absente de la démonstration d'Halbwachs comme si, non content de nier la part de Napoléon III ou d'Haussmann dans les grands projets politiques économiques et sociaux du second Empire, "simple traduction de la pression des besoins collectifs", il voulût leur dénier également la réussite des formes urbaines produites à l'époque. Il est difficile de le suivre sur ce point. Avec les percées et les grands tracés, rarement, pensons-nous, furent mis au service de l'élaboration de l'espace, -et spécifiquement de la voie comme instrument de formation de la ville et de mise en relation des activités et des usages- quelque chose d'équivalent de la part de la puissance publique au génie d'anticipation d'Haussmann et à son intuition des processus de valorisation, ou aux savoirs-faire des ingénieurs Alphand et Belgrand (voir là-dessus les travaux de Mikaël Darin, Bruno Fortier, Bernard Landau, ...). On pourrait également ajouter à l'actif de l'intervention publique sur la ville son rôle fondateur, ou plutôt refondateur, dont Françoise PaulLévyl montre qu'il était présent dans le redoublement de la grande croisée de Paris (rue de Rivoli-Boulevard Sébastopol) qui devait dans la pensée d'Haussmann rendre à la ville l'ordre social, et mettre l'espace parisien à l'abri de nouvelles journées comme celles de 1830 et 1848. Aux propositions d'Halbwachs, dit Amiot, il manque un liant: dans sa dénégation du rôle de la planification, c'est le rôle même de l'Etat, comme acteur et régulateur de la vie sociale, qu'il a voulu nier. Ce rôle, que peut-il être aujourd'hui? Entre un Etat éclaté en féodalités techniciennes et qui doit retrouver dans la "modestie" (Crozier) la voie de son unité et de l'utilité du service qu'il a à rendre, -et des collectivités territoriales, nouvelles venues à la conception et à la conduite de politiques urbaines, et possiblement séduites, pour certaines d'entre elles, par les formes d'une "action publique urbaine moderniste", selon les termes de Jean-Gustave Padioleau,2 - on se bornera à s'interroger sur la responsabilité générale de la puissance publique à l'égard de la société urbaine.
IFrançoise Paul-Lévy, La ville en croix, de la Révolution 1984. par ailleurs les risques de dérive vers "la production local d'une ville utilitariste, oligarchique se grisant d'intérêt dominés par un pouvoir de 1848 à la rénovation haussmannienne,

Paris Méridiens 2dont un article agrégat

Klincksieck, souligne

d'individus

et de groupes

-60Pour aller à l'essentiel, cette responsabilité nous paraît être celle de la forme urbaine et de la petite appropriation.

Le souci

de la forme

urbaine

Sociétés urbaines, villes, croissent et changent. Peuvent-elles le faire sans l'idée d'une forme? Les acteurs, petits ou considérables, particuliers ou institutions, entreprises, qui provoquent par leur pensée et par leur activité le changement et le développement, peuvent-ils le faire sans le moyen, l'appui matériel et informatif, la représentation, d'une forme? Ne leur est-elle pas nécessaire pour y "projeter leurs intérêts et prévoir une valorisation de leurs investissements, que cette valorisation soit marchande, sociale, ou symbolique" (René Tabouret)!. Un projet isolé peut-il être conçu et matérialisé sans une "image du présent-devenir", et le support de la forme générale ou particulière dans laquelle il s'inscrit, en tant que projet d'abord, en tant que forme concrète ensuite? Les "récits" de voies urbaines que nous font dans des travaux récents M. Darin2, A.c. Werquin, A.Demahgeon3, et d'autres nous montrent ces voies agrégeant dès leur origine sur leur parcours les faits du développement urbain, se chargeant du sens dont ils étaient porteurs en leur donnant sens à leur tour, les fondant dans une forme à la fois pérenne et évolutive, unifiante, -patrimoine collectif pour le présent et l'avenir. Nous sommes loin aujourd'hui des savoirs-faire haussmanniens et de l'unité de conception qui inspirait la réalisation des oeuvres. La croissance économique, l'expansion et la diversification considérables du capitalisme, ont fait éclater l'unité de l'Etat en cent éléments d'une "technostructure" . Au fonctionnalisme et à la spécialisation des capitaux correspondent des secteurs d'intervention qui jouent des "coups" sur le territoire des villes: "immobilier d'entreprise", promotion immobilière "sociale" ou résidentielle, "urbanisme commercial", développeurs de "projets urbains",

d'efficacité gestionnaire".cf.Jean-Gustave public, Septembre 1991 lCharles Bachofen et René Tabouret,

Padioleau,

N° 3 de la

revue

Politiques

et management

Rapport sur le projet urbain, STU, Nov. 1991.

2Mikaël Darin, La grande percée. Paris, BRA 1981, 272p., bibliogr. 3 Alain Demangeon, Ann-Caroll Werquin, Le Grand Boulevard Lille-Roubaix-Tourcoing, genèse d'un espace public, tome 1: 1896/1905; tome 2: 1905/1935 et Espaces formes et valeurs le long de l'axe Lille-Roubaix-Toucoing, 1993