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Couverture : Portrait photographique de Béhanzin (droits réservés).

SOMMAIRE

Avant-propos.....……………………..………………… De la chute du roi Béhanzin et de ce qu’il advint du butin.……………………..….. Violence, art et politique : les bas-reliefs d’Abomey, Bénin, ex-Dahomey………………………….……….. Donateurs et collections : Georges Waterlot et le Musée d’Ethnographie du Trocadéro………....

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Legba, un vodoun singulier du Golfe du Bénin ses fonctions, ses représentations……………….......
Table des illustrations……………………………..….

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Avant-propos
L’ensemble des articles réunis dans cet ouvrage abordent divers aspects du royaume du Dahomey sous l’angle des conséquences de sa confrontation avec la France puis de sa colonisation, à travers plusieurs formes d’expression plastique en terre d’Afrique et en terre d’exil. Les catastrophes que constituent pour une société les défaites militaires venant d’un conquérant nouvellement apparu dans le champ géopolitique, que celles-ci soient suivies d’un asservissement durable ou non, modifient en effet fondamentalement l’ensemble de ses structures. Le caractère spécifique de ces dernières, qui intégrait à la fois le dynamisme propre de la société considérée et les interactions historiquement établies avec ses voisins habituels, s’efface plus ou moins rapidement pour être remplacé par la vision des vainqueurs. L’histoire des conquêtes coloniales occidentales, que ce soit en Amérique, en Afrique ou en Asie, est un exemple de ces situations où les sociétés conquises sont amenées à se penser à travers «la vision des vaincus». À cet égard, le rôle, le changement de statut, de fonction des représentations qui sont associées aux artefacts pour lesquels une intention, un savoir-faire, une partie de la fonction excèdent ou sont détachés d’une destination purement utilitaire - ce qui dans la culture occidentale recouvre très grossièrement les catégories de l’art, (sous les diverses locutions par lesquelles il se décline : art, objet d’art, art décoratif, ornementation, art religieux, etc.) - sont particulièrement représentatifs de la violence de la confrontation. Le butin, qui dans les conflits entre sociétés proches se résout par un changement de propriétaire, aboutit dans ce contexte historique à une redistribution des artefacts. Les fonctions de ces derniers s’effaçant en grande partie du fait de la perte d’autonomie et de l’acculturation, leur perpétuation se modifie en assimilant involontairement (par l’appropriation) ou consciemment les représentations que le vainqueur y associe. En retour, comme à la fois l’histoire de l’art et des institutions muséales l’ont montré, cette confrontation va aussi rénover, avec le temps, la vision des vainqueurs.

La chute du royaume et ses conséquences immédiates en terme de destination du butin indique, cette fois du côté des vainqueurs, un infléchissement dans la fonction attribuée aux produits de l’appropriation guerrière, généralement dévolue à l’enrichissement, vers la constitution de collections muséales publiques. Infléchissement illustré ici par le travail «de copie» et de conservation de Waterlot, méticuleuse fourmi accumulant les collections en provenance de sociétés qui lui semblent en danger. Les articles sur les bas-reliefs d’Abomey et sur le vodoun Legba montrent que la production artistique, liée soit au domaine religieux soit à la mise en scène du pouvoir royal, intègre leur fonction à leur réalisation plastique. C’est ainsi que la disparition du royaume modifie la fonction des bas-reliefs : ceux-ci deviennent une part du patrimoine historique perdant désormais leur actualité, ne subsistant que comme témoignage d’un passé sans relation au caractère sacré du pouvoir et abandonnant la partie liée à la cosmogonie de leur décor. En ce qui concerne le vodoun Legba, si ses fonctions religieuses résistent mieux, il est significatif d’observer la vision dépréciative qu’ont pu en avoir les premiers visiteurs occidentaux et même les auteurs africains. La circulation de ces objets en poursuivant d’une certaine manière la voie ouverte par les cabinets de curiosité, spécificité européenne, va être à l’origine d’une intégration de ces sociétés dans une conception universaliste et figée de la culture.

P.R.-R./M.-M. B., Vanves, mars 2010.

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De la chute du roi Béhanzin et de ce qu’il advint du butin

DE LA CHUTE DU ROI BEHANZIN ET DE CE QU’IL ADVINT DU BUTIN
Quand on s’intéresse à l’histoire de la conquête du Dahomey par les troupes coloniales françaises, l’impression qui domine est celle que l’on ressent devant les désastres qui transforment inévitablement les acteurs d’un drame en personnages tragiques. De ce fait l’appréciation de leur rôle, compris trop vite comme un destin, n’évite pas toujours les simplifications et occulte généralement les interrogations. En particulier la vie du roi Béhanzin1 laisse le sentiment d’inachevé et de tristesse que donne toujours le destin d’un homme dont on sait qu’il se réduira au bannissement et à l’exil. Ces impressions proviennent essentiellement du fait que le rôle joué par Béhanzin dans cette tragédie reste en grande partie méconnu et les questions inhérentes à ce point, sans réponses certaines. En effet, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la possibilité pour Béhanzin d’agir autrement au cours de cette guerre qui allait le déposséder de son pouvoir, et en supposant qu’il l’eût pu, de se demander en corollaire : «Est-ce que l’histoire du royaume en eût été infléchie» ? Il ne s’agit pas bien sûr, de se livrer à un exercice vain de réécriture de l’Histoire à partir des enseignements acquis au cours de la période de plus d’un siècle qui nous sépare de ce conflit, mais peut-être d’essayer de mieux appréhender sa propre implication au long de ces évènements déterminants et ses conséquences. Ces questions - dans une certaine mesure, toujours d’actualité, puisque ces circonstances historiques eurent des effets qui se perpétuent de nos jours - sont posées ici et qu’il y soit répondu ou non, elles méritent d’être traitées par tous, historiens classiques ou historiens traditionnels familiaux ou royaux ou par toute personne posant comme préalable l’humilité devant les faits et la prise en considération de multiples angles de vue. Et ce, à partir du moment où il n’y a pas essai d’utilisation et de manipulation de la
1 Béhanzin est le souverain du royaume du Danxome (Dahomey) qui s’opposa à la

conquête de son pays par les troupes de l’infanterie coloniale française.

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1 : Préparation du Centenaire de Béhanzin à Djimé, décembre 2005.

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figure devenue maintenant quasiment légendaire du roi Béhanzin au fur et à mesure qu’elle disparaît dans l’épaisseur que le temps crée entre elle et nous. En effet, Béhanzin ne mérite pas d’être utilisé, dans un sens ou un autre, comme un héros positif ou négatif, ni d’être tardivement et miraculeusement trouvé nouvel adepte d’une religion révélée contre une autre, d’un clan contre un autre, d’une région contre une autre. Le respect demande que l’on se mette à son service et non pas que l’on s’en serve. Aujourd’hui les cendres de Béhanzin se sont refroidies et le temps passé a permis de cicatriser quelques douloureuses blessures. Les organisateurs du colloque «Centenaire de la Mort du roi Béhanzin, 1906-2006» avaient justement désiré commémorer ce court règne et s’étaient donné comme objectif d’en rappeler les circonstances et de faire connaître ce personnage. Il est grand temps d’essayer de présenter des interprétations sur son règne et son action, un tant soit peu objectives et d’examiner avec sérénité la période concernée et au-delà de la légende, de réévaluer enfin la figure de Béhanzin en évitant des instrumentalisations partisanes. Pour ce, il est nécessaire d’évoquer rapidement la vie de ce roi et à quel contexte historique fort complexe il fut confronté de manière brutale ; quelles furent ses initiatives, ses buts, sa démarche, son champ d’action, ainsi que l’aboutissement de cette guerre et ses conséquences. Les sources Une des premières difficultés rencontrées réside dans le fait que la plupart des renseignements dont nous disposons sur Béhanzin ont été consignés par des personnes qui n’étaient ni de sa culture ni de son camp, en fait des ennemis plus ou moins hostiles, même si une certaine considération pour la figure de leur adversaire peut quelquefois percer chez certains. On naviguera donc à travers les préjugés européens et plus précisément français de la fin du XIXème siècle : articles de missionnaires, de journalistes, relations de guerre officielles et récits de soldats que la période a produits. On remarque que le nombre de militaires ayant éprouvé la nécessité de laisser leurs mémoires sur leur guerre au Dahomey est impressionnant : écrits servant principalement à justifier leurs actions, à célébrer la gloire de leurs chefs et la leur par

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la même occasion2. Parmi ces productions, la plus utile semble celle laissée par le capitaine Edmond Aublet dont le témoignage abondamment illustré - donnant en particulier le plan de toutes les batailles - a souvent été utilisé mais pourtant rarement cité3. Il faudra aussi se méfier des ouvrages récents sur Béhanzin qui peuvent se révéler plus des odes hagiographiques utilisables et utilisées à des fins politiques que de véritables mises à plat historiques. Voici donc quelques-unes des précautions nécessaires pour tenter d’évaluer le rôle de ce roi. Le contexte géo-politique La conséquence historique de ce règne si court qui aboutit à une défaite s’étirant sur plus d’une année suivie d’une reddition volontaire est objectivement la mise sous tutelle du territoire mais aussi l’intégration du royaume dans un ensemble colonial plus large, dans lequel l’ancien Dahomey n’occupera territorialement qu’une modeste place. Le royaume fon s’est trouvé confronté très vite à une montée des périls dont l’accélération pouvait, même pour un observateur occidental, être imprévisible. En effet, la France au début de cette période n’avait pas de politique clairement déterminée de conquête ou de colonisation comme le déroulement des faits a posteriori pourrait le laisser penser. Elle était traversée par des contradictions importantes sur ce sujet : l’écho de la défaite de 1870 se faisait sentir aussi bien par le soin que déployait l’armée à retrouver des parcelles de gloire que par celui des politiques à rendre «sa» place à la France. Comme le disait Jules Ferry, en 1885, l’expansionnisme est un devoir qui s’impose car : «Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde en regardant comme un piège, comme une aventure, toute expansion vers l’Afrique et vers l’Orient […] pour une grande nation […] c’est abdiquer [...] c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième»4.

au morne enlisement des garnisons provinciales», l’Afrique par les opportunités guerrières qu’elle offre, accroît celle d’obtenir des avancements rapides (Raoul Girardet *1972 : 33). 3 Voir Edmond Aublet (*1894-95). 4 Jules Ferry, discours à la Chambre le 28 juillet 1885 (Raoul Girardet *1972 : 88).

2 En dehors de la possibilité pour «[…] un certain nombre d’officiers d’échapper

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2 : Cartes de l’Afrique de l’Ouest et du Bénin. 15

Mais pour les opposants aux conquêtes, les priorités économiques doivent être recentrées sur les besoins des Français. La IIIème république se doit de consolider son régime et d’œuvrer à l’unité du pays. Pour d’autres, l’unité se fera en quelque sorte autour d’un combat commun, celui de porter la République ailleurs. Par rapport à la logique de colonisation qui allait l’emporter, la prise d’Abomey ne peut être réduite à une simple chute de capitale ou à celle d’un royaume d’Afrique, en fait il s’agissait là d’un verrou important et pas seulement en terme de tactique militaire ; la défaite du royaume eut également une portée symbolique dont les conséquences se traduisirent dans la conquête de territoires environnant le Dahomey, plus grands que ce dernier et porteurs (pensait-on) d’espérances économiques. Le lieu était donc d’importance. Bien que tout en longueur, il remplissait un triple rôle5: stratégique, économique et politique. En effet, il offrait de nombreux avantages : désenclaver la partie centrale de l’Afrique occidentale que la France était en train de conquérir en offrant une façade maritime à son nouveau domaine sur le Golfe de Guinée6; inscrire un coin entre ses deux concurrentes directes, l’Angleterre et l’Allemagne. Ces deux nations s’implantaient elles aussi dans la région et avaient trouvé des points d’appui de part et d’autre du Dahomey. L’Allemagne briguant une place en Afrique7, s’ancrait à l’ouest, au Togo, et l’Angleterre la rivale traditionnelle, à l’est, dans l’actuelle Confédération du Nigéria et à l’ouest, en Gold Coast. Le Portugal essayera un temps de troubler le jeu vainement. Ainsi l’Europe à la fin du XIXème siècle exportait en Afrique et en Asie ses rivalités internes et son expansionnisme économique et politique, croyant trouver de nouveaux marchés à ses productions et des matières premières à bon prix, avant que ses contradictions et ses alliances ne les fassent éclater sur son propre terrain, en août 1914.
général Dodds, après la reddition de Béhanzin : «La route du Soudan nous est ouverte par le Sud ; le chemin est coupé aux Anglais et aux Allemands ; nous sommes les maîtres de notre zone d'influence, et les riches produits du mystérieux continent noir vont pouvoir grâce à l'Ouémé, affluer dans nos ports de Cotonou et de Porto-Novo. A l'huile de palme qui fait depuis longtemps la fortune de Marseille, viendront s'ajouter l'or, la gomme, le caoutchouc, le beurre végétal, l'ivoire, les fourrures» (Eugène Fonssagrives *1894 : 254). 6 Pour mémoire, 27 avril 1892 : création de la Colonie du Soudan français. 7 Elle eut quatre colonies africaines perdues suite à la guerre de 1914-1918.
5 C'est ce qu'annonce enthousiasmé, le capitaine Fonssagrives, de l’état-major du

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3 : Assiette H.B.& Co, Terre de fer, «Les factoreries françaises à Kotonou».

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