GERMAINE TAILLEFERRE

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Oeuvre de femme, de femme modeste et discrète : faut-il voir l une cause de la curieuse disparition de Tailleferre de nos programmes ? Précisions - des programmes français. Car les étrangers semblent redécouvrir pour cette musique, juge très française, l'émerveillement dont ont témoigné ses contemporains.
Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296373259
Nombre de pages : 288
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Portrait de Germaine Tailleferre, ]921, Man Ray. @ Man Ray Trust! Adagp, Paris, 1998.

Germaine

Tailleferre

La Dame des Six

Collection Univers Musical dirigée par Anne-Marie Green

La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recheche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveilla réflexion sur l'ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués.

1998 ISBN: 2-7384-7102-1

@ L'Harmattan,

Georges Hacquard

Germaine Tailleferre La Dame des Six

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris,

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

REMERCIEMENTS

Le présent ouvrage a bénéficié des précieux témoignages de Mme Germaine Tailleferre, Mme Elvire de Rudder, Mme Jacqueline Arents, M. Jean-Luc de Rudder, Mmes et MM. Lydie Barkef, Jacques Chailley, Charles Chaynes, Marie-Thérèse Clostre-Collet, Pierre Cogen, Désiré Dondeyne, Arlette Durey, Ginette Guillamat, Famille Hacquard, Fleur Jarlot, Irène Joachim, Bernard Lefort, Daniel-Lesur, Thérèse Manoll, Madeleine Milhaud, Michel Mitrani, René Nantet-Claudel, Frédéric Robert, Françoise-Dominique Rudrauf, Jean Tardieu, François Valéry.

TABLE
Avant-propos 1. Un omnibus nommé Destin 2. Première victoire 3. Les quatre mains de Fauré et Debussy 4. Darius magister 5. Les dévots de Parade 6. Fille de Satie! 7. Le Coq chante 1918 8. Henri Collet compte jusqu'à six 9. « Renouveau de la musique française» 10. De l'amitié avant toute chose Il. Amour, délices et larmes 12. Les violettes de Stravinsky 13. Mariage à cinq 14. La sonate pour Jacques 15. Histoires naturelles chez Ravel 16. Découverte du Nouveau Monde 17. Les mariés de Manhattan 18. Charlot fait son cirque 19. Une tapisserie pour Claudel 20. L'amour et la vie d'une femme 21. Les Six ont grandi 22. Fin d'un dandy 23. L'enfant et les sortilèges 24. Le second déjeuner de Sousceyrac 25. Écrire pour la salle obscure 26. Affrontements 27. Lajoie indomptable 28. Un violon dans la torpeur blanche 29. Valéry et la bohémienne 30. Les oiseaux de feu 31. Dure Amérique 32. Retrouvailles 9 12 15 18 22 25 29 33 38 41 45 50 54 58 62 68 74 77 81 85 90 93 98 100 103 107 110 113 117 123 131 136 141

33. Fluctuat... et mergitur 34. Les sons et les parfums 35. Couples d'artistes 36. Invitation aux voyages 37. Le dernier retour 38. « Bon côté de la musique sans système. » 39. Ascenseur pour un hussard 40. Style galant... style méchant 41. « Je reste avec vous. » 42. Germaine et Marguerite 43. Il n'est jamais trop tard 44. Baboum 45. Nouvelle famille 46. L'alpha et l'oméga 47. Les feux de l'actualité 48. Mort d'un juste 49. « Un' jeun' fill' de quatre-vingt-dix ans... » 50. L'éternel présent Corrigenda pour les Mémoires à l'emporte-pièce Catalogue des œuvres de Germaine Tailleferre Sources

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A VANT-PROPOS

Ce livre est le fruit de trois intentions. La première est affective et personnelle. Je ne me suis pas résigné à n'avoir approché Germaine Tailleferre qu'au dernier acte de sa vie. Ce que j'ai cru percevoir de sa nature et de son génie m'a engagé à reconstituer le déroulement de l'opéra tout entier: un opéra vériste à cent décors, où triomphe le mélange des genres, et dont l'héroïne est comptable d'un grand destin. La seconde intention est de càractère historique. A dépouiller les archives, les souvenirs, les mémoires des uns et des autres 6; compris ceux, dits à l'emporte-pièce*, de Germaine Tailleferre elle-même), j'ai voulu rétablir la vérité dans des situations qu'ont déformées les rumeurs, les méprises ou les oublis. Voire le déguisement des faits par ceux-mêmes qui les ont vécus 1 Exemple significatif: la genèse du Groupe des Six. Pour la plupart des historiens de la musique, la composition du Groupe est un pur produit du hasard et l'on férait presque grief à Henri Collet, l'inventeur de la formule, d'une ingérence intempestive. Ces propos ne se trouvent-ils pas nourris par les intéressés eux-mêmes? En effet, le retentissement de l'article de Col/et fut tel qu'il provoqua un véritable complexe chez les compositeurs concernés. Quel visage opposer aux camarades abasourdis par cette soudaine et bruyante publicité? Il fallait s'excuser: « Nous voilà aussi surpris que vous 1 Nous n y sommes pour rien I... Nous sommes contrariés de ce battage arbitraire 1 » L'énoncé des circonstances telles que nous les rapportons restitue la réalité. Ma troisième intention est musicale. Germaine Tailleferre a confié (en 1931) : « Je fais de la musique parce que cela m'amuse. Ce qui fait que quelquefois on me compare au.y petits maîtres du XVIIIème siècle, ce dont je suis fière 1
1

Parmi les dons précieux dont Germaine Tailleferre fut comblée dès sa naissance, l'un des plus estimables a souvent pu faire écran à l'irradiation des autres: c'est sa modestie, luxe d'une artiste d'exception. Ses contemporains ne s 'y sont pas trompés: ses
* Cocteau disait: « Nous voulons une musique à l'emporte-pièce! 9 »

créations ont impressionné les publics, les critiques, les confrères et les écrivains éminents qui recherchèrent sa collaboration. Beaucoup ont rangé Germaine Tailleferre parmi l'élite des compositeurs français. Sa condition de femme a-t-elle nui à sa carrière? Je ne le pense pas. Irai-je jusqu'à dire que ce fut pour elle un atout? Indiscutablement, la participation de Germaine Tailleferre au Groupe des Six a gratifié la compositrice d'une impulsion et d'une consécration, de même, croyons-nous, que cette présence féminine a conféré un appoint d'attention et d'intérêt à l'ensemble du Groupe. At-on pu déceler dans son œuvre une inspiration féminine? Germaine Tailleferre se fâchait quand elle entendait évoquer les « musiques de femme» et elle appréciait peu les amalgames avec la peinture de son amie Marie Laurencin. Ce type de jugement ne se voulait cependant pas péjoratif. Le serait-il devenu à la longue? Musique de femme, de femme modeste et discrète: faut-il voir là une cause de l'étrange disparition de Tailleferre de nos programmes? Précisons: des programmes français. Car les étrangers semblent redécouvrir pour cette œuvre jugée très française l'émerveillement dont ont témoigné ses contemporains. Le présent ouvrage voudrait donner aux organisateurs de concerts, aux chefs et aux virtuoses, notamment pianistes et violonistes, la curiosité d'explorer l'important catalogue ici publié, aux éditeurs de partitions et d'enregistrements le dynamisme nécessaire à sa promotion, aux auditoires la chance d'élargir le chaf!lp de leurs admirations et de leurs joies.

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LA rentrée scolaire venait d'avoir lieu. C'était un soir de septembre 1975. La directrice des classes primaires de l'École alsacienne, Jeannie Aeschimann, avait été invitée à dîner par des parents d'élèves voisins de l'École, M. et Mme Rudrauf, lui médecin, elle peintre. Ils avaient convié également une vieille dame qui logeait comme eux au 122 rue d'Assas. Le docteur avait été questionné sur l'ouvrage savant qu'il préparait, Mme Rudrauf sur ses dernières illustrations et, une fois données quelques nouvelles des enfants, la conversation s'était tout naturellement portée sur la rentrée des classes. Mlle Aeschimann en avait fait un tableau satisfaisant. Un seul petit problème était encore sans solution: la pianiste polonaise qui, l'an passé, accompagnait les cours de rythmique venait de retourner dans son pays et l'on n'avait pas eu le loisir de chercher un remplaçant. - M'accepteriez-vous comme remplaçant? dit soudain la vieille dame. Les Rudrauf éclatèrent de rire. Ils avaient à peine présenté leur voisine. Ils le firent avec davantage de détails. C'était Mme Germaine Tailleferre, que connaissaient beaucoup de mélomanes et tous les historiens de la musique. Elle avait beau avouer quatre-vingt-trois printemps, elle avait su garder dans sa sagesse l'aimable jovialité du cœur, une mémoire encyclopédique et la même santé au piano que son contemporain et ami Arthur Rubinstein! Mais non, il ne s'agissait pas d'un mot d'esprit, la proposition était sérieuse. Elle aimerait bien faire ce travail, avec et pour des enfants. On ne riait plus. La directrice était impressionnée. J'étais à cette époque directeur de l'École alsacienne, et quand Jeannie Aeschimann vint m'annoncer que Germaine Tailleferre nous offrait son concours, je fus sincèrement ému. L'honneur qu'elle nous faisait ne pouvait échapper qu'à ceux qui vivaient un peu éloignés de la vie musicale. C'est ainsi que, dès que je l'eus engagée, je reçus un coup de fil troublé de l'intendant de l'École, chargé d'établir son contrat: - Savez-vous, me dit-il, l'âge de la pianiste que vous venez de recruter? - Bien sûr, lui répondis-je: il est dans le dictionnaire! Il

1 Un omnibus nommé Destin.
Dans le dictionnaire, Tailleferre Germaine, « femme-compositeur français », figure très symboliquement « entre Taillefer, le trouvère de Guillaume le Conquérant, et taille-légumes, modeste outil ménager »,2 La famille faisait effectivement remonter l'arbre généalogique jusqu'au jongleur chargé de galvaniser les guerriers normands à coups de Chanson de Roland'. Mais la branche impétueuse dont descendait Germaine s'était donné le nom de Taillefesse, et c'est ce seul patronyme que l'état-civil connaîtra, nom ridicule, disait Germaine, mais ridicule deux fois, car sa mère, berrichonne, et son père, normand, s'appelaient l'un et l'autre Taillefesse ! Et c'est cette homonymie qui avait été la cause de leur mariage. Car un beau matin, la blonde Marie Taillefesse, résidant avec ses parents dans la petite commune de Gamaches (Somme), avait pris l'omnibus en leur compagnie, pour passer la journée au Tréport. Deux voyageurs partageaient leur compartiment. L'un d'eux, au physique avantageux, la moustache conquérante, s'appelait Taillefesse ! Arthur Taillefesse ! Le père de Marie, étonné et ravi, perçut le signe du destin. Il décidait sur l'heure que Mlle Taillefesse deviendrait Mme Taillefesse. Nom historique certes, mais aussi qu'il avait couvert de gloire sur les champs de bataille de Crimée, où il avait laissé une jambe et un bras et Mac Mahon en personne l'avait décoré de sa propre croix. Dès le retour à la maison, M. Taillefesse fit part de sa résolution. Marie, toute timide, s'efforça de protester, d'argumenter, elle pleurat. Son-père-ce-héros avait parlé! Elle se laissa persuader d'épouser le bel Arthur. Elle avait dix-neuf ans, il en avait trente et un~.

* Et c'est souvent sous la forme Taillefer que se trouvera orthographié, notamment dans la presse, le nom de la musicienne. t En réalité, M. Taillefesse venait de rompre (pour une affaire de contrat) les fiançailles de Marie avec le fils du notaire de Gamaches. ~ Les circonstances qui avaient entouré le mariage des parents de Marie étaient au moins aussi romanesques. Sa mère, Apolline, se destinait au couvent, mais quand Désiré, frère d'amies d'enfance, revint au village à vingt-deux ans doublement mutilé, 12

Frère de prêtres et de religieuses, Arthur ne pouvait manquer d'avoir l'honnêteté, dès les noces célébrées, d'affranchir la mariée de tout penchant pour l'utopie: il présenta l'épouse à sa maîtresse, de sorte que les futures partenaires fissent connaissance et - pourquoi pas? - amitié! Éduquée chez les Dames de la Légion d'honneur, qui avaient aiguisé son sens de l'ordre et du devoir, Marie entrait, en le découvrant, dans un monde trivial et blessant, auprès d'un mari infidèle, buveur et violent. Te1le fut l'existence romanesque à la Maupassant de Marie Taillefesse, qui, de la dictature de son père à celle de son mari, « ne connut, devait nous dire Germaine, d'autre

bonheur que la maternité» *
Fée du logis, mère exemplaire, elle allait avoir six enfants, dont cinq vécurent: Maurice, Jeanne, Marguerite, Henri et Germaine. La grande famille était venue s'établir près de Paris à Saint-Maurdes-Fossés, 3 avenue de La Trémoui1le. Le pavi1l0n, en pierre meulière, donnait sur un petit jardin qui le séparait de la rue. Derrière la maison, quelques cages à poules jouxtaient un modeste potager. Les meubles acquis lors du mariage se voulaient confortablement bourgeois: salle à manger Henri-II, salon Louis-Philippe avec piano droit et plantes vertes... C'est là, à l'étage, que Marcelle Germaine, benjamine de la nichée, vit le jour le mardi 19 avril 1892 à 13 heures. 1892 : au bout de vingt ans de Troisième République, la France est en proie aux pires convulsions intérieures: scandales politicofinanciers, déchaînement des attentats-sanction, agitation ouvrière...
Chez les Taillefesse, la vie n'est pas facile. Déjà la ferrpe familiale

avait été ruinée par la fièvre aphteuse. Al1hur, devenu courtier en vins, a dû, après le désastre du phylloxéra, s'adapter à la concurrence étrangère. La nourriture est chère, surtout la viande (le rapport du jardin est une bénédiction); cher l'habillement d'une famille nombreuse (même si les enfants se transmettent les vêtements), ainsi que le loyer. Chères les dépenses de santé: les épidémies sont redoutables, le choléra, la tuberculose...

eUe jugea de son devoir de lui consacrer sa vie. Quatre enfants naquirent de leur union; trois vécurent: Marie-Désirée était l'aînée. * Les citations de Germaine Tailleferre mises entre guillemets sans appels de notes sont extraites de ses Mémoires à l'emporte-pièce 3. 13

A peine âgée de six. mois, la petite Germaine contracte le choléra, moins virulent, il est vrai, qu'à son apparition quelques années plus tôt. Elle y gagnera, nous dira-t-elle, la réputation d'un bébé nerveux et braillard. Ainsi, par exemple, la contestation naissait dès que Jeanne, la sœur aînée, s'entraînait au piano! Germaine ne supportait aucune maladresse de la débutante. En revanche, quand la maman, musicienne comme toute jeune femme bien élevée, s'installait elle-même au clavier, Germaine lui couvrait les mains de baisers en disant: « Beau, petite maman, beau! » La fillette avait deux ans et demi quand sa maman lui fit cadeau d'un petit piano d'enfant. Ce fut d'emblée, racontera Germaine, bien plus qu'un jouet: il ne la quittait plus, il faisait partie d'elle-même! Après y avoir, pour sûr, tapé d'un doigt Au clair de la lune. elle y jouait bientôt et y transposait toutes les chansons qu'elle connaissait.

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2 Première victoire.
Dès qu'elle eut cinq ans, Germaine, sur un haut tabouret, put s'asseoir au grand piano: « Je joue des deux mains tout ce que j'entends, de Mozart (son musicien favori) jusqu'à la Valse rose, en transposant le tout! » A huit ans elle compose de petits morceaux: « J'avais décidé d'écrire un opéra, avec un grand air, intitulé « Sur les lieux du malheu-re », le « re » étant indispensable pour ponctuer ma phrase musicale! » Jeanne, la sœur aînée, ayant délaissé la musique, s'était tournée vers J'aquarelle et peignait des éventails. Elle allait prendre des leçons chez le peintre Payret-Dortail. Germaine était Je chaperon. Dans cet atelier du boul~vard Arago, où « l'odeur de la peinture se mêlait à ceUe des parfums orientaux» trônaient, dans la poussière, « de grands bouquets de pJumes de paon, de la monnaie du pape, des chardons, des fleurs séchées, des statues bizarres entourées de draperies », mais surtout un vieux piano à queue, certes lin peu essoufflé, sur lequel la filJette, encouragée par le peintre, improvisait ou retrouvait Jes sonates de sa mère. - Vous devriez, madame, dit un jour Payret-Dortail à la maman, faire donner des leçons de piano à Germaine. Cette enfant est exceptionnellement douée, ce serait péché de ne pas la pousser. - Germaine est douée pour tous les arts, dit la maman. Vous diriez de même si je vous montrais ses dessins. - Oui, mais ici où elle pourrait si facilement dessiner, eUe préfère apparemment le piano. La musique est son domaine, elle y est à l'aise, elle s'y épanouit, elle y réussira. M. Meyer, qui commande à Jeanne ses éventails, a une fiUe qui enseigne au Conservatoire. Présentez-lui Germaine de ma part. EUe sait ce que c'est qu'une vocation, eUe est jeune, elle est exigeante; Germaine sera en bonnes mains. Mme Taillefesse se laissa convaincre, elle conduisit Germaine chez Eva Meyer. Germaine se mit au piano, joua ce qu'elle savait, de mémoire, connaissant à peine ses notes.

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- Je vois, dit la pianiste. Il y a beaucoup à faire. Il faut se méfier des dons, ils sont souvent des ennemis. Il n'existe qu'une recette, c'est le travail. Si elle croit pouvoir s'y plier, je la veux bien pour élève. A huit ans, Germaine restait une toute petite fille. Son grand plaisir était de chahuter avec ses frères, avec Henri surtout, son complice fidèle, qui n'avait qu'un an et demi de plus qu'elle. Il fallait les voir rire et jongler sur le trottoir roulant de l'Exposition, ramassant « de fameuses pelles », tandis que Jeanne, digne et coquette, s'évertuait, en remontant sa traîne de dentelle, à conserver son équilibre. Pourtant, Germaine se sentait assez forte et assez mûre pour accepter l'autorité sans faille de Mlle Meyer et s'y soumettre. Les leçons commencèrent. Le but était l'entrée au Conservatoire. Alors, dès que M. Taillefesse fut mis au courant, il vit rouge et monta sur ses grands chevaux. Très fier d'un premier prix de math gagné au lycée de Rouen, il tenait à ce que ses enfants s'accrochent « aux études ». Or, pour lui, fréquenter le Conservatoire et faire le trottoir étaient de même farine. Jamais il n'autoriserait sa fille à hanter ce lieu de perdition. Les scènes succédèrent aux scènes. La vie déjà difficile devint un enfer. Le piano pour Germaine fut frappé d'interdit. A cette époque, les Taillefesse avaient quitté Saint-Maur pour se rapprocher des chais de Bercy et avaient loué un appartement à Paris, rue d'Alésia. Souvent dans la semaine, Germaine feignait de partir pour l'école, allait se cacher chez la concierge et, sitôt que le père avait passé le porche, remontait chez elle pour travailler son piano. Avec la hantise, partagée par la maman, de voir paraître le visage écumant du redoutable Papa! Le drame survint alors que Germaine venait de réussir - elle avait onze ans - l'entrée dans la classe de solfège d'Eva Meyer. L'irruption inopinée d'Arthur TaiIlefesse en pleine répétition dévoila brutalement une supercherie qui durait depuis plusieurs mois. Pleurs de l'enfant, malaise de la mère qui osait plaider et s'opposer, fureur du père menaçant d'un esclandre au Conservatoire... Et finalement la décision sans appel de mettre Germaine en pension. En pension chez les bonnes sœurs. Hélas pour le Papa buté! Les sœurs, attendries par la gentil1e obstination que la fillette tenait sans doute de son père, et par les confidences de sa mère, déjouèrent à leur tour les plans de M. Taillefesse et allèrent jusqu'à conduire ellesmêmes Germaine à ses cours de solfège!

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Avec beaucoup de cran et d'efforts, ayant à affronter à la fois la rigueur d'Eva Meyer (devenue Mme Sautereau) et la frayeur d'une nouvelle réaction paternelle, Germaine réussit à décrocher une prestigieuse Première Médaille (28 juin 1906). La presse publiant les résultats, les clients d'Arthur Taillefesse découvrirent Germaine au nombre des lauréats. Ils abreuvèrent le père d'éloges, le comblèrent de félicitations. M. Taillefesse lut son nom imprimé dans le journal.... L'orgueil balaya les principes. - C'est bon, fit-il. Mais ne compte pas sur moi pour faire autre chose que mon devoir, qui est de t'empêcher de mourir de faim. Pour tout le reste, tes leçons, tes robes, tes sorties, ne compte que sur toi. II n'empêche qu'en cette mémorable occasion, Maman fit choisir et acheter à la lauréate une belle robe des dimanches. C'était là, soupirait Germaine, « une grande bataille gagnée! » Avec la sensation, très jeune, de l'indépendance. Germaine n'avait pas quatorze ans. Dès lors, eUe put étudier sans mystère. Le climat familial y gagna. Les enfants invitèrent des amis; Mme Taillefesse, au piano, faisait danser polkas et quadrilles. Détendue désormais, Germaine se livrait volontiers à des jeux de garçon à vélo, avec casquette et pantalon, ou à un délassement sédentaire :eUe habillait des poupées! Elle aimait sortir avec Henri, « tendre et romantique », fier du rôle de sigisbée. Avec sa seconde sœur Margot également, qui avait pris à cœur comme une aventure ses travaux et ses réussites. Quant à Jeanne, elle allait bientôt se marier...

A dire la vérité, le nom de Taillefesse figurait entre parenthèses après celui de Tailleferre, que l'on avait conseiJlé à Germaine d'adopter! 17

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3 Les quatre mains de Fauré et Debussy.
Germaine a dix-huit ans. Le monde, entre 1900 et 1910 a beaucoup bougé avec l'expansion coloniale. De dangereuses crises ont éclaté, d'autres couvent. A l'anarchie vaincue, aux ravages de l'affaire Dreyfus ont succédé les péripéties de la laïcité farouche. Par bonheur, les jeux de l'Entente cordiale ont ramené le sourire. L'avion réunit, le métro rapproche. Idées, doctrines, esthétiques font exploser les moules. Pelléas a gagné son combat, Claudel, Gide s'affirment, un septième art vient d'éclore. La Seine inonde Paris, mais c'est la Belle Époque! Germaine travaille. Au Conservatoire, mais aussi en donnant des leçons. Celles-ci lui permettent, en compagnie de Margot et au prix de queues interminables, de fréquenter l'Opéra, notamment les soirées Wagner, aux places à quarante sous, d'où J'on ne distingue qu'un coin de scène, mais où l'on peut impunément déployer ses partitions. Par ailleurs, ayant l'occasion de rendre des services, elle en recueille la récompense. C'est ainsi que, priée de composer un morceau de concours (et, par la suite, plusieurs pièces de déchiffrage) pour la harpiste Caroline Luigini-Tardieu*, elle va recevoir, en échange de cette excellente musicienne et pendant près de deux ans, une bonne initiation à la harpe, - tout en gagnant l'affection de son petit garçon, Jean, déjà poète, « ébloui, écrira-t-il, par cette apparition ensoleillée, ravi par les sons nouveaux qu'elle tirait du piano! »4 Certes, elle s'interroge encore sur la vie qu'elle voudrait se construire. A-t-elle une vocation et une seule? Elle se reconnaît une
égale disposition pour la musique

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la composition

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et pour la

peinture. La contagion de sa sœur Jeanne (surtout quand elle épousera un sculpteur), le contact avec son maître et l'enchantement de son atelier ont avivé son goût des formes et des couleurs. Et voici que l'exemple du peintre impressionniste Victor Tardieu, mari de la harpiste, ne laisse pas de la faire méditer sur les charmes de la création plastique.

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Elle est la fille du compositeur du célèbre Ballet égyptien. 18

Quand Jeanne épouse le sculpteur Emmanuel Centore, Germaine savoure les réceptions qu'il organise dans son atelier du boulevard de Clichy. Il est de bon ton, dans un aimable clair-obscur, d'y créer une atmosphère à la Delacroix, où l'on fume allongé sur des tapis. Germaine était préposée à l'exécution de la Mort de Tristan! Elle va connaître Fernand Léger, Robert et Sonia Delaunay, Jean Metzinger, André Lhote... Elle sympathise avec Albert Gleizes, qu'on lui prête malicieusement pour fiancé. A la suite du couple Centore, évoluant de Montmartre à Montparnasse, elle pratique les Mardis de Ja Closerie des Lilas, où se retrouvent Apollinaire et Marie Laurencin, André Salmon, et Paul Fort, futur Prince des Poètes. Depuis le départ de Jeanne de la maison, les Taillefesse ont emménagé près de Denfert-Rochereau, dans un pavillon (nO] ) de la villa HalJé. Les Paul Fort, rue Sophie-Germain, sont leurs voisins. Germaine est accueillie chez eux comme un membre de la famille. Au point qu'elle sera - couronnée de fleurs - le témoin de leur fille aînée, lors de son mariage avec le peintre Gino Severini, arrosé, comme i] se doit, à la Closerie. Ses dons pour la couture, son talent à confectionner des habits de poupée l'amènent- et elle se documente consciencieusement au musée du Louvre - à créer des déguisements pour les bals costumés de ses frères. Invitée au bal des Quat'z'arts, elle est éblouie par le spectacle, qu'elle se contente d'admirer de la porte. « J'étais encore bien jeune! » constate-t-elle. Ce qu'eJJe n'apprécie pas, c'est la foire qui couronne la soirée, les beuveries (elles avaient valu un grave accident à son beaufrère Centore) et les débuts d'orgies considérées comme J'un des beaux-arts! Elle se protège et se caparaçonne, avec d'autant plus de vigilance qu'elle n'entend pour rien au monde céder au moindre béguin. Dans le cas où elle envisagerait de présenter un jour le concours de Rome, elle doit se préparer stoïquement à sacrifier à la règJe du célibat! Car pour l'instant elle s'astreint à la composition; non sans succès, dans la classe d'Henri DalJier, souvent suppléé par son assistante Nadia Boulanger, titulaire d'un second Prix de Rome. Celle-ci n'a jamais manifesté beaucoup de sympathie à Germaine, mais sa rigueur, qui rappelait un peu celle de Mlle Meyer, son exigence parfois féroce, n'allaient pas jusqu'à démoraliser)' étudiante, qui savait en tirer tout le bénéfice. A vingt ans, elle remporte un Premier Prix d'harmonie (16 juin ]913). 19

Elle a eu le plaisir de faire éditer chez Jean Jobert (un ami de Marguerite) deux œuvres pour piano: une suite de six pièces faciles pour quatre mains., Premières prouesses (dont le titre, dira Frédéric Robert, « conviendrait aussi bien à l'auteur qu'à l'œuvre même, car Germaine Tailleferre y est déjà présente avec sa verve mélodique inimitable et son charme harmonique si personnel. »5 et un Impromptu. Tant pis pour son père: elle a pris définitivement le pseudonyme de Tailleferret. L'année universitaire suivante, elle entre dans la classe de contrepoint de Georges Caussade et verra publier par la revue Le Monde musical sa Romance pour piano, « délicatement fauréenne », dit le commentaire, qui ajoute: « La musique de Mlle Tailleferre est heureusement influencée de Schumann et de Fauré, qui sont, avec Franck et Wagner, ses maîtres préférés ». La même année, la même revue publie une Berceuse pour violon et piano, que Germaine dédie au maître de sa classe d'harmonie, Henri Dallier, qui J'autorise à s'exercer et parfois à le suppléer au grand orgue de la Madeleinet. Mais le travail de l'artiste laissait quelquefois place à de très bizarres lubies. Henri, le jeune frère, qui faisait son service militaire dans l'armée de l'air, avait, avec l'accord de son commandant, féru de musique, entraîné sa sœur dans des ascensions en ballon. Germaine, enthousiaste, avait livré ses impressions à son maître Caussade, lequel, « très dynamique, adorant le sport »7, se laissera convaincre de goûter lui aussi à l'ivresse de la nacelle. L'ascension eut lieu un soir de printemps, sous une pluie battante. Parti du parc d'lssy-lesMoulineaux, l'engin passa à moins de 10 mètres au-dessus de la tour Eiffel et, porté par une épouvantable bourrasque, se dirigea vers l'Argonne, où il atterrit en pleine tempête à 3 heures du matin! Germaine et Caus sade étaient ravis. Germaine avait fait le projet de passer son brevet de pilote. Elle obtiendra cette année-là son Premier Prix de contrepoint (25 mai 1914).

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t t

Dédiées à deux jeunes élèves de Marguerite, devenue institutrice. Son frère Henri, ingénieur, signait déjà ses brevets d'invention

du nom de

Tailleferre.
A son répertoire figurent notamment Prélude et fugue en si de Bach, Final de

Franck, Toccata de Widor... Ces pièces « révèlent qu'elle n'est pas une débutante,,6 ! 20

Le jour du concours, Germaine, levée à cinq heures, avait profité du taxi de son camarade Pierre Menut. Les concurrents entraient en loge à six heures pour s'y voir claustrés jusqu'à minuit. Fauré, directeur du Conservatoire, avait donné lui-même le texte du « sujet» et de la « répoQse » (la « réponse» est une forme transposée du « sujet»). Or, à peine a-t-on examiné les thèmes: on ne comprend pas ce qui arrive... La vérité était que «Fauré le rêveur» avait commis une erreur en établissant la réponse. Panique générale! Plusieurs candidats quittent le concours. Quant à Germaine, elle se dit simplement qu'elle a devant elle quelque dix-huit heures à occuper. Si l'on en profitait pour faire de la musique? Et sans plus s'embarrasser de l'objet du concours ni surtout de son résultat, elle se met à écrire, pour le plaisir, à partir du sujet de Fauré, mais en toute liberté contrapuntique, une composition pour piano à quatre mains. Bien entendu, il n'était pas question de se déplacer le lendemain pour aller consulter la liste des lauréats. Pourtant, Margot s'y était rendue en secret. Et voilà qu'elle arrive à la maison ventre à terre, hurlant au milieu des jappements de Mitsou : « Premier Prix, première nommée, Premier Prix, première nommée! » - Qui donc? Mais qui donc? s'étonne Germaine. Les sœurs étaient là, M. Caussade aussi, qui embrasse Germaine. Sa composition avait littéralement épaté Fauré. Et comme Debussy faisait partie du jury, il lui avait demandé de déchiffrer avec lui le devoir de cette curieuse candidate. Bien plus: ils se l'étaient joué deux fois! La sanction était là: Germaine Tailleferre avait mérité la suprême récompense.. De la part de ses premiers interprètes, nommés Gabriel Fauré et Claude Debussy!

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Darius Milhaud dut se contenter d'un premier accessit! 21

4 Darius magister.
Deux mois plus tard la guerre éclatait. Maurice, atteint d'une légère infirmité, n'était pas mobilisable; Henri l'aviateur partit, ainsi que les deux beaux-frères (Marguerite venait de se marier fin juin). Germaine et Marguerite s'inscrivirent pour suivre un stage d'infirmières. Mais l'infirmerie se trouva bientôt logée à l'intérieur de la maison... Le père, victime d'une congestion pulmonaire, devait mourir dans J'année (à soixante-huit ans) et la mère, souffrant de phlébite, resta longtemps alitée entre la vie et la mort. Germaine continuait à courir le cachet (lors des obsèques de son père, sous une tempête de neige, elle avait dû suivre le convoi dans sa petite robe légère, sans manteau...), mais elle se tenait assidue au Conservatoire, dans les classes d'accompagnement (elle y remportera un nouveau Premier Prix chez César Estyle: 19 juin 1915), d'orgue et de composition. Les élèves de composition étaient intégrés d'office à la classe d'orchestre, dirigée par Vincent d'Indy et avaient pour mission de tenir la batterie. Germaine se souvenait de son premier contact avec le triangJe, qu'elle empoignait à pleine main et faisait tourner comme un toton. D'Indy, de sa baguette, frappe sur son pupitre: « Mlle Tailleferre, avez-vous déjà joué du triangle? - Non, maître, dit-elle en rougissant. - Venez donc, que je vous donne une petite leçon! » Alors, disait Germaine, j'ai dû traverser tout l'orchestre... et Vincent d'Indy, sans cérémonie, devint son professeur de triangle! Le professeur de composition était le maître de l'orgue CharlesMarie Widor. II avait quatre élèves: Germaine, Henri Cliquet-Pleyel (âgé de vingt ans, il n'était pas encore incorporé), Arthur Honegger (citoyen suisse, non encore mobilisé) et Darius Milhaud (réformé), ces deux derniers ayant le même âge - vingt-deux ans - que Germaine. Alors que Germaine avait été l'élève de Georges Caussade, ses trois compagnons avaient suivi la classe concurrente d'André Gédalge (le maître de Ravel). Les mauvaises langues disaient que le premier fabriquait des Prix, le second des musiciens!

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Darius Milhaud surtout éveillait l'intérêt de Germaine. Elle le rencontrait souvent dans le métro, son étui de violon sous le bras, plongé dans des partitions. Il paraissait peu expansif, saluant sans sourire, absorbé dans ses pensées. Mais le travail commun allait tisser des liens de compagnonnage, vite mués en amitié. Du fait de la guerre, le Conservatoire ne fonctionnait plus régulièrement. Widor ne donnait qu'un cours par semaine, Alors, Darius, pour compléter, accueillait ses camarades dans son appartement montmartrois. « Il connaissait tout, savait tout, dira Germaine, il avait une culture incroyable. » Germaine, pour sa part, confessait une grande ignorance. « Préoccupée de la réussite de '[ses] concours », elle disait avoir acquis peu de savoir et peu d'expérience: à part Wagner, déclarait-elle, elle avouait de grosses lacunes dans sa culture musicale. C'est tout juste si elle avait abordé, l'an passé, l'univers de Ravel, quand elle s'était trouvée postée au célesta, lors d'un concert de la classe d'orchestre à la Société musicale indépendante! Darius allait être un incomparable initiateur. C'est ainsi que, déchiffrant avec lui la réduction à quatre mains du Sacre du Printemps, Germaine devait éprouver un grand choc, éblouie par ce langage inconnu, somptueux et magique. Contrairement à la façon des créateurs égocentriques, elle trouvait chez Stravinsky une ligne de conduite qu'elle avait aimée chez les maîtres du XVIIIème siècle et qui avait pour premier objectif de s'adresser à l'auditeur. C'était en quelque

sorte la recréation d'une tradition, mais avec une invention, une
audace, une manière d'effronterie dans les rythmes et les couleurs qui, selon le mot de Cocteau, « cogne en mesure sur la tête et dans le cœur »8. Stravinsky: Cocteau le comparera à la pieuvre. Qui s'en approche « a du mal à se dépêtrer de [ses] tentacules! »8 Germaine, qui baignait dans le monde de l'impressionnisme, ressent en profondeur l'influence du magicien, au point désormais de n'avoir plus envie d'élaborer d'autre type de musique. Quand elle improvise à l'orgue, souvent à quatre mains (et quatre pieds) avec Henri Cliquet, elle conçoit et produit du prince Igor! Son professeur, Eugène Gigout, s'aperçoit du phénomène, hurle au scandale et l'amène à démissionner de son cours! Darius, qui a pris Germaine « en charge », J'apaise et Jui recommande d'admirer Stravinsky mais de s'en préserver. Elle aurait à aborder bien d'autres tentateurs, Schonberg et les autres Viennois notamment, et, quels que soient ses emballements, à rester Mlle Tailleferre. 23

A cette époque, Darius Milhaud avait déjà démontré sa personnalité. Il était à la tête d'une vingtaine d'œuvres, mélodies, sonates et pièces pour violon et piano, deux quatuors à cordes, pour la plupart éditées et exécutées, un opéra sur un livret de Francis Jammes, La Brebis égarée. commencé à dix-huit ans, et surtout, écrits pour Claudel, les chœurs d'Agamemnon et la musique de scène de Protée. De cette dernière, il avait tiré une Suite symphonique. créée à Paris peu de temps avant la déclaration de guerre. Il composera pour la deuxième tragédie de L'Orestie, Les Choéphores, en 1915, et entreprendra la troisième, Les Euménides, avant de quitter la France en 1917. Germaine est fascinée par le génie, l'aisance, l'assurance et la disponibilité de Darius. Elle est attentive à ses remarques, elle obéit à ses conseils. Elle ressentira fortement son absence. En effet, quand Paul Claudel sera nommé ministre de France au Brésil, qui se prépare à entrer en guerre aux côtés des Alliés, Milhaud lui proposera de le rejoindre en qualité de secrétaire d'ambassade. Pendant deux ans, habitant les espaces infinis des tropiques, pénétrant la démesure des misères et l'outrance des fêtes, il va emmagasiner un trésor naturel d'images, de rythmes et de chansons. Cependant à Paris, rares sont les foyers qui n'ont pas leur mort, leur blessé ou leur prisonnier. Gennaine et sa famille, depuis le début des hostilités, n'ont pas cessé de vivre dans l'angoisse. Germaine trompe
l'inquiétude en suivant des séances de rythmique Dalcroze - peut-être

s'en souviendra-t-elle à l'École alsacienne! -, où elle coudoie la violoniste Hélène Jourdan-Morhange et la fille de Jacques Rouché, le nouveau directeur de l'Opéra. Le poète Léon-Paul Fargue, qui est leur ami, assiste aux cours derrière une tenture et les distrait de sa « géniale folie dialectique» ! Depuis 1916 Germaine compose peu. Elle a écrit, en trois fois, les trois mouvements d'un Trio pour violon, violoncelle et piano, qu'elle date, le premier de juin, le secônd de novembre et le troisième de mars 1917. Elle a suivi pendant quelques mois le cours d'orchestration de Charles Koechlin, mais sans grand appétit. Heureusement, deux événements (de différente nature) vont, dans les mois qui viennent, donner à son moral un sérieux coup d'épaule: le premier, c'est la création en mai par les Ballets russes de Diaghilev de Parade d'Erik Satie; le second, ce sera, en juin, le débarquement tant attendu des soldats américains.

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5 Les dévots de Parade.
Parade, c'est un nouveau coup de tonnerre dans l'univers musical. A peine quatre ans après le fulgurant Sacre du Printemps, révélé par ces mêmes Ballets russes, « immense atelier ambulant, où s'est élaboré en grande partie l'art des Années folles »9 Et cependant, comment pouvait-on comparer l'engouement pour Parade avec l'ébranlement communiqué par le géant Stravinsky? Allait-on découvrir qu'il était possible d'acclamer tout à la fois Stravinsky et son contraire? Car Satie était la simplicité faite musique, une musique, dira Cocteau le librettiste, « construite à mesure d'homme »8. Cocteau, admirateur et ami de Stravinsky, n'ira-t-il pas jusqu'à considérer qu'il y a chez Satie une pureté que Stravinsky n'a pas su préserver?

Le responsable de cette évolution dans les jugements de Cocteau et de sa collaboration avec Satie* - avait été un garçon de seize ans,

nommé Georges Auric, en qui son maître, Albert Roussel, voyait déjà « comme une sorte de Rimbaud musical ». Auric avait entrevu Cocteau lors de la création du Sacre; quelques mois plus tard, le poète l'avait invité chez lui, rue d'Anjou. Il l'avait questionné « sur [son] travail, sur [ses] projets, sur [ses] enthousiasmes d'adolescent ». Et le jeune homme avait raconté son coup de foudre pour la musique de Satie, déchiffrée au piano: « à travers les lignes si simples des contrepoints de cet inattendu Satie, je percevais une voix bien attachante, étonnamment distincte de celles que j'avais appris à
aimer !' »10
,

Cocteau, impressionné par la conviction mais aussi par l'érudition du jeune homme, s'était empressé de reprendre contact avec Satie, par leur amie commune, le peintre Valentine Gross (future Valentine Hugo). L'entrevue aura ,lieu chez Valentine en octobre 1915. « Avec son costume de velours gris, qui le fait surnommer « le gentilhomme de velours », sa barbiche, son melon et son inséparable parapluie, cet

* Sans doute Cocteau avait-il oublié ce détail quand il écrivait en 1920: « J'étais alors seul à dire l'importance de Satie..."l1 25

anticonformiste hautain séduit Cocteau »12, qui lui propose une association. Quelques mois plus tard, Valentine recevra une carte signée de Cocteau et Satie: « Picasso fait Parade avec nous! » Le scandale provoqué par Parade auprès des habitués du Châtelet va rallier autour des auteurs ceux qui ont senti qu'« un air frais venait de souffler sur notre petit monde »10. « Les premiers contacts, raconte Louis Dureyl3, se firent en notre maison de la rue Boissonade*, qui accueillit Cocteau, Auric, Cendrars, mon frère René le peintre, Kisling. C'est ainsi que s'organisa le concert du 6 juin 1917, qui eut lieu rue Huyghens, au cœur de Montparnasse, dans l'atelier du peintre Emile Lejeune. » L'idée d'atelier était venue d'un pianiste suédois nommé Melchers, ami de Satie, qui, habitant Montparnasse, avait voulu introduire la musique dans ce « sanctuaire des arts plastiques ». Peut-être avec l'aide de Cendrars, il avait convaincu le peintre vaudois Emile Lejeune d'ouvrir un Jocal désaffecté, 6 rue Huyghens, à des auditions musicales. C'est ainsi que, sous le vocable de Lyre et Palette, avait été organisé en avril 1916 un « Festival Satie-Ravelt« , avec le concours de Satie lui-même. Satie avait suggéré, justifiant le titre Lyre et Palette, que soient associé~s aux concerts des présentations de peintres ou de sculpteurs. A la fin de l'automne 1916, allaient être ainsi réunies des toiles de Kisling, Matisse, Modigliani, Ortiz de Zarate (le Patagon de Paris !) et Picasso, ainsi que des sculptures nègres, les premières exposées à Paris. Le 19 novembre, un récital, auquel participait Melchers, faisait entendre l'Instant musical de Satie, une « musique d'ameublement: de cette musique que l'on n'écoute pas et qui n'empêche pas de parler» ! Cocteau avait enrichi le catalogue d'un Hommage à Erik Satie. Le dimanche suivant, des poètes avaient été conviés à lire leurs œuvres: Apollinaire, Cocteau, Max Jacob, Reverdy, André Salmon, Blaise Cendrars. Le programme du 6 juin 1917 élaboré chez Durey comportait quatre numéros: Parade, réduit par Satie pour quatre mains, était encadré par des œuvres de Georges Auric (Pièce en trio: violon,
* Au n02I de l'époque, emplacement de l'actuel 53, l'immeuble Durey ayant été détruit.

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Ravel reconnaissait

son estime pour Satie, quelles que soient les chicanes entre les

deux hommes. 26

violoncelle, piano), de Louis Durey (Carillons, pour quatre mains) et également d'Arthur Honegger, compatriote de Lejeune (trois mélodies sur des poèmes d'Alcools d'Apollinaire). Les interprètes d'Honegger étaient la cantatrice Rose Armandie et la pianiste Andrée Vaurabourg, camarade d'Arthur au Conservatoire, lui chez Gédalge (premier accessit de contrepoint !), elle chez le fabricant de Prix Caussade (avec effectivement un Premier Prix !). Participait à la distribution la pianiste Juliette Méerovitch*, en duo avec Satie lui-même pour Parade et avec Georges Auric pour la pièce de Durey. L'œuvre d'Auric était jouée par lui-même, Hélène JourdanMorhange et Félix Delgrange. Delgrange, le violoncelliste, déjà organisateur de concerts, allait tout naturellement se constituer « manager des musiciens nouveaux », dont Satie annonçait publiquement ['association, sous le nom des « Nouveaux Jeunes ». Germaine Tailleferre allait-elle rester à l'écart de l'équipe? Melchers, qu'elle avait connu au Conservatoire, rencontré au café La Rotonde, l'avait pressentie pour participer à un prochain concert de Lyre et Palette. Cependant, depuis l'entrée en guerre des Américains, la résistance des Parisiens est exposée au plus rude des pilonnages: Gothas dans la nuit, grosse Bertha dans la journée. Tourmentés par les nouvelles venues de l'arrière, Henri et ses beaux-frères vont faire pression pour que leur famille quitte Paris. Germaine, sa mère, Margot et son bébé vont s'installer un temps en Bretagne, à Plestin-Ies-Grèves. Puis les deux sœurs se rendront chez Jeanne, à Barcelone, où Centore, fasciné par l'Espagne, a élu domicile. Elles comptent « y retrouver une existence presque normale, c'est-à-dire sans guerre ». Plusieurs peintres s'y étaient réfugiés, dont Albert Gleizes et Marie Laurencin. Mariée avec le hobereau allemand Otto von Wetgen, découvert au Dôme à Montparnasse et préféré à Apollinaire, Marie sollicite le concours quasi quotidien de Germaine pour retrouver « Toto» dans l'un des cafés ouverts toute la nuit et le ramener, ivre mort ! Au bout de quelques semaines, Germaine regagne la Bretagne, puis reçoit une invitation pour Biarritz. A Biarritz elle va faire la connaissance d'une excel lente musicienne, Marianne Singer, qui
* « Etonnante pianiste, dira d'elle son professeur Alfred Cortot, constamment prête à mettre ses dons d'interprète au service des jeunes compositeurs." 14 27

chante à ravir son ami Reynaldo Hahn et déchiffre volontiers à deux pianos avec Germaine. Marianne, épouse de banquier, est la cousine de Cocteau, la tendre et fidèle cousine, à qui Jean écrivait, à l'âge de dix~sept ans: Mes larmes font pousser les corolles des fleurs. Si tu veux, c'est pour toi que je les ferai naître! Pendant de captivantes soirées, « dans cette atmosphère luxueuse et richissime », bercé par la voix de la jeune et belle Lise Hirtz., lisant et relisant Toi et Moi de Géraldy, « on ignorait tout simplement, convient Germaine, qu'il y avait toujours la guerre. »

Fille d'un chirurgien renommé qui possédait un pied-à-terre à Biarritz, elle deviendra célèbre sous le nom de son second mari, Paul Deharme (cf. p. 145) 28

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