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Alain MoreewsLa grève des mineurs du Borinage
(Belgique, 1932-1936)
Cinéma et littérature
La grève des mineurs du BorinageEn 1932, le Parti communiste français avait lancé un magazine
photographique, Regards sur le monde du travail, sur le modèle du
(Belgique, 1932-1936)Journal illustré des travailleurs de Willy Münzenberg, un collaborateur
de Lénine.
Cinéma et littératureEn 1934, Egon Erwin Kisch, Isaac Babel, Romain Rolland, Henri
Barbusse, Maxime Gorki, Charles Vildrac, André Malraux, Eugène
Dabit, et André Gide faisaient connaître les images prises lors d’un
documentaire prolétarien sur les conséquences de la grève générale
des mineurs de 1932, enracinée dans une région minière de Belgique :
le Borinage.
Cinéastes, écrivains et militants antifascistes se rassemblaient
autour de « l’anachronique lutte de classe » présentée par deux jeunes
cinéastes, Joris Ivens et Henri Storck, avec l’aide de Jean Fonteyne.
Exclus des circuits commerciaux de distribution de leur temps,
Borinage (1934) d’Henri Storck et Joris Ivens et Autour de Borinage
(1933-1936) de Jean Fonteyne continuent d’attester de la volonté
des prolétariats et des peuples de ne pas se soumettre à un ordre
oppressif, quel qu’il soit.
Ancien professeur de sciences économiques et sociales et
oreews animateur du ciné-club Vertigo de Dunkerque, Alain M
propose cette étude à partir de compilations et d’interprétations
d’œuvres du patrimoine cinématographique et de la littérature.
Photographie de couverture extraite de B or i n a ge d’Henri Storck © Centre des archives
communistes en Belgique (CarcoB).
ISBN : 978-2-343-06199-3
27 e
La grève des mineurs du Borinage
Alain Moreews
(Belgique, 1932-1936) Cinéma et littérature






La grève des mineurs
du Borinage
(Belgique, 1932-1936)




Alain MOREEWS



La grève des mineurs
du Borinage
(Belgique, 1932-1936)
Cinéma et littérature

























Du même auteur, aux éditions L’Harmattan


James Ivory et Edward Morgan Forster (1879-1970). L'amitié,
deux cultures, trois continents, 2013
L'esprit et l'espoir de Glauber Rocha (1939-1981). Idade da Terra
(L’Âge de la Terre),1980, 2014




















© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06199-3
EAN : 9782343061993







A la mémoire de mon père, ouvrier typographe,
conducteur de machine,
A mes frères.





Mes remerciements vont au Centre des Archives
Communistes en Belgique, aux Archives et Musée de la
littérature de Belgique, à la bibliothèque de la
Cinémathèque royale de Belgique et particulièrement à
Natacha Derycke du Fonds Henri Storck et à Jean
Lemaître. Sommaire

LA CHARTE DE QUAREGNON............................................ 23
èreI partie La crise économique et sociale de 1929 et la
grève générale des mineurs du Borinage de 1932 ...... 27
Chapitre I La crise économique et sociale de 1929 29
1. Des surproductions nationales de marchandises
et de capitaux ............................................................................ 30
2. Le chômage, première cause de la grève générale de 1932 .. 31
3. La déflation des salaires, deuxième cause de la grève générale
de 1932 ..................................................................................... 31
Chapitre II La grève générale des mineurs du Borinage
de 1932 : non aux baisses de salaires,
non aux suppressions d’emplois ................................. 35
1. L’occupation de Charleroi, l’état de siège et la répression
militaire : la grève prend des caractères insurrectionnels ......... 37
2. L’accord P.O.B., Commission syndicale, patronat,
gouvernement des 12-16 juillet 1932 ........................................ 38
3. Le rejet de l’accord des 12-16 juillet 1932 : les mineurs
de trois bassins du Hainaut poursuivent un deuxième mois
de grève..................................................................................... 40
Chapitre III Septembre 1932, la fin de la grève
des mineurs du Borinage .............................................. 45
Chapitre IV Le charbonnage et la cité-jardin Monobloc
du Levant de Mons ....................................................... 51
1. Le charbonnage du Levant de Mons ..................................... 51
2. La cité-jardin Monobloc du Levant de Mons ....................... 54
3. Comment on crève de faim au Levant de Mons et le Secours
Ouvrier International ................................................................ 56
eII partie La « Nouvelle Objectivité » de Walter
Ruttmann et l'esprit de Karkov : Borinage, un film
d'Henri Storck et de Joris Ivens ................................... 61
9 Chapitre I La soirée du 6 mars 1934 au cinéma « Au
Casino » de Bruxelles et la « Nouvelle Objectivité »
de Walter Ruttman ....................................................... 63
Chapitre II La soirée du 6 mars 1934 et l’esprit
prolétarien de Kharkov ................................................ 69
1. Les analyses du Komintern ................................................... 69
2. Les changements de stratégies communistes en matière
de culture : 1930-1933. ............................................................. 75
Chapitre III Henri Storck (1907- 1999) ....................... 83
Chapitre IV Joris Ivens (1898-1989) ........................... 97
eIII partie Borinage, un documentaire « prolétarien »
du club de l’Ecran de Bruxelles, au financement
incertain, à l’écart du cinéma socialiste… et du Parti
Communiste .................................................................. 103
Chapitre I Borinage (1933), une production du Club
de l’Ecran de Bruxelles .............................................. 105
Chapitre II Un financement incertain ........................ 113
Chapitre III A l’écart du cinéma socialiste de Belgique
et du... Parti Communiste ........................................... 119
1. A l'écart du cinéma socialiste de Belgique ......................... 119
2. Et du… Parti Communiste Belge ........................................ 121
eIV partie La version muette de 1933, une esthétique
de « J’accuse », un « cri de révolte » ......................... 127
Chapitre I La version muette de 1933 ........................ 129
Chapitre II Une esthétique de « J’accuse », un « cri
de révolte » ................................................................. 135
eV partie Les tournants stratégiques du POB
et du PCB ...................................................................... 141
Chapitre I Le tournant du POB : le Plan du Travail
d'Henri De Man .......................................................... 143
Chapitre II Au PCB, le Front populaire antifasciste
tourne la page prolétarienne ....................................... 149
10 Chapitre III Maisons de la Misère, un film du Front
Populaire et du Plan du Travail d'Henri De Man ...... 155
eVI partie Borinage, un documentaire militant
qui combat pour la vérité ........................................... 159
Chapitre I Pour la vérité du temps
de la clandestinité ....................................................... 161
Chapitre II Pour la vérité du temps des écrivains
« aux côtés des organisations ouvrières » ................. 167
Chapitre III Pour la vérité du temps du Théâtre
Prolétarien .................................................................. 173
Chapitre IV Du temps où le Théâtre Prolétarien
de Belgique et le Groupe Octobre de France
se rencontraient à Moscou ......................................... 179
eVII partie Autour de Borinage (1933-1936) de Jean
Fonteyne : André Gide et Yves Allégret .................... 185
Chapitre I André Gide et Yves Allégret
dans le Borinage ......................................................... 187
Chapitre II Rencontres avec des familles
de mineurs .................................................................. 195
Chapitre III Autour de Borinage (1933-1936) de Jean
Fonteyne ..................................................................... 201
1. Jean Fonteyne (1889-1974) ................................................ 201
2. Autour de Borinage (1933-1936) ........................................ 203
3. Une hypothèse : Borinage et le côté « tendancieux »
de Robert ou l’Intérêt Général, (1936) la pièce sociale d’André
Gide ........................................................................................ 205
Bibliographie sélective ............................................... 215
Archives .................................................................................. 215
Ouvrages ................................................................................. 215
Revues, périodiques ................................................................ 221
Filmographie sélective 223
Notes .......................................................................... 225

11



En janvier 1932, le Parti Communiste Français, sur les
1conseils de Lucien Vogel, avait lancé un magazine
photographique, Regards sur le monde du travail, sur le
modèle de l’Arbeiter Illustrierte Zeitung (A.I.Z), le
Journal illustré des travailleurs, créé en 1924 dans le
cadre du Secours Ouvrier International par Willy
2Münzenberg.
Au comité de direction de Regards : André Gide,
Romain Rolland, Henri Barbusse, Maxime Gorki, Charles
3Vildrac, André Malraux, Eugène Dabit, Isaac Babel. En
41934, un journaliste allemand, Egon Erwin Kisch , faisait
connaître les photographies prises lors d’un documentaire
social Borinage, un film enraciné dans un pays minier, le
Borinage, en Belgique, un pays « aux quatre visages
classiques.
Les 7 et 8 mars de la même année, la revue, Commune,
créée à l’initiative de l’Association des Ecrivains et
Artistes Révolutionnaires (A.E.A.R.), avait publié un
appel à la résistance devant les émeutes fascistes de Paris
ainsi qu’un article signé d’un jeune cinéaste, Joris Ivens,
qui rappelait qu’en 1932, les mineurs du Borinage belge
5avaient fait une grève générale.
C’est le 6 mars 1934, au cinéma « Au Casino »,
Chaussée de Louvain à Bruxelles, qu’un ciné-club, le Club
de l’Ecran, avait présenté, pour la première fois, devant un
public militant de gauche, Borinage, un film engagé,
réalisé par deux jeunes cinéastes, un néerlandais, Joris
6Ivens et un Belge d’Ostende, Henri Storck. La projection
avait été précédée d’un prologue donné par un théâtre
ouvrier, le Théâtre Prolétarien. En première partie, le
13 public avait pu voir un film de Walter Ruttman, Mélodie
du Monde.
Le Club de l’Ecran, était dirigé par deux personnalités,
7 8Pierre Vermeylen et André Thirifays, proches du
Secours Ouvrier International et du Parti Communiste
Belge. Bouleversé par la publication, en juillet 1933,
d’une enquête faite par un jeune médecin, le docteur Paul
Hennebert, le Club de l’Ecran avait demandé au cinéaste
belge de faire un reportage filmé sur les conséquences de
la grève générale des mineurs du Borinage de juillet 1932.
Henri Storck avait alors proposé à Joris Ivens, de retour
d’U.R.S.S., d’y collaborer.
L’équipe se rendit dans plusieurs cités du Borinage et
filma la misère des familles de mineurs expulsés, dans un
esprit qui n’était pas seulement « un esprit bolchevique »
mais qui, aux yeux des spectateurs, devait prolonger l’art
social de la Belgique. Situé au sud-ouest de la ville de
Mons dans la province du Hainaut, en Wallonie, la région
minière du Borinage comprenait seize communes sur le
versant sud de la vallée de la rivière Haine et au sud du
canal de Mons à Condé, dans l’arrondissement
administratif de Mons. Le sud et sud-ouest du Borinage
touchait à la France.
Pour Egon Erwin Kisch, le Borinage était le pays de
l’art social et des batailles, le pays du grisou et des conflits
sociaux. On se rappelait, qu’en avril 1879, un coup de
grisou avait entraîné la mort de cent vingt et un mineurs et
qu’un jeune pasteur stagiaire hollandais appelé Vincent
9Van Gogh avait participé aux secours.
En 1792, les soldats de l’an II de la Révolution
française avaient remporté la victoire de Jemappes et, en
1914, les armées britanniques et allemandes s’étaient
livrées à des combats sanglants qui avaient fait de
nombreuses victimes civiles.
14 L’histoire sociale du Borinage avait connu de
nombreuses grèves et Karl Marx avait retenu, pour son
Kapital, la combativité des mineurs du Borinage, les
Borains.
Le Borinage était un pays du charbon depuis des
siècles. Dès 1137, un chevalier, Gilles de Chin, avait légué
à la communauté des mineurs de Wasmes une parcelle de
terrain pour y extraire du charbon et des mines à ciel
ouvert y furent exploitées jusqu’au XVe siècle. Née autour
d'Hautrage, de Wasmes et de Dour, l'exploitation houillère
progressa vers Frameries, Quaregnon, Cuesmes et Flénu.
Quant au bassin minier du Centre, connu sous le nom de
bassin du Levant de Mons, il était actif dès le XIIIème
siècle.
15
Programme de la première du film Borinage,
coll. Jacques Lemaître.
16



Très tôt, donc, on creusa des puits. Au XVIIe siècle la
profondeur moyenne était de 70 mètres. L'abondance des
fosses était telle que les seigneurs hauts justiciers
concédèrent le droit de charbonnage non pas de fond en
comble mais couche par couche. Il y eut parfois 14
charbonnages qui étaient superposés dans l'ensemble du
10Borinage !
Au XVIIIe siècle, l’exploitation du charbon, secteur clé
de la Révolution Industrielle, se développa à un rythme
rapide, utilisant les premières pompes à vapeur d’origine
anglaise. Des voies d’eau, comme le canal Mons-Condé,
permettaient l’exportation de la houille vers la Flandre et
le Nord de la France. Après l’indépendance de la Belgique
en 1830, la Wallonie s’industrialisa rapidement. Un grand
entrepreneur, Henri de Gorge (1774-1832), directeur du
Grand-Hornu investit dans des machines modernes et créa
sa propre cité ouvrière. Lorsqu’il fit construire une voie de
chemin de fer entre la mine et le canal, des milliers
d’ouvriers et leurs épouses arrachèrent les rails et à mirent
à sac les ateliers. Après la mort d’Henri de Gorge, de
nombreuses sociétés minières furent créées, financées par
des apports de capitaux de la Société Générale de
Belgique.
Le Borinage avait une spécificité économique : la
production de charbon et ne connut pas de véritable
diversification industrielle, à l’inverse d’autres bassins
miniers, comme ceux de Charleroi et de Liège. Le
prolétariat mineur du Borinage présentait également des
spécificités sociales, politiques et culturelles.
17 Spécificités sociales : le prolétariat borain était, depuis
le XVIIe siècle, un composé d’ouvriers paysans, de
mineurs-jardiniers. Davantage qu’une agglomération
continue, le Borinage était composé par des villages
miniers entourés de campagnes. De nombreux mineurs
gardaient leur lopin de terre où ils cultivaient des légumes
et élevaient une petite basse-cour de poules et surtout de
lapins. Ce prolétariat était mobile, voire très mobile,
n’hésitant pas à rechercher de meilleurs salaires et
conditions de travail dans les bassins du nord de la France.
En 1869, les migrations journalières, les navettes, étaient
nombreuses. Les tarifs ouvriers que les Chemins de Fer
offraient à chaque travailleur n’étaient pas élevés ce qui
permettait de revenir le soir, où le dimanche, au village.
Dans les années trente, les hommes à casquette avaient
tous un vélo, parfois une motocyclette. Lorsque les
ouvriers borains généralisèrent la grève de 1932, ce fut
avec des brigades de centaines de cyclistes. Bruxelles était
à portée de pédales.
Le travail de la mine rassemblait jusqu'à deux cents
compétences avec des mineurs de fond, des mécaniciens,
des machinistes, des manœuvres, des conducteurs de trait,
des enfants qui accompagnaient, dès l’âge de dix ans, le
père ou le frère qui descendait dans la mine. Les ouvriers à
veine, qui abattaient le charbon, des hommes dans la force
de l’âge composaient l’aristocratie ouvrière. Chacun
souhaitait devenir porion, c’est-à-dire contremaître. Ce
prolétariat mobile et semi-rural était soumis à des charges
de travail considérables. Les journées de travail au XIXe
siècle étaient de 12 heures et les salaires fluctuaient au gré
des conjonctures. Ces paysans des houillères
déclenchaient des grèves au moment des moissons.
Selon Vincent Van Gogh, « la plupart des ouvriers sont
maigres et pâles de fièvre, ils ont l’air fatigués, épuisés, ils
sont tannés et vieillis avant l’âge ; en règle générale, leurs
18 femmes sont, elles aussi blêmes et fanées », « Spectacle
curieux ces jours-ci, que de voir, le soir, à l’heure du
crépuscule, passer les mineurs sur un fond de neige. Ils
sont tous noirs quand ils remontent des puits, à la lumière
des jours, on dirait des ramoneurs. En règle générale leurs
masures sont petites, on devrait dire des cabanes, elles
sont dissimulées le long des chemins creux, dans le bois
ou sur le versant des collines (…) ou bien autour du
charbonnage, de misérables cahutes de mineurs et
quelques arbres morts, noircis par la fumée, des haies de
ronces, des tas de saletés et de cendres, des montagnes de
11charbon inutilisable ».

Pauvre avec les pauvres, mineur avec les mineurs,
selon l'expression de Georges Duez, Van Gogh, premier
prêtre ouvrier, à Wasmes et à Cuesmes, soutint les luttes
12sociales des ouvriers.
En période de chômage, les familles connaissaient
rapidement la misère. Les pensions, les aides en cas de
maladies, d’accidents ou de décès étaient dérisoires. La
fréquentation du café était presque une nécessité au sortir
de la mine, le dimanche, les jours de fête ou de chômage,
car le logis était trop étroit pour réunir ses amis. Les
« assommoirs » étaient nombreux aux abords des corons et
à l’entrée des charbonnages. Pas de véritables équipements
sanitaires, d’instruction ou de culture. Une exception,
cependant, les Maisons du Peuple, l’une des institutions
emblématiques du Parti Ouvrier Belge. (P.O.B.)
Spécificités politiques : le Borinage était devenu un fief
13du Parti Ouvrier Belge.
Le Parti Ouvrier Belge (P.O.B.), section de la IIe
Internationale ouvrière, avait été à l’origine d’un certain
nombre d’institutions qui avaient contribué à améliorer la
condition ouvrière. Les mutualités assuraient les risques de
santé des Borains. Les coopératives étaient nombreuses et
19 pouvaient constituer des réserves pour les périodes de
luttes sociales. Ce sont ces mutualités et ces coopératives
qui furent à l’origine de la création d’un syndicat des
mineurs, la Centrale des Mineurs, fondée en 1892. Le
P.O.B avait joué un rôle déterminant pour faire du
suffrage politique un suffrage universel. Les Maisons du
Peuple « étaient des lieux d’intenses sociabilités, le
syndicat et le parti s’y réunissaient et des lieux de culture
notamment pour les fanfares socialistes. Les Maisons du
Peuple avaient également fait construire des salles de
cinéma. De nombreux membres du P.O.B. étaient devenus
conseillers municipaux et bourgmestres. Dans le Borinage
les liens entre les ouvriers et le P.O.B. étaient donc
particulièrement étroits.
Lorsque l’union sacrée de la première guerre mondiale
amena les principaux dirigeants du Parti Ouvrier Belge à
devenir ministres, l’action directe de la lutte de classe fut
marginalisée au profit de la négociation et de l’arbitrage
aux dépens de la grève générale. Les syndicats avaient des
représentants à la Commission mixte des Mines (en fait
une commission tripartite, avec des représentants du
gouvernement) qui statuait en cas de conflits sociaux. Au
lendemain de la première guerre mondiale des conventions
collectives nationales ou provinciales avaient amélioré les
conditions de travail et de vie des familles de mineurs. Le
secrétaire national de la Centrale Nationale des mineurs
était un ex-mineur du Borinage, Achille Delattre
14(Pâturages, 1879 - Baudour, 1964).
Une première secousse sociale ébranla cet édifice
politico-syndical. En 1924, en réplique à des réductions de
5 à 10 % des salaires, décidées pour soutenir la
concurrence des prix du charbon importé d’Angleterre,
une longue grève des mineurs déborda le dispositif de
« Paix sociale » mis en place par l’Union sacrée. Des
incidents opposèrent des grévistes aux non grévistes à
20 Quaregnon. Des barricades furent dressées et la circulation
des tramways fut interrompue.
15Un nouveau parti ouvrier, le Parti Communiste Belge
appela à la poursuite de la grève. Achille Delattre persuada
les mineurs qu’ils devaient s’en tenir à la ligne syndicale
de négociations dans le cadre des commissions et des
tribunaux d’arbitrage. La Centrale Syndicale refusa
d’étendre le conflit aux autres bassins miniers. Un accord
intervint mais qui entérina une moindre « baisse des
salaires ». Le travail reprit. Cette première grande crise
sociale de l’après-guerre en Belgique révélait la perte de
compétitivité de l’appareil de production minière. Les
mines étaient trop nombreuses, de taille réduite. Surtout
les veines de charbon se révélaient assez minces. Les
sociétés minières commencèrent à fermer les mines les
moins rentables et on vit des fils de mineurs se détourner
du métier.
En juillet 1930, les mineurs du Borinage, en raison
d’une nouvelle baisse des salaires de 5%, se mirent, de
nouveau, en grève. Le conflit dura trois semaines. La
Centrale des mineurs, qui avait appelé à une grève de
vingt-quatre heures pour l’adoption d’une loi sur les
pensions, fut débordée. Achille Delattre, le secrétaire
national, mit en garde les mineurs contre les communistes
16belges.
Le Borinage était aussi « le pays classique de l’art
social engagé. Au cours des années, écrivains, peintres,
sculpteurs, photographes et cinéastes puisèrent au
Borinage la source de leur inspiration et on peut dire que
peu de bassins miniers dans le monde ont passionné les
17artistes et écrivains autant que le Borinage. »
21 LA CHARTE DE QUAREGNON
1. Les richesses en général, et spécialement les moyens
de production, sont ou des agents naturels ou les fruits du
travail manuel et cérébral des générations antérieures,
aussi bien que la génération actuelle; elles doivent par
conséquent être considérées comme le patrimoine de
l'humanité.
2. Le droit à la jouissance de ce patrimoine par les
individus ou par les groupes ne peut avoir d'autre
fondement que l'utilité sociale et d'autre but que d'assurer à
tout être humain la plus grande somme possible de liberté
et de bien-être.
3. La réalisation de cet idéal est incompatible avec le
maintien du régime capitaliste qui divise la société en
deux classes nécessairement antagonistes: l'une, qui peut
jouir de la propriété sans travail l'autre, obligée
d'abandonner une part de son produit à la classe
possédante.
4. Les travailleurs ne peuvent attendre leur complet
affranchissement que de la suppression des classes et
d'une transformation radicale de la société actuelle. Cette
transformation ne sera pas seulement favorable au
prolétariat, mais à l'humanité tout entière , néanmoins,
comme elle est contraire aux intérêts immédiats de la
classe possédante, l'émancipation des travailleurs sera
l'œuvre des travailleurs eux-mêmes.
5. Ils devront avoir pour but, dans l'ordre économique,
d'assurer l'usage libre et gratuit de tous les moyens de
production. Ce résultat ne pourra être atteint, dans une
société où le travail collectif se substitue de plus en plus
au travail individuel, que par l'appropriation collective des
agents naturels et des instruments de travail.
6. La transformation du régime capitaliste en régime
collectiviste doit nécessairement être accompagnée de
23 transformations corrélatives : a) Dans l'ordre moral, par le
développement des sentiments altruistes et par la pratique
de la solidarité. b) Dans l'ordre politique, par la
transformation de l'Etat en administration des choses.
7. Le socialisme doit donc poursuivre simultanément
l'émancipation économique, morale et politique du
prolétariat. Néanmoins, le Point de vue économique doit
être dominant, car la concentration des capitaux entre les
mains d'une seule classe constitue la base de toutes les
autres formes de sa démolition.
Le Parti Ouvrier réclame:
1. Qu'il se considère comme le représentant, non
seulement de la classe ouvrière, mais de tous les opprimés,
sans distinction de nationalité, de culte, de race ou de sexe.
2. Que les Socialistes de tous les pays doivent être
solidaires, l'émancipation des travailleurs n'étant pas une
œuvre nationale mais internationale.
3. Que dans leur lutte contre la classe capitaliste, les
travailleurs doivent combattre par tous les moyens qui sont
en leur pouvoir, et notamment par l'action politique, le
développement des associations libres et l'incessante
propagation des principes socialistes.
Adoptée le 26 mars 1894 par le Xe Congrès du Parti
Ouvrier Belge.
24



18 19Des peintres comme Isaac Israëls, Charley Toorop,
20 21Harmen Meurs, Vincent Van Gogh visitèrent et
séjournèrent dans la région. Dans les années trente, des
écrivains qui s’appelaient « prolétariens » eurent plusieurs
représentants dans le Borinage, notamment Pierre
22Hubermont, auteur en 1930, de Treize hommes dans la
23mine. En 1932, Constant Malva, publia son Histoire de
ma mère et de mon oncle Fernand, avec une préface d’un
intellectuel, membre du Parti Communiste Français et
directeur de l’hebdomadaire Monde, Henri Barbusse.
24En août 1928, Henri Barbusse demanda au
chroniqueur littéraire du Drapeau Rouge, l'organe du Parti
25communiste Belge, Augustin Habaru, de lancer une
enquête sur la littérature prolétarienne. Un écrivain
26prolétarien français, Henry Poulaille, répondit :
« Je crois à l’existence d’une littérature et d’un art
exprimant les aspirations de la classe prolétarienne ». La
conception d'Henri Poulaille selon laquelle l’art
prolétarien devait rester indépendant des orientations
politiques des partis se réclamant de la classe ouvrière
quelles qu’elles fussent n'était pas partagé par tous. Pour
certains, qui considéraient que la littérature prolétarienne
était celle qui allait dans le sens des intérêts du prolétariat,
elle se devait d'être révolutionnaire. « Outsiders dans le
champ littéraire, détenteurs d’un faible capital scolaire, et
donc sans doute enclins à une certaine « modestie » en
littérature, les écrivains prolétariens mettaient « avant tout
leurs recherches au service d’une esthétique naturaliste du
27témoignage. »
25