Musique, foi et raison

De
Publié par

Les 116 lettres (1914-1921) que ce volume assemble sont sans doute l'un des plus admirables témoignages d'amour que le compositeur ait jamais reçus : celui d'un prête discret, Gabriel Renoud (1873-1962). Saint-Saëns et Dieu ! la foi contre la raison, la musique bien sûr, l'orgue, la poésie mais aussi la Première Guerre mondiale, c'est ce dont nous entretient l'abbé Renoud en ses épîtres adressées au grand musicien français, auxquelles répondent vingt-cinq lettres de Saint-Saëns au prêtre.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 7
EAN13 : 9782336357980
Nombre de pages : 242
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

G. Renoud / C. Saint-SaënsMusique, foi et raison
Correspondance inédite
Renoud / Saint-Saëns
1914-1921
« J’aime à être aimé » confi ait Camille Saint-Saëns au poète Pierre Musique, foi et raisonAguétant (17 juillet 1918). Eh bien ! les 116 lettres (1914-1921) que ce
volume assemble sont sans doute l’un des plus admirables témoignages
d’amour que le compositeur ait jamais reçus : celui d’un prêtre discret, Correspondance inéditeGabriel Renoud (1873-1962), alors vicaire et organiste au village d’Ars
(Ain). Renoud / Saint-Saëns
Mais pas d’équivoque. L’Amour qui tressaille inlassablement en ses 1914-1921
lettres, comme en d’affectueux impropères, est majuscule. C’est Dieu.
« Je vous aime parce que j’aime Dieu » écrit l’abbé à Saint-Saëns. Ou
encore : « Souvenez-vous qu’un prêtre de Dieu vous a aimé de toute sa
recueillie, introduite et annotéecharité et que chaque jour il a prié pour vous ».
par Pierre Guillot
Saint-Saëns et Dieu ! la foi contre la raison, la musique bien sûr,
l’orgue, la poésie mais aussi la Première Guerre mondiale, c’est ce
dont nous entretient l’abbé Renoud en ses épîtres adressées au grand
musicien français comme une pressante invitation à la conversion.
Y répondent 25 lettres de Saint-Saëns au prêtre. Et cet échange
épistolaire nous révèle le visage pour le moins inattendu et méconnu,
mais profondément attachant, d’un patriarche comblé, quêteur de
transcendance doutant d’une Terre promise.
Pierre Guillot, professeur émérite à la Sorbonne (2003), a publié
chez L’Harmattan (2010) Déodat de Sévérac musicien français. De
1960 à 2003 il a été l’organiste titulaire de cette collégiale Notre-
Dame de Bourg (Ain) où s’ était précisément éveillée la double vocation
musicale et religieuse de Gabriel Renoud.
Illustration de couverture : dédicace de Saint-Saëns à Renoud sur la partition de sonOratorio
de Noël [s.d.], coll. particulière.
ISBN : 978-2-343-03930-5
25
Renoud / Saint-Saëns
Musique, foi et raison




















































Musique, foi et raison

Correspondance inédite
Gabriel Renoud / Camille Saint-Saëns Du même auteur


Catalogue du fonds musical manuscrit de la Bibliothèque municipale de Lyon, Bordeaux,
Société des Bibliophiles de Guyenne-Direction du Livre, 1985, 167 p.

Les Jésuites et la musique ; le collège de la Trinité à Lyon (1565-1762), Liège, Mardaga,
1991, 287 p.

Les Écrits sur la musique de Déodat de Sévérac, Introduction, chronologie, notes et
catalogue de l'œuvre, Liège, Pierre Mardaga, 1993, 145 p.

« Les Orgues et les organistes de la cathédrale Notre-Dame de Bourg-en-Bresse
(1683-2000) », L’Orgue, n° 235-I, mars 2001, 110 p.

Correspondance de Déodat de Sévérac (551 lettres du musicien, rassemblées, datées et
annotées), Sprimont, Mardaga, 2002, 442 p. Livre publié avec le soutien de la
Fondation Singer-Polignac.

e eDictionnaire des organistes français des XIX et XX siècles, Sprimont, Mardaga, 2003,
560 p.

Déodat de Sévérac, musicien français, Paris, L’Harmattan, 2010, 352 p.

Pour servir à l’histoire de la musique à Bourg-en-Bresse et dans l’Ain, Bourg-en-Bresse,
Médiathèque Vailland, 2013, 63 p.

« Mémoires du chanoine Auguste Fauchard, organiste de la cathédrale de
Laval », texte présenté et annoté par Pierre Guillot et Thierry Adhumeau,
Cahiers Boëllmann, n° 11-15 , 2013, 264 p.








© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03930-5
EAN : 9782343039305



Musique, foi et raison




Correspondance inédite

Gabriel Renoud / Camille Saint-Saëns
1914-1921





Recueillie, introduite et annotée par

Pierre Guillot
















Abbé Gabriel Renoud, vers 1955.
9




Introduction


De la wagnérophobie à la théophilie



Le 7 septembre 1914 l’abbé Gabriel Renoud, alors vicaire et organiste à Saint-
Sixte d’Ars-sur-Formans (Ain), écrivait au compositeur Camille Saint-Saëns
pour le féliciter de ses articles parus dans L’Écho de Paris où il dénonçait la
germanophilie musicale française et plus singulièrement encore une véritable
wagnérophilie qu’il jugeait particulièrement déplacées chez nous en ce tout
début de Première Guerre mondiale. Ces articles déclenchèrent d’ailleurs en
France, on le sait, une assez violente polémique au sein du monde musical
notamment. Ce fut le début d’un échange épistolaire qu’interrompra la mort de
Saint-Saëns (16 déc. 1921).

L’abbé Joseph Gabriel Marie Renoud est né le 26 sept. 1873 à Bourg-en-
1Bresse (Ain) où il est mort le dimanche 9 déc. 1962. Élève à la maîtrise de la
2collégiale Notre-Dame de Bourg , il y apprend le piano, l’harmonium et l’orgue,
vraisemblablement avec le titulaire du grand orgue Joseph Grégori (1844-1899)
qu’il évoquera plus bas. Entré au grand séminaire de Brou à Bourg (1890), il y
accompagne de temps à autre les offices à l’harmonium ou à l’orgue de la flam-
boyante église-chapelle édifiée par Marguerite d’Autriche (et achevée en 1532).
3Après avoir enseigné un an au collège de Thoissey (dont il écrira l’histoire ), il
est ordonné prêtre en déc. 1896. L’année suivante il est nommé professeur et
maître de chapelle à l’Institution Saint-Pierre de Bourg où il avait effectué son
cycle secondaire. Affecté comme vicaire, maître de chapelle et organiste à la ba-
silique Saint-Sixte d’Ars-sur-Formans (janv. 1905-avril 1919) – le village même
du saint curé où il sera de surcroît missionnaire diocésain à partir de 1907 –, il y
1 9 place du Greffe (aujourd’hui [2014] square Lalande). Son père, Victor Renoud (1841-1889),
était domestique. Sa mère, Marie Constance Debost (1839-1902), était repasseuse.
2 Une maîtrise existait à la collégiale Notre-Dame de Bourg-en-Bresse en 1680, date à laquelle
Matthieu Constantin (1671-1715), son futur organiste, y étudiait. Son histoire reste à écrire. Une
“seconde” maîtrise fut créée par le curé de la collégiale Étienne Marie Berry en 1875. L’abbé
François Vachet (1845-1914) en fut le premier directeur. L’abbé Joseph Dégoute (1849-1929) prit
grsa suite en 1881, année où M Pierre Soubiranne, l’évêque de Belley, annexa cette maîtrise de
Notre-Dame à un externat qu’il venait d’établir – l’Institution Saint-Pierre –, alors même que
Gabriel Renoud y était maîtrisien depuis un an. En 1893 l’union forcée collège-maîtrise cessa.
3 Gabriel RENOUD, Histoire du collège de Thoissey, (extrait du Bulletin de la Société Gorini), Bourg[-en-
Bresse], Imprimerie centrale, 1938, 178 p.
10
crée une manécanterie associant les enfants de l’orphelinat Saint-Jean fondé
vers 1905 par l’abbé Barthélemy Poizat, et la congrégation des Enfants de Ma-
rie. Après la Première Guerre mondiale qui le mobilise comme infirmier (fév.
1915-déc. 1918), il est nommé curé de Civrieux (avril 1919) puis curé de
Thoissey (juillet 1932). Il achève son ministère pourtant déjà bien rempli com-
me aumônier de l’hospice des incurables de Bourg (oct. 1951-déc. 1962). Mem-
bre de sociétés savantes, G. Renoud est l’auteur de nombreux articles fonda-
eteurs sur la vie locale et religieuse du diocèse de Belley, notamment aux XVII ,
e eXVIII et XIX s. (publiés dans le Bulletin de la société Gorini dont il assura le
secrétariat dès 1904) ainsi que d’ouvrages dont une Vie du Bienheureux Jean-Marie
Vianney, Curé d’Ars (1909) et d’un recueil poétique, La croix lumineuse (1924) –
ses Sonnets blancs, étaient précédemment parus sous le pseudonyme J. Suydebres
[Je suis de Bresse ?]. Il laisse encore de nombreux cantiques (paroles et musi-
que) singulièrement dédiés au curé d’Ars, saint Jean-Marie Vianney, à sa « petite
sainte », Philomène, ainsi qu’à la Vierge Marie dont l’un, Lys de lumière, obtint un
certain succès auprès des pèlerins du diocèse de Belley à Lourdes (1932).

On le voit, rien ne laissait supposer que s’établissât une correspondance aussi
dense et régulière (116 lettres conservées, soit près d’une par quinzaine en sept
ans) entre le jeune prêtre provincial d’origine modeste et le compositeur, patri-
arche parisien octogénaire mondialement fêté, dont il serait superflu de rappeler
ici la moindre biographie, bibliographie pléthorique aidant. Mais on sait d’une
part que Camille Saint-Saëns s’est toujours fait un devoir de répondre aux in-
nombrables missives qu’il recevait. D’autre part, et pour une fois, les sujets
aussi originaux qu’inattendus traités par cet ecclésiastique à l’érudition aussi
ample que rare semblent l’avoir agréé. Leur élévation spirituelle, leur réflexion
philosophique et théologique, ne le sortaient-ils pas à tout le moins et heureu-
sement de la banalité quotidienne ? Et ne répondaient-ils pas à une secrète
attente ? En tout cas ils révèlent un Saint-Saëns moins connu, même s’il avait
déjà abordé avec d’autres cette incohérence difficilement admissible pour lui de
la science et de la religion comme l’impossibilité de réconcilier foi et raison.

Cet échange épistolaire hélas ! majoritairement “univoque”, – de la corres-
pondance passive de Saint-Saëns vingt-cinq lettres seulement au vicaire d’Ars
1semblent être rescapées par la publication qu’il en a faite –, laisse néanmoins
transparaître, évidents pour Renoud, en creux mais tout aussi évidents pour
Saint-Saëns, des talents de jouteurs, de polémistes érudits fort aiguisés, dans
une période où la dispute allait précisément bon train, notamment quant aux
questions scientifico-religieuses. Le tout empreint de franchise et de sincérité en
1 « Lettres inédites de Saint-Saëns à un Bressan [abbé Gabriel Renoud]) », Visages de l’Ain, n° 16,
oct.-déc. 1951 et n° 17, janv.-mars 1952. Saint-Saëns y apparaît comme relativement égocentri-
que, évoquant presqu’essentiellement sa santé, ses concerts, ses voyages, ses fréquentations
mondaines, etc. Mais cela peut fort bien relever du choix qu’en a fait Renoud et des coupures
qu’il y a pratiquées. Pour ne pas trop rebuter ses lecteurs ?
11
un style ferme, direct, châtié et d’une respectueuse et réciproque cordialité.
Ainsi Saint-Saëns, “nouveau gentil” tel qu’il se qualifie lui-même, ne manquera-
t-il jamais à cette déférence traditionnellement due au prêtre. De son côté, après
les vocatifs emphatiques – « le Joffre des musiciens français » –, rigides et con-
venus des premières lettres – « Monsieur » –, l’abbé Renoud, avec une égale
déférence et l’humilité du « serviteur », n’usera bientôt que du « cher Monsieur »
et très vite exclusivement du « cher Maître ».

1 Les lettres de l’abbé à Saint-Saëns touchent bien sûr à la musique. À la
musique allemande d’abord – nous sommes en 1914 –, qui déclencha cet
échange épistolaire et sur laquelle se déversent indistinctement les aigreurs
partisanes pas toujours justifiées ni justifiables de l’un comme de l’autre, le mu-
sicien restant néanmoins plus nuancé que le prêtre. Elles touchent ensuite, plus
singulièrement, à la musique religieuse et liturgique catholique dont Saint-Saëns
2(organiste pendant 25 ans) fut relativement prolixe quoique agnostique , l’abbé
Renoud étant de son côté, en même temps qu’admirateur inconditionnel de son
éminent correspondant, rebelle aux motets théâtraux, adepte du nouveau plain-
chant et praticien régulier, mais “amateur”, tant à son orgue de Saint-Sixte
3d’Ars qu’à la tête de sa manécanterie. Les goûts esthétiques de chacun s’y révè-
lent rarement concordants – le compositeur, toujours très “classique de forme”,
plaide pour « la musique pure », ce qui chez lui ne manque pas de piquant – . Il
en va de même pour la sélection des œuvres organistiques (non germaniques)
destinées à la liturgie – le choix du prêtre pouvant être inconsciemment borné
par ses capacités techniques –. Saint-Saëns y détruit d’ailleurs l’idée reçue repri-
se par ses biographes successifs selon laquelle il exécutait régulièrement à
l’orgue des œuvres de Jean-Sébastien Bach (notamment à la Madeleine) alors
4qu’il les trouvait déplacées aux offices où il préférait improviser . Enfin, sur un
plan beaucoup plus général, on ne sera pas surpris que l’art théâtral si cher à
1 Les lettres du compositeur, sans doute aussi nombreuses que celles de son correspondant, man-
quent évidemment cruellement. Mais, en dehors de l’aspect souligné plus haut, on en devine gé-
néralement le contenu majeur par les réponses et les développements mêmes de l’abbé Renoud.
2 Depuis ses premières œuvres (1855) jusqu’aux ultimes (1919), des plus décoratives aux plus
dépouillées : Messe, Requiem, Oratorio de Noël, le Déluge, la Terre promise, 4 cantiques, 36 motets, des
Litanies à la Vierge, des psaumes, 26 pièces d’orgue et d’harmonium. « Décidément, je n’écris
bisplus de musique que pour l’Église ! » confie-t-il à l’abbé Renoud en juin 1917 (lettre n° 58 ).
Georges Servières, biographe de Saint-Saëns n’a pas manqué de souligner la singularité que son
offertoire vocal (4 voix mixtes et orgue) pour la fête des morts (1904), Justorum animæ, in manu Dei
sunt, qui respire « la confiance dans la Vie future et dans la Justice divine soit l’œuvre d’un homme
qui a nié l’Éternité. La beauté des paroles latines aurait-elle produit ce miracle ? » s’interroge-t-il
dans son ouvrage (Paris, Alcan, 1930, p. 153) après avoir cité la pièce en vers de Saint-Saëns
erintitulée « Éternité » (Nouvelle Revue, 1 fév. 1914).
3 Instrument (deux claviers et pédalier) construit par la maison lyonnaise Charles Michel-Merklin,
inauguré par l’organiste caladois Désiré Walter le 28 sept. 1900, et intégralement payé (9 600
francs – environ 34 000 euro de 2012 –) par l’abbé Jean Barthélemy Poizat (1837-1910), curé de
Sainte-Euphémie (Ain) de 1893 à 1903. Quittances aux Archives départ. de l’Ain.
4 bis bis Lettres n° 4 , 50, 51, 113 . Saint-Saëns s’est d’ailleurs exprimé à ce sujet dans un article,
« Orgue et improvisation », L’Orgue, n° 8, déc. 1931.
12
1Saint-Saëns restât étranger à l’abbé et qu’enfin la modernité debussyste même
ne l’enchantât point, à l’instar de Saint-Saëns qui, l’a-t-il jamais caché ?, n’y
« comprenait » rien. Il avait pourtant admis L’enfant prodigue à la villa Médicis.
Mais c’était en 1884 ! Claude de France était encore “sage” et Saint-Saëns moins
2âgé .
Il est assez cocasse qu’abordant la composition musicale religieuse avec le
Maître, Renoud ne baisse pas toujours la garde. Les divergences sont flagrantes.
Comme les compétences, on l’a dit. Mais, sans doute inconscient de ses limites
en ce domaine et non sans une certaine et douce naïveté, l’abbé, nonobstant les
remarques qu’il s’autorisera sur les Improvisations op. 150 pour orgue dont l’au-
teur vient de lui faire hommage – non tel, se défend-il, « un Gros-Jean qui en
3remontre à son curé » –, ira néanmoins jusqu’à lui offrir l’un de ses cantiques,
Reine de la paix, avec « audace » avouera-t-il, mais aussi avec l’espoir secret, quoi-
4que tempéré, d’en obtenir, avec peut-être des remarques, du moins l’imprimatur .
Ce qui ne sera pas le cas ! et ce qui l’affectera semble-t-il plus qu’il ne le laissera
paraître.

Ces lettres s’attaquent presque immédiatement et simultanément à la dialec-
tique foi et raison, sujet central et capital qui y prédominera très amplement,
cette foi catholique à laquelle l’abbé, en « bon pasteur », et dès sa première
missive, aurait tant voulu ramener Saint-Saëns, “la brebis égarée”. La crise
moderniste ardemment et finement défendue par l’un de ses porte-drapeaux
l’abbé Alfred Loisy, le scientisme d’Auguste Comte et d’Ernest Renan, le libéra-
lisme et le rationalisme l’avaient interrogé et suffisamment convaincu. On dis-
putait alors volontiers de questions difficiles : historicisme, créationisme, trans-
formisme, évolutionnisme, darwinisme… ridiculisant par exemple au nom de la
science pure et de ses fabuleuses découvertes le récit de la Genèse quand raison
et foi pouvaient naturellement y coexister. Pétri d’Écriture sainte et naturelle-
ment très à l’aise dans les questions théologiques (singulièrement apologétiques
eet dogmatiques telles que les séminaires les traitaient à la fin du XIX s.), très à
l’aise aussi dans les questions philosophiques et parfois même scientifiques qui
toutes sont l’âme de cette correspondance rappelons-le, Renoud tient à réfuter
chaque fois, en parfait thomiste qu’il est – question, examens contre et pour,
solutions ou déductions, conclusion –, point par point, citations scripturaires
latines, citations des Pères et Docteurs de l’Église avec références bibliogra-
phiques multiples à l’appui, les arguments rationnels de Saint-Saëns – qui ne lui
cède en rien dans le domaine du savoir, mais d’un autre savoir, car tous deux
sont des lecteurs aussi curieux qu’impénitents –, traitant parfois le musicien,
1 Ce que sa bibliothèque musicale infirme à peine. S’y trouvent en effet des extraits d’opéras
fameux dans des transcriptions facilitées pour piano – selon les habitudes “musico-sociétales” du
temps –, la partition de Samson et Dalila de Saint-Saëns et surtout celle, en allemand [sic], de la
Carmen de Bizet dans l’édition Peters [s.d.] !
2 bis Lettre n° 101 .
3 Lettre n° 59.
4 Lettres n° 83, 85 et 86.
13
malgré leur immense différence d’âge et de notoriété, quoique souvent nuancé
1par un respectueux effacement, comme un étudiant à qui l’on « fait la leçon » ,
auquel on conseille les lectures (ici évidemment toujours orientées vers les
écrivains et scientifiques catholiques) ou assène des arguments : « … ne croyez
pas cela ; je ne vous le conseille pas ; lisez ce livre », etc. En sept années de
correspondance continue disputant de la croyance, de l’existence (ou inexisten-
ce) de Dieu, de la création, des anges, de la Révélation, de l’inerrance biblique,
du péché originel, du mal, du salut, du libre arbitre, de la prédestination, de la
grâce, de Bossuet, de sa casuistique, de la chasteté et de la virginité, de Galilée,
de Darwin, des hérésies, des dogmes catholiques, etc., le prêtre, tenace, ne
lâchera jamais prise. En “directeur de conscience” infatigable et délicat, animé
d’une patience sincèrement évangélique et, lui aussi, d’une bonne dose de ca-
suistique, il tentera lentement, affectueusement mais inlassablement et jusqu’au
bout, quoique vainement semble-t-il, de convaincre Saint-Saëns de recouvrer la
foi de sa jeunesse qu’il avait si souvent et si admirablement chantée – du moins
au goût de Renoud –, ne se privant pourtant jamais de lui rappeler presque
crûment l’urgence de sa conversion vu l’imminence possible de sa dispari-
tion ! tout en priant chaque fois la Providence de le conserver encore et tou-
2jours à ceux qui l’aiment ! Son ultime lettre au compositeur de 85 ans et affaibli
qui mourra deux mois plus tard ne le ménage en rien. Au contraire. Pressentait-
elle sa fin prochaine ? Jamais épître du prêtre au musicien – dernier et admi-
rable impropère – ne fut plus ardente, plus tendre, plus suppliante, plus aimante
et surtout plus pressante :

3« Sur 99 chances – lui écrit G. Renoud – n’y en eut-il qu’une seule, la centième,
que le christianisme soit la vérité : cette seule chance vaudrait qu’on se place en
face de l’éternité. La vie éternelle ! Cela fait frémir de terreur… et d’espoir. […]
C’est moi, cher Maître, qui serais plus qu’heureux de vous avoir rencontré, si, à
votre heure dernière, vous souvenant de moi et de mon affection pour vous,
vous veniez à en croire votre cœur qui est resté plus chrétien que vous ne
pensez, et, si songeant à votre longue vie et à votre jeunesse, vous retrouviez sur
vos lèvres les prières d’autrefois : Notre Père qui êtes aux cieux !… Je vous salue
Marie, et, je crois que vous entendriez les anges chanter ces paroles sur des airs
que vous connaissez bien. Est-ce que cela ne serait pas une belle fin ? »

4Le pari pascalien n’est pas loin . Mais, plus que Pascal dont Renoud rejette
5plusieurs fois le célèbre « abêtissement » , l’un de ses modèles privilégiés, de ses
1 Par exemple la lettre n° 65.
2 Voir entre autres les lettres n° 2, 10, 20, 43, 108.
3 Lettre n° 116.
4 Dans l’une de ses toutes premières lettres au compositeur (n° 20), l’abbé Renoud l’exhortait
déjà : « Quand il n’y aurait qu’une chance sur mille, sur dix mille, sur un million qu’il y ait une
autre vie, vous n’avez pas le droit de braver cette unique chance, car tout de même, que la mort
soit le néant, vous n’en êtes pas sûr… »
5 Lettres n° 22, 71 et 115. Référence au fragment « Infini-rien » des Pensées (n° 233, édit.
Brunschvicg).
14
hérauts, est naturellement saint Jean-Marie Vianney (1786-1859). Nommé vicai-
re, missionnaire et organiste à Ars même, l’abbé Renoud ne pouvait se sous-
traire, parfois jusqu’à l’aveuglement, à l’exemplarité permanente du saint curé
dont il avait d’ailleurs publié une biographie (1909) et dont il voulut prouver
continûment à Saint-Saëns le caractère surnaturel.

La Première Guerre mondiale – hors de toute question et d’appartenance po-
litiques, c’est à souligner – est un autre sujet, forcément récurrent, de cet échan-
ge épistolaire. Il pose d’abord, en tentant de le résoudre, le problème fonda-
mental des guerres “permises” par Dieu, puis celui de leur légitimation possible
1par l’Église . L’abbé Renoud y affiche un antigermanisme permanent, féroce et
globalisant aisément compréhensible en ces temps de belligérance franco-alle-
mande et indissociable d’un luthéranisme exécré, autorisant le libre examen,
l’interprétation individuelle des textes, des dogmes et de la morale, luthéranisme
jugé comme une immense croisade anticatholique. Son vocabulaire est clair :
« les Barbares ; les Boches, le bochisme ; la camelote allemande ; Guillaume II
2 ; la Kultur prussienne » (philosophie, esthétique, musique, « l’impérial boucher »
etc.) dont il dénonce avec véhémence le manque d’autonomie par son insécable
lien confessionnel. Luther et Kant les premiers, puis Gœthe, Nietzsche, Wag-
ner, Reger (pourtant catholique), Bach lui-même (quoiqu’à regret), enfin les édi-
teurs musicaux « pédantesquement teutons » Litolff et Peters, entre autres mais
3tous « avocats et agents de l’Allemagne », sont notamment et indistinctement
traînés aux gémonies. En même temps l’abbé considère cette guerre – et il
n’était pas seul ! – comme expiatoire, « épreuve bienfaisante », « orage néces-
4saire pour purifier l’atmosphère » et régénérer la France pervertie ! Dans ces
mêmes lettres le prêtre-soldat indique accessoirement, hors secteurs postaux
chiffrés, ses affectations successives aux ambulances de Dole, Contrexéville,
Void, Fleury-sur-Aire et les fonctions diverses, variées, voire inattendues pour
un infirmier-brancardier, qu’il y remplit accessoirement ; il y raconte surtout,
nonobstant leurs effroyables conditions de vie, l’héroïsme exemplaire des
« poilus », leur inébranlable patriotisme, leur admirable grandeur d’âme, leurs
blessures physiques et morales, les angoisses, les souffrances indicibles, les sa-
crifices et les drames qu’il côtoie, les disparitions d’amis, de confrères et d’élè-
ves, ses propres peurs, la mort qui rôde, etc., avec, néanmoins et par-dessus
1 Lettres n° 39 et 41.
2 Voir particulièrement son sonnet : « Sois maudit à jamais, sois maudit d’âge en âge Impérial
boucher, Kaiser Guillaume II ! […] » (lettre n° 35).
3 À ce sujet lire Déodat de Sévérac, qui reprend les mêmes arguments dans son article « Avant,
pendant et après », qu’il envoya de Prades – où il était mobilisé – le 21 fév. 1917 à Camille Saint-
Saëns précisément, et pour les mêmes raisons que Renoud, y dénonçant dans sa lettre d’accom-
pagnement les « sots et les “embochés” qui hurlent contre [lui] ». Déodat de SÉVÉRAC, Écrits sur la
musique, rassemblés et annotés par Pierre Guillot, Liège, Mardaga, 1993, pp. 99-103. Lettre au
château-Musée de Dieppe (fonds Saint-Saëns). Saint-Saëns y répondra dès le 24 fév. suivant
(collection particulière).
4 Voir lettres n° 40, 74 et 89 notamment.
15
tout, une ineffable espérance, une indéfectible certitude en cette victoire finale
qu’aurait prophétisée son cher curé d’Ars, le bienheureux Jean-Marie Vianney.
Tout cela parfois rimé en sonnets dans le silence et la paix relatifs d’une veille,
d’un repos ou d’une garde. Un florilège en paraîtra, titré Sonnets de Guerre.

Car, Saint-Saëns et Renoud taquinant assidûment la muse, la poésie tient
1enfin dans cette correspondance une place non négligeable . Une quantité de
vers agrémente ainsi les lettres mêmes de l’ecclésiastique. Les brefs compli-
ments d’usage du destinataire pallient difficilement ses évidentes réserves et ne
l’empêchent pas de corriger occasionnellement un mauvais hémistiche ou une
métrique déficiente. En retour l’abbé s’empressera de rectifier les accentuations
latines du compositeur !

En sept années, des liens « de cordiale affection » se tissèrent progres-
sivement entre les deux hommes, « bien que sur deux bateaux différents » écrit
2 3Saint-Saëns , « malgré la discordance des âmes » préfère Renoud . Ce qui les
portera à quelques confidences réciproques jusqu’alors enfouies au tréfonds de
4leur âme . Ou à échanger des photographies. Ou à ce point même que le com-
positeur enverra au prêtre plusieurs de ses opus dédicacés et qu’il écrira spécia-
lement pour sa manécanterie d’Ars, et à sa demande, un motet, Laudate Domi-
num à 2 voix égales et orgue (édité chez Durand) qu’il lui dédiera et dont il lui
offrira le manuscrit autographe avec un envoi daté (31 déc. 1915) et signé, hé-
las ! aujourd’hui perdu. Renoud très désireux de rencontrer son prestigieux cor-
respondant réalisera son souhait en sept. 1918, au domicile parisien du compo-
bis 5siteur, 83 rue Courcelles .

Publiées ici pour la première fois, ces 116 lettres de l’abbé Gabriel Renoud à
Camille Saint-Saëns s’appuient sur les autographes conservés dans le fonds
6Saint-Saëns du château-musée de Dieppe . Y répondent donc vingt-cinq lettres
du compositeur à l’abbé dont on ignore la localisation mais qui furent publiées
par le destinataire lui-même, avec ses propres coupures et ses propres notes,
7dans la revue Visages de l’Ain . Elles sont reprises ici telles quelles avec un nu-
méro bis.
Pierre GUILLOT
(mai 2014)
1 Saint-Saëns écrivit lui-même un recueil de Rimes familières (Paris, Calmann-Lévy, 1890), les vers
de plusieurs de ses mélodies et le poème lyrique de son opéra en un acte Hélène (1904).
2 bis Lettre n° 115 .
3 Introduction aux « Lettres inédites de Saint-Saëns à un Bressan [abbé Gabriel Renoud] », Visages
de l’Ain, n° 16, oct.-déc. 1951.
4 bis Lettres n° 9, 14 et 15.
5 Lettre n° 93.
6 Présentation, orthographe, majuscules, ponctuation, etc. ont été scrupuleusement respectées
(sauf nécessité). Toutes mentions entre crochets [ ] sont de notre fait. Nous remercions le con-
servateur du fonds Saint-Saëns.
7 « Lettres inédites de Saint-Saëns à un Bressan », op. cit.
16













































17
1

Pour M. C. Saint-Saëns
Bureau de l’Écho de Paris
6 place de l’Opéra
eParis (IX )
bis 1[L’Écho de Paris a fait suivre à l’adresse même du compositeur : 83 rue de Courcelles à Paris ]

Ars, 7 septembre [1914, cachet postal]
Monsieur,

Combien je suis fier des articles que vous écrivez dans l’Écho de Paris ! Je ne suis
rien qu’un pauvre petit abbé organiste ; mais j’ai, pour les cantiques écrits par
vous, et pour les quelques pièces d’orgue que je possède de vous, une sorte de
vénération surtout depuis la guerre, à cause de votre courage, qui, pour ne se
manifester que sur les champs de bataille artistiques, n’en reste pas moins du
courage, et du vrai, et du bon.
Il y a bien un chagrin à cela, c’est qu’on m’a dit que vous étiez, ou presque,
incroyant, – mais, vous voilà converti, depuis longtemps, à la patrie ; puissiez-
vous l’être bientôt à Dieu, et à la Vierge Marie !
2 « Pour vous bénir, Seigneur » de cette grâce accordée à l’un de vos chantres
les plus inspirés, je vous prie, ici, auprès du tombeau de votre Serviteur, le Saint
Curé ; par les notes qu’il a écrites, afin qu’il soit heureux de retrouver le Cœur
de Notre Dame dans la douceur d’un Ave Maria !
Que ce soit votre récompense ! En pourriez-vous souhaiter de meilleure et
de plus haute ?
Depuis les hostilités, j’ai banni de mon répertoire toute musique allemande,
sans en excepter Bach. Quant à Wagner pour qui, à cause de la Cène des Apôtres,
et de quelques pages de Parsifal, j’avais du penchant malgré ses lâches critiques,
tje l’ai brûlé comme Clovis, sur la parole de S Remi, brûla ce qu’il avait adoré.
C’est une revanche de Reims ; les crépitements de l’incendie m’empêcheront de
jamais entendre la musique du barbare qui par vengeance aurait été bien capa-
1 Sauf précision, toutes les lettres de l’abbé Renoud au compositeur dont les enveloppes ont été
bis econservées ont été adressées à Monsieur C. Saint-Saëns 83 rue de Courcelles, Paris XVII . Saint-Saëns
était depuis un certain temps le chroniqueur musical de L’Écho de Paris. Avec le début des hosti-
lités il y défendra les musiciens français oubliés des programmes et condamnera la « wagnéro-
manie » persitant malgré tout dans notre pays, déclenchant ainsi polémique sur polémique. Dans
les colonnes de ce quotidien même (n° 11 009 du 6 oct. 1914), après déjà plusieurs articles et sous
le titre « Germanophilie (Deuxième article) », C. Saint-Saëns réaffirmera : « Je n’ai jamais été, je ne
suis pas, je ne serai jamais de la religion wagnérienne », concluant : « Après les massacres de fem-
mes et d’enfants, après les bombardements d’hôpitaux, après les destructions de cathédrales […]
comment peut-il se trouver des Français pour réclamer la musique de celui que l’Allemagne
considère depuis longtemps comme son génie national ? […] Iriez-vous applaudir un merveilleux
chanteur s’il avait insulté votre mère ? »
2 Titre même de l’un des Quatre cantiques pour le mois de Marie de C. Saint-Saëns (composé c. 1860,
publié en 1866), que Gabriel Renoud semble bien connaître.
18
1ble d’y mettre lui-même le feu ! N’y aurait-il pas au moins applaudi. Rien que
cette pensée fait que je le déteste, – et aussi à cause d’Albéric Magnard, dont je
2ne connais rien, mais que j’aime pour sa fière intransigeance .
Pardonnez, Monsieur, cette lettre à quelqu’un qui n’a aucun titre pour vous
féliciter, mais qui est heureux de l’avoir fait, parce que vous avez l’oreille fran-
çaise, et qu’il y a en musique une victoire à remporter sur l’algébrisme prussien
et ses hordes sonores. Vous êtes le chef – n’allais-je pas dire le Joffre – des mu-
siciens français. Conduisez-nous à cette victoire de notre race.
G. Renoud
Abbé Renoud, organiste. Ars – Ain.


2

Abbé Renoud Curé d’Ars

Monsieur C. Saint-Saëns
bis83 , rue de Courcelles
Paris
Ars, 15 octobre, [1914, cachet postal]
Monsieur,

Je suis plus que touché du grand honneur que vous m’avez fait par votre
réponse. Je ne pensais pas, en vous écrivant, avoir cette heureuse récompense,
mais, seulement, à vous apporter un témoignage de sympathie que vous voulez
bien qualifier de précieux, ce qui me comble d’une joie fière, – surtout depuis
que je sais que d’autres ne vous épargnent pas l’amertume des outrages. Encore
une fois, si l’harmonie de mon sentiment avec le vôtre peut vous être douce, je
l’affirme de tout mon cœur.
Me permettez-vous à mon tour quelques réflexions ?
Je vous sens si sincère, et vous m’avez, avec une si belle simplicité, ouvert
votre âme, – à moi que vous ne connaissez pas – à propos de votre incroyance,
que je ne puis résister à vous les soumettre avec ingénuité.
Vous reconnaissez, dites-vous, le rôle des Religions et leur nécessité dans
l’évolution de l’Humanité.
Qu’est-ce que l’évolution de l’humanité si elle ne tend pas vers le divin, sinon
le développement de l’individu, lequel doit aboutir au surhomme ? Et le sur-
homme n’est-il pas de tous les temps ? Mais n’examinons pas ce point de vue,
mais seulement la doctrine de l’évolution. Or, ce n’est que de la camelote alle-
1 On sait que le 19 sept. 1914 des obus allemands touchèrent un échaffaudage de la cathédrale
« royale » de Reims qui enflamma lui-même la charpente de l’édifice.
2 Né le 9 juin 1865 à Paris le compositeur français Albéric Magnard est mort le 3 sept. 1914 dans
l’incendie de son manoir à Baron (Oise), « microcosme de sa patrie », qu’il défendait armes à la
main des envahisseurs allemands qui y mirent finalement le feu. Une grande partie de sa produc-
tion y fut simultanément détruite.
19
mande importée en philosophie, comme le wagnérisme en musique. N’est-ce
pas au nom de l’évolution qu’on peut battre en brèche votre défense et illustra-
tion de la musique française ?
Kant a écrit un petit traité sur la Religion que vous n’avez peut-être pas lu,
mais qui pourrait vous servir de catéchisme. Je ne vous le conseille pas. Non,
1cela n’est pas dans la tradition française qui est tout entière catholique , – et cela
est si vrai que les barbares de la Kultur prussienne – souveraine et définitive
expression du développement de la raison d’après Luther et Nietzsche, – les
barbares bombardent les cathédrales parce qu’ils ont évolué et qu’elles attestent
seulement une caduque nécessité que la Kultur se doit à elle-même d’abroger et
2de remplacer avec avantage !
Ou la religion révélée est une nécessité pour tous les temps et pour tout
homme de bonne volonté, ou ce n’est qu’un mensonge méprisable qu’il faut
poursuivre de toutes ses forces. La théorie du juste milieu ne peut être à ce pro-
pos qu’un vain jeu d’esprit.
Puis, malgré tout, ne pensez-vous pas que croire est le propre de l’homme ?
Comme le savant croit à la science, le musicien et le poète à l’art, l’incrédule
croit à son incrédulité, c’est-à-dire, en fin de compte, à soi-même. J’aime mieux
croire en Dieu, à Celui qui s’est proclamé la Voie, la Vérité et la Vie. À propos
de toutes les négations, il me semble qu’on ne peut oublier le mot des de Gon-
court, que je transcris avec une légère variante : « Le vieux bon Dieu à barbe
blanche arrivera à la mort avec son trousseau de clefs et dira à l’incroyant ainsi
3qu’on dit au Salon : “Monsieur, on ferme !” »
Même si cela n’était pas, « quand tout serait fini à la mort, une vie d’amour –
d’amour de Dieu, s’entend, – ce serait encore un bonheur au-dessus des forces
humaines. »
L’anticlérical Rémy de Gourmont [1858-1915] qui cite cette parole du Curé
d’Ars, se demande avec terreur, « si les plus humbles intelligences ne sont pas
4les privilégiées de l’Esprit – certes : beati pauperes spiritu ! – et si le dernier des
1 Emmanuel KANT, La religion dans les limites de la simple raison (1793) « Petit traité de théologie
philosophique et non proprement biblique » selon Kant lui-même. L’abbé Renoud le combat à
l’image de tous les grands séminaires de France qui enseignaient préférentiellement le thomisme
pour la simple raison, à tout le moins réductrice sinon sectaire, que Kant était luthérien. À ce titre
Pie X l’avait condamné : « Le Kantisme est l’hérésie moderne » avec le moi pensant, principe de
toute vérité, et le moi autonome, principe de toute morale. Et d’aucuns (sous les initiales Th. D.
gr[M Théodore Delmont, professeur aux facultés catholiques de Lyon]) iront même jusqu’à con-
sidérer « Le luthéranisme comme cause de la guerre », in Annales d’Ars, mai 1915, pp. 373 et 375.
2 L’Allemagne représentait alors l’anti-France, notamment au sein de la puissante Action fran-
çaise. Sa philosophie très en vogue était jugée destructrice de la foi catholique. Ce sera l’un des
leitmotive de Renoud.
3 « Claude Bernard, de son côté, aurait annoncé qu’avec cent ans de science physiologique, on
pourrait faire la loi organique, la création humaine, en concurrence avec le Créateur. Nous n’a-
vons fait aucune objection, mais nous croyons bien, qu’à ce moment-là de la science, le vieux bon
Dieu, à barbe blanche, arrivera sur la terre avec son trousseau de clefs et dira à l’humanité, ainsi
qu’on dit au Salon, à cinq heures “Messieurs on ferme !” », in Jules et Edmond de GONCOURT,
Journal, mémoires de la vie littéraire, t. III, 1866-1886, p. 288. Claude Bernard ne s’est guère trompé !
4 « Bienheureux les pauvres en esprit », Mt 5, 3.
20
Saints, – il veut dire sans doute à la fois par l’inintelligence et par la date, où il se
trompe également – si le dernier des Saints n’est pas le premier des Hommes. »
Je vous demande pardon d’une franchise qui vous paraîtra sans doute bien
téméraire, mais croyez bien que je n’ai pas la folle prétention de vous mettre au
rouet. Je sais trop que la foi est une grâce de Dieu qui peut se perdre – hélas !
mais qui peut se retrouver. Ici, à Ars, la preuve en est faite surabondamment –
et c’est l’excuse que je vous prie d’agréer.
Me permettez-vous, Monsieur, de vous offrir en témoignage du plaisir que
vous m’avez causé par votre réponse un petit livre que j’ai écrit sur le Curé
d’Ars dont il n’est pas impossible que vous ayez entendu parler ? J’en joins
1l’envoi à celui de cette lettre . Je vous renouvelle l’expression de mon admira-
tion pour votre courageuse campagne, en vous assurant que je suis bien heu-
reux d’avoir eu l’occasion de vous témoigner ma bien faible mais bien sincère
approbation.
G. Renoud
Abbé Renoud. Ars - Ain


bis2

2[C. Saint-Saëns à l’abbé Gabriel Renoud]

bis Rue de Courcelles, 83
19 octobre 1914
Monsieur le Curé [sic]

Je suis on ne peut plus touché de la cordialité de votre lettre et heureux que ma
franchise ne vous ait pas déplu. Je regrettais de ne pas savoir qui est l’auteur de
ce joli livre sur le célèbre Curé d’Ars et je vois avec plaisir que c’est vous qui
l’avez écrit. J’ai beaucoup entendu parler autrefois de l’abbé Vianay [sic] par le
3curé de Saint-Merry, église où j’ai tenu l’orgue dans ma jeunesse ; je savais que
c’était un saint et je vénère sa mémoire.
Je vous dirais bien que si sa vieille servante a dit qu’elle avait vu et entendu la
Sainte Vierge, cela ne prouve nullement qu’elle l’ait réellement vue et entendue.
Quant aux bruits, c’est un phénomène qui a été constaté plusieurs fois autour
de gens qui n’étaient pas des saints ; ne pouvant l’expliquer, on l’attribue à des
esprits en attendant qu’on en ait trouvé l’explication.
1 Gabriel RENOUD, La Vie du Bienheureux Jean-Marie Vianney, Curé d’Ars, Société Saint-Augustin,
Desclée de Brouwer & Cie, 1909, 203 p.
2 In « Lettres inédites de Saint-Saëns à un Bressan [Gabriel Renoud] », Visages de l’Ain, n° 16, oct.-
déc. 1951.
3 C. Saint-Saëns fut organiste titulaire de l’église Saint-Merry à Paris de 1853 à 1857.
21
Mais je ne veux pas vous contrister. Je vous remercie beaucoup de m’avoir
envoyé votre livre et je me réjouis d’être entré en relation avec un correspon-
dant si bienveillant et si délicat.
Veuillez accepter mes respectueux hommages.
C. Saint-Saëns


3
Ars, 25 octobre 1914
Monsieur,

J’ai bien peur de vous ennuyer ; mais si j’y réussis, vous avez une ressource
assurée, celle de mettre au panier, et très vite, ma prose et mes réflexions. J’aime
à croire, toutefois, que vous n’en ferez rien… que sourire de ma naïveté.
D’abord je ne suis pas curé d’Ars. Je vous l’ai dit, je ne suis qu’un tout petit
bout d’organiste et d’écrivain ; je ne mérite que le titre d’abbé ; je mentirais si je
vous disais que je n’y tiens pas.
Ensuite vous devez confondre mon petit ouvrage, qui est récent, avec la Vie
1du curé d’Ars par M. l’abbé Monnin ; c’est là le travail classique sur le célèbre
Curé ; – je n’ai pas l’envie de remplacer ce qui est irremplaçable, mais le désir de
2faire connaître en abrégé et à peu de frais la vie du Bienheureux .
Voilà pour mon identité, – et aussi pour ma très petite renommée.
3 Le curé de Saint-Merri dont vous parlez, ne serait-il pas l’abbé Gabriel ?
J’ai lu de lui un ouvrage qui ne manque certes pas d’intérêt : Le Christ et le
4monde . De la préface j’extrais ces lignes qui s’illustrent d’une actuelle démons-
tration : « Ne croyant plus à rien, il a fallu croire à la force brutale… voilà le
progrès que la science humaine accomplit ». C’est le dernier mot du protes-
tantisme, les Prussiens nous le font bien comprendre ; mais c’est le mot logique,
c’est la négation en action, c’est l’oméga de l’incroyance, – et qu’est ce autre
chose que le protestantisme qu’une incroyance déguisée et le principe des
négations ? L’aboutissant est la force brutale, – à moins qu’on ne s’arrête en
chemin par inconséquence ou par tempérament – et le point de départ est
d’origine allemande tout comme le point d’arrivée : « il a fallu croire à la force
brutale » parce que les raisons de croire à quelque chose de supérieur n’existent
1 Alfred MONNIN, Vie du curé d’Ars, Paris, Charles Douniol, 1863, 2 t. de 700 p. chacun. À sa pa-
rution Jules Barbey d’Aurevilly en fit une longue recension que les Annales d’Ars publieront en
juillet 1918, pp. 33-42. L’abbé Alfred Monnin avait vécu cinq ans auprès du saint curé.
2 Béatifié par le pape saint Pie X le 8 janv. 1905, le curé d’Ars sera canonisé en 1925 par le pape
Pie XI qui, en 1929, le déclarera patron de tous les curés de l’univers.
3 L’abbé Jean-Louis Gabriel (17896-1866), originaire de Revel (Haute-Garonne), disciple de
Lamennais, ultramontain convaincu, avait été nommé curé de Saint-Merry à Paris en 1851. C’est
lui qui appela Saint-Saëns à l’orgue de son église. Le compositeur lui dédia sa Messe à quatre voix,
soli et chœurs, op. 4 (publiée en 1857).
4 Abbé Jean-Louis GABRIEL, Le Christ et le monde, Paris, Périsse frères, 1862, 424 p.
22
1plus. M. Boutroux en termes plus excellents a dit la même chose. Mais, me
voilà entraîné bien loin.
Je voulais dire que l’abbé Gabriel était bien qualifié pour parler du Curé
d’Ars. J’ignore s’il est venu ici ; mais je suis sûr que des liens d’amitié l’unis-
2saient à l’abbé Toccanier successeur du Curé d’Ars , et que, par lui, il a pu être
au courant de bien des choses.
Vous pensez aujourd’hui que si la servante du Curé d’Ars a vu et entendu la
Sainte Vierge, cela ne prouve nullement qu’elle l’ait vue et entendue. Mais
d’abord, cette simple affirmation prouve-t-elle mieux qu’elle ne l’ait ni vue ni
entendue ?
Or, si vous voulez, examinons.
Je sais parfaitement qu’il y a des visionnaires, et il m’est arrivé d’en rencon-
trer. C’est vite fait de les reconnaître. Pas n’est besoin d’avoir lu Charcot, Du-
bois ou quelqu’autre professeur de psychiatrie pour y exceller. Il y a un point où
ça déraille et où tout va choir dans l’absurdité. Ces personnes peuvent être et
sont en général de très bonne foi, mais ce sont des malades, et personne ne s’y
trompe – que les imbéciles. Est-ce le cas pour Catherine Lassagne, la servante
3du Curé d’Ars ? Je ne crois pas. Jamais elle n’a passé, aux yeux des contem-
porains, pour une détraquée. Avec une instruction solide et un grand bon sens,
elle n’aurait pas donné dans l’illuminisme, si la vie même qu’elle menait, toute
faite d’activité et de menus soins à l’égard des orphelines, ne l’en eût préservée.
rElle ne vivait pas avec M Vianney, mais, de temps en temps, pénétrait au pres-
rbytère pour demander si M le curé n’avait pas besoin de ses services.
Or, donc, un jour qu’elle montait l’escalier, elle entend une voix de femme
rqui résonne dans la chambre de M Vianney. Elle en est tellement surprise que
la curiosité la pousse à voir ce qui se passe. Il faut donc expliquer cette audition,
– et quand Catherine arrive sur le seuil, elle voit une belle dame ; – cette
audition colorée devient malaisément explicable, surtout si l’on songe aux paro-
les prononcées et au dialogue qui s’établit entre trois personnages. Enfin, voici
rle merveilleux, c’est que la servante de M Vianney, qui à cette époque n’était
pas vieille, – elle mourut en 1883 – et savait fort bien qu’elle souffrait d’un
rcancer, fut guérie suivant la promesse qui en avait été faite à M Vianney.
Quand, avec la seule ressource de l’inexpliqué on veut résoudre l’inexplicable,
avouez qu’il faut une dose de bonne volonté égale ou supérieure à la foi du
croyant.
1 Le philosophe Émile Boutroux (1845-1921).
2 L’abbé Joseph Toccanier (1822-1883) fut l’auxiliaire de Jean-Marie Vianney à partir de 1853
avant de prendre à sa mort (1859) sa charge curiale. Il est difficile de savoir si des liens ont pu se
tisser entre les abbés Gabriel et Toccanier.
3 Catherine Lassagne (1806-1883) rédigea un Petit Mémoire sur Monsieur Vianney, première “biogra-
phie” du curé d’Ars (1867). Ses autres notations personnelles ont paru sous le titre La Confidente
du Curé d’Ars, carnets inédits de Catherine Lassagne, Paris, Fayard, 1959, 205 p. On le voit, ces carnets
ont été publiés bien après l’échange épistolaire de Saint-Saëns et Renoud.
23
Vous parlez encore des bruits pour dire que c’est un phénomène constaté
plusieurs fois. Je crois bien. J’ai lu, là-dessus de gros livres scientifiques qui
traitaient de phobies et d’obsessions. Mais il y a mieux.
Il y a quelques années, toute la région de la petite ville de Neuville-les-Dames
fut mise en grand émoi par des bruits qu’on entendait très distinctement, le soir
venu, dans une maison qu’on ne tarda pas à désigner sous le nom de maison
hantée. Cela fit une petite célébrité au propriétaire. Les curieux affluaient de
partout, les journaux parlaient sérieusement de l’affaire, lorsqu’un beau jour
tout finit par un immense éclat de rire. Le diable n’était qu’un berger qui se
« payait la tête » des gens crédules, – lesquels peut-être ne croyaient pas au Bon
Dieu.
Il en va bien différemment pour le Curé d’Ars.
Premièrement, lui-même commence par croire que ce sont des bruits natu-
rels, et que, comme on est venu corner de grossières chansons sous ses fenêtres,
de mauvais drôles s’amusent maintenant à le tracasser pendant la nuit. On
s’émeut dans le village, on s’arme ; si vous avez lu mon petit livre, vous savez le
résultat. Pas de supercherie, ni de la part du curé qui en était bien incapable, ni
de la part des gens, car, dans ce petit village, si quelqu’un avait voulu se divertir
en faisant habilement peur au curé, sa malice eut été bientôt découverte, malgré
la ruse. Ensuite, ces bruits durèrent de longues années, les pèlerins qui les igno-
rraient les ont entendus : tout le village en porte témoignage, ainsi que M Vian-
ney. Et ce n’étaient pas des bruits inarticulés : c’étaient des paroles menaçantes,
tec’étaient des injures à l’égard de la S Vierge – et ces injures s’accompagnaient
d’immondices projetées sur une image de Marie qui se trouvait dans la montée
d’escalier.
Enfin, ces bruits ne se firent pas entendre qu’au presbytère d’Ars. Ils sui-
vaient la personne du Saint Curé. Lisez à la page 113 du livre que je vous ai
envoyé l’aventure des curés du canton de Saint-Trivier[-sur-Moignans]. Elle est
caractéristique.
Je vous demande bien pardon de ces longueurs. Mais il me semble que vos
lignes contenaient un appel à quelque explication. Je vous la donne en toute
loyauté, – et si vous-même alliez un jour du diable à Dieu, croyez que je me
1. réjouirais fort de ce bon tour joué au grappin
Je ne veux pas terminer sans vous dire que votre dernier article m’a fort
intéressé. Je n’ai banni – pour le temps des hostilités – Bach et quelques autres
allemands – qu’avec regret. Je pense que le bon Jean-Sébastien, le divin Mozart,
ne sont pas très fiers actuellement de leurs compatriotes, et que s’il est vrai que
tout homme a deux patries, la sienne et puis la France, ils opteraient pour la
France. Qu’en pensez-vous ?
Avec mes bien respectueux hommages.
G. Renoud


1 Ainsi que le curé d’Ars dénommait le diable.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.