Cinéma et audiovisuel latino-américains

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Voici une étude de l'image de l'Indien et du monde indien dans l'histoire du cinéma et de l'audiovisuel latino-américains, plus particulièrement, colombiens. Sont mises en évidence les transformations de cette image depuis les premiers films de "découverte" jusqu'à l'appropriation contemporaine du cinéma et de la vidéo par les cultures indiennes, permettant l'expression critique des formes de domination politique, économique, sociale et culturelle.ŠŠ
Publié le : lundi 1 octobre 2012
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EAN13 : 9782296505292
Nombre de pages : 273
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Cinéma et audiovisuel latino-américains
L’Indien : images et confits
Ce livre propose une étude de l’image de l’Indien et du monde
indien dans l’histoire du cinéma et de l’audiovisuel latino-américains
et, plus particulièrement, colombiens. Partant des origines et
remontant jusqu’à nos jours, il montre les transformations de cette
image depuis les premiers flms de « découverte » des « sauvages »
jusqu’à l’appropriation contemporaine du cinéma et de la vidéo par
les cultures indiennes, en passant par l’utilisation du cinéma comme
langage critique des formes de domination politique, économique,
sociale et culturelle sur le monde indien.
Docteur en Études cinématographiques et audiovisuelles de l’université
Sorbonne Nouvelle - Paris 3, Angélica María Mateus Mora Cinéma et audiovisuel
enseigne au département d’Études hispaniques et latino-américaines de
l’Université François-Rabelais de Tours. latino-américains
L’Indien : images et confits
Angélica María Mateus Mora
Photo de couverture : Kapax del Amazonas © Miguel Angel Rincón.
ISBN : 978-2-296-99706-6
27 euros
Angélic A MArí A MAteus Mor A
Cinéma et audiovisuel latino-américains
 










































 
















CINÉMA ET AUDIOVISUEL
LATINO-AMÉRICAINS
L’Indien : images et conflits
















Champs visuels
Collection dirigée par Pierre-Jean Benghozi,
Raphaëlle Moine, Bruno Péquignot et Guillaume Soulez

Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images,
peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché,
metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte
à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions
spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou
animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions

Daniel WEYL, Mouchette, de Robert Bresson ou le cinématographe comme
écriture, 2012.
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2011.
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Mimèsis et cinéma, 2011.
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Vilasnee TAMPOE-HAUTIN, Cinéma et colonialisme : la génèse du septième
art au Sri Lanka (1869-1928), 2011.
Joseph BELLETANTE, Séries et politique. Quand la fiction contribue à
l’opinion, 2011.
Sussan SHAMS, Le cinéma d’Abbas Kiarostami. Un voyage vers l’Orient
mystique, 2011.
Angélica María Mateus Mora


























CINÉMA ET AUDIOVISUEL
LATINO-AMÉRICAINS
L’Indien : images et conflits





























































































































































































































































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99706-6
EAN : 9782296997066
À Alfredo


































 

 
 Ce livre, issu de travaux de recherche en vue d’un doctorat en Études
cinématographiques et audiovisuelles, soutenu à l’université Sorbonne
Nouvelle-Paris en 2010, a été possible grâce à de nombreuses personnes
et institutions qui m’ont facilité l’accès à diverses sources et documents.
Je voudrais en particulier remercier Michel Marie, Alejandra Orozco de la
Fundación Patrimonio Fílmico Colombiano, Edgar Cetina du Centro de
Investigación y de Educación Popular (CINEP), Jorge Caballero et José
Vicente Ortega du département de communication du Consejo Regional
Indígena del Cauca (CRIC), l’Équipe de communication de
l’Organización Nacional Indígena de Colombia (ONIC), Harold Secué,
Isadora Cruz et Dora Muñoz del Tejido de Comunicación de
l’Asociación de Cabildos Indígenas Norte del Cauca (ACIN), Amado
Villafaña de l’Organización Gonawindúa Tayrona, Martha Helena
Casabuena de l’Instituto Colombiano de Antropología e Historia,
Marcela Cassenello de la Fundación Cinemateca Argentina, José Agustín
Monroy des Missionnaires Clarétins, Pablo Mora Calderón, Marta
Rodríguez et Carlos Azpúrua.


 
INTRODUCTION


Depuis le début de la décennie 1910, le cinéma de l'Amérique latine
représente de multiples manières le monde indien du sous-continent : à
travers la fiction et le documentaire, faisant appel à une grande diversité
générique, et exprimant des points de vue très variés, des réalisateurs
construisent des images de « l'Indien » qui entretiennent différents types
de rapports avec les réalités sociales, culturelles ou ethnoculturelles de
chaque pays ou de la région.
Cette production, qui constitue une partie importante de l'histoire du
cinéma latino-américain, possède en Amérique latine une signification
socialement et politiquement complexe, liée à la nature de son
objet : touchant à la question difficile des imaginaires de la nation et
de l'auto-identification symbolique des sociétés, le thème de l'Indien est
souvent perçu comme un sujet sensible. En raison des particularités de
l'histoire latino-américaine, déterminée en grande partie par le fait
colonial et par les caractéristiques du processus de construction nationale
e eaux XIX et XX siècles, le monde indien a pu être considéré comme un
vestige curieux et embarrassant du passé, incompatible avec une certaine
idée de la nation « moderne » et « civilisée », et donc comme une réalité
qui ne doit pas intervenir dans l'auto-identification des sociétés latino-
américaines – comme l'indique le nom même d'Amérique latine, qui
exclut toute référence au monde indien. En proposant en 1924 de
renommer Indoamérica cette partie de l'Amérique, le Péruvien Víctor Raúl
Haya de la Torre actualise politiquement un héritage de tensions
culturelles et politiques où s'opposent différentes manières d'assumer la
réalité indienne.
Derrière le conflit des dénominations, ou plutôt dans ce conflit et par
ce conflit, s'expriment des antagonismes d'ordre social et culturel dont
l'enjeu est la reconnaissance ou la non reconnaissance publique du
monde indien dans les sociétés. Se traduisant dans des politiques de
sauvegarde et de promotion de la diversité culturelle, des
linguistiques et de nouvelles politiques de la mémoire, la reconnaissance
s'oppose à une tradition post-coloniale génératrice d'exclusion, qui
condamne le monde indien à l'insignifiance et transforme l'Indien en un
être invisible, au sens que Guillaume le Blanc attribue à cette
notion : impossibilité de participation à la vie publique (Le Blanc
2009 : 14). L'invisibilité de l'Indien correspond au « défaut de
perception » engendré par le système colonial, qui exclut toute

 11
perception du colonisé susceptible de le reintégrer dans un « rapport de
participation aux autres vies humaines et au monde en général » (ibid.).
La présence d'un tel être invisible dans cet art du visible qu'est le
cinéma, constitue un phénomène historique particulièrement riche en
significations. D'abord, et dans la mesure où elle s'insère dans ce jeu de
tensions que nous venons d'évoquer, la représentation
cinématographique de l'Indien nous renseigne sur l'état, les contenus et
les significations des antagonismes à un moment spécifique de l'histoire
d'une société (le moment de la production de l'œuvre) : l'œuvre a ici le caractère d'un document historique pouvant
révéler, parfois à l'insu du cinéaste, les « zones idéologiques et
sociales » (Ferro 1993 : 23) du monde dans lequel il vit. Dans cette
première perspective, le cinéma à thème indien peut montrer
l'invisibilisation elle-même, c'est-à-dire le « regard » invisibilisant qu'une
société ou un groupe particulier de cette société projette sur l'Indien et le
monde indien (point de vue synchronique), ou bien les dynamiques
sociales de transformation de ce regard, les déplacements, ruptures et
resignifications, à l'initiative d'acteurs indiens et /ou non indiens (point
de vue diachronique). Ensuite, en considérant le film comme agent de
l'histoire (Ferro 1993 : 19), l'analyse des représentations de « l'Indien » (la
subjectivité indienne) et du « monde indien » (la culture, le système de
références symboliques, de sens et de valeurs) par le cinéma latino-
américain en général ou par le cinéma de pays particuliers de l'Amérique
latine, contribue à mettre en lumière la manière dont l'œuvre
cinématographique elle-même peut participer aux processus
d'invisibilisation. Car il y a, en effet, des manières de montrer qui
invisibilisent.
De ce point de vue, l'étude de l'effet d'invisibilisation de certaines
productions cinématographiques peut nous renseigner sur le rôle du
cinéma dans la production ou reproduction de formes spécifiques
d'invisibilité sociale. Dans une telle perspective, il faudrait inclure une
étude du cinéma qui « invisibilise » au sens le plus littéral du terme : cette
partie du latino-américain où toute référence au monde indien est
soigneusement expurgée, et qui participe à la production de l'idée d'une
Amérique latine purement « moderne » et « occidentale ». Jusqu'à nos
jours, l'étude des représentations cinématographiques de l'Indien et du
monde indien en Amérique latine, ainsi que l'analyse de leurs rapports
avec les réalités sociales, culturelles ou ethnoculturelles du sous-
continent, n'a pas encore fait l'objet d'une recherche systématique – ni au
niveau latino-américain en général ni au niveau des pays particuliers de la
région. Depuis quelques années, apparaissent des éléments d'une telle

 12
recherche, souvent d'une grande valeur. Le plus significatif est sans doute
le Catalogue de cinéma et vidéo sur les peuples indiens (1995), édité au Venezuela
sous la direction de Beatriz Bermúdez Rothe, avec la collaboration d'une
vingtaine de chercheurs de neuf pays latino-américains. Le Catálogo
fournit une précieuse information sur la production cinématographique
et audiovisuelle à thème indien de la quasi-totalité de la région, et
présente par ailleurs quatre études par pays : Brésil, Bolivie, Mexique et
Pérou (Bermúdez Roth 1995).
En dehors de cet important ouvrage qui demeure pour l'essentiel,
comme son titre l'indique, un catalogue, on a vu apparaître quelques
brèves études, le plus souvent sous forme d'articles de revue, consacrées
à des pays particuliers : le Mexique et la Mésoamérique (Nahmad
Rodríguez 2007 ; Lienhard 2002 ; Teissl 1999), la Bolivie 2007), le Venezuela (Sulbarán et Arreaza 1998). L'absence
d'études tant soit peu systématiques sur la question apparaît comme une
lacune considérable dans ce domaine des études culturelles, historiques et
cinématographiques – lacune que l'on pourrait contraster avec
l'abondance d'études disponibles aujourd'hui, principalement en langue
anglaise, sur l'image de l'Indien dans le cinéma des États-Unis
d'Amérique du Nord (Huhndorf 2001 ; Kilpatrick 1999 ; Hilger
1986 ; Laprevotte, et al. 1989).
La finalité de cet ouvrage est de contribuer à la tâche de combler cette
lacune, en prenant comme objet particulier l'histoire des représentations
de l'Indien et du monde indien dans le cinéma colombien. En effet,
malgré l'importance de la production cinématographique colombienne
dans ce domaine, il n'existe à ce jour aucune étude sur le sujet : du point
de vue des études culturelles et historiques, et, plus précisément, des
études sur l'histoire du cinéma de ce pays, la connaissance des approches
cinématographiques de l'Indien et du monde indien demeure
pratiquement inexistante. Or, la production cinématographique
colombienne consacrée à l'Indien et au monde indien n'est pas une
réalité isolée : elle s'insère dans un contexte et
culturel latino-américain, que nous devons restituer au moins dans ses
grandes lignes. C'est pourquoi nous proposons ici, dans la première
partie, un panorama général sur l'histoire du cinéma latino-américain à
thème indien, ainsi qu'une esquisse de périodisation en vue d'organiser et
de rendre intelligible la très grande multiplicité et variété d'une
production foisonnante. Dans le cadre de cette ébauche historique
latino-américaine, nous proposons un répertoire de titres, un premier
repérage thématique, ainsi qu'une brève présentation de quelques œuvres
majeures et des réalisateurs qui ont marqué cette histoire.

 13
 L'étude du cas colombien, qui est représentatif de l'histoire du cinéma
latino-américain à thème indien, constitue la matière centrale de cet
ouvrage (deuxième et troisième parties). Elle a requis la conjonction de
diverses méthodes et pratiques de recherche. En raison de l'absence
pratiquement totale de données historiographiques, nous avons dû
associer le travail de terrain, le travail dans des archives, la recherche
bibliographique et l'analyse de films. Nous nous sommes rendue dans le
territoire nasa, réalisé et enregistré plus d'une dizaine d'entretiens (en
Colombie, au Venezuela et en France), exploré les fonds d'archives de la
Fundación Patrimonio Fílmico et de l'Organisation nationale indienne de
Colombie (ONIC), récupéré des copies des premiers films que nous
avons pu redécouvrir, consulté les fonds de plusieurs bibliothèques de
Colombie et de France. Sur la base de ces recherches, nous avons pu
établir l'existence de trois grandes périodes de l'histoire du cinéma à
thème indien en Colombie ; identifié les réalisateurs et les titres des
œuvres, effectué un repérage et une étude des thèmes, décrit des
pratiques et analysé les films historiquement ou cinématographiquement
les plus significatifs.
Nous n'avons pas abordé la question théorique générale du rapport
entre cinéma et histoire, ni élaboré une théorie de l'invisibilisation sociale
par le ou à partir du cinéma, ni même construit une typologie
générale des représentations de l'Indien et du monde indien dans
l'histoire du cinéma colombien. Notre recherche relève davantage de la
pratique historiographique ou des études culturelles sur le cinéma
colombien que de la théorie de l'histoire ou de la théorie sociale.
Considérant l'état fragmentaire des données disponibles aujourd'hui, les
carences de l'historiographie dans ce domaine et le caractère
approximatif des sources, il nous a semblé qu'il fallait commencer par le
recueil des données, l'établissement des faits, l'organisation des premiers
résultats – la phase « documentaire » (Ricœur 2000) ou d’ « archive » du
travail de recherche historique. Pour autant, le travail ici présenté ne se
réduit pas à la « simple » recollection des faits : en effet, nous avons dû
organiser ces faits, leur donner une « forme », les relier entre eux,
suggérer des logiques. Bref, nous avons dû construire notre objet, à partir
d'une série d'éléments dispersés et au départ insignifiants, voire même
inintelligibles. Il y a là, peut-être, une première forme de « théorisation »,
qui, nous l'espérons, pourra servir à des recherches ultérieures.





 14





APERÇUS SUR L’AMÉRIQUE LATINE INDIENNE






























 
ASPECTS GÉNÉRAUX


Indiens ? Indigènes ? Autochtones ?

Dès le début de la domination européenne dans le « Nouveau
Monde » apparaît un débat autour du nom qui doit désigner la
population habitant dans ce continent. Aujourd’hui, cette discussion est
toujours présente, tant dans les milieux académiques que politiques.
Avant la « découverte » de 1492, il n’y avait pas d’ « Indiens », mais « des
peuples divers avec leurs propres identités » (Bonfil Batalla 1981 : 19).
Comme on le sait, le nom de « Indien » est le résultat d’une
erreur : Christophe Colomb et les premiers « découvreurs » croyaient être
arrivés en Inde. Ainsi, pour faire entrer les habitants du continent dans le
cadre européen d’intelligibilité du monde, ils leur attribuent
1unilatéralement et généralement le nom de « Indiens » .
Dans la logique de la guerre d’invasion et avec le fait de la résistance
indienne, qui demeurera durant toute la période coloniale, l’Indien est
généralement perçu comme l’ennemi qu’il faut réduire ou, dans les
termes que l’on commence à utiliser à l’époque, le « barbare » ou
le « sauvage » qu’il faut civiliser. Dans la période coloniale, qui s’étend du
e edébut du XVI siècle jusqu’au début du XIX , une partie considérable de
la population indienne, qui est progressivement dépouillée de ses terres,
sera désormais soumise au régime de l’Encomienda – un régime
d’exploitation proche du servage. La société coloniale a assigné à l’Indien
un statut subalterne, et, peu à peu, le nom de « Indien », associé à la
servitude et à l’ignorance, acquiert une signification négative, voire
infamante, dans les milieux de l’élite espagnole et criolla (Espagnol né en
Amérique, ou ses descendants). L’avènement des indépendances (1810-
1824) et l’instauration de régimes républicains ne modifient guère cette
dévalorisation de l’Indien, qui demeure le plus souvent soumis à un
système de non droit, sous la coupe des grands propriétaires de latifundia
(les gamonales). Sous les régimes républicains, comme sous le régime
colonial, l’appellation « indien » fait disparaître les identités singulières de
ces différents peuples : il n’y a pas de Maya, de Mapuche, de Mwiska ou
de Guarani : il n’y a plus qu’une masse indifférenciée d’Indiens, assimilée
à la condition servile ou bien « sauvage » – pour ceux qui demeurent à
l’écart de la « civilisation ». De ce point de vue, on peut comprendre

























































1 Quelques années plus tard, ayant réalisé leur erreur, les « découvreurs » espagnols et
portugais distingueront les « Indes occidentales » des « Indes orientales ».

 17
l’affirmation de l’anthropologue mexicain Guillermo Bonfil, selon
laquelle la « mort de l’Indien comme catégorie coloniale est la condition
pour la re-émergence de toutes et chacune de ces ethnies
soumises » (Ibid. : 20). Or, de nos jours, des peuples qui participent à
cette re-émergence ont pu revendiquer le nom d’« Indien » – en le
détournant de sa signification coloniale et postcoloniale –, tandis que
d’autres préfèrent utiliser des termes tels que « indigène », « natif » ou
« autochtone ». Ces noms peuvent également être utilisés comme
adjectifs, accompagnant les termes de « peuple » ou de
« nationalité » : peuple indigène ou autochtone, nationalité indienne, etc.
L’émergence d’un nouveau mouvement indien en Amérique latine
(Bengoa 2007), à partir de la décennie 1970, s’accompagne de
transformations significatives des modalités d’auto-identification. Ainsi,
en Bolivie, sous la dictature militaire d’Hugo Banzer (1971-1978), les
Aymara refusent d’être considérés comme paysans, et revendiquent des
symboles de leur identité historique – comme en témoigne, par exemple,
l’importance de la référence à la figure historique de Tupak Katari (1750-
21781) : Mouvement katariste, Confederación Tupak Katari. C’est à cette
époque qu’ils lancent le mot d’ordre suivant, assumant la dénomination
« indien » : « En tant qu’Indiens on nous exploite, en tant qu’Indiens
nous nous libérerons ». En Équateur, en revanche, des groupes ethnico-
culturels revendiquent de nouvelles dénominations, à partir de plusieurs
facteurs comme le territoire, la langue ou l’histoire :

On nous a donné différents noms, à nous peuples indiens. On nous
appelle « aborigènes ». D’autres nous appellent « primitifs », certains nous
disent « ethnies », pour d’autres on est des « paysans ». […]. Face à cette
confusion, nous, les organisations indiennes, les peuples indiens, voulons
nous donner nos propres noms, maintenir notre identité […]. Nous
avons opté pour le terme de nationalités indiennes (Karankras 1998).

Or, si l’utilisation de ces nouvelles dénominations par les leaders et les
organisations indiennes est significative, il convient de rappeler qu’en
général ni la « base » des communautés ni les personnes âgées ne les
utilisent pour s’auto-définir : « Ils ont recours au nom ancestral propre de
la collectivité (Comcáac, Kacha’edze, Kuna o Tule, Nahua …) » (López
2009 : 62). Comme l’indique le linguiste et philosophe Xavier Albó,
chacun de ces termes « génère diverses charges émotives,

























































2 Tupak Katari dirigea en 1781, dans le territoire de l’actuelle Bolivie, un important
soulèvement contre les autorités coloniales, prolongeant la grande insurrection de
Tupak Amaru au Pérou.

 18
discriminatoires ou mobilisatrices, ainsi que des effets politiques » (Albó
2009). Sur le plan international, la question de la signification des
notions de « peuple indigène » et de « peuple autochtone » a fait l’objet
de nombreux débats et études. L’une des premières tentatives visant à
établir une définition stable et générale a été faite en 1987 dans le cadre
du Groupe de travail sur les populations autochtones, mis en place en
1982 par la Commission des Droits de l’Homme des Nations unies. Bien
qu’elle n’ait pas pu donner lieu à une formulation en droit positif – en
raison des implications politiques hautement sensibles qu’elle suppose
(Bellier 2004) –, cette définition a pu servir comme un document de
référence pour la conception de politiques à l’égard des peuples
indigènes, en Amérique latine et dans le monde, notamment dans le
cadre de la Déclaration des Nations unies sur les droits des populations
autochtones (2007). D’après ce document, rédigé par l’Équatorien
Martínez Cobo, les « peuples indigènes » se définissent par le fait d’avoir
une « continuité historique avec les sociétés précédant l’invasion et la
colonisation de leurs territoires » ; par ailleurs, ils

se considèrent comme distincts des autres groupes de la société qui sont
à présent majoritaires dans ces territoires ou dans une partie de ces
territoires. La continuité historique peut consister en l’occupation des
territoires ancestraux, l’ascendance commune, la culture partagée, la
langue ou d’autres facteurs pertinents. Individuellement, une personne
indigène est celle qui considère qu’elle appartient à un groupe indigène et
est acceptée par ce groupe indigène (Martínez Cobo 2009 : I, 7).

Une autre tentative de définition, qui a joué un rôle très important
dans la résurgence des mouvements indiens contemporains a été faite en
1989 par l’Organisation internationale du travail (OIT). Dans sa célèbre
Convention 169, le document de l’OIT déclare à l’article 1er :

1. b) (…) sont considérés comme indigènes du fait qu'ils descendent des
populations qui habitaient le pays, ou une région géographique à laquelle
appartient le pays, à l'époque de la conquête ou de la colonisation ou de
l'établissement des frontières actuelles de l'Etat, et qui, quel que soit leur
statut juridique, conservent leurs institutions sociales, économiques,
culturelles et politiques propres ou certaines d'entre elles.
2. Le sentiment d'appartenance indigène ou tribale doit être considéré
comme un critère fondamental pour déterminer les groupes auxquels
s'appliquent les dispositions de la présente convention (OIT 2009 : 9).


 19
 L’existence de ces deux notions, peuples indigènes et peuples autochtones,
construites toutes deux sur la base de références communes, illustre
assez bien la difficulté que représente l’élaboration d’une telle définition
unifiée. Il faut préciser par ailleurs, que l’ensemble des dénominations
employées au niveau local, régional ou international se trouve soumis aux
changements socioculturels vécus par les populations qu’elles entendent
désigner. Aujourd’hui, le fait qu’il y a une forte présence indienne dans
les grandes capitales ou dans les villes moyennes du sous-continent,
contribue à mettre en question certaines de ces définitions. En dépit de
toutes ces difficultés, les mouvements sociaux comme les États et les
organisations internationales tendent, de nos jours, à intégrer quatre
éléments fondamentaux pour la compréhension de la notion de « peuple
indigène » ou « peuple autochtone » : la continuité historique, la
différence culturelle, le principe de non-domination et l’auto-
identification.


La diversité indienne en Amérique latine

La diversité est le terme qui s’impose quand on veut se référer aux
Indiens du sous-continent latino-américain. Dans l’actualité et selon les
diverses études, on estime que le nombre de peuples indiens est
supérieur aux 500 groupes. L’Atlas sociolingüístico de pueblos indígenas en
América Latina (Atlas sociolinguistique des peuples autochtones en
Amérique latine, 2009), un ouvrage de référence récemment paru,
répertorie un total de 522 peuples (Sichra 2009 : I, 13), tout en soulignant
les difficultés méthodologiques et le caractère incertain des estimations
3relatives à la population indienne . La plupart de ces difficultés
proviennent de l’incertitude relative qui affecte la notion de « Indien », et,
par là même, les critères méthodologiques employés dans les
recensements de population : connaissance et utilisation d’une langue
indienne, auto-identification, revendication d’une culture spécifique,
appartenance à un territoire ancestral, etc. L’Atlas recense par ailleurs 420
langues pratiquées, appartenant à 99 familles linguistiques différentes –
ce qui fait de l’Amérique latine, comme l’indique Inge Sichra, la région
du monde avec la plus grande diversité génétique et typologique de
langues.

























































3 Dans le même Atlas, un autre auteur propose une estimation plus élevée, en intégrant
des recensements officiels et des sources provenant notamment des organisations
indiennes : 665 peuples (López L. E. 2009 : 65).

 20
 L’Atlas sociolinguistique des peuples autochtones en Amérique latine propose
une forme originale de présentation de la distribution des populations
indiennes, basée sur la notion d’aires géoculturelles. En dehors du Brésil
non amazonien et de l’Orient bolivien, il distingue dix aires géoculturelles
différentes : Amazonie (247 peuples), Mésoamérique (61 peuples),
Orénoquie (34 peuples), Chaco élargi (25 peuples), Andes (24
Basse Amérique centrale (23 peuples), Oasis-Amérique (18 peuples),
Caraïbe continentale (16 peuples), Patagonie et Île de Pâques (9
4Plaines côtières du Pacifique (5 peuples) (Sichra 2009 : 5) .






























































4 Luis Enrique López, por sa part, propose les chiffres suivants : Amazonie (316
peuples), Mésoamérique (77), Orinoquie (41), Andes (36), Chaco élargi (35), Caraïbe
continentale (31), Basse Amérique centrale (21), Oasis-Amérique (18), Plaines côtières
du Pacifique (9), Patagonie (9), Ile de Pâques (1) et Caraïbe insulaire (4) (López L. E.
2009 : 65).

 21





 22

Figure 1. Pays amazoniens (Queixalós 2009 : 230)


 23

Figure 2. Peuples indiens de Mésoamérique (source : Atlas sociolingüístico de pueblos indígenas en América Latina. 2009 : 826) L’Amazonie constitue l’aire géoculturelle où se trouve la diversité
ethnique la plus importante. Elle est composée de 247 (Sichra) peuples
indiens distribués entre 9 pays, sur une surface comprise entre cinq et
2sept millions de km : Colombie, Venezuela, Guyane, Suriname, Guyane
française, Brésil, Bolivie, Pérou et Équateur (Fig. 1). . La population
indienne est estimée à 700.000 ou 800.00 personnes. Ensuite se trouve
l’aire géoculturelle de la Méso-Amérique. Composée par trois
pays : Mexique, Guatemala et Belize, elle compte 61 peuples indiens
(Sichra), ce qui correspond à près de treize millions de personnes. Le
Mexique et le Guatemala concentrent pratiquement la totalité de la
population indienne. Sur l’ensemble de cette aire existent encore dix
familles linguistiques (Fig. 2).
Vient ensuite l’aire de l’Orénoquie qui appartient à deux pays : la
Colombie et le Venezuela, où habitent 41 peuples indiens qui
représentent 300.000 personnes. Dans cette aire se trouvent au moins
huit familles linguistiques (Arawak, Caribe, Guahibo, Makú, Sáliba,
Tukano, Tupi-Guarani, Yanomami) et d’autres langues indépendantes
(Pumé, Warao, Sapé, Hodí et Uruak/Arutani) (Fig. 3). La quatrième aire
géoculturelle d’après le nombre de peuples (selon Luis Enrique López, et
la cinquième selon Sichra), est la première en nombre d’habitants. Il
s’agit de la cordillère des Andes, qui s’étend le long du continent sud-
américain à travers la plus grande chaîne de montagnes du monde (7.000
km de long). Elle est composée de 36 (López L. E.) ou de 24 (Sichra)
peuples indiens distribués entre 7 pays : Venezuela, Colombie, Équateur,
Pérou, Bolivie, Chili et Argentine. Dans cette aire se concentre près des
deux tiers du total de la population indienne de l’Amérique du Sud, avec
non moins de douze millions de personnes. Dans les régions andines de
la Bolivie, de l’Équateur et du Pérou se concentre la majorité de la
population indienne de ces pays ; dans celles de la Colombie et de
l’Argentine, le quart de cette population, et, au Chili, son dixième (Sichra
2009 : 516). On trouve dans cette aire au moins cinq familles
linguistiques (Quechua, Aimara, Chibcha, Barbacoa, Uru) et d’autres
langues indépendantes (Kamëntsá et Nasa yuwe) (Fig. 4 et 5).








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Figure 3. Familles linguistiques dans l’aire de l’Orénoquie
(source : Atlas sociolingüístico de pueblos indígenas en América Latina. 2009 : 450)

Figure 4. Familles linguistiques et langues indiennes dans les Andes du nord
(source : Atlas sociolingüístico de pueblos indígenas en América Latina. 2009 : 525)



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