Eastern Boys

De

Au moment où Daniel aborde Marek, jeune prostitué d’origine ukrainienne, à la gare du Nord, en lui proposant de le rejoindre chez lui le lendemain, il ne se doute pas du tournant que va prendre sa vie…

Publié le : mardi 17 février 2015
Lecture(s) : 27
EAN13 : 9791022001663
Nombre de pages : 54
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couverture
EASTERN BOYS

Scénario : Robin Campillo
Réalisation : Robin Campillo

© Presses Électroniques de France, 2014

I - CARREFOUR DE L’EUROPE

1. GARE DU NORD.

On pourrait croire un vol d’oiseaux migrateurs piégés sous la voûte translucide de la gare. Ce sont des garçons venus de l’Est : des Polonais, des Russes, des Roumains... Les plus âgés ont peut-être 25 ans. Les plus jeunes, on ne sait pas. Autour d’eux, il y a cette immense structure métallique ouverte, perpétuellement saturée de bruits de chantiers, cernée par une circulation automobile intense, parcourue de courants d’air, de voyageurs, d’accélérations soudaines, puis de moments de creux inattendus.

Là, c’est le petit matin, les pigeons dorment au creux des poutrelles qui structurent la verrière de la gare.

Il y a, sur le parvis, ce garçon d’une vingtaine d’années que l’on peut voir de dos et qui étire ses bras, tout en renversant sa tête en arrière. Il baille. La journée commence pour lui.

Comme un jeu de cartes qu’on se met à battre, les lettres sur le panneau d’affichage dévoilent les arrivées prochaines. Battements d’ailes des pigeons effrayés qui vont se réfugier plus haut. En bas, derrière une paroi de protection translucide, des hommes en uniforme viennent se poster sur le quai, les mains jointes, dans l’attente du train.

Sur le parvis, deux autres garçons ont rejoint le premier. Ensemble, ils commencent de vagues exercices d’assouplissement qui, par moments, s’accélèrent et ressemblent davantage à des enchaînements martiaux. Il y a ce crissement suraigu qui monte.

C’est l’Eurostar qui entre en gare, poussivement. Il se stabilise enfin dans une dernière stridence des freins. Les voyageurs descendent du train et remontent le quai vers la sortie sous le regard ombrageux des douaniers.

La vague de voyageurs envahit le parvis de la gare, noyant ainsi les trois garçons. On se rue vers les quelques taxis garés là. On se bouscule, les bagages tirés derrière soi. Et c’est là que le chaos commence, lorsque l’on découvre cette circulation perpétuelle autour de la gare, avec sa rumeur entêtante d’où se détachent quelques klaxons. Surgit alors une voix qui peine à s’imposer au-dessus de ce tumulte. La voix d’un homme qui se parlerait à lui-même.

MULLER

(Off)

... C’est bien comme ça. Je ne fais que passer et c’est bien comme ça. C’est juste un crochet que je fais tous les jours. Rien de grave. J’entre dans la gare, j’achète le journal et je repars. C’est bien comme ça. Je ne marche ni trop vite, ni trop lentement. Pas la peine d’attirer l’attention...

Les garçons se sont réfugiés contre le mur de la gare. Assis là en attendant que ça passe, ils accueillent avec des cris de joie d’autres copains qui, se faufilant à travers les voitures, leur apportent des cafés. Et là, ça discute, ça rigole. L’un d’eux accroche au passage le regard d’un voyageur, plus insistant. Mais l’homme détourne aussitôt les yeux comme s’il craignait de succomber à l’invitation silencieuse du garçon.

Un peu plus loin, une pelleteuse a éventré le sol, révélant une grosse canalisation rouge autour de laquelle des ouvriers s’activent, les pieds dans la terre. Les bruits des travaux couvrent par moments les rires et les cris des garçons qui redoublent de volume. Ils sont maintenant une bonne dizaine, presque trop nombreux sur le petit territoire. Alors, tout naturellement, le groupe se scinde. Certains vont traîner dans la gare, les plus jeunes d’entre eux, pour ainsi dire des enfants, vont faire la tournée des distributeurs de boissons dans l’espoir de récupérer de la monnaie.

Ce sont dorénavant des petites grappes d’individus qui se partagent le lieu et se mêlent à la foule de la gare. Il y a cet homme assez âgé, dissimulé derrière un kiosque, qui fait mine d’attendre un train. Un garçon avec une casquette bleue se détache instinctivement de son groupe et va se poster près de lui sans même un regard.

Au beau milieu de sa tournée des machines, un des gamins est interrompu par un agent de sécurité, brassard rouge sur costume bleu foncé, qui l’a repéré et, sans toutefois intervenir, le neutralise d’un seul regard. L’enfant slalome entre les voyageurs, se dirige sans trop se presser vers la sortie. Sur le parvis, il va se réfugier dans les pattes d’un garçon un peu plus âgé que les autres. Ce dernier doit approcher de la trentaine, il est grand, musculeux et arbore un t-shirt bleu YSL. L’agent de sécurité s’est arrêté net devant le portique de la gare comme si le parvis ne faisait pas partie de sa juridiction ou comme s’il craignait d’affronter toute la bande. Il reste ainsi les bras croisés, sans intervenir, avec juste le pouvoir de son regard pour tenir le petit groupe à distance.

MULLER

(Off)

... Plus tard peut-être je viendrai acheter le journal du soir. Enfin c’est presque sûr. Je prendrai peut-être un café aussi. Sans doute. Je me mettrai dans un coin, et je lirai le journal. Tranquillement. Personne ne fera attention à moi. De temps en temps je pourrai relever les yeux et regarder autour de moi. C’est normal, dans une gare on attend. On patiente. Alors voilà, je lis mon journal, mes yeux se lèvent et je les vois. Je les vois rire, se bagarrer, traîner. Alors, je le sais, mon cœur va se mettre à battre très fort. J’aurai un peu peur. Peur de quoi ? Je ne sais pas, moi. Alors je baisse les yeux, histoire de reprendre mon souffle...

À l’intérieur de la gare, le garçon à la casquette bleue s’est imperceptiblement rapproché de son client. Il tourne un peu son visage vers lui sans toutefois le regarder dans les yeux et lui chuchote quelques mots. Le vieil homme se contente de faire des signes de la tête. Au bout d’un moment, le garçon s’éloigne. Le client jette un œil autour de lui et finit par le suivre.

La gare, avec ses hautes murailles et ses statues de femmes, ses allégories des villes desservies, ressemble à un château fort. Tout en bas, le garçon au t-shirt YSL règne sur sa cour. Les autres gravitent autour de lui. Flanqué de deux sbires aux allures de bodyguards, il prend soin d’adresser un mot à chacun d’entre eux. On le sent chaleureux mais parfois, un geste brusque trahit sa violence potentielle. Autour de lui, ses deux sbires tempèrent ses sautes d’humeur. De ce que l’on entend, on peut penser qu’ils s’expriment en russe.

Plus tard, des hommes âgés se sont mêlés à eux. Ce sont des clients réguliers qui discutent et plaisantent avec eux. Le jeune homme en YSL leur présente de nouveaux garçons. L’ambiance est détendue, conviviale. On se croirait sur la place d’un village. C’est à peine s’ils remarquent les voyageurs qui traversent de temps à autre le parvis. Cependant, au passage d’une patrouille de Vigipirate, chacun retourne dans son coin, feignant de s’ignorer. Puis, sitôt les hommes en uniformes disparus, les petits groupes se reforment et les conversations animées reprennent. Un client s’intéresse plus particulièrement à deux jeunes hommes un peu plus efféminés que les autres, entièrement vêtus de trucs signés Prada. Il ébauche un geste de tendresse puis se contente de poser sa main sur l’épaule d’un des garçons. Ils s’éloignent finalement tous les trois.

MULLER

(Off)

... Et juste avant que je relève les yeux, je sais que mon cœur va se remettre à battre très fort. Ça ne se verra pas dans mes yeux. Il suffit de garder mon calme, de respirer profondément, mais sans paniquer. En ouvrant à peine la bouche. C’est comme un exercice. Je les regarde et je contrôle mon souffle. Je ne sais même pas d’où ils viennent, quelle langue ils parlent mais je ne peux pas m’empêcher de les regarder.

Plus tard encore, un des sbires rapporte au chef de bande un large sac en plastique, d’où il tire discrètement une boîte à chaussures. Après avoir jeté un œil autour de lui, le chef va s’asseoir comme un prince sur une petite rambarde qui longe le mur de la gare et laisse le soin à son sbire de lui passer les chaussures aux pieds. Pendant ce temps, un des enfants de la bande s’est glissé derrière la rambarde et, posant ses coudes sur les épaules du chef, il regarde avec admiration les Nike flambant neuves. Satisfait, presque fier, le chef se relève pour faire quelques pas, entraînant avec lui le gamin toujours accroché à ses épaules, tandis que le sbire range les anciennes chaussures dans la boîte en carton. Le chef, emporté par son enthousiasme, fait faire au gamin une pirouette dans les airs en éclatant de rire.

Dans la gare, il y a un grand point presse constamment encombré de voyageurs. Une main saisit le journal Le Parisien. L’homme est de dos, la nuque grisonnante mais les cheveux nettement coupés. Il reste un instant ainsi à faire semblant de lire le journal. La sirène du mercredi midi retentit.

Elle retentit autour de cette gare qui ressemble maintenant à un vaisseau avec sa longue traînée de rails et ses petits véhicules qui lui tournent autour.

2. BURGER.

C’est midi, c’est comme ça tous les jours, les garçons vont au Burger juste en face de la gare. Le Burger qui, le temps du repas, devient leur propre territoire. Ils passent des heures aux caisses à choisir leur menu en prenant un malin plaisir à agacer les serveurs, puis investissent bruyamment la salle du haut en feignant momentanément de se calmer dans l’escalier alors qu’ils croisent le vigile du fast-food. Ils prennent d’assaut plusieurs tables le long de la baie vitrée qui domine le parvis de la gare, faisant fuir sans même s'en rendre compte un couple de clients déjà installés là.

MULLER

(Off)

... Quand est-ce que je les ai remarqués, je veux dire, pour la première fois ? Je ne sais plus. C’est curieux. Et qu’est-ce que je venais faire dans cette gare ? Impossible de me rappeler. Après, ils se sont mis à traîner dans ma tête. À chahuter comme ça. Même quand je ne les ai plus sous les yeux, ça crie, ça rigole. Est-ce que je suis seul à les entendre, à les voir ? Non, il y en a d’autres. D’autres qui les approchent. Leur parlent même parfois. Ça, je ne sais pas si j’aurais le courage.

Il y a quelque chose de joyeux à les voir se disputer ainsi les places les plus proches de la baie vitrée, à se voler des frites, à interpeller d’autres copains qui passent dans la rue. Les enfants de la bande, eux, semblent indifférents à tout ce boucan. Ils ouvrent avec précaution leur Happy Meal et en retirent le gadget du jour : une loupe que l’un d’eux montre fièrement au chef de la bande, assis à côté de lui. Ce dernier fait mine d’être impressionné puis laisse l’enfant ausculter son burger avec sa loupe.

Soudain, une nouvelle vague de rires et de cris monte. Par la baie vitrée, on peut voir au beau milieu de la rue les deux garçons efféminés pris à partie par un autre mec de la bande. Ce dernier a volé au passage les lunettes d’un des garçons et s’amuse à le voir s’énerver. Il s’aperçoit alors que le reste de la bande l’ovationne par la fenêtre du Burger et redouble de méchanceté envers le jeune gay, lui donnant des petites tapes sur la tête en passant et repassant, dans une espèce de caricature de corrida.

Le vigile du Burger vient interrompre le spectacle en passant simplement près du groupe. Son allure sévère et sa carrure imposante suffisent à ramener le calme parmi la petite bande. Un des garçons cependant se lève à sa suite et imite sa démarche de shérif, faisant pouffer de rire ses copains. Le vigile n’a pas le temps de se retourner que le garçon s’est déjà remis à une autre table, l’air de rien. En s’éloignant du groupe, le vigile passe près d’une petite table où se trouve assis l’homme qui achetait Le Parisien précédemment : Muller. Alors qu’il mange tranquillement, on découvre un peu plus son profil : comme le laissait présager la couleur de ses cheveux, il a entre cinquante et soixante ans. On sent cependant un homme qui s’est bien entretenu au fil des années. Ses cheveux sont soigneusement coupés et son allure générale laisse à penser qu’il n’a jamais cessé de pratiquer le sport.

On découvre peu à peu ce qu’il observe : moins la bande, qu’un garçon de la bande. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, qu’on a pu voir auparavant, qui rigole avec les autres mais ne semble pas beaucoup parler. Il a une tête d’enfant sage qui se contente de faire du bruit avec les autres.

3. GARE DU NORD.

Et puis soudain, en ce début d’après-midi, c’est mort sur le parvis de la gare. Les garçons sont comme des statues qui s’ennuient ferme. Le garçon que Muller observait se tient au bord du trottoir et regarde la ville alentour comme s’il réalisait soudain qu’il était un étranger. Boss fait des va-et-vient sur le parvis, un iPod vissé à ses oreilles. Soudain, il s’approche du garçon et lui passe un de ses écouteurs, histoire de lui faire partager son plaisir. Ils restent tous les deux là, à danser vaguement face au flot interminable des voitures. Derrière eux, le ciel est immense.

MULLER

(Off)

Comment il se nomme, je n’en ai pas la moindre idée. Mais ça n’a pas d’importance. Je veux dire, qu’est-ce que ça changerait si je connaissais son nom ? Ça m’avancerait à quoi ? De toute façon je le fréquente depuis des mois. Et il ne s’en doute même pas. Je ne sais même pas s’il m’a remarqué. Des gens comme moi, il en voit passer toute la journée. Il ne doit plus trop faire attention. C’est bien comme ça. Je ne fais que passer et c’est bien comme ça.

De l’intérieur de la gare, Muller les observe. Il fait un pas de côté comme pour isoler le garçon qui lui plaît dans l’encadrement de la grande porte. Au bout d’un moment, le chef s’éloigne pour faire profiter de sa musique à d’autres. Une nouvelle vague de voyageurs se dirige vers la sortie. Muller se laisse porter vers l’extérieur.

Mais au moment où il arrive à la hauteur du jeune homme, une patrouille de policiers surgie de nulle part les repousse l’un et l’autre vers l’intérieur de la gare. Profitant d’un train qui vient d’entrer en gare, le garçon va se positionner face aux quais comme s’il attendait quelqu’un. Muller, quant à lui, se réfugie dans une petite boutique de cravates, où se déroulent paisiblement, en arrière-fond musical, les Canons de Pachelbel. Tout en regardant les différents modèles de cravates, il ne perd pas de vue le garçon à travers une petite fenêtre étroite et verticale qui donne sur les quais.

UNE VENDEUSE

Bonjour, je peux vous aider ?

MULLER

Non merci, je regarde.

Et il quitte aussitôt la boutique. Il va se placer à quelques pas du garçon, ne sachant comment attirer son attention sans se faire pour autant remarquer par les autres. Soudain, parmi les voyageurs qui remontent le quai, un homme pressé et affublé d’une énorme valise à roulettes bouscule brutalement le jeune homme.

L’HOMME PRESSÉ

Mais vous ne voyez pas que vous gênez là ?

Se retournant pour insulter le voyageur avec un geste de colère, le garçon remarque le regard insistant de Muller. Il reste un instant figé, le bras en l’air, alors que Muller baisse les yeux. Le jeune homme détourne un instant le regard puis revient vers Muller comme pour en avoir le cœur net : en effet, Muller le regarde. Comme effrayé par ce contact direct, Muller préfère s’éloigner.

4. SOUS-SOL DE LA GARE.

Il descend précipitamment les escaliers qui mènent au métro. Arrivé à l’étage inférieur, il ralentit son pas, réalisant soudain qu’il est en train de prendre la fuite alors qu’il se trouvait si près du but. Il se retourne vers le large escalier. Le garçon est tout en haut. Il commence à descendre les marches à son tour en direction de Muller, lentement, comme pour ne pas effrayer ce client potentiel. Muller reste planté là, évitant toutefois le regard du jeune homme. Ce dernier l’évite au dernier moment et va se poster sous les escaliers, dos au mur. Muller s’approche de lui.

MULLER

Bonjour...

LE GARÇON

Bonjour.

Le garçon a un fort accent. On peut sentir que le cœur de Muller bat très fort, qu’il est prêt à exploser. Il fait quelques pas comme s’il s’éloignait, puis revient, puis regarde autour de lui cette foule qui pourtant l’ignore. Le garçon le regarde fixement sans expression particulière, mettant Muller dans l’incapacité d’engager la conversation.

MULLER

Tu t’appelles comment ?

LE GARÇON

I don’t speak French, I’m sorry.

MULLER

Ah ok... What is your name ?

LE GARÇON

Marek.

MULLER

Marek...

MAREK

And you ?

Muller semble désarçonné par la question. Il réfléchit un bref instant.

MULLER

Daniel...

Le garçon se fend d’un léger sourire, histoire de faire comprendre à son interlocuteur qu’il accepte ce faux prénom. Marek est assez direct, ce qui embarrasse et excite tout à la fois Muller.

MAREK

What do you want ?

MULLER

Ce que je veux ? ...

Curieusement, Muller ne semble pas s’être préparé à ce genre de questions. Les yeux vissés dans les yeux de Muller comme s’il tentait de l’hypnotiser, Marek prend les devants.

MAREK

I do everything... Can we go at your home ?

MULLER

... I don’t know... No !

MAREK

So where to go ? ...

Muller réfléchit un instant. Encore une question à laquelle il n’a pas pensé. Derrière lui, à travers les contremarches ajourées, on peut voir une nouvelle vague de voyageurs qui dévale l’escalier.

MULLER

You don’t have a place ?Hotel ?

Marek fait non de la tête, l’air déçu. Muller reste sans ressources. Puis, dégainant un sourire dévastateur, le jeune homme insiste.

MAREK

Why not ?

MULLER

What ? ...

MAREK

Why not at your home ? You’re afraid of me ?

MULLER

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