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CONVERSATION AVEC WATTEAU

De
155 pages
D'un lien de parenté réel naît une autofiction qui mêle tour à tour le journal intime, les considérations, la nouvelle, et la correspondance amoureuse. Diane et Antoine ne se parlent que de ce qui les intéresse. L'amour, la mort, le monde de l'art. Leur dangereuse liaison dévoile l'incroyable modernité d'un Watteau confronté aux courants actuels de l'art contemporain : modes autobiographiques, innovations, esbroufes.
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Conversation avec WatteauCollection Esthétiques
dirigée par Jean-Louis Déotte et Jacques Rancière
Comité de lecture: Pierre Durieu, Véronique Fabbri, Pierre-Damien
Huyghe, Jean Lauxerois, Daniel Payot, André Rouillé, Peter Szendy
Correspondants: Humbertus von Amelunxen (Ali.), Martine Déotte-
Lefeuvre (Afrique), Jean-Louis Flecniakoska (Université Marc Bloch),
Anne Gossot (Japon) Carsten Juhl (Scandinavie), François Perrodin
(pratiques), Germain Roesz (Ars), Georges Teyssot (USA), René Vinçon
(Italie)
L'ambition de la collection « Esthétiques» est d'abord de prendre part aux
initiatives qui aujourd'hui tendent à redonner vie et sens aussi bien aux
pratiques qu'aux débats artistiques. Dans cette collection consacrée
indifféremment à l'esthétique, à l'histoire de l'art et à la théorie de la
culture, loin des querelles faussement disciplinaires destinées à cacher les
vrais conflits idéologiques, l'idée est de présenter un ensemble de textes
(documents, essais, études, français ou étrangers, actuels ou historiques)
qui soient aussi bien un ensemble de prises de position susceptibles
d'éclairer quant aux enjeux réels critiques et politiques de toute réflexion
sur la culture.
Dernières parutions
Jean-Louis DEOTTE, L 'Homme de verre, Esthétiques benjaminiennes,
1998.
René VINCON, Artifices d'exposition, 1999.
Jean LAUXEROIS, De l'art à l'œuvre. Petit manifeste pour une politique
de l'œuvre, 1999.
Bruno TACKELS, L 'œuvre d'art à l'époque de W Benjamin. Histoire
d'aura, 1999.
Gérard SELBACH, Les musées d'art américains: une industrie
culturelle,2000.
Catherine GROUT, Pour une réalité publique de l'art, 2000.
Alain BROSSAT et Jean-Louis DÉOTTE (sous la direction de), L'époque
de la disparition, 2000.
Gad SOUSSANA, Alexis NOUSS, Jacques DERRIDA, Dire l'événement
est-ce possible ?, 2001.Diane WATTEAU
Conversation avec Watteau
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
(Qc) 1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris Montréal
FRANCE CANADA H2Y lK9 HONGRIE ITALIE(Ç)L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-0442-5LETTRE DE DIANE À ANTOINE
J'en ai assez de poser pour toi, Antoine.
J'ai perdu des heures entières devant un "cagot" à
attendre que le trait soit bon, à écouter tes silences, à
t'admirer, à faire le lutin quand tu craignais le pire pour ta
santé.
Oh, j'ai connu les plus beaux embrassements sûrement
aussi! Mais chacun ne vit que pour soi, n'aime que soi et je
veux qu'une autre main que la tienne vienne tracasser mon
décolleté.
Soit, je n'ai pas le visage couvert de blanc de Céruse,
comme ces dames, mais j'ai le cœur exigeant et je m'aoune
dans de silencieuses querelles avec moi-même.
Je suis malade, Antoine. Moi aussi.
Notre histoire m'a épuisée.
L'art témoignera de ce qu'il fait croire: j'ai besoin de toi
pour te quitter. Un jour ma main parlera et tu seras bien
loin.
Au revoir. Pour l'instant, encore au revoir.
Diane.6 mai
C'est mon anniversaire. J'ai eu droit aux mille souhaits des
proches et moins proches et, brutalement, une panique
m'envahit. Et Antoine? Et lui? Et toi? À quel âge meurs-
tu, Jean-Antoine Watteau?
Trente sept ans. Comme Raphaël, Chopin, et bien d'autres
encore tuberculeux, eux aussi. Un âge étrangement fatal.
Moi, je n'ai aucune raison de m'effacer maintenant. Rien
fait qui ne me le permette.
J'ai fini cette série de peintures sur Berlin-Est et me retrouve
face à mon origine, le patronyme exigeant, drôlement beau,
qu'on ne cesse de me reprendre: «V ATO ou OUATO?» Et
je bégaie devant les spécialistes de l'art: « OUATO, comme
dans le Nord, oui, OUATO ».
L'amour est venu, nous a liés, et je ne sais plus où il est
parti... La légèreté de Marivaux et de Watteau face à mes
pleurs qui pleurent X, D, N., etc. Qui ne pleurent que
l'amour. Et cet événement de l'amour me rappelle à mon
nom. Oui, je m'appelle Diane, et comme si ça ne suffisait
pas encore, je Diane Watteau. La belle aubaine,
diraient d'aucuns, éberlués par les fantasmes qui les agitent.
Entre Diane et Antoine, il y a une toile de Watteau - On
l'appellera, Antoine, l'ancêtre admirable, pour faire plus
simple - Alors donc, entre toi et moi, entre Diane et
Antoine, il y a la Diane au bain d'Antoine du Louvre -
Trop rose - Trop calme - Diane se repose d'une énième
7guerre après avoir déposé son archer à sa droite. Elle est
nue, terriblement nue, les pieds dans l'eau, et désarmée, se
rappelle on-ne-sait quelle conquête ou quel jeu justicier.
Elle est très calme.
Je vais au Louvre, comme on va dans sa chambre, voir et
revoir les Watteau et y trouver à chaque fois quelque chose
de nouveau. À chaque fois. Entre Antoine et moi, il y a
quelque chose d'innommable que je cherche. Derrière la
légèreté de ses "fêtes galantes", il Y a quelque chose,
derrière la mélancolie que l'on veut trouver chez Watteau, il
y a autre chose. Antoine est mon fantasme préféré, la
possibilité des projections de tous et de toutes qui perdurent
depuis plus de deux siècles.
Deux siècles nous séparent, Antoine et moi, et pourtant je
me tue à croire que ce peintre m'est contemporain.
Je me déguise. Je me déguise en femme assise sur le sol.
C'est moi qui suis sous ce manteau démesurément ample
et plissé à se rompre. Je me suis caché de son regard, il ne
faut pas qu'Antoine puisse me reconnaître. Je suis très
inquiète. J'ai peur qu'il ait reconnu ma voix: j'ai les mêmes
intonations que lui. On ne perd pas la lourdeur des sons
du Nord comme cela. J'ai le regard qui fuit. Je suis assise
8dans un vide. J'étouffe avec ce manteau sombre et trop
lourd de velours. J'essaie d'écarter ce fichu capuchon pour
respirer sans être vue. Je lui parle, émue bien sûr, sans le
voir. J'ai la poitrine qui palpite; ces robes qui dégagent le
début des seins sont un véritable piège: on ne peut jamais
cacher la palpitation trop rapide du cœur quand l'émotion
vous gagne. Ma voix m'a déjà trahie par des secousses
dues au malaise qu'il m'inspire.
De lui, on ne voit que le visage, comme un masque. Il m'a
évidemment reconnue. Il me connaît par cœur. Il sait tout
des soubresauts de ma voix, de la façon de me tapir quand
je suis apeurée. Il connaît ce manteau, il avait servi pour
d'autres modèles. Il porte l'odeur de nombreuses femmes
etje ne sais plus reconnaître la mienne. Il m'excède de ne
pas venir à mon secours en me disant des choses banales.
Il sait que je sais. Il a le regard ferme et tendre, presque
protecteur. Il a grossi, il doit mieux se porter, je l'avais
trouvé si amaigri la dernière fois. Il est tendre et il sait que
cette tendresse me bouleverse.
Moi, je n'attends qu'une chose, c'est qu'il regarde ailleurs -
les autres femmes qui chuchotent - mais il ne le fera pas.
Il aura raison de moi. J'étouffe sous cette capuche qui
m'aveugle. Je respire encore plus mal. Je vais la rabattre
sur mes épaules, lever le regard vers lui et le regarder.
J'aurais les yeux remplis de haine et de lannes. Il me dira:
« C'était si simple» et venant vers moi il m'étreindra avec
9force. Il m'empêchera encore de respirer, lui, l'empêché, et
me dira tous les jolis mots que je lui connais.
Je sais tout déjà.
«Nous savons que les morts sont des dominateurs
puissants» (Freud).
13 mai
Antoine est plus costaud, mort, qu'eux vivants. Il bouffe
tout. Parce que je l'imagine. Il m'entraîne dans une histoire
qui n'est pas la mienne. Quand j'aurai fini de balader son
cadavre, je serai séduisante et paniquée de l'être à nouveau.
Je repense à S. devant ma nouvelle série d'enveloppes
peintes: «Quand refais-tu des anges?» J'ai quitté l'ange
pour l'amour et Berlin.
Je repense à X., prostré, irrité, quand je ne parvenais pas à
lui livrer le fond de mon travail. Je l'ai déçu: il n'y a pas
d'œuvre qui veuille expliquer son but et son origine.
Comment pourrais-je analyser mon secret? L'artiste fait. Il
fait. Le désir de faire des images n'est pas innocent. C'est un
appétit d'approcher la réalité autrement. Ces bouts de réel
que je délaisse quand ils sont finis, ne sont après tout que
des morceaux de moi-même. Je les abandonne comme des
témoins. Et X. de se prendre la tête entre les mains: « Sois
précise! ». Rien ne va de soi avec l'œuvre d'art. Cessons de
10confondre l'artiste et l'intellectuel. L'image est entre deux
langages. Comment dire avec des mots l'indicible qui m'a
échappé pendant un jour, six mois de travail? Comment?
14 mai.
La trace de l'Absent erre dans mon travail. L'autobiographie
s'y réfugie. Le caché, le secret: c'est toi, lui, celui-là, celui-
ci. Le travail serait le corps d'un désir qui souffre. J'ai
enterré dans la couleur, dans l'objet, dans les griffures, dans
les mots... L'amour et mon nom. Enterrer Antoine et
l'Amour.
Nous avons eu la carnation de nos chairs, de nos chaleurs et
le vent ne soufflait plus. Nous avons presque tout eu. Le
temps s'est ramassé. Le morceau de peau tacheté. L'odeur
des corps croisés. Les odeurs aigres et lourdes mêlées à des
eaux troublées. Les larmes des yeux quand c'est inattendu.
Encore un bout d'odeur dessous le bras. L'humidité des
endroits. L'abîme de baiser. L'épuisement de tout cela. La
jouissance des mots après. Partir de cela parce qu'on est fait.
Partir et ne plus parler. - Pauvre idiot! - Antoine, il est
tombé dans mes toiles... !
Antoine croque à traits rapides tout ce qu'il a sous les yeux
et qui l'intéresse. Une pose, une femme, un geste, un
Ilsilence, un regard, un mouvement Et la puissance de son
talent réside dans cette vitesse-là qu'il possède pour
s'approprier le monde. Il dessine comme il respire. Vite, il
va vers l'essentiel. Et ses femmes, ses personnages
dessinés, sont suspendues dans un vide. Le papier vide
autour d'eux. Ils sont en appui sur le vide.
Antoine aime la vitesse pour se trouver dans une position
indécidable où il sera dépris, provisoirement et
ponctuellement, pendant qu'il exécute le dessin. Pris par la
vitesse, il s'approche du vertige. C'est le moyen idéal qu'il
trouve pour communiquer son débordement réciproque de
l'âme et du corps.
Lui, l'homme de toutes les indécisions et de l'aboulie, des
ruminations, le voilà qui semble vouloir fendre l'air avec
son crayon..Jusqu'à la limite de ses forces. Il doit aller vite.
Il le sait. Il devient l'acte pur. Et cette série de pas
précipités, c'est ce qui fait le sujet se ruer vers un point
d'accès érotique qui se confond avec la mort. S'étourdir
ainsi dans la vitesse d'exécution le soustrait à la mort et à
ses pensées.
Antoine veut prendre de vitesse le réel. Il ressemble au lion
qui, patientant des heures, ne fait qu'un bond pour fondre
sur sa proie. Il est vital pour lui de tomber juste. Et il
tombe juste, à chaque fois qu'il s'empare de son modèle
mais s'en va insatisfait, à chaque fois. Il ne sera jamais que
rarement content de lui-même. L'Enseigne de Gersaint, sa
12dernière toile de 1720, sera peut-être son unique objet de
satisfaction.
Comme s'il était devenu la proie elle-même sur laquelle il
se ruait.
16 mai
L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas (Lacan). Le désir est
à la merci de l'autre. Entre donner son manque et désirer
son manque, il y a Antoine. Et je ne cesse de me demander
ce qu'il manque à Antoine pour qu'il se complaise ainsi
dans la représentation des conversations, prémices des
salons des libertins plus tardifs?
Antoine est avant tout Un œil - Leur œil - Le voyeur. Et sa
force encore remarquable aujourd'hui réside dans ce
regard-là.
Que regardes-tu donc, Antoine? Les relations - les
bavardages - les apathies heureuses - les innocences - les
voluptés - les délectations - enfin tout ce qui se produit
entre un homme et une femme... ?
Ce qu'il regarde surtout, c'est la femme.
La femme, dans son œuvre, est une sainte ou une héroïne:
grande et au premier plan dans de nombreuses scènes. Au
centre ou bien décalée, de dos souvent, elle regarde l'avenir,
l'horizon, seule, isolée, même si elle est accompagnée.
13Tournée ainsi vers une autre qu'elle-même, elle apparaît
comme un discours fermé ou une énigme. Elle ne cède pas.
Elle a le regard rivé sur I'horizon. Je me demande, dans ces
cas-là, si elle n'a pas à voir avec les Pierrot de dos qui
regardent la scène tout en y participant? Femme ou Pierrot
sont ensemble dans la scène mais séparés des autres, pour
êtres seuls, dans une solitude éveillée, peut-être définitive.
Pierrot comme Lazare, comme la femme, ont touché de
près la vérité ultime. La fin des fins. Watteau vise tous les je
ne peux pas. Sans drame apparent. (Cette femme ne peut
pas être uniquement le mannequin portant les vêtements
choisis par Antoine dont on sait qu'il se servait pour
modèle... Je ne le crois pas. À moins encore que ces
femmes, ces muses, ne soient cette grande «Muse qu'il
chérissoit» tant et dont parle son ami Caylus, - ...lA
PEINTURE ?)
L'ART PAR AMOUR. L'art tient commerce avec l'obscur,
avec un mystère. L'amour a des affinités avec l'art. L'image
n'a pas la transparence du concept. Elle nous marque de
son emprise, invitant notre passivité, nous traînant à sa
suite, à la suite de ce qu'elle montre: la réalité par son
double. L'art serait, en présentant l'amour, une chute, une
chute dans l'image. L'image emprisonne, par le fait qu'elle
14représente. Alors, les retrouvailles entre l'amour et l'autre, à
travers l'image, se marquent d'une perte. L'art, comme
l'amour, maintient un trouble nécessaire. Deux voies
privilégiées non sans analogie. Présence et absence,
possession et distance s'y échangent sans cesse. L'art
préserve une mémoire, un lien entre le présent et le passé.
Ainsi même, il maintiendrait la félicité de l'amour avec
l'altérité du temps.
L'amour, comme l'art, cherche ainsi à ressusciter des
manques de l'origine. Sont-ce des preuves? Il Y en a tant.
Dans ces deux expériences, on se débarrasse de ses
encombrements, on s'en sépare, pour qu'ils deviennent une
autre mémoire.
L'artiste comme l'amoureux ne fait que donner de la
mémoire.
Que manque-t-iI à Watteau?
18 mai
Toutes les lettres au bout du compte s'avouent lettres
d'amour.
Il me tue avec ses silences. Il me tue avec ses regards qui ne
me disent que trop. Il ne doit pas nous obliger à renoncer
au plaisir. Je le regarde, amusée, discuter plus que jamais
sur toutes les matières importantes qui occupent sa pensée.
15