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Entre vidéo et cinéma

De
204 pages
Faisant suite à La vidéo contre le cinéma, ce second volume étudie les effets vidéo dérivés, les données des effets vidéo primitifs ayant été perverties. La vidéo peut perdre alors toute justification narrative à l'intérieur de l'oeuvre, et peut infléchir par sa seule texture l'émotion du spectateur. Des films de David Cronenberg, David Lynch, Abbas Kiarostami, Abel Ferrara, Wim Wenders, Chris Marker et Jean-Daniel Pollet seront exéminés.
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  Entre vidéo et cinéma
 Neige électronique   
           
Champs visuels Collection dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Raphaëlle Moine, Bruno Péquignot et Guillaume Soulez   Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.  
 Dernières parutions
  Vincent HERISTCHI, Neige électronique. La vidéo dans le cinéma,  Tome 1 , 2012. Florent BARRÈRE, Une espèce animale à lépreuve de limage. Essai sur le calmar géant , 2012. Marguerite CHABROL et Pierre-Olivier TOULZA (sous la direction de), Lola Montès, Lectures croisées , 2011. Élodie PERREAU, Le cycle des telenovelas  au Brésil. Production et participation du public, 2011. Isabelle Roblin, Harold Pinter adaptateur : la liberté artistique et ses limites, 2011. Florence BERNARD DE COURVILLE, Le double cinématographique. Mimèsis et cinéma , 2011. Vilasnee TAMPOE-HAUTIN, Cinéma et conflits ethniques au Sri Lanka : vers un cinéma cinghalais « indigène » (1928 à nos jours) , 2011. Vilasnee TAMPOE-HAUTIN, Cinéma et colonialisme : la génèse du septième art au Sri Lanka (1869-1928) , 2011. Joseph BELLETANTE, Séries et politique. Quand la fiction contribue à lopinion , 2011. Sussan SHAMS, Le cinéma dAbbas Kiarostami. Un voyage vers lOrient mystique , 2011.
Vincent H ERISTCHI   
      Entre vidéo et cinéma   Neige électronique     Tome 2         
  
  
 
    
    Nous remercions © Steve Chay pour son aimable autorisation de reproduction de sa photographie Miserere 2  en image de couverture.          
  
    
© L'Harmattan, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris   http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-56023-9 EAN  :  9782296560239  
Cinquième partie DENTRE LES TRAMES  (effets vidéo pervertis)   
« Il est dedans labîme un lieu distant du Diab le De toute la longueur de sa tombe effroyable. Lil ne le perçoit pas, mais il est deviné  Au bruit dun ruisselet filtrant comme une source  Au travers dun rocher quil creuse dans sa course.  Serpentant à lentour, doucement incliné.  Par ce chemin secret quaucun rayon néclaire,  Mon guide mentraîna vers la région claire » Dante,  LEnfer 1 .   « [] rien ne peut éternellement demeurer caché. » D. Lynch, Mon histoire vraie , p. 105 2 .  
  Sous différentes formes, leffet vidéo peut être utilisé pour établir un lien avec des mondes parallèles et terrifiants. Tapie derrière la neige papillonnante, rendant le signal infestant, ou comme lattribut du maléfique, la vidéo a partie liée avec la peur cauchemardesque et irrationnelle des forces obscures, comme si un supp ort impur ne pouvait quêtre associé à limpureté des mondes fantasmatiques. Et en effet, lune des différences fondamentales entre vidéo et pellicule est dans leur rapport avec ce qui préexiste à la formation des images. La surface de la pellicule est sensible à la lumière par un processus physico-chimique, alors que la vidéo ne permet pas daccès direct à sa matière même, parce quelle fait intervenir des phénomènes électriques. On ne voit rien si lon regarde la bande -vidéo, rien quun ruban magnétique : alors quune pellicule non encore exposée semble comme dans lattente dêtre traversée par la lumière, rien ne permet de différencier directement une bande vierge dune bande enregistrée. Ces différences se retrouvent dans le langage : on parle d« exposition » du film, comme si lon sentait vibrer la matière, comme sil saccomplissait une pratique magique, voire dangereuse. Une pellicule impressionnée lest                                                  1 Dante, LEnfer ( Inferno , 1314), traduit en v ers de litalien par Louis Ratisbonne, éd. Grands Ecrivains, Paris 1987, Chant trente-quatrième, p. 190. 2  D. Lynch, Catching The Big Fish , Bobkind Inc, 2006, traduit en français par Nicolas Richard sous le titre Mon histoire vraie , éd. Sonatine, Paris 2008.
définitivement, et quelque chose dordre sexuel saccomplit dans cette exposition, la surface virginale perdant définitivement sa pureté de non-accomplissement (un film impressionné et développé nest plus photosensible, alors quune bande peut -être réutilisée à tout moment). Parler de « bande-vidéo vierge » est ainsi un abu s de langage, puisquelle  est toujours réutilisable et quil ny a jamais perte définitive de la capacité de redevenir prête à lemploi : il est toujours possible de « mettre du vide », cest -à-dire de la neige électrique, pour retrouver une bande « vierge ».  Il ny a pas de raison  en soi pour que chaque prise de vue ne soit pas lobjet dune attention similaire. Pourquoi la vidéo ne requiert -elle pourtant pas la même attention, ni le même respect ? Les questions de coût influencent bien entendu cet état desprit (la bande -vidéo ne vaut (presque) rien, doù une sorte de mépris implicite pour elle), mais il est également une donnée d« impureté » qui sous-tend cette approche. La vidéo se présente comme une technologie résolument moderne, sinon moderniste, alors quen comparaison le cinéma offre une persistance perçue comme noble des techniques du XIXème siècle. Ainsi se retrouve lopposition entre la noblesse de la tradition et la bassesse dune nouveauté qui défie nos connaissances, qui ne coexistent que dans une opposition plus ou moins productive et créatrice 3 . De plus et surtout, la vidéo dérive de lélectricité alors que largentique est simple affaire de lumière. Ainsi, un soupçon se fait jour, comme tout ce qui concerne les forces invisibles ou « intouchables 4 ». Comme lexpliqua it F. Nietzsche : « Combien les animaux ne doivent-ils pas souffrir de latmosphère et des nuages chargés délectricité ! Nous voyons que certaines espèces ont une faculté prophétique à légard du temps, tels les singes (comme on peut bien lobserver même en Europe, et pas seulement dans les ménageries [] . Nous ne nous doutons pas même que chez eux - les prophètes ce sont leurs douleurs ! Quand une forte électricité positive, sous linfluence dun nuage qui approche sans même être visible avant longtemps, brusquement se retourne en électricité négative et quune altération de latmosphère se prépare, les animaux se comportent comme à lapproche dun ennemi et se disposent à la défense ou à la fuite : le plus souvent ils se                                                  3  Comme le note F. Ponge, justement à propos de lélectricité : « [] je fus dans la rue ébloui par toutes sortes de lumières, et je me rendis chez une duchesse de ma connaissance, qui me fit dîner aux bougies. Si bien quune nouvelle évidence se fit bi entôt jour dans mon esprit. Cest que lélectricité est une définitive merveille, non seulement parce quelle conditionne notre conquête de lavenir, mais parce quelle ne nous empêche en aucune manière de goûter les plaisirs du passé, et peut-être nous les rend plus sensibles. » Francis Ponge, « Texte sur lélectricité » in uvres complètes I , éd. Gallimard, collection « Pléiade », Paris 1999, pp. 501-502 (originellement paru dans Le Grand recueil 1  Lyres , éd. Gallimard, Paris 1961). 4  « Viendrait-on à l a toucher, lintouchable ne vous mord pas, comme le faisait la flamme, cette sauvage ! Elle vous le rappelle par un frémissement, ou vous tue. » Francis Ponge, « Texte sur lélectricité », opus cité, p. 504.
 
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terrent  cest quils comprennent le mauvais temps non pas en tant que tel, mais en tant que lennemi dont ils sentent déjà la main 5 . »
Il sagit uniquement dune intuition nietzschéenne, mais elle peut être considérée comme un point de départ que certains cinéastes sapproprient, en utilisant ce soupçon, aussi profond que justement non énoncé : lélectricité, parce que fluide actif mais invisible, peut laisser transiter des forces maléfiques par son réseau souterrain, tandis que le monde continue imperturbablement à se croire à labri. La vidéo, qui est issue de lélectricité et qui dématérialise limage en impulsion (le celluloïd et son émulsion, imprégnés par la lumière, gardaient une trace tangible (le photogramme) de ce qui a été photographié/filmé), se trouve marqué logiquement dun même soupçon détrangeté radicale, et par suite de terreurs potentielles. Et ainsi Ponge à son tour peut noter, plongé dans lobscurité dabsence délectricité : « Notez que nous navons pas encore rallumé. Je pressens que ce va être bientôt, mais il me fa ut profiter, quelques instants encore, de lombre et des possibilités de « constructions », au sens psychiatrique, quelle contient ; des monstrueuses abstractions quelle permet 6 ».
Il a fallu à lévidence que la vidéo trouve sa place dans les usages quo tidiens avant quelle ne se trouve investie des possibilités de perversion : ces effets vidéo pervertis sont logiquement dun second temps (le cas de David Cronenberg étant exceptionnel, puisquil entrevoit certaines de ses potentialités dès le début des années quatre-vingt) et se basent sur une habitude déjà prise par le spectateur dune utilisation codifiée de leffet vidéo. De la domesticité rassurante du poste de télévision et la proximité familière et familiale intrinsèque du home movie  peuvent ainsi surgir une menace dautant plus profondément troublante quelle détourne les codes de ce qui offrait justement une protection contre cet inconnu du dehors. Mais cest également la surveillance qui peut renverser ses modes dapparition, ce quelle capte passivement pouvant se creuser pour que dautres mondes ou des forces non humaines puissent se révéler. Les effets vidéo se trouvent alors pervertis, offrant de nouvelles possibilités et de nouveaux modes dapparitions. Reprenant lordre établi dans nos chapit res précédents, nous retrouvons trois grands types deffets vidéo pervertis, dont nous verrons quils interrogent et retournent non seulement les caractéristiques qui les supposent, mais questionnent également la croyance en toute vérité de limage, induite parfois trop rapidement par lusage de la vidéo.                                                  5 Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir ( Die Fröhliche Wissenschaft (« la gaya scienza »), 1882-1887), textes et variantes établis par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, traduction de lallemand par Pierre Klossowski, édition revue par Marc B. de Launay, éd. Gallimard collection « Folio », Paris 1982, Livre Quatrième, §316. p. 213. Nietzsche fait ici une parabole sur les « hommes prophétiques ». 6 Francis Ponge, « Texte sur lélectricité », opus cité, p. 498.