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Humphrey Jennings

De
237 pages
Humphrey Jennings est principalement connu pour trois films : Listen to Britain, Fires Were Started et A Diary for Thimothy qu'il a réalisés pendant la Seconde Guerre mondiale, des commandes du ministère de l'Information. Mais ces films-là vont au-delà de la propagande. Ces courts-métrages lui ont valu le titre de "seul poète du cinéma britannique". Ainsi Jennings va-t-il exercer sur l'école réaliste anglaise une grande influence. Ses inspirations, il les trouve dans l'histoire, la littérature et la peinture. Il devient cofondateur du mouvement sociologique anglais Mass Observation.
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Humphrey Jennings

Le poète du cinéma britannique

Champs visuels Collection dirigée par Pierre-Jean Benghazi, Raphaëlle Moine, Bruno Péquignot et Guillaume Sautez
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions Isabelle MARINONE, André Sauvage, un cinéaste oublié. De La Traversée du Grépon à La Croisière jaune, 2008. Eric SCHMULEVITCH, Un « procès de Moscou» au cinéma. Le pré de Bejine d'Eisenstein, 2008. Guy GAUTHIER, Edouard Riou, dessinateur, 2008. Elisabeth MACHADO-MARCELLIN, Regards croisés sur «l'intime-quotidien» en France et au Portugal. Les cas de TF1 et de SIC, 2008. Hervé ZÉNOUDA, Les images et les sons dans les hypermédias artistiques contemporains. De la correspondance à la fusion, 2008. K. ESPINEIRA, La transidentité. De l'espace médiatique à l'espace public, 2008. Bernard LECONTE, Images fixes. Propositions pour une sémiologie des messages visuels, 2008. Bernard LECONTE, Images animées. Propositions pour une sémiologie des messages visuels, 2008. Frédérique POINA T, L 'œuvre siamoise: Hervé Guibert et l'expérience photographique, 2008. Éric COSTEIX, André Téchiné : le Paysage Transfiguré, 2008. Frédérique CALCAGNO-TRISTANT, Le Jeu multimédia. Un parcours sensible, 2008. Philippe ORTEL (textes réunis par), Discours, image, dispositif, 2008.

Elena V. K. SIAMBANI

Humphrey Jennings
Le poète du cinéma britannique

L'Harmattan

Nous remercions @ Royal Mail Film Archive pour leur aimable autorisation de reproduction des images extraites de Spare Time (p. 241) et The First Days (p. 242), ainsi que @ Marie-Lou Legg pour Pourquoi j'aime la France.
Sauf mention contraire, pour les illustrations: @ Crown

Photos p. 239 (haut) et 247 : @ E. V. K. Siambani Retouche de l'image de couverture: Francis Dupré

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06867-4 EAN:9782296068674

REMERCIEMENTS

Jean-Paul Torok Le Prix Simone Genevois, son fondateur le regretté André Conti et Philippe d'Hugues La Président Costa-Gavras et le Directeur Général Serge Toubiana de la Cinémathèque française et particulièrement Alberto deI Fabro, Jean-François Rauger, Bernard Benoliel, Barbara Dent, Hedwige Trouard Riolle, David Robinson et Stephen Frears Marie-Lou Jennings Les regrettés David Gascoyne et Karel Reisz Andrew Murrey et la Mayor Gallery, Marcel Fleiss et la Galerie 19002000, la Galerie Les Yeux Fertiles, Colin Moffat, Pat Jackson, Richard Leacock et Valérie Lalonde, Kevin Brownlow, Geofftey Nowell-Smith, George Melly, Dominique Rabourdin Le British Film Institute et la BFI Library; The National Archives of the UK, Londres (ancien Public Record Office); Cambridge University Library; Bolton Museum and Art Gallery; la Bibliothèque nationale de France (Arts du Spectacle, Richelieu et Tolbiac); La BIFI, Paris; la Cinémathèque Universitaire (Universités Paris I et Paris III) Michel Remy, Gilles Menegaldo, Raphaëlle Costa de Beauregard, Melvyn Stokes, Patricia-Laure Thivat, Penny Starfield, Frédéric Sojcher, Bernard Payen et Xavier Jamet Francis Dupré Claudine et Xavier de France M. et Mme Bernard Brosse, Karim Daniali, Nandia Fytraki, Ernesto Erostegui, Philippe Quinconneau, Charles Drazin et ma famille.

À Geneviève Le Baut

'Only connect

... '

'Only connect the prose and the passion, and both will be exalted, and human love will be seen at its height.

'

'Juste établir des liens ... '

'Juste établir des liens entre la prose et la passion,
et les deux seront exaltés, et l'amour humain sera perçu à sa hauteur.
'

E.M. Forster, Howards End (1910)

INTRODUCTION

Humphrey Jennings n'était pas seulement un cinéaste, qui fut pour Lindsay Anderson: « Le seul vrai poète qu'ait produit à ce jour le cinéma britannique» 1. Il était aussi peintre, sociologue, et historien. Ses liens avec la France étaient nombreux. Il a notamment importé le surréalisme en Angleterre et fut ami de Paul Eluard, Jacques Brunius et Henri Langlois. Outre-manche, il travaillait dans une époque idéale pour le cinéma. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'industrie cinématographique fleurissait en Grande-Bretagne. Au sein du Mouvement documentaire britannique, ce touche-à-tout trouve une liberté totale pour s'exprimer. Listen to Britain, Fires Were Started, A Diary for Timothy sont les plus connus parmi la vingtaine de films qu'il a réalisée, dont la durée totale n'excède pas quinze heures. Jennings eut par la suite sur les réalisateurs du « Free Cinema », Lindsay Anderson, Karel Reisz et Tony Richardson,2 une influence comparable à celle de Jean Renoir sur les réalisateurs de la Nouvelle Vague en France. Ainsi a-t-il continué à exercer une grande influence sur plusieurs générations de cinéastes britanniques. Kevin Brownlow, Terence Davies et Mike Leigh sont quelques-uns de ceux qui ont témoigné de ce fait. Pourtant, il reste un personnage méconnu, même dans son propre pays. En effet, il est mort jeune, à l'âge de 43 ans, et a travaillé dans le documentaire, à l'écart de
1 « Only Connect: Some Aspects of the Work of Humphrey Jennings» Sight and Sound April-May 1954, traduction française par Alain Mason: « Rien que le lien », Positif, n° 561, novembre 2007. 2 On appelle «Free Cinema» des programmes de courts métrages présentés au National Film Theatre par Lindsay Anderson de 1956-59 ; l'esprit en est proche des dramaturges baptisés« Angry Young Men» (jeunes hommes en colère), dont deux, John Osborne et David Storey, étaient aussi scénaristes.

l'industrie cinématographique commerciale, rendant ses films peu accessibles au grand public car peu diffusés. Par ailleurs, il a eu d'autres occupations qui n'étaient pas secondaires et dans lesquelles il a excellé. Pour toutes ces raisons, il se trouve quelque peu négligé par l'histoire du cinéma, bien que, partout dans le monde, plusieurs professionnels du cinéma continuent de faire son éloge. Ce livre a pour but immédiat de faire connaître ce cinéaste d'une importance mondiale, mais qui reste pratiquement inconnu en France. Quant au but ultime, il s'agit de mettre en lumière l'épanouissement extraordinaire d'un créateur dont l' œuvre met au défi nos idées sur le beauté des images et les liens poétiques entre eux. La plus grande ironie est que ce génie du cinéma ne s'est jamais considéré comme un cinéaste. Il se considérait plutôt comme un artiste, cultivant par exemple, pour ce qui est de la peinture, son propre style qu'il appelait le cubisme fluide, fabricant des collages à la manière surréaliste, ou prenant des photographies d'objets insolites. Toutes ces activités ne lui permettaient pas cependant de subvenir aux besoins de sa petite famille. Aussi a-t-il accepté de se joindre en 1934 au GPO (General Post Office) Film Unit organisé par John Grierson, le pionnier du documentaire anglais. Cette unité cinématographique a commencé par faire des films publicitaires destinés à promouvoir les multiples activités de la poste britannique. Mais l'objectif essentiel de Grierson était d'éduquer les masses et de rendre plus conscientes les classes favorisées. L'unité fonctionnait aussi comme une école expérimentale pour former les jeunes cinéastes de son équipe. Grierson a également fait venir au GPO Film Unit Alberto Cavalcanti, réalisateur brésilien faisant partie de l'avant-garde française, ce qui donnait une touche continentale à cette école. Quand l'Angleterre entre en guerre le 3 septembre 1939, il s'est agi, pour cette jeune équipe, de promouvoir la cause britannique. L'appellation de GPO Film Unit est simplement changée en Crown Film Unit. Le ministère de l'Information se met d'accord avec les distributeurs et les exploitants pour projeter ces films avant le programme de long métrage. C'est cette crise nationale qui fera de Jennings le cinéaste qu'il est devenu. Il s'y est trouvé aux prises avec un sujet qui comptait pour lui, mais aussi avec des thèmes de la tradition anglaise qui l'intéressaient depuis longtemps. Les films documentaires qu'il a réalisés pendant la Seconde Guerre mondiale n'étaient pas des films de propagande ordinaires, mais des 12

cinéma, - grâce aux multiples facettes d'un travail éclectique, la

œuvres dont la beauté et la poésie ont touché tout le peuple anglais. Il a montré comment les gens résistaient aux bombardements allemands. À l'époque, les spectateurs voyaient dans ses films une réflexion sur leur conduite pendant la guerre, le meilleur du caractère britannique ressortant en période troublée. Les quelque vingt films qu'il eut le temps de réaliser dans sa brève existence sont d'une grande subtilité.

Leur singularité est due à ses multiples talents - pas seulement un
excellent peintre, mais aussi un spécialiste de la littérature anglaise, un sociologue et un historien. Ses références n'étaient pas forcément cinématographiques, mais poussaient dans un terreau plus riche. Jennings était soucieux de développer tous les talents qu'il sentait en lui, plutôt que la forme documentaire en général. Et cela est vrai quels que fussent les groupes ou mouvements auxquels il a appartenu. Il poursuivait toujours son propre chemin plutôt que de suivre une direction qui garantirait un engagement vis-à-vis du groupe. Mû par des idées nouvelles, il avait tendance à changer maintes fois d'orientation. C'est ainsi qu'il s'est écarté du surréalisme, après avoir été actif dans ce mouvement. Pendant la guerre, il s'est mis au service de la cause nationale avec une détermination qu'il n'avait jamais montrée jusqu'alors. Cela nous rappelle des poètes pendant la Première Guerre mondiale, comme Robert Graves, Siegfried Sassoon et Wilfred Owen qui ont combattu dans les tranchées et vécu les expériences qui les ont poussés à écrire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, 1'horreur est

passée à l'arrière - les bombardements, les destructions, tout ce que
l'on voit dans les films de Jennings. Il n'y eut pas autant de poètes pour décrire les expériences de cette guerre-là; beaucoup d'entre eux, comme W. H. Auden et Christopher Isherwood, avaient quitté l'Angleterre pour les Etats-Unis. Jennings s'est donc trouvé prendre la place laissée vacante de poète national. Il s'est tourné vers le cinéma pour exprimer sa poésie et prolonger son expression dans la peinture. En bref il est devenu le poète des images. Mais il n'a pas vécu assez longtemps pour résoudre la question de ce qui était ressorti de sa rencontre fortuite avec le cinéma, de la pureté du langage cinématographique. C'est, dans la génération suivante, à un groupe d'écrivains et futurs cinéastes qu'il incomba de mettre son travail en valeur. Le tout premier fut Lindsay Anderson avec «Rien que le lien: Aspects de l'oeuvre de Humphrey Jennings », publié pour la première fois dans le magazine Sight and Sound en 1954, et qui est la première véritable étude de fond de son œuvre.
13

La phrase « Rien que le lien» ne résume pas seulement le travail de Jennings au cinéma, mais constitue aussi la clef pour le comprendre. La démarche même de Jennings incite à tout envisager en termes de connexions, de liens à établir: en effet, tout, dans la vie de Jennings, était connecté - ses écrits, sa peinture, sa poésie et ses films, sont reliés entre eux et s'éclairent les uns les autres. Avant d'établir des liens, il fallait examiner chacune de ces expressions séparément; comme lorsque l'on travaille sur un puzzle difficile, il faut étudier chaque pièce avec attention, savoir ce que l'on a entre les mains, puis regarder l'effet global. En raison surtout de leur brièveté, les études existantes sur l' œuvre de Jennings ont donné une vision limitée de ce personnage aux multiples facettes. L'œuvre d'Humphrey Jennings a ceci d'exceptionnel que son auteur s'est exprimé successivement ou concurremment dans différents médias: poésie, peinture, photographie, et cinéma. Dès la fin des années 20, il écrit sur la littérature du passé, il publie des poèmes et contribue à des revues. Au milieu des années 30, il se tourne vers la photo et réalise son premier film; est actif dans le mouvement surréaliste; fonde avec le journaliste Charles Madge et l'ethnologue Tom Harrisson le mouvement sociologique Mass Observation et commence une anthologie, sans doute unique, de textes anciens sur la révolution industrielle, Pandaemonium. C'est pour cette raison que l'on commence avec un synopsis de sa vie. Par la suite on examinera, une par une, ses activités artistiques, par exemple la peinture, ses écrits dans des revues littéraires, son engagement dans le groupe surréaliste. En ce qui concerne ses photographies, on les discutera au cours du livre en relation à l'autre partie de son œuvre artistique et ses films. On consacre également un chapitre à sa contribution aux sciences sociales, particulièrement sur Mass Observation et Pandaemonium. Puis on évoquera son entrée dans l'unité cinématographique du GPO en décrivant l'importance de ce mouvement dans I'histoire du cinéma et, plus largement, dans un contexte sociologique. Ensuite, en ordre chronologique et groupés par périodes, les films sont étudiés en tenant compte des aspects historiques et culturels. Quant à ses films les plus importants, Spare Time, Listen to Britain, Fires Were Started et A Diary for Timothy, on leur a consacré un

chapitre à chacun. Les études ici sont plus pointues avec trois souschapitres: la genèse, le commentaire du film qui décrit et analyse le film en même temps et une partie consacrée à la réception de la critique et du public. 14

Ayant analysé chaque aspect de son oeuvre et plus particulièrement chaque film, on revient à l'aspect biographique: on termine avec son tragique accident en 1950. Qu'aurait-il fait s'il avait survécu? Est-ce qu'il aurait-il perdu son inspiration après la guerre? Si l'on considère l'importance de la culture française dans la formation d'Humphrey Jennings en tant qu'artiste et cinéaste, on peut s'étonner qu'il y ait un tel silence sur lui en France. Ses liens avec ce pays étaient nombreux en effet. Comme ami des surréalistes dès 1927, il a joué un grand rôle dans l'introduction du surréalisme en Angleterre. En 1936, il fit partie du comité d'organisation de l'Exposition internationale du surréalisme de Londres. On a vu que Paul Eluard, qui en a fait le sujet d'un poème, était de ses amis. Jennings a donc joué un rôle crucial dans l'établissement de liens littéraires et artistiques entre l'Angleterre et la France. Il avait par ailleurs un très fort sens de la tradition et de la culture britanniques et une connaissance approfondie de l'histoire et de la littérature de son pays. Il aimait l'Angleterre d'un amour que renforcèrent la guerre et l'adversité. Non seulement ses meilleurs films ont pour sujet l'Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale, mais sans doute est-ce l'amour qu'il avait pour son propre pays qui lui permettait de comprendre aussi bien les autres nations. Il faut dire que le désintérêt de la France pour Jennings s'inscrit dans une ignorance quasi générale, voire dans une certaine sousestimation du cinéma britannique, lequel n'a retrouvé un regain d'intérêt que depuis quelques années, notamment avec les études consacrées à des réalisateurs contemporains. Alors qu'il y eut quantité d'articles et de livres sur Chaplin et Hitchcock, qui ont tous deux quitté l'Angleterre pour devenir des géants d'Hollywood, ou sur Losey et Kubrick, qui avaient quitté les Etats-Unis pour l'Angleterre, peu de choses ont été écrites sur ceux des cinéastes qui ont commencé et poursuivi leur carrière en Grande- Bretagne. Quelques monographies ont été consacrées à des réalisateurs comme Ken Loach, Stephen Frears, John Boorman ou Peter Greenaway. Récemment, on a assisté à un engouement nouveau pour Michael Powell, grâce à la parution en français de ses mémoires3, et de certains de ses films en DVD4. Powell a lui aussi réalisé des films de fiction de

3

Michael Powell, Une vie dans le cinéma, Institut Lumière/Actes Sud, 1997 et Collection Institut Lumière, 2006. 15

2000.
4

propagande qui sont apparentés à ceux de Jennings en ce qu'ils vont au-delà de la propagande5. Pourtant en 2007, le centenaire de la naissance de Jennings a été mieux célébré en France que partout ailleurs. La Cinémathèque française lui a consacré une rétrospective dans le cadre du mois du documentaire. On y projeta tous ses films, les films connus et les films rares, mais aussi quelques films de son entourage (Rien que les heures de Cavalcanti, Night Mail de Harry Watt, Mission Impossible de Pat Jackson) et quelques films que son travail a inspirés (Every Day Except Christmas de Lindsay Anderson, Momma Don 't Allow de Karel Reisz et Tony Richardson, et Samedi soir, dimanche matin de

Reisz)

-

car les liens sont tellement importants dans le cas de

Jennings. Le 10 novembre après une projection de A Diary for Timothy, Stephen Frears, admirateur de Jennings et qui a fait ses débuts au cinéma comme assistant réalisateur de Reisz et Anderson, a lu un extrait de « Rien que les liens» et une conversation a suivi animée par

Bernard Benoliel avec les historiens David Robinson, et l'auteur, de
ces lignes, Elena V. K. Siambani. Tout cela était renforcé avec « Rien que les liens» pour la première

fois en français dans Positif - mentionné plus haut, un dossier dans
Bref 6, à l'initiative de Philippe Pilard, qui a longtemps tenté de propager l' œuvre de Jennings en France, et un article sur les liens entre peinture et cinéma, «Jennings cinéaste: du surréalisme au pop'art» dans la revue Ligeia7. Mais le «seul véritable poète du cinéma britannique» attend toujours une étude un peu approfondie de son œuvre pour le public français. C'est donc l'ambition du présent ouvrage.

5 On ne peut d'ailleurs que souligner ici leurs points communs: contemporains, tous deux sont nés dans le sud de l'Angleterre et ont un sens très fort de l'héritage britannique, une connaissance approfondie d'auteurs tels que Shakespeare, Blake ou Marvel!, qu'ils citent dans leurs films; ils connaissent aussi la culture et la langue ftançaises, et sont tous deux très ouverts sur les cultures étrangères. 6 N° 80, novembre - décembre 2007. 7 in Peinture et Cinéma, sous la dir. de Patricia-Laure Thivat, Ligeia n077-78-79-80, juillet - décembre 2007. (Dir. revue: Giovanni Lista). 16

PREMIERE

PARTIE

L'HOMME, L'ŒUVRE, LES ENGAGEMENTS

HUMPHREY JENNINGS

Sous un ciel noir des maisons noires des tisons éteints Et toi la tête dure La bouche jléchissante La chevelure humide Des roses fortes dans le sang Désespérant d'un jour irifini blond et brun Tu brises les couleurs gelées Tu troubles le sillage du diamant Une barque d'ambre à trois rames Creuse la mare du désert Le vent s'étale sur la mousse Un soir entier soutient l'aurore Le mouvement a des racines L'immobile croît etjleurit.

Paul Eluard, Donner à voir, 1938

Chapitre I
BIOGRAPHIE

De l'enfance à la vie étudiante à Cambridge Frank Humphrey Sinkler Jennings est né le 19 août 1907 à Walberswick (Suffolk), dans une ferme baptisée Gazebo (Le belvédère). 43 ans plus tard, il trouvera la mort en tombant d'une falaise sur une île grecque où il était en repérages pour un documentaire sur le retour à la vie et à la santé. Il peut sembler ironique que sa vie se soit ainsi inscrite dans un cercle, mais cette ironie est curieusement caractéristique de sa manière d'être, lui qui pensait et vivait par associations, métaphores et connexions. Un rapide survol de ses origines révèle d'autres recoupements. Le grand-père paternel d'Humphrey, Thomas Jennings, était un célèbre entraîneur de chevaux de Newmarket, dans le Suffolk; il avait mené à la victoire le premier cheval français à remporter le Derby en 1865, Gladiateur, surnommé le Vengeur de Waterloo, et avait entraîné les chevaux de la maison royale d'Italie, puis travaillé à Compiègne et Chantilly. Au cours d'un de ses séjours en France il rencontra Sarah Carter, fille d'un autre éleveur de chevaux anglais, qu'il épousa. Voilà qui explique en partie les affinités que toute sa vie Humphrey Jennings entretiendrait avec la France. Les parents d'Humphrey étaient un couple d'artistes bohèmes. Frank Jennings, né en 1877 à Newmarket, le plus jeune de quatorze enfants, devint architecte. «Il restaurait et dessinait des maisons en utilisant des matériaux de bâtiments en ruines du XYlème siècle, parcourant l'East Anglia à la recherche de poutres, de briques et de vitraux. »1 Il était donc naturel que le jeune Humphrey commençât très tôt à dessiner et à faire des collages. « Son père était un homme doux et, contrairement à sa femme, plutôt détaché du monde. Il était
1 Humphrey Jennings, Pandaemonium: 1660-1886, The Coming of the Machine as Seen by Contemporary Observers, (1985) Picador, London, 1995, préface.

devenu sourd à la suite d'une blessure reçue lors de la Première Guerre mondiale. »2 Mildred Jessie Hall, la mère d'Humphrey, fille unique d'un notaire, était née en 1881 à Lewisham (Londres). Elle devint artiste et plus tard, ses deux fils élevés3, elle laissa son mari dans le Suffolk pour diriger une galerie d'art à Londres dans Holland Street, où elle vendait de la poterie et des textiles français. Comme il n'existe pas de témoignage de mésentente dans le couple, et qu'ils ne divorcèrent pas, cette décision est à imputer à la très grande indépendance d'esprit de Mildred. Humphrey dirait plus tard, « Ma mère croit qu'elle a dans sa poche la clef de l'univers. »4 Frank et Mildred Jennings étaient des disciples du critique d'art John Ruskin et de l'artiste William Morris, tous les deux des socialistes croyant que la création de petits groupes autonomes d'artisans, sur le modèle des guildes médiévales, pourrait assurer la dignité du travail dans une société capitaliste. Frank et Mildred créèrent un atelier selon ces principes, la Walberswick Peasant Pottery Company, et allaient souvent en France acheter des poteries que Mildred revendait. Humphrey accompagnait ses parents, et de là naîtra son amour de la culture :&ançaise. Plus tard il fera souvent le voyage, comptera parmi ses amis de nombreux écrivains français de renom et sera un personnage clef dans l'introduction du surréalisme en Angleterre. Les préceptes de Morris et de Ruskin5 eurent inévitablement une influence sur Humphrey Jennings. Ils voulaient rendre les masses conscientes de la beauté. William Morris voulait « la beauté pour le peuple », le sensibiliser à la nature, à son environnement, ce qui avait forcément des implications sociopolitiques. Ils étaient révulsés par la laideur dont s'accompagnait l'industrialisation de l'Angleterre, qui contribuait à un appauvrissement du milieu, et par la dégradation résultant de l'exploitation irréfléchie des ressources mondiales dans la folie de la lutte pour les marchés aux dépens de la véritable créativité latente chez tous les individus. Ruskin et Morris croyaient à une continuité avec le passé, que la révolution industrielle paraissait menacer; c'était particulièrement vrai de l'architecture. En 1877, Morris constitua sa fameuse « Anti2

3 Humphrey avait un fière aîné, Rodney. 4 Pandaemonium, op. Cil., préface. 5 Ruskin avait aussi essayé de constituer sa propre guilde, la «Guild of Saint George », une « ligue de sociétés» qui « coopéreraient en vue de s'affranchir de l'oppression du travail salarié et de s'organiser dans la dignité du travail ». 22

Ibid

Scrape Society» (<< Société anti-grattage ») en réaction vigoureuse à la « restauration» brutale d'églises et de cathédrales du Moyen Age. Cette campagne s'appuyait sur une théorie de l'obligation sociale selon laquelle plus nous chérissons et comprenons la signification des monuments du passé, plus nous comprenons les aspirations de leurs créateurs. Cette démarche est également importante pour mieux se connaître soi-même. La croyance de Morris en la « continuité de l'histoire» était très

importante pour Jennings. Ce que Morris appliquait à l'architecture comment comprendre et développer la tradition - Humphrey Jennings allait l'appliquer à toute son œuvre. Par-delà Morris et Ruskin, les parents d'Humphrey Jennings étaient influencés par les Préraphaélites. Suivre la nature et écouter ses sentiments personnels, telle était la devise de ces artistes; la PreRaphaelite Brotherhood 6 voulait que la peinture retournât au naturel et à la foi des artistes des XIVème et XVème siècles, à leur démarche sans affectation. Le peintre favori de Ruskin, Turner, était aussi très apprécié de Jennings et il aura sur son oeuvre une certaine influence. Observant les paysages de Turner, Ruskin vit ce qu'il appela la «mountain truth» (<< vérité de la montagne»), comment l'artiste adorait la « vérité» et se soumettait à son sujet, représentant le paysage et les gens - toutes sortes de gens, de toutes classes sociales, et toutes sortes de paysages, depuis le plus naturel jusqu'au paysage industriel. Une autre influence sur les Jennings fut celle de Georges Ivanovitch Gurdjieff 7 Ses disciples étaient à la recherche de la vérité; ils devaient posséder une grande capacité intellectuelle et une grande discipline. Sur la fin de sa vie Gurdjieff créa une école à Fontainebleau, où la romancière Katherine Mansfield, qui était une de ses disciples, vécut et mourut. La mère de Jennings a aussi étudié à cette école, mais une fois survenue la séparation entre Gurdjieff et un de ses disciples, Ouspensky, elle suivra ce dernier. La discipline spirituelle, en même temps que l'esthétique préraphaélite, l'art, les couleurs, les dessins, à tout cela Humphrey est très tôt initié, et en est marqué profondément. Dès son plus jeune âge

6

La Confrériepréraphaélite a été fondée à Londres à l'automne 1848, se baptisant

ainsi par admiration des peintres actifs avant Raphaël. Cette société secrète se rassembla autour de Dante Gabriel Rossetti, William Holman Hunt et John Everett Millais. 7 (1872-1949) philosophe mystique, diffuseur d'une doctrine ésotérique qui attira de nombreux intellectuels et écrivains. Il demeure à ce jour une figure énigmatique7. 23