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"L'anthropophagisme" dans l'identité culturelle brésilienne

De
199 pages
Cet ouvrage analyse l'idéologie "anthropophage" qui pose le problème des relations entre cultures importées, cultures autochtone et cultures mélangées. Ce courant a inauguré pour la première fois au Brésil une vision à la fois "primitiviste" et "moderniste", revendiquant indianité, africanité, ainsi qu'une imitation des théories, des modèles ou des "styles" européens. Candido Portinari, un des plus grands peintres brésiliens, illustre fort bien ce courant.
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«

L'anthropophagisme
culturelle

»

dans l'identité

brésilienne

cIPouvoirs

comparés

Collection dirigée par Michel Bergès
Professeur de Science politique

NATHALIE BLANC-NoËL (sous la direction de) La Baltique. Une nouvelle région en Europe David CUMINet Jean-Paul JOUBERT Le Japon, puissance nucléaire? Dmitri Georges LAVROFF (sous la direction de) La République décentralisée Michel Louis MARTIN(sous la direction de) Les Militaires et le recours à la force armée. Faucons, colombes? Constanze VILLAR Le Discours diplomatique Gérard DussoUY Les Théories géopolitiques. Traité de relations internationales Gérard Dussouy Les Théories interétatiques. Traité de relations internationales André YINDAYINDA L'Art d'ordonner le monde. Usages de Machiavel Dominique D'ANTIN DEVAILLAC L'Invention des Landes Michel BERGÈS(sous la direction de) Penser les relations internationales

(I)

(II)

Joseane

Lucia Silva

« L' anthropophagisme » dans l'identité culturelle brésilienne

Préface de Pierre Cabral

L'Harmattan

Ouvrage publié sous le patronage de l'APlC (Association pour la promotion des identités culturelles)

Remerciements Sans l'aide, la compétence et la disponibilité d'un certain nombre de personnes et d'amis, je n'aurais pu réaliser cette recherche sur l'identité brésilienne. Je citerai, en les remerciant tous avec une profonde reconnaissance, Joâo Candido Portinari, fils de Candido Portinari et Christina Cabaglia Penna, pour le chaleureux accueil qu'ils m'ont réservé au Brésil; Elisanete Albernaz da Silva, Noelia Coutinho dos Santos, ainsi que toute l'équipe du Projet Portinari; Marc Saboya, maître de Conférences à l'université Michel de Montaigne de Bordeaux, pour son écoute très attentive et toujours motivante; Pierre Cabrol, qui m'a apporté un soutien inestimable; Angelica Fabbri, directrice du musée Casa de Portinari; Anne Thoraval pour ses corrections judicieuses; Robert Coustet, professeur d'histoire de l'art; Carlos Roberto Maciel Levy, critique et historien de l'art brésilien, qui développe depuis 1984 un programme de recherche sur les principales sources documentaires pour l'histoire de l'art du Brésil; Monica Dantas, enseignante à l'université fédérale du Rio Grande do Sul au Brésil, spécialiste de l'Anthropophagie dans la danse; Maria das Craças Conçales da Silva, du service commun de documentation de la Bibliothèque de Lettres de l'université Michel de Montaigne Bordeaux; Michèle Casc, du service commun de documentation de la Bibliothèque des Sciences de l'Homme de l'université Victor Segalen de Bordeaux; Alexandra de Moura Faria, bibliothécaire de l'université de Lettres de l'université fédérale du Minas Gerais; Joâo Portilho, de la Division de l'Information documentaire de la Bibliothèque nationale du Brésil. Ce travail n'aurait pas pu être mené à bien non plus sans les judicieuses corrections de Nadine Duffaux et Sophie Delest, qui ont toute ma gratitude. Je citerai enfin mon fils chéri, Lion, qui a su me seconder avec une grande patience dans le traitement des données informatisées. Enfin, cette étude se veut être un très humble hommage au professeur Claude Lévi-Strauss.

(Q L'Harmattan,

2009

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08098-0 EAN : 9782296080980

SOMMAIRE

Préfacepar Pierre Cabral: Questiond'identité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .7
INTRODUCTION:UNEFAIMD'IDENTITÉCULTURELLE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11
PREMIÈRE PARTIE LA NAISSANCE DE L'IDENTITÉ D'UN CONCEPT STRUCTURANT BRÉSILIENNE: L'ANTHROPOPHAGlSME CULTURELLE

L'ANCIENNETÉDE LA QUÊTEIDENTITAIRE BRÉSILIENNE. . . . . . . . . . . . . . . . . .17
L'ACTE DE NAISSANCE DE L'ANTHROPOPHAGlSME

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .27

UNE IDÉOLOGIE INTELLECTUELLEMENT SÉDUISANTE.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .35 UNE IDÉOLOGIE FÉDÉRATRICE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .45 L'ABSENCE D'ESTHÉTIQUE ANTHROPOPHAGE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .51 . DES « -ISMES» À L'ANTHROPOPHAGlSME . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .57
.61

LE FOISONNEMENT DES NÉO-ANTHROPOPHAGISMES

PREMIERSCONSTATS. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .65
SECONDE PARTIE UNE TRAJECTOIRE ANTHROPOPHAGlQUE PORTINARI MARQUANTE: CANDIDO

UNE ÉDUCATION ARTISTIQUE LA FRANÇAISE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .71 À
LA PRISE DE CONSCIENCE IDENTlTAIRE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .77

LA CONSÉCRATION INTERNATIONALE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .93 .. LE TEMPS DESCOMBATS.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .101 . L'ExpoSITIONDE 1946 À PARIS. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .111 LE DÉBAT suscITÉ PARL'ExpOSITION DE1946 LESINCOMPRÉHENSIONS SURLAQUESTIONESINFLUENCES.. D .
CONCLUSION: UNE QUÊTE SANS FIN?

.121 . .141

LE TEMPS DESDÉSILLUSIONS.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .131 .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .151

ANNEXE:

LE MANIFESTE

ANTHROPOPHAGE

D'OSWALD DE ANDRADE(1928)

.157

BIBLIOGRAPHIE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .163 . NOTES. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .167

PRÉFACE QUESTION D'IDENTITÉ

Par Pierre Cabrol
Maître de conférences associé IUTMichel de Montaigne Bordeaux 3

Favoriser le développement d'une réflexion sur la problématique du questionnement identitaire, comme le fait l'Association pour la Promotion des Identités culturelles (APlc), paraît aujourd'hui essentiel au développement harmonieux des sociétés contemporaines. Le travail mené par Joseane Lucia Silva, montre,
s'il en était besoin, qu'une telle recherche peut être également pas-

sionnante! Un travail sur l'identité culturelle est presque toujours le prolongement d'un questionnement identitaire personnel. Les recherches universitaires, achevées et en cours, de Joseane Lucia Silva, n'échappent pas à cette règle. Au-delà de résultats stimulants par leur originalité et les pistes nouvelles qu'ils ouvrent, ses travaux n'en ont que plus de valeur de par la rigueur et la distanciation dont elle a su faire preuve: rigueur dans les choix effectués, notamment en termes de problématique et de méthodologie; distanciation dans l'évaluation et l'interprétation des résultats. Son travail, marqué au sceau de l'interdisciplinarité et d'une grande accessibilité, doit intéresser, en sus de la communauté universitaire, toute personne curieuse de mieux connaître la société brésilienne ou soucieuse de réfléchir sur le questionnement identitaire.

8

« L'ANTRHOPOPHAGlSME

» DANS L'IDENTITÉ

CULTURELLE

BRÉSILIENNE

Née au Brésil, Joseane Lucia Silva a acquis la nationalité française, tout en conservant, grâce à la législation de son pays natal, la nationalité brésilienne. Elle est donc franco-brésilienne. Cela veut-il dire qu'elle est à la fois française et brésilienne? Ou, au contraire, ni l'une, ni l'autre? Ou un peu des deux? Pour la connaître un peu, et pour avoir beaucoup appris à son contact, je dirais, de prime abord, les deux. Pleinement française et pleinement brésilienne. Sans préférence, ni hiérarchie. Le Brésil est son pays natal, son pays de cœur. La France est le pays dans lequel elle vit. Son pays d'accueil. C'est aussi le pays qu'elle s'est choisi, et qui l'a adoptée. Son pays d'esprit. Le Brésil l'a façonnée. La France l'a transformée... Bref, elle doit pour partie au Brésil et pour partie à la France d'être ce qu'elle est aujourd'hui. Et il lui serait sans doute difficile, voire impossible, de discerner, entre ses deux mondes, une influence dominante dans l'élaboration de son identité culturelle. Une telle interrogation lui paraîtrait en tout cas, à coup sûr, dépourvue d'intérêt J. Chaque être humain est doté d'une personnalité unique et indivisible. En ce sens, l'identité d'une personne est avant tout processus d'individualisation, prise de conscience de ce qui la différencie des autres. Mais l'identité est aussi identification par le sentiment d'appartenance à un groupe. Elle peut alors prendre des formes diverses, selon le critère d'appartenance retenu: nationale, ethnique, culturelle... En son sens large, l'identité réside dans le sentiment d'appartenance à une culture, c'est-àdire dans l'adhésion, consciente ou non, à un ensemble de comportements et de valeurs caractérisant un groupe social. Est-il possible d'avoir plusieurs identités culturelles? C'est ce qu' affirme Joseane Lucia Silva. C'est ce qui lui permet de se sentir «française », sans renier pour autant son identité brésilienne première, au sens d'originelle. Son positionnement, subtil, distingue toutefois entre ce premier niveau d'affirmation, justifié en termes d'expression d'une revendication personnelle constructive, et la réalité, nécessairement plus nuancée. Joseane Lucia Silva n'ignore pas que deux identités culturelles ne peuvent coexister sans s'interpénétrer, sans s'influencer mutuellement, et ce, même lorsque l'une d'entre elle

Préface: question d'identité

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prend le pas sur l'autre. Elle a montré -ce n'est pas le moindre intérêt de son ouvrage- que cette absorption, qu'elle qu'en soit la forme, ne s'opère jamais sans transformation, la culture en apparence colonisée, voire phagocytée dans des cas extrêmes, transmuant subtilement la culture dominante ou conquérante, et orientant ainsi l'évolution de celle-ci. Au niveau individuel, la transformation permanente des cultures s'avère génératrice de décalage. L'exilé qui demeure quelques années loin de son pays natal n'évolue plus au rythme du changement de celui-ci et éprouve de ce fait, lorsqu'il y retourne, un sentiment de déphasage. Compte tenu de la rapidité de l'évolution de nos sociétés, ce décalage se produit plus rapidement que ne s' effectue l'acquisition de la culture du pays d'accueil, opération nécessairement de longue haleine, de par les apprentissages, voire les apprivoisements, qu'elle nécessite. Il s'ensuit une période de flottement, un « entre-deux» pendant lequel le migrant, émigré ou immigré selon le regard qui se porte sur lui, éprouve le sentiment angoissant de l'éloignement de sa culture d'origine, sans ressentir encore la certitude rassurante de son intégration pleine et entière à sa nouvelle communauté. Il doit alors lutter pied à pied contre ce sentiment déstructurant de déculturation, voire cette perte de repères, pour trouver le point d'équilibre nécessaire à la construction de sa nouvelle identité culturelle, et prendre ainsi petit à petit conscience de la richesse qui est la sienne de par la diversité de ses acquis. C'est probablement ce qui a conduit Joseane Lucia Silva, consciemment ou non, à s'interroger sur les éléments constitutifs d'une identité culturelle, au travers de ses travaux d'histoire de l'art, qu'il s'agisse de l'analyse de la genèse et du développement de l'un des concepts structurants de l'identité culturelle brésilienne, l' (<anthropophagisme », ou de l'étude du cheminement personnel d'un artiste de premier plan ayant joué un rôle dynamique dans la construction de cette identité, le peintre Candido Portinari. Même si elle n'en a pas eu forcément pleinement conscience dès le début, la problématique du questionnement identitaire se trouve au cœur de la recherche menée par Joseane Lucia Silva. Son apport à l'état des connaissances sur la notion d'identité cul-

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«L' ANTRHOPOPHAGISME » DANS L'IDENTITÉ CULTURELLE BRÉSILIENNE

turelle s'avère ainsi très important. Sans déflorer le sujet, il convient simplement de souligner ici, outre la mise en valeur de la complexité des mécanismes de gestation du sentiment identitaire individuel, en relation notamment avec la notion d'éloignement dans l'espace et dans le temps, l'intérêt des analyses effectuées par Joseane Lucia Silva quant aux concepts structurants d'une identité culturelle et quant à la capacité de ceux-ci à être combinés avec des trajectoires individuelles pour contribuer à la naissance d'une « identité culturelle ». Si la complexité des phénomènes étudiés interdit d'en tirer des conclusions simples et définitives, cet ouvrage met en lumière, non seulement la diversité des mécanismes de constitution d'une identité culturelle, mais aussi certains des moteurs de celle-ci. Ces travaux ont débouché, dans le cadre d'une thèse de doctorat, sur une seconde phase de recherche visant à mesurer, à travers l'étude de la Biennale d'Art internationale de Silo Paulo depuis ses origines, l'évolution des influences entre l'art français et l'art brésilien, notamment dans sa confrontation avec les apports de l'art nord-américain 2. En attendant, non sans impatience, de pouvoir goûter aux fruits des recherches en cours de l'auteur, je suis heureux de pouvoir présenter au lecteur les résultats de la première phase de ses découvertes. Celles-ci, je l'espère, nourriront le débat concernant les relations entre France et Brésil et inciteront un nombre croissant de chercheurs à s 'y intéresser.

INTRODUCTION UNE FAlM D'IDENTITÉ CULTURELLE

Qui suis-je? Qu'est-ce qui l'emporte en moi de l'inné ou de l'acquis? Suis-je la synthèse d'une petite part unique d'inné et d'une immense part d'acquis partagés? Que dois-je aux autres dans la construction de mon moi? Voilà un questionnement dans lequel tout être humain peut se reconnaître. Les hasards de la vie font que, pour des raisons parfois inconnues, certains trouvent cette quête sur leur route, et que celle-ci s'impose à eux sans qu'ils s'en rendent compte. Et voilà qu'en parcourant mon propre chemin de vie, des travaux universitaires m'ont apporté ce qu'apparemment je ne recherchais pas... Tout a débuté en 2001 par l'étude des relations avec la France de Candida Portinari, l'un des plus grands peintres brésiliens. Celle-ci a rapidement montré que la quête de l'identité culturelle brésilienne avait joué un rôle capital dans l'élaboration de son œuvre. C'est par le sentiment d'appartenance à un groupe, par le partage avec ses membres de valeurs, de croyances, d'us et coutumes, de comportements, etc., que s'exprime l'identité culturelle d'un individu. Celle-ci s'acquiert, soit par la naissance dans le groupe, soit par l'acceptation en son sein, ce qui suppose une adhésion, consciente ou non, à ses constituants identitaires. Si cela est aisé à concevoir, il est en revanche plus difficile de comprendre comment se forme l'identité du groupe. C'est pour tenter d'y parvenir, au moins ne serait-ce que partiellement, qu'a été développée en 2002 une analyse de « l'anthropophagisme ».

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«L' ANTRHOPOPHAGlSME » DANS L'IDENTITÉ CULTURELLE BRÉSILIENNE

Ces deux recherches ont abouti à l'isolement d'un mécanisme de formation ou d'évolution de l'identité culturelle brésilienne. La complémentarité de leurs résultats a révélé le lien qui les unit. De là est venue la décision de les fondre en une seule étude mettant en lumière cette complémentarité. C'est l'objet de cet ouvrage. Celuici ne prétend pas expliquer comment se forme une identité culturelle, ni comment elle évolue. il aspire seulement à offrir à tout lecteur soucieux de s'interroger sur l'identité culturelle des éléments propres à nourrir cette réflexion. Comment? En isolant, sur la base de l'exemple brésilien de l'anthropophagisme,ce qui sera décrit comme un « concept structurant », ainsi que, à partir de la vie et de l' œuvre de Candido Portinari, ce qui sera désigné par l'appellation d' «élément dynamique ». Pourquoi s'interroger ainsi sur l'identité culturelle? Essentiellement parce que celle-ci rencontre actuellement un certain nombre de difficultés, dans un contexte plus général, sinon de crise, du moins de profonde inquiétude 3. Le monde d'aujourd'hui est vécu par de nombreuses personnes comme beaucoup plus inquiétant, ou en tout cas anxiogène, que le monde de leurs parents. Il n'est pas surprenant que ce climat d'angoisse, exprimée ou latente, influe sur le sentiment d'appartenance des individus à un groupe humain, en suscitant des réflexes de repliement identitaire, et qu'il entraîne un questionnement sur la perte des valeurs4. Mieux connaître les mécanismes d'apparition ou d'évolution de l'identité culturelle pourrait donc, dans un tel contexte, se révéler précieux. Avant d'entrer dans le vif du sujet, deux préalables s'imposent: l'un sur la cohérence formelle de l'ensemble; l'autre sur une ambiguïté apparente qu'il convient de lever. Associant ce qui se présentait initialement comme l'analyse d'un concept et comme une monographie partielle, cette étude de l'anthropophagisme et de l' œuvre de Candido Portinari présente des différences formelles, mais celles-ci sont porteuses de sens. La progression dans la complexité eût peut-être commandé de commencer par l'analyse de l'œuvre de Candido Portinari. Mais la nécessité de présenter le contexte historique du Brésil, qui n'est sans doute pas aussi familier que l'histoire de France à nombre de lecteurs, ainsi que le choix d'une présentation chro-

Introduction: une faim d'identité culturelle

13

nologique ont conduit à débuter l'ouvrage par l'analyse de l'anthropophagisme. Le propos y gagnera, espérons-le, en clarté, ce qu'il pourrait perdre en facilité d'approche. L'anthropophagisme ou l' œuvre de Candido Portinari font référence à la culture dite savante5, tandis que la notion d'identité culturelle brésilienne renvoie à la culture au sens le plus général du terme. Cette différence est-elle porteuse d'un risque de confusion? Non, car le fait d'étudier une manifestation de la culture savante dans la perspective de ses interactions avec son environnement, c'est-à-dire avec la culture au sens général du terme, ne peut qu'être particulièrement utile à l'appréhension d'un phénomène aussi complexe que l'identité culturelle. La richesse d'une telle approche peut être appréhendée par l'exemple de l'essor de l'art gothique en France au treizième siècle de notre ère. Celui-ci pourrait-il être réellement compris autrement que dans la perspective de la rencontre entre l'élan de spiritualité animant les bâtisseurs de cathédrales et l'exceptionnelle prospérité économique du royaume de France au cours de cette période? Dans cette perspective sociale, le choix d'une métaphore pour désigner un ensemble de pratiques artistiques ne peut être réduit à la seule évocation du travail de ces artistes. Le mot choisi éveille nécessairement dans l'inconscient collectif du groupe humain auquel appartiennent les artistes considérés des échos particuliers. De la rencontre entre ce sens premier et le sens détourné du terme naît une pratique artistique autre. Si l' œuvre d'art est présence 6, la métaphore artistique est résonance. L'anthropophagisme en constitue une parfaite illustration. Les multiples échos que suscite cette métaphore trouvent leur source dans la publication, en 1928, par Oswald de Andrade, dans le premier numéro de la revue Anthropophagie, du Manifeste anthropophage. Pour les intellectuels brésiliens du temps, le Manifeste anthropophage a ouvert, au moins sur un plan théorique, une voie vers la création d'un art authentiquement brésilien par l'affranchissement des influences européennes et notamment françaises
7,

non pas par un rejet, mais par une

appropriation, puis un dépassement de celles-ci. Cette démarche parfaitement théorisée d'ingestion, puis d'incorporation, renvoyait très clairement aux rituels cannibales par lesquels certains Indiens cherchaient à s'approprier le courage de

14

«L' ANnrnoPOPHAGISME

» DANS L'IDENTITÉ CULTURELLE BRÉSILIENNE

leurs ennemis vaincus ou les qualités de leurs parents décédés en les dévorant. Elle ne pouvait que résonner profondément dans l'âme brésilienne et donner ainsi lieu ultérieurement à de multi-

ples adaptations et interprétations8, sous l'appellation globali-

sante de « néo-anthropophagisme ». Dans l'année qui suivit la publication du Manifeste anthropophage, le peintre Candido Portinari, par l'introspection qu'il réalisa lors de son premier séjour parisien, prit pleinement conscience du rôle central de l'identité brésilienne dans sa vie et dans son œuvre9. Cette convergence de dates n'est pas le fruit du hasard. Elle témoigne, si besoin était, du fait que l'art brésilien était alors parvenu à un stade de développement favorable à l'émergence d'une volonté forte d'émancipation des influences étrangères. L'histoire globale de cette émancipation artistique, tournant de l'identité culturelle brésilienne, pourrait être écrite sous bien des angles, ainsi qu'au travers de la plupart des vies d'artistes du temps. Elle sera traitée ici à partir de ces deux éléments qui paraissent y avoir joué un rôle de premier plan: «1' anthropophagisme» (objet de la première partie de cet ouvrage) et la vie et l'œuvre de Candido Portinari (objet de la seconde partie). Leur ingestion et leur assimilation, sous forme d'appropriation, par le lecteur, seraient le seul souhait de l'auteur, si ce livre n'était pas aussi l'expression d'un désir profond de partager un peu de l'amour porté à deux pays, le Brésil et la France.

PREMIÈRE

PARTIE

LA NAISSANCE D'UN CONCEPT STRUCTURANT DE L'IDENTITÉ CULTURELLE BRÉSILIENNE: L'ANTHROPOPHAGlSME

L'ANCIENNETÉ

DE LA QUÊTE lDENTITAIRE BRÉSILIENNE

Ni l'anthropophagisme ni le modernisme n'ont porté l'exclusivité de la quête de l'identité brésilienne. Avant eux, le romantisme et le régionalisme ont eu des représentants avec la même préoccupation. Elle se retrouve même plus anciennement. La conscience d'appartenir à une nation brésilienne naissante, de plus en plus fière de son particularisme et désireuse d'affIrmer son indépendance politique, se trouve en effet déjà très présente dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Il est significatif sur ce point de relever que les poètes et écrivains Claudio Manuel da Costa, Alvarenga Peixoto, Silva Alvarenga et Tomas Gonzaga s'impliquèrent tous dans l' Inconfidênâa mineira JO. Ils furent les premiers intellectuels brésiliens à utiliser des formes populaires d'expression et à exprimer certaines particularités et nuances de la sensibilité brésilienne. En 1808, en raison de l'invasion du Portugal par les troupes napoléoniennes, le roi du Portugal et sa Cour se réfugièrent à Rio de Janeiro. La colonie devint subitement capitale de l'Empire. Le Brésil, jusqu'alors culturellement isolé, s'ouvrit au monde. L'existence d'une cour royale stimula considérablement la vie intellectuelle et politique. Quelques années plus tard, après avoir acquis son indépendance politique en 1822, le Brésil commença à s'émanciper littérairement avec le début du romantisme, par la découverte et l'interprétation de l'êthos brésilien, et le passage du pittoresque au réalisme H.

18

«L' ANTRHOPOPHAGISME » DANS L'IDENTITÉ CULTURELLE BRÉSILIENNE

Le romantisme, né avec l'indépendance politique du pays, s'intéressa à l'origine à la partie indienne de la culture nationale. il fit de cette thématique l'un des fondements de l'émergence de l'identité brésilienne. Au cours de la même période, des régionalismes commencèrent à explorer, au moyen du roman, les différents espaces du pays. Dans l'un de ses principaux romans
historiques, 0 Guarani
12,

paru en 1857, José de Alencar, écrivain

fécond par son œuvre et par son influence, créa ainsi, par exemple, avec la figure de l'Indien Peri, un héros mythique répondant au besoin identitaire que ressentait une société en proie à des luttes politiques constantes, à laquelle il offrait les racines qui lui manquaient. Pour Carlos Zilla 13,il existerait même une continuité dans les arts plastiques, d'Araujo Porto Alegrel4 jusqu'au modernisme. Selon lui, Porto Alegre essaya d'introduire en art une thématique historique d'origine romantique destinée à permettre au Brésil, indépendant depuis peu, de mieux définir son identité: « On peut affirmer que déjà émerge de l'académisme le substrat des principes modernistes du progrès et de l'identité nationale. La différence avec le modernisme se trouve seulement dans le changement de canons, dans le remplacement du néoclassicisme par le post-cubisme. » Cette interprétation est toutefois discutable 15.Araujo Porto Alegre et ses contemporains peuvent également être considérés comme des artistes ayant seulement eu la sensation de produire un art national, alors que cela n'était pas réellement le cas: «On croyait faire national parce qu'on glorifiait les fastes de la nation, qu'on traitait de sujets nationaux, sans se rendre compte que ni la couleur n'était brésilienne, ni le dessin ne frémissait à travers une sensibilité brésilienne 16.» Au-delà de ces controverses, la critique s'accorde généralement pour faire de Telles Junior et, surtout, d'Almeida Junior, des précurseurs de la peinture brésilienne moderne. Telles Junior, en tant que paysagiste, essaya de capter les couleurs de son pays, sans en représenter les hommes. Au contraire, Almeida Junior, après un séjour parisien dans l'atelier du portraitiste de la haute société, Cabanel, sut dépasser ces influences pour s'adonner à la retranscription de la réalité humaine brésilienne en peignant des visages de «caboclos 17» à la peau marquée par le soleil. L'écrivain

L'ancienneté de la quête identitaire brésilienne

19

Machado de Assis (1839-1908), pour sa part, tenta d'exprimer «l'instinct de nationalité », c'est-à-dire pour lui le sentiment intime d'appartenir à une même nation, sentiment qui ne pouvait se construire que dans la durée et dont l'expression ne pouvait être réduite au seul choix de thèmes nationalistes, Cette quête identitaire ancienne devait s'affirmer, au début du vingtième siècle, comme omniprésente, à travers la montée en puissance du nationalisme. À l'époque, l'extrême diversité sociale et économique de la société brésilienne suscita parmi l'élite intellectuelle du pays un besoin de rassemblement favorable à celle-ci. Le Brésil présentait alors un paysage social contrasté. Les grands propriétaires terriens, producteurs de café dans l'État de Silo Paulo, éleveurs laitiers dans l'État du Minas Gerais, se partageaient par alternance l'essentiel du pouvoir, comme l'exprimait, non sans humour, l'emploi de la formule «Café com Leite18». Ils ne représentaient pas pour autant l'intégralité de la classe dominante. À Silo Paulo et à Rio de Janeiro s'installait une bourgeoisie industrielle, commerciale et libérale, frange industrieuse de la population qui développait et propageait des idées innovantes contrastant avec le conservatisme des grands propriétaires fonciers. Avec presque un demi-siècle de décalage, ce schéma social n'était pas sans rappeler les bouleversements induits dans la société européenne par la révolution industrielle de la première moitié du dix-neuvième siècle. Il en différait toutefois profondément par l'absence d'une couche moyenne conséquente, celle-ci se réduisant en grande partie, comme dans la plupart des pays d'Amérique latine de l'époque, aux familles de militaires, l'armée, soutien essentiel de la jeune République, assurant à ses membres une aisance financière sans commune mesure avec la situation de la plupart des habitants du pays. Le paysage social brésilien différait également de celui de la plupart des pays d'Europe par l'importance des inégalités entre les plus privilégiés et les plus pauvres, ainsi que par le très grand nombre d'habitants, bien souvent analphabètes, ne disposant que de ressources très modestes, voire vivant dans la plus grande pauvreté. La société brésilienne se caractérisait donc par une forte hétérogénéité économique, source de fragilité. Elle se singularisait également par une opposition très nette entre des États