L'artiste et ses rencontres

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Ce livre aborde avec les concepts de Jacques Lacan la place d'une rencontre heureuse ou malheureuse, dans le destin d'un artiste, et ce à partir du récit qu'il en aura fait et à travers les créations artistiques qui en découleront. Les vignettes cliniques et récits biographiques montrent qu'il existe au-delà du déterminisme freudien, un inconscient qui ouvre à la création. Les passeurs hors du commun qu'ont été Barbara, Leiris, Giacometti ou Picasso invitent à réfléchir sur l'importance de la rencontre et de la création face au Malaise dans la civilisation.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296206526
Nombre de pages : 286
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L'artiste et ses rencontres

Du même auteur:
P!Jchanafyse La Machine et Entreprises, à Casser, 1991. 1990.

Cols interdits,1999.

Jean-Pierre BRUNEAU

L'artiste et ses rencontres
Un lecture lacanienne

L'Harmattan

L'œuvre et la psyché Collection dirigée par Alain Brun
L'œuvre et la psyché accueille la recherche d'un spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l'œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.
Mariane PERRUCHE, J.-B. P ONTA LIS. Une œuvre, trois rencontres: Sartre, Lacan, Perec, 2008. C. DESPRA TS-PEQUIGNOT et C. MASSON (Sous la dir.), Métamorphoses contemporaines: enjeux psychiques de la création, 2008. Philippe WILLEMART, Critique génétique: pratiques et théories, 2007. Roseline HURION, Petites histoires de la pensée, 2006. Michel DAVID, Amélie Nothomb, le symptôme graphomane, 2006. Jean LE GUENNEC, La grande affaire du Petit Chose, 2006. Manuel DOS SANTOS JORGE, Fernando PESSOA, être pluriel. Les hétéronymes, 2005. Luc-Christophe GUILLERM, Jules Verne et la Psyché, 2005 Michel DAVID, Le ravissement de Marguerite Duras, 2005. Orlando CRUXÊN, Léonard de Vinci avec le Caravage. Hommage à la sublimation et à la création, 2005. Monique SASSIER, Ordres et désordres des sens. Entre langue et discours, 2004. Maïté MONCHAL, Homotextualité : Création et sexualité chez Jean Cocteau, 2004. Kostas NASSIKAS (sous la dir.), Le trauma entre création et destruction,2004. Soraya TLATLI, Lafolie lyrique: Essai sur le surréalisme et la psychiatrie,2004. Candice VETROFF-MULLER, Robert Schumann: l'homme (étude psychanalytique), 2003 CRESPO Luis Fernando, Identification projective dans les psychoses, 2003. LE GUENNEC Jean, Raison et déraison dans le récit fantastique au XIXème siècle, 2003. DAVID Paul-Henri, Double langage de l'architecture, 2003.

VINET Dominique, Romanesque britannique et psyché, 2003.

à Rania

( Un coup de désJamais n'abolira le hasard »)

Stéphane Mallarmé

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06386-0 EAN : 9782296063860

( Sij'ai

VUplus loin,

l"est en montallt sttr les paltles de géants»
Lettre de Ne'\Vton à Hooke 1

Au XIIIe siècle) le mot rencontre) de genre mastulin, impliquait j'idée d'un t'ombat et d'une t'ompétition. Vers 1500, il disigna !'atiion de IroUl'er quelqu'Jin par hasard sur son chemilz. Dans SOIZ él'omtiolzIe mot, det'enu jeminin, a conseroé sa t'ompoJanie de hasard, d'étlénemelzt jOri/tit, attgmentée d'Ylze acception dejonction et de contact étroit entre des personnes. Pour Jacques Lacan, la rencontre est rencontre elt tant qu'« elle est la nncontre manquée. »2 Il parlera {J'tlne « chaîne bâtarde de destin et d'inertie, de coups de dés et de stupeur, de faux SUCt"èst de rent'on/res e méconnues, qui fàit le lexie courant d'une t'ie humaine. »3 Et dès 1967 il Ùzsistait CIl ces termes: (<*1Z occupe la plat'C où un 0 acte t'ous pouJse comme fa, de droite ot/, de gauche, de bric ou de brot;
L~

..l

il Y a la place

dans le monde.

Ça s'acqttiert

en général

dl/, fait

de

la bOUsc/ilade. Çà laisse de l'espoir en somme... [...] Avec un pell de chance, 1)01/5inirez 10Uj"o1i1's ocatpe1' une cerlaine place. [...) Je f par /lOllSai di! qllC la place, c'était l'accid-enl. »4En horlogerie, les dents d'une roue de rencontre s'engrènent sur le pivot qui fàit mouvoir le balancier.

1

HALL (~-\.R)et al., The corresportdance Isaac NeJliton,Cambridge of
Press, Jacques, 1955-1977, Us Quatre 7 -v-ol. (;onccpts foJzdamcJztaux de la psyt~halza!yJ'(J, Livre

University 2 L~\CAN,

XI, Paris, Le Seuil, 1973, p.118. 3 L.\.CAN, Jacques, «Propos sur la causalité psychique », in Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p.157-159. 4 L~\CAN) Jacques, «Place, origine et fin de mon enseignement» [1967], in Mon enseignement:! Paris, Le Seuil, 2005.

INTRODUCTION
Des psychanalystes s'intéressent rencontres. aux bonnes

Dans un colloque organisé à Barcelone par l'École de la Cause Freudienne, l'U11des intervenants s'interrogeait sur la spécificité thérapeutique de la psychanalyse, estimant que ses effets pou,,"'aient aussi bien se produire dans d'autres types d'interventions, non psychothérapeutiques. Horacio Caste ouvrait le débat par une question qui rejoignait celle de notre rech.erche: «Une rencontre quelconque ne peut-elle pas produire un effet d'allègement, permettre une décision, débloquer un moment symptomatique? })1 Pourquoi, dans ce cas, la qualifier de quelconque? Serions-nous tentés de la reléguer au rang des anecdotes, de la «bonne fortune» au prétexte que l'événement n'aura pas eu lieu dans le cabinet d'un analyste? Selon ses biographes, Jankélévitch était à l'écoute des instants magiques qui en un éclair sauvent une vie du néant, étudiant les « télescopages et collisions bienheureuses
1

C_-\STE, Horacia, «Effets thérapeutiques rapides en psychanalyse », in

La cont'ersation de Barcelone, Paris, N avarin~ 2005, p.85.

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L'ARTISTE ET SES RENCONTRES

capables de changer le cours d'une destinée », à tel point qu'il enseignait à ses étudiants la fragilité de chaque instant qui passe. Pour ce philosophe, les «grandes affaires de la vie» devaient se ,plier devant les «infmitésimales secondes d ,'un present capte. »1 Bonne ou mau,,"'aise, une rencontre hors-cure ne sera jamais qualifiée par un sujet de quelconque, pas plus que par l'analyste qui en repèrera les effets dans la vie de son patient. Lacan lui-même évoque « ces points radicaux dans le réel », qu'il appelle rencontres, et «qui nous font concevoir la

réalité comme, ce qui en français se traduirait par le mot
même, en sa superbe ambiguïté dans la langue française, de souffrance. La réalité est là en souffrance, là qui attend. »2 Reconnaissant que les analystes entraient dans un nouveau cycle du lacanisme,Jacques-Alain Miller donna une nouvelle impulsion à notre questionneme11t : «Je suis, dit-il à Barcelone, pour que l'on continue à chercher, à travailler, à explorer cette dimension de notre pratique, et à recueillir ces cas de cures brèves, authentiques, et complètes à leur manière. »3 Alors que la psychanaly-se a su depuis sa naissance se démontrer d'utilité publique, son contexte en revanche n'est plus aujourd'hui celui de la Vienne des princesses ou des riches années sOLxante.Le psychanalyste est convoqué dans une cité où il ne peut plus limiter son intervention aux curestypes menées dans un cabinet s'il veut continuer le «travail de civilisation» auquel Freud avait convié ses disciples.4

1

SCHWAB, Françoise, «L'empreinte

du passeur », in Rel/ueAutrement,

n0135, fév.1993, p.39. 2 L-\CAN, Jacques, Les quatre t:onl:ept-sfOndamentauxde lapsythana!yse,Livre

XI, Paris, Le Seuil, 1973, p.55. 3 l\fiLLER., J-.A.,«Effets thérapeutiques rapides en psychanalyse », in La
tont'fJrsation de Barcelone, Paris, Navari~ 2005, p.94-95.

4 FREUD, Sigmund, « La décomposition de la personnalité psychique », in Nout'ellesconférences d'introduction lap,rychana/yse, à Paris, Gallimard, 1974.

INTRODUCTION

13

L'ouverture récente des CPCT 1 par des psychanalystes du Champ Freudien, en est l'une des initiatives, comme l'a clairement expliqué sa Présidente, Ilia Mahjoub: « La création du CPCT, c'est-à-dire d'un lieu pour la psychanalyse d'orientation lacanienne dans la cité, s'inscrit dans le fil de ce travail et relève du devoir de l'École d'offrir ses réponses aux diverses manifestations contemporaines du malaise dans la civilisation. » Et elle ajoute: «l'action analytique peut avoir des effets rapides dont on peut faire bénéficier, dans un cadre de gratuité, ceux qui ne s'avanceraient pas vers le domaine clos qu'est le cabinet de l'analyste. »2 Da.t1s cet essai, les récits illustrent comment une « rencontre» hors-cure analytique aura par un sujet été considérée comme déterminante. Gravant son destin, un nouage crucial et fulgurant l'aura propulsé, en une brève séquence, vers un remaniement de ses investissements. Plus rien, après) pour lui, n'aura été pareil. Cette bonne rencontre est celle d'un dire particulier. Maldire, il aurait pu briser les ailes d'un désir (malédiction). Biendire, il aura transformé une dépression en ciel proche du di\Tin (bénédiction). C'est un peu 1'«effet-papillon» bien connu des météorologues, et il suscite en nous le même émerveillement qu'un phénomène cosmologique. Le physicien Etienne Klein s'est ainsi intéressé, quand il a voulu comprendre la fièvre collective des pères de la physique quantique, aux périodes et aux circonstances personnelles qui résonnaient avec leurs intuitions et leurs approches fulgurantes de la physique f~

1 Le CPCT est un Centre psychana1ytique de consu}tation et de traitement. 2 Site Internet de l'École de la Cause Freudienne, octobre 2006, www.causefreudie!U1e.org. 3 Professeur de philosophie des sciences, il est l'un des spécialistes de la question du temps en physique et l'auteur de nombreux ouvrages: Les
tat.tiques de ChronoJ',o

Petit t'(!yagedans le monde des quanta,. Il était sept fois la

rét'olution Albert BinsteÙtet le.Jautres. ;

14

L'ARTIS1E

ET SES RENCONTRES

Lacan, notamment dans ses ÉcritJ, a toujours soutenu que la décou,,"'erte de Freud permettait l'analyse des « changements que nous avons vécus dans notre propre vie, comme constituant une révolution insaisissable mais radicale. »1 Si le psychanalyste est un, parmi les autres, capable de soutenir un bien-dire, il dispose peut-être plus que d'autres, des outils pour en établir les coordonnées et rendre celles-ci ttansmissibles. Le processus ne relève ni de l'aliénation, ni de l'ortl10pédie du moi (dressage), pas plus qu'il ne procède de méthodes éducatives ou hypnotiques. TI convoque une éthique du bien-dire, celle de la psychanalyse. Le langage à lui seul ne suffit pas à rendre compte de la complexité de la vie des sujets, de leurs activités, de leurs œuvres. TIy a quelque chose qui leur échappe. Ce quelque chose c'est la pulsion, hétérogène au sujet. La résilience, largement médiatisée par le psychiatre et éthologue B. Cyrulnik n'est pas un concept psychanalytique. Elle nomme néatlmoÏ11s selon nous un re-nouage opéré entre les trois registres, élaborés par Lacan dans sa clinique borroméenne (R.S.I): Réel, Symbolique et Imaginaire. Il s'agira donc, le cas échéant, de rechercher plutôt de queUe « rsi-liance» ressortira la reconstitution d'un sujet ou la poursuite de son œuvre. Après avoir rappelé, pour les lecteurs moins avertis, la constitution du sujet da:ns sa confrontation au langage, nous traiterons des mécanismes d'évitement de la rencontre et de ceux qui la transforment en élément réparateur. Les nombreux exemples de ce livre montrent que le porteur du bien-dire est un passeur qui croise les cycles d'un sujet en mutation. Interrogeant le statut de ce passeur, nous poserons l'inévitable question du père. Enf111, les nombreux récits évoqués de chanteurs, musiciens, écrivains ou cinéastes seront l'occasion de voyager au cœur d'une terminologie structurant la notion de
1 L~\CAN;)Jacques, ÉcritJ~ Paris;) Le Seuil;) 1966, p.527.

INTRODUCTION

15

destitt chez Lacan: objet a, tliché,automaton,kaïros: autant de mots qui reCOu\"'rentpour certains le drame d'une vie, et pour d'autres les coordonnées de leur bon he/Ir ou de leur liberté retrouvée.l Les concepts légués par Jacques Lacan affranchissent du déterminisme freudien des signifiants (automaton), et placent la rencontre au croisement du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire, grâce à une clinique borroméenne autour de l'objet a. Ils ren\'oient à la tl/ché.Bonne rencontre, elle fait heureux nouage et met un artiste, un écrivain sur la route de son destin. Mauvaise rencontre, elle dénude en revanche un Réel et nécessite l'intervention de l'analyste. Quelques cas puisés dans la clinique de l'enfant en complèteront les coordonnées intimes. Rien n'est jamais joué pour toujours, et face au réel, tout reste à inventer: bien-dire, bonnes rencontres et acte psychanalytique propulsent un sujet, en fonction de sa structure, hors de l'automaton. Au-delà de l'inconscient transférentiel, lié au supposé savoir (signifiants du roman historique et familial), il existe un inconscient ponctuel et évanescent. Celui-ci allège du sens, ouvre à la création en ce qu'il est lié à la pulsion et au corps. 2 Cet inconscient, qui ne se rencontre que dans la contingence et l'imprévisible, toujours à recommencer, est l'0bjet de cette réflexion.

m;) 1 Remerciements au journal U A/onde, dont la lecture a livré des pépites auxquelles;) seul, je n~aurais jamais eu accès. 2 Comme l'a enseigné dans son Cours, acques-_\lain 1\{iller,Paris \'III et

J

CNA1\t

CHAPITRE I
LE LANGAGE, PREMIER RENCONTRE liEU

DE LA

1

Des mots qui font mouche «Un soir », raconte Élisabeth Roudinesco, Freud est invité à souper [.. .]. Mme Charcot, sensible au charme de ce polyglotte, demande à Freud combien de langues il parle luimême: «Allemand, anglais, un peu d'espagnol et très malle français»),répond-il. C'est alors que Jean-l\1artin Charcot eut cette phrase prophétique: « Il est trop modeste, dit-il, :ilne lui manque que d'habituer l'oreille. » Ravi, Freud confirme la parole et ajoute avec humour: «Souvent, je comprends ce que je viens de dire au bout seulement d'une demi-minute. )}1 Les « bonnes rencontres », soumises aux lois du langage, à celle des mots Qes signifiants), obligent à un détour par la linguistique, qui touche au cœur du fonctionnement de
l'inconscient. En 1916, dans un C01JrJde lil1guiJtiqlJC générale,

Ferdinand de Saussure fonda la clef de voûte d'un nouveau comant de pensée, qui bouleversa des tratlquillités.2 On y apprit que le langage existe en lui-même, qu'il fonctionne suivant ses propres règles, qu'il suit une route indépendante
ROUDINESCO, Élisabeth, HiJtoire de la Psyt-hana/yse, aris, Le Seuil, P 1986, T.l, p.S1 et suive C'est Charcot qui, à la Salpêtrière,enseigna à Freud l'hypnose et l'observation de l'hystérie. 2 DE SAUSSURE, Ferdinand, Coursde linguistique générale,édition critique par Rudolf Engler, Wiesbaden, Otto Harrasso\vitz, Tome 1, 1967; tome 2, 1974.
1

20

L'ARTISTE ET SES RENCONTRES

de ce qu'il désigne. Fini le royaume de l'univoque, car plusieurs sens (polysémie) émergent d'entre les mots euxmêmes! Le structuralisme était né. Comme si cela n'avait pas suffi à l'humanité d'apprendre au XIXe siècle par un camouflet de Freud que l'homme n'est pas maître en sa demeure, Saussure déclarait les mots signifiants I Les conséquences de cette nouvelle linguistique prolongèrent le siècle des Lumières et un grand bol d'air frais secoua la psychanalyse elle-même: Lacan posa le langage comme «cause de l'inconscient », estimant qu'il avait manqué à Freud la linguistique. Toute sa vie et tout au long d'un Séminaire, il relut l'œuvre de Freud, tandis que d'autres savants dé,""eloppèrent ailleurs le structuralisme: Claude Lévi-Strauss réinterrogea les mythes, Roland Barthes la littérature, Michel Foucault l'archéologie de l'histoire, pour ne citer qu'elL~. Les disciples de Lacan découvrent aujourd'hui encore les heureuses conséquences de son enseignement et en approfondissent les propositions visionnaires capables d'éclairer les impasses actuelles du lien social, dans la continuité du pessimisme du Malaise da'tJ~ la citiliJation laissé en héritage par le fondateur de la psychanalyse. Dans un passage de TélétJision acan affirme que « de tout L temps la médecine a fait mouche avec des mots. »1TIY a des mots qui tuent et des mots qui apaisent, mais ce que montre la clinique, note le psychanalyste et neuropsychiatre Augustin Ménard, «c'est précisément que la valeur opératoire de ces mots est fonction de leur valeur de jouissance chez tel ou tel sujet et non pas fonction de leur sens. » Il commentera l'un de nos premiers articles en ces termes: «une rencontre est une rencontre avec un réel qu'elle dénude. Cela peut être catastrophique (Un-père dans la psychose) ou avoir un heureux effet lorsqu'un bien-dire .vient faire interprétation pour un névrosé ou nouage pour un psychotique. Mais ce bien-dire n'opère que parce que proféré d'une certaine place
1 L\CAN~Jacques~ Télétision~ Paris~ Le Seu1L 1973.

LE LANGAGE,

PRill.fiER

liEU DE LA RENCONTRE

21

[...] même si celui qui le profère ne le sait pas. Mais il ne se "\iérifie qu'à ce que l'autre à qui il est adressé le reprenne à son compte, l'assume. [...]. Un gain de liberté en résulte, vos exemples en témoignent. » Un mot peut suffire! A. Ménard relate qu'un « sujet avait fait un jour en voiture, alors qu'il était seul et qu'il traversait une place, une rencontre: deux flashes très brefs, un immense effroi, il s'arrête et reste figé sur place. Conduit à l'hôpital, on lui dit : « c'est une phobie». Ce mot l'apaise, il peut mettre un mot sur ce qui n'en avait pas, car des circonstances déclenchantes du pourquoi ce jour-là, à cet endroit, à cette heure précise, il n'en peut rien dire. » 1

1

~ŒNARD,

Augustin,
octobre 2005.

« Pourquoi

la topologie?

)}, Colœge "./inique de

Alontpellier,

2

Un sujet causé par le langage Lacan distingue deux opérations qui causent le sujet: l'aliénation au signifiant et la séparation d'avec un objet. Il dira que: «le signifiant joue et gagne, si nous pouvons dire avant que le sujet s'en avise, au point que dans le jeu du Witz, du mot d'esprit, par exemple, il surprenne le sujet. Par son flash, ce qu'il éclaire, c'est la division du sujet avec luimême. »1 Aucun sujet ne peut être cause de lui-même, l'Autre du langage étant le lieu de sa naissance. Quant à la séparation d'avec l'objet, Lacan affirme que ce que Freud appelle Ichspaltung,ou refente du sujet, est fondé dans une refente, non du sujet, 1nais de l'objet. Reprenant Aristote, Lacan postule que «l'homme pense avec son objet. » C'est là que se constitue le sujet, par une division, grâce à un objet, dont la trace s'appellera l'objet a (lire petit aJ. Cet objet a chute, par exemple, lorsque l'enfant se sépare du placenta, du sein, de ses selles, ou du phallus qu'il croit être. La répétition du départ de la mère, associée à l'angoisse de
1

L\CAN, Jacques,« Position de l'inconscient », in ÉfrifJ', Paris, Le Seuil,

1966~ p.840.

24

L'ARTISTE ET SES RENCONTRES

castration, construit petit à petit l'enfant dans son devenir, laissant des traces indélébiles conditionnant les modalités de son jouir et de ses rencontres à venir. Rappelons comment s'opère l'entrée de l'enfant dans le discours. La mère, par sa réponse, transforme un cri en appel. Elle le sort du néant. On appelle «S1 )} la marque de cette réponse, qui est aliénante. Par ce trait, appelé aussi unaire, le petit sujet se raccroche à l'Autre du langage. Ensuite, le S1, signifiant maître, appelle un 52, représentant le savoir. Le sujet est l'effet de cet intervalle entre 81 et 52. Là où il n'y a rien, dans le vide de cet intervalle, le petit sujet élabore avec son corps une réponse et il en fait sa cause. «Il pose la question comme on pose un problème avec une plume» dira Lacan.! Le sujet n'est pas un être Un, il est le fruit d'une coupure. TIn'est sujet qu'à s'identifier. Si S1 désigne le signifiant qui saisit le sujet, il ne le représente que par l'articulation à un 52. C'est pourquoi l'on dira que le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. L'inconscient est donc pour Lacan « cet indétenniné de pur être, qui n'a point d'accès à la détennination. »2 Ce vide n'est donc pas rien, il a de la valeur. Il est plus que respectable, tout comme le sera un sujet en pleine mutation, d'où l'importance de la qualité des paroles entendues lors de moments d'incertitudes, d'exclusion, de licenciement ou d'exil. Le bien-dire opère par la voix Q'un des objets petit a énumérés par Lacan) et cette voix enclenche l'effet de signification. Mais l'entrée dans le discours fait traumatisme. Le trauma initial de l'enfant, est celui de sa confrontation au langage, et cette première rencontre a,,"'ecles mots, initiera toutes les
1 L \CAN, Jacques, « L'instance de la lettre dans l'inconscient », in ÉcrifJ, Paris, Le Seuil, 1966, p.520.

2 L-\.CAN,

Jacques,

Les Quatre

t"onceptsfOndamentaux

de la p.[J1t'hana/yse, Paris,

Le Seuil, 1973.

LE LANGAGE,

PRR-fiER

liEU DE LA RENCONTRE

25

autres. Quand le sujet renco:ntre l'espace entre les mots Qa castration de l'Autre), ça l'angoisse. Le sujet a hâte alors de s'identifier à son semblable pour parer à ce manque. Cette angoisse est un affect qui ne trompe pas, c'est l'unique garantie. Par ailleurs, le Sl, féroce surmoi (qui commande de jouir !) comprend aussi la pulsion de mort et le masochisme, ce qui explique qu'un sujet ne voudra pas forcément son bien. Tenant à sa jouissance (souffrance), il restera parfois sourd à tout bien-dire. Le cadre «artificiel» d'une analyse déjouera cette jouissance, et le rendra disponible aux bonnes rencontres. L'appel à l'analyste sera fait pour que le 51 retrouve son S2. L'analysant, qui suppose un savoir à l'analyste, devra découvrir comment ce savoir projeté est la cause de son désir: « qu'on dise est oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend. »1 Mais le dire comporte un insaisissable, un réel, toujours en excès. L'analyste l'entend, saisit ce qui se dit au-delà des mots. TI s'en fait l'objet, et permet ainsi à l'analysant de trav"erser son fantasme ($ 0 a) Qire S barré poinçon de a) qui structure le sujet autour de l'objet a. L'avant et l'après de la traversée du fantasme, dont procède aussi la bonne rencontre, se joue à ce qu'entre-temps un sujet aura changé son rapport à ce qui le cause.

1 L...\CAN;t]acqueS;t«

L'Étourdit

», inAutrc.r écrits, Paris, Le Seuil, 2001.

26

L'ARTIS1E

ET SES RENCONTRES

La bande de 1Jloëbius (un huit inversé que le lecteur peut confectionner) donne l'image du sujet de l'inconscient, sans envers ni endroit, et du mouvement qu'opère la rencontre avec un bien-dire.

(Figure 1 : il est possible de franchir l'autre face d'une bande de Moëbius sans avoir à lever la pointe de son stylo.)

3

L'objet a, résidu du « tout n'est pas langage » L'wgoisse, au coeur du sujet, annonce la présence de l'objet qui cause le désir, à savoir l'objet o. Da:ns les dernières leçons de son Séminaire sur l'angoisse Lacat1 e11seigne que celle-ci apparaît quand le manque vient à manquer. C'est le dernier rempart qui protège le désir.1 L'objet a est l'élément dont le sujet s'est séparé comme organe. Il est le résidu de la première rencontre avec la castration. Au niveau oral, ce sera le sein, produit par le sevrage. Au ru"\-eauanal ce sera le lieu de la métaphore: un objet pour un autre, donnerune selleà la place du phallus. Ce dernier conditionnera la manière de donner, de payer, de se faire attendre. Au niveau du regard,ce sera le désir à l'Autre, de t'oiret de sC..fàire voir.Enfin, l'objet voix seta le plus proche de l'expérience de l'inconscient du sujet, entendreet sefaire cn/el/drc. 'est dire combien l'objet a est à placer au centre de C toute rencontre, bonne ou mauvaise, en ce sens qu'il est une sorte de condensateur de la jouissance du sujet La rencontre se conditionne d'une perte, et, dira Lacan, « cette cause doit

1 L\CAN,]acques,

L~ngoisse,

Livre

~

Paris;JLe Seuil;J2004.

28

L)ARTIS1E ET SES RENCONTRES

être foncièrement conçue comme une cause perdue» car« c'est la seu1e chance qu'on ait de la gagner. »1 L'objet a est donc un des trois éléments, avec le savoir et la jouissance, qu'il faudra à chaque fois repérer dans l'analyse d'une rencontre ou dans l'élucidation d'un cas de traumatisme. Il conclura une cure car, pointant l'impossible d'un réel, il permettra d'aller au-delà du roc oedipien où Freud s'était arrêté, c'est-à-dire jusqu'au roc de la structure.2 C'est là toute l'avancée de Lacan par rapport au fondateur de la psychanalyse. Cette avancée conditionne le destin d'un sujet qui cherche à savoir ce qui lui est arrivé: l'objet qu'il a étéou qu'il eslencore dans le désir de l'Autre. Le caractère cessible de l'objet a permet son remplacement par d'autres, situés dans le champ artistique et de la création. On peut affirmer avec Lacan que le sujet ne se réalise que dans des objets qui sont de la même série que le a, ils occupent le même lieu dans cette matrice. «TIs sont toujours des objets cessibles, ils sont ce que depuis longtemps on appelle des œuvres, avec tout le sens que possède ce terme jusque dans le champ de la théologie morale. »3On dit souvent d'un grand peintre qu'il n'a jamais fait que peindre le même tableau. Tout par exemple semblait déjà là, en 1932, dès la première photo d'Henri CartierBresson, ou, à la même époque, dans les premiers dessins de Giacometti. TI convient de distinguer l'objet de la demande avec l'objet cause du désir. Le premier est tout à fait identifiable par le sujet, il peut le nommer et déployer un discours ou utle technique pour se l'approprier. En revatlche, pour l'objet cause du désir, Lacan précisera dans sa Conférence à Sainte-Anne (2 décembre 1971, inédite) qu'il «est exclu qu'il
1

L \ CAN, Jacques,

Les Quatre t'on~f!Pts fondamentaux de lapsychanalYse, Paris,

Le Seuil, 1973, p.117. 2 Cf. l'ouvrage pédagogique de RAZA \lET, Jean-Claude, Du roc de la t.astrationau rocde la structure,Bruxelles, De Boec~ coll. Oxalis, 2001. 3 L\CAN,]acques, L'angoisse,Livre X, Paris" Le Seuil" 2004, p.342.

LE LANGAGE,

PRffi.,fiER LIEU DE LA RENCONTRE

29

soit soumis à la connaissance.» L'objet a représente les moments de séparation où quelque chose s'est joué et où le sujet a disparu subjectivement. Cette perte peut motiver la recherch.e d'un peintre ou d'un compositeur, tentative inftnie de restitution d'un condensé de jouissance au spectateur ou à l'auditeur, mais sous forme de plaisir: «en tant que par la régulation du plaisir, elle est au corps dérobée. »1 Le doudou est un condensateur de jouissance. TIpermet à l'enfant de placer la jouissance hors-corps et de la réguler par le principe de plaisir, grâce à un objet partiel qui peut se détacher de son corps (et non de celui de sa mère): un quelconque bout de tissu, qui pourtant, n'est pas rien. L'artiste, tout comme l'enfant, continue d'affronter la question de la particularité du désir qui l'a mis au monde. L'objet cause de son désir est le produit d'une séparation d'avec son corps propre. L'artiste peut ou non habiller cet objet d'une chasuble, l'organiser dans un fantasme (fiction) ou recréer les conditions de sa chute, de son extraction, dans une œuvre.
L~DDeau de Charlemagne.

Un texte d'Italo Calvino illustre à merveille cette course vers un objet inexistant dont il est toujours si urgent de masquer le manque et le vide: « Sur ses .vieux jours, l'empereur Charlemagne s'éprit d'une jeune Allemande. [...] Lorsque la jeune ftIle mourut subitement, les digtlitaires poussèrent un soupir de soulagement. Mais c'était prématuré, car l'amour de Charlemagne ne mourut pas avec elle. L'empereur, qui avait fait embaumer le cadavre et l'avait installé dans sa chambre, refusait de s'en séparer. Effrayé par cette passion macabre, 1'archevêque Turpin subodora un maléfice et voulut examiner le corps; sous la langue de la morte, soigneusement dissimulé, il découvrit un anneau orné d'une pierre précieuse. Dès que l'anneau se trouva entre les
1

L-\CAN, Jacques, Autres écrits,Paris, Le Seuil, 2001, p.368.

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L'ARTISTE ET SES RENCONTRES

mains de Turpin, Charlemagne s'empressa de faire ensevelir le cadavre et reporta tout son amour sur la personne de l'archevêque. Turpin, pour échapper à cette situation embarrassante, jeta l'anneau dans le lac de Constance. Charlemagne s'éprit du lac et ne voulut plus s'éloigner de ses bords. »1 Le corps troué de Bacon.

Le créateur part, pour la vie, à la recherche d'un objet perdu ou de son extraction, captant ses traces dans le monde extérieur, y compris chez ses prédécesseurs, tel le peintre Francis Bacon qui le précisa lui-même lors d'une conversation: « Vous devez connaître le beau pastel de Degas de la National Gallery représentant une femme qui S'épo11ge le dos. Et vous décou"\rrirez, tout en haut de la colonne vertébrale, que celle-ci arrive presque à passer hors de la peau. Et cela l'empoigne et la tord à tel point que vous êtes plus conscient de la vulnérabilité du reste du corps que si Degas avait dessiné la colo:nne vertébrale montant naturellement jusqu'au cou. IlIa brise de telle sorte que cette chose a l'air de sortir de la chair. »2 Bacon amena ensuite la douleur dans un de ses tableaux, Troisfigureset unportrait (1975) : on y découvre une colonne vertébrale transperçant la peau de l'omoplate pour s'achever en arc blanc.
Ceci n'est pas Magritte"

L'évolution d'un peintre tient sans doute plus à une tuché (rencontre) qu'à l'alttomaton (répétition de l'histoire). Écoutons par exemple ce qu'en affirmait René Magritte. De
1 Écrivain italien (1923-1985). Extrait de : Italo c..\LVINO, ÙJçons américaines. Aide-mémoirepour lemillénaire,Paris, Points Essai, 2001. 2 B_\CON, Francis, (1909-1992), L'art de l'impossibk, Entretiens aliceDavid Syll'Cster,Genève, Skira, 1976, T.t, p.92-94. Il s'agit du pastel Femme
s'essuyant ks cheveu.."'<: (1905-1910).

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