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L'Iliade zaporogue

De
213 pages
La présente édition du scénario L'Iliade zaporogue, proposé par le réalisateur ukrainien Victor Grès, est une réadaptation de l'oeuvre culte de Nicolas Gogol, Taras Boulba. Ce texte dans sa forme réduite permet de donner aux lecteurs et cinéphiles la vision d'une épopée fantastique, coulée dans l'imaginaire gogolien et teintée de surnaturel, très proche du cinéma poétique de l'Ecole de Kiev.
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De l’Iliadezaporogue et son odyssée

Lerécit que nous vousprésentons relève d’un genre
particulier, puisqu’ils’agitd’unscénario littéraire,terme
employé danslecinémadespaysde l’Esteuropéen.Il
dépasse lestade du traitementdu sujetoude l’adaptation
d’une œuvre littéraire, puisde la continuité dialoguée,
dernière étapeavantlarédaction dudécoupagetechnique du
scénario proprementdit.Comme genre littéraire, lescénario
procède danscecasprécisdu statutgénérique de l’adaptation
cinématographique d’une œuvre littéraire préexistante - en
l’occurrence leTaras BoulbadeNicolasGogol -, étoffée
d’extraitsdu scénario éponyme d’AlexandreDovjenko,resté
en l’étatdepuis1941 etnon portéàl’écran.Il estaussi
augmenté d’insertions tiréesde lalittérature oralesemi fixée,
de légendes toponymiquesoueschatologiques, de doumas
épiquesoudechantéslyriques.Letoutest restitué dans sa
formeréduite etneconstitue nullement un larcin littéraire,
maisbienunrécitoriginal doté d’une propriété intellectuelle.
S’il està considérer que lalittératureukrainienne de lafin
dudix-huitièmesiècle puiseson fondementdansl’Enéide
travestie, parodie dupoèmevirgilien parIvanKotliarevskyi,
il n’en futpasde mêmeavecL’IliadeetL’Odysséequi ne
connurentleurpremièretraduction intégralequ’en 1953par
l’hellénisteBorisTen.Parailleurs, dansl’histoire de la

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littératureukrainienne, nousnerencontrons aucunrécit
portantletitre d’Iliade zaporogue,aucun énoncés’y référant,
aucunecitation ou simpleallusion.Enréalité, letitre du
scénario imaginé parlecinéasteukrainienVictorGrèsest
empruntéà Sainte-Beuvequiusadecette expression dans son
compterendu, publié dansLa Revue des Deux Mondes
(octobre 1845), etconsacréàlaparution desNouvelles russes
deNicolasGogol,traduitesetpréfacéesparLouisViardot
(Paris,Paulin, 1845).Parmi lescinqnouvelles quiy
figuraient-Tarass Boulba,Les Mémoiresd'un fou,La
Calèche,Un ménage d'autrefois,LeRoi desgnomes-,le
critique françaisavait retenulapremièrecomme étantlaplus
intéressante pour soncôté pittoresque
etexotique.SainteBeuverevendiquaithautementl'avantage d'avoir rencontré
autrefois,sur unbateauàvapeur, dans unetraversée deRome
à Marseille,Gogol en personne, etd'avoirperçu, d'après sa
conversationriche etprécise,unavant-goûtdeceque
devaientcontenird'original etderéel
lesœuvresellesmêmes.S’étendantlonguement surcette «Iliadezaporogue »
àproposdeTaras Boulba, il louaitletalentjeune etfraisde
l'auteur,admirait« lecaractèresauvage, féroce, grandiose et
parinstants sublime » du vieuxchefcosaque, et signalait
« des traitsnaturels, profonds,tels qu'on estaccoutuméàen
admirerdansles scènesdeShakespeare. »Il devinaitenfin
« lesenshistorique de l'œuvre, marquantlesinimitiés
profondesdereligion etde nationquiséparentdepuisdes
sièclescertainesbranchesde laraceslave ».Sainte-Beuve
conclutensaluantenGogol «un observateur sagace et
inexorable de lanature humaine », dontlanouvelleTaras
Boulbaépousaitlatradition desœuvres romantiques
françaises,carproche dulecteurde l’époque.
Bien plus que l’hetmanIvanMazepa,quiavaitinspiré
Voltaire,Pouchkine,Byron ouHugo, le personnage
légendaire deGogol fascinaen premierlieulesmetteursen
scène decinéma.En effet, dansladécenniequisuivit

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l’avènementdu cinématographeLumière, leSeptièmeArt
s’intéressa très viteàl’œuvre deGogol, etplus
particulièrementàTarasBoulba, entournant un oudeux
épisodesdecourte durée.Ce futlecas, en 1909, duTaras
Boulbad’AlexandreDrankov,unebande de240mètres
filméeà Saint-Pétersbourg, mais qui étaitni plusni moins
que du théâtre filmé.Enréalité,Drankovavaitenregistré la
pièce dumême nomque le metteurenscèneukrainien
Mykola Sadovskyi était venuprésenteravecsatroupe en
avril de lamêmeannée.ToujoursenRussie, l’opérateur
françaisMaurice-AndréMaîtreréalisa, en 1910, l’épisode
L’Amourd’André, pourlamaisonPathéFrèresdeMoscou.
Cettesociétéquitravaillaitpourlecompte duFilm d’Artde
Pathé,redoutantdevoir surgir uneconcurrence locale,avait
ouvert uneagenceà Moscouetà Kievet yproduisaitdes
bandesbanales surdes sujetshistoriques, folkloriqueset
ethnographiques,souventcaricaturales.En 1912,unremake
dumêmetitre fut tournéà Katerynoslav(Dnipropetrovsk) par
le pionnierducinémaukrainien,DanyloSakhnenko, le
premieràs’intéresserdirectementàlathématiquezaporogue.
Cettebandeseraremontée parlecomédienTrophime
Piddoubnyi en 1917etprésentéeaupublicsousforme de
ciné-déclamation, oùlesacteurs se doublaienteux-mêmesà
voixhaute derrière l’écran, ens’accompagnantde musique et
debruitages.
Aprèsla PremièreGuerre mondiale, lescinéasteset
comédiens quiavaientfui lerégime installé enUnion
Soviétiquecommencèrentàproduiresurlesol françaiset
allemand desfilmspresque identiquesà ceux qu’ilsavaient
dirigésenRussie etenUkraine.Ainsi, le premierlong
métrageadapté du récitTarasBoulbafut réalisé en
Allemagne, en 1924, parVladimirStrijevsky(Radtchenko).
Unetentative originale desonorisation dece film en
ukrainien fut remarquéeauxEtats-Unis, en 1939,conçue
essentiellementpourmagnifierlesœuvresducompositeur

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AlexandreKochyts, notammentleschantsdeNoël etles
chansonspopulaires.Lesdialoguesavaientété écritspar
VolodymyrKedrovskyi,quise permitd’ajouter trois
épisodes:L’adieu de la mèreàsesfilslanuit,Le départde
Boulbaet sesfilsàla Sitch,LecolonelTovkatchchez
Boulba.Cetteversion,adaptéeauxbesoinsde ladiaspora
ukrainienne ducontinentnord-américain, futprojetée pourla
première foisen 1941à Montréal.
C’estpourtantenFrancequesortit, en 1936, lapremière
version parlante deTarasBoulbamise enscène parAlexis
Granovski,avec HarryBaurdanslerôle-titre etdontla
figuration futassurée parla communautéukrainienne de la
région parisienne.En 1938, leréalisateuren ferauneversion
anglaiseavec HarryBauretdescomédiensbritanniques,sous
letitreTheRebelSon ofTarasBulbaouTheBarbarianand
theLady.A Paris,audébutdesannées50,àpartirde la
version existante, lecinéasteBorisDniprovyi procédera à
quelquescoupures,refilmera certaines scèneseten livrera
uneversion doublée enukrainien destinéeàlamême
diaspora.
C’estàlaveille de la SecondeGuerre mondialequ’une
superproduction encouleurdevaitêtre lancéeauStudio de
Kievparle grandcinéasteAlexandreDovjenko.Auréolé par
sonrécent succès,Chtchors, ilcommença àtravailler
d’arrache-piedsurlescénario deTarasBoulbaqu’ilavaitmis
enveilleuse depuis1932.Lespurges staliniennespassées,
Dovjenkobénéficiaitdunouveauclimatpolitique engendré
parle partage de la Pologne entre lesSoviétiquesetles
Allemands.Déjà,son documentaireLibérationstigmatisait
implacablementlaprésence polonaise et son implication dans
ladéculturation des terresoccidentalesde l’Ukraine,qui
venaientd’être intégréesàl’URSSenseptembre 1939.Il
terminasonscénarioverslafin dumoisde mai 1941,après
avoirconsulté maintesfoisDmytroYavornytskyi, le grand
spécialiste de l’Histoire desCosaques.Maisalors qu’il

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s’apprêtait à rejoindre laforteresse d’Akkerman enCrimée
pourlesextérieurs, laguerre éclatale22juin, mettantfinà
sonrêvevieuxd’une dizaine d’années.Aprèslaguerre, la
politique jdanovienne en matière d’artetdecultureanéantità
jamaisle projetauquelDovjenkotenaitprobablementle plus.
Bienqueclamanthautetfort sa conviction decommuniste, le
cinéaste essayaitd’incarnerdans sesfilmslesaspirationsà
l’émancipation nationale de l’Ukraine.Aussi, lesautoritésde
l’époque pensèrent que le personnage deBoulba
réveilleraientchezlesUkrainiens une prise deconscience
nationale,toutcommeauraitpule faire l’opéraTarasBoulba
desoncompatrioteMykola Lyssenkos’il n’avaitpasété
interditparlesautorités tsaristespourlesmêmes raisons, dès
l’année desa création, en 1891.
AuxEtats-Unis, parut, en 1962,toujours sousle même
titre, le film deJackLeeThompson,avec YulBrynnerdans
lerôle-titre.Tourné danslapampa argentine,ce film de
divertissement se distinguapard’impressionnantes scènesde
bataille etconnut unsuccèscommercial mondial, malgréson
côtébarbare et superficielIl éclipsa, danslafoulée, la
production franco-italienne deHenriZaphiratoset
FerdinandoBaldi,Le Filsde TarasBoulbaouTarasBulba, il
cosacco,sortis surlesécransen 1963.Ilvasansdireque les
différentes versions tournéesparlesOccidentauxne furent
jamaismontréesaupublicsoviétiqueukrainien.
Dansle domaine de latélévision, lapremièrechaîne de
l’ORTFproposa, enavril 1965,une dramatiqueréalisée par
AlainBoudet, danslecadre de l’émission deClaudeSantelli
«Théâtre de lajeunesse ».De l’image d’Epinal, les
réalisateursneconservèrentdeTarasBoulbaque desdécors
figuratifsetgommèrentleséléments spectaculairespourne
s’attacher qu’auximagespsychologiquesetplastiques.Taras
étaitdevenu unMithridate etAndré,un douxidéaliste
Cosaque.

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Audébutdes années80, leréalisateuret comédien
officiel de l’UnionSoviétique,SergeBondartchouk,cinéaste
d’origineukrainiennetravaillantàla Mosfilm, engageades
pourparlersavecleStudioAlexandreDovjenko deKiev, dans
lebutde lancerlaproduction deTarasBoulbaqu’il
envisageaitdepuisprèsdetrenteans.Maisle projetdece
cinéaste mondialementconnufut refusé en hautlieu.Les
dirigeantsprétextèrent uneatteinteaubonvoisinageavecla
Pologne,alorsmembre duPacte deVarsovie, mais, dansla
réalité, ils redoutaient que dansl’ambiance dissidente
régnante, le nationalismerécurrentdépasse lesimplecadre
régional.
Lorsquesurvintenfin l’indépendance de l’Ukraine, en
1991, le metteurenscèneVictorGrès, proposasapropre
versionsousletitreTarasBoulba et sesfils,qui deviendra,
aufil desannées,L’Iliadezaporogue.Maisladépression
économiquequis’abattit surlaprofession pendant toute la
décennierepoussa auxcalendesgrecqueslamise enchantier
initiale.Sansemploi depuis1988, l’année où sortit son film
Les Nouvelles aventuresd’unYankeeàla courdu roiArthur,
leréalisateurcherchadésespérémentle producteur
providentiel,convaincude l’opportunité d’une œuvre
attendue parle publicdepuisdesdécennies.Soutenuparle
PrésidentLéonideKravtchouk, puispar sonsuccesseur
LéonideKoutchma, le projetfut vite oublié.Ce n’étaitpas
tantlesmoyensfinancierset techniques qui faisaientdéfautà
laréalisation d’un film digne d’unecommande de l’Etat,
maisbien la crainte obsessionnelle d’entretenir surlesécrans
les relentsde l’inimitiéséculaire entre lespeuplespolonaiset
ukrainien, etceaumomentoùla Pologne deLechWalesa
étaitlapremièreàreconnaître l’indépendance de l’Ukraine.
Une foisde plus,alors que pratiquement toute l’œuvre de
Gogolavaitétécinématographiée,une politique maladroite
continuaitàfaire le jeudesincertitudes, de laprocrastination,
voire du refus total.De leurcôté, lesPolonaisdonnèrent une

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formidable leçon d’histoire etdevérité, en produisantle film
deJerzyHoffmanParle feretparlesang, d’aprèsl’œuvre
deHenrykSienkiewicz,unevision objectivesurles
ème
soulèvementscosaquesduXVIIsiècle,avecla
participation de deuxgrandsacteurs ukrainiens,Bohdan
StoupkaetDmytroMyrhorodskyi.Sur salancée, le
réalisateurpolonaischerchaenUkraineunsoutien financier
pourmonterlaproduction desonTarasBoulba, maison lui
reprochaouvertement sonukrainophobie latente dans son
dernierfilm.Parailleurs,unbruitcourut surlaréalisatrice
françaiseJoséeDayanquis’intéressaitàrevisiterl’œuvre
maîtresse deGogol danslestyle desesopusLeComte de
Monte-CristoouLesMisérables.Cesentreprisesisolées
restèrentàl’étatde projetetn’eurentpour seul effet que la
médiatisationautourde leursauteurspotentiels.
En l’année dubicentenaire de lanaissance deGogol, le2
avril2009,sortait surlesécransdeRussie le film deVladimir
Bortko,TarasBoulba.La Sitchzaporogue, probablementla
version laplusaboutie jamais réalisée dansl’histoire du
cinéma.Cependant,ce filmaété malreçuparl’intelligentsia
ukrainienne,quireprocha au réalisateurde l’avoir réalisé
d’aprèslaseconde édition de lanouvelle,censurée parleTsar
er
NicolasI, etnon d’aprèsl’édition originale de 1835.
Diplômé de l’InstitutThéâtral d’EtatdeKiev,Bortkoavait
réalisé, en 1975, enUkraine, pendantlapériode noire de la
stagnationbrejnévienne,unseul et unique filmà caractère
productiviste,Canal.Commecertainsautresdesescollègues
ukrainiens, ilpréféras’expatrierenRussie,auxprestigieux
studiosde la Lenfilm puisde la Mosfilm, oùil portera à
l’écranunequinzaine de filmsen l’espace detrenteans.
Autourdesannées 2000,BortkorevintenUkraine proposer
en plusdesaversionun financementdirect, mais,comme
pourJerzyHoffman,son projetfut refusé parle directeurdu
Studio deKievde l’époqueMykola Machtchenko.

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Il estintéressantdeconstater que, dansle face-à-face
politique entre laRussie etl’Ukraine d’aujourd’hui,chacune
desdeuxparties se positionneaussisurl’échiquierdu
rayonnementculturel, etchacunerevendique desarguments
susceptiblesderattacherGogolàson propre patrimoine.Le
PremierministrerusseVladimirPoutine déclarait récemment
queGogol liaitde manière indissoluble deuxpeuplesfrères,
le peuplerusse etle peupleukrainien,ceàquoi, l’écrivain et
parlementaireukrainienVolodymyrYavorivskyirépondit
queGogol estcommeunarbre dontles racines sonten
Ukraine etle feuillage enRussie.Ainsi,surle plan de la
production etde ladistribution,toutporteà croirequfilme le
deVladimirBortkoaréuni d’une manière fédératrice habile
la Russie etl’Ukraine.Gogol, l’Ukrainien, écrivaitetpubliait
en languerusse.VladimirBortko,Ukrainien luiaussi, est un
transfugequia choisi de fairecarrière danslecinémarusse
plutôt que danscelui deson paysd’origine.Lastarducinéma
ukrainienBohdanStoupka,trèsapprécié enRussie,tientle
rôle-titre danscettesuperproductionquiaura aussiune
versiontélévisée enquatre épisodes.Une grande partie des
extérieursaététournéeinsitu, danslarégion deZaporijjia,à
Khotyn etdanslaforteresse deKamianets-Podilskyi.Les
principauxpersonnages s’exprimentenrusse, enukrainien et
en polonais.Nul doutequ’avecletapage médiatiqueautour
de lapersonnalité deGogol,ce film obtiendraunsuccès
commercialqui dépasseralargementlesfrontièresde la CEI.
Quantàson projet tombéauxoubliettes, leréalisateur
VictorGrèsoeuvraitàfairetoutautrechosequ’untableaude
tapisserie,qu’unroman dechevalerie épigonique ou une
chanson de gesteséductrice:ilvoulait uneversion différente
decelles réaliséesjusque-làenOccident, plusdansl’esprit
desSept SamouraïsdeKurosawadontil est un fervent
admirateur.Par sa complexité narrative,sonscénario dévoile
un fortpenchantpourle fantastiquetoutenreconstituant
l’imaginaire gogolien.LecinémadeGrèsa cette particularité

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de couler àlafrontière de l’étrange etdumerveilleuxde
superbes scènes réalistesetflamboyantes,teintéesde
surnaturel.Grèsaspireàréaliser un film d’auteur,un film de
production etde distribution internationales, incluantla
Pologne, la Turquie etla France.Il pressentaitGérard
Depardieupourlerôle deTaras Boulba,JeanReno pourcelui
du sultanOsmanIIetPierreRichard pourlerôle deYankel.
Ilvoulaitaussique lerôle épisodique duFrançaisGuillaume
LevasseurdeBeauplan,quiavait servi dans sajeunesse, en
qualité d’officierd’artillerie, les roisdePologneSigismond
IIIetLadislasVII,soitconfiéàunacteurfrançais,bienque
l’action dufilm nese déroule pasaumomentoùBeauplan
sillonnaitl’Ukraine, entre 1632et1648, etoùilavaitprispart
auxcampagnesmenéescontre lesTatarsdeCrimée.En
qualité d’ingénieur, il futchargé dereleverlatopographie des
placesfortifiéesde l’Ukraine,alorsfortmalconnues.C’est
ainsiqu’il eutl’occasion d’étudier surplace lesmœursde la
population etde dresserlapremièrecarte détaillée de
l’Ukraine.AsonretourenFrance,Beauplan publia, en 1650,
l’ouvragequi luivalutla célébrité,Description d’Ukraniequi
sontplusieurs ProvincesduRoyaume dePolognecontenues
depuislesconfinsde la Moscovie, jusquesauxlimitesde la
Transilvanie.Ensemble leursmœurs, façonsdevivre etde
faire la Guerre.
Prèsdevingtansaprès s’être investi dans son projet,
VictorGrèscaressetoujoursl’espoirderéaliser sapropre
version,toutcommeDovjenkoyaspiraitensontemps,à
l’instardeGogol lui-même,qui ne pensait qu’àédifier un
véritable mythe dramaturgiqueautourdesZaporogues.Ce
cinéasteseptuagénaire,qui obtintplusieursprixprestigieux
internationaux, penseréaliser son filmauStudioNational
AlexandreDovjenko deKiev,sousl’égide duMinistère de la
Culturequi,bienque privilégiantlesœuvresà caractère
national,reste persuadéque laproduction d’untel film iraità
contre-courantde la cœxistence pacifique –terme ôcombien

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désuetaujourd’hui –avecses voisins russesetpolonais, et
qu’il égratigneraitleurfierté nationale.En plusdes
ressentimentsmutuels, l’aspect religieux reste non moins
négligeable,comptetenudes rapports tendusentre leséglises
orthodoxe etcatholique enterreslave.Malgré larenaissance
d’unecinématographiequiarecouvré laliberté d’expression
etdecréation depuislaperestroïka, lesinstancespolitiques
ukrainiennes se justifientenreprenantl’une desépigraphes
du scénario:«Nousn’avonspasànousexcuserdevantles
Polonais, etlesPolonaisnon plus.Cequ’ontfaitnosancêtres
ne nous regarde pas!N’accusonspasles vivantsdecequi ne
concerneque lesmorts.Que les vivants s’occupentdes
vivantsetne pensent qu’aux vivants. »Seraient-ellesaussi
non moinsgênéesparle dualismetortueuxdeGogol,
lorsqu’ilaffirme ne pas savoir quelleâme ila,russe ou
ukrainienne, et qu’il ne peutpasaccorder sapréférenceà
l'une oul'autre decesnationscarlesdeuxdoivent vivre
ensemble dansleurdiversité.
Alors que laproduction decertainsfilmsenRussie est
hautement soutenue pardesdécisionsprésidentielles,celle de
l’Ukraine n’obtient que despromessespieusesde lapartde
leursPrésidents successifs.Aumieux, en2006, envue du
jubilé deGogol, leMinistère de la Culture d’Ukrainese
contentad’organiser unconcoursdumeilleur scénariotiré de
la célèbre nouvelle deGogol,auquel ontparticipéune
quinzaine descénaristes,concoursfait surmesure pour
attribuer un prixhonorifiqueà VictorGrès,un prix sans
lendemain.En2009, pour saparticipation minimalisteà ce
jubilé,ceMinistèrese limita àfinancer un documentairesur
lavie etl’œuvre de l’écrivain,Gogol, le paradisperdude
RostyslavPlakhov-Modestov.
NicolasGogolresterait-ilun intouchable,son oeuvre
deviendrait-elleunechasse gardée?Rhapsodié ensontemps
parJanacek ouimaginé dansleballetdeReinholdGlière,
TarasBoulbaresterait-il figé danslesubconscientde la

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nationukrainienne, luiqui fut sibientraduitparIlia Répine
dans soncélèbretableauLes Zaporoguesécrivant une lettre
auSultan deTurquie, danslequel le peintre montraitdes
caractèreshéroïquesetdeshommesconscientsde leur
dignité, et quereprenaitApollinaire dansladeuxième partie
deson poèmeLaChanson duMal-Aimé.Restera-t-ilunsujet
tabou,unecabalequi poursuitlecinémaukrainien,
expressionsi justementemployée pourdésigner uncomplot
ourdi danslebutde fairetomber une œuvre ou unacteur ?
Desfilms retraçantl’épopéecosaqueavaientpourtantété
produitsenUkraine durantladécennie écoulée -UnePrière
pourl’hetmanMazepadeYouriïIllienko,MamaïdeOlès
Sanine,BohdanKhmelnytskyideMykola Machtchenko -,
pourneciter que lesplusimportants.Pourquoi lescinéastes
ukrainiensn’adapteraient-ilspasàl’écrancette œuvre
magnifique de lalittératureuniverselle,comme ilsl’ontfait
pour tantd’autrespendantles soixante-dixannéesducinéma
soviétique?
Il estévident quesiGogolvivaitaujourd’hui, il écrirait
aussi pourlecinémaetlivrerait unTarasBoulbascénarisé en
prenantpourprotagonistesdesFrançaisetdesItaliensallant
se fairerecruterchezlesCosaques zaporogues,comme le
relate l’Histoire.
Faut-ilalors repenser,revisiterGogol?Verra-t-onun jour
L’Iliadezaporoguesurlesécrans ?Laquestionreste ouverte,
carlescénario deVictorGrès risque deseretrouverclassé
sans suite.Seuleunecoproduction internationale inciteraitles
cinéastesàse lancerdanspareilleaventure.Espérons que
cetteIliadezaporoguetournantàl’odysséeconnaisseun jour
une fin heureuse,avecou sansVictorGrès.

LubomirHosejko,
historienspécialiste ducinémaukrainien

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Siquelqu’un me demandaitpourquoi nous sommes si faibles, pourquoi
parfoisnousavonspeurd’avouerauxétrangers que nous sommesles
enfantsdugrand peupleukrainien, jerépondrais que nousne
connaissonspasnotre histoire, ni lespersonnagescélèbresdontnotre
peuple pourrait s’enorgueillir.Si detelsgrandshommesexistaientchez
d’autrespeuples, même lesenfantslesauraient.Cheznous,c’est
différent.Ilyeutde grandshommes qui ont servi lagloire de leurpeuple.
C’estàpeinesi on lesconnaît.

AndriïTchaïkovskyi

Unsoleil de plomb brûlaitlasteppesalifère.Telun
mirage,une masse noirecompacteavançaitdufond de
l’horizon dansl’air suffocant.
On pouvaitdistinguerlebruitdes sabots qui
s’approchaient rapidement.Rassembléeaux quatrecoinsde
l’Empire ottoman,une immensearméeavançaitdesTerres
sauvagespardescheminsinvisibles verscetteUkraine
exsangue etmeurtrie.Danslanuée de poussièrescintillaient
lescavaliersetlesfantassins, lesjanissaires, fierté de lagarde
du sultan,suivisde lahorde dukhanDjambek-Girei, des
diverses troupesetdesbêtesdesomme.
Danslecerclerestreintdesmourzesetdeschefsd’armée,
caracolait sur soncoursierflamboyantlesultanOsmanII,

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Soleil de l’Empire.Il étaitjeune,beauet vif.Il plaisantait
beaucoup etcroyaiten lavictoire.Hierencore,sesgénéraux
avaientanéanti l’armée polonaise, prèsdeCecora, etemmené
l’hetmanZolkiewski dansla capitale ottomane encadeauau
sultan.
Maintenant, ilcommandaitlui-mêmecettearmée et se
pressaiten direction deKhotyn.Osmanse penchaversle
khan etlui dit quelquechoseavecunsourire éclatant, puis
rabattitlebachliksur sonvisage ne laissantapparaîtrequeses
yeuxbrûlants.Lechroniqueurde la Cour saisit sonregistre et
ynota cequ’ilvenaitdevoir.Derrière lesultanchevauchait
l’escorte desImmortels.
Caparaçonnésdansleurs superbesarmuresen écaille,
quatre éléphantsdecombatportaientlespiècesd’artillerie
que manoeuvraientdeséléphantiersenturbannés.Une
multitude deserviteursluxueusement vêtus roulaientdansde
magnifiqueschariots, protégésdu soleil pardesomptueux
tapis.Leschameauxavançaientfièrement, ployant sousles
palanquinsaux rideaux tirés.Même les rayonsdu soleil ne
pouvaientpénétrerdansce haremambulantprotégé pardes
eunuques.Toutcela avançaitdans unrythme lentcomme
dans un mirage.
Al’arrière de la colonnerodait une horde decharognards.
Unchevalcrevé,tombésurlechemin, futinstantanément
réduitenuntasd’os.Lesoleiltapait,annonçantl’orage.
L’armée descenditjusqu’àlarivière et s’arrêta.Unebrume
rasante et tenacecouvraitle gué.
Assis sur soncheval parmi lesmourzesetlesgénéraux, le
sultanscrutaitattentivementlarive opposée.Uncalme
d’avantl’auberégnait.Larive était silencieuse etdéserte.
Dansla brume poussiéreuse, onapercevait quelquesarbres
entre lescollinesetles ruinesd’unevieille forteresse.
Lesultanregarda Djambek-Girei etlui dit quelquesmots.
Celui-ciacquiesçad’unsigne detête etporta
respectueusement samainàlapoitrine.

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-Allah….BechmAllah,appelaitle muezzin.
L’armées’agenouillaetlevalesbras versleciel.
-Aunom d’Allahbienveillantetmiséricordieux!
Toutle mondese prosterna.Lesnuages voilèrentlesoleil.
Lesultan éperonnasoncheval en direction de l’eauet
fenditlamasse humaine, enjambantlescorpsdeceux qui
priaient.Dans sa brillantearmure, ilregardalesoleilqui
s’assombrissaitlentement.Au son de la zourna, laprière
s’arrêta.
Lechevals’enfonçadansla rivière jusqu’auxflancs.Le
sultanretira soncasque d’or,se penchaet ypuisade l’eau
qu’ilbutlonguement.
-Elle estdoucecommeune femme, dit-il désaltéré.
Lesgénéraux, lespachas, lesmourzes, l’escorte des
Immortels, lesâniersetleschameliers, lesfemmesduharem,
les serviteursetleseunuques,touséclatèrentderire.
Lesultanversalereste d’eaudanslecreuxdesamain.Il
tapotaen plaisantantlevisage deDjambek-Girei etensuite le
sien.Il étaitjeune,beauet téméraire et,semble-t-il,
chanceux.
-Soldats!Là-bas,cria-t-il en montrantdesonsabre
l’autrerive,victoire, gloire etbutin nousattendent!
Lechroniqueur s’empressade notercesparolesdansle
registre.
-On prendrale petit-déjeunerà Khotyn, le déjeunerà
Kievetle dînerà Varsovie !Ensuite, dit-ilavecunsourire
énigmatique, ensuiteceseraunautre jour.
-Allah !crial’armée.
Osmanremit soncasque.
Toutà coup, ilyeut un éclair.Lafoudretomba
violemment.L’arméey vit un mauvaisprésage et setut.Le
sultanregardaleciel.
-Allah estavecnous!cria-t-il enbrandissant sonsabre.Il
nousguide.C’est unsigne d’Allah !AllahAkbar!
-Allah ! hurlal’armée.

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