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La brièveté télévisuelle

De
237 pages
Le discours télévisuel bref ne serait pas vraiment digne de l'attention du chercheur, telles des émissions comme D'art d'art et Suivez l'artiste qui osent évoquer en une minute trente une œuvre d'art plastique. Or il se joue beaucoup dans ces moments fugaces, non pas malgré leur brièveté, mais grâce à elle. C'est à un changement de perspective sur le bref que cet ouvrage nous invite. La brièveté télévisuelle crée en elle-même du sens au lieu d'être un obstacle à son développement.
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LA BRIÈVETÉ TÉLÉVISUELLE




















































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13908-4
EAN : 9782296139084
Jean-Bernard CHEYMOL



LA BRIÈVETÉ TÉLÉVISUELLE
Le cas des émissions sur les arts plastiques






Préface de Guy Lochard














Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pelissier

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre
1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des
recherches originales menées sur l’information et la communication
en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs
dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large.
D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la
communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception
la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences
qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux
technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la
très grande diversité de l’approche communicationnelle des
phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être
envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.


Dernières parutions

Audrey ALVÈS, Les Médiations de l’écrivain, 2011.
Laurent Charles BOYOMO-ASSALA et Jean-François TETU,
Communication et modernité sociale, Questions Nord/Sud,
2010.
Lucienne CORNU, Parina HASSANALY et Nicolas
PELISSIER, Information et nouvelles technologies en
Méditerranée, 2010.
Gloria AWAD, Ontologie du journalisme, 2010.
Marc HIVER, Adorno et les industries culturelles.
Communication, musiques et cinéma, 2010.
Françoise ALBERTINI & Nicolas PELISSIER (dir.), Les
Sciences de l’Information et de la Communication à la rencontre
des Cultural Studies, 2009.
Patrick AMEY, La parole à la télévision. Les dispositifs des talk-
shows, 2009.
R. RINGOOT et J. P. UTARD, Les Genres journalistiques, 2009.
Agnès BERNARD, Musées et portraits présidentiels. Les sens
cachés, 2009.

A la mémoire de ma mère










Pour Héloïse, Augustin et Rachel


Je tiens à exprimer ma plus vive reconnaissance à Marie-
Dominique Popelard, qui a suivi activement mon travail et aux
membres du « Club Monge », qui ont accompagné mon
cheminement.
Mes remerciements vont aussi à ma femme, qui a eu la patience
de relire intégralement mon texte, ainsi qu’à ma fille, Héloïse,
qui a souvent eu celle d’accepter mon absence, à ses côtés, et de
s’abstenir de jouer avec l’ordinateur.
Un grand merci à Sylvain et Véronique Louradour, qui ont eu la
gentillesse de réaliser la couverture de cet ouvrage.
Je tiens à exprimer ma gratitude aux amis, qui, par leurs
connaissances, leurs corrections ou leurs conseils, m’ont
apporté leur aide : Josiane et René Costes, Pierre Pontier.
Ce travail doit enfin beaucoup au soutien, à distance, de ma
grand-mère.




PREFACE
L’heure est à la brièveté. Dans la temporalité sociale,
vécue dans une urgence sans cesse accentuée par des
technologies d’information et de communication qui viennent
toujours plus fragmenter les activités professionnelles et
privées. Dans la production des savoirs et des connaissances
où, en se conjuguant avec la loi du « publish or perish », les
normes éditoriales tendent à favoriser les publications
fréquentes et condensées. Enfin, et plus encore, dans les médias
d’information et dans la presse écrite en particulier où, sous la
pression des gratuits et la propension à une lecture « zappée »
de l’actualité, la « brève », genre rédactionnel longtemps
complémentaire, s’impose aujourd’hui comme le modèle de
référence.
C’est sur cette toile de fond éclatée que Jean-Bernard
Cheymol a entrepris de se pencher sur les émissions
télévisuelles courtes consacrées à l’art pictural et aux arts
plastiques, plus généralement. On mesure que la chose n’allait
pas de soi tant la télévision se présente aujourd’hui comme
synonyme de dissipation et de frivolité. Autrement dit comme un
antonyme absolu de la critique d’art et de ses exigences
herméneutiques.
Inattendu mais d’autant plus pertinent est donc le geste
de ce chercheur qui a su s’affranchir des préventions
s’attachant à la forme brève. Celle-ci est présente de vieille
date dans la littérature et dans le cinéma. A la télévision, elle
s’est plus récemment imposée en présidant à la conception de
multiples formats dits habituellement « courts » qui s’étendent
de la fiction (les « mini-séries ») au documentaire en passant
par les messages de prévention. ».
C’est sous l’angle de leur statut « interstitiel » dans le flux
de la programmation que ces productions ont jusqu’alors été
principalement examinées. Jean-Bernard Cheymol nous invite à
adopter un tout autre prisme. Il propose une analyse attentive et
rigoureuse des dispositifs de deux programmes du service
public français : D’art d’art le bien nommé et Suivez l’artiste.
- 9 - LA BRIEVETE TELEVISUELLE
Mais là n’est pas seulement son propos. Il est, bien au delà, de
faire un sort théorique à la question du bref, communément
confondu ou amalgamé avec le court, le concis, l’éphémère. Et
donc opposé au long ou au durable, seuls censés autoriser la
profondeur et la complexité.
En s’appuyant sur un large éventail d’auteurs avec
lesquels il noue un dialogue serré, il opte pour une conception
« non dimensionnelle » de la brièveté. Et au terme d’une
déconstruction minutieuse des deux programmes retenus, il finit
par nous convaincre que les a priori dont ils sont affectés par
les contempteurs des médias « de masses » doivent être
dépassés. Car c’est une tout autre relation à l’art que celle
présupposée qui est là poursuivie : « montrer au public que
l’art ne constitue pas un univers clos sur lui même ».
Du coup, l’ouvrage de Jean-Bernard Cheymol se révèle
riche d’enseignements à plus large portée. Car il invite à
regarder autrement la télévision. Non pas en l’essentialisant et
en la décriant au motif de ses logiques ordinaires d’audience à
court terme. Mais en l’abordant comme un mode expressif dont
les potentialités ne demandent qu’à être réveillées.

Guy Lochard
Professeur à la Sorbonne nouvelle-Paris III.

- 10 -
INTRODUCTION
L’évolution vers une plus grande brièveté des formats est un
lieu commun de l’analyse des médias. Il faut reconnaître qu’à la
télévision, existent de nombreux programmes courts sur les
différentes chaînes et que ce genre est en constant
développement. Il peut alors s'avérer intéressant d’étudier plus
précisément un cas de discours médiatique bref pour voir ce que
recouvre en lui la brièveté. Car cette notion est souvent
employée, au risque sans doute de l’être trop rapidement. Elle
est en outre généralement associée à une évaluation négative du
bref, perçu avec un a priori péjoratif. Par exemple, pour Pierre
Bourdieu, l’urgence et le manque de temps obligent les fast-
thinkers à proposer du fast-food culturel, de la « nourriture
1culturelle prédigérée, pré-pensée » . Une telle prédominance du
jugement de valeur sur l’analyse concrète ne peut que sembler
suspecte quant à la justesse de la description du phénomène que
constitue le discours médiatique bref.
Les émissions télévisuelles courtes sur les arts plastiques
sont l’objet de cette étude : D’art d’art, diffusée sur France 2 où
un présentateur, Frédéric Taddeï, fait le récit d’une anecdote au
sujet d’une œuvre et Suivez l’artiste, diffusée sur France 3, où
une personnalité du monde médiatique fait partager au
téléspectateur l'émotion particulière que lui procure l'une des
œuvres de la collection du Musée national d'art moderne du
2Centre Pompidou . En effet, leur présence à la télévision est

1 Bourdieu, Pierre, Sur la télévision, p. 31.
2 D’art d’art a commencé à être diffusée le 20 septembre 2002 et l’a
été régulièrement, le dimanche soir, à 20h40, mais aussi le lundi soir
tard dans la soirée (autour de 22h30), et plus récemment, depuis
septembre 2007, le jeudi à 20h40, en alternance avec le dimanche.
Depuis le 4 janvier 2009 et la suppression de la publicité après le
journal télévisé, elle n’apparaissait plus le dimanche en début de
soirée, mais a été déplacée au lundi en milieu de soirée. Suivez
l’artiste a été diffusée le samedi à 18h15, et rediffusée le dimanche
- 11 - LA BRIEVETE TELEVISUELLE
sans doute plus surprenante que celle des autres programmes
courts, consacrés entre autres à la décoration ou à
l’environnement, tant le domaine de l’art semble éloigné de
celui des médias et peu propice à une évocation fugitive. En
outre, même si, peut-être, on prête peu d’attention au bref, ces
émissions ont été beaucoup regardées. Marie-Isabelle et
Frédéric Taddeï, les auteurs et présentateur de l’une des
émissions qui font l’objet de cette étude, D’art d’art, affirment
avoir été à l’origine de « l’émission d’art la plus regardée au
monde », si l’on en croit le bandeau de l’ouvrage qu’ils ont
3publié fin 2008, qui reprend le texte des émissions. Sans que
l’on cherche par là à décrypter les raisons d’un succès
d’audience, dû d’ailleurs sans doute en grande partie à la
programmation de l’émission sur une plage horaire où les
programmes sont très regardés, il peut être fécond de
s’intéresser à cet objet médiatique paradoxal, aux limites de
l’insignifiance et pourtant si présent aux yeux des
téléspectateurs.
On peut s’interroger sur le rôle de la brièveté dans l’effet que
les émissions cherchent à produire sur le téléspectateur. Faut-il
voir en elle seulement une contrainte, les formes brèves n’étant
qu’un pis-aller par rapport à une forme longue correspondante ?
N’existe-t-il pas, au-delà de l’adaptation d’un contenu
sémantique à un format court, dans ce que l’on nomme une
forme brève, une manière brève spécifique de parler de l’art à la
télévision, de sorte que la brièveté soit l’occasion d’un rapport
différent à l’objet de l’émission, en l’occurrence la culture et les
arts plastiques ? Cette interrogation conduit à se demander ce
que signifie, pour ces émissions, le fait d’être brèves, au-delà du
constat de leur dimension réduite par rapport à d’autres formes
télévisuelles. Cela revient à refuser de les envisager
exclusivement du point de vue de leur grandeur ou de leur
format, pour s’intéresser à la temporalité brève qui est à l’œuvre

suivant à 23h55. Sa diffusion a commencé le 8 janvier 2005 pour
s’achever le 2 septembre 2007.
3 Taddeï, Frédéric, Taddeï, Marie-Isabelle, D’art d’art.

- 12 -INTRODUCTION
en elles, car, on le verra, la brièveté a rapport au temps aussi
bien qu’à la dimension. Il faudra ainsi distinguer la brièveté de
la durée courte, qui n’en est qu’une variante, et l’envisager
comme une notion proprement temporelle, non essentiellement
dimensionnelle – la dimension étant d’ordre spatial – pour voir
de quelle manière elle s’incarne dans les émissions artistiques.
Apparaîtront alors plusieurs modalités du discours bref, qui peut
s'adapter à la contrainte de la durée courte ou tirer parti de la
brièveté et de son efficacité propre.
L’hypothèse essentielle qui guide cette étude est que, dans la
brièveté, le rapport au temps est complexe et que la description
même du phénomène de la brièveté médiatique requiert une
analyse de la notion de brièveté dévoilant cette complexité. La
méthodologie employée consiste à mener une analyse
notionnelle de la brièveté, de façon à en élargir la
compréhension, pour mieux décrire ensuite le phénomène de la
brièveté télévisuelle dans nos émissions. L’objectif n’est pas
d’étudier in abstracto la brièveté pour en déduire la forme
qu’elle peut ou doit prendre dans les émissions brèves sur l’art,
mais de s’appuyer sur différentes conceptions de la brièveté,
que nous dégagerons, en les utilisant comme outils de
description, s’affinant ensuite dans l’analyse du corpus elle-
même.


- 13 -


I QU’EST-CE QUE LA BRIEVETE ?

Il existe une tendance répandue à critiquer de façon globale
la brièveté des formes médiatiques comme source
d’appauvrissement des contenus transmis, parce qu’elle
condamnerait le discours à l’insignifiance. Une telle critique des
formats courts peut avoir sa légitimité ; il ne s’agit d’ailleurs
pas, dans ce travail, de réhabiliter les formes courtes ou les
émissions de flux dans le paysage médiatique. Mais
l’accusation d’insignifiance empêche de concevoir la manière
dont fonctionne le discours bref et, plus généralement, cette
tendance à la dévalorisation du bref tend à être un obstacle à sa
compréhension.
Pour tenter de comprendre ce discours, il faut d’abord
examiner les préjugés dont la brièveté est victime, pour pouvoir
s’en défaire dans l’étude à laquelle nous souhaitons nous livrer.
I.1 PREJUGES SUR LA BRIEVETE
On a coutume d’accuser rapidement la brièveté et
l’ensemble des formes d’évocation brève en général, à les
rendre responsables de bien des maux et à voir dans leur
développement une fatalité contre laquelle on ne peut rien.
Dans le champ de l’esthétique, un tel préjugé n’est pas sans
rappeler ceux qui existent à l’encontre des arts populaires,
irréels parce qu’éphémères. Richard Shusterman résume ainsi
les préjugés à l’égard de la brièveté en art :
(…) l’accusation d’ersatz associe la satisfaction esthétique
authentique au long terme plus qu’à l’instant, à un contentement
différé et pour cela supposé plus achevé. Comparant
explicitement l’art populaire à la masturbation, en tant qu’il
- 15 - LA BRIEVETE TELEVISUELLE
occasionne de simples décharges de tension plutôt qu’une réelle
satisfaction, van den Haag lui reproche de nous rassasier de
plaisirs de substitution qui drainent notre énergie, « empêchant
4l’individu d’accéder à de véritables satisfactions ».
Pour Richard Shusterman, le rejet du plaisir bref cache un
rejet du plaisir tout court au nom d’une morale ascétique,
désirant conduire l’homme vers des buts beaucoup plus élevés
et exigeant un effort que l’art populaire, dans sa brièveté
notamment, ne veut pas lui demander. Cette vision critique a
pour conséquence de présenter la brièveté sous son seul versant
négatif, comme un abrègement, en référence à une exhaustivité
qu’elle vient entamer ou rompre, origine perdue qui a tout du
mythe. Dans cette perspective, le discours bref est affecté d’une
tendance intrinsèque à l’appauvrissement, au néant, aux limites
de l’absence pure et simple. Or notre objectif est de montrer
que, même si, par le moyen des émissions brèves sur l’art, les
chaînes de télévision se donnent peut-être bonne conscience à
peu de frais, il se crée dans D’art d’art et dans Suivez l’artiste
un discours bref sur l’art qui n’est pas seulement à penser sur le
mode de la perte.
Avant d’envisager les spécificités de l’évocation brève des
œuvres d’art plastique à la télévision, il convient de s’arrêter sur
la notion de brièveté et sur ses multiples significations, car les
émissions peuvent être brèves en des sens très différents, au-
delà de la durée réduite qui est la leur.
I.2 LA NOTION DE BRIEVETE
La brièveté possède d’abord un sens quantitatif et
dimensionnel, où elle apparaît comme la mesure d’une portion
réduite de temps ou comme la concision du discours.

4 Shusterman, Richard, L’art à l’état vif, La pensée pragmatiste et
l’esthétique populaire, p. 155.
- 16 -QU’EST-CE QUE LA BRIEVETE ?
II..22..11 Le bref au sens du court et du concis
On peut définir le bref comme court, ou encore comme
concis, avant de présenter les raisons de la valorisation de la
concision en rhétorique.
I.2.1.1 Définitions
Prise sous l’angle quantitatif et dimensionnel, la brièveté
représente une quantité réduite de temps, une durée courte, mais
aussi une petite quantité de mots ou de signes, visuels ou
auditifs, à la télévision. Dans cette perspective, le bref
s’identifie au court et est établi à partir d’une comparaison entre
plusieurs quantités de signes. La forme brève est dite telle par
rapport à la longue.
La brièveté peut également recouvrir la concision et le court
être concis. Selon l’étymologie, le concis (du latin concisus)
correspond au coupé, au tranché, c’est-à-dire ce à quoi on a
retranché ce qui est “en trop”, pour donner le sens le plus
courant du concis, le serré. La brièveté peut se caractériser par
la concision, qui consiste en un rapport entre deux quantités,
plus précisément entre le nombre de signes et la quantité de
sens qui se dit dans ces signes. Cette fois-ci le rapport ne
s’établit pas entre quantités de signes mis en regard les uns des
autres, il fait intervenir un sens conçu comme extérieur au
langage, ce dernier étant censé le révéler. Dans la rhétorique
classique, la litote est la figure emblématique de la concision.
Le bref au sens du concis peut se rencontrer dans la forme
longue. Ainsi, Homère est dit être le modèle de la suntomia, la
concision en grec ancien, malgré l’ampleur de ses œuvres : sa
brièveté est mesurée « en rapportant les grammata aux
5pragmata » . Mais, dans le cas de nos émissions, c’est bien
d’abord à une forme brève au sens de forme courte que nous
avons affaire, une forme courte donc, qui peut toutefois – c’est
d’ailleurs ce que nous rechercherons dans un premier temps –
aussi être concise.

5 Klein, Florence, « La mora et la poétique ovidienne de la brièveté »,
Dictynna numéro 2, 2005
- 17 - LA BRIEVETE TELEVISUELLE
La concision peut naître d’une contrainte. En tant que
concision, la brièveté résiderait alors dans cette volonté de
couper ce qui est en trop, de resserrer et, par là, de concentrer,
de condenser. La forme brève serait un abrégé, un condensé ou
un résumé, conçus relativement à une forme longue
correspondante. Cela conduit à une économie du discours et,
plus généralement, de l’existence. Dans cette perspective, il
s’agit de condenser en un temps bref beaucoup de sensations,
d’idées, pour enrichir ces moments et compenser leur durée
réduite. C’est ce que demande la société où règne en maître le
présent : des digests, des résumés, pour prendre des décisions
rapidement et surtout gagner du temps. Mais, au-delà de raisons
pratiques, l’intérêt dont fait traditionnellement l’objet la
concision est indissociablement esthétique et moral.
I.2.1.2 Derrière l’esthétique, une morale de la concision
Les formes brèves concises peuvent d'abord répondre à des
nécessités matérielles, ainsi que nous l'avons signalé, comme
c’est bien sûr le cas pour les émissions brèves sur l’art,
condamnées à une durée courte par leur insertion dans une
plage horaire de forte audience, mais également et plus
généralement à des circonstances qui exigent une telle brièveté
(dédicace, poèmes de circonstance, etc.). Cependant, elles
répondent aussi à un souci stylistique, esthétique, moral et
psychologique, celui de dire en peu de mots, de trouver le type
d'énonciation minimale permettant à l'expression de s'affirmer
avec la plus grande densité, la plus grande pertinence, dans une
économie maximale de moyens. C’est ce que rappelle Daniel
Arasse : « A partir du XVIe siècle, de très nombreux textes
apparaissent contre l’accumulation de détails précis. C’est
l’éloge de ce qu’on doit appeler le laconisme, et qui à l’époque
s’appelait la brevità, la brièveté, qui fait qu’on ne décrit pas
6pour ne pas se noyer dans les détails » . Il s’agit donc d’une
valeur, appuyée sur un jugement. Existe ainsi une conception
esthétique ou rhétorique de la brièveté, qui tend à sacraliser une
parole censée contenir plus qu’il n’y paraît, qui est à décrypter

6 Arasse, Daniel, Histoires de peintures, p. 273
- 18 -QU’EST-CE QUE LA BRIEVETE ?
parce que mystérieuse, selon une conception « théologique » du
7sens, d’après Gérard Dessons . Cette signification de la brièveté
où la forme brève condense un maximum de signification
correspond à une transcendantalisation du sens, qui se trouve
situé hors et au-delà du langage lui-même, dans lequel il trouve
à s’incarner, en vertu d’une analogie entre le corps et le
langage, tous deux étant des lieux d’incarnation d’une
transcendance. La rhétorique de la brevitas consiste en une
application au langage du dualisme de l’âme et du corps.
La rhétorique de la brièveté (brevitas ou suntomia) serait une
question d’esthétique plus que de signification et, derrière, de
morale. L'esthétique classique attribue en effet une valeur
positive à la concision qui vaut pour densité, dépouillement,
sobriété. Le concis ou le succinct est opposé à ce qui est bavard,
diffus, long, prolixe, selon une morale de la maîtrise de soi
guidée par la raison, une attitude éthique qui fait de la brièveté,
non une faiblesse, mais une ascèse, car elle domestique le temps
et les désirs. On se situe ici à l’opposé de l'idéologie esthétique
du déploiement libre et exalté, dans l'hémorragie romantique ou
le baroque, de la richesse, de la profusion ou de la générosité
du souffle large de l'inspiration. Le bref ne serait en fin de
compte digne de respect que lorsqu’il amende sa taille réduite,
sa durée courte, en condensant dans la concision un contenu
aussi important que possible. La concision, on le verra, associée
à une série de stratégies de condensation que l’on envisagera
successivement, peut être une façon encore employée de nos
jours par les médias pour compenser la brièveté des formats des
émissions qu’ils consacrent à certains sujets, en l’occurrence les
œuvres d’art.
I.2.1.3 Le désir contemporain de gagner du temps
Dans un contexte contemporain, la recherche de la concision
est une manière de lutter contre la fuite du temps, dont la
brièveté est une des manifestations, en une forme de lutte contre
le temps. Nicole Aubert évoque, dans Le culte de l’urgence, les
malades du temps, pour qui le temps lui-même devient un objet

7 Dessons, Gérard, « La notion de brièveté », La Licorne, numéro 21.
- 19 - LA BRIEVETE TELEVISUELLE
de désir, à contrôler, un tel désir étant lié à une conception
linéaire et quantitative du temps : « dans la conception linéaire
et quantitative, le temps qui passe est perdu pour toujours. Cette
implacable logique de fuite entraîne l’homme occidental – le
plus concerné par cette conception du temps – dans un scénario
permanent de frustration par sentiment de perte de temps et
8défaillance du sens. » En effet, la quantité de temps alors
considérée comme perdue renvoie l’homme à une perte
définitive, celle de la mort : « chaque perte de temps, chaque
vide le replonge brutalement devant l’irréversible mouvement
9vers la mort » . La brièveté, au-delà d’une mesure toujours
relative d’une durée courte, renvoie à la conscience de la perte
essentielle du temps que constitue la mort et qui sous-tend toute
fin.
Inversement, il semble possible de « gagner » du temps :
« en revanche, chaque gain de temps, chaque plein est une
10victoire sur le temps et sur la mort. » Un tel gain peut
constituer un enjeu important pour une émission télévisée
brève, si elle se donne pour objectif d’apprendre un maximum
en un minimum de temps, et conduit en direction des logiques
de condensation. Y compris devant une œuvre d’art, il faudrait
aller vite pour gagner du temps.
Cette conception quantitative de la brièveté, portée par une
morale implicite, où le bref ne vaut que s’il est dense, conduit à
la considérer, négativement, sous l’angle du manque. Or les
émissions brèves sur l’art, D’art d’art et Suivez l’artiste, ne sont
pas brèves en ce seul sens négatif. Bien que repérée par la faible
quantité de temps sur laquelle s’étendent les émissions, la
brièveté de ces dernières ne s’identifie pas à la mesure qui
pourrait en être faite de l’extérieur. C’est provisoirement
seulement que les émissions sont caractérisées comme brèves
au sens uniquement dimensionnel du terme, cette

8 Aubert, Nicole, Le culte de l’urgence, la société malade du temps, p.
189.
9 Ibid.
10 Ibid.
- 20 -QU’EST-CE QUE LA BRIEVETE ?
caractérisation provisoire devant laisser place à une exploration
plus précise des différentes facettes de la brièveté.
I.2.2 Critique de la brièveté du court ou du concis
Il est en effet possible de critiquer la conception
dimensionnelle de la brièveté, en s’en prenant dans un premier
temps à la brièveté comme durée courte puis à la concision.
I.2.2.1 Relativité du court
Si l’on examine la dimension concrète et physique de la
forme brève, la question se pose de savoir si la brièveté de
certaines formes d'écriture peut se mesurer. Car la brièveté au
sens de durée courte est une notion éminemment relative : on
dit d’une durée qu’elle est courte toujours relativement à une
autre durée plus longue. On pourrait éventuellement soutenir
qu’une minute trente n’est pas si court que cela, et même
qu’une minute trente à la télévision, à cette heure qui plus est,
c’est beaucoup. Dans le domaine spatial, le court, c’est le petit,
or on sait, au moins intuitivement, que le petit est aussi infini
que le grand. Faute de disserter sur l’infinie divisibilité de
l’espace, nous pouvons nous en laisser convaincre par l’histoire
de Gulliver et des Lilliputiens. Par analogie, il peut y avoir une
infinité de sens dans un texte court, de même qu’un texte long
peut n’être que la répétition ou le délayage des mêmes idées.
C’est d’ailleurs ce constat qui fonde l’exigence de concision.
« Court » et « long » sont en effet des prédicats qui, bien que
portant sur la quantité, sont curieusement non quantitatifs mais
qualitatifs en ce qu’ils n’ont de sens que relatif. Bergson montre
qu’au fond de la quantité il y a du qualitatif : lorsque nous
comptons des unités en les alignant dans l’espace,
l’organisation de ces unités est un « processus tout dynamique,
assez analogue à la représentation purement qualitative qu’une
enclume sensible aurait du nombre croissant des coups de
11marteau » . En mesurant le temps et en le caractérisant comme

11 Bergson, Henri, Œuvres, p. 82 (Essai sur les données immédiates de
la conscience, p. 92).
- 21 - LA BRIEVETE TELEVISUELLE
court ou comme long, en y introduisant la quantité, on oublie
que le nombre, la multiplicité quantitative où se juxtaposent des
unités extérieures les unes aux autres, s’enracinent dans une
multiplicité de nature qualitative : « c’est donc grâce à la qualité
de la quantité que nous formons l’idée d’une quantité sans
12qualité. » Une telle conception, dimensionnelle, de la brièveté
tient ainsi à une tendance à concevoir que chaque instant vient
s’inscrire dans le temps comme dans un cadre homogène
préexistant, en raison de l’habitude qui consiste à développer le
temps dans l’espace et à recouvrir la qualité par la quantité.
Vouloir concevoir la brièveté en un sens seulement
dimensionnel tient en outre à une confusion
sémantique d’origine linguistique.
I.2.2.2 Le court et le bref
« Court » et « bref » sont deux adjectifs amalgamés dans la
13notion de brièveté , en l’absence d’un terme générique
spécifique désignant le caractère de ce qui est court. Si l’on a pu
employer indifféremment « court » et « bref », cette synonymie
a masqué la spécificité de l’adjectif « bref », que l’on discerne
dans des expressions comme le « parler bref », qui désignait
chez Littré « une manière de parler rapide et ordinairement avec
décision ou commandement ». Il faut distinguer dans notre
langue, comme dans d’autres, le bref du court, tout en sachant
que, dans nos émissions, il y a à la fois du court et du bref.
I.2.2.3 Critique de la concision
Pour quitter également la conception de la brièveté comme
concision, on peut s’appuyer sur une réfutation interne de celle-
ci, que l’on pourrait nommer la dialectique de la concision. Si
l’on rapporte le court à ce qu’il est censé exprimer, si on
l’identifie au concis, on peut tout aussi bien dire qu’est court ce
qui est pauvre, ce qui manque de matière ; comme on dit être
« à court » d'argent, d'idées, d'arguments. Il est possible d’être

12 Ibid.
13 Dessons, Gérard, « La notion de brièveté », La Licorne, numéro 21.

- 22 -QU’EST-CE QUE LA BRIEVETE ?
court par manque, par défaut. La concision peut être regardée
sous l’angle du (trop) plein ou sous celui du manque ou de
l’absence. Il y a réversibilité du peu en trop peu : le court-concis
est l’envers d’un long qui lui donne sens, il appelle le long,
dialectiquement, il est court par défaut, à défaut d’être long. Le
concis appelle une exhaustivité supposée : cette dialectique est à
l’œuvre dans D’art d’art qui, on le verra, joue sur la
disproportion entre ce qu’il y aurait à dire, l’excès de sens
présent dans l’œuvre eu égard aux possibilités offertes par la
taille de l’émission pour l’exprimer.
Mais, plus généralement, il faut critiquer l’association entre
brièveté et forme brève et le fait que la brièveté puisse être la
caractéristique d’une forme, tantôt longue, tantôt brève. La
notion de forme brève possède ses limites, dès lors qu’elle est
perçue comme le contenant d’un sens extérieur au langage,
confortant ainsi la conception dimensionnelle de la brièveté.
I.2.2.4 Critique de la forme brève
La difficulté principale touchant la concision est qu’elle fait
intervenir un rapport à une extériorité à l’égard du langage
proprement dit : il s’agit de dire beaucoup (de sens, extérieur au
fait de le dire) en peu de mots. On reconnaît là une tendance à
réifier le langage, à le considérer comme l’expression ou la
14transcription de réalités existant indépendamment de lui . C’est
cette tendance qui chosifie et donc spatialise le langage. Or bref
et long ne sont pas sur le même plan : il n’y a pas un contenu
identique qui pourrait prendre tantôt une forme longue, tantôt
une forme brève. Il n’y a pas entre un texte et son résumé un
simple rapport quantitatif de division.
Evoquer brièvement est souvent présenté comme
l’équivalent de résumer, de dire l’essentiel de quelque chose
(comme par exemple dans la brève journalistique en général, à
l’égard d’un événement qui pourrait être plus longuement
développé dans un article plus détaillé). Mais, même si ce type
de condensation peut exister, si l’on songe à la réduction de la

14 Dessons, Gérard, « La manière brève », La forme brève, p. 240.
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