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La guerre à la culture

De
139 pages
La "guerre contre la culture", évoquée dans une récente pétition signée par des dizaines de milliers de personnes, est une réalité: depuis quelques années, aussi bien sous la Gauche que sous la Droite, on assiste à la destruction de plusieurs musées (Musée de l'Homme, Musée des Arts et traditions populaires); à la transformation de France Culture dans un sens commercial, aux dépens des émissions culturelles; à la destruction de bibliothèques... Au total, la logique marchande l'emporte sur la science et sur la culture , et le mépris des décideurs envers les chercheurs, les étudiants et élèves, les enseignants et citoyens, est, malgré les discours affichés, général.
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La Guerre à la culture
Aspects des attaques contre l'«intelligence » dans la période jospino-raffarinesque

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions
Frédéric COUS TON, L 'écologisme est-il un humanisme ?, 2005.

Harold BERNAT-WINTER, Prométhée déchaîné. Qui a peur de l'individu?, 2005. Stéphane RULLAC, Et si les SDF n'étaient pas des exclus ? Essai ethnologique pour une définition positive, 2004. Thierry DEBARD et François ROBBE (sous la dir.), Le caractère équitable de la représentation politique, 2004. Jacky CHATELAIN, Pourquoi nous sommes européens, 2004. Bonnie CAMPBELL (dir.), Qu'allons-nous faire des pauvres?, 2004. Jacques BRANDIBAS, Georguis GRUCHET, Philippe REIGNIER et al., La Mort et les Morts à l'île de la Réunion, dans l'océan indien et ailleurs, 2004 Philippe BRACHET, Evaluation et démocratie participative, 2004. Raphaël BESSIS, Dialogue avec Marc Augé, 2004. L. FOURNIER-FINOCHIARRO (sous la dir.), L'Italie menacée: Figures de l'ennemi, du xvr au xx-e siècle, 2004. Denis FRESSOZ, Décentralisation « l'exceptionfrançaise », 2004. Eguzki URTEAGA, Igor AHEDO, La nouvelle gouvernance en Pays Basque, 2004. Xavier CAUQUIL,À ceux qui en ont assez du déclinfrançais, 2004. Mathias LE GALIC, La démocratie participative, 2004. Jean-Paul SAUZET, Marché de dupes, 2004. Frédéric TREFFEL, Le retour du politique, 2004. Michèle MILLOT, Le syndicalisme dans l'entreprise, 2004 Éric POMES, Conquérir les marchés. Le rôle des états, 2004. Alain RÉ GUILL ON , Quelles frontières pour l'Europe?, 2004. FWELEY DIANGITUKW A, Qu'est-ce que le pouvoir?, 2004.

Bernard SERGENT

La Guerre à la culture
Aspects des attaques contre l'«intelligence » dans la période jospino-raffarinesque

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

Hongrie

Kônyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALlE

@

L'HARMATTAN,

2004

ISBN: 2-7475-7823-2 EAN : 9782747578233

SOMMAIRE

Introduction

p. 7 p. 15 p.15 p. 18 p.23

Chapitre I - Le cassage de l'archéologie française a) Les limites d'une loi qui se veut définitive b) L'archéologie nationale au panier Chapitre II - La fin de la notion de patrimoine en France Chapitre III - La « danseuse à Chirac» et le cassage du Musée de l'Homme

p.27

a) Détruire le Musée de I'Homme, car il gène p. 27 b) Les collections du Musée de l'Homme: dans des caisses p.31 c) La première bibliothèque d'ethnologie de France: bouclée p. 39
Chapitre IV Populaires

- La

casse du Musée des Arts et Traditions

p.49 p.49 p. 51 p. 52 p. 55

a) Un musée splendide qui n'a pas réussi commercialement b) La bibliothèque d'ethnologie française: fermée dans 4 ans c) Le grand musée d'ethnologie française: dissolution d) Manipulation Chapitre V - L'organisation de la décadence de France-Culture
a) Avant et après b) Manipulation c) Mépris d) Résistance

p.59 p.59 p. 70 p. 71 p. 73

Chapitre VI - La mise à mort des langues classiques dans l'enseignement français a) La France, le grec et le latin b) Démolition c) Faites ce que je dis, pas ce que je fais!

p. 77 p. 77 p. 82 p.92

5

Chapitre VII - La délocalisation de l'Institut National de Recherche Pédagogique a) L'arbitraire b) L'absurdité c) L'adaptation et la manipulation d) La barbarie Chapitre VIII - La privatisation de l'Imprimerie Nationale Chapitre IX - Le sacrifice de la coopération française
a) Une situation très préoccupante b) Le démantèlement d'Ibiscus

p.95 p.95 p.99 p. 100 p. 102 p. 107 p. 113 p. 114 p. 115 p. 117

Chapitre X - La démolition des hôpitaux anciens
Chapitre XI - La casse en cours du Muséum National d'Histoire Naturelle a) Richesses nationales b) Menaces

p. 119 p. 119 p. 122 p. 127 p. 131 p. 137

Chapitre XII - Et le cinéma?
Conclusion Ouvrages cités

6

INTRODUCTION

Je commence à écrire ce livre le 12 mars 2004. A cette date, la pétition pour la défense de la recherche en France a atteint 69 000 signatures, celle lancée par le journal Les Inrockuptibles pour la défense de 1'« intelligence» dépasse le nombre de 72 000. A côté de ces pétitions qui doivent la rapidité de leur succès à ce qu'elles ont largement bénéficié des médias, celle pour la défense du Musée de l'Homme, que les grands médias ont tue, bien que le grand cinéaste Jean Rouch ait compté parmi ses initiateurs, a rassemblé, uniquement par le bouche à oreille, près de 50 000 signatures, celle pour la défense du grec, lancée par Jacqueline de Romilly et Jean-Pierre Vernant en février 1999, en a réuni un nombre équivalent, deux autres, contre de nouvelles mesures menaçant gravement l'enseignement du grec en France, l'une répondant à un appel de Jacqueline de Romilly fin janvier 2004, l'autre lancée par un groupe d'associations, atteignaient plus de 25 000 signatures en mars de la même année, 40 000 en mai. Toutes ces pétitions expriment largement le même phénomène, et d'ailleurs les signataires s'en retrouvent souvent de l'une à l'autre. Car à côté de la science, à laquelle le gouvernement Raffarin entend faire subir ce qu'il inflige par ailleurs, par petites touches, et en suivant les indications de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC)
1, au salariat, à savoir la précarisation des emplois

- c'est

en effet sur les

550 postes de chercheurs précaires, que les pétitionnaires du texte des scientifiques voulaient transformer en emplois définitifs, que la résistance gouvernementale a été la plus forte, et il a fallu que les chercheurs mettent effectivement à exécution leur menace de démission de leurs postes administratifs pour le faire céder -, à côté de la science, donc, et l'englobant, c'est tout ce qui fait la culture d'un pays qui est visé par les mesures de gouvernement qui raisonnent à l'économie, au libéralisme, à la décentralisation - c'est-à-dire au désengagement de l'Etat -, en tendant à l'abandon de l'Etat-providence et à la transformation de l'Etat en pur organe de gestion, à l'instar du gouvernement étasunien. D'ailleurs, de ceux qui ont ironisé contre la pétition des Inrockuptibles, combien connaissent-ils l'existence de l'Accord Général sur la Commercialisation des Services (AGCS), naguère signée en catimini par L. Jospin, et qui pend comme une épée de Damoklès sur la société française? Ils n'ont pas 1 Laquelle joue désormais un rôle de «gouvernement mondial », aux visées libérales exclusivement économiques et commerciales. 7

pu comprendre alors que cette pétition fédérait des personnes dont l'emploi ou l'activité est directement menacée de disparition ou de dénaturation par l'application des consignes de cet AGCS, consignes qui satisfont les libéraux au pouvoir. La logique de ceux-ci paraît simple: c'est au privé de payer la science, c'est au privé de payer la culture. Ils ne se posent certes pas la question de savoir si la civilisation française est identique à la civilisation anglo-saxonne, et si les comportements d'un pays qui, entre autres choses, est latin depuis deux mille ans peut se modeler sur une civilisation d'origine germanique 2. Ils ne soupçonnent pas - et, à vrai dire, ils se moquent amplement - que, sans aide de l'Etat, la culture s'effondrera en France, car les entreprises n'ont ni le goût ni, pour la majorité d'entre elles, les moyens de payer pour des actions dont elles ne voient pas la rentabilité - on ne l'a que trop vérifié avec les décisions du MEDEF vis-à-vis des intermittents du spectacle 3. Mais les choses vont plus loin: au-delà de cette logique simple de dévolution au privé des actions jusqu'alors assumées par l'Etat, il y a avant tout une logique mercantile de satisfactions données au privé d'une part, de transformation en organismes rentables ce qui ne l'était pas - et n'avait pas à l'être -, d'autre part.
Dans le premier cas, il y a - j'y consacre un chapitre ci-dessous -

le sacrifice de l'archéologie française: le gouvernement Raffarin est à l'origine de la casse de l'archéologie de terrain nationale, et cela, uniquement pour satisfaire les bâtisseurs privés. C'est une des décisions les plus graves de conséquences pour la France. Dans le second cas, il y a par exemple la démolition du Musée de l'Homme et celle du Musée des Arts et Traditions Populaires, pour construire à leur place le musée d'art du quai Branly à Paris et le Musée de l'Afrique et dela Méditerranée à Marseille. Et, à côté de ces transformations mercantiles et délocalisations, à côté de ce sacrifice de l'archéologie, il y a les autres choses cassées par 2 Ils feraient bien de lire Max Weber, qui a étudié les aspects religieux de ces tendances historiques lourdes. Mais ils ne le feront pas: les sciences humaines sont le cadet de leurs soucis. 3 Cf. le commentaire des résultats 2002 pour le mécénat dans Le Monde du 1er juin 2004: «La France reste en queue de peloton des pays occidentaux en matière de mécénat d'entreprise. Les derniers chiffres le prouvent: depuis 1998, ils stagnent dans la culture, quand ils ne reculent pas, et font à peine mieux dans I'humanitaire et l'environnement. L'aide privée atteient 343 milliards d'euros, soit quatre fois moins qu'au Royaume-Uni et trente fois moins qu'aux Etats-Unis ». 8

seule économie, sans qu'aient été envisagés les impacts de ces massacres et sans qu'aient été pris en compte les besoins des populations. D'ailleurs, ces cassages, tous, se sont faits sans consultation du public. Il existe en France une démarche, prévue par la loi, qui permet aux gens de donner leur opinion sur des grands travaux proj etés : cela s'appelle une enquête publique. Dans tous les cas que je vais envisager, la casse a été faite sans - évidemment! - qu'il y ait eu d'enquête publique. La loi est tournée, mais des artifices juridiques permettent aux détourneurs d'être d'avance prémunis contre toute attaque, par exemple devant un tribunal administratif. Avant d'envisager les cas un par un, je pense utile de préciser certaines choses, pour éviter - ou éliminer - des contresens, des interprétations erronées et malveillantes, qui n'ont d'ailleurs souvent pas d'autres auteurs que nos gouvernants. Défendre l'intelligence, est-ce défendre les gens intelligents, comme d'aucuns l'ont suggéré? Bien sûr, pointe ici l'idée que les gens qui ne se sentent pas concernés par la pétition des Inrockuptibles doivent ipso facto considérer qu'ils sont traités d'imbéciles. C'est faux, c'est une interprétation réductionniste, et qui ne voit pas que la pétition a été lancée en réponse aux attaques qu'un formidable réductionnisme économique faisait subir à tout ce qui n'était pas rentable (entendons, rentable à court terme, seul horizon du libéralisme). Ni les arts, ni l'enseignement, ni une grande partie de la recherche, ne sont rentables, en cela qu'ils ne rapportent pas forcément d'argent, et qu'ils existent néanmoins parce que la société a besoin d'eux. Cette pétition réagit à une menace précise: depuis des décennies c'est l'enseignement qui est diminué en sa qualité; depuis un an ce sont les intermittents du
spectacle - c'est-à-dire l'immense majorité des artistes des arts vivants

-

qui sont sur la sellette; et, pour la recherche, on sait ce qu'il en est, puisque la pétition des chercheurs, et leur menace extrêmement forte et solidaire de démissionner des postes de direction s'ils n'obtiennent pas satisfaction, ont été synchrones de la pétition des Inrockuptibles. Ainsi, la vérité du concept d'« intelligence» ne désigne pas une « classe» de gens intelligents, mais une situation sociale 4. Elle ne désigne aucunement l'intelligence individuelle des représentants des groupes sociaux concernés. Il y a des chercheurs, des enseignants, des artistes, complètement idiots. De parfaits crétins. J'en connais 5. Mais, n'y auraient-ils qu'eux dans les groupes sociaux dont ils font partie, il 4 Cf. l'article « Intelligence collective» de Sylvain Bourmeau, Jean-Max Colard et Jade Lindgaard - les initiateurs de la pétition des Inrockuptiples

- dans

Le Monde du 19 mars 2004.

5 Mais je ne citerai pas de noms! 9

faudrait tout le même les défendre lorsqu'ils sont attaqués, ces attaques ayant lieu non pas parce qu'ils seraient idiots, mais parce que leur activité sociale n'est pas rentable! Inversement, il y a des politiques, des membres des gouvernements, des énarques, qui sont remarquablement intelligents, et ce sont pourtant eux qui sont mis en cause lorsqu'il est question de lutte contre 1'« intelligence» 6. En effet, ce n'est pas 1'« intelligence» individuelle, encore une fois, qui est visée, mais 1'« intelligence sociale», celle qui s'exprime dans les connaissances et dans la création, celle qui se transmet (rôle de l'Ecole, singulièrement attaquée, diminuée, vilipendée, cette dernière décennie, et dont tous les enseignements concernant spécifiquement la culture sont aujourd'hui condamnés au profit des formation « utiles », c'est-à-dire économiquement rentables 7). Autre « contresens» (voulu), M. Raffarin a osé démagogiquement - opposer aux pétitionnaires une « autre» intelligence, celle de la main. C'est démagogique, parce que c'est une façon enveloppée de s'adresser aux groupes sociaux qui ne se sentent pas concernés par une pétition sur 1'« intelligence », et une façon de leur dire qu'ils sont les idiots que sous-entendrait la pétition. Or, cette distinction est absurde. Dans l'immense majorité des activités professionnelles, la tête et les mains agissent ensemble. Il n'y a pas d'« intelligence de la main» séparée d'une « intelligence de la tête ». Pour l'électricien, le physicien, le menuisier, le couturier, l'archéologue qui fouille, le médecin qui ausculte ou qui opère, l'artiste qui peint, le musicien qui manie un archet ou frappe un clavier ou une batterie, les restaurateurs d' objets dans les musées, les techniciens et ingénieurs qui construisent des objets - et l'immense foule de ceux qui, comme moi présentement, écrivent ou frappent un clavier d'ordinateur: où est la séparation pour eux entre « intelligence de la main» et intelligence de la tête? C'est évidemment avec plaisir que j'enregistre que la démagogie de M. Raffarin ne lui a servi à rien: la France a voté massivement contre lui aux élections régionales des 21 et 28 mars, elle a donné une majorité de voix aux socialistes, qui n'avaient pourtant rien à proposer! Une autre sorte de contresens est le suivant - il a aussi quelques membres du gouvernement Raffarin, ou ses partisans, pour auteurs: il se trouve que les deux pétitions en cause ont été lancées quelque deux mois avant ces élections précisément. Ça y est, « ils» ont trouvé! C'est une manoeuvre électorale! C'est un coup du Parti Socialiste!

6 Un exemple ci-dessous, chap. XI. 7 Cf. ci-dessous, chap. VI. 10

Hélas! La pétition des chercheurs a réuni à peu près la totalité du corps des scientifiques français, de toutes les opinions politiques. Quant à celle des ln rockuptibles , il y a eu de la part de ces derniers, dès les premières allusions malveillantes, une mise au point, que je ne peux mieux faire que citer: « La direction de I'hebdomadaire Les lnrockuptibles a tenu à indiquer, dimanche 22 février, que 1'« appel contre la guerre à l'intelligence », publié mercredi 18 février, est une « initiative née en dehors des partis politiques et les interpelle tous, à droite comme à gauche, sur leurs responsabilités respectives dans la crise que traversent aujourd 'hui les professions du savoir, de la culture et du lien social ». Rejetant ainsi les «récupérations politiciennes », I'hebdomadaire « dément fermement» que l'ancien ministre socialiste Jack Lang
soit à l'initiative de cet appel

- qui

a récolté « 40 000 signatures

à ce jour» -, comme en ont fait état Le Figaro et Le journal du dimanche. «Les Inrockuptibles ont toujours porté un regard extrêmement sévère sur les années Mitterrand qu'incarne par excellence Jack Lang », assure la direction de l'hebdomadaire, qui considère qu'« au lieu de récupérer ce type d'initiatives, certains seraient bien inspirés de prendre leur retraite politique» 8. En effet, la casse a commencé avant le 21 avril 2002. Le retour de la droite au pouvoir a aggravé et accéléré les choses, mais c'est sous le ministère Jospin qu'elles ont commencé, et parfois avant encore. Si c'est 8 Le Monde, 24 février 2004.V. aussi l'éditorial des lnrockuptibles du 3 mars 2004 : un conseiller du ministre de la Culture ayant déclaré que l'initiative était « à 100 % politique », les responsables écrivent: « 100 % politique certes, mais aux antipodes d'une « manoeuvre politicienne» ou d'une démarche électoraliste à la veille des régionales. Quoi de plus politique en effet qu'un texte qui cherche à fédérer les luttes, à transcender les particularismes et à mettre en marche un «intellectuel collectif» ? » ; et le texte de Sylvain Bourmeau, Jean-Max Colard, Jade Lindgaard, dans le Monde, 19 mars 2004 : « les partis de gauche ont leur responsabilité dans cette politique de l'ignorance; depuis vingt ans, ils ont préféré écouter les intellectuels médiatiques qui se sont employés à gommer le clivage droite-gauche... La gauche a succombé au grand récit mythique qui tient en une équation pathétique: fin des idéologies = fin des théories = fin des concepts = fin des idées». 11

sous la droite que se fit le massacre de l'archéologie nationale, c'est sous la gauche qu'a commencé la marchandisation de France-Culture. La lutte pour le maintien de l'enseignement du grec et du latin dans l'Ecole française connaît une nouvelle phase critique sous le sinistre Allègre, et se poursuit de nos jours avec l'aggravation de la situation de ces matières dans l'enseignement. Il y a continuité ainsi des socialistes (et de leurs alliés) à la droite. La gauche a fait mal, la droite a fait pire. Je voudrais bien qu'il en soit autrement, mais je n'ai pas le choix: au fil des chapitres du présent livre, on va voir, récurremment, presque systématiquement, un cassage mené à terme par la droite mais bien engagé déjà lorsque la gauche était au pouvoir. Je n'ai pas l'intention ici d'examiner l'ensemble des problèmes que peut évoquer une pétition généraliste comme celle sur la guerre contre l'intelligence - il y faudrait plusieurs tomes! Je peux par contre exposer un certain nombre d'aspects, de problèmes, plusieurs à peine connus, car la presse n'en a souvent pas du tout parlé, l'administration a fait silence le plus possible, et, lorsque la presse les a mentionnés, c'est souvent pour enregistrer purement et simplement les changements prévus en baut lieu, sans aucunement remplir la « fonction d'alerte» dont elle se crédite pourtant parfois, voire, pire, en se faisant complice des démolitions, en les présentant comme inéluctables et finalement utiles 9. On verra successivement: la casse de l'archéologie de sauvetage française, sous le gouvernement Raffarin, après une loi faite sous Jospin qui ne résolvait pas, loin de là, toutes les questions que posait l'archéologie nationale - Aillagon, ministre de Raffarin, les a résolues en supprimant l'archéologie - ; la suppression de la notion de patrimoine par l'astuce d'un article de la loi sur les Musées de 2001, qui dit à deux lignes d'intervalles une chose, sur l'inaliénabilité des biens nationaux, et son contraire; la destruction du Musée de l'Homme, uniquement pour satisfaire un fantasme chiraquien, autrement dit, un musée scientifique et pédagogique sacrifié à un musée esthétique et touristique; la destruction du Musée des Arts et Traditions Populaires, autre musée pédagogique et scientifique détruit pour faire place à un musée touristique; les profondes transformations infligées à la chaîne radiophonique France-Culture à partir de 1999, transformations qui ont considérablement affaibli son contenu informatif et scientifique au profit d'une conception commerciale; la série d'attaques contre l'enseignement des deux grandes langues mères du français, pour des raisons d'économies parfois rationalisées en attaques contre le grec et le latin en eux-mêmes; la délocalisation de l'Institut National de Recherche Pédagogique, de sorte 9 V. le chapitre que je consacre à l'attitude de la presse dans Sergent, 2005. 12

que l'ensemble des besoins de la Région Parisienne, pourtant souséquipée de ce point de vue, se voit sacrifié à des intérêts particuliers localisés à Lyon; la privatisation de l'ancienne Imprimerie Nationale française, qui ne peut qu'entraîner à terme la fin des impressions en caractères particuliers qui faisaient la gloire de cette Imprimerie, et la dispersion de ses plombs; la destruction d'un réseau international de coopération pédagogique français, à l'époque du gouvernement Jospin; la vente, c'est-à-dire l'abandon et le sacrifice, des anciens hôpitaux parisiens; la casse commencée du Muséum national d'Histoire Naturelle, avec les menaces précises qui pèsent sur ses collections scientifiques; enfin, le caractère aléatoire de l'avenir du cinéma français.

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