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La politique culturelle du Qatar

De
274 pages
Depuis une dizaine d'années, le Qatar a réussi à s'imposer sur l'échiquier géopolitique du Golfe. Mais qu'en est-il de sa politique culturelle ? Avec une histoire indépendante d'à peine plus de 40 ans, Doha n'a pas hésité à s'inventer un "patrimoine à l'occidentale". Derrière cette image d'ouverture se cache une crise identitaire qui secoue une communauté en plein déclin démographique. Le Qatar sait qu'il devra se confronter à un tournant décisif de son histoire sociale pour se forger une modernité propre.
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La politique culturelle
Lorraine Engel-Larchez
du Qatar
Vers une légitimation identitaire ?
La politique culturelle« À quoi joue le Qatar ? » C’est ainsi que le Courrier international
d’avril 2013 s’affole des velléités d’hégémonie de la
pétromonarchie : sport, immobilier, industrie, luxe, culture , du Qataretc. Aucun secteur n’échappe aux investissements massifs des
Qataris. Par sa stratégie de rayonnement international depuis
une dizaine d’années, le micro-Émirat, jadis si discret, a réussi
Vers une légitimation identitaire ?à s’imposer sur l’échiquier géopolitique du Golfe. Si les ouvrages
récents à son sujet traitent de ses investissements financiers ou de
ses partenariats diplomatiques, aucun d’entre eux ne s’est attardé sur
sa politique culturelle.
Avec une histoire indépendante d’à peine plus de quarante ans,
Doha n’a pas hésité à s’inventer un « patrimoine à l’occidentale » pour
s’affrmer sur la scène mondiale. Mais derrière cette image d’ouverture
se cache une véritable crise identitaire qui secoue une communauté
en plein déclin démographique. S’il a réussi à acquérir les faveurs des
publics étrangers, le Qatar sait qu’il devra se confronter à un tournant
décisif de son histoire sociale pour se forger une modernité propr ,e au
sein du référentiel arabe qui est le sien.
Lorraine Engel-Larchez est historienne de
l’art, diplômée de l’École pratique des hautes études,
et spécialisée dans les interactions socioculturelles entre
Orient et Occident à l’époque contemporaine. Elle s’apprête
aussi à publier Les mille et une facettes du cristal aux Éditions Bentzinger.
Photographie de couverture :
A man wearing the traditional thobe and ghutra gazes
across the West Doha from the patio of the Museum
of Islamic Art © Madi Alexander .
ISBN : 978-2-343-06397-3
27 e
La politique culturelle du Qatar
Lorraine Engel-Larchez
Vers une légitimation identitaire ?







La politique culturelle
du Qatar






Lorraine ENGEL-LARCHEZ








La politique culturelle
du Qatar
Vers une légitimation identitaire ?









































































































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06397-3
EAN : 9782343063973
TABLE DES MATIÈRES
REMERCIEMENTS ........................................................ 11
PRÉFACE ........................................................................ 13
INTRODUCTION ........................................................... 17
LE QATAR : ÉLÉMENTS DE CONTEXTE ................. 27
1. Histoire : une terre d’occupation .............................. 29
2. Démographie et urbanisation : une croissance
exponentielle ................................................................ 31
3. Religion : du rigorisme au progressisme .................. 31
4. Politique : le printemps de Doha .............................. 32
5. Économie : diversifier les ressources pour préparer
l’après-pétrole ............................................................... 35
6. Communication : Al Jazira, figure de proue des
printemps arabes ........................................................... 41
7. Culture et diplomatie : une francophilie affichée ..... 43
8. Environnement : vers un développement durable .... 44
REMARQUES PRÉLIMINAIRES ................................. 45
CHAPITRE I : MUSÉE ET ÉDUCATION ..................... 51
1. La fondation du Qatar : éduquer à l’internationale .. 53
2. Le musée, plateforme éducative ............................... 53
CHAPITRE II : MUSÉE ET IDENTITÉ ......................... 57 1. Culture orale versus culture matérielle : une terre en
jachère? ......................................................................... 61
2. L’art, un vecteur de progrès social ? ........................ 64
CHAPITRE III : MUSÉE ET ÉTHIQUE 67
1. Entre universalisme et communautarisme : le choc
des civilisations ............................................................ 69
2. Jouer le syncrétisme religieux pour éviter le choc des
moeurs .......................................................................... 70
3. Rappeler le respect des mœurs locales ..................... 71
4. Une censure inévitable des œuvres .......................... 72
5. Le boycott de l’art politique ..................................... 72
6. Une religion intouchable .......................................... 72
7. Le tabou de la nudité dans l’art ................................ 73
8. Le tabou de l’homosexualité dans la littérature ....... 75
9. La schizophrénie d’une modernité occidentale ........ 75
CHAPITRE IV : OUTILS DE LA CONSTRUCTION
IDENTITAIRE QATARIE .............................................. 77
1. L’Autorité des musées du Qatar : la réponse à une
lacune identitaire .......................................................... 79
2. Le Musée national du Qatar ..................................... 81
3. Le musée d’Art islamique du Qatar ......................... 84
4. Le choix d’une architecture : entre historicisme et
modernité ...................................................................... 88
65. L’architecture intérieure : un hommage aux arts
décoratifs islamiques .................................................... 93
6. Une architecture universelle et riche de sens ........... 96
7. Le choix d’une muséographie innovante ................. 97
8. Des expositions qui font sens dans un contexte de
crise identitaire ........................................................... 103
a) De Cordoue à Samarcande, trésors du musée d’Art
islamique de Doha au Louvre (30 mars-26 juin 2006)
................................................................................ 103
b) Perles au musée d’Art islamique de Doha (30
janvier-5 juin 2010) ................................................ 109
c) Hajj, le pèlerinage à La Mecque (23 avril-10 août
2014) : une exposition en miroir à l‘IMA ............... 115
9. Les ateliers de calligraffiti d’El Seed : transmettre
l’art sacré de l’écriture aux jeunes .............................. 117
10. S’ouvrir à l’art contemporain occidental .............. 120
a) Damien Hirst : Reliques (10 oct. 2012-22 janv.
2013) à la galerie al-Riwaq : une introduction à
l’histoire de l’art occidental dans le Golfe .............. 120
b) Takashi Murakami : Ego (9 février-24 juin 2012) à
la galerie al-Riwaq et au musée d’Art islamique .... 132
c) Rashid al Kuwari à la galerie al-Riwaq (avril 2014)
ou l’introduction de la bande dessinée au Qatar ..... 136
d) Richard Serra ou l’abstraction à l’occidentale ... 136
e) Maman de Louise Bourgeois ou le surmoi maternel
universel au Qatar Convention Center.………….. . 141
7CHAPITRE V : MARCHÉ DE L’ART ......................... 145
1. Un contexte concurrenciel de fait ........................... 147
2. Le Qatar : une boulimie d’art ou une manière
d’afficher sa puissance économique ? ........................ 151
CHAPITRE VI : MUSÉE ET PUBLICS ....................... 153
1. Un musée à la pointe de la communication ............ 155
2. Des ressources documentaires de qualité à disposition
du public ..................................................................... 157
3. Des brochures à destination du jeune
public : l’exemple de l’exposition Hajj, a Journey
through Art (9 octobre 2013-5 janvier 2014) ............. 158
4. Une réception locale pourtant timide ..................... 159
CHAPITRE VII : STRATÉGIE CULTURELLE : LE
CHOIX D’UN COMPLEXE GLOBAL ........................ 161
1. Les musées des beaux-arts ..................................... 163
- Cai Guo-Qiang : Saraab (5 décembre 2011-26 mai
2012) au Math āf ...................................................... 164
- Adel Abdessemed : L’Âge d‘or (6 octobre 2013-5
janvier 2014) au Math āf ...................................... 17968
- Yan Pei-Ming : Peindre l’histoire au Katara
erHeritage Village (1 semestre 2014), la question de
l’identité .................................................................. 179
- Francesco Vezzoli : Le Musée des pleureuses (7
octobre-30 novembre 2013) au Katara Heritage
Village ou les dégâts de la célébrité ....................... 183
2. Les musées de société ............................................ 185
83. La réappropriation d’un art lyrique occidental ....... 188
4. Le savoir-faire d’un chef français au service de la
gastronomie locale ...................................................... 195
CHAPITRE VIII : LE LOUVRE ABU DHABI,
INCONTOURNABLE RIVAL ..................................... 197
1. Un projet futuriste et inédit .................................... 199
2. Un pont entre les civilisations ................................ 200
3. Le premier musée universel en Orient ................... 201
4. Une muséographie inédite : l’ambition d’abolir les
frontières du temps et de l’espace .............................. 202
5. La muséification de l’art occidental en Orient ....... 202
6. L’ambition d’un public aussi cosmopolite ............. 203
7. Un outil pour le dialogue interculturel et la paix ... 204
8. L’architecture de Jean Nouvel ................................ 204
CHAPITRE IX : DE LA CULTURE ORALE À LA
CULTURE MATÉRIELLE, LES RÉVÉLATIONS DE
L’ARCHÉOLOGIE ....................................................... 211
1. Les tours du Qatar .................................................. 213
2. Les forts de la Côte des Pirates .............................. 214
3. Le patrimoine naturel : développer le tourisme vert ....
............................................................................. 215
CHAPITRE X : L’UNESCO, UN ORGANE MONDIAL
AU SERVICE DU PATRIMOINE DU GOLFE .......... 219
1. Les Émirats arabes unis et le Qatar ........................ 222
92. L’Arabie saoudite, précurseur en terre d’islam ...... 224
3. Le Bahreïn .............................................................. 226
4. Le Yémen et le sultanat d’Oman ............................ 227
5. Conclusion : des progrès encore attendus .............. 230
CONCLUSION : LA CULTURE, OUTIL DE
LÉGITIMATION IDENTITAIRE ? .............................. 231
ANNEXES ..................................................................... 243
LA CULTURE, OUTIL D’ÉMANCIPATION POUR LA
FEMME ARABE ? LE CAS DU QATAR .................... 245
BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES ................................ 251
I. Ouvrages généraux sur le Qatar .............................. 251
II. Ouvrages transversaux ........................................... 252
III. Catalogues d’exposition ....................................... 255
IV. Périodiques ........................................................... 256
V. Encyclopédies et dictionnaires .............................. 259
VI. Sources électroniques ........................................... 260
VII. Sources audiovisuelles ........................................ 261
VIII. Autres sources ................................................... 262
LEXIQUE DES TERMES ARABES ............................ 263
10REMERCIEMENTS
La rédaction de cet ouvrage m'a offert une occasion
exceptionnelle d’approfondir mes connaissances en
histoire socioculturelle et politique du monde arabe
moderne et contemporain. Par conséquent, je tiens à
remercier toutes les personnes qui m'ont assistée de près
ou de loin dans mes recherches.
Tout d’abord les professionnels qui m’ont
accompagnée : monsieur Jean-Michel Leniaud, spécialiste
e ede l’architecture occidentale des XIX et XX siècles,
professeur à l’École pratique des hautes études et directeur
de l’École nationale des Chartes, qui a bien voulu diriger
mes recherches.
Madame Agnès Callu, conservatrice du patrimoine en
charge du département des arts graphiques au musée des
Arts décoratifs de Paris, chercheuse associée au CNRS
(Institut d’histoire du temps présent) et au Centre
d'histoire de Sciences Po, et chargée de conférences à
l’EPHE, pour ses conseils avisés sur l’angle d’approche
sociologique du sujet.
Madame Mireille Jacotin, conservatrice du patrimoine
en charge du pôle Vie publique au musée des Civilisations
de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), qui m’a
accueillie en stage à la direction scientifique et des
collections et m’a fait l’honneur de bien vouloir préfacer
cet ouvrage.
Mademoiselle Camille Némery, cadre française
expatriée au Qatar en 2013, pour la documentation du
musée d’Art islamique de Doha qu’elle a bien voulu me
faire parvenir.
Enfin mes proches pour la confiance et le soutien qu’ils
m’ont accordés. PRÉFACE
La question traitée par madame Lorraine Engel-Larchez
dans son ouvrage, constitue résolument une problématique
edu XXI siècle spécifique à la fois au monde des musées,
mais aussi à celui de la collection et aux conditions de sa
constitution.
Autant la question du patrimoine et celle de la
collection relèvent-elles d’une démarche bien étudiée
depuis longtemps par les historiens et les historiens d’art,
autant la question du musée et de l’ouverture au public
d’une collection préalablement constituée pour concevoir
un musée reste-t-elle très contemporaine. L’exemple du
musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée
(MuCEM), musée national ouvert à Marseille en juin 2013,
est particulièrement éclairant pour le domaine public
étatique français : un projet conçu à partir du début des
années 2000 au sein de la direction des Musées de France,
sous la houlette bienveillante de la regrettée Françoise
Cachin, dont il aura fallu étendre les collections au secteur
Afrique du Nord-Proche et Moyen-Orient pour voir enfin
représentés en France des objets d’art populaire du bassin
méditerranéen, du Proche-Orient et du monde iranien.
Cette politique d’acquisition engagée dès 2001
permettait de rompre avec l’histoire de la constitution
d’autres collections publiques d’art oriental en
France ; dans les musées de beaux-arts de Lyon et
Aix-enProvence, par exemple, souvent des dons et legs de
particuliers, et dans les musées nationaux, des dévolutions
de collections royales ou des acquisitions de grandes
collections privées d’art décoratif, de manière onéreuse
parfois. Aujourd’hui, les enjeux économiques et l’attractivité
d’un territoire par le musée ne sont plus à démontrer. Les
exemples du Louvre-Lens, de Pompidou-Metz, du
MuCEM dans le cadre de l’année de la capitale
européenne de la culture en 2013, permettent de rappeler
que les retombées financières de l’activité d’un musée sur
son territoire sont de l’ordre de 1 à 7, voire de 1 à 10 euros
en assurant de l’activité aux métiers du tourisme, de
l’hôtellerie, de la communication… L’ouverture à Paris en
ce début d’année 2015 de la fondation LVMH témoigne
plutôt de la capacité d’une grande fortune à faire bâtir un
lieu par un grand nom de l’architecture pour devenir
l’écrin d’une collection préexistante… Les enjeux publics
et privés n’obéissent pas nécessairement à la même
logique, financière notamment. Alors, la banalisation du
musée dans l’espace public, dans la ville, permet-elle de
penser que l’on visite aujourd’hui un musée comme on
déambule dans une galerie commerciale ?
Consommeraiton de la culture et de l’art comme on consomme des
produits manufacturés ou des services individuels ?
La ville de l’Europe occidentale et centrale du milieu
edu XIX siècle où le musée et les « grands magasins »
voisinent, constituerait-elle un schéma de développement
eidéal pour la création de nouvelles villes au XXI siècle
dans les pays du Golfe ?
Madame Lorraine Engel-Larchez apporte dans cet
ouvrage des clefs de compréhension pour montrer
comment le Qatar, ce petit pays du Golfe de la taille de la
Corse, utilise les réseaux institutionnels de la culture et du
patrimoine au niveau international et cherche à les intégrer
pour se voir traité comme les autres pays dont l’histoire du
patrimoine est nettement plus ancienne. Le dynamisme de
ce pays dans ce domaine est particulièrement intéressant,
et il est légitime de s’interroger sur ses intentions. On
14comprend, par sa position géographique, que le pays
souhaite attirer du public, et des consommateurs à fort
pouvoir économique par le biais d’un hub aéroportuaire
entre Chine et Europe. Aussi, se pose la question de la
relation au public, de proximité ou touristique. Si la
convention de Faro (2005) et la déclaration de Fribourg
(2010) apportent quelques outils de réflexion pour mieux
organiser la relation entre patrimoines et publics dans
l’espace européen, il faudra attendre encore quelques
années et des études locales pour mieux comprendre
comment s’organise réellement la fréquentation des lieux
culturels du Qatar et quels seront les usages du patrimoine
de ce pays.
Cet ouvrage ouvre donc la voie à de possibles analyses
en livrant un très exhaustif état des lieux des propositions
muséales et patrimoniales accessibles sur ce territoire.



Mireille Jacotin

Conservateur du patrimoine au MuCEM
Vice-présidente de l’Association générale des
conservateurs des collections publiques de France










15INTRODUCTION
« À quoi joue le Qatar ? » C’est ainsi que le Courrier
1international d’avril 2013 s’affole des vélléités
d’hégémonie du micro-Émirat : sport, immobilier,
industrie, luxe, culture… Aucun secteur économique
n’échappe aux investissements massifs des Qataris. Mais
pourquoi tant de vacarme généré par un pays de la taille de
la Corse, qui évoluait jusqu’alors à l’ombre de son voisin
géant l’Arabie saoudite ?
Par sa stratégie de rayonnement international depuis
une dizaine d’années, en faisant appel aux meilleurs
experts dans tous les domaines, la pétromonarchie
autrefois si discrète a réussi à s’imposer comme une nation
incontournable sur l’échiquier géopolitique du Golfe
persique.
Relayée par la désormais célèbre chaîne Al Jazira
(littéralement l’« île »), sa politique de communication n’a
plus de frontières, et du sport à la culture, le Qatar est
partout, organisant les Jeux olympiques, inaugurant des
musées et centres commerciaux, rachetant les hôtels
particuliers parisiens et le club de football du Paris
SainteGermain ou accueillant cette année le 38 comité pour le
patrimoine mondial de l’UNESCO.
Alors que penser d’un tel phénomène expantionniste si
ce n’est colonialiste ? Quelles sont les réelles motivations
de cette petite nation arabe aussi virulente que
dynamique ? Besoin d’asseoir son pouvoir dynastique,
crise identitaire, appel de la modernité ?
1 Courrier international, dossier spécial « À quoi joue le Qatar? »
(p. 24-32), semaine du 18 au 24 avril 2013, n° 1172. L’hyperactivité économique, diplomatique et politique
de l’Émirat suscite depuis peu l’intérêt des spécialistes
occidentaux.
Les publications européennes sur le Qatar n’ont qu’une
vingtaine d’années, coïncidant avec l’avènement du père
de l’émir actuel du Qatar, Sheikh Hamad bin Khalifa
alThani, qui s’empare du trône par un coup d’État le 27 juin
1995, inaugurant une ère de modernisation économique et
sociale pour son pays.
En 2007, avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Élysée,
les relations diplomatiques avec le Qatar vont s’intensifier.
Le nouveau président français partage avec le souverain
qatari un penchant pro-américain et un intérêt commun
pour la puissance de l’image. Les achats compulsifs de
l’Émirat attisent la hargne de la presse française qui insiste
sur cette véritable « spoliation » du patrimoine immobilier
français : hôtels particuliers place Vendôme, Carlton sur la
Croisette ou villa dans le sud, tous les bijoux
architecturaux de l’Hexagone intègre le giron qatarien.
Malgré le partenariat politico-économique fructueux
instauré sous la présidence Sarkozy, en 2013, le scandale
de l’hôtel Lambert (cf. « Le rachat du patrimoine
immobilier français ») achève de ternir l’image du Qatar
en France.
C’est alors une déferlante de publications alarmistes qui
véhiculent une image invasive d’un Qatar qui rachète sans
scrupules le patrimoine économique et historique gaulois.
L’exemple le plus typique de ces ouvrages « vendeurs »
de journalistes demeure Le Vilain petit Qatar: cet ami qui
nous veut du mal de Nicolas Beau et Jacques-Marie
Bourget publié chez Fayard en 2013. En plus d’un titre
volontairement ironique, la couverture du livre joue sur le
sensationnel, frappée d’une tour Eiffel au sommet de
laquelle flotte le drapeau qatari. Un impact visuel fort qui
18témoigne de la peur d’une « colonisation » islamique en
Europe, tant économique que culturelle.
Heureusement la même année paraît chez Armand
Colin l’étude rigoureuse menée par Nabil Ennasri à
l’Institut d’études politiques
d’Aix-enProvence : L’Énigme du Qatar.
Aucun aspect n’est négligé dans l’analyse méticuleuse
de l’ascension du micro-Émirat sur la scène
internationale : histoire, économie, diplomatie, politique,
religion, démographie, arts et culture, éducation, sport …
Une vision critique et quasi-exhaustive étayée par une
argumentation scientifique, avec des informations à la
pointe de l’actualité et de source fiable (organisations
internationales).
La simple lecture du sommaire, qui est un modèle du
genre avec ses titres problématisés très attractifs (dans un
langage quasi journalistique) et sa progression logique
imparable, indique la qualité d’un ouvrage qui se réclame
d’une grande impartialité, à l’image de la devise d’Al
Jazira : « L’opinion et son contraire ».
Cette neutralité à toute épreuve en fait un livre fiable à
destination des spécialistes qui méritait donc sa place au
sein de la collection Enjeux Stratégiques et des éditions de
l’Institut de Relations internationales et stratégiques
(IRIS).

Avec son ouvrage Qatar : la trajectoire singulière d’un
riche émirat (Michalon, 2013), Mehdi Lazar a aussi pour
ambition de répondre point par point aux préjugés latents
sur le Qatar dans l’inconscient collectif occidental et tente
de dépassionner la polémique liée à un sujet toujours
abordé de manière caricaturale dans le débat politique
français.
Si les Qataris et plus généralement les petits États du
Golfe persique se sont appuyés sur les structures
19culturelles occidentales déjà existantes, ce mémoire a
adopté une conduite identique, tentant de déterminer les
champs investis et opérateurs employés (institutionnels,
juridiques, sémiologiques) pour construire une politique
culturelle dans un référentiel arabe.
Ainsi il évoque successivement les musées,
monuments, sites archéologiques et zones classées ainsi
que les autorités culturelles structurantes.
En préambule, le propos s’interrogera sur les origines
orientales du musées ainsi que l’évolution de sa définition,
depuis l’Encyclopédie de Diderot à l’époque des Lumières
jusqu’aux définitions sans cesse réactualisées du Conseil
einternational des musées (ICOM) au XX siècle.
Puis les enjeux de l’introduction du musée dans la
société islamique traditionnelle qatarie seront traités selon
des grandes thématiques sociologiques : musée et
éducation, dans le cadre du discours de l’Autorité des
musées du Qatar, mais aussi musée et identité, à travers
l’analyse des principaux outils institutionnels servant la
construction identitaire qatarie, notamment : le Musée
national et le musée d’Art islamique de Doha avec ses
expositions axées sur les grands sujets de l’histoire
nationale et la culture musulmane mais aussi l’ouverture à
l’art contemporain occidental, la réappropriation de l’art
lyrique occidental avec l’instauration d’une symphonie
nationale, une occidentalisation incongrue sur l’ancienne
terre de Bédouins et pêcheurs cultivant des formes
musicales plus traditionnelles.
Il sera aussi question brièvement de l’appel au
savoirfaire gastronomique français pour mettre en valeur la
tradition culinaire autochtone, dénotant le modèle
intemporel de l’art de vivre à la française dont s’inspire le
Qatar.
20L’éthique fera l’objet d’une partie pour comprendre la
gestion du choc des civilisations et des mœurs par la toute
jeune nation qatarie qui malgré les tentations de la
modernité, ressent encore l’ancrage de fortes valeurs
islamiques qui fédèrent toujours cette région du globe.
La fonction économique du musée ne sera
qu’esquissée, le Qatar étant encore supplanté par les foires
d’art contemporain organisée dans les Émirats arabes unis,
on insistera sur l’importance des capitaux injectés par
l’État qatari dans le marché de l’art mondial et sur la rude
concurrence des pays voisins (Dubaï, Abu Dhabi* ou
encore Sharjah) qui a pour effet une certaine émulation.
L’étude du versant économique de la politique culturelle
est un sujet à part entière, qui n’est pas l’objet de cet essai,
se focalisant davantage sur la politique muséale.

Le rapport du musée à son public est malheureusement
difficile à appréhender sans les précieuses données
qu’auraient pu prodiguer une investigation sociologique
sur place (cf. limites opérationnelles du sujet). Cet axe de
recherche mériterait qu’on l’approfondisse à l’avenir dans
une étude spécifique sur des publics qui vont
probablement être amenés à évoluer, voire à disparaître
(au vu de la minorité démographique que constituent
actuellement les Qataris).


Le présent essai s’attachera aussi à brosser à grands
traits la variété typologique des institutions muséales.
Si au Qatar elles sont davantage de type beaux-arts
(musée d’Art islamique, Musée national et Musée arabe
d’art moderne de Doha), archéologiques (musée d’Al
Zubarah) ou ethnographiques (Katara Heritage Village),
d’autres pays du Golfe étendent leur protection
patrimoniale au domaine historique (Musée franco-
21omanais de Mascate), écrit (le Musée de la Presse
omanaise à Mascate étant l’unique exemple connu dans ce
domaine), militaire (Sultan’s Armed Forces’ Museum de
Mascate) ou encore botanique dans un souci de
préservation de la faune et de la flore vernaculaires avec la
création de parcs naturels nationaux.
Les littoraux du Qatar, ancienne « Côte des Pirates »,
eétant jalonnés de forts portugais du XVI siècle, son futur
Musée national tient à porter une attention particulière à
son patrimoine maritime, en exposant des boutres*,
embarcations traditionnelles en bois abondamment
utilisées par les pêcheurs de perle jusqu’à l’avènement du
pétrole.
Pour l’instant, Doha ne connaît que deux musées des
beaux-arts concurrents dans le Golfe : le Musée national
du Koweït (Dar al-Islamiyyah), ancienne collection
alSabah qui existe depuis 1983 et fait preuve d’un grand
dynamisme (il numérise actuellement sa collection pour la
rendre accessible sur Google Art Project) et le futur musée
du Louvre Abu Dhabi*, premier musée universel en
Orient et incontournable rival qui fera l’objet de notre
attention, l’ampleur de sa médiatisation tant en Occident
qu’en Orient révélant l’importance que revêt un tel projet
pharaonique dans le cœur des Émiratis.
La volonté de s’affranchir d’un tourisme purement
commercial ou sportif occasionne un enrichissement de
l’offre qui s’étend au tourisme culturel et vert. À ce sujet,
on s’attardera sur les révélations de la culture matérielle
par l’archéologie, tant dans le domaine architectural que
botanique.
L’appel à des organes mondiaux de protection
patrimonial tel l’UNESCO suscitera notre curiosité : la
qualité, le nombre de sites ainsi que les raisons pour
22lesquels ils ont été inscrits sur la liste du patrimoine
mondial sera ainsi soulignée.


Les limites opérationnelles du sujet s’avèrent assez
nombreuses. Tout d’abord, la contemporanéité du sujet et
donc son essence évolutive : le présent mémoire
n’esquissera la politique culturelle qatarie qu’à l’instant T
et ne prétend pas à retranscrire de manière exhaustive une
actualité politico-culturelle foisonnante, le processus étant
susceptible de s’amplifier à l’avenir.

En second lieu, il y a le peu de sources livresques à
disposition du chercheur occidental qui rend sa récolte des
informations ardues.
Parmi les catalogues des expositions organisées par les
musées de Doha, seules trois d’entre eux ont été publiés en
France : il y a bien sûr celui de l’exposition itinérante
intitulée De Cordoue à Samarcande : trésors du musée
d’Art islamique de Doha organisée en avant-première au
Brooklyn Museum of Art de New York et au musée du
2Louvre à Paris en 2006 .
Le catalogue de l’exposition Perles organisée entre le
30 janvier et le 5 juin 2010 au Musée d’Art islamique de
Doha est également disponible, tout comme de
l’exposition L’Art du voyage présentée en 2012 au Musée
3orientaliste de Doha .

2 Ṣabīḥa ẗ EL-HAM ĪR, De Cordoue à Samarcande : chefs-d’œuvre du
musée d’Art islamique de Doha, catalogue d’exposition, Paris, musée
du Louvre, 30 mars-26 juin 2006, New York, Brooklyn Art Museum,
août-octobre 2006, Milan, 5 continents, Paris, éditions du Louvre,
2006, 224 p., trilingue français-anglais-arabe.
3 Emma CAVAZZINI (éd.), Bartholomäus Schachman,
15591614 : the Art of Travel, catalogue d’exposition, Doha, Musée
23La majeure partie des sources sont donc périodiques, le
turbulent Émirat faisant régulièrement la une des grands
quotidiens occidentaux, en Europe, comme outre-Manche
ou outre-Atlantique. Quelques ressources audiovisuelles,
souvent réalisées par les institutions qataries elles-mêmes -
que ce soit la fondation du Qatar ou l’Autorité des musées
du Qatar - sont rendues disponibles en ligne, le plus
souvent à des fins promotionnelles, ce qui ne les dénuent
pourtant pas d’intérêt.
Dans une société de plus en plus globalisée et
digitalisée, quel crédit apporter à ces sources ? Il convient
de concéder que ce mémoire a été contraint de s’appuyer
sur ces rares sources fournies souvent par l’intéressé
luimême, mais en les inspectant avec l’œil critique de
l’historien. Dans une société occidentale longtemps fondée
sur la véracité de l’écrit, on a tendance à se méfier des
sources dématérialisées, un phénomène qui prend pourtant
de plus en plus d’ampleur, la majorité des grands musées
faisant désormais numériser d’eux-mêmes leurs
collections pour les rendre accessible au plus grand
nombre.
Le référentiel occidental est également problématique,
car il détermine, bien malgré nous, le prisme par lequel
nous envisageons les évènements, les lieux, les œuvres et
les personnes. En n’ayant pas à disposition les sources
arabes, il est difficile de prétendre à l’impartialité.
Heureusement, le bilinguisme arabe-anglais
quasiautomatique dont font dorénavant preuve la plupart des
pays émergents du Golfe, permet de prendre connaissance
du propre regard qu’ils portent sur leur évolution.
Le souci de s’exprimer en anglais pour les jeunes
générations arabes de la péninsule est ainsi salvateur pour
orientaliste, galerie al-Riwaq, 15 novembre 2012-11 février 2013,
Milan, Skira, 2012, 317 p.
24le chercheur occidental qui tente de décortiquer le
phénomène généralisé d’occidentalisme culturel atteignant
actuellement presque toutes les pétromonarchies.

À défaut d’être en mesure de financer un voyage
d’étude qui aurait permis une enquête de terrain, nous
avons sollicité une personne-ressource (cadre expatriée
française) pour prendre des photographies sur place et
nous faire parvenir la documentation des musées dédiée
aux publics.

























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