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Le cinéma populaire et ses idéologies

De
259 pages
L'objectif de ce numéro est d'explorer le contenu social et politique du cinéma offert au grand public. Pour ce faire, il faut se confronter à un problème incontournable tant au plan définitionnel que conceptuel: comment distinguer le cinéma "populaire" des cinémas "d'auteur", "expérimental" ou "documentaire" ? Le clivage entre films "populaires" et films d'auteur est moins marqué qu'il n'y paraît. Le cinéma de divertissement ne s'interdit pas de délivrer des messages au public et l'aspect financier est rarement absent de la production du cinéma d'auteur
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L'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Le cinélDa populaire et ses idéologies
COORDONNÉ

PAR:

Nicole Beaurain Christiane Passevant Larry Portis Christelle Taraud

Publié avec le concours

du CNL et du CNRS

L'Harmattan

L 'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
Fondateurs: Serge JONAS et Jean PRONTEAU

t

Directeurs:

Michel KAIL et Numa MURARD

Comité scientifique Michel AD AM, Pierre AN SA R T, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIRR, Monique CHEMILLIERGENDREAU, Catherine COLLIOT-THELENE, Catherine COQUERYVIDROVITCH, Joseph GABEL, René GALLISSOT, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRA WITZ, Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Georges LABICA, Serge LATOUCHE,Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard NAM ER, Gérard RAULET, Madeleine REBERIOUX, Robert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas TERTULIAN Comité de rédaction Nicole BEAURAIN, Marc BESSIN, Sylvain BOULOUQUE, Hamit BOZARSLAN, Patrick CINGOLANI, Christophe DAUM, Jean-Claude DELAUNAY, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Claude DIDRY, Patrick DIEUAIDE, Elsa DORLIN, Pascal Dupuy, Jean-Pierre DURAND, Jean-Paul FlLIOD, Jean-Pierre GARNIER, Jean-Paul GAUDILLIERE, Willy GIANINAZZI, Bernard HOURS, Michel KAIL, Pierre LANTZ, Martine LEIBOVICI, Roland LEW, Michael Lbwy, Margaret MANALE, Louis MOREAU DE BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU, arry L PORTIS, Thierry POUCH, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique SELIM, Richard SOBEL, Saïd TAMBA, Christelle TARAUD, Etienne TASSIN, Sophie W AHNICH,Claudie WEILL Secrétariat de rédaction: Jean-Jacques DELDYCK

Toute la correspondance dactylographiés double - manuscrits (trois exemplaires interligne, 35000 signes maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres, périodiques - doit être adressée à la Rédaction: URMIS Université Paris 7 Boîte 7027 2 place Jussieu, 75251 PARIS CEDEX 05 Téléphone 0144278207 - E-mail: deldyck@paris7.jussieu.fr Abonnements et ventes au numéro Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont I double (joindre un chèque à la commande au nom de L'Harmattan). France: 47,26 € - Étranger par avion: 53,26 € Un numéro simple: 13,72 €, double: 18,29 € + 3,20 € de port

@ L'Harmattan

et Association pour la recherche de synthèses en sciences humaines, 2004 ISBN: 2-7475-8365-1 ISSN : 0018-4306

L'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales N° 154
LE CINEMA POPULAIRE ET SES IDEOLOGIES

2004/4

Nicole Beaurain, Christiane Passevant, Christelle Taraud Le cinéma populaire et ses idéologies

Larry

Portis

et 5 9

Christelle Taraud Angélique et l'Orient: une certaine vision de l'altérité ? Larry Portis L'État dans la tête et les pieds dans le plat. Hiérarchie et autorité dans les films de Louis de Funès. .. .. .. Vincent Chenille et Marc Gauchée L'infâme et le pantin. Patrons et hommes politiques dans le cinéma français (1974-2002) Jean-Pierre Garnier Le passé radieux. Les Choristes: un analyseur des nostalgies populaires.. .. .. .. Saïd Tamba Propos sur le cinéma colonial en tant que genre populaire
Anne-Sophie Perriaux Se méfier de l'original? Les cas de Bollywood et Kanowood.. .. ... .. . .. .. .. .. .. . .. .. Tania El Khoury Les cinémas libanais et leurs publics.. .. .. .. .. .. ..

31

51

69 93

.. 109 131
145

.. .. .. ..

Ziad Doueiri (entretien avec)
Guerre ci vile et cinéma populaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Marco Bellocchio (entretien avec) La folie lucide et la société déraisonnée Béatrice Pignède et Christophe-Emmanuel DeI Debbio (entretien avec) Propagande de guerre, propagande de paix.. ... .. .. .. .. .. .. .. Jean-Pierre Thorn (entretien avec) Cinéma populaire et cinéma du peuple... *** Josette Debroux Une association
l'Association

161

179 189

pour

«organiser»
Français.

les études

rurales,

des Ruralistes

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199

NOTE CRITIQUE Jean Zaganiaris La démocratie au Maghreb:
COMPTES RENDUS.

entre souffrance et espoir. . . . . . ... 221
227

. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Abstracts
Appels à contributions.

... 249
............................................... 251

Toute la correspondance - manuscrits (trois exemplaires dactylographiés double interligne, 35 000 signes maximum pour les articles, 4 200 pour
les comptes rendus), livres, périodiques

-

doit être adressée à la

Rédaction: URMIS Université Paris 7 Boîte 7027 2 place Jussieu, 75251 PARISCEDEX 05 Téléphone 0144278207 E-mail: deldyck@paris7.jussieu.fr
ABONNEMENTS ET VENTES AU NUMERO

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont 1 double (joindre un chèque à la commande au nom de L'Harmattan). France: 47,26 € - Étranger par avion: 53,26 € Un numéro sim le: 13,72 €, double: 18,29 € + 3,20 € de ort

Le cinéma populaire et ses idéologies

Chercher le « populaire» dans le cinéma peut sembler un projet étrange pour une revue qui se veut critique dans ses interrogations sur la société et dans les usages de la philosophie sociale. Il n'est cependant pas nécessaire de pousser loin la réflexion pour se rendre compte que les représentations du monde, dans leur complexité, se retrouvent souvent dans un médium qui lie les perceptions, les fantasmes, les espoirs, les frustrations et les peurs des populations, toutes catégories sociales confondues. Ainsi, le septième art, qui a depuis longtemps remplacé la littérature comme vecteur de formation idéologique, illustre tout autant les spécificités des sociétés que celles des publics. L'objectif est ici d'explorer le contenu social et politique du cinéma offert au grand public. Pour ce faire, il faut se confronter à un problème incontournable tant au plan définitionnel que conceptuel: comment distinguer le cinéma «populaire» des cinémas« d'auteur », «expérimental» ou« documentaire»? La ligne de démarcation entre le cinéma d'art et d'essai et le cinéma dit populaire semble bien tranchée dans les esprits. Dans ce cadre, il faudrait entendre par « populaire» un cinéma visant un public de masse sans impliquer pour autant une «popularité» exceptionnelle: le cinéma populaire serait en quelque sorte un lieu privilégié où les représentations sociales s'expriment par le scénario, l'image, et la mise en scène, hors cette distanciation que l'on retrouve dans les films d'auteur, ancrés dans une vision critique et/ou novatrice dans le style et la forme cinématographiques, 1'« art» définissant l'ouvrage comme une expression personnelle destinée aux initiés/es. Le clivage entre les films « populaires », destinés au plus grand nombre, et les films d'auteur semble cependant moins marqué qu'il n'y parait. Le cinéma de divertissement ne s'interdit pas de délivrer des «messages» au public et l'aspect financier est rarement absent de la production du cinéma «d'auteur », s'imposant même aux dépens de la créativité esthétique et de l'originalité. Il n'est donc pas question de domaines séparés ou
L'homme et la société, n° 154, octobre-décembre 2004

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N.BEAURAflV,C.PASSEVANT,L.PORTIS,C.TARAUD

d'une quelconque fonne d'étanchéité entre les genres, mais plutôt d'un processus dans lequel le talent et la créativité s'exercent sous diverses fonnes, tributaires des moyens de production et du projet initial. Si le financement d'un film influe directement sur son contenu, les objectifs artistiques ou philosophiques ne sont pas obligatoirement absents des films réalisés à destination des « masses ». Or, pour beaucoup, le cinéma populaire reste essentiellement commercial, recherchant surtout à atteindre le plus grand nombre d'entrées. De là à penser que ses limites esthétiques et politiques sont évidentes en regard du cinéma d'art et d'essai, il n'y a pas loin. « Réduire» ainsi le cinéma populaire à un rôle uniquement commercial, comme reléguer le cinéma d'auteur dans des .réalisations hennétiques ou des allégories politiques, revient à ignorer la complexité de ce qui fait le succès d'un film. Quand on parle de cinéma populaire, le classement découle immédiatement de la perception spontanée. Mais à la réflexion, la classification dépend-elle du plus grand nombre d'entrées, de la distribution, de la diffusion ou rediffusion? Toute la question est là, car la définition mêle allégrement la réception du public à un produit cinématographique, et le « marché» du cinéma, tenu par les filières de production et distribution. Faut-il, dès lors, considérer comme populaire le film qui se retrouve distribué dans de nombreuses salles (plusieurs centaines de copies dans le parc national, puis international) ? Ou bien un film populaire est-il, en dépit du nombre restreint de copies tirées (parfois une seule), celui qui va bénéficier d'un succès de « bouche à oreille» auprès d'un large public grâce au réseau des salles d'art et essai ou des festivals? Ou encore, la couverture médiatique est-elle le seul critère qui pennet d'attribuer le label « populaire» à des films dont le budget publicitaire dépasse celui de la production, au détriment d'œuvres cinématographiques qui, malgré la censure économique, ont l'ambition d'un contenu? Pourtant le cinéma d'auteur peut devenir populaire. Le cinéma engagé également. Si l'air du temps favorise la fonne au détriment du contenu, il arrive cependant, même si le phénomène est marginal, que des films « difficiles» - sujets à contre-courant, réalisateurs/trices et comédiens/nes inconnus/es, petits. budgets obtiennent du succès auprès d'un large public qui se constitue sur le long tenne. Le système de distribution, la promotion et les partenariats avec les médias - chaînes de télévision, radios, presse - sont autant

Le cinéma populaire et ses idéologies

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de facteurs à prendre en compte dans ce que l'on entend par populaire. Le cinéma commercial et « populaire» est ainsi assujetti aux influences du contexte social et politique. À travers la production d'un film - où l'inspiration thématique croise les intérêts financiers -, des points de vue plus ou moins occultés peuvent infléchir le sujet et son traitement. Néanmoins, de manière générale, le cinéma populaire - comparé au cinéma d'art et essai - représente une vision du monde et des a priori esthétiques non négligeables. Ce qui distingue les deux approches réside alors dans la manière dont les influences imposent des codes et changent le processus de création. Ainsi, le message véhiculé dans les différentes formes d'expression cinématographique ramène invariablement aux rapports à la production. En effet, l'échange, ou l'osmose, qui s'établit entre les producteurs, les réalisateurs, l'équipe technique et artistique n'est pas la même pour les différents types de films. Au-delà de l'aspect purement «technique », les modalités de production des films sont alors déterminantes dans la réalisation. De même pour ce qui est des «idéologies» du cinéma populaire, car il s'agit là de prendre le terme dans son acception générale, c'est-à-dire dans le cadre de perspectives polysémiques sur le monde réel admettant toutes les contradictions, les visées politiques, l'inconscience sociale et les ambitions pécuniaires. Qu'un film exploite le créneau « action aventure» à la manière hollywoodienne ou une « comédie dramatique» et « intimiste» à la française, une vision du monde est véhiculée. Qu'il s'agisse de séries - comme Angélique réalisée pour des Occidentaux en mal d'exotisme - ou des films bollywoodiens à l'intention de populations en mutation culturelle, l'évolution de la culture passe souvent par l'imbrication de désirs sublimés, de besoins revendiqués et de manipulations multiformes. La relation entre la réalité quotidienne et le monde imaginé en images ne peut être cantonnée dans des catégories désignées comme «art» ou « divertissement ». Parler d'« idéologies» dans la production cinématographique ne signifie pas, pour autant, ramener le cinéma au niveau de la propagande, de la défense d'intérêts commerciaux ou politiques même si la création, qui est une expression sociale, est toujours susceptible d'être instrumentalisée à des fins politiques, hors le talent et les motivations des artistes. Les analyses sociocritiques du cinéma populaire, les réflexions et les témoignages présentés dans cette livraison ne couvrent qu'une petite partie d'un vaste champ

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N. BEAURAIN, C. PASSEVANT, L. PORTIS, C. TARAUD

d'investigation. Notre ambition, modeste, n'en demeure pas moins d'éclairer quelques aspects et facettes d'une fresque culturelle spécifique au monde contemporain.
Nicole BEAURAIN, Christiane PASSEVANT, Larry PORTIS, Christelle TARAUD.

Angélique et l'Orient: une certaine vision de l'altérité?

Christelle TARAUD

La série Angélique - constituée de cinq épisodes tournés entre 1963 et 1966 1 - a connu, depuis sa création, un immense succès populaire et commercial. Succès en salles d'abord au moment de la sortie des films, mais surtout succès télévisuel considérable. Depuis la fin des années 1970, en effet, la série fait régulièrement l'objet de rediffusions 2. La fréquence de ces multiples passages télé 3 - outre qu'elle témoigne d'un réel engouement transgénérationnel pour le personnage et ses aventures - relayée ensuite par la vente de nombreux et très rentables produits dérivés (vidéocassettes d'abord puis, depuis quelques années, coffrets DVD, affiches originales, photographies), a fait de cette série un monument incontournable du cinéma populaire commercial en France, mais aussi à l'étranger. La série Angélique fait d'ailleurs l'objet d'un authentique culte et Michèle Mercierson incontournable actrice phare - est devenue une véritable icône 4. En témoigne aujourd'hui la centaine de sites internet, sur les cinq continents, qui sont dédiés à la comédienne et aux films s. En témoigne aussi la réapparition périodique de l'actrice dans les
1. Angélique, Marquise des Anges et Merveilleuse Angélique sortent en 1964 ; Angélique et le Royen 1965 ; Indomptable Angélique etAngélique et le Sultan en 1967. Tous les films sont mis en scène par Bernard BORDERIE. 2. À noter que depuis une dizaine d'années, ce n'est plus le cas. Angélique a en effet pâti de la nouvelle mode des «séries de l'été» dont le dernier avatar, Zodiaque, est diffusé en juillet 2004 sur TF1. 3. Pendant les années 1980, la série Angélique était diffusée une fois par an. 4. Le personnage d'Angélique semble consubstantiellement lié à l'actrice qui s'en est ouverte darlS trois livres: Angélique à cœur perdu, Carrière, 1987; Angéliquementvôtre, Delirius, 1996etJe ne suis pas Angélique, Denoël,2002. 5. Voir notarnnlent www.marquisedesanges.fr

L'homme et la société, n° 154, octobre-décembre

2004

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Christelle TARAUD

médias (dans son rôle de «martyre»

mode « Angélique a ruiné ma carrière et ma vie de femme 6 ») et 7 du personnage dans la vie culturelle française - à l'image du
show Angélique monté par Robert Hossein et Alain Decaux au Palais des Sports de Paris en 19958, En témoignent enfin les rocambolesques aventures et invectives diverses entre acteurs, auteurs, producteurs et éditeurs - notamment par voie de presse et de justice - qui ponctuent l 'histoire d'Angélique, depuis sa création sous la plume d'Anne Golan dans les années 1950, sur fond de partage conflictuel de l'énorme manne financière qui découle de son formidable succès commercial international 9. L'ensemble de ces ingrédients, à lui seul, pourrait déjà expliquer la place singulière que tient la série Angélique, en France, dans le paysage cinématographique et l'industrie du spectacle. Mais si la pérennisation d'un succès acquis en salles doit beaucoup à la régularité de la diffusion télévisuelle de masse et aux différentes « affaires », plus ou moins ragoûtantes, qui entourent les films et leurs différents protagonistes artistiques et commerciaux, ce dernier est aussi lié à la puissante alchimie qui se dégage de la série. Construite à partir d'une bonne histoire qui prend racine dans le grand siècle de Louis XIV 10 - époque

du cinéma français sur le

6. Par exemple, un très récent Vie privée, vie publique, émission présentée par Mireille Dumas et rediffusée le mardi 20 juillet 2004 dont le thème « Mon image me colle à la peau» laissait une large place à Michèle Mercier. 7. Comme topos de la « femme émancipée et sulfureuse », Angélique est devenue une « référence» et se retrouve donc sous les plumes les plus diverses. Ainsi, dans un article récent du journal Technicart consacré à la culture SM, l'auteur s'extasiait, rêveur, sur les« cuissardes d'Angélique... » 8. Ce spectacle annoncé - à grand renfort de chiffres: 7 milliards de francs de budget; 47 tableaux et 100 comédiens; 450 costumes - comme l'événement culturel de la rentrée 1995 a marqué l'avènement d'une« nouvelle Angélique» en la personne de l'actrice Cécile Bois. Cet « avènement» qui a fait couler beaucoup d'encre (à l'image des nombreux articles publiés entre juillet et octobre 1995 dans la presse) a immédiatement débouché sur une polémique entre Michèle Mercier et Robert Hossein. À l'origine des hostilités, un article de Paris Match de juillet 1995 intitulé « Hossein: ma nouvelle Angélique» où Robert Hossein précise ne « pas vouloir froisser Michèle Mercier », mais indique tout de même au passage que cette dernière n'est plus, depuis 1995, «l'unique» Angélique. 9. Depuis 1996, Anne Golon multiplie ainsi les procès contre une société du groupe Hachette pour empêcher les pillages et les contrefaçons de ses livres notamment en Europe de l'Est et en Russie où leur succès ne se dément pas. 10. Les cinq films sont tirés des livres d'Anne GOLaN. Le premier opuscule paraît en 1957 sous le titre Angélique, Marquise des Anges. Suivront 13 autres tomes des aventures d'Angélique jusqu'à La Victoire d'Angélique publié en 1985. La suite des aventures d'Angélique est en préparation...

Angélique et l'Orient: une certainevision de l'altérité?

Il

éminemment romanesque - filmée en technicolor, dans des décors naturels somptueux (dont Versailles) par Bernard Borderie, la série des cinq épisodes d'Angélique est aussi portée par la fine fleur des comédiens français 11 qui s'emparent, souvent avec bonheur, des dialogues ciselés par Daniel Boulanger. À cela s'ajoute, dans un contexte de production bien particulier - celui du début des années 1960 -, l'attrait incontestable du personnage d'Angélique de Sencé de Monteloup: femme tout à la fois sensuelle et amoureuse, combative et imaginative, intelligente et amusante qui propose une image positive et valorisée de la féminité à laquelle de nombreuses femmes peuvent ou souhaitent s'identifier. La série repose, en effet, sur un savant mélange d'exotisme aventureux et d'érotisme soft, mais assumé - porté par une héroïne rebelle et émancipée, y compris professionnellement et sexuellement, qui n 'hésite pas à dévoiler fièrement sa nudité devant les caméras et dont les très nombreuses relations extraconjugales 12 doivent être prises comme un des signes avantcoureurs de la « libération sexuelle 13» et du droit des femmes à disposer de leur propre corps. Au total, un parfum suave d'interdit et de transgression qui marque suffisamment les esprits pour faire de la série Angélique un marqueur social particulièrement intéressant à étudier. La popularité légendaire des films et leur immense succès commercial permettent, du reste, de questionner avec pertinence la nature des discours produits (à l'époque) et véhiculés (encore aujourd'hui) et de tenter d'en jauger l'impact sur un - toujours - très large public transgénérationnel. C'est particulièrement le cas en ce qui concerne la récurrente et problématique question de l'altérité dont l'un des films au moins, Angélique et le Sultan, traite directement et exclusivement. Pour des raisons évidentes liées au nécessaire renouvellement de l'intrigue, Angélique est souvent confrontée, en France et à l'étranger, à un certain nombre d'aventures romanesques et exotiques. Dans ce XVItfrançais si furieusement empreint des
11. Et notamment Robert Hossein, Jean Rochefort, Claude Giraud, Jean-Louis Trintignant, Sami Frey, Jean-Claude Pascal, Jacques Santi... 12. En dehors de sa bigamie! En effet, croyant son premier mari (Joffrey de Peyrac) mort, Angélique s'est remariée, à la fin du second épisode de la série (Merveilleuse Angélique) et après de nombreuses péripéties amoureuses et sexuelles, avec Philippe de Plessis-Bellière (son cousin et amour de jeunesse). 13. À noter que la série Angélique s'inscrit dans un «mouvement» qui commence, dans le cinéma français, avec des films comme Et Dieu créa lafemme de Roger VADIM(1957), Les Tricheurs de Marcel CARNÉ(1958)...

12

Christelle TARAUD

fastes ampoulés de la société de cour qui sen de trame aux films, les références à un Orient déjà présenté comme l'envers

sociologique de l'Occident

14, mais

où les « turqueries » ne sont

pas encore devenues, dans la foulée de la traduction des Mille et Une Nuits par Antoine Galland (1704), une «mode» comme au XVIII" siècle IS, sont légion. Ce sont ces nombreuses références qui disent autant la fascination que la répulsion - qu'il s'agit ici d'inventorier et d'analyser pour comprendre en quoi la série Angélique peut servir, auprès des très nombreux spectateurs et téléspectateurs qui la regardent, de véhicule à des images stéréotypées des Orientaux et à une vision réductrice et souvent ambiguë de l'Orient. L'Orient comme décor et l'Afrique comme exutoire des pulsions primitives Dans Angélique, Marquise des Anges, premier épisode de la série, l'Orient est d'abord un décor et c'est en tant que tel qu'il impose vraiment sa présence troublante 16. À l'image des tableaux orientalistes de Jean-Auguste Ingres, où l'Orient est simplement convoqué comme un territoire exotique et sensuel17, le film installe une «ambiance» orientale à travers une panoplie traditionnelle d'accessoires et de représentations 18. Ainsi en va-t-il,
14. À noter que les Orientaux définissent les Occidentaux en des termes similaires comme l'écrit cet ambassadeur turc contemporain de Louis XIV : « Les Francs ne ressemblent pas plus aux Turcs que la nuit ne ressemble au jour. Quand nous entrons dans un appartement, nous ôtons nos chaussures et gardons la tête couverte. Les Francs, eux, gardent leurs souliers et enlèvent leurs chapeaux. Nous laissons croître nos barbes et rasons nos cheveux. TIslaissent croître leurs cheveux et rasent leurs barbes. Nous écrivons de droite à gauche, ils écrivent de gauche à droite. Nous mettons les tapis sous les tables, ils les mettent dessus... Bref, mettez un Turc la tête en bas, les pieds en l'air, vous aurez un Franc. » Cité par Daniel RIvET, Le Maghreb à l'éprelNe de la colonisation, Paris, Denoël, 2002, p 26. 15. Sur cette question, voir le chapitre « l'attrait de l'Orient », Lynne THORNTON, femme dans la peinture orientaliste, Paris, ACR Éditions, 1993, La p.4-19. 16. On retrouve des références à l'Orient, par touches impressionnistes, dans l'ensemble du film, qu'il s'agisse par exemple de l'architecture de la demeure du comte (patio et fontaine semblables à ceux d'une maison maure) ou d'une attraction (prière d'Isis) à la fête du Pont-Neuf lorsqu'Angélique est prise en charge par les bandits de la Cour des Miracles et son ami d'enfance Calembredaine (Guiliano Gemma). .. 17. À l'image de son Bain turc (1862). 18. Edward W. SAID,L'orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Paris, Le Seuil, 1980.

Angélique et l'Orient: une certainevision de l'altérité?

13

par exemple, de la scène de bain - cliché récurrent de la peinture orientaliste du XIx" siècle qui sert visiblement de référent esthétique au film 19 - avant la nuit de noces d'Angélique. Cette dernière, dénudée par ses domestiques noires, se glisse ainsi dans une baignoire creusée, comme en Orient, à même le sol - un voile 20 (sUr) camouflant encore symboliquement sa nudité. Quand le rideau s'ouvre, Angélique apparaît de dos, telle la splendide odalisque 21 de Jean Lecomte du Nouy 22, entourée de trois servantes. La première tient ses cheveux qui ne doivent pas être mouillés; la seconde verse, dans l'eau de son bain, un onguent précieux; la dernière enfin la lave avec douceur et application. Pendant toute la scène et jusqu'à ce qu'Angélique se retrouve vêtue de sa chemise de nuit dans son lit, aucune de ses servantes ne prononce le moindre mot. Muettes et interchangeables - à l'image de l'uniforme (seroual, petit haut découvrant largement le nombril et turban pour dissimuler la chevelure) qu'elles portent toutes indistinctement - les domestiques noires ne s'expriment qu'à travers les gestes de la vie quotidienne qu'elles pratiquent mécaniquement et par les révérences très marquées qu'elles adressent à la comtesse de Peyrac. Derrière la scène orientaliste, révélée par le systématisme de l'opposition maîtresse blanche/domestiques noires, se profile une démonstration que ne renie pas, loin s'en faut, l'imagerie coloniale et postcoloniale. Clairement identifiées comme des seconds rôles,

les femmes noires sont « au service» d'Angélique et lui doivent
donc totale obéissance. Le fait que cette dernière soit totalement nue et que ses domestiques soient toutes habillées n'est pas non plus anodin. Il y a une correspondance visuelle évidente entre la différence raciale, le pouvoir hiérarchique et le fantasme sexuel 23. Quand elles ne sont pas en train de remplir les fonctions de leur condition subalterne, les domestiques noires sont d'ailleurs
19. Voir Christelle TARAUD, Femmes orientales dans la photographie coloniale, 1860-1910, Paris, Albin Michel, 2003. 20. Sîtr : ce qui est privé, ce qui doit être caché. Un des principes fondateurs de l'organisation des sociétés orientales traditionnelles. 21. Vient du turc Oda qui veut dire chambre. Littéralement, les odalisques peuvent être des «femmes de chambre» ou des «esclaves de lit» (l'un n'excluant pas l'autre). 22. Voir notamment son magnifique tableau L'Esclave blanche (1888). 23. Ici, se référer au chapitre «La prostituée « indigène », archétype de la femme fantasmée », Christelle TARAUD, La prostitution coloniale, Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Paris, Payot, 2003, p. 291-297.

14

Christelle TARAUD

présentées comme soumises à l'atavisme ancestral de leurs pulsions primitives comme le montre très précisément la scène de la nuit de noces. Ayant en effet été rejeté par sa très jeune et très belle épouse, Joffrey de Peyrac (Robert Hossein) quitte précipitamment la chambre de sa femme. Dès son départ, résonnent, dans la noirceur de la nuit, les tam-tam du Vaudou. Angélique, se levant de son lit et se rendant à son balcon, découvre en contrebas, horrifiée, les serviteurs noirs de son mari chantant, autour d'un feu de joie, une étrange mélopée en une langue étrangère alors qu'une de ses propres domestiques, apparemment en transe, danse frénétiquement les seins dénudés. Arrive Peyrac, accompagné de Kouassi-Ba (Black Salem) son fidèle serviteur qui lui ouvre le chemin, dans l'obscurité menaçante, grâce au candélabre qu'il tient à la main. L'aspect inquiétant de la scène est encore accentué par l'alternance de gros plans sur les joueurs de tam-tam ânonnant leur chant lancinant et sur Joffrey de Peyrac, se livrant à des rituels alchimiques, derrière un rideau de flammes. À l'exception notable de Kouassi-Ba 24 - qui a délivré Peyrac des Arabes qui l'avaient fait prisonnier en Méditerranée après avoir coulé son bateau et qui entretient avec lui une relation particulière apparemment faite de confiance et de respect - tous les Africains de la série sont donc exclusivement présentés, dans des mises en scènes soignées à l'orientalisme esthétisant, comme des domestiques « interchangeables» des blancs. Le plus souvent à l'arrière-plan des nombreuses scènes où leur présence est nécessaire (par exemple pendant le banquet donné par le comte de Peyrac en I'honneur de sa jeune épouse où pour chaque convive assis, on trouve, debout, un domestique noir habillé à l'orientale), les serviteurs noirs confortent, par leur statut servile 25, une hiérarchisation sociale des races qui s'imprime évidemment, à force d'être continuellement et banalement répétée, chez les
24. Kouassi-Ba est le seul domestique noir du comte que l'on entend parler. À noter cependant qu'il est présenté comme s'exprimant peu et mal en français dans une scène très courte (au moment où le comte ayant été arrêté par les hommes du roi, Kouassi-Ba, blessé, revient pour prévenir Angélique) où il ne dispose que de quelques dialogues brefs. Pour le reste, c'est surtout par sa présence imposante et protectrice qu'il intervient dans Angélique, Marquise des Anges. Kouassi-Ba est donc le prototype même du « bon noir» ou/et du « bon sauvage ». 25. Ce sont d'ailleurs tous d'anciens esclaves rachetés par le comte de Peyrac à Candie, Alger ou Salé, qui sont à l'époque les grandes plaques tournantes de la traite méditerranéenne.

Angélique spectateurs

et l'Orient:

une certaine vision de l'altérité?

15

et téléspectateurs.
26

Joffrey de peyrac et l'alchimie musulmane

Pourtant, le comte de Toulouse est présenté comme un homme étonnamment «moderne », à l'esprit large et aux idées non confonnistes. Ennemi des fanatiques - c'est un parpaillot qui a da fuir les persécutions religieuses - et des inquisiteurs - sa maison est un asile pour les érudits de toutes nationalités menacés d'arrestation et d'exécution ZI_, c'est aussi un savant émérite dont la réputation dépasse les frontières du royaume de France. Faisant visiter sa mine de plomb de Salsigne 28 à Angélique, il lui présente ainsi ses différents contremaîtres et les savoirs qu'il a reçus d'eux: «En Chine, j'ai appris la chimie et l'astronomie. Aux Indes, l'art des poisons et des contrepoisons. Chez les Arabes, l'algèbre... »A priori, cette capacité de Joffrey de Peyrac « à courir le monde» pour accumuler des connaissances encyclopédiques et constituer des réseaux de relations fait de lui une figure hybride positive, bien qu'anachronique, moitié homme éclairé du XVIII" siècle et moitié individu cosmopolite du XIX"siècle. Au-delà de la figure atypique et sympathique du comte de Toulouse, demeure, cependant, un problème récurrent rencontré tout au long des cinq épisodes et

exemplifiépar la question de l'alchimie musulmane 29.
En Orient, patrie de Jâbir Ibn Hayyân
30,

de Abû al-Qâsim al-

26. J'emploie à dessein le terme «d'alchimie musulmane» plutôt que celui «d'alchimie arabe» en tenant compte du fait que même si la langue commune est l'arabe, tous les alchimistes ne sont pas forcément d'origine arabe. Ainsi, la discipline a beaucoup évolué au contact des savants persans. C'est d'ailleurs en Iran que l'on trouve encore, au XIX"siècle et au xx. siècle, l'activité alchimique la plus vivace. 27. Lui-même sera d'ailleurs jugé et condamné dans un procès pour sorcellerie qui le conduira, à la fm d'Angélique, Marquise des Anges, à être brûlé en place de Grève sur un bûcher de l'Inquisition. Sauvé en catimini par le roi, il s'enfuira de Paris et deviendra pirate en Méditerranée sous le nom de Rescator. 28. Situé dans le Massif central, le site minier de SaIsigne dispose en effet de fer, d'or et de plomb. 29. Dans Angélique et le Sultan, on retrouve un autre exemple similaire. Osman Ferradji, grand maître du harem du roi de Miquenez, propose à Angélique de lui faire tailler des robes dans de la soie de Lyon, industrie alors encore balbutiante en France. Or, la scène se passe à Alger où l'on fabrique déjà l'une des plus belles soies artisanales du monde. Là encore, comme pour l'alchimie, il y a volonté de nier les techniques et les savoirs orientaux dans le dessein de valoriser la production occidentale. 30. Jâbir Ibn Hayyân, dit Al Soufi, est le plus grand alchimiste arabe. Il est l'auteur d'une œuvre gigantesque, connue sous le nom de «corpus jabirien », qui

16 'Irâqî
31

et de

'Abd

Allah

Christelle TARAUD 32, Peyrac - pourtant al-Jaldakî

systématiquement présenté comme un alchimiste chevronné n'aurait donc appris que les mystères des mathématiques et non pas élucidé l'énigme de la pierre philosophale et découvert le secret de la coupellation de l'or. Selon lui, en effet, ce serait Fritz Auer (un homme originaire de Saxe) qui lui aurait« donné» la technique de la coupellation à son retour d'un voyage en Russie. On comprend mal la nécessité de ce subterfuge abracadabrant du scénario, sauf à penser qu'il est plus « souhaitable» que Joffrey de Peyrac ait obtenu son secret d'un Saxon dépositaire d'un rationalisme scientifique occidental que d'un Oriental au mysticisme suspect. Apposons d'abord en préambule que l'alchimie musulmane n'est pas une « étape transitoire », entre le patrimoine grécobyzantin et la « modernité» occidentale, de la discipline - elle en est tout simplement le cœur, tant sur le plan technique que sur le plan spirituel. C'est en effet le monde islamique qui a créé les

genres, les concepts et le vocabulaire alchimiques 33 et qui a
produit un savoir homogène réel, bien différent des balbutiements de « l'art sacré» (hiéra technè) de l'Antiquité. Pourquoi dès lors nier, en faisant d'un Saxon le détenteur d'un secret qui se trouve pourtant au centre des savoirs et des rituels 34, la place
compte plusieurs milliers de traités. Né au début du VIITsiècle dans le milieu chiite hostile aux Omeyyades, Jâbir aurait ensuite vécu un moment à Baghdad, dans l'entourage de la famille vizirale des Barmécides, jusqu'à la disgrâce de ces derniers en 803. Réduit à la clandestinité, il serait mort sous le règne d'al-Ma'mûn vers 815. Selon les spécialistes, c'est seulement au x' siècle que le « corpus jabirien» est véritablement rédigé en totalité et placé sous l'autorité morale de Ja'far al-sâdiq, imam reconnu par les chiites de la plupart des tendances. 31. Auteur, au xm" siècle, de l'important traité Science de la culture de l'or. 32. L'œuvre immense de ce savant du XIV"siècle couvre en fait, selon Pierre Lory, « l'ensemble des sciences occultes et représente une vitrine de cette vaste culture souterraine que constitue l'ésotérisme pratique - alchimie, médecine talismanique, magie proprement dite, astrologie - en terre d'Islam». Pierre LoRY, Alchimie et mystique en terre d'Islam, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 2003, p. 23. 33. Le terme même «Al Kimiya » vient de l'arabe. 34. Se pose ici la question de la bipolarité classique de la pensée ésotérique islamique divisée, comme l'explique Pierre Lory, entre «le zâhir (l'apparent, le sensible) et le bâtin (le caché, l'implicite) : le zâhir manifeste ce qui est actualisé, mais l'alchimie est une science du bâtin visant à la découverte des dimensions potentielles en présence. Jâbir explique à ce propos que l'argent, froid et sec, ne devient pas de l'or par la transmutation, car il est déjà de l'or par son bâtin, chaud et humide: il est potentiellement, «spirituellement» de l'or », Pierre LORY, op. cit, p. 41.

Angélique et l'Orient: une certainevision de l'altérité?

17

incontournable de l'alchimie musulmane dans I'histoire de la discipline? Et pourquoi, de surcroît, la réduire, et d'une manière si archétypale, à un versant profane - voire vénal - en gommant systématiquement toute référence ésotérique et mystique? Pour Joffrey de Peyrac, et bien que ce dernier reconnaisse implicitement le patrimoine intellectuel de l'Orient et de l'Extrême-Orient en le

tenant tout de même « sous contrôle» de la modernité scientifique
occidentale et de son mercantilisme, la coupellation devient ainsi seulement prétexte à générer une formidable fortune, une sorte de «taylorisme du lingot », et à entretenir le statut social qui en découle. «L'or, c'est le nerf de la guerre» se plaît-il à répéter. C'est en effet grâce à son incommensurable richesse que Joffrey de Peyrac peut mener son combat pour la liberté et sa croisade contre

les despotismes 35.
Une «barbarie» caricaturale d'État présentée de manière asymétrique et

Particulièrement visé par sa vindicte, l'absolutisme royal de Louis XIV. Embastillé sur lettre de cachet car représentant, selon

les propres termes du roi, « un État dans l'État

36 »,

le comte de

Toulouse a perdu son titre, sa fortune et sa femme. Traqué par les agents de Louis XIV après son évasion à la fin d'Angélique, Marquise des Anges, il se réfugie en Méditerranée où, sous le nom du Rescator, il mène des actions de piraterie contre la marine de guerre du roi 37. Ennemi politique de Joffrey de Peyrac 38, Louis XIV n'est cependant jamais vraiment associé, au contraire des princes musulmans, à la «barbarie» d'État. Là encore, entre l'autocratie «civilisée» du roi de France et le despotisme
35. Voilà comment Joffrey de Peyrac présente, dans Indomptable Angélique, son combat contre Louis XIV à son lieutenant Jason après avoir coulé la galère amirale du duc de Vivonne. Jason: «Vous ne fInirez donc jamais de vous venger? » Peyrac: «Je ne me venge pas Jason... Je fais la guerre au roi de France [...]. Ce roi qui accable la France d'impôts pour entreprendre des guerres qui ne servent que sa gloire et qui saignent le peuple [...]. Enfin, Jason, je suis contre les galères, contre l'esclavage et contre le pouvoir personnel... » Jason: « Oui... Mais vous êtes seul! » Peyrac : « Non, je suis le premier... » 36. Qui résonne en écho à la disgrâce du surintendant des Finances, Fouquet, en 1661. 37. Le quatrième épisode de la série, Indomptable Angélique, est en partie consacré à cette lutte. 38. Mais aussi ennemi « intime» car le roi de France convoite la femme du comte de Toulouse comme le démontrent les trois premiers épisodes de la série et notamment Angélique et le Roy.

18

Christelle TARAUD

Bey40(Sami Frey) - ambassadeurde Perse à Versailles41 - et par Moulay Rachid 42 (Ali Ben Ayed), sultan de Miquenez, il n'y a
pas de symétrie dans la critique. À l'image de la scène de supplices d'Angélique et le Roy où la marquise de Plessis- Bellière rencontre symboliquement, pour la première fois, l'ambassadeur de Perse. Le lieu de leur rendez-vous (la place où l'on exécute les condamnés à Suresnes) et la nature de l'activité qui les y conduit (assister au « spectacle» d'un homme roué vif) pose ainsi le cadre de leur relation et induit immédiatement, entre eux, un double rapport de force (femme occidentale/homme oriental 43). Point n'est besoin de mettre l'accent sur l'horreur des tourments appliqués aux condamnés sous l'Ancien Régime - Michel Foucault l'a amplement montrée en rapportant la description minutieuse de la mort lente et douloureuse de Damiens 44 -, ce qui compte ici beaucoup plus que le supplice en lui-même, c'est la réaction de Bachtiari Bey face à l'exécution. Or, entre ses questions sur la manière de faire afm que «le patient souffre le plus possible» et sa demande de réitérer la peine sur un membre de sa garde personnelle (après la mort du condamné) au prétexte qu'ayant été interrompu par Angélique, «il ne pourra pas le raconter, ni le recommander au shah 45 », ce dernier est d'emblée présenté comme un pervers sadique, un être «bestial» et
39. Dâr al Makhzen, le territoire de l'État. En opposition au pays rebelle, Dâr al Sîba. 40. Le nom de l'ambassadeur (Bachtiari) pourrait faire référence à la ville de Bactres, ancienne capitale de la Bactriane, qui était la résidence des rois de Perse et la patrie de Zoroastre. Mais aussi aux Baktiars, tribus de Perse ou d'Iran, et au nom du dernier Premier ministre du dernier shah. 41. L'ambassadeur persan, dont les sources françaises ont vraiment gardé la trace, est Mehemet Rezabeg qui n'est venu à Versailles que l'année de la mort de Louis XIV, en 1715. 42. Moulay Rachid a effectivement régné de 1644 à 1672. C'est le premier sultan de la dynastie Alawite. Son successeur est son frère Moulay Isma'il. 43. Comme le montrent la suite de la scène et le dialogue qui s'instaure entre eux au travers de l'interprète du roi, Saint Amont. Saint Amont: « Son excellence vous ordonne de la suivre en sa demeure pour prendre une légère collation. » Angélique: « Il ordonne! » Saint Amont: « Oh! Vous savez moi je ne fais que traduire! » Angélique: « Bon! Dites-lui que je me soumets... » (Ie ton et le regard contredisant clairement l'affirmation). 44. Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 9-12. 45. Bacthiari Bey est censé être l'ambassadeur de Nadir Shah (1688-1747), ce qui est chronologiquement impossible car ce dernier n'accède au pouvoir, après avoir détrôné le dernier prince Sofis, qu'en 1736.

« sauvage» du Makhzen 39, conjointement partagé par Bachtiari

Ange1iqueet l'Orient: une certainevision de l'altérité?

19

« primitif» soumis à la violence de ses instincts et de ses passions. Cette première impression est ensuite confirmée par la conversation qu'il entretient avec Angélique dans ses appartements. Ainsi, parlant à cette dernière du jésuite qui a été son précepteur pendant dix ans et lui a appris le français, il précise pour expliquer sa mort brutale: «Je l'ai poussé par jeu dans la fosse aux lions, ils n'en laissèrent rien... Il m'avait fouetté... Pour une version latine que j'avais adaptée un peu trop librement. Or je déteste tout particulièrement les coups que je ne peux pas rendre... » Si Bacthiari Bey est décrit comme un pervers sadique, Moulay sanguinaire. Dans ce cadre encore, pas de symétrie avec les persécutions religieuses exercées contre les protestants, en France, et dont les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes (1685), à peine évoquées, sont pourtant, à l'époque qui nous occupe, le

Rachid, le sultan de Miquenez 46 est, lui, désigné comme le prototype - il est commandeur des croyants 47 - du fanatique

denier avatar tragique 48. Persécutions qui s'opposent d'ailleurs très
nettement au statut reconnu des gens du Livre (Ahl al Kitab) et des

« protégés» (Ahl ad Dhimma) en terre d'Islam

49.

Si guerre de

religion il y a, c'est donc toujours dans une confrontation attendue

- posée dans un continuum de violences allant des croisades 50
jusqu'à la chute d'Al Andaluz - entre l'islam et la chrétienté. Dans le quatrième épisode de la série, Indomptable Angélique 51, cette confrontation anhistorique est matérialisée dans la course,
46. À l'époque, autre nom de la ville de Mekhnès (el zitoun: des oliviers), fief de la tribu des Miknasa et ville impériale. 47. Moulay Rachid est un descendant de la famille du prophète, un sharif D'où le nom d'Empire chérifien donné, encore aujourd'hui, au royaume du Maroc. 48. Pas non plus de symétrie entre le traitement réservé à la chiourme (aux proscrits) sur les galères royales et celui des esclaves chrétiens dans les matemores (caves voûtées où logeaient les captifs) des princes musulmans. 49. À noter que ce statut de « protégés» est bien évidemment lié à la bonne volonté du prince. La protection peut donc être retirée à tout moment comme le montre Luis Joseph DE SOTOMAYORans sa Brève relation d'expulsion des Juifs d d'Oran en 1669, Paris, Éditions Bouchene, 2002. 50. Pour un point de vue « arabe» sur les croisades voir Francesco GABRIELI, Chroniques arabes des croisades, Paris, Sindbad, 1977. 51. Le triptyque marquise/pirate/prince musulman pourrait avoir sa source dans l'histoire de la marquise de Fresnes vendue par son mari au pirate Gendron et dont la réputation sur les mers était arrivée jusqu'aux oreilles d'un Pacha qui souhaitait en faire son esclave. Les Mémoires de la marquise de Fresnes ont paru en 1694.

20

Christelle TARAUD

présentée comme un djihâd contre les « infidèles» - comme le montre la lutte sans merci à laquelle se livrent les réales du roi 52 et les chebecs 53 barbaresques 54 - autant que comme une ressource économique à travers le très lucratif marché de la traite 55. Quant au statut et à la place des captifs chrétiens - revendus, après avoir été razziés sur les côtes ou sur les navires, à Candie 56,Alger ou Salé - ils permettent de mettre en scène « l'intolérance» religieuse des musulmans 57et leur« obsession» de conversion des chrétiens 58. L'esclave chrétien et le sultan: une relaûon interconfessionnelle complexe? Avec Angélique et le Sultan, on entre d'ailleurs véritablement pour la première fois dans le Dar al Islam, comme le montre symboliquement la voix du muezzin appelant, à plusieurs moments clés du film, les croyants à la prière. L' adhan caractérise, en effet,
52. La réale est une galère construite sur les mêmes principes que la trirème antique. Une galère possédait une coque fine et plate, 26 avirons de chaque bord, un gréement de deux à trois mâts; le tout étant superbement décoré. L'équipage était composé de condamnés (la chiourme) et parfois aussi d'enrôlés de force. En France, la marine des galères a disparu officiellement en 1748 en même temps que le titre très convoité d'amiral des galères. 53. De l'arabe chabbâk. Bâtiment à trois mâts naviguant en Méditerranée. 54. Les barbaresques, au sens maritime du terme, regroupent tous les « prédateurs» musulmans qui pratiquaient la course contre les chrétiens. Leurs vaisseaux qui sillonnaient la Méditerranée de Smyrne à Salé les conduisaient également en expédition sur la terre ferme, lors de raids demeurés célèbres sur les côtes d'Espagne et de Provence. Ils avaient pour habitude de prendre des otages qu'ils monnayaient ensuite à prix d'or; d'où ce cri de terreur fréquemment entendu à cette époque: « Maure à la côte! » 55. Les bénéfices de la course étaient très importants. De 1613 à 1621, 936 vaisseaux chrétiens ont été ainsi ramenés au port d'El Djazaïr et pour les deux seules années de 1615 et 1616, la valeur des prises atteignit trois millions de livres. 56. Autre nom d'Héraklion. 57. Cette vision est contredite par un certain nombre de récits d'esclaves chrétiens. Sur cette question, voir notamment la Relation de la captivité du Sieur Emanuel de Aranda mené esclave à Alger en l'an 1640 et mis en liberté en 1642. 58. À noter que dans le Sud de la péninsule ibérique - qui était encore
esclavagiste au xvrf siècle

-

non

seulement

on baptisait

et changeait

l'identité

des esclaves barbaresques achetés, mais en plus on les marquait au visage (menton, front), à la poitrine ou sur les bras, comme du bétail: pratique qui n'a jamais eu cours dans le Dar al/siam. Sur cette question, voir « Esclavage au féminin: femmes maghrébines à Grenade au xvnC siècle », in Dalenda LARGUÈCHE(sous la direction de), Histoire des femmes au Maghreb. Culture matérielle et vie quotidienne, Tunis, Centre de publication universitaire, 2000.

Angélique

et l'Orient:

une certaine vision de l'altérité?

21

la présence hégémonique de l'islam dans la cité et par extension, dans le cas qui nous occupe, la mise au pas des chrétiens (nasrani) à travers leur traditionnel bras armé dans la région, les chevaliers

de Malte 59. Ce que montre Angélique et le Sultan donc, c'est une
situation de force qui tourne très nettement à l'avantage des musulmans. Au xvI" siècle et au XVI! siècle d'ailleurs, les pirates barbaresques sont maîtres de la Méditerranée malgré d'incessantes expéditions espagnoles et françaises pour tenter de réduire leur influence 60 et de nombreux traités visant à permettre aux navires chrétiens d'y naviguer en paix. La France de Louis XIII dépêche ainsi, en 1628, l'ambassadeur Sanson Napollon pour signer avec les Turcs un accord visant à faire respecter à ces derniers sa flotte

et son littoral 61. Plus de soixante ans plus tard, en 1690, le Dey
Hadj-Chaaban impose un nouveau traité à Louis XIV matérialisant ainsi la place incontournable d'El Djezaïr dans la course et son
incontestable puissance
62.

À Alger, en effet, convergent alors tous les aventuriers de la mer et la foule des « renégats» prêts à se livrer au plus fort ou au plus offrant. Depuis la prise de la ville par le pirate Aroudj Barberousse 63 et son éclatante victoire, en 1516, contre l'Armada
59. L'ordre de Malte a été fondé en 1099. C'est le plus ancien des ordres religieux et militaires nés des croisades. Ses membres portent d'abord le nom d'hospitaliers de Samt-Jean. À partir de 1310, on les appelle chevaliers de Rhodes, puis, en 1530, chevaliers de Malte. Ces derniers portent sur la poitrme une croix blanche à quatre branches égales ou une croix émaillée de blanc, suspendue en sautoir. 60. Au XVI" siècle de nombreuses batailles navales ont airIsi opposé les Espagnols et les pirates barbaresques. 1530: l'expédition décidée par Charles Qumt contre le beylerbey Kheir-EddirIe et commandée par l'amiral Doria est un échec retentissant; 1541 : Charles Qumt décide de prendre lui-même la tête d'une
expédition

par un carnage: une grande partie de la flotte coulée, 12000 hommes noyés, massacrés ou retenus prisonniers; 1574 : reprise de Tunis par le beyberley EuldjAli après que la ville soit tombée, un an plus tôt, sous les coups de l'Armada de Philippe II... 61. Violé par des marins français, ce qui entraîne des représailles immédiates. Entre 1629 et 1634, les pirates algérois s'emparent de 80 vaisseaux et de 1331 marms faisant, au passage, subir au commerce français des pertes qui s'élèvent à quatre millions sept cent cmquante mille livres. 62. En 1815 - soit 15 ans avant la conquête de la ville par l'armée d'Afrique - sept États européens versent encore des tributs annuels au Dey d'Alger pour se mettre à l'abri des pirates algérois. 63. Probablement natif de l'île de Metelm (Lesbos). Ayant commencé assez jeune une carrière de pirate, Aroudj Barberousse aurait été capturé, lors d'une bataille navale contre un vaisseau de Rhodes, et vendu comme esclave sur une

-

contre le successeur

de Kheir-Eddme,

Hassan Agha -

qui se solde

22

Christelle TARAUD

espagnole

du cardinal de Ximenès

64,

El Djezaïr se gonfle

d'ailleurs de richesses et d 'hommes. Grande cité cosmopolite en constante ébullition, Alger compte en 1634, selon Pierre Dan qui le

rapporte 65, 15000 maisons pour 100000 habitants 66 à l'origine ethnique et confessionnelle diverse 67. Dans ce melting-pot
d'Arabes, de Berbères, de Turcs, de Koulouglis, de Maures, de Juifs, de Noirs, de Haratîn, s'interposent en effet - outre les communautés franques (chrétiens d'Occident) et rûms (chrétiens d'Orient) de vieille implantation des milliers de captifs attendant de réunir leur rançon pour être libérés ou bien d' être

simplement revendus comme esclaves Certains de ces « renégats
71

68.

À noter que pendant une

courte période de son histoire 69, El Djezaïr est d'ailleurs dirigée par des raïs 70 qui, pour la plupart, sont des chrétiens convertis.
»,

qui peuvent être d'anciens esclaves

affranchis ou des hommes libres qui fuient leur pays et viennent trouver refuge dans la capitale de la course, servent donc sous le drapeau ottoman sans être turcs et se retrouvent souvent à des postes extrêmement élevés de la hiérarchie sociale. C'est le cas par exemple, dans Indomptable Angélique et Angélique et le Sultan, du

personnage de Mezzo-Morte72 (Arturo Dominici). Pourvoyeur
officiel du harem du sultan de Miquenez, ce dernier, tout en se définissant comme simple « commerçant », est probablement un chrétien d'origine italienne converti à l'islam qui a fait fortune dans la ville blanche comme le montre le luxueux palais maure
galère chrétienne. C'est de cette expérience difficile que serait venu son désir de se venger des nasrani. 64. Doublée de la victoire de son frère Kheir-Eddine contre le vice-roi de Sicile, Hugo de Moncade, en 1519. 65. Dans son livre, Histoire de la barbarie et de ses corsaires, 1637-1647. 66. À la fin du XVI' siècle, Haëdo parlait déjà de 12200 maisons soit une population de 60000 âmes. Diego DE HA£Do,Histoire des rois d'Alger et Topographie et histoire générale d'Alger, Paris, Éditions Bouchene, 2002. 67. Sur cette question de la cohabitation, Anissa BARRAK,« Cités plurielles de Méditerranée. L'indispensable recours à l'esprit de tolérance », Confluences Méditerranée, n° 10, printemps 1994. 68. Diego DEHABDO parle de 25 000 esclaves chrétiens, op. cit. 69. En fait entre les Beyberley, les Pachas et les Aghas (de 1518 à 1665) et jusqu'à l'arrivée du premier Dey Hadj Mohamed en 1671. 70. Raïs: chef, capitaine de navire. 71. Nom donné aux chrétiens qui ont embrassé la religion musulmane en récitant au moins la bismallah. 72. À noter qu'un des premiers deys d'Alger, Hadj Hussein, arrivé au pouvoir en 1683, était précisément surnommé « Mezzo-Morte ».

Angélique

et l'Orient:

une certaine vision de l'altérité?

23

dans lequel il vit et tient prisonnière Angélique avant de la remettre entre les mains d'Osman Ferradji (Jean-Claude Pascal). C'est donc dans ce contexte bien particulier - où les identités raciales, sociales et religieuses sont souvent moins tranchées qu'il n'y paraît - qu'il convient d'analyser la relation singulière que Moulay Rachid, sultan de Miquenez, entretient avec le chef de ses

esclaves chrétiens, Colin Paturel 73 (Helmut Schneider). À première
vue, cette « relation» est somme toute assez typique de ce qu'on attend d'une confrontation classique islam/chrétienté. À cet égard, l'arrivée d'Angélique à Miquenez est donc emblématiquement

marquée par la présence d'un Colin Paturel mis en croix 74 en
pleine fournaise aux portes de la ville du sultan. Là encore, la représentation vise surtout à marquer les esprits et à faire de l'islam

une religion de « fanatiques sanguinaires 7S». Or, contre toute
attente, la suite du film offre une vision beaucoup moins tranchée. Dans une scène assez étonnante, dont le théâtre est une arène antique, Colin Paturel qui doit être supplicié (dévoré par un tigre) échappe au châtiment en utilisant la ruse. Le Sultan, loin d'être blessé d'avoir été trompé et ridiculisé en public, fait preuve alors d'une étrange tolérance envers lui et semble même disposé à lui pardonner beaucoup en échange de sa conversion. Entre les deux hommes existe donc une certaine connivence 76 qui semble

73. Sur cette question, voir notamment: Germain MOÜETTE,Relation de captivité dans les royaumes de Fez et de Maroc (1670-1681), Paris, Mercure de France, 2002. 74. Pour mémoire, ce sont les Romains qui avaient l'habitude de mettre en croix leurs esclaves rebelles (Spartacus notamment). 75. Autre exemple de ce type: Angélique a été conduite par Osman Ferradji dans le «harem du bas» dans lequel elle côtoie une autre esclave blanche condamnée à mort pour adultère. Le dialogue qui s'instaure entre elles est typique de ce que je veux démontrer. L'esclave: « J'ai été condamnée à mort. Il dit que j'ai été infidèle au roi et pourtant le roi ne m'a jamais connue! » Angélique: « Il n'a pas voulu de toi? Tu es belle pourtant! » L'esclave: «C'est le maître du harem, Osman Ferradji, qui n'a jamais voulu me présenter au roi! » Angélique: « Pourquoi?» L'esclave: «On avait réussi à se rejoindre. C'était un gentilhomme vénitien, captif, comme moi... C'était la nuit, dans les jardins. On est venu et on l'a attaché aux chevaux. Ils l'ont traîné jusqu'à ce que son corps ne soit plus qu'une bouillie de sang ». À ce moment de la scène, gros plan sur le minaret de la mosquée de Miquenez et sur le muezzin qui appelle à la prière. La correspondance entre le sang du chrétien et l'adhan est alors évidente. 76. À l'image du dialogue qui s'établit entre eux après l'incident du tigre. Moulay Rachid a d'ailleurs invité Colin Paturel à manger à ses côtés, ce qui est très significatif. Le sultan: «Ainsi tu avoues devant mon peuple que tu t'es moqué de moi! » Colin: «Tu ne peux pas me tuer, seigneur, le roi n'a qu'une

24

Christelle TARAUD

pourtant circonscrite à leur appartenance confessionnelle TI. On
voit bien que si le mahkzen - ici figuré par le sultan de Miquenez - «protège» son esclave chrétien, c'est bien dans le cadre d'un double statut discriminatoire qui se trouve sous contrôle d'une loi musulmane dominatrice. En même temps, il est probable que Moulay Rachid, qui semble vraiment apprécier Colin Paturel, souhaite voir changer la nature de leur relation. En se convertissant à l'islam, l'esclave chrétien échappe en effet à sa condition servile 78 et, en entrant dans l'oumma, devient membre d'une communauté où il pourra gravir les échelons de la hiérarchie sociale et devenir vraiment le favori du prince. Ce qui, apparemment, ne déplairait pas à Moulay Rachid 79. En dehors de cette «relation» singulière - liée à une situation de grande « proximité» qui oscille pourtant constamment entre attraction et répulsion 80_ Moulay Rachid est systématiquement présenté comme un prince cruel et despotique 81. Derrière le portrait au vitriol de I'homme apparaît alors un discours disqualifiant sur le politique en Orient.

parole... » Le sultaIl: «Je t'aime bien Colin Paturel. » Colin: «Je t'aime bien
aussi, seigneur... ». 77. On retrouve le même topos daIlS une autre scène très signifiaIlte, à Alger, entre le Rescator et l'ambassadeur turc. L'ambassadeur: « Si votre femme est encore daIlS cette ville aux mains de Mezzo-Marte vous pourrez tenter de la lui reprendre. En revaIlche, si elle est déjà en route pour Mekhnès, sous la garde d'OsmaIl Ferradji, vous ne pourrez plus rien et même moi - votre ami -, je ne vous aiderais pas ! » Peyrac : « Le roi de Miquenez vous inspire taIlt de crainte? » L'ambassadeur: « C'est une question de religion. Le roi est le descendaIlt du prophète. Entre les mains d'OsmaIl Ferradji, votre femme deviendrait celle du roi - c'est-à-dire sacrée et intouchable et vous ne pourriez plus compter sur personne daIlS ce pays ». 78. L'esclavage des musulmaIlS est interdit en Dâr al Islam. 79. Pour des raisons politiques évidentes, les « préférés» des princes musulmaIlS sont souvent des étraIlgers convertis à l'islam et détestés du peuple. En privilégiant des favoris allogènes, les princes règlent au moins deux problèmes: ils évitent leur parenté proche - toujours daIlgereuse - tout en empêchant (en limitant le cadre de la faveur) la constitution de lignées concurrentes. 80. Ainsi, à la fm de la scène de l'arène, Moulay Rachid décide brusquement, après avoir été de nouveau « provoqué» par son esclave chrétien, de lui couper la tête avec son cimeterre. C'est l'intervention d'Angélique qui évite le drame. 81. Sur cette question, voir notaIllment Lucette VALENSI, enise et la Sublime V Porte. La naissance du despote, Paris, Hachette, 1987.

Angélique

et l'Orient:

une certaine vision de l'altérité?

25

Disqualifier le prince et l'action politique Tout au long d'Angélique et le Sultan, en effet, Moulay Rachid est dépeint comme un individu instable et capricieux. À l'arrivée d'Osman Ferradji à Miquenez, le roi «brûle» ainsi de voir - au point de rejoindre le grand maître de son harem à cheval aux portes du désert - ce que ce dernier lui a ramené. Pendant toute la scène d'ailleurs, il semble n'être pas capable de tenir en place, agité par une sorte de frénésie infantile qui culmine au moment où il découvre, fasciné et enfiévré, le pur-sang anglais qu'Osman a acheté pour lui à El Djezaïr 82. Présenté dans une attitude totalement immature - il s'extasie, comme un enfant, devant une montre qu'il presse symboliquement contre son oreille pour en entendre jouer le mécanisme -, Moulay Rachid est aussi décrit comme un être « insatiable» toujours en demande « de surprises inespérées ». Livres, objets, chevaux, femmes, tout est bon pour assouvir son besoin compulsif d'accumulation de biens et de richesses. C'est d'ailleurs sa soif de l'or - car Moulay Rachid est aussi, suivant en cela une typologie attendue, envieux et cupide 83 - qui lui fera « échanger », à l'extrême fin du film, Angélique
contre le secret de la coupellation de Peyrac
84.

Pour canaliser ce prince « au sang chaud », colérique et exalté, Osman Ferradji propose d'ailleurs à la marquise de Plessis-Bellière une « alliance 85». On se trouve ici devant une image familière de
82. Au Maghreb, le cheval est en effet l'objet d'une véritable vénération matérialisée par lafurusiya. Ce mot, forgé par les Arabes, désigne l'ensemble des connaissances théoriques et pratiques qui touchent au cheval: hippologie, hippiatrie, dressage et élevage. 83. On peut trouver un autre prototype de «l'Arabe» dans Merveilleuse Angélique en la personne de Rodogon l'Égyptien, un chef de bande concurrent de Calembredaine, l'ami d'enfance d'Angélique. Fourbe et malfaisant, Rodogon est aussi menteur et indicateur de police. 84. En islam, l'or est tout à la fois un symbole de richesse, de noblesse et de sophistication. À ce titre, il est tantôt loué et tantôt condamné: « Le prophète nous a interdit de boire et de manger dans des vases d'or et d'argent» dit Hodzaïfa EL BOKHARI, I, tome N, p. 108. T 85. Osman: « Si vous m'écoutez vous serez bientôt la reine de ce pays et de ce jardin... Ne me fais pas plus attendre, laisse-moi te présenter! Tu es celle que j'espérais, que j'attendais. Si tu veux, si tu m'écoutes, le roi t'aimera sans te dominer et toi tu l'asserviras par ta beauté. » Angélique: «Vous rêvez! » Osman: «Jamais en matière de politique. Moulay Rachid est un prince d'une force écrasante. Il voit clair, il voit loin, il sait agir promptement. Seulement, c'est un être insatiable qui est en péril de tomber sous l'influence d'une cervelle fragile et mesquine. Si tu l'aides à se réaliser, si tu disciplines ses rêves conquérants alors