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Le petit
illustré par l’exemple e Conception graphique :
Élisabeth Chardin
Suivi éditorial :
Marie-Mélodie Delgado
Correction :
Catherine Garnier
Nouveau Monde éditions, 2012©
21, square Saint-Charles – 75012 Paris
Dépôt légal : novembre 2012
ISBN : 978-2-36583-361-5
ˇPhilippe Durant
présente
Le petit
illustré par l’exemple e« Je dis le dialogue mais je l’arrange.
Je coupe des mots ou j’en rajoute
pour me le mettre dans l’estomac.
Je l’ai toujours fait… »
Jean Gabin5
PETITE INTRODUCTION
ean Gabin affi rma qu’à compter de La Bandera, donc assez tôt
dans sa carrière, il s’intéressa de très près aux dialogues de Jses personnages. Pas question pour lui de dire n’importe quoi
et, surtout, n’importe comment. L’obliger à balancer des phrases
alambiquées à la Proust ou du tarabiscoté à la Racine, très peu pour
lui. Raison pour laquelle il fi t très peu de fi lms en costumes, leur
préférant des rôles de son époque. Bien qu’unanimement considéré
comme un grand acteur, Jean Gabin estimait devoir son naturel
à des dialogues qu’il avait « bien en bouche » pour reprendre sa
propre expression.
Des auteurs de la trempe de Michel Audiard et Pascal jardin
n’hésitèrent jamais à lui emprunter – à lui « voler » disait Gabin – mots
et expressions, de manière à construire des phrases qui devinrent
« à la Gabin ». « Gabin ne parle pas le français, il parle une langue
à lui, inventée par lui et j’ai appris, par lui et par Audiard, à
par1ler Gabin comme on apprend à parler anglais . », déclara Jardin.
Une langue forgée à la fois à la campagne, dans les rues de Paris,
dans les coulisses des music-halls, sur les plateaux de cinéma et
dans ses lectures. Gabin c’est tout cela avec, en plus, une volonté
affi rmée de sortir des sentiers battus. Il parlait quasiment dans ses
fi lms comme dans sa vie, et vice versa. Dans les grandes occasions,
notamment pour les interviews, il savait retrouver un français
châtié exempt de tout phrasé imagé.
Rarement acteur a autant imprégné ses dialogues que Jean Gabin.
Certes, toutes les vedettes, pour ne pas dire stars, possédaient
plus qu’un droit de regard sur leurs répliques. On peut diffi cilement
imaginer Jouvet dire du Fernandel, Ventura dire du De Funès, Raimu
dire du Gabin… Mais la richesse et l’originalité du parler de Gabin
le classent un peu ailleurs, dans un monde dont lui seul avait la
clef. On peut affi rmer que tout partait de lui, que tout transitait
par la plume d’éminents dialoguistes et que tout revenait à lui.
Rendons à Gabin ce qui appartient, au moins en partie, à Gabin.
1. Cité par Fanny Chèze dans Pascal Jardin : le prince, le fou et l’enfant (Grasset, 2009).A
A
A
A8 Le petit Gabin illustré par l’exemple
AFFRANCHIR
- Je vais t’affranchir pour un truc.
- C’est ça, je repérerai et puis on verra ce qu’on pourra faire.
avec Gabriel Gabrio dans Pépé le Moko
- On ne raconte pas de salade à un type qui a tiré vingt piges là-bas.
- Eh bien je l’affranchirai ! Son fils, après tout j’en ai fait un homme,
non ?
avec Colette Mars dans Miroir
ul besoin d’être timbré pour être affranchi. Chez les malfaisants,
chacun peut se retrouver affranchi à condition que quelqu’un Nlui fournisse un précieux renseignement ou, mieux, le mette
dans le secret. Dès lors, on retrouve la notion chère aux esclaves.
Affranchis, ils quittaient leur servile condition pour recouvrer la
liberté. De même, être affranchi c’est posséder une information que
le commun des mortels n’a pas, donc passer dans un autre monde,
celui de la connaissance. Si l’on sait que nous sommes tous le
con de quelqu’un, on en oublie que nous sommes aussi des
affranchis car, à moins d’être atteint de crétinisme aigu, nous recelons
tous des informations que les autres n’ont pas. On peut également
affranchir des choses, plus ou moins concrètes : la ligne de départ,
et son corollaire, la ligne d’arrivée, un cap, une frontière et, bien
entendu, le Rubicon. A 9
AFFURER
Laisse tomber va. Tout ce que tu peux affurer c’est de te faire buter.
dans Razzia sur la chnouf
argot, jamais à court de ressources, aime puiser dans le vieux
français : ce terme est tiré d’affeurer qui signifi ait gagner L’de l’argent dans des combines douteuses. La plus douteuse
étant celle dite du pot (l’affure de pot). L’argot l’a tout de même
détroussé de son sens premier pour faire d’affurer le synonyme de
gagner, pas forcément de l’argent. À un jeu aussi débile que
campagnard, on peut gagner un buisson, autrement dit affurer un fourré
et ce, sans coup du même acabit. Lorsque l’on se souvient que le
furet appartient à la famille des putois, on se dit qu’affurer ne sent
pas toujours bon, même si l’argent n’a pas d’odeur. Le gain ainsi
récolté ne s’appelle pas l’affurance, sauf chez certains becs de lièvre
souffrant d’un défaut de prononciation.
AGRAFER
Tu sais, faudrait pas que tu croies que je me dégonfle. J’avais qu’à
t’agrafer, comme ça je te filais ma tête dans la gueule…
dans Le Quai des brumes
e sens courant est, relativement, connu. Agrafer c’est
appréhender, alpaguer, arquepincer, en un mot arrêter. Tâche habi-Ltuellement réservée à la police. Toutefois, son premier sens est
légèrement différent. Agrafer c’est attraper quelqu’un par le col pour
lui dire deux mots de très près. C’est lui mettre le grappin dessus,
ou une agrafe, puisque ces deux mots dérivent de la même origine
grafe ou crochet. Il n’est donc pas question de sortir de sa poche
un ustensile de bureau de forme rectangulaire ni d’expédier une
série de petites pièces métalliques sur le faciès du quidam. Agrafer
se fait le plus souvent à mains nues, les doigts se refermant comme
des crochets. Si l’interpellé a l’outrecuidance de se défendre, il est
forcément dans son tort. On dit alors qu’il agrafe son cas.
[ Apparentés : cravater, emballer, pattes (faire aux), poisser ]10 Le petit Gabin illustré par l’exemple
ALLONGER
- Alors, comment ça s’est terminé ?
- Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Vous pensez pas que je me
suis allongé, non ?
avec Lino Ventura dans Razzia sur la chnouf
acte consiste à aller se reposer sur un lit, un canapé, un futon,
un matelas pneumatique, une planche à clous ou sur n’importe L’quelle couche. Rien de condamnable, sauf si ce n’est pas le
bon moment. En argot l’acte est hautement répréhensible, d’autant
que ce n’est jamais le bon moment. S’allonger c’est se coucher. Pas
comme un homme usé par une journée de labeur, et encore moins e une créature avide de jouer à la bête à deux dos. Mais comme
une larve, une scolopendre, ces êtres veules qui s’allongent en guise
de soumission. Ah, ils ne sont pas beaux à voir les pseudo-gros durs
qui s’allongent à la moindre pichenette assénée par la fl icaille !
Des pleutres qui balancent les secrets les plus enfouis ! Ils passent
aux aveux avec la couardise d’un chihuahua face à un rottweiler.
Même leur nez devrait s’allonger devant tant de mensonges. Pour
leur défense, les plus érudits peuvent toujours rappeler qu’ils ont
été précédés dans l’ignominie par une aristocrate chère à Balzac :
la duchesse d’Allongé. A 11
ALLUMER
Bouge plus ou je t’allume !
dans Pépé le Moko
achant qu’un pistolet est aussi appelé un feu, on comprend
mieux l’utilisation de ce verbe. Car il n’est pas de bon allumage Ssans arme à feu. Allumer quelqu’un c’est, en gros, lui brûler
la cervelle. Terme tombé en désuétude au profi t de fumer. Mais
comme, de toute façon, il n’y a pas de fumée sans feu, cela revient
un peu au même… Un malfrat qui allume un anonyme n’a rien à
voir avec une donzelle qui fait de même. Lui c’est pour faire passer
de vie à trépas, donc pour éteindre. Elle c’est pour faire passer le
vice à très près, donc pour rallumer la fl amme. Parfois aussi pour
étreindre. Faut-il être une lumière pour allumer ? Point du tout. Il
suffi t d’avoir un fl ingue en pogne. Dès lors, allumer le feu se réduit
à fl inguer quelqu’un de déjà mort, acte pour le moins inutile.
[ Apparentés : buter, culbuter, dessouder, piquer, repasser ]12 Le petit Gabin illustré par l’exemple
ARGOUSIN
Je viens de dîner avec Bricard. Le préfet sera saisi de l’affaire,
et tous les argousins autochtones la salueront bien bas.
dans Le Tonnerre de Dieu
ot qui paraît d’origine allemande : « Ach ! Cousin ! » Ce qui
expliquerait, au passage, la notion de cousin germain… Il Mpourrait aussi provenir d’une hypothétique province
d’Argousie, située, pourquoi pas, non loin du canton suisse d’Argovie… Ou
alors de l’argousier, cette plante dont, comme chacun sait, l’autre
nom est l’hippophae qui pousse à la fois dans les vallées chaudes
et humides de France et sur les sables des côtes de la Manche… Eh
bien, non ! L’argousin vient d’Espagne ou d’Italie… le doute plane.
Importé de l’autre côté des Pyrénées ou des Alpes, il s’est francisé.
Le mot a d’abord désigné les surveillants des forçats, appelé aussi
gardes-chiourme. Plus précisément les « bas offi ciers », les
subalternes. Prenant de l’extension, et un peu d’air, le mot englobe
désormais l’ensemble des forces de police, tout en continuant de viser
plutôt les sans-grades que les hauts fonctionnaires.
[ Apparentés : perdreau, poulet ]

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