Le selfie

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Une photographie de soi mal cadrée, prise à bout de bras devant un miroir ou face à son téléphone portable, suivie d'une publication sur un réseau social. Mais sait-on vraiment de quoi il s'agit ? Nouveau type d'images ou sous-genre de l'autoportrait ? Simple phénomène culturel ou trait d'époque ? Ce livre propose d'explorer et d'étudier la nature du selfie comme image, et comme manifestation d'une stratégie communicationnelle qui vise à compenser la perte du réel dans un monde contemporain où l'écran est miroir du monde.
Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9782336389738
Nombre de pages : 106
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RETINA
Agathe Lichtensztejn
Le selfie Aux frontières de l’égoportrait
Série Collection Eidos
Le selfie
Aux frontières de l’égoportrait
ème Ce livre est le 57 livre de la
dirigée par Michel Costantini & François Soulages Comité scientifique international de lecture Argentine(Silvia Solas, Univ. de La Plata),Belgique(Claude Javeau, Univ. Libre de Bruxelles),Brésil(Alberto Olivieri, Univ. Fédérale de Bahia, Salvador),Bulgarie(Ivaylo Ditchev, Univ. de Sofia St Clément d’Ohrid, Sofia),Chili(Rodrigo Zuniga, Univ. du Chili, Santiago),Corée du Sud(Jin-Eun Seo (Daegu Arts University, Séoul),Espagne(Pilar Garcia, Univ. Sevilla),France(Michel Costantini & François Soulages, Univ. Paris 8),Géorgie(Marine Vekua, Univ. de Tbilissi),Grèce(Panayotis Papadimitropoulos, Univ. d’Ioanina),Japon(Kenji Kitamaya, Univ. Seijo, Tokyo),Hongrie(Anikó Ádam, Univ. Catholique Pázmány Péter, Egyetem),Russie(Tamara Gella, Univ. d’Orel),Slovaquie(Radovan Gura, Univ. Matej Bel, Banská Bystrica),Taïwan(Stéphanie Tsai, Unv. Centrale de Taiwan, Taïpei) Série RETINA 3 François Soulages (dir.),La ville & les arts11 Michel Gironde (dir.),Les mémoires de la violence 12 Michel Gironde (dir.),Méditerranée & exil. Aujourd’hui13 Eric Bonnet (dir.),Le Voyage créateur 14 Eric Bonnet (dir.),Esthétiques de l’écran. Lieux de l’image 17 Manuela de Barros,Duchamp & Malevitch. Art & Théories du langage 18 Bernard Lamizet,L'œil qui lit. Introduction à la sémiotique de l'image 30 François Soulages & Pascal Bonafoux (dir.),Portrait anonyme 31 Julien Verhaeghe,Art & flux. Une esthétique du contemporain 35 Pascal Martin & François Soulages (dir.),Les frontières du flou36 Pascal Martin & François Soulages (dir.),Les frontières du flou au cinéma37 Gezim Qendro,Le surréalisme socialiste. L’autopsie de l’utopie38 Nathalie ReymondÀ propos de quelques peintures et d’une sculpture39 Guy Lecerf,Le coloris comme expérience poétique40 Marie-Luce Liberge,Images & violences de l'histoire41 Pascal Bonafoux, Autoportrait. Or tout paraît42 Kenji Kitayama,L'art, excès & frontières43 Françoise Py (dir.),Du maniérismeà l’art post-moderne. 44 Bernard Naivin,Roy Lichtenstein, De la tête moderne au profil Facebook 48 Marc Veyrat,La Société i Matériel. De l’information comme matériau artistique, 1 49 Dominique Chateau,Théorie de la fiction. Mondes possibles et logique narrative 51 Patrick Nardin,Effacer, Défaire, Dérégler... Pratiques de la défaillance entre peinture, vidéo, cinéma 55 Françoise Py (dir.),siècleMétamorphoses allemandes & avant-gardes au XX e 56 François Soulages & Sandrine Le Corre (dir.),Les frontières des écrans 57 Agathe Lichtensztejn,Le selfie aux frontières de l’égoportrait 58 François Soulages & Alejandro Erbetta (dir.),Frontières & migrations.Allers-retours géoartistiques & géopolitiques 60 François Soulages & Aniko Adam (dir.),Les frontières du rêveSuite des livres publiés dans la CollectionEidosà la fin du livre Publié avec le concours de
Agathe Lichtensztejn
Le selfie
Aux frontières de l’égoportrait
ème Ce livre est le 32 de
Sous la direction de François Soulages FONDEMENTS DES FRONTIÈRES géoartistiques & géopolitiques, géoesthétiques & géothéoriques François Soulages (dir.),Géoartistique & Géopolitiques. Frontières,Paris, L’Harmattan, Coll. Local & Global, 2012 Gilles Rouet & François Soulages (dir.),Frontières géoculturelles & géopolitiques,L’Harmattan, Coll. Paris, Local & Global, 2013 Gilles Rouet (dir.),Quelles frontières pour quels usages ?,Paris, L’Harmattan, Coll. Local & Global, 2013 Agathe Lichtensztejn,Le selfie aux frontières de l’égoportrait, Paris, L'Harmattan, coll.Eidos, série RETINA, 2015 François Soulages & Aniko Adam (dir.),Les frontières du rêve, Paris, L'Harmattan, coll.Eidos, série RETINA, 2015 PROBLÈMES des Frontières géoartistiques & géopolitiques François Soulages (dir.),& frontières. Arts, cultures & politiques Mondialisation , Paris, L’Harmattan, Coll. Local & Global, 2014 Éric Bonnet & François Soulages (dir.),Lieux & mondes. Arts, cultures & politiques,L’Harmattan, Paris, Coll. Local & Global, 2015Pedro San Ginès & François Soulages (dir.),Fronteras, Conflictos & Paz, Granada, Edición de la Universidad de Granada, Colección Eirene Instituto de la Paz y los Conflictos, 2014 Pedro San Ginès & François Soulages (dir.),Frontières, Conflits & Paix, Granada, Edición de la Universidad de Granada, L’Harmattan, Colección Eirene Instituto de la Paz y los Conflictos, 2014 François Soulages (dir.),Biennales d’art-contemporain & frontières,Paris, L’Harmattan, coll. Local & Global, 2014 François Soulages & Sandrine Le Corre (dir.),Les frontières des écrans,Paris, L’Harmattan, Coll.Eidos, Série RETINA, 2015 François Soulages & Alejandro Erbetta (dir.),Frontières & migrations. Allers-retours géoartistiques & géopolitiques, (dir.), Paris, L'Harmattan, coll.Eidos, série RETINA, 2015 ŒUVRES des Frontières géoartistiques & géopolitiquesAlejandro Erbetta,Frontières & archives. Journal de recherche, 2015, Paris, L’Harmattan, coll. RETINA.CRÉATION, 2015Gilles Picarel,Les frontières de l’extériorité,Journal de recherche, 2014, Paris, L’Harmattan, coll. RETINA.CRÉATION, 2015Alejandro Erbetta,Frontières & mémoires. Journal de recherche, 2014, Paris, L’Harmattan, coll. RETINA.CRÉATION, 2014Éric Bonnet (dir.),Frontières & œuvres, corps & territoires,Paris, L’Harmattan, Coll. Local & Global, 2014.Katia Légeret (dir.),Rodin et la danse de Çiva, Saint-Denis, PUV, 2014. Suite des titresFrontièresà la fin du livre © L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-06989-0 EAN : 9782343069890
#Intro « Sois ce que tu veux avoir l’air d’être » ou, pour parler plus clairement : « Ne te crois jamais différente de ce qui aurait pu paraître aux autres que ce que tu étais ou aurais pu être n’était pas différent de ce que tu avais été qui aurait pu leur paraître différent. » 1 Lewis Caroll  On pourrait s’aventurer à dire que l’année 2014 a débuté sous une forme interrogative. Plus précisément, une forme interronégative qui s’offrait à nous telle une injonction. Une question que l’on n’a eu de cesse d’entendre jusqu’à, probablement, l’agacement le plus complet. Et il est venu fort rapidement au demeurant, puisque mise alors en chanson de façon plus ou moins opportune, et que l’on doit au duo dedjs2 américains The Chainsmokers :Why don’t you make a selfie?. Si nous nous gardons bien de nous positionner quant à l’entrée au panthéon des belles œuvres musicales de ce titre, et là n’est pas le sujet, la question tient plutôt – justement – à celle constituée par le titre. Soit, pourquoije, tu, nous ne ferions pasun1  Lewis Caroll,Aventures dAlice au pays des merveilles,trad. Henri Bué, Londres, Macmillan and Co, 1869, pp. 137-138. 2 Le titre a été publié le 29 janvier 2014.
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selfie? Si la question est si pertinente, c’est parce qu’elle est adressée à tous, puisqu’au aujourd’hui, comme jamais auparavant, chacun a la possibilité, par des moyens technologiques devenus simples et facilement accessibles, de se mettre en œuvre, de devenir le sujet et l’objet, d’être l’opérateur de sa propre mise en œuvre, et de le montrer dans l’espace simultanément intime et public qu’est le web social. Le selfie,cet autoportrait photographique contextuel fait à partir d’un objet connecté et publié en ligne, à la grammaire communicationnelle bien établie, permet à chacun d’être visible sur le réseau, et cela à tout moment, de la façon la plus conventionnelle et individuelle qui soit. Reste à savoir comment nous en sommes arrivés au désir, ou au besoin, d’être en représentation permanente.  Dans un sondage mené par le Pew Research Center's Internet and American Life Project, un organisme dédié à l’étude des tendances et attitudes influentes particulièrement aux États-Unis, mais également attentives à l’évolution des comportements contagieux dans le monde, il a été établi que près de 54% des internautes ont publié des photographies 3 faites par eux. Seulement sur Instagram , épicentre du 4 phénomène selfie, le nombre de clichés avec le #selfie est passé de 35 millions au 17 octobre 2013, à 62 millions six mois plus tard ; pour atteindre, à l’heure où nous écrivons ces lignes en juin 2015, plus de 290 millions de publications, 3 Instagram est un site essentiellement dédié au partage de photographies, que les utilisateurs « like » (« aiment ») et commentent. C’est le premier réseau social dédié à l’image (photographique, puis plus récemment vidéo). 4 Lehashtag, ou « mot-dièse » que lui préfère l'Académie française, désigne un « # » placé devant un mot – comme pour chacun des titres de ce présent ouvrage, dont l’utilisation permet d’indexer les mots accolés tout en les mettant en valeur, et de faire ainsi remonter les publications associées sur les réseaux sociaux numériques. Popularisé sur Twitter dès 2009 notamment grâce à l’adjonction d’hyperliens, son usage s’est généralisé à de nombreuses autres plateformes, comme Instagram, Facebook, ou encore IRC (Internet Relay Chat, pour « discussion relayée par Internet », un protocole de communication textuelle sur Internet très prisé). Avant tout outil, leshashtagssont aussi devenus un paralangage, puisqu’ils permettent d’exprimer une signification mais aussi un ton, une humeur, un état d’esprit lié à l’instant de la publication.
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ème 5 ce qui en fait le 12hashtagtermes de popularité . La en pénétration culturelle est telle qu’elle n’épargne aucune sphère sociale. Les célébrités de la pop culture ont embrassé le phénomène avec une certaine vigueur. La chanteuse pop Rihana, ou encore l’idole chantante Justin Bieber abreuvent régulièrement leurs espaces dédiés en ligne de selfies, sans compter le bien-nomméSelfish, un ouvrage entier dédié à la pratique égotique de la starlette de téléréalité Kim Kardashian. Les politiques ne sont pas en reste, le couple présidentiel Obama est particulièrement exemplaire, et même François Hollande est connu pour s’y livrer volontiers quand il part à la rencontre de ses électeurs. Pas même le spirituel n’est épargné, puisque le pape François lui-même est un fervent « pratiquant ».  Si de prime-abord dire du selfie qu’il est un autoportrait ressemble à une lapalissade, questionner l’évidence n’est pourtant pas dénué de sens, loin s’en faut. Peut-on décemment dire que c’est le cas, et cela au même titre que ceux de Courbet, de Rembrandt, de Bacon ou de Warhol ? Soit, regardons-nous un selfie comme on admire un autoportrait de Dürer au musée, voire en ligne, n’en déplaise le fait qu’ils obéissent au même principe fondateur de fixation du visage ? Voilà pourquoi nous verrons les possibilités du selfie en tant qu’autoportrait, afin d’évaluer s’il se développe comme une forme conceptualisante ou vériste, objective ou subjective, et si sa construction anthropotechnique est à visée esthétisante et narrative. Nous anticipons là mieux ce vers quoi nous nous dirigeons. Ainsi, doit-on considérer que le selfie constitue un genre spécifique, certes relativement nouveau, de l’autoportrait, ou est-ce que sa dépendance à des logiques réticulaires dessine une nouvelle catégorie d’images ?  C’est là l’opportunité pour nous d’effectuer une mise au point qui nous semble absolument capitale. Cette remarque met en lumière une contradiction à laquelle nous faisons face sans pouvoir y échapper, quant au fait de publier dans un livre
5 Selon les données compilées par la plateforme de gestion Webstagram, page consultée le 28 juin 2015, http://websta.me/hot.
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imprimé des images extraites d’Internet, puisque l’on opère nécessairement un changement d’espace sémantique, et plutôt radical de surcroît. Nous sommes conscient que le matériau étudié est décontextualisé puisqu’abstrait de son environnement, et que cela empêche d’appréhender la relation avec le « donneur » de l’image, telle que voulue par lui. Effectivement, le procédé annihile tous les paramètres constitutifs de ce type d’images, puisqu’il empêche absolument tout : plus de relation à la hiérarchie amicale, plus d’activités possibles dessus (ni publication, ni édition), plus de preuves de l’engagement de l’autre (impossibilité de commentaires ou de partages). Soit, pour faire court, le selfie hors Internet n’est plus interfacé, il n’est plus une image conversationnelle portée par un contexte dynamique. Les images de selfies choisies dans ce présent ouvrage sont, de fait, des photographies, plus précisément desscreenshots(« captures d’écran »), seulement elles sont privées de leur réalité empirique. Elles donnent donc à voir une perspective partielle et dénaturante, quand le selfieest, par définition, une image hypercontextualisée qui continue à vivre dans le réseau, ce qu’il nous semble important de souligner.  Cependant, il convient de dire que lescreenshot,y compris imprimé, présente plusieurs avantages. Il permet notamment de consigner et restituer un morceau d’apparition telle qu’elle s’est donnée, en préservant son environnement de manifestation (lieu, temps, format…). Certes, le visage converti en flux de données n’est plus, pas plus que le caractère dynamique initial de ces images ; mais ici imprimées, elles permettent de restituer les informations émotionnelles, elles disent encore ce qu’elles voulaient dire à ce moment-là.  Le selfie, comme autoportrait, comme image de soi, comme pratique, invite à se questionner sur les raisons qui expliqueraient l’engouement quasi irrationnel qu’il suscite aujourd’hui. Plébiscite populaire d’autant plus étonnantqu’il met en tension deux masses de sujets que sont les regardeurs et les regardés, autour des principes du découpage, de la fragmentation et de la réédification. C’est sans compter sur le monde machinique duquel il procède, celui « où la machine
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6 augmente l’homme ou se substitue à lui », commente le philosophe Yves-Charles Zarka, qui exhorte à se demander s’il n’a pas lui-même une incidence identitaire telle qu’elle saurait orienter la pratique de capture du visage par l’entremise de la machine, quand la machine est tournée vers l’homme, qu’elle travaille l’homme ; qu’ils font œuvre commune. Or, dans la réalité de ce monde machinique, « lire, c’est faire, défaire, refaire », dit-il. Et c’est exactement de cela dont il est question avec le selfie. Produit, reproduit, réajusté, modifié, partagé, il est l’instance paradigmatique qui lit, fait, défait et refait le récit de l’individu.  Enfin, si l’on fait le diagnostic de l’époque de son apparition, il convient alors de se demander si le selfie est un aveu de la perte de l’individu, une réification de l’être dans le monde, une forme de plus de l’individualisme tyrannique et narcissique consacré par le monde moderne, ou un sursaut vital d’ouverture au monde. Un peu de tout cela peut-être ?
6 Yves-Charles Zarka, « De l'homme-machine à la machine post-humaine : o La vision machinique du monde », inCités, n 55, mars 2013, p. 3.
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Les commentaires (1)
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Kaska1

L’auteur partage sa pertinente réflexion analytique, bien documentée et justement arguée sur le fond et la raison du phénomène planétaire que tout le monde connaît sous l’appellation de « selfie ».
Les développements sont très novateurs mais convaincants parce que appuyés par une grande expertise dans plusieurs domaines pour soutenir cette étude (l’histoire de l’art, philosophie, la sociologie).

dimanche 13 septembre 2015 - 12:42