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Les territoires de la démocratisation culturelle

De
209 pages
Cet ouvrage interroge la notion de "démocratisation culturelle", une dimension souvent négligée dans l'analyse sociologique des pratiques et des politiques culturelles. Comment y contribuent des événements culturels ponctuels comme les festivals et la politique du patrimoine ? Dans une perspective de sociologie des arts, des publics, des institutions, voici présentées différentes logiques d'action face aux arts, dans une comparaison inédite entre des cas choisis en France et en Suisse.
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Pour sa publication, cet ouvrage a reçu le soutien de la Société Académique Vaudoise et du Fonds des publications de l’Université de Lausanne (UNIL).

SOMMAIRE OLIVIER MOESCHLER, OLIVIER THEVENIN Introduction ............................................................................................................................. 9 LES USAGES SOCIAUX DE LA CULTURE : INSTITUTIONS ET EVENEMENTS 19

LAURENT FLEURY Le travail d’institution : la démocratisation de la culture à la lumière des héritages du TNP de Jean Vilar.......................................................................................................... 21 BRIGITTE SCHWAB Politique culturelle et démocratie. La réalisation du Kultur- und Kongresszentrum Luzern à la lumière de quatre modèles normatifs de démocratie ........................................................... 35 CHRISTEL TAILLIBERT Le paysage protéiforme des festivals de cinéma et d’audiovisuel français.................................... 53 DOMINIQUE GROS La Bâtie - Festival de Genève : 30 ans de connivences et de tensions entre acteurs en quête de positionnement social, de légitimité culturelle et de pouvoir politique ..................................... 65 MICHAËL BOURGATTE De l’institutionnalisation des formes à leur appropriation : le cas du cinéma d’Art et d’Essai mis à l’épreuve des pratiques spectatorielles ................................................... 73 NATHALIE MONTOYA Les territoires éthiques d’un dispositif de démocratisation culturelle. Quelques remarques issues d’une enquête auprès des CEMEA au Festival d’Avignon........................................... 81 OLIVIER MOESCHLER, FABIENNE CRETTAZ VON ROTEN L’« esprit des lieux ». Institutions culturelles et démocratisation des pratiques ......................... 93 LE PATRIMOINE A L’ERE DE LA MUSEALISATION DU MONDE 101

DANIEL VANDER GUCHT Le syndrome patrimonial ..................................................................................................... 103 SERGE CHAUMIER Le désir d’en être ou l’exemple de la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO................ 109 MARIE-ANNE GUERIN Patrimoine culturel, action publique locale et publics. Les exemples du Conseil général de la Savoie et de l’Etat du Valais .............................................................. 117

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MICHEL VALIERE La surrection d’un mini-pôle attractif rural : Le Vieux Cormenier....................................... 129 MAGALI DUBEY L’« Affaire Hirschhorn » : la politique culturelle en débat en Suisse ..................................... 139 ANTIGONE MOUCHTOURIS L’exposition, le public et l’institution.................................................................................... 151 ARLETTE MOTTAZ BARAN Publics et musées en Suisse................................................................................................... 165 CONCLUSION 173

GILLES FERREOL Conclusion........................................................................................................................... 175 POSTFACES 179

ANDRE DUCRET La connaissance des publics de la culture comme instrument d’une politique culturelle ............ 181 BRUNO PEQUIGNOT La culture en débat, réflexions sociologiques.......................................................................... 187 Résumés / Abstracts ...................................................................................................... 193 Les auteurs ....................................................................................................................... 203 Programme du colloque................................................................................................. 205

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OLIVIER MOESCHLER, OLIVIER THEVENIN

INTRODUCTION

Les contributions consignées dans cet ouvrage sont issues du colloque international « Les territoires de la démocratisation culturelle » organisé par l’Université de Franche-Comté en collaboration avec l’Université de Lausanne les 11 et 12 octobre 2007 à Besançon. Cette manifestation était aussi la 4ème mise en place dans le cadre de « Publics de la culture », une série de journées de discussion qui se déroulent au Nouveau Théâtre (Centre Dramatique National de Besançon) sous l’égide du Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie (LASA) de l’Université de Franche-Comté et qui voient se réunir régulièrement dans cette même ville, depuis 2003, chercheurs et professionnels de la culture pour débattre de cette question. En tant qu’actes de ce colloque, le présent ouvrage permet tout d’abord de garder une trace des différents exposés présentés dans ce cadre. Ensuite et surtout, il doit toutefois continuer cet espace de discussion et de réflexion sur ces questions et devenir lui-même une contribution indépendante et cohérente à un débat qui, au sein de la communauté des chercheurs en sciences sociales comme parmi les professionnels, est loin d’être clos.

Remettre la démocratisation culturelle en territoire(s)
En déclinant cette problématique générale à l’aune des « territoires », le colloque de 2007 faisait sienne une thématique qui, d’une certaine manière, était « dans l’air » ou qui allait l’être puisqu’elle a été au centre de plusieurs manifestations analogues ou voisines1 et de différentes publications recoupant des questionnements

1 A titre d’exemple on peut mentionner, dans l’aire francophone, le 76ème Congrès de l’ACFAS « Arts et territoires » en mai 2008 au Québec, le colloque national « Quelle gouvernance territoriale pour l’éducation artistique et culturelle ? » à Chambéry en Savoie également en mai 2008, ou encore le cycle national de formation « Direction de projet artistique et culturel et développement des territoires » organisé en 2009 par l’Observatoire national des politiques culturelles à Grenoble.

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similaires2. Inscrit dans la lignée des journées de discussion bisontines tout en leur donnant une nouvelle ampleur transnationale, le colloque « Les territoires de la démocratisation culturelle » visait à interroger à nouveaux frais le phénomène de la « démocratisation culturelle » en l’amarrant, pour une fois, à son inscription territoriale. Le point de vue défendu est par conséquent aussi celui d’une revalorisation de la perspective monographique, centrée sur l’analyse d’objets précis, comme étant fertile et particulièrement à même de faire avancer la réflexion et le débat sur une notion - la « démocratisation culturelle » - qui fait l’objet soit d’un discours idéaliste et déconnecté des réalités du terrain, soit d’une critique facile dénonçant un peu hâtivement l’« échec » de ce grand projet qui a marqué, depuis les années 1960, la politique culturelle française (Fleury, 2006). Nous avons souhaité revenir sur les effets parfois peu discutés qu’exercent sur les pratiques culturelles les institutions et, plus généralement, l’ancrage spatial et territorial des structures et événements culturels, dont les implications pour la démocratisation culturelle sont souvent invisibles. Comme le remarque Daniel Vander Gucht, invoquer aujourd’hui la « démocratisation culturelle » indique le nœud d’un problème, à savoir l’introduction problématique de la question identitaire dans le débat politique sur les rapports entre la culture et la citoyenneté, soit la participation culturelle dans une société qui revendique son multiculturalisme. Corps de doctrine du Ministère des affaires culturelles depuis 1959, dénoncée comme « croyance » à partir de 1968, reprise comme utopie dans le projet de différentes institutions culturelles, la notion même de démocratisation n’est pas sans soulever une série de problèmes au premier rang desquels sa polysémie, mais malgré des acceptions complexes voire polémiques, la démocratisation culturelle demeure un projet au centre des préoccupations de l’action publique à différentes échelles. Ce questionnement n’est pas simple car l’identité culturelle ne se décline plus sur le registre du génie national et n’est pas davantage réductible à un repli communautariste, mais s'arc-boute désormais sur le droit à la différence culturelle et la reconnaissance de la diversité culturelle. Faire dialoguer des chercheurs et des professionnels à propos de cette acception de « démocratisation culturelle » a le mérite d’envisager les manières de penser comment s’articulent l’identité, la mémoire, la culture et la politique dans nos sociétés européennes. Cette notion battue en brèche par de nombreux observateurs reste à nos yeux productive et toujours d’actualité lorsque l’on envisage de penser la question identitaire dans sa relation avec un territoire. Les politiques publiques de la culture ne se résument pas uniquement à un ensemble de dépenses et l’action publique en matière culturelle se fixe désormais pour but de donner du contenu à l’idée même du projet de démocratisation de la culture, dont l’ambition émancipatrice passe par le soutien à la création tournée vers les artistes et une politique d’action culturelle orientée vers les publics. En soutenant l’accès et les pratiques, en assumant une offre culturelle diversifiée, en s’appuyant sur les acteurs, en favorisant la mise en réseau en lien avec les politiques urbaines, éducatives et sociales, on observe en effet que la dimension culturelle demeure une

2 Parmi les chercheurs qui travaillent sur les questions des territoires, nous pouvons notamment citer Faure et Négrier (2007), Greffe (2007), Chaudoir et Maillard (2005) ou encore Saez et al. (2008).

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composante essentielle des politiques territoriales et notamment urbaines, et permet de penser aujourd’hui le lien entre culture et territoire comme un impératif. Pour les auteurs réunis dans ce volume, il s’agissait donc de traquer, d’analyser et d’interroger l’inscription territoriale des visées de « démocratisation culturelle » dans des contextes géographiques et institutionnels bien circonscrits, qui déterminent ces mêmes projets tout en ouvrant sur un éventail de possibles à chaque fois spécifique. Quels sont les apports, les obstacles et, plus généralement, les implications de l’action des institutions culturelles et des événements culturels festifs ou encore de la politique du patrimoine pour la démocratisation de l’accès à la culture ? Quelles conclusions peut-on en tirer pour les sciences sociales et leur analyse du phénomène culturel ? Dans le but de répondre à ces questions et à bien d’autres encore, les conférences, tables rondes et discussions du colloque ont suivi quatre pistes qui se voulaient à la fois distinctes et complémentaires : celle des équipements : sous le titre « Les institutions : la part invisible des politiques culturelles », on s’est interrogé sur l’effet aussi structurant que peu connu et reconnu qu’exercent sur les pratiques culturelles les institutions dans les différents domaines de la culture (théâtre, musées, cinéma…) ; la question des événements : dans une partie intitulée « Les usages sociaux de la culture à travers les événements culturels », on ambitionnait de réfléchir, à partir de cas ou de domaines concrets, aux incidences de la tendance croissante des politiques publiques de la culture à favoriser l’événementiel, notamment dans le cadre de ces événements aussi festifs que ponctuels que sont les festivals ; la thématique « Le patrimoine à l’ère de la muséalisation du monde » visait à questionner la tendance à la « touristification » du patrimoine et de la culture en général à l’aune du projet d’une diffusion large des œuvres et des comportements culturels ; enfin, sont rassemblées sous le titre « Les publics aux prismes des figures du populaire » des contributions émanant de chercheurs qui voulaient thématiser la question des représentations du public large et du « populaire » observables ou impliquées dans les initiatives de démocratisation culturelle. Chacun de ces axes a été abordé à partir d’exemples de cas spécifiques, renvoyant à des contextes territoriaux précis. Venant d’horizons divers, la trentaine d’intervenants - des spécialistes émanant des sciences sociales, confirmés aussi bien que débutants, dont la plupart des contributions se retrouvent dans cet ouvrage mais aussi des professionnels (directeurs d’institution, décideurs, politiques) aux prises au jour le jour avec ces questions, étaient unis par le désir de réfléchir ensemble autour des « territoires de la démocratisation culturelle », au sens propre mais aussi figuré de nouveaux champs qui s’ouvrent à ce projet essentiel, pour proposer un lieu de confrontation méthodologique et théorique où se discutent les apports et les limites des divers types d'études. Le colloque constituait lui-même une application de l’impératif de territorialisation qu’il s’était donné pour axiome puisqu’il a réuni de façon inédite des intervenants français et suisses. Enfin, cette rencontre s’inscrivait aussi dans la perspective plus large d’une collaboration accrue
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des institutions académiques dans l’arc jurassien sur des thèmes liés à la culture, aux publics, aux styles de vie et aux loisirs. Dans le sens d’une plus grande clarté et harmonie du présent ouvrage et pour une meilleure économie de la lecture, les contributions de chercheurs ont été réparties en deux grandes parties comprenant sept textes chacune. Intitulée LES USAGES SOCIAUX DE LA CULTURE : INSTITUTIONS ET EVENEMENTS, la première partie regroupe des contributions qui traitent de la question de la territorialité des politiques culturelles et des efforts de démocratisation des pratiques dans le cadre concret d’institutions, d’événements ou de dispositifs pédagogiques singuliers. Le cas à la fois connu et méconnu du TNP de Jean Vilar rappelle qu’une institution peut, si elle exerce son « pouvoir d’institution », jouer un rôle moteur et stratégique dans la promotion d’un nouveau rapport à la culture (Laurent Fleury). Les débats autour du projet d’une infrastructure culturelle d’envergure à Lucerne en Suisse, le Kultur- und Kongresszentrum, montrent que de telles entreprises peuvent à leur tour générer, voire demander une discussion large et renforcer ce que l’auteur appelle la « démocratie culturelle » (Brigitte Schwab). Les festivals font eux aussi l’objet d’investissements et d’appropriations multiples par les pouvoirs locaux, comme le démontre l’analyse effectuée sur un grand échantillon de festivals de cinéma français (Christel Taillibert). Côté suisse, à partir du cas particulier du festival de La Bâtie à Genève et de l’institutionnalisation successive d’un lieu de contestation de l’extrême gauche en un fleuron de la stratégie proprement artistique et touristique de la Ville, on peut voir les mécanismes de ces transformations, notamment en termes d’origine et de trajectoire sociales des principaux protagonistes culturels et politiques (Dominique Gros). La question de la démocratisation culturelle et de l’ancrage territorial de ces efforts se pose aussi de manière lancinante pour les dispositifs pédagogiques ou de médiation ; c’est le cas de « Lycéens et apprentis au cinéma » dédié au cinéma d’Art et d’Essai et de ses présupposés et contradictions au regard de sa réception par ses destinataires (Michaël Bourgatte), ou encore des CEMEA au Festival d’Avignon, dans lesquels la démocratisation passe par les corps mêmes des participants (Nathalie Montoya). Enfin, l’exemple du festival scientifique national Science et Cité en Suisse et de son projet de rapprochement de la science avec la société via une collaboration avec les arts fournit l’occasion de disséquer à la fois les limites mais aussi, par la même occasion, le potentiel de démocratisation que recèlent les institutions culturelles dans leur capacité à structurer les pratiques du public (Olivier Moeschler, Fabienne Crettaz von Roten). La deuxième partie présente, sous le titre LE PATRIMOINE A L’ERE DE LA MUSEALISATION DU MONDE, des contributions qui déclinent la problématique de la « démocratisation culturelle » à partir de territoires au sens propre (patrimoine) et de cas situés dans le domaine des musées et des expositions. Les ambivalences et les paroxysmes de la « fable patrimoniale » ou de cette volonté de « muséaliser » le monde sont décrits (Daniel Vander Gucht), même si d’une certaine manière la frénésie du label patrimonial - qui s’étend à l’immatériel - enregistrée localement

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cache mal le fait que de larges pans du territoire et de l’humanité sont laissés de côté (Serge Chaumier). Les stratégies et investissements multiples et parfois contradictoires dont font l’objet des projets de patrimonialisation sont éclairés de manière parlante par le cas de la Savoie et du Valais (Marie-Anne Guérin), ou encore d’un « mini-pôle attractif rural », le Vieux Cormenier en France (Michel Valière). Dans le domaine des musées, ladite « affaire Hirschhorn », du nom d’un artiste contemporain suisse et de son exposition polémique sur la démocratie à Paris, montre les implications parfois inattendues du déplacement à l’étranger d’une création artistique (Magali Dubey). A partir de données issues d’une enquête sur le Grand Palais apparaissent les différentes facettes des liens complexes et proprement anthropologiques qui se tissent entre exposition, publics et œuvres d’art (Antigone Mouchtouris). Une enquête nationale menée en Suisse auprès du public des musées montre enfin la diversité des missions et des fonctions que se voient attribuer les institutions muséales, qui hésitent entre musée-temple et musée-pont en direction du public (Arlette Mottaz Baran).

Le territoire, d’un obstacle à une ressource
La dimension spatiale a été peu prise en compte par l’étude sociologique classique des pratiques culturelles. Ce traitement négligé du territoire est emblématique chez Pierre Bourdieu. Pour lui, l’espace géographique fait partie des « propriétés secondaires » qui, en tant que « caractéristiques auxiliaires », ont un effet essentiellement de frein à la consommation culturelle (1979 : 113). Dans cette vision, la prise en compte de la « distance purement spatiale » ou de la taille de l’agglomération dans les variations de la pratique culturelle ne peut qu’être subordonnée aux logiques sociales et doit d’abord être testée pour éliminer « l’effet des inégalités de capital scolaire que recèle (…) la distribution dans l’espace géographique » (ibid., 116-117). Par endroits, Bourdieu donne un peu plus de place au découpage territorial, mais dans sa seule fonction de renforcement des déterminismes sociaux habituels3. La distance géographique se cumule tout au plus à la distance sociale, qui reste déterminante. De même, ces espaces particuliers que sont les institutions culturelles sont essentiellement perçus dans leur fonction distinctive qui crée ou renforce encore les inégalités d’accès à la culture. D’une manière générale, dans la sociologie de la culture et de l’éducation, chez Pierre Bourdieu et dans les enquêtes rassemblées dans les Pratiques culturelles des Français, ce sont « l’espace social » (et non spatial ou territorial), la « distance sociale » et les « trajectoires sociales » qui sont décisifs pour l’accès aux biens culturels. Le territoire n’est pris que comme déterminant possible, quoique auxiliaire, qui apparaît avant tout comme un frein pour les acteurs. Dans le prolongement d’une théorie de la hiérarchie culturelle, les enquêtes du Département des études de la prospective et des statistiques (DEPS) limitent également la notion de
3 En effet, les chances d’un groupe de s’approprier un bien rare « dépendent » de ses « capacités d’appropriation » (qui sont « définies » par les capitaux) et de « la relation entre sa distribution dans l’espace géographique et la distribution des biens rares dans cet espace », l’auteur parlant aussi des « propriétés culturelles » qui « adviennent aux individus du fait de leur position dans l’espace géographique, et, entre autres choses, par l’intermédiaire de la qualité des contacts sociaux (…) que favorise la proximité sociale » (ibid., 135-136, notamment note 30).

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territoire à une simple question d’« éloignement » et à un « obstacle » plus ou moins grand à la fréquentation des équipements culturels (Donnat, 1998 : 219), les « disparités géographiques » étant par ailleurs prises en compte pour ce qui est du lieu d’habitation des personnes, mais là encore, dans le sens relativement fataliste d’un déterminisme. Depuis le début des années 2000, cette conception déterministe s’est trouvée contestée ou tout du moins infléchie, tandis que parallèlement on a vu s’accélérer la production de données quantitatives, mais également qualitatives. Que ce soit dans l’ouvrage Regards croisés sur les pratiques culturelles (2003), dans les Actes du Colloque du Louvre de l’hiver 2002 parus sous le titre Le(s) public(s) de la culture (2003) ou dans les productions récentes du DEPS, la plupart des sociologues de la culture manifestent une perplexité quant aux incidences d’une diversification des moyens d’accès aux œuvres de culture et aux produits culturels et d’une « hybridation » de la culture cultivée par la culture de masse. Au lieu de considérer des individus disposant d’une capacité à assigner des fonctions très précises de classement social4 ou ayant, somme toute, assez peu de prise sur leurs « consonances » et leurs « dissonances » culturelles (comme l’a proposé Bernard Lahire dans La culture des individus en 2004), les sociologues s’efforcent de ménager une place à l’intentionnalité des acteurs, à la représentation qu’ils se font de leurs moyens et à leurs objectifs d’action. De nouveaux paradigmes en sociologie des arts, de la culture et des publics5 frayent la voie à des approches qui prennent en compte les différents modes d’appropriation de la culture. Désormais, qu’il s’agisse des modes de relation à la culture cultivée, subventionnée ou même large (qui s’étend aux industries culturelles et aux institutions privées), les sociologues expérimentent à différents niveaux et avec une plus grande précision les traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent l’appartenance de chacun à un groupe social, et prennent en compte la diversité des politiques publiques de la culture (organisation, formes et contenus, sens et significations, usages et effets), la diversité des médiations (acteurs, catégories de classement et d’évaluation, formations) et la diversité des publics (du point de vue de leurs identités sociales, de leurs pratiques et représentations). Dans cette lignée, cet ouvrage voudrait envisager les transformations des pratiques à partir d’une revalorisation du découpage territorial non plus en tant que simple déterminant, mais comme ressource possible de l’action publique et comme moteur de la réflexion sur la démocratisation culturelle. La prise en compte de la dimension territoriale, surtout lorsqu’elle met en perspective deux traditions distinctes - le centralisme français versus le fédéralisme helvétique - renouvelle le débat à propos d’une notion qui fait l’objet, soit d’un discours convenu qui s’affranchit de la mesure des enquêtes contemporaines, soit de considérations peu documentées. Loin de n’être qu’un obstacle, le territoire joue un rôle dynamique et devient un facteur positif et fécond pour la réflexion comme pour l’action du fait
4 Comme le fait remarquer Jean-Louis Fabiani (2003), on oublie souvent « que les agents sociaux perçoivent de manière très diversifiée (et en règle générale à l’état crépusculaire) les hiérarchies culturelles. 5 Pour une présentation des différentes approches en sociologie de l’art, de la culture et des pratiques culturelles, cf. Coulangeon (2005), Fleury (2006), Heinich (2001) et Péquignot (2009, à paraître).

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de la pertinence des échelles d’observation et de sa dimension pragmatique. Que ce soit dans le cadre du festival de La Bâtie à Genève, du festival artistico-scientifique Science et Cité en Suisse ou de festivals du cinéma en France, qui, tous, reconfigurent du moins temporairement l’univers spatial des pratiques culturelles, dans le cas d’œuvres diffusées à l’étranger et de l’affaire autour de l’exposition du Suisse Hirschhorn à Paris, dans le cadre de mesures pédagogiques à l’instar des CEMEA en Avignon ou du cinéma d’art et essai à l’attention des lycéens, de manière plus évidente mais aussi frappante quand le territoire fait l’objet d’initiatives de patrimonialisation - voire peut-être d’un « syndrome patrimonial » (Daniel Vander Gucht) - comme dans le cas de la Savoie et du Valais, de « minipôles » attractifs ruraux en France ou en lien avec la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO, enfin et de surcroît, lorsque les pouvoirs locaux mobilisent les découpages territoriaux dans le cadre de grands projets culturels ou que les institutions singulières exercent leur « pouvoir d’institution », que ce soit dans le domaine des musées ou du théâtre : à chaque fois, le territoire joue le rôle d’une variable « active » et, surtout, activée par les acteurs qui la mobilisent à différents niveaux en posant par là des questions intéressantes à la démocratisation culturelle.

Un enjeu en France et en Suisse : les territoires de la culture
La dimension territoriale enrichit la réflexion sociologique au sujet des pratiques culturelles et élargit la palette d’instruments à disposition des pouvoirs publics pour imaginer des mesures de démocratisation. Les logiques d’actions publiques face aux arts et l’inscription territoriale des visées de « démocratisation culturelle » constituent un questionnement complexe : elles nécessitent la prise en compte d’un ensemble de paramètres multiples et supposent de trouver des réponses diversifiées à des problématiques culturelles et territoriales distinctes. La collaboration des acteurs autour de la logique de projet dont le centre demeure avant tout artistique et culturel reste une garantie de l’élaboration d’une politique cohérente et respectueuse de la diversité et de l’exigence artistiques. Dans ce cadre, il est important de préciser quelques caractéristiques des contextes institutionnels et scientifiques de chacun des deux pays. Sur le plan des organismes de recherche, la France s’est dotée d’outils d’évaluation dont l’activité d’expertise s’est concentrée prioritairement sur les grands équipements culturels. Un ensemble de contributions et de réflexions donne une représentation générale des pratiques culturelles des Français et une connaissance des effets des politiques publiques. Cependant, et ce malgré la qualité des travaux réalisés, le déséquilibre des moyens d’investigation concernant les politiques culturelles impulsées par l’Etat français contraste avec les connaissances des équipements essaimés sur l’ensemble du territoire. L’Etat éprouve des difficultés non seulement à mesurer l’efficience des effets des politiques engendrées par la décentralisation culturelle, mais également à produire une vision à l’échelle des territoires6.
6 Plusieurs observatoires se sont donné d’ailleurs pour objectif de mesurer les politiques publiques de la culture des collectivités à l’échelle du territoire : l’Observatoire des politiques culturelles de Grenoble, l’Arteca, par exemple.

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La Suisse envisage la dimension territoriale tout autrement dans son expertise des politiques culturelles puisque le développement et les actions dans ce domaine sont conduits à partir des villes ou des cantons, souverains en matière de culture. Le cadre des politiques de la culture helvétique est à comprendre en fonction de ses spécificités : système fédéraliste, démocratie directe, multiculturalité qui reposent sur le respect des différences (de langue, de culture, de traditions), mais également sur la reconnaissance et la préservation de ses acquis dans un souci d'actualisation des valeurs à partager. La mise en regard de ces deux traditions permet de se décentrer des habitudes institutionnelles (centralisées pour la France et à l’inverse polycentriques ou locales pour la Suisse) et laisse entrevoir de nouveaux questionnements d’actions publiques en matière d’art et de culture. Partant du constat qu’il est impossible d’ignorer les nouveaux enjeux qui pèsent sur le monde de la culture et de la créativité - l’apparition de nouvelles technologies, la marchandisation des biens culturels, l’emprise croissante de l’offre gratuite, etc. -, un certain nombre de réflexes, de modes de fonctionnement, de façons d’engager des politiques culturelles sont remis en question. Ces interrogations arrivent dans une période où les règles du jeu sont en train de changer, tant en France où l’Etat se désengage au profit des collectivités territoriales, qu’en Suisse où la crise financière a provoqué des restrictions des budgets accordés à la culture ou, du moins, empêché de les augmenter et où la structure fédéraliste rend toujours périlleuses les tentatives de mettre en place des mesures au niveau national. Dès lors, les orientations des politiques publiques de la culture évoluent et s’ouvrent sur des problématiques émergentes en intégrant dans leurs réflexions les potentiels de leurs histoires, de leurs spécificités territoriales et de leurs environnements sociétaux afin d’engager des choix qui désormais trouvent leur logique à l’échelle des villes ou des agglomérations. Les textes présentés dans cet ouvrage portent sur des territoires circonscrits - villes, agglomérations, cantons - ainsi que sur les équipements, les événements, les métiers, les médiations et les publics de la culture. Le parti pris est celui de s’appuyer sur des expériences de recherches et sur un ensemble d’études empiriques des sciences humaines et sociales (anthropologie, sociologie, histoire, géographie, etc.) en situant le débat au niveau tant des dynamiques organisationnelles et sociales que des logiques individuelles. Au travers de cette série binationale d’études de cas, nous proposons au lecteur de croiser les points de vue et les échelles d’observation, par la mise en commun des travaux de chercheurs confirmés mais aussi plus jeunes issus de plusieurs pays, de plusieurs universités et d’un ensemble de disciplines avec une coloration sociologique forte. Par là, nous espérons mettre à l’épreuve ces perspectives croisées face à la sagacité des chercheurs, des acteurs de la culture, des décideurs politiques et des lecteurs avertis.

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LES USAGES SOCIAUX DE LA CULTURE : INSTITUTIONS ET EVENEMENTS