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Ma vie en blanc

De
268 pages
Chacun connaît cette silhouette blanche, joyeuse et bondissante qui hante, entre autres, les murs de Paris ou New-York. On connaît moins son créateur, un artiste aussi épris de liberté et de joie que sa créature. Avec cette autobiographie, Jérôme Mesnager nous livre à l'approche des cinquante ans des clés de son univers artistique : "La liberté est le vrai message de mon art, que j'ai confié aux corps blancs, blancs comme la page où tout reste à écrire, à rêver, à imaginer..." (Ouvrage illustré de photographies en noir et blanc).
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Jérôme Mesnager

Ma vie en blanc

Préface
Lorsque vous lirez ce livre, vous comprendrez pourquoi il fallait que je l’écrive… J’ai toujours essayé de résumer, de mettre dans l’ordre ces souvenirs… Ils font partie de mon travail, ils en sont la structure — peut-être l’explication. Si, lors de soirées, arrosées ou non, il est plaisant de raconter des souvenirs en riant, il est parfois beaucoup moins drôle de répondre à des questions de journalistes pointilleux, à des rédigeurs de thèses qui veulent la vérité, des dates, des noms, des lieux. Et pourtant, je marque tout, j’ai des cahiers, mais ils sont personnels et tellement codés, que seul moi peux les lire (et encore !). Et puis, je me méfie des interprétations. Et puis, ce livre, je veux l’écrire depuis si longtemps… Le but, grâce au récit, est de retrouver la continuité d’un véritable mille-feuilles de vies parallèles : un même fil conducteur qui rassemble des milliers d’images, de faits et de gestes… J’ai commencé à écrire dans les années 80, des sortes de brouillons, puis, en 87, pensant ne pas y parvenir seul, j’ai dicté à Lili (la mère de mes fils) des phrases qui me venaient, comme ça, et qu’elle tapait sur les premiers modèles de Machin’toches, avant qu’elle ne se lasse de l’exercice pour finalement taper son propre journal. Clic. C’est durant l’été 2009 que je me suis décidé à mettre tout cela au propre, à sortir du schéma bio résumée des livres pour essayer de raconter vraiment. À la veille de mes cinquante ans. Après, il sera un jour trop tard, ou trop dur, de faire ce que j’ai toujours eu envie de faire. C’est donc à la Futaie, la demeure familiale, repère rassurant, que, loin de Paris, à la campagne, je me suis décidé à entreprendre ce travail, au stylo et seul, en sachant que je suis peintre, ébéniste, père, beaucoup de choses, mais pas écrivain.

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J’ai écrit ce livre pour encourager les enfants, mes enfants, à prendre leur destin en main, car l’avenir leur appartient… Je l’ai écrit aussi pour remercier mes parents d’être en vie…

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Chapitre 1

Mes chères années

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Mes chères années

1961-1963

1961-1963
Une cigogne m’a déposé sur une cheminée à Colmar, jolie petite ville alsacienne sous la neige… C’est comme dans un livre d’images… Je suis né le 29 janvier 1961, dans la clinique Diaconat à Colmar. La maternité est débordée, il n’y a plus de lit, c’est sur un vieux canapé de la salle des infirmières que je vais voir le jour. Mon père est né à Troyes en 1934, 4e enfant dans une famille d’ingénieurs, de polytechniciens, fils et petit-fils d’inspecteurs des Ponts et Chaussées. Il a fait, lui aussi, des études d’ingénieur, puis l’École de l’air et travaillera à la SNECMA, dès 63. Mais sa passion, ce sont les voitures, les voitures de course, accessoirement les moteurs. Ayant pratiqué les rallyes et les courses sur piste, il sera longtemps président du club Lotus. Cette passion, je ne l’ai pas partagée, n’ayant jamais passé le permis de conduire… Ma mère, née au Raincy en 33, fille unique de parents hôteliers, a consacré sa vie à l’enseignement du cours élémentaire, depuis 1963 dans le privé, à Paris, école Saint-Michel. Elle a hérité de ses parents la passion du jardinage et des maisons bien tenues. Je me souviens de l’hôtel de mes grands-parents maternels, rue du Champ de Mars, Paris VIIe, dominé par cette Tour Eiffel monumentale. C’était encore un quartier populaire, je me souviens des petits pavés, des commerçants… Les marchands de légumes, la teinturerie (qui lave le linge de l’hôtel), les promenades au Champ de Mars avec ma grand-mère, les petits chevaux de bois à bascule, les manèges. L’hôtel, son grand couloir carrelé, sa cour avec les oiseaux, la chambre de la cour, les chambres elles-mêmes, au sol de tomettes incliné. Les lits de fer. La cuisine ou nous mangions…
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1961-1963

Mes chères années

Chez mes grands-parents paternels, c’est une autre ambiance. L’immeuble, porte de Saint-Cloud à Boulogne, des années 50, richement meublé, avec le piano et les tapis, aux murs, les tableaux d’Albert Baillot, le frère de ma grand-mère, et les vitrines remplies de petits objets. Le bureau de mon grand-père surmonté d’une grande photo de montagne… Derrière les fenêtres, les usines Renault, en briques, avec les entrées et sorties des ouvriers, et puis le stade de Coubertin. En 1963, nous nous installons à Paris, au premier étage du 5 rue Hélène, dans le XVIIe, un bel immeuble gris et blanc. Ma sœur, l'aînée, est née à Paris en Septembre 59 et mon petit frère est né en août 62. Mon nounours s’appelle Chignon, il est jaune, avec un œil remplacé par un bouton de métal représentant un « tacot ». C’est vrai, dans les biographies, on ne parle pas assez des nounours, c’est important, pourtant, les premiers confidents…

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Mes chères années

1964-1966

1964-1966 L’appartement n’est pas grand, mais nous y avons de bons Noël en famille. J’ai situé les décors des grands-parents, car, en 1966, il y aura du changement : l’hôtel de la rue du Champ de Mars est vendu. Mes grands-parents maternels iront s’installer, pour leur retraite, au Raincy. La maison, carrée, en pierre de meulière, est entourée d’un jardin. J’irai à l’école maternelle de l’école du Sacré-Cœur, dont l’entrée est avenue de Saint-Ouen, à côté de l’école Saint-Michel où ma mère enseigne. Chez mes grands parents paternels, il y a aussi du changement, mais de l’autre côté de la rue : la fermeture des usines Renault, et progressivement, leur métamorphose en lieux désaffectés… Durant les années qui vont suivre, tout le quartier, jusqu’au quai du Point du Jour, va subir des transformations phénoménales, le nouveau pont sur la Seine, les nouveaux quais, et, ces incroyables démolitions que je regardais par la fenêtre, le boulevard périphérique… et puis la construction progressive de tout ce secteur. Par leur fenêtre, c’était comme un cinéma grand écran… Finalement, il n’est resté du décor que le stade de Coubertin. Je pense que ces images ont dû marquer mon enfance, avec, bien sûr, les livres de l’armoire…

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Mes chères années

1966-1967

1966-1967 C’est la rentrée à la grande école qui sera Saint-Michel, dans la classe de Melle Dorne. C’est une vieille école aux murs de pierre sombre et grandes fenêtres fermées de barreaux. Mes trajets se faisaient à pied, de l’école à la rue Hélène, ce quartier, je l’ai vu évoluer… Il fallait contourner la station de métro La Fourche, passer devant le grand marchand de jouets, le cinéma, le marchand de chaussures de l’Uniprix. Rue Hélène, la concierge, Mme Bailly, et son perroquet… et tous les matins, c’était le trajet dans l’autre sens, l’appel, la mise en rangs, l’entrée dans les classes en silence. Le CP, la 11e, disait-on, c’est l’apprentissage de l’écriture à la plume, avec l’encrier, et les taches sur le cahier, donc le buvard. Je me souviens des petits pupitres, des bons points (rares), du coin, des siestes… Juste à côté, ma mère avait la classe de 10e. Je me souviens de l’école Saint-Michel, de la cour, de son préau, du directeur, M. Chagnon. Un jour, j’avais emporté par mégarde mon nounours, et ne sachant où le cacher pour éviter les quolibets, je le mis sous mon pull et fus puni pour pitrerie… Après les grandes vacances à l’île de Ré, travaux d’installation, dans le même immeuble, au 5e étage de la rue Hélène, dans un appartement plus grand avec une terrasse, un long couloir pour courir et les chambres alignées…

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Mes chères années

1967-1968

1967-1968 C’est la rentrée en 10e, et ça se passe mal. La nouvelle maîtresse, Mme Le Toullec, me prend en grippe dès le premier jour, je suis le fils de l’autre maîtresse de 10e, c’est un tort terrible… Puni au milieu de la cour, mains sur la tête, devant toute l’école. Si bien qu’au bout d’une semaine… c’est la pension, carcérale, de Notre-Dame du Raincy, à côté de chez mes grands-parents maternels… Les prières trois fois par jour, les dortoirs mal chauffés, la cantine épouvantable, ces immenses lavabos où il fallait se laver les dents, les billes de terre à la récré… et ce jour où, poussé, je tombais la tête la première sur le carrelage, cassant ma dent de devant. Sortie le jeudi. Ma grand-mère venait me chercher, pour m’emmener à la maison du Raincy : il y avait le jardin, avec les prunes, les groseilles, les cerises, les pommes, le potager… des noisettes, un fruit par saison… les fleurs. Et puis la cave. Là, je regardais mon grand-père travailler. Il sciait à la main d’énormes morceaux de fer pour fabriquer une clef, un outil… il travaillait le bois, le métal, il faisait du ciment, des cages pour les oiseaux, et, peu à peu, je me suis mis à planter des clous, couper des planches, puis à fabriquer des petites maisons… Cette cave était un véritable atelier et son garage une volière, je n’ai que de bons souvenirs de cette maison devant laquelle, tous les quarts d’heure, passait le train Gargan-Bondy. Je discutais beaucoup avec un ami imaginaire, je lui montrais des choses merveilleuses… Au mois de mai, il y eut des remous, tout bougeait… Je revins à Paris, pour la visite médicale, comme par hasard à Saint-Michel. Quelle surprise ! Les rues dépavées, les barricades, les voitures renversées. Un énorme chahut, même place Clichy, inondée de gaz lacrymogène… Partout de grands graffitis et des affiches… Si, à 7 ans, j’ai l’âge de raison, visiblement, le monde ne l’a pas.
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1967-1968

Mes chères années

L’été, notre petite famille se rend à Chamonix, mon père escalade, nous, nous marchons. Le chemin de Montenvert, le grand glacier avec son tunnel de glace. Je le disais, l’escalade est dans la famille… Nous avons aussi fréquenté les rochers de Fontainebleau de nombreux week-ends. Autre souvenir de ces années : mon père réalisait des maquettes, depuis sa jeunesse, des avions… Avec son ami Jean Depois, ils réaliseront un porte-avion de 1 m 50 de long, qu’il me donnera en 2008.

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Mes chères années

1968-1969

1968-1969 Toujours en pension, en classe de 9e, la maîtresse se nomme Mme Gressien. Aujourd’hui, en regardant mes cahiers, je constate le changement : je ne parle pas des notes, mais de l’usage du stylo à bille, juste au moment où je maîtrisais la plume et l’encre ! Ma grand-mère passait lors de certaines récrés, derrière la grille, et me glissait alors des bonbons au miel, trésors que je devais cacher pour les déguster. Une fois par mois, il y avait le nouveau Sylvain et Sylvette chez le libraire. Le jeudi, jour de congé, il y avait Zorro sur le poste de télé, récemment acquis par mes grands-parents et sur lequel j’ai vu apparaître la 3e chaîne, ainsi que la couleur, ce qui est un des évènements de cette année. Pas le principal, qui eut lieu le 21 juillet : les premiers pas sur la Lune que nous avons pu voir en direct sur l’écran. La seule sortie en groupe organisée par la pension fut la visite du Salon de l’enfance dans ce bâtiment énorme, le CNIT, perdu dans un énorme chantier qui allait devenir La Défense. Un nouveau métro se mettait en place, le RER. La modernité effrontée s’emparait de Paris… La fermeture des Halles. Les bus modernes remplaçant ceux d’hier. Les métros à pneus. Le président Pompidou prenait la place du général De Gaulle. A certaines vacances, nous allions voir nos cousins à l’île Bragard, près de Vierzon, grande maison et beaucoup de chevaux. Dans une partie de la maison, une armoire contenait tous les numéros du journal Pilote, je passais des nuits sans dormir à les feuilleter, en gourmand d’images. C’est là que je découvrirai Philémon, Le Naufragé du A, de Fred, qui me fascina énormément, ainsi que le Grand Duduche de Cabu, Barbarella de Forest, et le sergent Laterreur, de Touïs. Graphismes, idées…
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1968-1969

Mes chères années

tout cela devait mûrir dans ma tête pour l’avenir. Je me souviens du jour de la sortie de Vol 714 pour Sydney, le dernier Tintin, un évènement, comme chaque sortie des Astérix. À propos de bande dessinée, Il y avait aussi chez mes grandsparents paternels, depuis ma première enfance, un album de Tintin incomplet que j’ai tant lu que je connaissais l’histoire par cœur, avec un mystère de quatre pages… Encore aujourd’hui, lorsque je lis Les 7 boules de cristal, ces quatre pages me semblent toujours magiques ! Chez mes grands-parents, à Boulogne, il y avait aussi un album cartonné : Le Retour de Choc, une aventure où Tif et Tondu luttent contre le diabolique et insaisissable Monsieur Choc. Objet mythique. Pour se rendre chez eux, on pouvait aller de Pont-Cardinet à la Porte d’Auteuil avec le train de la Petite Ceinture qui fonctionnait encore, dans la verdure. Après les grands repas du dimanche midi, tandis que les grands discutaient au salon, nous avions notre cabane sous le piano à queue. Mon grand-père restait debout ou allait s’asseoir à son bureau, dans son fauteuil de cuir vert. C’était la vie de famille, avec les oncles, les tantes et les cousins cousines… résumée dans les albums photo qui étaient dans le tiroir du bas de la commode Louis XV à dessus de marbre, dont les marqueteries inspireront plus tard le choix de mon premier métier… Il y avait au mur les tableaux de l’oncle Albert, impressionniste disparu dans les tranchées en 1918.

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Mes chères années

1969-1971

1969-1971 En septembre 1969, c’est la rentrée à l’école Sainte-Marie des Batignolles, rue Truffaut. Je vais à l’école à pied, par la rue Lemercier et la rue La Condamine. J’y reste deux ans, la 8e et la 7e (CM1 et CM2). Je me souviens des pupitres, du préau à colonnes, de l’église à côté, des punitions et des remises de prix… De retour rue Hélène, par la fenêtre du 5e étage, je regardais lorsque le peintre du rez-de-chaussée sortait toutes ses toiles dans la cour… Toutes ces couleurs ! J’y regardais de plus près en descendant les poubelles : toujours des grillages et des femmes, réalisées au pochoir, d’une éclatante précision, presque des photographies… Chez Le Boul’ch (le peintre), il y avait souvent la fête, des rires… J’apprendrai peu après qu’ils faisaient une revue appelée Chorus, avec des artistes que j’allais rencontrer : Ben, Fromanger, Ernest Pignon-Ernest, Babou, Klasen, César, Titus Carmel, Monory et des poètes comme Tilman. L’art m’intéressait. Mes parents m’inscrivirent aux cours de dessin et de modelage du Musée des Arts décoratifs. Mon professeur sera Pierre Belves, pour mon grand bonheur : il avait illustré certains de mes livres d’enfant. C’est lors d’un de ses cours que nous avons appris le décès de Picasso, la grande star des peintres… En janvier, j’ai 10 ans, c’est important ça ! Je commence à dessiner par plaisir, en m’interrogeant sur les métiers que je pourrais faire plus tard…

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1969-1971

Mes chères années

Juste avant la destruction des Halles, je me souviens d’un salon d’artisans en costumes médiévaux… Sous le dernier pavillon Baltard. Pour résumer, une enfance sans histoire, un début de bonheur, à part les deux années de pension, avec ses promesses de vie grâce à un tempérament plutôt optimiste...

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