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Métamorphoses allemandes et avant-gardes au XXe siècle

282 pages
La création germanique est une source d'inspiration pour les avant-gardes au XXe siècle. Les Romantiques allemands, tel Novalis, les poètes et penseurs, tels Hölderlin, Rilke, Nietzsche ou Benjamin, sont des références fondamentales, revendiquées ou occultes pour le surréalisme et l'art d'aujourd'hui. Hommage à Georges Bloess, éminent spécialiste de la constellation expressionniste, cet ouvrage se penche aussi sur le rôle capital que jouent certains créateurs allemands, comme Unica Zürn, Thomas Bernhard ou Wolfgang Rihm, sur la sensibilité de notre siècle.
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Sous la direction de
eMétamorphoses allemandes et avant-gardes au XX siècle Françoise Py
Hommage à Georges Bloess
La création germanique – littérature, philosophie, musique, arts
eplastiques – est une source d’inspiration pour les avant-gardes au XX
siècle. Les Romantiques allemands, tel Novalis, les poètes et penseurs, tels Métamorphoses allemandesHölderlin, Rilke, Nietzsche ou Benjamin, sont des références fondamentales,
revendiquées ou occultes, pour le surréalisme et l’art d’aujourd’hui. Cet eet avant-gardes au XX siècleouvrage étudie ces infuences et se penche aussi sur le rôle capital que
jouent certains créateurs allemands, comme Unica Zürn, Thomas Bernhard
ou Wolfgang Rihm, sur la sensibilité de notre nouveau siècle. Hommage à Georges Bloess
eMétamorphoses allemandes et avant-gardes au XX siècle, publié sous
la direction de Françoise Py, est un hommage à Georges Bloess, éminent
spécialiste de la constellation expressionniste, rendu par Richard Ballarian,
Henri Béhar, Philippe Ivernel, François Jeune, Hyeon-Suk Kim, Pia Le
Moal Ballarian, Daphné Le Sergent, Silvia Lippi, Jean-François Rabain,
Silke Schauder, René Schérer, Enrique Seknadje, François Soulages, Ivanka
Stoianova et Maryse Vassevière.


Françoise Py est maître de conférences en histoire de l’art à l’Université
Paris 8.
èreEn 1 de couverture : François Jeune, Métamorphose, 2014. Pigments, encres et acryliques sur Intissé.
130 x 89 cm.
ISBN : 978-2-343-06561-8
27 €
e
Métamorphoses allemandes et avant-gardes au XX siècle
Sous la direction de Françoise Py
Hommage à Georges Bloess
Collection Eidos
Série REtinaMétamorphoses allemandes
et avant-gardes
eau XX siècle
Hommage àGeorgesBloessDirigéepar
MichelCostantini&FrançoisSoulages
Comitéscientifiqueinternationaldelecture
Argentine (Silvia Solas, Univ. de La Plata),Belgique (ClaudeJaveau, Univ. Libre de
Bruxelles),Brésil (Alberto Olivieri, Univ.Fédérale deBahia, Salvador),Bulgarie
(IvayloDitchev,Univ. de Sofia StClément d’Ohrid, Sofia),Chili (Rodrigo Zuniga,
Univ. duChili, Santiago),Corée du Sud (Jin-Eun Seo (DaeguArts University,
Séoul),Espagne (PilarGarcia, Univ. Sevilla),France (MichelCostantini &François
Soulages, Univ. Paris 8),Géorgie (Marine Vekua, Univ. de Tbilissi),Grèce (Panayotis
Papadimitropoulos, Univ. d’Ioanina), Japon (KenjiKitamaya, Univ. Seijo, Tokyo),
Hongrie (AnikóÁdam, Univ.Catholique Pázmány Péter,Egyetem), Russie (Tamara
Gella, Univ. d’Orel), Slovaquie (RadovanGura, Univ. MatejBel,BanskáBystrica),
Taïwan (Stéphanie Tsai, Unv.Centrale de Taiwan, Taïpei)
SérieRETINA
3François Soulages (dir.), La ville & les arts
11 MichelGironde (dir.), Les mémoires de la violence
12 MichelGironde (dir.), Méditerranée & exil.Aujourd’hui
13EricBonnet (dir.), Le Voyage créateur
14EricBonnet (dir.),Esthétiques de l’écran. Lieux de l’image
17 Manuela deBarros,Duchamp & Malevitch.Art & Théories du langage
18Bernard Lamizet, L'œil qui lit. Introduction à la sémiotique de l'image
30François Soulages & PascalBonafoux (dir.), Portrait anonyme
31 Julien Verhaeghe,Art & flux. Une esthétique du contemporain
35 Pascal Martin&François Soulages (dir.), Les frontières du flou
36 Pascal Martin&François Soulages (dir.), Les frontières du flou au cinéma
37Gezim Qendro, Le surréalisme socialiste. L’autopsie de l’utopie
38 NathalieReymondÀ propos de quelques peintures et d’une sculpture
39Guy Lecerf, Le coloris comme expérience poétique
40 Marie-Luce Liberge, Images & violences de l'histoire
41 PascalBonafoux,Autoportrait. Or tout paraît
42 Kenji Kitayama, L'art, excès & frontières
43Françoise Py (dir.),Du maniérisme à l’art post-moderne.
À la mémoire de Laura Malvano-Bechelloni
44Bernard Naivin, Roy Lichtenstein,De la tête moderne au profilFacebook
48 Marc Veyrat, La Société i Matériel.De l’information comme matériau artistique, 1
49DominiqueChateau, Théorie de la fiction. Mondes possibles et logique narrative
51 Patrick Nardin,Effacer,Défaire,Dérégler...
Pratiques de la défaillance entre peinture, vidéo, cinéma
Suite des livres publiés dans laCollectionEidos à la fin du livre
Secrétariat derédaction : Sandrine LeCorre
PubliéavecleconcoursdeSous la direction de
Françoise Py
Métamorphoses allemandes
et avant-gardes
eau XX siècle
Hommage àGeorgesBloessFrançois Soulages (dir.), Dialogues sur l’art & la technologie.
Hommage àEdmondCouchot, Paris, L’Harmattan, 2001
Christine Buci-Glucksmann (dir.), L’art à l’époque du virtuel,
Paris, L’Harmattan, 2003
Françoise Py (dir.), Du maniérisme à l’art post-moderne.
Hommage à Laura Malvano-Bechelloni, Paris, L’Harmattan,
collectionEidos, série RETINA, 2014
©L’Harmattan,2015
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06561-8
EAN : 9782343065618Introduction
Georges Bloess,à qui ce volumeest dédié, est
egermaniste, spécialiste de la culture allemande des XIX et
eXX siècles,de l’expressionnismeet des avant-gardes. Il fit
toute sa carrière à l’université Paris 8, qu’il contribua à
créer. Les avant-gardes, sur lesquelles il a publié de
nombreux articles, n’ont jamais été aussi présentes qu’à
l’ère de l’art post-moderne. D’une part parce qu’elles
échappentau discours modernisteet enmontrent les failles.
D’autre part, parce qu’elles onttoutes à leur manière
introduit l’éclectisme, effacé la hiérarchieentre les arts,
promu l’art populaire et lesarts premiers,autant d’éléments
caractéristiques de la post-modernité. Si l’expressionnisme
garde souvent desaccents dramatiques dans l’expression de
sa révolte contre unmondeen déréliction,dada et le
surréalismeengagent la rupture contre la sociétéet l’art de
leur tempssur un tonle plus souvent ironique,
humoristique ou parodique. Les procédés du collage et du
détournementutilisés dans l’écritureet dans les arts
plastiquesredoublent encore chez eux l’effet de
distanciation.
Deux figures essentielles font le lien entr e
expressionnismeetsurréalisme: Klee et Kandinsky. Klee
est celui qui ouvre la voie de l’automatisme pour André
Breton. Kandinsky complète la notion d’automatisme
graphique avec sa théorie de la « nécessitéintérieure», où
5l’œuvre se développe selon une logiqueinterne, souvent
inconsciente.
Georges Bloess a établi des passages entre ces
différentes avant-gardes, moins éloignées lesunes des
autres qu’elles ne le paraissent. Dansson travail théorique,
ces deux figures de passeurs occupentune placeessentielle.
Wassily Kandinsky a lancé ce qu’on appela plus tard
l’abstraction lyrique avec, danssa dernière période, des
formes biomorphiques, hybrides, telles des cellules en
formation, qui aurontuneinfluence déterminante sur le
surréalisme. Kandinsky est aussi l’homme quiexprime le
mieux la situation de rupture commune à toute sa
génération. Il définitsa peinture comme « une collision
fracassante d’univers opposés, qui sont destinésà fonder,à
travers leur combat, le monde nouveau qui se nomme
l’œuvre». Cetteesthétique de la violenceest partagée au
plus haut point par les expressionnistes allemands pour qui
on ne peut séparer création et destruction. Ainsi Georges
Bloess intitulera-t-ille volume des actes du colloque qu’il a
consacré à ce mouvement : Destruction,création, rythme :
l’expressionnisme, uneesthétique du conflit. Kandinsky étend la
théorie des catastrophesà l’œuvre d’art en général:«Toute
œuvre naît, techniquement,de la manière dont naquit le
cosmos— par des catastrophes qui,dans le rugissement
chaotique des instruments, finissent par formerune
symphonie que l’on nomme musique des sphères ». Il
ajoute: « la création d’une œuvre,c’est la création du
monde».
Paul Klee rencontre Wassily Kandinsky en 1911 etse
rapproche du groupeDerBlaueReiter.Uneamitié que seule
interrompra la mort de Klee en1940. Une autre amitié
significative pour Klee,celle de Jean Arp dont il fait la
connaissanceen1912.Trèsapprécié par lessurréalistes qui
l’associent d’embléeà leursrecherches, Klee voit deux de
ses œuvres exposées en1925à la galerie Pierre,à Paris. Il
figureégalement, avec Kandinsky,dans la célèbre
exposition organisée par Alfred Barr en1936-1937 au
MOMA : Fantastic Art, Dadaand Surrealism. Avec l’art
dadaïsteetsurréaliste des deux dernières décenniesse
6retrouvent dans l’exposition les grands précurseurs depuis
ele XVI siècle, et les pionniers que sont Kandinsky, Klee,
Chagall,DeChirico,Duchamp etPicasso.
Georges Bloess s’est tout particulièrement intéressé
aux mouvements situésà la croisée de plusieurs disciplines :
littérature, arts plastiques, poésie, musique,critique d’art.
Kandinsky et Klee, mais aussi Nietzsche, figure
emblématique de ce dialogueexistentiel entre les arts. Les
artistes qui ontretenu Georges Bloess ont le plus souvent
« unmoi polyphonique», où écriture, arts plastiquesvoire
musiqueet philosophie, se répondent.
Cet ouvrage est diviséenquatre moments ou chapitres.
Il s’ouvre sur divers portraits deGeorgesBloess, esthéticien
passionné par la psychanalyseet enseignant charismatique.
Suiventtrois moments qui reflètent les grandes directions
qu’ila donnéesà son travail.Le premier porte sur le cinéma
expressionnisteainsi que sur le théâtreet l’opéraallemands
contemporains. Unmême courant lestraverse. Le second
est unparcoursvisuel dans lequel trois artistes dialoguent
en images. Les affinités fortes ou les oppositions entre les
images, les chocs de contraires, les noirs et blancssouvent
contrastés desreproductionssont autant de clins d’œil à
l’esthétiqueexpressionniste. Le troisièmeest consacré au x
sources germaniques dusurréalisme— Nietzsche pour
Tzara, Hölderlin et Rainer Maria Rilke pour Aragon. Une
artiste d’origine allemande,bienqu’unpeu en retrait du
mouvement, vaavoiruneinfluence déterminante sur le
surréalisme:UnicaZürn.
Les portraits de Georges Bloess donnentsur lui un
éclairage original. Notre volume s’ouvre surun texte de
Philippe Ivernelquia été sonprofesseur enlittérature
allemande à la Sorbonne, puisson collègue à l’université
Paris 8.Il évoque, parmi leurs souvenirs communs, leur vie,
à une dizaine d’années de distance,de prisonniervolontaire
des classes préparatoires avant l’accès à l’Ecole Normale
7Supérieure.Tous deux participèrentà la création duCentre
expérimental de Vincennes, né de mai 68. Puis Georges
Bloess quitte le département d’allemand pour celui d’arts
plastiques où il pratique un enseignement centré sur les
notions d’avant-gardeet d’utopie.
La contribution de Philippe Ivernel fait écho autext e
autobiographique deGeorgesBloess qui se trouveen fin de
volume: «Sous l’emprise d’Eisenstein, les désarrois de
l’élève G.B.» Dans ce récit d’apprentissage, le narrateur
nous livre lestourments de l’adolescent qu’ila été. L’élèv e
G.B. surmonte son état de crise en s’identifiantà ses héros,
Nietzsche par le biais de Zarathoustra, Eisenstein sous la
doublefigure d’IvanLeTerribleet d’AlexandreNevsky.Le
récit, écrità la troisième personne, joue sur la distanceentre
l’élève G.B. et le narrateur d’aujourd’hui. Quel chemin a
parcouru l’élève G.B. pour devenir l’esthéticien à quiest
rendu cet hommage? Onle découvre peuà peu au fil du
volume. Il y eut la rencontre décisive avec Françoise
Bernard, brillantehistorienne, qui deviendra son épouse.
Avec leurstrois enfants, Clara, Jérémie et Matthias, ils
formentunefamille trèsunie, accueillanteet ouverte. G.B.
aacquis la conviction que l’art seullui rendrait l’existence
supportable,comme ille raconte à la fin durécit. Ce
dépassement du « sujet », ill’atteindra en centrantson
travail sur la subjectivité, enparticulierà travers l’étude de
l’expressionnisme allemand et des artistes confrontés à la
maladie mentale, telsWölfli ouUnicaZürn.
Ayant ainsi trouvé sa voie dans l’art, Georges Bloess a
pu faireentendre sa propre voix. Une voix qui résonne
encore pour ses collègues etses étudiants,aprèsson départ
à la retraite. Silke Schauder, notre collègueà Paris 8,a été
son étudiante avant de devenir enseignante chercheuse,
avec une double spécialitéen arts plastiques et en
psychologie. Dans la générositéet l’ouverture d’esprit, il a
été pour elle un « véritable passeur sachanttransmettre sa
passion ».
Nous n’avons puretenirtous lestémoignages, souvent
très émouvants,de ses étudiants qui disent l’importance de
son enseignement dans leur parcours professionnel et
8personnel. Résumons pour les lecteurs deux de ces
témoignages. Franz Spath,dont Georges Bloess dirige le
mémoire de troisième cycle,a étéébéniste puis médecin.
Venu de son Allemagne natale, il fut l’assistant pendant
treizeans de l'artiste vénézuélienCarlosCruz-Diez et dirige
actuellement le Centre d’art contemporainFrank Popper à
Marcigny.GeorgesBloess,dit-il,«est un de ces enseignants
dont on se souvienttoute sa vie,c'est un homme généreux
et attentif ». Rey-Hong Lin, étudiant franco-taïwanais dont
GeorgesBloessa dirigé la thèse, n’hésite pasà le considérer
comme« son père spirituel ».
Hyeon-SukKim,artiste coréenne, fait de son professeur
unportrait enmaître zen,dont la voixvibre toujours en elle
« comme les ondes d’un temple se reflétantsur unlac ».
C’est dans le cadre de laSFPE-AT (SociétéFrançaise de
Psychopathologie de l’Expression et de l’ArtThérapie)que
Silvia Lippi a rencontré Georges Bloess. Elle montre
commentsa lecture des expressionnistes allemandsa posé
les bases d’une approche psychanalytique de ces artistes et
de leurart.
Le chapitre se clôtsur unportrait en creux de Georges
Bloess par François Soulages. Son analyse du « sensible
contemporain» lui vaut des pages magistrales. Le
contemporain est trop souvent « pris dansune vision
naïve,à la fois anhistoriqueetautocentrée, pour laquelle le
présent actuel est, par narcissismeillusoire, le centre du
temps ».C’est oublier, souligne-t-il, que le contemporain est
« lié autemps dutemps des autres pris dans leur altérité»,
au passéetau futur.
Le cinéma, le théâtreet l’opéra marqués par la
cultureallemande, tel est l’objet dusecond moment de ce
livre.
EnriqueSeknadje étudie un film expressionniste deKarl
Heinz Martin, De l’aubeà minuit. Cefilm, réaliséen1920,
adaptation de la pièceéponyme deGeorgKaiser, garde une
dimension théâtrale tout en inventant de manièreforte un
langage spécifiquement cinématographique.
9Autre cinéaste, américain cettefois, mais que le passage
par l’Allemagne, en automne 1945, va radicalement
changer, Billy Wilder. Lui quia perduune partie de sa
famille à Auschwitz découvre que, pour dénoncer les
crimes nazis, la satire cinématographiqueest la méthode
cathartique par excellence.El7le lui permet d’échapperà la
censureet de toucher le plus grand nombre. Pia Le Moal
Ballarian analyseen détailles procédés qui permettent à
Wilder de dénoncer, par le biais de la satire, les problèmes
de société« levantainsi le voile d’uneharmonie factice».
René Schérerse penche surune pièce de Thomas
eBernhard intitulée Emmanuel Kantqui se déroule au XX
siècle surun transatlantique de luxeenpartance pour
l’Amérique.La dérision est unearme contre« la bêtiseet la
norme» etunprocédé d’« opiniâtre dénonciation ».
Ivanka Stoianova étudie une« fantaisie opératique» du
compositeur Wolfgang Rihm, Dionysos: scènes et dithyrambes
à partir de textes deFriedrichNietzsche,donnée en 2010 dans le
cadre du festival de Salzbourg. Rihm compare les derniers
poèmes deNietzscheàdes« sortes de plantes grandioses et
insondables ».Avec une grande précision,IvankaStoianova
montre comment le compositeur met en scène la psyché
humaine pour nous proposer« une nouvelleexpérience de
l’œuvre d’art…à la recherche de notre vérité».
Le troisième moment est un intermède visuel ennoir
et blanc, composé par Daphné Le Sergent à partir de
reproductions de détails de peintures deFrançoisJeune,de
photomontages architecturaux de Richard Ballarian et de
ses propres photographies, laissées telles quelles ou
retravaillées en un dessin abstrait fortementsuggestif. La
miseenpage fait dialoguer les images lesunes avec les
autres dans des propositions qui peuvent êtreenmiroir.
Une mer écumante deDaphnéLeSergent livre combataux
rochers. Retravaillées à l’encre ou à la gouache, les
photographiesrévèlent,dans les plis de l’eau, unmonde
enfoui:créatures chimériques ou léviathan. Les détails de
peinture de François Jeune dévoilentà leurtour,defaçon
paradoxale puisqu’il s’agit d’abstraction, un monde
10aquatique: pieuvre, falaises, île, archipels. Le détail confère
à la tache ou à la coulure des dimensions cosmiques.
L’informejoueà suggérer des formes.A cetunivers fluide,
aux profondeurs aquatiques, s’opposent les architectures
métalliques des nouvelles métropoles photographiées par
Richard Ballarian. L’Allemagne de la reconstruction, la
Sarreetsesusines métallurgiques, les moulins de laminage à
la géométrie épurée offrent au photographe un sujet de
choix.Il exalte la beautéfroide de ces nouvelles cathédrales
où lestuyaux ontremplacé les colonnes. Les éléments
métalliques, multipliés à l’infini par le procédé du
photomontage, entraînent le spectateur dansunlabyrinthe
aérienquifait penseraux prisons dePiranèse.LeLéviathan
réapparaît, métallique cettefois, tubulaire, et nous sommes
ses prisonniers.
Le quatrième moment est consacréausurréalismeet à
sessources germaniques. Lefondateur du mouvement
Dada, Tzara, n’aurait-ilpastrouvéen Zarathoustra un
modèle? On serait tenté de répondre positivement au
terme de l’enquête minutieuseetriche en surprises que
mèneHenriBéhar.
Retour aux sourcesromantiques allemandes et aux
poètes qui les prolongent pourAragon:dans les moments
difficiles où il se sent trahi dansses convictions
révolutionnaires, il se tourne versHölderlin etRainerMaria
Rilke. Maryse Vassevière retrace les linéaments parfois
secrets de cette double présence dansson œuvre.
UnicaZürn, quifut la compagne de Bellmer etsa
complice artistique, est à la fois écrivaineet plasticienne.
Confrontéeà la maladie mentale, ellea produitune œuvre à
la frontièreentre le surréalismeet l’art brut, ménageant des
ponts entre ces deux mouvements. Jean-François Rabain,
qui l’a bien connue, analyse sa relation au corps. Dans les
œuvres d’Unica, explique-t-il, « le corps féminin apparaît
comme unmiroir de la psyché. Il est comme un écran de
représentation,comme un double de l’activité
psychique.»Unica Zürn se projette dans des identités
différentes qu’elle met en récit dansses autofictions. Un
11dédoublement où les frontières du moi vacillent,comme
elle le confie dansL’Homme-Jasmin :«Quelqu’unqui voyage
enmoi me traverse, je suis devenue sa maison ». Cette
étude passionnante, menée selonle double point de vue de
l’esthéticien et du psychanalyste, fait écho àcelles de
GeorgesBloess et en souligne toute la valeur.
FrançoiseP y
12er1 moment
Portraits deGeorgesBloess1
Souvenirs partagés
La voix deGeorges
Ecartant ici un comptage plus précis,d’une objectivité
trop aride, je dirai que, dans la vie, je précède Georges
Bloess d’une douzaine d’années. Et j’ajouterai aussitôt que
j’ai l’impression de l’avoirtoujours connu: il fut mon élève
au département d’allemand de la « vieille» Sorbonne,dès
avant le déménagement de celui-ci au Grand Palais, les
locaux antérieurs qu’iloccupaitrue de l’Ecole de médecine
étant alors abandonnésà l’anglais. Je venais d’être nommé,
en ce début des annéessoixante, «assistant »,chargé de
travaux pratiques en littérature,complétant les cours ex
cathedra des professeurs en titre.L’amiGeorges m’a rappelé
dernièrement qu’il détenait encore une de ses dissertations
« corrigée» par mes soins. Je n’ose lui réclamer ce
document historique, par crainte de me voir de trop près
dansun telmiroir.A l’époque, mes interventions portèrent
entre autressur Werther, sur l’Hyperion de Friedrich
Hölderlin, plus tard sur Franz Kafka. Hyperion, au
demeurant, est resté l’un de mes héros favoris. Ce roman
par lettres évoque l’itinéraire d’un combattant de la liberté,
rêvant de secouer lejoug ottoman et de reconstruire la
Beautégrecque (entendons par là l’organisation heureuse de
la Cité) sur lesruines engendrées,defait, moins par
15l’occupant étranger que par la « modernité» bourgeoise.
L’engagement du personnage se termine parune défaiteet
un retour ausein de la Grande Nature, natura naturans, une
entité aux couleurs changeantes, source d’espoir. Cet
Hypériona encoreinspiréen1977 une miseen scène deK.
Michael Grüber, le Voyage d’hiverau Stade olympique de
Berlin, rien de moins. Lehéros,dernier athlète du
monde moderne, effectue sestours de pisteessoufflants et
s’efforce de tirer au but,dansune cage defootball où
l’ardente Diotima,cette muse platonicienne de l’Idée, joue
le rôle degardienne, quitte à encaisser les coups de son
amant.
Dès l’ouverture du Centreexpérimental de Vincennes,
au fond des bois hanté par l’esprit de 68,Georgesy devint
mon collègue dans le secteur littéraire du département
d’allemand. N’était-ce pas là, mutatis mutandis, un retour
inventif dans cette Grande Nature? Dans un second
temps, l’ami rallia le département d’arts plastiques. Dans
cette université bénéfiquement décloisonnée,cette
réorientationn’équivalait nullementà une séparation entre
nous. Outre desrelations amicales forgées depuis
longtemps, les préoccupations communes d’ordre
pédagogique, syndical et politiqueinvitaient à franchir les
limites des disciplines établies.Ilm’arrivait fréquemment de
sauter les murs et d’aller porter mes bagages degermaniste
dans les départements voisins, théâtre, philosophie
(«allemand pour philosophes et philosophie pour
germanistes »), la doubleentrée s’imposait pour éviter le
piège de la langue dite de spécialité, et justement arts
plastiques, où l’héritage du Cavalier bleu, les apports
théoriques de Kandinsky ou de Paul Klee semblaient
rencontrerun vif intérêt du côté des étudiants. Et lorsque
Georgessoutintsa thèseen juin1993, surLes puissances de la
subjectivité dans la création artistiqueet poétique depuis l’époque
expressionnisteen Allemagne, il apparaissait de tout évidence
que cette recherche, inscriteen«EsthétiqueetSciences de
l’art»et dirigée parElodie Vitale (elle-même spécialiste du
Bauhaus)ne reniaitrien de l’orientation première de son
auteur en germanistique, mais lui conféraitau contraire une
16extension productive, en soulignant les liens entre
littérature, peintureet musique, et plus particulièrement,à
unniveau que l’on pourrait qualifier d’existentiel, entre le
regard et la voix.
Maisveut-on bien remonter plus loin,ce bref rappel de
notre rencontre dans les appareilsuniversitaires d’avant et
après68 peut être complété par l’évocation durécit
autobiographique,daté d’avril 2013, que Georges m’a fait
parvenirrécemment. Il se remémore sa vie d’interne dans
unekhâgne du lycée Henri IV, lui originaire d’Alsace.
J’avais moi-même débarqué une décennie plus tôt, autout
début des années cinquante, au lendemain de la guerre
pourrait-on dire,dansunekhâgne du lycée voisin etrival,
Louis le Grand. Je venais de ma petite province
castelthéodoricienne, une campagne oùvit le souvenir deJean de
la Fontaine, et j’ai porté aussi la blousegrise des internes,
logés dansun vaste dortoir que l’on eût aussi bienqualifié
de militaire. J’ai donc lu avec empathie le récit
d’apprentissage de Georges, où il fait œuvre de véritable
écrivain, entremêlantsavamment la réalitéet le rêve. Sous
l’emprise deS.M.Eisenstein, les désarrois de l’élèveG.B.: le
soustitreest uneallusionau fameux roman deMusil,comme on
sait. L’imagerie surpuissante du cinéaste– le nom même
d’Eisenstein est constitué littéralement defer et de pierre–
déclenche chez G.B. une passion d’adolescence, quifait
pièceau malaiseexistentiel créé par la prison volontaire du
lycée et de ses classes préparatoires de« lettres
supérieures », où l’élève, polarisé par le concours, selon ses
proprestermes, « ne vit pas; il est en situation d’épreuve,
tendu comme une bonne soixantaine de ses condisciples à
chaqueheure du jour vers unobjectif que seul un sur
quatre d’entreeux atteindra. Leur relation consisteen un
mélange de camaraderie et de rivalité, traversée d’une
crispation habilement déviée que chacun d’entreeux
affronteà sa manière».G.B. se sent là en situation degrave
infériorité, selon son propre aveu, mais il tire du prince
Nevsky ou dutsarIvan« le moyen d’embellirsa solitude…
de se draper dansun dédain souverain ».
17Préoccupé degagner en volume, enprésence physique à
l’instar de ces héros de cinéma, il trouve un renfort du côté
de Zarathoustra,d’une pensée nietzschéenne du corps,
laquelle serait plutôtune pensée par le corps,autrement dit,
une voix, une parole ;Also sprach Zarathustra:ainsi le
substitut de Nietzsche parlait-ilou parla-t-il(le choix de
l’imparfait ou du passé simple n’est pas indifférent): parol e
impérieuse, prophétique,dérangeant la raison analytiqueet
la liberté restreinte qu’elle offre dans le discours dominant
de la P.S.U.,cette philosophe scolaire universitaire ainsi
nommée un jour par François Châtelet. Sa propre voix,
l’élèveG.B.la surveille :
Ellea su s’imposer quand ila falluse plieraurituel des
ineptes chansons paillardes, répertoire obligé des
étudiants, misérable défoulement des jeunes mâles à
l’étroit dans leur internat.Mais pour le reste, elle aussi
est enfermée, ne trouve l’exutoire d’aucune parole. Il
se met délibérément enquarantaine, se mure pour de
bon danssa honte,convaincu de sa médiocrité,de son
inculture, redoutant la moindre remarque qui pourrait
l’exposer aux sarcasmes de ses condisciples. La
distance qui sépare sa propre voix de celle, mélodieus e
etsouveraine,de ses hérosserait-elleinfranchissable ?
Le récit du professeur nous contant les désarrois de
l’élèveG.B., les hauts et les bas d’unejeuneâmeaspirant à
formerun corps et d’un corpsà formerune voix, atteint
constamment, on peut le ressentir dans cette seule citation,
un vrai bonheur d’expression,à mi-chemin entre le pathos
et l’ironie. En tout état de cause, le narrateur d’aujourd’hui
ne peut assumertelle quelle sa mythologie personnelle
d’autrefois. Cette plongée dans les eaux profondes du
souvenir n’a-t-elle pas été occasionnée par la remarque
d’une amie qui s’interroge sur la question du flou dans le
cinéma d’Eisenstein? Il y a là comme uneétrange
inconséquence chez l’homme defer et de pierre. L’élève
G.B.avait déjà pris consciencefugitivement, un jour,de ses
propres flottements intimes en dispensant des cours
d’allemandà une amie, juste unpeu plus âgée que lui. Il
18venait donc d’insistersur la différenceentre künstlerisc h
(artistique) et künstlic h (artificiel) quand elle lui dit, avec
l’accent de phrase voulu«Du bist künstlic h»:c’est toi quies
artificiel.
Le récits’achève sur une citation de Paul Valéry
résumant l’expérience du narrateur, « l’artiste apporte
son corps », etun dernier hommageàEisenstein, un e
fois correction faite :
Ce qui pouvait le perdre (luiG.B.) le maintenait aussi,
paradoxalement,à flot. En adepte précoce de
Nietzsche, l’adolescent pressentait que l’art serait la
voie qui lui rendrait l’existence supportable.
Le Centreexpérimental de Vincennes, né de mai 68,
avaitvocation à innover. L’ambition la plus largement
répandue au fond des bois est de poser les bases d’une
universitéenprise sur le monde moderneet contemporain,
où critiqueetutopie se renforcent mutuellement. Cette
aspiration, en tout état de cause, peut autoriser des
interprétations diverses austade de l’application. Les
contradictions ne manquent pas, tant chez les enseignants
que chez les étudiants,ces derniers augmentés d’un bon
nombre de non bacheliers et de travailleurssalariés, sans
compter les étrangers attirés par l’expérience. Au
département d’allemand comme ailleurs, il s’agit de
répondreaux intérêts du présent, que le mouvement de 68
a mis en exergue. Contrairement à l’enseignement
traditionnel, qui va du plus lointain au plus proche, mieux
vaut partir du plus proche,de l’instantvécu (dont Ernst
Bloch disait qu’il était particulièrement obscur), pour
remontersi besoin est au plus lointain. Il semble à
beaucoup d’entre nous germanistes que la République de
Weimar,ce passéencore récent, offre un cas defigure, un
champ d’investigation privilégié qui permet d’interroger
tous les aspects de la modernité– économique, sociale,
culturelle– à l’heure d’une crise sans précédent, où
s’entrechoquent ets’entremêlentrévolution et
contrerévolution.S’agissant des processus de travailà encourager
dans nos groupes d’enseignement l’objectif consiste à
19stimuler l’auto-activité des étudiants. Ce qui alors
entraînerait le rejet de l’examen final surun sujet commun à
tous et appelant le même type d’exercice (comme la
dissertation).Si l’enseignement de la langue proprement dit
comporte ses nécessités intrinsèques,celui de la civilisation
et de la littérature se prêteà ce que nousavonsappeléalors
le dossier de recherche. Il se constitue à l’initiative de
chaqueétudiant, etse voitsoumisàdiscussion au fur et à
mesure de son avancement au cours dusemestre. Cette
refonte suppose de ne pastout sacrifier à la préparation
traditionnelle aux concours de recrutement pour
l’enseignementsecondaire,ceux-ci obéissant àd’autres
critères ettendantà imprimer leur marqueà la structuration
de la licence dansson ensemble.
Dans l’établissement des programmes d’études et des
méthodes de travailque l’on vient d’évoquer, les littéraires
du départementsont généralement solidaires. Georges et
moi le sommes encore pour dire nosréservesvis-à-vis du
déménagement de 1980, qui menace de rogner, selonnous,
les acquis de Vincennes. Quand ilnous arrive d’être
interrogés, par exemple autitre de syndicalistes du SGEN,
parun journaliste demandeur d’information, nous lui
faisons part de notreindignation envers la destruction des
bâtiments de notre université, affaissés ou éventrés en un
rien de temps,à la fin du mois d’août,dans la vacance de
l’été. Cet acte de vandalisme d’Etat, nous le prenons pour
une revanche féroceetsordide sur l’esprit de 68. Cela ne
laisse-t-ilpas augurer du pire pour la suite. Il est vrai
néanmoins que lesrésistants qui ontvoulus’opposer
jusqu’au bout àce mauvais coupn’ont plus formé qu’un
dernier carré d’irrédentistes. L’usurea faitson œuvre.
Certains ont encore parié sur la plasticité d’une collectivité
qui savait ruser avec lestentativesrépétées de
« normalisation» (unmot danstoutes les bouches,à vrai
dire,dès la fondation du Centreexpérimental et qui a
ponctué son histoire). D’autres ont franchement joué la
carte d’un redémarrage ailleurs,dansune ville
emblématique des banlieues ouvrières.A Vincennes,de
toutefaçon, les départements ontrarement marché d’un
20même pas, étantausurplus souvent divisés en eux-mêmes.
Celui de philosophieétait allé le plus loin en se passant de
l’habilitation jusqu’alors nécessaire à la reconnaissance
officielle des diplômes délivrés, et en affirmant de la sorte
sa totale liberté.Sesresponsables pouvaient expliquer qu’ils
allaient ainsi à la rencontre des intérêts de tous, en
particulier des non-bacheliers et dessalariés. Le
département abandonnait entre autres la notion de cursus
universitaire pour mieux faire placeaux choix des étudiants
organisant eux-mêmes leur progressivitéen fonction de
leurs intérêts personnels, ou mieux encore de leurs
passions:condition requise pour échapper au psittacisme
et adopterune pratique de réflexion digne de ce nom.
Ultérieurement le département de philosophie se rendra
aux raisons de l’habilitation.
Quand Georges,de son côté, quitta le département
d’allemand pour rejoindre celui d’arts plastiques, n’était-ce
pasaussi pour échapperaux contraintes d’un enseignement
plus normatif? Sa nouvelle disciplineestàcertains égards
indisciplinable, pourvu qu’elle veuille bien se centrersur
l’essentielqui la fait être, la théorie et la pratique de la
création. Georgesretrouve alors la vocation pressentie par
l’élève G.B., un engagement qui prend source dansune
nécessitéintérieure quasiment existentielle. Sa thèse de
1993sur les puissances de la subjectivitéà l’œuvre dans le
Kunstwollen,dans la « volonté d’art» depuis
l’expressionnisme allemand, affirmehaut et fort cette
conviction. Je souligneraienpassant que l’expressionnisme
comme teln’a jamais figuré dans les programmes du
département d’études germaniques de la « vieille»
Sorbonne. C’est pourquoi aussi la douzaine d’étudiants du
GrandPalais, partisans de tenirune université d’étéen 68,à
la suite des événements, pour échapperà la plage ricanant
sous les pavés, souhaita mettre à l’ordre du jour ce
mouvement n’ayant pas de véritableéquivalent en France,
et dont ils avaientsurtout entendu parler par le cinéma. Le
momentvenu, notre petit groupe seheurtaaux portes
soigneusementverrouillées duGrandPalais, et nous fûmes
hébergés dans les locaux entièrementvides du journal
21Combat (le biennommé enl’occurrence). Le mobilier a
presqueentièrement disparu,des étronssignalent le passage
des chiens, mais les nouvelles d’agences continuent d’être
crachotées par les petites gueules mécaniques prévuesàcet
effet.Quoi qu’il en soit, l’Expressionnisme vaincra !
Le travail de Georges, lui, est soutenu en1993 dans les
locaux encore récents de Paris8 Vincennesà Saint-Denis,
qu’ona pu comparer initialementà un Centre Pompidou
du pauvre. L’auteur de la thèse se réfère à L’Esprit de
l’Utopie,ce livre novateur d’Ernst Bloch paru en1919, au
lendemain de laGuerre mondiale quifait figureaujourd’hui
de Urkatastrophe, soit de catastrophe première, originaire,
sinon prototypique.Ecoutons le philosophe:«Mais je suis
fait pour créer. Voilà toutefois qui va effaroucher plus
encore d’indécis.Car qui suis-je pour être capable de créer ?
(…) D’oùviendraitsinon ce pouvoir puisqu’onn’a rien
découvert en soi quiy pourvoie,c’est pourtant lui quifait
de chaque fleur unprintemps…» Georgesvoit dans les
propositions d’Ernst Bloch l’annonce d’un renversement
et l’énonce ainsi:«L’art explique le sujet et non plus
l’inverse…il est moinsuneétape nouvelle dans
l’investigation des arcanes de la vie personnelle qu’une
définition tout autre desrelations mêmes de la pratique
artistique avec le vie psychique de celui qui s’y livre».L’art
nefournit pas « une description supplémentaire dusujet,
maissitue de parsa seuleexistence ce dernier dansune
dynamique».Il s’agit doncde ne pasrabattre les puissances
de la subjectivité proprement dite sur le moi, voire sur le
subjectivisme sans plus. Tel est l’éclairage sous lequel
Georges mèneetrelie une succession d’études de cas
pouvant aller loin dans le détail:du paysage romantique à
WassilyKandinsky,PaulKlee ouMaxBeckmann,du poète
Rilkeà l’architecte Bruno Taut,de Jean Arp après 1945 à
PeterHandkeetWimWenders.Le primat d’un imaginaire
enmouvement ici transcende les limites des genres institués
et Georges est spécialement à l’aise pour organiser les
échanges entre poésie et peinture.Retenons ce passage où,
àcôté du fameux Cri de Munch, ilmentionne un autre
tableau duNorvégien,apparemmentà l’opposé du premier,
22Parole. Unejeunefemme vêtue de blanc nous regarde
depuisuneforêt de troncs espacés, régulièrement disposés,
qui pourraient figurerune sorte de partition verticale.
Comme si là prenaient finles désarrois de l’élève G.B.,
Georges n’a pas manqué de mefaire parvenirune série
d’articles parus dans diversesrevues, où il exploite avec
succès la démarche entreprise dans sa thèse de 1993,
souvent à l’occasion d’expositions ou de publications du
moment, pour lesquelles il intervientavecautant de rigueur
que de chaleur,dansunlangage que l’intellectualité ne
dessèche pas. L’analyseet l’émotion ne s’excluent pas
mutuellement comme il arrive souvent chez d’autres. Ces
articles et essais m’ouvrent àchaquefois des pistes. Je
citerai dans le désordre:«Ecrire à l’ombre de Lou: lien,
corps, espace de la lettre»,«MaxBeckmann, unartisteface
à la barbarie », «Duregardà la voix, l’invisible poème de
l’art expressionniste», «Voix, geste, forme, ou la flamme
chantante du néant »,«Corps magiques,corpstragiques: la
création destructrice d’UnicaZürn », «Espaceet corps
dans la sculpture contemporaine: la construction de
l’espaceintérieur chez LouiseBourgeois »,«Art de la folie
ou folie de l’art? Adolf Wölfli, la Fontaine des
métamorphoses », etc.
Je souhaiteà Georges de continuer,danssa retraite,à
avancertoujours ainsi, en l’assurant que ses études où il
cherche à mettreen valeur la vie en ce qu’elle produit de
meilleur, renouvellentàchaquefois l’amitié qu’onlui porte.
PhilippeIvernel
232
GeorgesBloess: portraitacrostiche
1Gerne! C’estavec plaisir quej’aiaccepté l’invitation de
participerau présent hommageàGeorgesBloess qui, parsa
générositéetson ouverture d’esprit, a marqué ma
trajectoire universitaireet personnelle comme peu d’autres
enseignants chercheurs de l’universitéParis 8.
Enseigner, vousavez dit enseigner?Si l’enseignement,
selon Freud, fait partie destrois métiers impossibles,
Georges Bloess aura rendu ce métierunpeu moins
impossible à mesyeux. C’est en1986 queje m’inscris,
venue de mon Allemagne natale avec ma licence de
psychologieenpoche,à l’université Paris8 poury passer
vingt-cinq ans de ma vie, entreétudes pluridisciplinaires,
thèse, enseignement, titularisation, habilitationàdiriger des
2recherches. Attirée parun courssur l’expressionisme
allemand enlicence d’arts plastiques, je découvre alors
l’enseignement qu’y donne Georges Bloess. Suivantun
double cursus arts plastiques et psychologie, je suistout
1 Volontiers ! C’est ainsi que s’ouvre l’acrostiche qui donne sa forme à
mon texte.
2 Parmi les nombreux moments de partage et de constance amicale
compte la soutenance de mon habilitationàdiriger desrecherches, en
2009, oùGeorgesBloess mefera l’honneur d’être membre de mon jury,
sa présence bouclant la boucle de monparcoursà l’universitéParis 8.
25d’abord sensibleà son approche toujourstrès documentée
de l’artisteetà la place nuancée, privilégiée quiest faiteà sa
singularité.
Ouvert, et ouvrant l’esprit des autres à la complexité
infinie de l’art. Toujours attentif aux commentaires des
étudiants, lessollicitant, les impliquant dans le décryptage
des œuvres, Georges Bloess est un véritable passeur
sachanttransmettre sa passion. Etudiante, j’apprécierai
notamment son ouverture constante sur la cité: nombre de
ses courssont complétés par des visites d’exposition,des
sorties en ville qui permettent d’ancrer les concepts
théoriques dans la confrontation et l’observation immédiate
des œuvres.Nous prolongerons,bienau-delàdutemps des
études,ce plaisir d’allervisiter ensemble des expositions.
Vienne 1880– 1938, L’Apocalypsejoyeuse, laRétrospectiveMax
Ernst, lesDessins d’EgonSchiele ettant d’autres.
Reiter,blauer. Parmi les cours de Georges Bloess qui
m’ont le plus marquée au point queje m’en souvienne
encorefigurent ceux sur l’expressionnisme allemand, sur
Kandinsky, surPaulKlee et leur double vocation de peintre
et de poète. Ce sont mes peintres de prédilection et, forte
de ma langue maternelle, j’aurai le plaisir de participerà la
traduction, en cours,de leurs poèmes. Dans le
prolongement de ces travaux, Georges Bloess mefera lire
son étude surKandinsky.Pour preuve de cette continuité, il
publiera entre autres dans Peintureet écriture 3: frontières
éclatées (2007) une belleétude sur Magritte. Le but de cet
ouvrage étant :
d’étudier la relationPeinture/Ecriture,de confirmer la
« porosité» entre les arts, miseen exergue dans les
travaux de l'équipe de recherche Traverses (...) cett e
troisièmeétape (…)nous conforte dans notre volonté
defaireéclater les frontières entre le direet lefaire, le
3lireet le regarder, inépuisables correspondances.
3Cf.la quatrième de couverture de cet ouvrage.
26Ainsi, j’ai pu participer au déploiement destravaux de
Georges Bloess surunquart de siècle! Ceux-ci se sont
également matérialisés, en 2007,à l’Institut national
d’histoire de l’artàParis,dansun colloque surDestruction,
création, rythme: l’expressionnisme, une esthétique du conflit.
Réunissantune vingtaine de collègues dans une
interdisciplinaritéféconde, les actes paraîtront chez
L’Harmattan en 2009. Mon exemplaire porte pour
dédicace par Georges:«Silke! Ce livre qui te doit
beaucoup– et passeulement pour ton magnifiquearticle!
Un honneur que tu mefais,de me demander ce
griffonnage. Avec toute mon amitié, et messouhaits
d’amitiés créatives nombreusesà venir.Le6 mai 2009 ».J’y
avais contribuéavec uneétude sur«EgonSchiele poète»,
interrogeant, toujours fidèle aux questionnements des
débuts, les passagessecrets entreespace poétiqueet espace
pictural, ayant consacré ma maîtriseen arts plastiques,
dirigée par Georges Bloess en1988,à la poésie de Paul
Celan, illustrée alors de mes collages. Et c’est en1999,
toujours à l’INHA, que Georges m’a offert l’opportunité
de parler pour la premièrefois de mestravaux surCamille
Claudelqui allaient m’occuper pendant plus de quinzeans.
Toujours prêtà mettre ses étudiants enlienlesunsavec les
autres, Georges mefera égalementrencontrer Michèle
Atchadé qui publiera danssa revueexpérimentaleEncrages
mes premiers textessur Léonard de Vincietsur Camille
Claudel.
Géographieet géologie destextes…Qu’est-ce qui relie
les nombreux textes deGeorgesBloess,à la fois différents
et cohérents, entreeux? C’est peut-être le souci constant
de la documentation et de la recherche –il s’agit,dans le
sens fort duterme,de textessérieux, informés– et d’un
style qui sait allier érudition etsensibilité. Sans jamais
tomber dans la pédanterie,cestextes nous éclairent, nous
font découvrir des artistes aussi variés qu’Unica Zürn,
Louise Bourgeois,Franz Marc, August Macke etrelire des
écrivainstels Georg Traklou encore Gottfried Benn, puis
étudier le portrait dans l’expressionnisme allemand ou
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