Musées et développement durable

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Les expériences de "musée durable" sont encore peu nombreuses. Cette enquête sociologique originale permet de montrer comment les Muséums nature de Montréal font du développement durable une de leurs valeurs essentielles. Le développement durable est-il un projet modèle, une utopie ? Cette étude empirique d'une expérience institutionnelle concrète apporte des éléments de réflexion.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782296216570
Nombre de pages : 282
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© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-07480-4 EAN : 9782296074804

m usées

&

Développement D urable
Les Muséums nature de Montréal

COLLECTION : PARTRIMOINES & SOCIÉTÉS Dirigée par Catherine Ballé Élisabeth Caillet Françoise Dubost Dominique Poulot
PATRIMOINES & SOCIÉTÉS présente des travaux en sciences humaines qui explorent les dimensions sociales du patrimoine dans les sociétés contemporaines. À cet intérêt pour l’héritage artistique, culturel, scientifique et naturel, la collection associe la réflexion sur la création contemporaine, patrimoine de demain. Déjà parus Catherine Ballé, Élisabeth Clavé, Viviane Huchard, Dominique Poulot (éds), Publics et projets culturels, un enjeu des musées en Europe, 2000. Corinne Welger-Barboza, Le patrimoine à l’ère du document numérique, 2001. Jean-Michel Tobelem (éd.), Politique et musées, 2002. Élisabeth Caillet, Catherine Perret (éds), L’art contemporain et son exposition (1) et (2), 2003. Élisabeth Caillet, Odile Coppey, Stratégies pour l’action culturelle, 2004. Catherine Cuenca, Yves Thomas, Catherine Ballé (éds), Le patrimoine scientifique et technique contemporain, 2005. Jean-Jacques Ezrati, Claire Merleau-Ponty, L’exposition, théorie et pratique, 2005. Véronique Charléty, Itinéraire d’un musée. Le Heimatmuseum, 2005. Bernard Deloche, La nouvelle culture, 2007. Élisabeth Caillet, Accompagner les publics, 2007. André Desvallées, Quai Branly : miroir aux alouettes ?, 2008. Anne-Solène Rolland, Hanna Murauskaya (éds), Les musées de la nation. Créations, transpositions, renouveaux, 2008. Anne-Solène Rolland, Hanna Murauskaya (éds), De nouveaux modèles de musées ? Formes et enjeux des créations et rénovations des musées en Europe, 2008.

Charte graphique : Joëlle Leblond Conception et réalisation de la maquette : AltaRiva eMedia Consultants En couverture : La magie des lanternes, Jardin botanique.

m usées

&

Développement D urable
Les Muséums nature de Montréal

Aude Porcedda

Laurent Lepage Johanne Landry

Préface de

Patrimoines
et

S

ociétés

L’Harmattan

P r é fa c e

Les organisations, tels les musées, ne changent pas facilement, mais elles ne sont pas figées pour autant. Derrière les expositions, il y a une vie collective intense, des débats et parfois des confrontations qui ne portent pas exclusivement sur ce que pourront voir les visiteurs, mais aussi sur le destin professionnel des uns et des autres. Ceux qui s’intéressent à l’institution muséale devraient reconnaître qu’il s’agit d’organisations bien vivantes et que ce sont les femmes et les hommes qui y travaillent au quotidien - avec leurs valeurs et leurs intérêts parfois contradictoires - qui développent et maintiennent les musées. Depuis près d’un demi-siècle, les muséologues réfléchissent à leurs pratiques, que ce soit dans le domaine de la conservation ou de l’éducation, afin de poser un regard critique sur leurs approches, leurs démarches et leurs réalisations. Outre cette réflexion récurrente, les professionnels tentent de développer de nouvelles compétences, en réponse à des pressions de nature disparate telles les nouvelles technologies, l’arrivée de nouveaux publics ou la recherche de nouveaux financements. De nouveaux métiers apparaissent et modifient le paysage muséal traditionnel. Désormais, les dirigeants des musées doivent non seulement être de bons gestionnaires, mais demeurer à l’affût des mouvements de société. Dans cette évolution, au-delà des enseignements conventionnels sur les musées, l’analyse organisationnelle s’avère

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un éclairage crucial, comme nous le montre le travail d’Aude Porcedda. La montée de la pensée environnementale a changé profondément les sociétés avancées. Le débat sur le développement durable vient préciser cet éveil. La mise en relation des aspects environnementaux, économiques et sociaux dans les décisions d’avenir s’avère un défi. Comment penser et faire autrement ? Le mouvement est lancé et le discours politique s’approprie rapidement le projet d’un monde meilleur, mais comment faire ? Le développement durable, introduit récemment dans le débat au sein des musées scientifiques, a servi à l’auteur de piste pour reconnaître la capacité de ces organisations à changer, voire à se connecter aux mouvements dans la société. En effet, plusieurs musées scientifiques n’ont pas échappé à la tentation de reprendre à leur compte le projet de société durable. Aussi, certains professionnels ont-ils vu dans cette idée une opportunité pour le musée et pour eux. Mais, là aussi, comment faire et qui pilotera le changement ? Heureusement, le développement durable ne nous est pas présenté comme la recherche d’un monde vertueux et virtuel, mais comme un nouveau référentiel qui s’offre à la dynamique sociale, projet dont la portée peut tout changer… Muséologie, sociologie des organisations et sciences de l’environnement sont les trois plateformes sur lesquelles a été construit ce livre. Le regard interdisciplinaire de l’auteur interpelle certaines idées reçues sur le fonctionnement des musées. Les musées sont des organisations. La dynamique des interactions, les jeux entre les acteurs du musée ne sont pas que confrontations d’individus. Il y a les courants de pensée, les façons de voir qui servent de référence aux uns et aux autres. Le musée, pris entre les projets institutionnels,
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les modes du moment, voire aussi les modes de raisonnement, est mis en scène. C’est donc le musée comme produit de ces tensions qui nous est livré par l’auteur. Cette étude des Muséums nature de Montréal photographie un moment particulier de la vie de cette organisation muséale qui comprend le Biodôme, l’Insectarium, le Jardin botanique et le Planétarium. En effet, le travail d’entretien avec le personnel de ces institutions scientifiques a été réalisé au moment de la finalisation de l’exercice de planification stratégique, moment très intense pour cette organisation. Un an et demi de travail, 150 personnes impliquées, des choix à faire au niveau des orientations stratégiques… des tensions. Un des objectifs de l’exercice : intégrer les principes du développement durable dans la vie de l’organisation. Mais comment transformer un projet en action… conflits entre les valeurs et les pratiques… entre le discours et les actes… le fait organisationnel sera déterminant. La démarche retenue par l’auteur laisse parler les acteurs de ce processus de changement sans prendre position, ni porter de jugement. Des études semblables ont été déjà réalisées avec une telle approche méthodologique, mais c’est la première fois que des institutions muséales de cette complexité se présentent à cœur ouvert. Grâce à cette démarche, l’auteur a contribué à une prise de conscience collective de l’identité de l’organisation « apprenante » et une compréhension accrue des implications économiques, environnementales et sociales de la gestion muséale, dans le contexte du développement durable. Retour du chercheur à son terrain… Ce travail d’avant-garde, d’abord une thèse de doctorat en co-tutelle à l’Université du Québec à Montréal et au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, prend dans ces pages une autre
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dimension. La collaboration avec Catherine Ballé, sociologue des organisations et de la culture qui s’est depuis longtemps intéressée à l’étude des musées contemporains, et le recul de l’auteur par rapport à son terrain d’étude, font de cette recherche une contribution qui alimente le débat sur la transformation actuelle des musées. De plus, les faits rapportés et les analyses présentées viennent appuyer le constat que le développement durable ne se décrète pas. Ce livre permettra ainsi au lecteur de comprendre la complexité de la mise en œuvre du développement durable dans les musées et les organisations.

Professeur à l’Institut des sciences de l’environnement Université du Québec à Montréal Directrice du Département des Galeries Muséum national d’Histoire naturelle

Laurent Lepage

Johanne Landry

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IntroductIon

Les professionnels des musées s’entendent pour définir le musée comme un « espace public » qui permet de mettre des œuvres, des objets et des connaissances à la disposition des visiteurs. À la question de savoir ce qui donne vie au musée, ce qui l’anime, la réponse est quasiment unanime : le public. Or, l’identité du musée, son mode de fonctionnement et son ancrage social sont des sujets peu étudiés. Pourtant, que soient évoqués le musée temple, le musée forum, le musée citoyen ou l’entreprise culturelle, le problème posé n’est-il pas la fonction et la place attribuées à cette institution dans la société ? Questionnement devenu d’autant plus important que les musées doivent désormais concilier leur mission de conservation, de recherche et d’éducation ainsi que des exigences économiques, sociales et politiques. En effet, la microsociété que constituent les musées est soumise à des pressions multiples : changement de structures, diversification des expertises, élaboration des projets culturels, désengagement de l’État et développement des partenariats. Les conceptions patrimoniales, scientifiques et éducatives autour des objets, des idées et des publics se trouvent mises en question. La modification des formes organisationnelles du musée conduit également à une redéfinition de l’identité de cette institution. Dans cette transformation institutionnelle, quelle influence a le développement durable sur le fonctionnement des musées ?

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Le développement durable vise à prendre en compte les dimensions économique, environnementale et sociale dans une gestion holistique des ressources naturelles et humaines. Dans le contexte muséal, le développement durable ne s’implantera que s’il trouve un écho favorable auprès des professionnels. Les logiques gestionnaires, commerciales et environnementales prévaudrontelles sur les logiques de conservation, de recherche et d’éducation ? Ce changement de conception permettra-t-il de résoudre les contradictions auxquelles sont confrontés les musées contemporains ? L’introduction du développement durable fera-t-elle de ces institutions non seulement des « espaces publics » mais également des « acteurs sociaux » ? Dans une telle optique, le développement durable permettrait de rapprocher les activités des musées des attentes de leurs partenaires et de la société civile. Il existe peu d’études sur la mise en œuvre du développement durable dans les musées. Aussi, notre recherche est-elle dans une large mesure exploratoire. Nous avons adopté une approche transdisciplinaire au carrefour de la muséologie, de la sociologie et des sciences de l’environnement. Nous avons complété la réflexion théorique que ces trois disciplines permettent de faire par une étude empirique de musées directement concernés par le développement durable, à savoir les musées de sciences naturelles. Il a paru pertinent de retenir des institutions déjà engagées dans une telle démarche. C’est pourquoi nous avons choisi l’expérience menée au Canada par les Muséums nature de Montréal. L’étude du musée comme une microsociété suggère de ne pas traiter le développement durable comme une simple thématique d’exposition, mais plutôt comme un véritable projet d’organisation. Pour dresser le portrait le plus significatif possible de la réalité humaine que constitue le musée, nous avons rencontré et interviewé
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les cadres, les professionnels, les cols blancs (employés de bureau) et les cols bleus (ouvriers) dans les différentes divisions des quatre institutions qui composent les Muséums nature de Montréal : le Biodôme, l’Insectarium, le Jardin botanique et le Planétarium. Le recours à des extraits d’entretiens, choisis essentiellement en fonction de leur représentativité de la situation observée, a pour but de rendre compte, le plus fidèlement possible, des conceptions et des faits, et d’appréhender ainsi la rationalité professionnelle et institutionnelle de ces musées. Un premier chapitre est consacré à la notion de développement durable que met en lumière la présentation des grands moments de sa construction historique au niveau international, des années 1970 à nos jours. Le deuxième chapitre propose une approche des musées sous l’angle de leurs finalités ou « référentiels ». Le chapitre trois aborde les questions théoriques et méthodologiques que soulève une analyse sociologique de cette institution. Les chapitres suivants restituent les observations effectuées lors de l’enquête réalisée sur le développement durable dans les Muséums nature de Montréal en 2003. Le chapitre quatre présente l’histoire, l’organigramme, les lieux et les réalisations des Muséums nature. Le chapitre cinq retrace le processus de création d’un complexe muséal en 2001 et les attitudes à l’égard de la rationalisation des activités des musées qui le composent. Le chapitre six montre comment l’adoption d’une logique économique met en question les fonctions traditionnelles de conservation, d’éducation et de recherche. Le chapitre sept présente les effets des exigences budgétaires de la Ville de Montréal sur le fonctionnement et les activités des musées. Le chapitre huit traite plus spécifiquement du développement durable et de son appropriation par les professionnels des musées. Le chapitre neuf s’interroge sur les implications institutionnelles du développement durable.
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Le dernier chapitre est consacré à l’examen de la signification plus large d’un tel projet : s’agit-il d’un modèle ou d’une utopie ?

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1 Les enjeux du
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développement durable

La notion de développement durable est apparue entre 1970 et 1987. Le terme est cité pour la première fois par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) dans la Stratégie mondiale de la conservation, publiée en 1980. Il est ensuite introduit, en 1987, dans un rapport commandé par les Nations Unies à la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement (CMED) présidée par Gro Harlem Brundtland1. Enfin, en 1992, le développement durable est au centre de la Conférence de Rio sur l’environnement et le développement. Le rapport Brundtland Our Common Future, traduit en français et publié au Québec en 1988 montre de manière convaincante que le développement durable est le seul moyen viable et rationnel de garantir le développement et la conservation de l’environnement dans les pays en voie de développement et dans les pays industrialisés. Cette perspective doit favoriser l’harmonie entre l’homme et la nature dans le respect des limites écologiques de la planète ainsi qu’entre les êtres humains ; autrement dit, elle doit permettre d’augmenter la cohésion sociale. Depuis, sa mise en œuvre a été maintes fois contestée. Au cours des quarante dernières années, de nombreux travaux scientifiques ont critiqué les modalités concrètes du développement
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durable et proposé des solutions, des modèles et des théories. Plus généralement, ces réflexions portent sur les technologies et les systèmes de management environnemental, la bonne gouvernance, la formation au développement durable, la responsabilité sociale des entreprises ou encore la formulation d’une éthique de développement durable. Néanmoins, il est difficile de trouver des études qui s’intéressent à la dynamique sociale générée par le développement durable à l’échelle des organisations et des modes d’action. Les analyses de Di Castri et Brodhag traitent la question du développement durable à partir d’une analyse des structures, des procédures et des acteurs afin de comprendre comment une telle démarche peut se développer2. Selon ces auteurs, elle implique une connaissance du fonctionnement des systèmes sociaux avant d’imposer des lois, des techniques ou des modèles. En 2005, les propos de Kofi Annan, Secrétaire général des Nations Unies, reflètent le climat et l’état d’avancement des recherches portant sur le développement durable :
« Our biggest challenge in this new century is to take an idea that seems abstract – sustainable development - and turn it into a reality for all the world’s people. »3
u Un débat international

Au plan international, l’histoire récente des débats sur le développement durable suggère de distinguer trois périodes : la croissance limitée (1970-1990), les catastrophes écologiques (1990-2000) et la responsabilité sociale (après 2000). Ces périodes correspondent aux rencontres internationales sur le développement durable qui ont cherché à faire le bilan économique, social et environnemental des sociétés. Ces rencontres ont conduit à l’adoption de calendriers politiques et civils – tel l’Agenda 21 –, de conventions et de
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protocoles. Elles sont aussi des repères temporels pertinents pour éclairer la dynamique sociale liée à la mise en œuvre du développement durable. La croissance limitée Quatre moments clés marquent la période de 1970 à 1990. Le rapport de la réunion de Founex (Suisse), en 1971, identifie les thèmes essentiels de la problématique autour de la relation entre l’environnement et le développement. En 1972, la Conférence de Stockholm sur l’environnement se concentre sur l’environnement humain et choisit comme titre Une seule terre. Enfin, le rapport Notre avenir à tous publié en 1987 par la Commission Brundtland popularise l’expression « développement durable ». Dans le cadre des travaux du Club de Rome, Halte à la croissance réunit les contributions d’universitaires et d’entrepreneurs qui soulignent le danger que représentent une croissance économique et une démographie exponentielle. Selon ces réflexions, la croissance peut conduire à l’épuisement des ressources, la pollution, la surproduction alimentaire et la surexploitation des systèmes naturels4. Le débat, lancé avec le concept de « croissance zéro », se réfère à la pensée de Malthus et met en avant la limite des ressources de la biosphère. Ces travaux font l’objet de violentes critiques, à la fois idéologiques et méthodologiques. En effet, le développement économique et la protection de l’environnement étaient jusqu’alors considérés comme antinomiques. En 1971, Maurice Strong préside la réunion de Founex en vue de préparer la Conférence de l’Organisation des Nations Unies de Stockholm en juin 1972. Les thèmes essentiels de la problématique qui met en relation l’environnement et le développement sont
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identifiés. La rencontre réunit essentiellement des économistes du Nord et du Sud pour traiter ce sujet. Elle aboutit, lors de la Conférence de Stockholm, à l’adoption du terme « écodéveloppement »5. La conférence porte presque exclusivement sur l’environnement humain et rejette les modèles réductionnistes qui considèrent les richesses terrestres inépuisables. Lors de cette réunion, l’opposition entre environnement et développement demeure importante. La notion d’écodéveloppement, sur laquelle travaille l’équipe d’Ignacy Sachs, tente de réconcilier les deux approches, c’est-à-dire celle du développement et celle de l’environnement, indissociables l’une de l’autre, mais apparemment antagonistes. Cette réflexion contribue à mettre en cause les modes de développement du Nord et du Sud, générateurs de pauvreté et de dégradations environnementales. Pour Ignacy Sachs, l’écodéveloppement désigne un type de développement intégré qui tient compte des contraintes écologiques à court terme et à long terme. Il constitue un développement socio-économique écologiquement viable6. Ainsi, est prise en compte la nécessité du développement économique pour la plus grande partie de l’humanité, en incluant les pays les plus pauvres de la planète qui réclament le droit au développement7. De 1980 à 1987, plusieurs séminaires sont organisés par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) sur les thèmes du développement et de l’environnement. Ces réunions ont permis d’accroître les connaissances sur la biosphère et les dangers qui la menacent. Le premier, intitulé Stratégie mondiale de la conservation, privilégie la notion de conservation et souligne que l’humanité, en tant que partie intégrante de la nature, est condamnée à disparaître si la nature elle-même et les ressources naturelles ne sont pas préservées.
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En 1980, ce document publié conjointement par la Fondation mondiale pour la nature (FMN/WWF), le PNUE et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), affirme que la conservation est indissociable du développement. Cette analyse du lien entre environnement et développement est défensive car elle présente le développement comme une activité agressive à l’égard de la nature. Par contre, la prise en compte des dimensions écologique, économique et sociale est à la base du concept de développement durable. En raison de ce rapprochement entre conservation et développement, la Stratégie mondiale de la conservation est apparue comme la première stratégie susceptible de contribuer au développement durable8. Les catastrophes écologiques Dans la deuxième période, 1990-2000, la réflexion sur le développement durable est influencée par quatre faits importants : les catastrophes écologiques de la fin des années 1990, le Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, en juin 1992, qui lie définitivement les questions d’environnement et de développement, la création d’un répertoire d’actions – dont l’Agenda 21 – qui définit des priorités et, enfin, en 1997, le Sommet Planète Terre (Rio+5) qui examine les progrès réalisés depuis les engagements pris en 1992. Jusqu’à la Conférence de Rio, le développement durable s’articulait autour de l’environnement et du développement. Le thème du développement incluait des aspects économiques et sociaux. Or, ce thème est progressivement scindé en deux : l’économie, d’un côté, et le social, de l’autre9. À la fin des années 1990, plusieurs catastrophes écologiques montrent que les efforts pour appliquer les différentes conventions sur la protection des espèces (1979), le droit des mers (1982), l’exploitation transfrontalière des produits
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dangereux (1989), la pollution atmosphérique (1984), la protection de la couche d’ozone (1985), entre autres, sont insuffisants. Afin d’établir un bilan sur l’état de l’environnement et du développement depuis la Conférence de Stockholm, des chefs d’État, des organisations non gouvernementales (ONG), des entreprises, des représentants de collectivités et des citoyens du Nord et du Sud se rassemblent. Quatre réunions préparatoires sont organisées en vue de négocier des ententes lors de la conférence la plus importante de la fin du XXe siècle. La Conférence des Nations Unies pour l’Environnement et le Développement (CNUED), aussi appelée le Sommet de la Terre ou encore La Terre entre nos mains, réunit 110 chefs d’État à Rio de Janeiro en juin 1992. Cette conférence lie définitivement les questions d’environnement et de développement. Selon les conclusions de la conférence, le développement doit tenir compte de la préservation de l’environnement tout en mettant l’accent sur les moyens de prévenir la pauvreté. Depuis 1983, la dette du Sud s’est alourdie sans que les organismes d’aide publique du Nord en tiennent suffisamment compte. Pour faire face aux demandes de l’économie mondiale, la plupart des pays du Sud doivent prélever sur leurs ressources naturelles. Par exemple, en ce qui concerne le patrimoine forestier, plus de 15 à 20 millions d’hectares de forêt ont disparu depuis la Conférence de Stockholm, tenue vingt ans plus tôt. La désertification, les populations urbaines, les accidents écologiques ont augmenté et, parallèlement, la couche d’ozone a diminué. L’enjeu devient alors de maintenir la qualité de l’environnement et le développement rationnel et durable dans tous les pays afin d’établir une solidarité dans l’espace (relations Nord-Sud) et dans le temps (les générations futures)10.

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Ces travaux mettent l’accent sur la nécessité de « l’intégration des trois composantes du développement durable – le développement économique, le développement social et la protection de l’environnement. »11 La Déclaration de Rio montre à quel point la mise en œuvre du développement durable est désormais indispensable et donne lieu à la signature de la Charte de la Terre. Cette charte comprend 27 principes qui fixent les droits et les obligations en matière d’environnement en vue de régir les comportements écologiques et économiques des nations ainsi que d’assurer l’intégrité et la viabilité futures de la terre. La Charte stipule que : « Le développement durable est centré sur le droit des êtres humains à une vie saine et productive en harmonie avec la nature, et que le droit au développement doit être réalisé de façon à satisfaire équitablement les besoins relatifs au développement et à l’environnement des générations présentes et futures. »12 Cette déclaration montre que la Charte ne se limite plus au droit à un environnement sain comme le stipulait la Déclaration de Stockholm. Deux conventions, l’une sur les changements climatiques et l’autre sur la préservation de la biodiversité, ainsi que deux textes sur les forêts et la désertification sont également signés. Mais, d’une manière générale, l’Agenda 21 se présente comme le plan d’action pour mettre en œuvre le développement durable. Il définit les priorités, l’estimation des coûts, les modalités, les indicateurs et les répartitions des tâches pour atteindre un tel objectif. L’Agenda 21 détermine les responsabilités qui incombent à tous les agents concernés par l’application du principe de développement durable : États et autres responsables publics, individus, associations, promoteurs, associations, industriels, organismes environnementaux. Les États, notamment, ont été invités à produire des Agendas 21 nationaux et les collectivités locales à mettre au point des Agendas 21 locaux.
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Avec le rapport Brundtland et la Conférence de Rio, les préoccupations environnementales ont pris une ampleur mondiale. Cet enthousiasme atteint son paroxysme au moment du Sommet de la Terre en 1992, laissant croire que l’humanité allait prendre ses responsabilités en matière de développement durable. Cet engagement n’est pas tenu. Les projets et les réformes avortés suscitent une grande insatisfaction. À New York en 1997 (Rio+5), une session spéciale des Nations Unies examine le travail de la Commission mondiale sur le développement durable. Lors de cette session, il est souligné que les objectifs de Rio n’ont pas été atteints. Le bilan est décevant. Pour Di Castri, l’échec de Rio se situe à différents niveaux. L’auteur attribue notamment la chute de l’intérêt pour le développement durable et le ralentissement des efforts pour sa mise en œuvre au manque d’objectifs concrets, aux changements de priorité des États et à l’absence de fonds qui lui sont consacrés13. Selon cet auteur, le développement durable met en cause le pouvoir des hommes politiques et des chefs d’entreprise en critiquant la manière dont ils gèrent les ressources et suppose, par la concertation, une participation des membres de la société civile. Néanmoins, malgré la résistance de nombreux responsables, d’innombrables initiatives locales de développement durable sont menées un peu partout dans le monde. La responsabilité sociale En 1972, la Conférence de Stockholm adoptait le principe de gestion écologiquement rationnelle de l’environnement. « La déclaration place les questions écologiques au rang des préoccupations internationales et marque le début d’un dialogue entre les pays industrialisés et les pays en voie de développement concernant le
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lien qui existe entre la croissance économique, la pollution mondiale et le bien-être des peuples. »14 Vingt ans plus tard, la Conférence de Rio fait entrer dans l’histoire la notion de développement durable et cible les enjeux sous-jacents : la détérioration de l’environnement, l’interdépendance entre l’économie et l’environnement, le souci d’améliorer les conditions sociales pour un développement plus équitable15. En 2002, soit dix ans après cette conférence, le Sommet de Johannesburg ne peut que dresser un triste constat : les inégalités se sont renforcées entre les populations riches et les populations pauvres, entre les pays développés et en voie de développement. De plus, les difficultés à trouver un équilibre entre le développement économique et la protection de l’environnement perdurent. En conséquence, qu’attendaient les participants au Sommet de Johannesburg ? L’objectif général du Sommet de Johannesburg fut de mobiliser les États en faveur du développement durable, du partenariat Nord-Sud et d’une plus grande solidarité internationale. La responsabilité sociale repose sur la notion d’équité sociale qui seule permet de tendre vers une mondialisation humanisée, au bénéfice de tous. Cette notion implique notamment le respect de la diversité culturelle et une équité en matière d’accès aux nouvelles technologies de l’information afin de lutter contre la pauvreté et les grandes pandémies ainsi que de contribuer à la paix et à la résolution des conflits16. Pour de nombreuses personnes, ce sommet a été l’occasion de souligner l’importance de la participation des membres de la société civile en mettant l’accent sur les aspects économiques, sociaux et environnementaux de tous les programmes17. Johannesburg visait à engager des actions concrètes en tenant compte des changements liés à la mondialisation et à ses effets sur la pauvreté. Le sommet a proposé un mode d’emploi et des modes d’action à partir des principes définis à Rio.
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Malgré les paradoxes et les contradictions des modèles de développement durable élaborés au cours des dernières décennies, il est possible de qualifier cette période de « responsabilisation sociale ». Si l’accent a d’abord été mis sur les enjeux économiques puis environnementaux, aujourd’hui les catastrophes sociales que sont la santé, la famine, l’illettrisme ou les conflits armés ne peuvent plus être ignorées. Le contraste de plus en plus préoccupant entre la réalité du Sud et celle du Nord ne peut être nié. Par ailleurs, nombreux sont les pays qui considèrent encore séparément les facteurs économiques, sociaux et environnementaux dans l’élaboration des politiques, de la planification et de la gestion. Il s’avère toujours nécessaire de poursuivre des actions liées aux enjeux environnementaux, comme le protocole de Kyoto et les conventions sur la biodiversité, les changements climatiques ou encore la diversité culturelle. Mais tous ces accords ne peuvent en définitive prendre effet que, si et seulement si, l’ensemble des partenaires au niveau mondial – États, entreprises, ONG ou citoyens – trouvent un intérêt à s’engager dans la mise en œuvre du développement durable selon leurs besoins et réalités. Un ajustement, voire une restructuration des pouvoirs, et une approche qui tiennent compte des conditions propres à chaque pays sont alors indispensables18. Pour que les considérations relatives à l’environnement et au développement soient pleinement intégrées aux décisions économiques ou politiques, les pays industrialisés et en voie de développement doivent réexaminer leurs modes de production et de consommation au regard de la mondialisation et de la pauvreté19. Pour parvenir à une certaine équité, c’est peut-être finalement de « décroissance durable » et non de développement durable dont il faut parler dans les pays du Nord.

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De manière générale, il existe une meilleure appréciation des enjeux par les divers décideurs. La société civile est sensibilisée et s’organise pour mieux agir. Le secteur privé commence à tirer profit des technologies vertes. Des partenariats se mettent en place. Les mécanismes mondiaux de prise de décision et de gouvernance empruntent la voie du développement durable. Cette prise de conscience améliore les communications entre les secteurs et suscite l’élaboration de normes et d’indicateurs qui permettent d’évaluer et de comparer les situations et le progrès accompli. Quels qu’en soient la définition et l’usage, le terme de développement durable a eu la vertu d’être porteur de stratégies nouvelles qui ont conduit à s’interroger sur les pratiques sociales, économiques et environnementales.
u Développement et environnement

Le développement durable correspond à la rencontre de deux courants de réflexion plus anciens sur le développement et l’environnement20. Les différences et les divergences entre ces deux courants sont en partie responsables des conflits entre les partisans du développement économique et du progrès social et les promoteurs de la protection environnementale. La notion développement durable résulte de ces visions distinctes de la société. Le concept de développement Le développement peut se définir comme un changement social qui entraîne un progrès collectif dans le sillage du dynamisme lié à la révolution industrielle. Pour Gilbert Rist, le développement se schématise comme la possibilité d’accroître la production grâce à l’utilisation de stocks dont le rythme de prélèvement ne dépend pas du temps nécessaire à leur constitution, mais de la technologie : le
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charbon et le pétrole, par exemple, peuvent être extraits plus ou moins rapidement, mais cette décision appartient aux utilisateurs21. Le développement est l’espoir de progrès matériel et social à l’échelle mondiale. Le terme de développement apparaît à la fin des années 1940. À cette époque, la politique étrangère américaine est en pleine effervescence car les États-Unis sont confrontés aux changements considérables qui surviennent à la fin de la Seconde Guerre mondiale dans le monde. Ainsi, le rédacteur des discours présidentiels américain s’est efforcé d’ébaucher en quelques lignes le traditionnel discours d’investiture que le président Truman doit prononcer le 20 janvier 194922. Trois idées font rapidement l’unanimité : soutenir la nouvelle organisation des Nations Unies, poursuivre l’effort de reconstruction européenne par le plan Marshall (5 juin 1947) et créer une organisation commune de défense (OTAN) pour faire face à la menace soviétique. En outre, il fallait trouver un nouveau paradigme en vue d’élargir le concept purement économique de croissance et de relancer les relations internationales. Le 27 juin 1950, un point est ajouté dans ce discours, le point IV, qui inaugure l’ère du développement. Son influence a été d’autant plus grande que l’idée émanait d’un président américain. La volonté américaine était d’étendre aux nations défavorisées l’aide technique qui avait déjà été accordée à certains pays d’Amérique latine pour leur permettre de lutter contre la pauvreté. Il s’agissait alors de sous-développement.
« Il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est

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