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Amédée Pierre, le dopé national, grand maître de la parole

De
309 pages
De nombreuses personnalités de la strate sociale la plus élevée, ont voué une admiration sincère à Amédée Pierre, enfant prodige de la musique moderne d'orchestre. Mais comprenaient-ils tous la langue bété dans laquelle s'exprimait leur idole? L'auteur revisite ainsi les souvenirs des passions d'antan pour la musique du Dopé National, car selon lui "la chanson parle au cœur et à l'esprit de l'homme à qui elle permet d'être relié le temps d'une écoute".
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12574-2 EAN : 9782296125742

AMEDEE PIERRE, LE DOPE NATIONAL, GRAND MAITRE DE LA PAROLE

Amédée Pierre :’ ’Un bel homme, sans trop de traits négroïdes ‘’, disait de lui Jean-Louis DUQUENOIX, un coopérant français à Man, en 1974.

RENE BABI

AMEDEE PIERRE, LE DOPE NATIONAL, GRAND MAITRE DE LA PAROLE

Préface du Prof. SERY BAILLY Postface d’André SERIKPA

L’Harmattan

Le 1er disque 45 Tours d’Amedée Pierre, avec Meussio Meussio ou les pleurs de MIONO LOBO Un coup d’essai, un coup de maître

Jacquette du 1er 45 Tours d’Amédée Pierre avec un titre comme ‘’Bon café de Côte d’Ivoire’’ qui connut un grand Succès et fit la propagande du café de CI.

DEDICACE

A mon petit frère, le très regretté Général Adolphe BABY Dadoba, Inspecteur Généraldes Services de Police, premier Directeur Général du Bureau Ivoirien du Droit d’Auteur (de 1982-1991), Directeur de la Formation et de l’Ecole Nationale de Police, Directeur Général de la Police Nationale de Côte d’Ivoire, trop tôt arraché à l’affection des siens et à la mienne, tout particulièrement. Je n’oublie pas feu le Professeur Georges NIANGORAN BOUA, éminent ethnosociologue, qui m’a soutenu au plus fort de certaines incompréhensions entre l’artiste et moi-même, en 1975, éditant, en off, les prémices de ce manuscrit (125 pages)dans un numéro spécial de la revue KASA BYA KASA (N°5 de Juin 1975) de l’Institut d’Ethnosociologie de l’Université d’Abidjan.

Amédée Pierre :" La chanson, un moyen d’expression, une arme de combat qui ne fait pas couler le sang mais amène à réfléchir". Ph. L. DEGA

SPECIAL HOMMAGE… Je rends un spécial hommage, pour cette œuvre discographique de NAHOUNOU Digbeu dit Amédée Pierre, à Monsieur IBO Blé Gilbert, mon premier maître à l’Ecole Primaire Privée Catholique saint Antoine de Padoue de Dakouritro, mon village natal. (S/P de Lakota). C’était en janvier 1953. C’est grâce à ce jeune instituteur, venu à l’aventure en pays dida, loin des siens de Gaboua (S/P de Daloa), que mon destin, au plan professionnel, a pris une autre direction, car, à cause de son arrivée (opportune) au village, à trois jours de mon départ pour Gagnoa, j’ai dû, à mon corps défendant, abandonner l’aiguille et la paire de ciseaux au profit de la plume et de l’encrier. En effet, feu mon père, KOUKA Babi Pascal, en homme avisé, avait déjà choisi, pour son fils aîné que j’étais, le métier de tailleur. Pour cela, il me confia à une de ses nièces mariée à Abidjan, à un homme originaire de la région de Blolequin ; ce dernier était maître d’hôtel à la CFAO d’Abidjan-Plateau (site de l’actuel Mausolée en construction en mémoire de Félix Houphouët BOIGNY, premier Président de la République de Côte d’Ivoire, grâce à la diligence du Président Laurent GBAGBO). Nous étions en 1951. Après quelques mois passés au bord de la lagune Ebrié, le mari de ma tante me confia, à son tour, à un de ses cousins, tailleur de son état, à Grand-Bassam. C’était en 1952. Pour raison de maladie, mon père m’envoya chercher, après seulement six mois d’apprentissage de mon futur métier. En début de l’année 1953, alors, qu’il s’apprêtait à me faire partir à Gagnoa pour m’y confier à un tailleur connu de lui, arriva M. IBO Blé Gilbert, sur requête des responsables de l’église catholique du village, en tête desquels feu TCHEMENE Toutoukpeu Grégoire. L’instituteur étant entièrement à la charge du village, il fallait des élèves pour contribuer au paiement de son salaire : 3 500 F par mois. A l’époque, ce n’était pas rien. Je fus inscrit, par mon oncle, sur la liste des enfants à scolariser, sans le consentement de mon père qui n’était pas partant au départ (et c’est bien compréhensible), et en dépit de ma propre aversion pour l’école où,

m’avait-on dit, on frappe beaucoup les enfants, avec la chicotte, sans compter les autres corvées de tous genres. L’oncle s’étant rétracté à la dernière minute pour ne pas avoir à supporter les frais d’inscription et ceux de ma scolarité, mon père, mis devant une situation cornélienne, s’acquitta de la somme exigée pour l’inscription, acceptant, ipso facto, que je sois scolarisé. J’ai boudé cette décision pendant deux jours, en faisant même une grève de la faim. Mais rien n’y fit. Pour tout arranger par la suite, j’eus le bonheur de plaire au maître, certainement parce que, entre autres, je savais m’exprimer en français. Et pour cause.
Ensuite, il me prit chez lui pour que je serve de garçon de maison, avec

tous les avantages que cela comportait, notamment la nourriture que lui apportaient, à tour de rôle, les femmes du village. Cela faisait partie des clauses du contrat tacite de son engagement. Et le petit garçon, que j’étais, je m’en délectais. Voilà ce qui me fera oublier toutes les bouderies antérieures. Ce sera le point de départ de mon idylle avec l’école. Premier de la classe, au CP1, je fus invité à passer les grandes vacances scolaires 1953-1954 dans son village. Ce fut une expérience très enrichissante pour moi, car c’est pendant ces vacances que j’ai perfectionné mon parler de la langue bété de Daloa dont j’étais tombé amoureux l. Ceci pouvant expliquer cela, je puis dire que mon admiration pour Amédée Pierre, à travers ses chansons, vient sûrement de là. M. IBO Blé Gilbert, qui jouit aujourd’hui d’une retraite bien méritée, y aura, à mon sens, largement contribué, au figuré comme au propre. Voilà pourquoi, j’ai décidé de lui dédier cet ouvrage et, à travers sa personne, à tous les enseignants de Côte d’Ivoire et d’ailleurs. René BABI

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NOTE DE L’AUTEUR

La chanson parle au cœur et à l’esprit de l’homme à qui elle permet d’être relié à l’artiste, que dis-je, de partager l’intimité de l’auteur de l’œuvre musicale. Comprendre donc le message que véhicule une chanson, c’est l’idéal, car celui qui écoute une œuvre musicale se satisfait à deux niveaux : d’abord, ce que dit d’intéressant la chanson (et c’est le premier critère d’appréciation d’une chanson, en Afrique); ensuite la mélodie que soutient un bon rythme emballant. De nombreuses personnalités de la strate sociale la plus élevée, aux affaires aujourd’hui dans notre pays, ont, à leur époque, voué une admiration sincère à Amédée Pierre enfant prodige de la musique moderne d’orchestre. Mais ces "fans" comprenaient-ils tous la langue bété dans laquelle s’exprimait leur idole ? Pas si sûr que ça. Il fallait donc leur donner un jour l’occasion de revisiter les souvenirs de leurs passions d’antan pour la musique du Dopé National. Aujoud’hui, je me propose d’aider ceux qui apprécient Amédée Pierre à avoir l’opportunité de comprendre le message que vehiculent ses chansons à travers cet ouvrage. Je me suis proposé d’aider ceux qui aiment Amédée Pierre à avoir l’opportunité de comprendre le message que véhicules ces chansons à travers cet ouvrage. Afin de joindre l’utile à l’agréable, 27 chansons, parmi la soixantaine traduite seront inseréesdans celivre, à travers un CD d’une compilation des meilleures œuvres d’Amédée Pierre. L’idée est du Représentant de l’Editeur à Abidjan, M ETIEN N. Amon, à qui je tiens à dire merci pour son ingénieuse suggestion. Une aubaine à saisir : l’achat d’un livre donne droit à ce CD des chansons du Dopé National, introuvables aujourd’hui sur le marché du disque. Bonne lecture et bonne écoute !

AVANT-PROPOS

Pour le choix du titre de ce livre, plusieurs options s’offraient à moi, illustrant parfaitement, les unes et les autres, la complexe et attachante personnalité de l’artiste-musicien aux qualités vocales et poétiques indéniables, soutenues par un rythme irrésistible. J’ai eu l’embarras du choix entre : "Amédée Pierre, un poète lyrique dans la chanson moderne", "Amédée Pierre, l’étoile scintillante de la musique ivoirienne", "Amédée Pierre, la mère-crabe des artistes ivoiriens", "Amédée Pierre, le pionnier de la musique moderne ivoirienne", etc. Finalement, c’est le titre : "Amédée Pierre, le dopé national, grand maître de la parole" qui s‘est imposé à moi, parce que reflétant à mes yeux, la réalité du personnage, ce monument de notre patrimoine musical qu’on peut comparer à une "primipare" aux destins providentiels lumineux. Amédée Pierre, l’artiste aux 15 noms, a finalement été surnommé par ses nombreux admirateurs "Le dopé national". Le dopé, c’est le nom, en bété, d’un oiseau de nos forêts tropicales dont la voix, à timbre spécial, enchante et ensorcelle celui qui l’écoute. Amédée Pierre, est donc la personnification de ce dopé. Voilà pourquoi il dit dans le chant Dopé : "Na n’henni sa wêrê1 gnizé guhéhi mé bhlé sa bha dopé" traduisez par : "La voix qui sort de ma bouche est comme celle du dopé". A travers les nombreux témoignages que vous lirez dans cet ouvrage, vous découvrirez qu’Amédée Pierre est un artiste qui ne laisse personne indifférent. La caractéristique de sa musique ? Elle a une personnalité propre, spécifique à une région donnée : celle de l’Ouest de la Côte d’Ivoire, réputée être la patrie de l’expression dansée et chantée. Dans cette région-là, n’est pas grand artiste qui le veut. Il faut le démontrer, devant témoins. Or Amédée Pierre est celui dont la notoriété est établie à Boglou (Issia) et la renommée reconnue à Zêblé (Daloa), hauts lieux de
Amédée Pierre utilise l’expression « Na n’henni sa wèré » ou « la parole sortie de me bouche », à la vérité, il s’agit de la parole sortie de la gorge, membrane mise à contribution pour faire sortir la voix. La bouche n’est que le nom passe passe.
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référence de l’art en pays bété du Haut Sassandra. L’homme est la fierté de tous les ivoiriens à cause de sa musique dont la ligne mélodique a réussi à captiver tous ceux qui l’ont écoutée, ne serait-ce qu’une seule fois. Dire qu’il est le grand maître de la parole, ce n’est donc pas un titre à lui attribué par complaisance. Le professeur et ex-ministre de la Culture, ZADI Zaourou Bernard est de ceux qui sont convaincus que NAHOUNOU DIGBEU dit Amédée Pierre est l’un des plus grands poètes lyriques de la chanson moderne du pays bété. Cette déclaration, il l’a faite le Samedi 28 Avril 1974, dans la salle archi-comble de l’Oasis du Désert où un autre grand poète lyrique du profond pays bété lui rendait visite. Ce visiteur-surprise n’était autre que GBAZA Madou Dibero de Guibéroua (village de Klissérahio). L’homme aux multiples proverbes a reconnu publiquement, qu’Amédée Pierre était une personnalité digne de respect, dans son domaine, et que ses pairs et lui-même lui vouaient une admiration certaine. Si Amédée Pierre a choisi de chanter prioritairement dans sa langue maternelle, c’est d’abord, qu’il a horreur de singer les autres. Ensuite, parce que, sa langue maternelle, il en maîtrise parfaitement les contours et la syntaxe. C’est ce qui lui permet d’utiliser souvent un vocabulaire à larges spectres de significations. Aussi, pour bien comprendre ses chansons, faut-il savoir en décoder le sens ou bien se munir d’une sorte de clé de sésame pour pénétrer l’univers lexical de celui-ci. Voilà ce qui justifie, à mes yeux, le deuxième pendant complémentaire du titre du livre " Amédée Pierre… un grand maître de la parole". Mais, pas de la parole de la rue. Plus d’une soixantaine de ses chansons, (sur les cent soixantequinze, recensées) ont été traduites avec la complicité de l’artiste luimême ; et je ne prétends pas être un exégète de ses chansons. Je suis seulement un passionné de l’art musical de celui qui ne mord pas la chanson et que la chanson ne mord pas. Ainsi, ce que le lecteur découvrira après avoir parcouru cet ouvrage (qui n’est pas un roman) confirmera ou infirmera mes appréciations sur l’artiste. Bien entendu, ce lecteur devra, comme moi-même, avoir déjà écouté les chansons en question. Sinon, il se noierait dans des a priori inutiles. Mon souci premier, en écrivant ce livre, est de permettre à l’artiste de prendre connaissance, de son vivant, de ce que les gens de bien pensent de sa contribution à l’art musical de la Côte d’Ivoire son pays, dès son 14

accession à la souveraineté nationale et internationale et, par effet boomerang, de sa contribution à l’art musical de l’Afrique, berceau de l’humanité. A son humble niveau, l’artiste aura cristallisé l’attention des gens d’ici et d’ailleurs sur la richesse de l’authentique musique négroafricaine qu’il pratique, avec bonheur et conviction.

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AVERTISSEMENT

Pendant plus de 30 ans de podium non-stop, de 1960-1990, NAHOUNOU Digbeu dit Amédée Pierre, artiste-musicien-compositeur et chanteur ivoirien et son orchestre Ivoiro-star ont tenu en haleine le peuple de Côte d’Ivoire. Il fut, 1962, lauréat du prix « Eléphant Bleu » de la chanson ivoirienne avec "SEGUELA ABOU’’. En 1966, il obtient le 3ème Prix du concours national, "SIXIEME SILLON’’ avec "BLINAN’’ (le Guide), après – "Yêda Wassé ya nanan BOIGNY" de YAO Pascal et ses enfants et "Toi que j’aime tant, chère Côte d’Ivoire" de JeanBaptiste YAO. Le Bracodi-Bar d’Adjamé, le Cotonnier-Bar d’Abobo-Gare et le célèbre dancing, l’Oasis du Désert de Treichville, baptisé le Temple du Dopé, furent tour à tour, les lieux de production du pionnier de la musique moderne ivoirienne. Pour sa belle voix, Amédée Pierre fut surnommé par ses fans, le "Dopé", ce sobriquet est d’ailleurs le titre de l’une de ses chansons best-seller de 1970. A travers cette chanson fétiche, il fait étalage de ses possibilités vocales inégalées. A partir de cette chanson intitulée "Dopé" et qui était une sorte d’hymne à la gaieté, l’artiste s’est constitué, à son insu, à Abidjan surtout, un public-otage qui ne jurait que par lui, ne manquant à aucune de ses prestations de week-end, où qu’il se produise, dans l’une des dix Communes de la capitale économique de la Côte d’Ivoire, ou même parfois dans les villes environnantes de la Perle des Lagunes. Il paraît même que certains inconditionnels du "Dopé" prévoyaient, prioritairement chaque fin de mois, de quoi payer leur ticket d’entrée aux soirées de leur idole, avant de penser à quoi que ce soit. A dire vrai, Amédée Pierre était la star incontestée des années 70 à 80, en Côte d’Ivoire. Ce recueil, sur l’œuvre discographique de NAHOUNOU Digbeu, est une sélection personnelle, donc forcément subjective, des chansons que l’artiste a mises sur le marché du disque. En d’autres termes, j’ai traduit les chansons que j’avais sous la main. Mais il m’aura fallu, pour le faire, beaucoup de volonté, un zeste de passion, assez de patience et assez de 17

temps pour parvenir à mes fins, dans l’intérêt de la promotion et de la survie d’un pan de notre patrimoine musical. Car, ne pas l’avoir fait, cela donnerait raison à la maxime latine qui dit : « verba volant sed scripta manent » c’est-à-dire : les parôles s’en volent, mais les écrits restent". La longue carrière de l’artiste, qui a débuté, à la vérité, en 1958, à Daloa (quartier Gbeuly-ville), deux ans avant l’indépendance de la Côte d’Ivoire célébrée le 7 août 1960, fut très prolifique en œuvres musicales. En véritable poète lyrique, Amédée Pierre fait une synthèse de la trame des rythmes et mélodies des musiques de tout l’Ouest, Centre-Ouest et le Sud-Ouest éburnéen dont il a posé les fondamentales qui serviront de base à la nouvelle musique moderne ivoirienne d’inspiration traditionnelle. Ainsi les Wê, les Gnamboua, les Bakwé, les Krou, les Godié, les Néyo, les Dida, les Gouro, les Gagou et, bien sûr, les Bété, groupe ethnique dont il est lui-même issu, se reconnaissent parfaitement dans sa musique… qui ne laisse d'ailleurs personne indifférent. La chance, pour la personnalité propre de notre musique nationale, avouons-le, c'est d'avoir eu en Amédée Pierre un pionnier fortement ancré dans la tradition de son terroir bété, choisissant ainsi de chanter prioritairement dans sa langue maternelle. ''Sur le plan musical, reconnaît le professeur Laurent GBAGBO, Attaché de Recherches à l'Institut d'Histoire, d'Art et d'Archéologie Africaine, Amédée Pierre a énormément aidé les Ivoiriens à se défaire du complexe de la langue française et montré aux chanteurs qui l'ont suivi que nos langues nationales étaient parfaitement consommables. Ce n'est pas le moindre de ses mérites'', conclut-il. Dans BISSA, Revue de Littérature Orale, N° 6, Décembre 1977, le même Professeur GBAGBO écrit encore : "Du point de vue de la création musicale, Amédée Pierre fixe la trame musicale qui va désormais servir de base d'accompagnement à toutes ses compositions : il s'agit de trois accords essentiels dont les différentes combinaisons vont soutenir la mélodie et le rythme. Ce sont les accords de Do, de Fa et de Sol.'' Une caractéristique de la musique africaine. Amédée Pierre, que ses compatriotes Bété ont surnommé "Oléyê", "c’est-à-dire "le créateur", "le précurseur", est celui qui a su, à partir des sons des tam-tams, trouver le rythme du Digba à la guitare basse. Les compositions suivantes : Daly Zéblé, Zaka Légbé, Zakpohi, Alia romeu, etc. sont là pour l’attester. Pour qui écoute attentivement l’œuvre discographique de l’artiste, il lui est loisible de constater qu’il a affaire à un poète lyrique doublé d'historien. Sentinelle idéologique de son peuple, un musicien digne de ce 18

nom, véhicule, à travers ses chansons, un message chargé de fiel et de miel pour chacun et pour tous. Amédée Pierre est parfaitement en phase avec cette assertion. Je n’en dis pas plus. Il n’est que de lire ce petit manuscrit, qui lui est consacré, pour confirmer ou infirmer mes propos. Dans ce recueil des chansons d’Amédée Pierre, il ne faut pas s’attendre, dans le corpus du sujet, à une suite cohérente. Chaque chanson est un cas, et comme telle, elle a une histoire (vraie ou imaginaire) qui l’a engendrée, dans un contexte précis. Aussi, notre souci a-t-il été de classer les chansons par thèmes traités. Quatre grands axes prioritaires se dégagent, autour desquels tourne l’œuvre monumentale de NAHOUNOU Digbeu. Ce sont : 1°/ Affirmation identitaire de l’artiste en tant qu’héritier de ‘’Zido Guéhi’’ (la chanson). Les œuvres suivantes en témoignent : Ziguilé Zo, Dopé, Zaka légbé, etc. 2°/ Conseiller des laissés pour compte, surtout les orphelins et tous les opprimés : Goupadré, Gbli djra, Pakora Ibo, Gbi na kou, wazigbané koumeu, etc. 3°/ Polémiste à souhait : quand il doit répliquer à une attaque d’un chanteur qui l’a égratigné dans son œuvre, alors il a une réponse pimentée, dans la pure tradition de son terroir bété. Ceux qui comprennent la langue dans laquelle il s’exprime, savent ce qu’il dit dans : Golé gnia néa wadjé, Souyassa, Zaka légbé etc. 4°/ La mort : un thème qu’il a abondamment exploité parce que cette ennemie du genre humain s’est attaquée à sa personne à travers des êtres qui lui étaient chers : Zouzoua Tapê, Séry Bhitta, Lorougnon Rabet, Patricia ou (Ôkasso) Kougli zia. A côté de cette thématique, Amédée Pierre parle souvent de : La paix : "Réconciliation"(entre la Guinée et la Côte d’Ivoire), "la Tempête" (conflit nigero-biafrais) L'amour et l’infidélité : Hibhomessa, Sa né dé, Bhéhi Wa Kpéti. Des hommages à des personnalités de l’histoire régionale (Bété) : Guédé Gagbo, Groguhé Gnoléba et nationale : Houphouët et Thérèse Boigny, Blinan et A li a lô. Le chanteur et poète lyrique, Amédée Pierre, est comparable à un historien, témoin de son époque dont il rend compte des événements et faits saillants, surtout ceux qui l’ont marqué. Il n’a pas toujours caressé les hommes au pouvoir ou tout homme en mal de pouvoir, et même certains artistes-musiciens prétentieux à son égard, dans le sens du poil. Cela transparaît incontestablement dans sa 19

prolifique œuvre discographique. C'est ainsi, qu'en son temps, il a fustigé, dans ses chansons, certaines situations d'injustices sociales, grosses comme un œil de Cyclope, et des jugements de valeur hâtifs dont était victime le peuple bété. Certaines de ses chansons sont significatives de situations vécues dont il s'est fait l'écho, par les moyens qui lui étaient propres : la musique et le verbe. Aussi, serait-ce une faute d'anachronisme que de croire, aujourd'hui (en ce début du 21ème siècle), que l'artiste a tordu le cou à la vérité, parce que la situation, qu'il a critiquée naguère, s'est sensiblement améliorée, ou ne se pose plus dans les mêmes termes. L'histoire, qu'elle soit écrite ou chantée, est un témoignage et l'artiste-musicien se doit donc d'en être un témoin. Amédée Pierre n'y aura pas failli : conseiller, amadoueur et pourfendeur des travers et tares de la société, il l'est, au sens propre comme au sens figuré, en prenant parfois des risques. A l'époque (et vous suivez mon regard), il fallait une certaine dose de courage pour le faire : Il était, tout simplement un artiste engagé. Pour permettre au grand public auquel s’adressent ses chansons de pouvoir les comprendre de mieux les apprécier, je suis allé demander à Amédée Pierre de me donner le sens de certaines de ses œuvres en ma possession : 60 au total sur environ 111, qui ne sont pas forcément celles que l’artiste m’aurait conseillées. Mais dans la vie, il y a des choix à faire et j’assume les miens en vous proposant les chansons dont vous allez prendre connaissance du sens, surtout pour ceux qui ne comprennent pas la langue dans laquelle Amédée Pierre s’exprime. Artiste engagé, NAHOUNOU Digbeu a toujours composé des chansons véhiculant un message qui peut plaire ou produire l’effet contraire, selon la strate sociale ou le bord politique de celui qui les écoute. On dirait que ses chansons sont une sorte de miroir qui renvoie à chacun sa vraie image : celle d’un être fragile qui n’est pas le maître de son destin. "Ô ka youkouri ô noumeu" : "que celui qui a des oreilles entende et comprenne".

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PREFACE

Quand on doit accompagner des personnes, il convient sans doute de dire comment on les a rencontrées et pourquoi on prend la décision de faire chemin avec elles. Une préface n’est-elle pas un texte d’accompagnement ? Je suis heureux et fier de prendre part à ce voyage. S’agissant donc de l’auteur, René BABI, j’ai entendu parler de lui il y a bien longtemps. Il écrivait dans les journaux sur les questions culturelles auxquelles je portais une attention particulière. En tant qu’enfant de la ville d’Abidjan, j’ai toujours fait des efforts pour lutter contre une aliénation dont j’avais conscience. M’étaient aussi parvenus des échos de ses rapports avec l’artiste Amédée Pierre, une idole que nous ne pouvions admirer que de loin. Sa réputation de grand spécialiste d’Amédée Pierre s’est vérifiée lors du séminaire d’hommage organisé par la Fondation Memel-Foté à l’occasion de ses 45 ans de musique. A cette rencontre scientifique, il s’est montré grand érudit sur la vie et les œuvres du chanteur et nous avons bénéficié de ses nombreux éclairages. Que dire alors de ma rencontre avec Amédée Pierre ? Dans notre jeunesse, il a incarné la résistance ivoirienne face au parti unique et à l’impérialisme français. Le dancing où il se produisait, appelé Dopé ou Temple du Dopé, était ce lieu où certains allaient pour faire sortir de leur corps et de leur esprit toutes les frustrations que le régime leur causait, et d’autres pour fortifier leurs esprits dans une lutte qui fut longue et douloureuse. C’est bien tardivement que j’ai eu des rapports personnels avec Amédée Pierre. Il n’était pas de ma génération mais de celle de mes maîtres, Zadi Zaourou, Kotchy Barthélémy, Dailly Christophe, Wondji Christophe et tous ceux qui se battaient pour la liberté en Côte d’Ivoire et considéraient la culture comme un champ de bataille stratégique et majeur. Les jeunes urbains de ma génération, qui n’étaient pas en contact permanent avec le village, trouvaient en cet artiste un maître qui pouvait leur enseigner les choses de chez nous et les éduquer dans nos valeurs. La langue qu’il parlait était poétique mais pas si déroutante pour nous, comparée à celle des chanteurs traditionnels.

Mais ma rencontre avec l’artiste remonte à l’année 1960, quand il fit un de ses premiers concerts. Ce fut dans la cour de mon oncle Zokou Pierre dont l’un des cadets deviendra guitariste dans l’orchestre. Dans cette formation figurait mon cousin Dally Anatole. Sous ce rapport donc je peux dire que je fus un privilégié. Pour moi les chansons d’Amédée Pierre étaient véritablement une dimension authentique de l’indépendance qui était célébrée. Les lecteurs de toutes origines seront sûrement reconnaissants à cet auteur car il sait raconter et assaisonner ses récits d’informations parfois surprenantes et même croustillantes. Il a un souci pédagogique qui pourra satisfaire ceux qui sont les moins familiers de la culture africaine, ivoirienne et bété. Tous les Ivoiriens doivent lui dire merci car il vient de faire une œuvre de salut national. Et dans la nation, il aide aussi bien les jeunes que les moins jeunes. Il permet aux aînés de se remémorer les beaux temps du Dopé et d’accéder au sens de chansons qu’ils ont jusque-là fredonnées sans en connaître les paroles et le sens. Il donne de la matière aux chercheurs qui veulent poursuivre la réflexion sur les œuvres et la vie d’Amédée Pierre. Dans ce livre, chacun peut arpenter ses lignes, ses sections et ses chapitres, comme s’il était dans un jardin anglais qui n’impose pas de contraintes au promeneur, en exigeant qu’il suive un schéma tout tracé et non négociable. L’auteur est parfois emporté par sa propre passion et sa fascination indiscutable pour un artiste qu’il aime de tout son cœur. Il déborde de connaissance sur lui et voudrait les partager, quel que soit l’ordre dans lequel elles sortent de sa plume. Dans cette promenade dans la culture bété, ses formes artistiques et ses coutumes, le lecteur tombera sûrement sur des pépites d’or et sur des diamants. L’œuvre est ainsi une véritable mine, chacun pourra alors polir la pierre qu’il aura ramassée, comme il le voudra, l’essentiel est de se parer avec ces bijoux pour les grandes fêtes de l’esprit. Je veux dire que chacun peut faire ses propres commentaires et proposer ses interprétations à lui. Le sens n’est-il pas aussi dans l’oreille qui entend et l’histoire qui la conditionne ? Nos jeunes artistes, pour finir, pourront acquérir des dents efficaces grâce à la « mère-crabe » qui continuera d’en distribuer aussi longtemps que les hommes auront besoin d’identité, de sécurité, de consolation et de bonheur. Cela est rendu possible par la médiation de Babi qui met à leur 22

disposition un document qui dit l’histoire des hommes, des institutions et des choses, qui fait voir les voies de la sensibilité et de la poésie. Nous sommes à la recherche de références pour enraciner la démocratie et la paix en vue de réaliser le progrès et la solidarité. Grâce à René Babi et son livre, Amédée Pierre pourra nous aider dans notre quête. Il peut. Il le fera avec noblesse et panache, lui Djézié Kanon, le brave, Sibhliétebha, le père de la polémique, Okamion, l’homme aux larmes abondantes, Zouzou qui annonce le jour nouveau. La chanson « Kanmamekan », est une œuvre de défi. Son titre pourrait se traduire par « parle que je te réponde ». Même dans les chaînes de l’adversité, le héros artiste dit qu’il relèvera le défi de la parole qui constitue une dimension importante de la liberté et de la lutte. Il a parlé. René Babi a prolongé sa parole. C’est maintenant aux lecteurs d’entendre leurs paroles à eux deux, de les partager et de les mettre en œuvre Prof. SERY BAILLY Président de la Fondation Harris Mémel FOTE Sécrétaire Général de l’Académie des Sciences, de la Culture, des Arts d’Afrique et de la Diaspora africaine (ASCAD)

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Amédée Pierre : autodidacte et artiste de génie !

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Première partie : PRESENTATION DE L’ARTISTE

Chapitre 1 : L’ARTISTE AMEDEE PIERRE
A-QUI EST-IL ?

a) Sa biographie NAHOUNOU DIGBEU, dit Amédée Pierre, est né le 30 mars 1 1937 , à Pata-Idié, un village krou de la Subdivision de Tabou, près de la frontière Ivoiro-libérienne, où son père, WASSA Nahounou Pierre, servait à l'époque comme préposé des douanes. D’ailleurs, en guise de reconnaissance filiale à la terre qui l’a vu naître, Amédée Pierre composa plus tard ‘’TABOU’’, une chanson dans laquelle il dit à ses parents Kroumen qu’un enfant n’oublie jamais là où il est né, et qu’un jour, il viendra leur rendre visite pour un retour aux sources. b) Sa région d’origine ? Ses parents sont Bété : son père, KIPRE Wassa Nahounou, est originaire de Zoboua, canton Guétéguhé, dans la Sous-Préfecture de Gboguhé, département de Daloa. Sa mère, DOUDOU Séry Bhita2, dite
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J’ai juré de dire la vérité, rien que la vérité, sur cet artiste. Sa vie matrimoniale, comme vous le constaterez plus loin, n’y échappera pas. Quel est donc l’âge exact d’Amédée Pierre en cette année 2007, où je bouclais la rédaction de ce manuscrit ? A la soirée de clôture des Journées Hommage à Amédée Pierre, le 13 juillet 2007, d’aucuns ont dit qu’Amédée Pierre avait 74 ans. Mais au regard de sa biographie officielle, l’artiste a eu 70 ans en cette année 2007 puisqu’il est né le 30 mars 1937. A la vérité, Amédée Pierre est né un mercredi de l’an de grâce 1931, à Pata-Idié, en pays Krou, quand Raoul Josoph BOURGENE, Secrétaire Général assurait l’intérim du gouverneur Dieudonné François RESTE. A titre de rappel, le gourverneur RESTE a dirigé la Côte d’Ivoire du 16 janvier 1931 au 06 mai 1935. Son intérim pour raison de maladie, a été assuré par BOURGENE du 03 mars 1931 au 27 décembre 1932. Le père d’Amédée Pierre, voulant scolariser son enfant a pris un "sécateur" et, crac, il a "taillé" dans son âge, le rajeunissant de six ans. Il a agi ainsi pour ne pas pénaliser son fils en vue du concours d’entrée en sixième. Cette pratique du rajeunissement était très répandue chez nous et ailleurs en Afrique, à une certaine époque. Amédée Pierre a donc eu 76 ans le 30 mars 2007. Son aspect physique est trompeur. C’est tout simplement un bel homme, qui ne fait pas son âge. 2 En pays bété, à chaque nom de famille correspond un nom de caresse. Ainsi, le nom de caresse des Bhita c’est Glizéhi. Dans le chant Zaka Légbé, Amédée Pierre intérroge ses pairs en disant : « Gnia Séry Glizéhi ô Lougbo mon Wia Bha lo » : c’est-à-dire : « Qui

Dogoré, est la fille aînée de DOUDOU Séry, fils aîné de DEPIE Doudou, originaire du village de Gboguhé. le frère cadet de DOUDOU Séry se nomme DOUDOU Digbeu. C’est l’oncle maternel d’Amédée Pierre. Nous vous proposerons, plus loin, l’arbre généalogique d’Amédée Pierre (côté maternel). Nous en ferons de même pour ses ascendants (côté paternel). c) Sa situation matrimoniale Amédée Pierre, que le professeur Zadi Zaourou Bernard a surnommé le hoquet des demoiselles et des dames, est père de onze (11) enfants dont 9 sont vivants. Il les a eus avec sept femmes différentes, qu’il me plaît de citer (avec son autorisation) • 1ère épouse : EMMA Jean-Baptiste (1962), une Martiniquaise qui lui a donné une fille : Véronique NAHOUNOU (aînée); • 2ème épouse : NAN DAO dite NAN Fitini, une Ivoirienne. De leur union naquirent Jean-Pascal (décédé) et Chantal NAHOUNOU • 3ème épouse : GUEHI Marie-Jeanne, une Ivoiro-vietnamienne. Elle lui donna également deux enfants : Liliane et Patricia NAHOUNOU. La dernière citée est décédée. C’est à elle qu’il a dédié"O ka so" • 4ème épouse : MIMI Yvonne : une Ivoirienne. Elle lui donna également deux enfants : Olivier et Rachel NAHOUNOU ; • 5ème épouse : BLE Joséphine : une Ivoirienne, mère de deux enfants : Josiane et Roger NAHOUNOU ; • 6ème épouse : BETHY N’Diaye, de nationalité sénégalaise : elle est la mère de Edith NAHOUNOU, mariée à un Français vivant à Toulouse. • 7ème épouse : TADET Daly Yvonne, une Ivoirienne ; de leur union, qui dure depuis janvier 1980, est née une fille, la benjamine des NAHOUNOU : c’est NADIA. Les raisons de son succès auprès des femmes ? Pionnier de la musique moderne en Côte d’Ivoire, Amédée Pierre s’est révélé une grande star dans la chanson. Ce bel homme (avant que la maladie, essentiellement le diabète, ne l’altère quelque peu) a une belle
d’entre vous est venu pleurer aux funérailles de ma mère Sery Glizéhi » ? Le nom Dogoré, plus usité, lui a été donné par son mari Wassa Nahounou Pierre.

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voix de rossignol qui charme : autant d’atouts pour plaire. Et la gent féminine, généralement friande des hommes publics, ne manquait jamais dans son entourage. Dans Bhêta Kossou, il a prévenu les uns et les autres (ou les unes et les autres) que c’est sur la cime du fromager, (où il habite), que l’aigle trouve sa force ? MAMY WATA, la Déesse de la mer, aux dires de l’artiste luimême, a succombé à l’effet de sa voix envoûtante (écoutez plutôt le disque y afférent). Si donc le petit fils de ZOGBO KIPRE WASSA a pu dompter, par l’effet de sa voix la déesse de la mer lors d’une rencontre insolite, alors on comprend aisément les raisons du succès de NAHOUNOU Digbeu (du temps de son apogée musical) auprès des femmes, des êtres généralement sensibles à la bonne musique, surtout quand celle-ci est sentimentale. Mademoiselle TADET Daly Yvonne, que dis-je, Madame NAHOUNOU Digbeu, son épouse depuis plusieurs années, est l’heureuse élue qui a réussi à maîtriser le cœur de l’artiste et à faire de lui, aujourd’hui, un homme rangé, avec la complicité de papa WASSA NAHOUNOU. Celui-ci, en effet, lui avait déjà parlé de son fils, tel qu’il le connaît, et cela a suffi à Yvonne pour savoir gérer son époux d’artiste, même à certains moments de montée d’adrénaline. Comme quoi, l’homme n’est pas un simple sujet, mais une histoire. ‘’L’homme, cet inconnu’’, (titre d’un livre du Docteur Alexis CAREL), prend ici tout son sens.

B-LA METAMORPHOSE DU NOM DE L’ARTISTE
a- De Doudou Digbeu à Amédée Pierre, en passant par Nahounou Digbeu, pourquoi ? Au début, on l’appelait DOUDOU ô Digbeu.C’est le nom de l’oncle de sa mère. Mais DOUDOU Digbeu, ce fut aussi le nom que portait le fils de DOUDOU Sery Bhitta avant sa métamorphose nominale. Quoi de plus naturel, surtout en Afrique, qu’une fille nomme son oncle ou sa tante ! Mais dans le cas d’Amédée Pierre, cela présente quelque peu un caractère de prédestination (il est vrai, le nom est un présage…). DOUDOU Séry Bhitta, la mère d’Amédée Pierre, appelée aussi YOHOU Dogoré, par les intimes, naquit, par hasard, le même jour que son oncle paternel DOUDOU Digbeu. Les deux enfants, quand ils grandirent, s’appelaient l’un et l’autre, par affection : "Apladou. En Bété, "Apla" signifie "entrons", et "Dou" veut dire : ‘’Village, monde’’. Le’’ A ‘’préfixe

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indique une phrase impérative ; ainsi, "l’apladou" c'est celui avec qui on est entré dans le monde, le même jour, c'est-à-dire le promotionnaire d'âge. Et puisque Séry Bhitta avait donné à son fils le nom de son oncle DOUDOU Digbeu, elle l’appelait aussi, par affection, "apladou ". C'est donc à juste raison qu'Amédée Pierre pouvait, à son tour, appeler sa mère, " apladou " ou "promotionnaire d’âge". Séry Bhitta y ajoutait aussi "ATO" c’est-à-dire " Papa". Normal, Amédée ne portait-il pas le nom du frère cadet du père de sa mère ? En pays bété, le neveu ou la nièce use de cette appellation pour désigner son oncle. Dans un 45 tours intitulé "SERY Bhitta", chanson dédiée à sa défunte mère, Amédée Pierre chante : Wa Apladou, SERY Bhitta, GNIA Manea Bhe "… : c'est-à-dire : "Que se passe-t-il, Séry Bhitta, ma mère au nom si doux, pour que tu me laisses à cet âge, alors que tu m’as mis au monde pour me voir grandir ? Pourquoi ? Pourquoi ? Les raisons de ce nom par sa mère DOUDOU Séry Bhitta a tout simplement nommé son " onclepromotionnaire d’âge : DEPIE Doudou Digbeu, en souvenir des services que celui-ci lui avait rendus pendant sa grossesse. Pour mémoire, précisons que DEPIE Doudou, l’arrière grand-père maternel d’Amédée Pierre, eut deux fils : SERY et DIGBEU. SERY, l’aîné, se maria à ZOKOU Gbo Séry Légléhi dite YOHOU qui lui donna quatre enfants dont BHITTA dite Dogoré. Tous les enfants et petits enfants de ZOKOU Gbo Séry Légléhi dite YOHOU aiment porter le nom YOHOU de cette femme respectable et renommée, en le faisant précéder de leur propre nom. Ainsi, YOHOU Dogoré, c’est SERY Bhitta la mère d’Amédée Pierre, et YOHOU Gbattê celui de la demi-sœur aînée de l’artiste ; quant à Amédée Pierre lui-même, il se prénomme YOHOU Digbeu. Référence toujours à cette grand’mère de renom. Son père fâché, avait refusé de lui donner un nom. Il convient, pour la compréhension de ce qui va suivre, de rappeler que la mère d’Amédée Pierre, dame DOUDOU Sery Bhitta avait déjà convolé en premières noces avec le sieur SIGBIE Kpokpa. De leur union naquirent deux filles : Gbatey et GLOBO ; la dernière nommée est décédée en bas âge, quant à la première, connue sous le nom de YOHOU Gbattey, c’est la demi-sœur aînée de l’artiste. Ce dernier l’a d’ailleurs immortalisée dans une chanson dénommée GOGO. Ce fut le best-seller des années 65 – 66. Cette chanson était une lettre de consolation du cadet à sa demi-sœur aînée qui semblait se gêner dans la famille adoptive, c’est à dire chez les 30