Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Partagez cette publication

Auxarmesetcætera

Lachansoncommeexpressionpopulaire
etrelaisdémocratiquedepuislesannées50

PhilippeGuespin

Aux!armes!
et!cætera

!Lachansoncommeexpressionpopulaire
etrelaisdémocratiquedepuislesannées50


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55423-8
EAN : 9782296554238

Métier
«

d’auteur,métier

d’oseur»

Beaumarchais.

à

Eliot

Introduction

Auxarmesetcætera

Musiquesetchansonssonttoutenotrevie,aujourlejour,
d’annéeenannée.Ellesdisentl’actualité,ellessontlereflet
destendances,lemiroirdelasociété.Ellessontunexutoire,
un relais d’opinion, une voix alternative aux débats qui
font le ciment de notre société, cette société mutante, une
sociétévivante…deladémocratieenchanson.
Maisceschansonssontbeaucoupplusencore.Ellessont
l’expression même de notre liberté de penser, d’agir et de
dénoncer. La polémique orchestrée par Eric Raoult, en
novembre2009, en est un exemple parfait. Le député UMP
de Seine Saint-Denis et maire de la ville du Raincy voulait
imposer aux écrivains récompensés par le Goncourt«un
devoir de réserve». Le parlementaire n’a pas apprécié les
propostenusparlalauréate2009deceprestigieuxprixlitté-
raire, Marie Ndiaye, dans un entretien publié en août 2009
par le magazineLes Inrockuptibles. L’auteur y expliquait
pourquoi, depuis 2007, elle avait choisi de vivre à Berlin.
MarieNdiayeracontequ’elles’enestallée«pdetiarneangre
àcausedeSarkozy(…)qu’elletrouvecetteFrance(deSarkozy)
monstrueuse»etajoute:«uotecsegsl-snà,eBsson,Hortefeux,
jelestrouvemonstrueux».Despropos«insultants»pourEric
Raoultquienappelleàl’arbitragedeFrédericMitterrand.Et
auministredelaCulturedevitenepasprendrepositionau
prétextequecedébatnele«tuqeimin-srncepaeensantnoc
tre»t.eeLt’fhoimomes,’nqnueifenatropdit,ctaispaseasz.
Qui,plusqueleministredelaCulture,estlégitimepourclore
ledébatsinonréaffirmerhautetfortqueledevoirderéserve
pour un auteur est une ineptie, une chimère, une billeve -

7

Auxarmesetcætera

sée, une atteinte à la liberté d’expression, une censure! Le
chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy lui-même, alors candidat à
la présidence de la République, avait écrit en 2007, dans la
lettrelueàl’audiencelorsduprocèsdeCharlieHebdo,préfé -
rer«l’excès de caricature à l’absence de caricature». Alors
pourquoi demander un droit de réserve aux auteurs? Pour
favoriserl’autocensureetanémierlesenscritique?Àpeine
croyable! Le législateur a prévu des possibilités de recours
pourceluioucellequisesentiraitoffenséouinsulté.Laloi
sanctionneladiffamationetlacalomnieetcettedisposition
sesuffitlargementàelle-même.
Cedroitderéserve,cepolitiquementcorrect,cetteauto -
censure, les artistes et les auteurs s’en sont (presque tous)
affranchis.Beaucoupd’entreeux,deBorisVianàBrassens,
deRenaudàPerretouàZebda,ontchoisilachansonpour
exprimer leurs idées, leur ras-le-bol ou leur indignation.
Renaud,aprèsavoirécritMissMaggie,chargecontreMarga -
ret Thatcher, manque de provoquer un incident diplo -
matique entre la France et la Grande-Bretagne. D’autres,
antimilitaristes comme Vian ou Le Forestier, ont lancé, à
la force des mots et des cordes de leur guitare, de violen -
tes diatribes à l’attention des puissants. Certains, plus
universalistes, à l’instar de Perret, ont préféré fredonner
une ode contre la triste réalité qu’expriment le rejet et la
peurdel’autre.Commenousallonslevoirtoutaulongde
ce livre, l’expression artistique en général et les chansons
en particulier ont contribué à leur manière à l’exercice de
la démocratie. Parfois reflet des tendances, tantôt relais
d’opinion,leschansonscommeleursauteursouinterprètes
ont influencé, suivi ou critiqué l’actualité et leurs contem
porains. La chanson reste un moyen d’expression dont la
portéeasouventdérangé.Encelaelleestuncontre-pouvoir
etparticipeàl’élandémocratique.

8

-

Auxarmesetcætera

-

La chanson a la vertu de l’insaisissable. Elle brocarde,
pastiche, suggère, aboie, scande, interpelle, nourrit, alerte,
décrit,bref,lachansonestpolymorphe.Elleabordetousles
thèmes–politiques,économiques,sociaux.Quelquesoitle
partiprisdesonauteur,unechansons’adresseàtous:aux
puissants comme aux faibles. Le message qu’elle véhicule,
auprétextededéfendreoud’attaquerlesunsoulesautres,
estcertesreçudefaçonasymétriquemaisreçucinqsurcinq
parsesdestinataires.
Toutes ces chansons, comme les courants musicaux qui
les portent, ont aussi marqué de leurs empreintes notre
mémoire.Aiméesoudétestées,ellessontl’instantanéd’une
époque.Pourillustrercepropos,j’aisélectionnéunesoixan
tainedechansonsquiontabordélesplusgrandsthèmesde
notrehistoirerécenteetdenosproblématiquesmodernes:
desannées50àaujourd’hui.Maisilyenatantd’autres!Le
proposicin’estpasd’êtreexhaustif,maissuffisammentétayé
pourmettreenévidenceuneargumentation,tisserlefilqui
relie, par exemple, avec trente ans d’écart, Michel Sardou
à Bernard Lavilliers sur le thème du monde ouvrier et des
industries,replacerdanssoncontextedessujetssociauxet
politiquescommelerapportàl’homosexualité,àlanation,
aux drogues, au racisme ou à la société de consommation,
étudier comment, par exemple, des chansons écrites dans
lesannées1960trouventleurpendantàl’oréeduXXIesiècle
sans que le propos ait changé ou la société avancé sur le
sujet.Autantdechansonsetdetextesquiontfaitdébat,qui
ontétél’objetd’unecontroverseouquiontalimenténotre
réflexion.
La diffusion et la consommation de la musique ces
cinquante dernières années n’ont eu de cesse d’évoluer.
Du disque microsillon au vinyle, rapporté des Etats-Unis
par Eddy Barclay, jusqu’au CD et au MP3, c’est toute une

9

Auxarmesetcætera

industriequis’esttransformée.J’aidoncsouhaité,dansune
troisièmepartie,évoquerquelques-unsdeceschangements
lesplusemblématiquesetleursimpactssurnotremanière
depercevoirlamusiqueetdelaconsommer.
Pour aller plus loin dans l’analyse, vous trouverez en
indexlesréférencesdeceschansonsquim’ontaidéàétayer
mondiscours.Ellesvouspermettrontd’affineroudeforger
votrepointdevue.
Etvousconviendrezpeut-êtreavecmoiquel’expression
artistique dans son ensemble et la chanson en particulier
participent à la bonne marche de notre vivre ensemble,
à une économie, au fonctionnement de la société, à une
communautéd’hommesetdefemmeslibresdeleursidées,
libresdelesexprimer,deleschanter,delesinterpréter,sans
aucundroitderéserve,aucun!

10

Premièrepartie

Refletdesévolutionsetdestendances
miroirdelasociété

;

Refletdesévolutionsetdestendances;miroirdelasociété

L’évolutionpolitiqueetleprojetdesociété

Passentlesjoursetlessemaines
y’aqu’ledécorquiévolue.

-

«La France n’est réellement elle-même qu’au premier
rang»(1). Ainsi parlait le général de Gaulle. Le gaullisme a
quitté l’Elysée depuis un an et il faut maintenant regarder
«laFrancetellequ’elleest»(…)moencsa»ennyeunepuis«
selon les propres termes du président Giscard d’Estaing
en 1975. Et au chef de l’Etat d’enfoncer le clou lors de la
présentation de ses vœux aux Français le 31 décembre de
la même année, disant, toujours à propos de la France,
préférer le terme de rayonnement à celui de grandeur. La
phrasechoque.CettedéclarationduprésidentdelaRépu
blique, élu il y a à peine dix-huit mois, se veut en rupture
avecladroiteorléanisteetcatholiquesymboliséeparcelui
que l’on surnommait «le Grand Charles». Cette droite
incarnée par Valéry Giscard d’Estaing est une droite plus
pragmatiqueetplusgestionnaire.LagrandeurdelaFrance
est derrière nous, les Français doivent le savoir et en être
conscients. Ce coup de canif idéologique porté parValéry
Giscard d’Estaing au contrat moral qui le lie aux Français
pour sept années préfigure «sa chute». Je me souviens de
cetteformuleemployéeparl’undemesprofesseurssurles
bancs de la fac – en est-il l’auteur?:«Le peuple veut de la
grandeur, surtout quand il est pauvre et malheureux». Le
président annonce la couleur. La France vient de tourner

(1)DeGaulle,Mémoires,tome1éditéchezPlon.

15

Auxarmesetcætera

-
-
-
-

lapagedesTrenteGlorieuses(2)etleprésidentdelaRépu
bliqueentendjouerlacartedelasincérité.L’avenirécono
mique est sombre. La facture énergétique explose, c’est le
premierchocpétrolieretl’inflationestàdeuxchiffres(12%
en1975).LaFrancegiscardiennejouecependantlacartedu
contratsocial:généralisationdelacouverturesociale,créa
tiondelaCarteorange,votedelaloifacilitantledivorcepar
consentement mutuel et de la loi relative à l’Interruption
volontairedegrossessedéfendueparSimoneVeil.Pourtant,
cette modernisation du pays, cette volonté de transforma
tionsociale,neparviendrapasàchangerl’image«sang
bleu»quicolleàl’habitduprésidentGiscardd’Estaing.
Mais n’y a-t-il pas toujours un décalage entre l’action
politiqueetlesensquel’opinionpubliqueluidonne?
Bon nombre d’intellectuels et de progressistes vont ainsi

s’acharneràdessillerlesyeuxdeleursconcitoyens.Ladroite
reste la droite et la sémantique n’y changera rien. Selon le
chanteur Renaud, la France reste un pays trop conserva -
teuràladiplomatiesouilléeetlesFrançaisnesontplusdes
veaux comme aimait le dire le général de Gaulle mais des
«beaufs».UnauteurencolèrecontrelaFranceetlesFran -
çaisetquientendviolemmentréglersescomptes.
Renaud n’a que vingt-trois ans quand il écrit en 1975
Hexagone(3). L’albumAmoureux de Paname, duquel est
extrait ce morceau, est incontestablement le plus emblé -
matiqueetlepluspolitiquedetousceuxqu’ilpublierapar
la suite.Hexagone fleure encore le parfum de Mai 68, des
pavés et des barricades, denqmanioiqueuéteet«cloturvé
faillitrenverserl’Histoire» comme le chante son auteur.

(2) Période de forte croissance économique qu’a connue entre 1945 et 1974 une
grandemajoritédespaysdéveloppésmembresdel’OCDE.
(3)Hexagoneudterpxe,iartandu:umdeRemieralbAmoureux de Paname chez
Polydor.

16