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CHANTONS SOUS L'OCCUPATION

2003 ISBN: 2-7475-4389-7

@ L'Harmattan,

André HALIMI

CHANTONS

SOUS L'OCCUPATION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A ceux qui n'ont pas chanté! A. H.

@ Olivier Orban, 1976.

... Si nous avons perdu Metz et d'autres villes, Willemetz nous reste, et cela nous console.. .
La France au travail du 25 septembre 1940.

Je veuJÇbien que la vie continue. Tout de niême, qu'ils sont pressés... Jean GUÉHENNO. Journal des années noires.

Ed. Gallimard.

POURQUOI RE-EDITER CHANTONS SOUS L'OCCUPATION

On pense que c'est toujours par vanité qu'un auteur cherche à rééditer ses premiers bouquins. Il ne s'agit pas seulement de cela. Quand Chantons sous l'Occupation, le film, est sorti, il faut rappeler qu'il y a eu, ce qu'on appelle, des troubles publics. Une bombinette a été placée dans une salle de cinéma de Capri, suscitant la panique du distributeur, qui mit fin immédiatement et provisoirement à la carrière du film, des protestations bien accueillies de la Société des Réalisateurs Français par exemple, et une réprobation des gens pour qui l'oubli constitue une sorte de philosophie. "Pourquoi remuer tout cela" était un peu le mot d'ordre général, ou alors "maintenant, c'est fini, n'en parlons plus". Certains critiques se sont "lâchés", condamnant avec violence, et le film, et le livre, prouvant ainsi l'efficacité du tir. Les langues commencèrent à se délier. Les artistes répondirent à d'autres interviews. Il n'était pas question de juger qui que ce soit, mais en parler n'était que justice.

Le livre frappe moins que le film, mais il est plus juste, en ce sens qu'il rétablit l'intégralité des interviews. Alors que le film pose l'obsessionnelle question: comment faire un film de 80 minutes avec 4 heures d'interviews auxquelles il faut ajouter des archives et des extraits de film? Les citations choisies sont souvent controversées mais il faut pourtant respecter le discours de l'auteur. Je pourrais également parler de la brutalité de certains critiques, quelques-uns n'hésitant pas à jeter le tout au pilori, pour rappeler un titre de mauvaise augure.

Certes dans ce procès d'opérette, il y a juste un rappel à l'ordre. C'est vrai que les artistes ont le droit de chanter, de jouer quand leur pays est occupé. Encore ne faut-il pas céder pour autant à la politique et aux desiderata de l'envahisseur. Entre le petit chanteur qui se produit tous les soirs dans un petit théâtre de Béziers, de Montélimar, avec un public local et sans publicité, et une vedette qui se produit tous les soirs, dans un grand établissement parisien, dans une salle remplie d'officiers allemands, tout ce beau monde se faisant filmer pour prouver ainsi que tout allait dans le meilleur des mondes, il y a nuance. Il fallait chanter certes, mais pour les Français et non pas pour redresser le moral de l'ennemi. André HALIMI.

Pendant quatre années, sous I)Occupation, des millions d'hommes en F'rance ont ri, joué la comédie, bu et mangé. Il faut le dire avec force: des millions de Français ont chanté sous l)Üccupation. Pas tous les Français, bien sûr. Il y a eu aussi la Résistance, les hauts faits de guerre et le silence; mais un constat s'impose: alors que d'autres pays occupés conservaient un minimum de dignité, alors que leurs restaurants, leurs salles de spectacle restaient fermées, cet Allemand avait raison qui s'exclama un jour ici: « Vous avez l'air bien gais pour des vaincus! » On n'a jamais créé autant de pièces, tourné autant de films que pendant ces quatre années. Les plus grands noms de la littérature et du spectacle n'ont pas dédaigné les bureaux de l)ambassade allemande. Le Tout-Paris a défilé dans les antichambres de la collaboraûon. Lisez: le dossier est accablant. A la veille de la guerre, la France était un pays usé économiquement, affaibli démographiquement et divisé politiquement. Or les programmes des spectacles parisiens ne cessaient de se renouveler. Pourquoi la guerre changerait-elle les choses? pensait la société parisienne. La vie doit continuer envers et malgré tout.

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Et, en effet, on se remet vite de l'arrivée des Allemands. La vie à Paris, du moins en apparence, redevient normale.Les lumières, les mondanités, les futilités, les spectacles, sont là pour rassurer le plus grand nombre. Dès juillet 1940, les restaurants S011touverts; les menus sont affichés en allemand, les plaisirs ont repris leur cours. Mieux, il semble que jamais encore les pages spectacles n'aient occupé autant d'espace dans les journaux. Gaieté et joie étant toujours récompensées par la critique, on ne s'en prive pas. Pour rire, toutes les occasions sont bonnes; et si elles manquent, on les suscite. Mis à part les horaires commandés par le couvre-feu, on croirait, à lire la presse, qu'il n'y a jamais eu ni guerre ni occupants. En dépit des privations et des restrictions, n'ont disparu des journaux ni la critique gastronomique, ni les reportages sur la mode et l'activité des maisons de couture. Bien au contraire, on s'ingénie à vous .laisser entendre que Paris nage dans l'opulence, la joie, le rythme... On affiche tous les goûts, toutes les audaces, toutes les impudeurs. Quand l'hiver 1941-1942 arrive, on se bat de plus belle - sur le front, mais Paris préfère l'ignorer. La saison recommence. On va même jusqu'à féliciter ceux qui arrivent à nous faire oublier, ceux qui veulent donner l'illusion que rien ne change et que tout marche comme avant. Essaie-t-on de réparer par la joie et par le spectacle l'échec d'une guerre ? Veut-on faire plaisir aux Allemands, ou cède-t-on à leur désir? Cherche-t-on à profiter de la vie alors que la mort est si proche? Force est de constater que, dans l'ensemble, les occupants ont voulu faire croire à un optimisme de façade, et que les occupés s'y sont fort bien adaptés, qu'une certaine gaieté régnait dans les journaux, et que, si tout le monde n'en bénéficiait pas, la presse,

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elle, ne se privait pas de s'en faire l'écho. Pouvait-elle agir autrement? Chacun selon sa conscience. Mais quelle leçon pour l'avenir! Il ne s'agit pas de dire que tous les artistes qui ont chanté ou se sont produits sur les scènes de théâtre et de music-hall ont été des collaborateurs. Ce livre ne veut attaquer personne en particulier. Plus simplement, il se contente de restituer une atmosphère, certains courants, dont nous nous sommes faits les complices. Car enfin comment comprendre? Comment comprendre que tant de Français, aidés de la presse et de la radio, se soient donné le mot pour jouer le jeu de l'occupant ou tout au moins celui de la conspiration du silence et de l'oubli? Comment expliquer cette prolifération _d'activités artistiques quand la liberté est menacée, quand la mort empeste l'air que l'on respire, que les arrestations, les trahisons, les déportations se multiplient chaque jour? Encourager Paris à cet optimisme aveugle, les forces occupantes ne demandaient que cela... et Paris ne s'en plaignait pas: l'amour du théâtre et du cinéma semble avoir plus occupé les habitants de la capitale que la guerre elle-mêm e. Comme on le verra, Otto Abetz s'en réjouit. Mais les Français devaient-ils chanter le même air que lui? Pouvait-on laisser au champagne le soin d'effacer les traces de sang? On me rétorquera que' les œuvres d'art restent et qu'on a plaisir à s'en souvenir, mais l'Occupation, on ne l'oubliera pas. Chantons sous l'Occupation n'est pas un livre d'anecdotes, c'est un livre de faits, de témoignages, de citations de presse. Un livre où ceux qui s'enthousiasment, s'amusent, rient, explosent, rayonnent... parlent abondamment. La pudeur et la discrétion ne les étouffent pas. Écoutons-les.

1940
« Vous Franfais inertes et veules, ralliés à vos ennemis dans l'espoir ignoble d'en avoir plus vite fini, de J.ouir de
nouveau médiocrement de richesses misérables... retournez à

vos satisfactions dérisoires, dont, de toute Jayon, vous ne iouirez plus longtemps. Elles vous ont privés de la divine flamme de l'enthousiasme et plongés dans une torpeur dont rien ne saurait Plus vous tirer. De vous on dira un jour... " ... ils vécurentsans mériter le mépris, ni sans mériter la louange". »
(octobre 1940, Deiss).

« Je revois le papier mural de notre chambre à Carcassonne

et le désespoir qu'on ne pouvait partager avec personne. )~ (ARAGON, septembre 1940).

OCCUPATION E.T GAIETÉ

14 juin 1940: Les Allemands

occupent Paris.

Depuis le début de l'année, la capitale n'est pas

privée de spectacles.

.

Au Grand GuigJ;loI, les Bourreaux; au théâtre de la Michodière, Histoire de rire, d'Armand Salacrou; au théâtre' des Optimistes, revue d.e Jean Bayer,
Chantons toujours.

Selon les échotiers de l'époque, «(le nouveau spectacle promet d'être gai et optimiste ». « Vingt tableaux où le rire ne cesse que pour faire place à la fantaisie la plus débridée. » Les airs sont rythmés par Georges Van Parys. C'est rythmé, mais c'est loin d'être de la musique militaire! L'A.B.C. affiche Jeanne Aubert, Gabriello et Fréhel; au Concert MayoI, revue Paris 40; au théâtre de la Madeleine, spectacle de Sacha .Guitry, Ils étaient neuf célibatairesavec le concours d'André Brûlé, Gaby Morlay, Elvire Popesco et S.acha Guitry. Une brève accalmie marque l'entrée des Allemands dans la capitale; mais films, pièces, spectacles ne tardent pas à reprendre les uns après les autr~s, suivant

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le conseil du Matin du 8 juillet 1940 :. « Que Paris redevienne Paris et la province suivra. » Charles Trénet chante à l'Avenue; Jacques Pills, Gabriello, ~Iarguerite Gilbert à l'A.B.C.; tandis qu'au théâtre des Optimistes, on affiche: Bravo Paris. Un article « Paris vu de l'étranger» da11s le Matin du 15 juillet 1940 : « On mande de Genève que la vie redevient normale à Paris. Les réfugiés rentrent chaque jour davantage, les affaires reprennent, 65 % des entreprises commerciales sont de nouveau en activité. Les cafés n'ont jamais fait d'aussi belles affaires. Le nombre des journaux augmente. Cinémas et music-halls rouvrent leurs portes et la population est plutôt portée à l'optimisme. » La Gerbe, 18 juillet 1940 : « A la Roseraie, apparemment, pas une place de libre. Nous réussissons tout de même à nous installer... « Au Paradis, nous nous retrouvons juchés sur de hauts tabourets, au bout d'un couloir étroit de jambes et de bras. De l'ombre, un violon surgit. En chœur, la salle repreRd le refrain d'une valse tendre... Beaucoup d'uniformes, maintien très digne, tenue impeccable. Une femme blonde à chaque table. Signal. lumineux dans l'atmosphère enfumée. Les girls abandonnent leur place pour les coulisses. Et soudain, de la scène vers la piste, c'est une cascade froufroutante: revue déshabillée, exposition de toutes formes et de toutes nuances. « A Eve, nous entrons à tâtons dans une caverne obscure silhouettée de têtes vagues... une voix sort de je ne sais où : - Madame, une place?

-

Au bar seulement...

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Dans le Matin, entre les 9 et 24 juillet, certains restaurants parisiens n'hésitent pas à proposer leurs menus... en allemand! Après tout, le client français n'est peut-être plus le roi. Parmi ces restaurants, Pierre, la Maison du Caviar (Au Canneton),la Lorraine, le Restaurant de la Cloche, la Tour d'Argent, chez Pompon, etc. Paris, pour les occupants, ce n'est pas seulement s'amuser... c'est aussi bien manger. Ils n'auront que l'embarras du choix pendant ces quatre

ans,..
« Presque tous les cinémas sont ouverts », rassure le Matin du 19 juillet 1940.

Un article paraît dans Toutela vie, le 2 I août 1940 :
« Feutres mous, sous l'étrange pluie d'un mois d'août. Mains qui se tendent et stylos qui grincent. Le ToutParis de l'écran, de la scène et des Champs-Élysées donne la migraine aux photographes. Une grande bataille de dédicaces se livre à la sortie du métro George-V devant ce grand cinéma où l'on présente Premier Rendez-vous, Je film d'Henri Decoin dont la vedette est Danielle Darrieux. «Jean Tissier est emporté par la foule; Serge Lifar, accompagné de Solange Schwartz, vogue dans l'océan des visages qui se retrouvent. André Luguet vient applaudir sa fille, Rosine Luguet, qui débute à l'écran. Harry Baur est olympien et Albert Préjean roule les épaules. Johnny Hess est en retard et l'on croise Mme Hussenot de Senonge, qui est la sœur de Danielle Darrieux. Et encore Azaïs, Ledoux, Paul Meurisse, d'autres noms de la culture, des peintres, des décorateurs. La salle est comble et le générique passe sur l'écran d'une grande première, façon Hollywood, mais quand même bien parisienne. »

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Les légendes des photos cherchent à rassurer les lecteurs. Elles authentifient l'écrit: « Deux visages dans la foule: M. et Mme Hussenot de Senonge. Mme de Senonge est la sœur de Danielle Darrieux. « Harry Baur et Azaïs devant le photographe tout le monde se presse autour d'eux pour être sur le . cliché.
« Une jolie dame au chapeau vert, un choux de

velours vert très exactement. C'est Danielle Darrieux, l'héroïne du film, celle que tout le monde applaudira dans un Înstant.
« Au premier balcon brille le sourire d'Henri Decoin,

le réalisateur de Premier Rendez-vous. » Paris se fait aussi au spectacle de la rue. Georges Van Parys en témoigne dans son livre: les Jours comme ils viennent1. A la date du 23 août 1940, il confie: Eh bien, c'est étrange; voilà trois.jours que je circule parmi ces uniformes verts, et j'ose à peine l'écrire: cela ne me bouleverse pas. Je ne vois à cela qu'une explication: pendant quatre années, de 36 à 39, j'ai travaillé à Berlin, j'ai côtoyé les mêmes soldats dans les rues, les autobus, au studio. Mon œil a dû s'habituer à les voir autour de moi. Je me retrouve à Paris, parmi eux, sans éprouver de surprise ni de malaise. Pas même un mouvement de gêne ou de révolte. Je n'irai pas m'en vanter, naturellement. Personn~ ne co-mprendrait. »
cc

Le 31 ~oût 1940, la multitude des spectacles témoigne bien que l'Occupation n'a pas changé grand-chose.
I. Les Jours commeils viennent, de Georges Van Parys, Éditions Grasset.

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Le Tome II de l'Institut Hoover 1 consacré à la vie de la France sous l'Occupation 1940-1944, dans un article signé René Rocher (alors -directeur de l'Odéon), parle pourtant de timidité - vite balayée, il est vrai. ({ C'est à dater de septembre 1940 que l'activité théâtrale reprit peu à peu son cours normal. Certes les premières manifestations de cette activité demeurèrent timides et sans grand intérêt, mais bientôt, l'élan donné par les théâtres nationaux... (Jacques Rouché dirigeant l'Opéra et l'Opéra Comique, et Jacques Copeau administrant conjointement la Comédie-Française et l'Odéon) incite tous les directeurs parisiens à suivre leur exemple. » Les plus importants journaux du spectacle demeu-

rent: Paris Soir, le Matin, la France au travail, la Gerbe.
L'un des plus grands journaux consacrés aux spectacles, la revue Comédia, continue à donner, malgré les événements, des informations sur les films, les pièces, les spectacles de music-hall. Certains articles remercient les auteurs pour leur gaieté. Le Matin du 7 septembre 1940 : « Paris, je t'aime!... Revue en deux actes de Bataille-Henri, mise en scène de Maurice Poggi. « Les Deux Anes piaffaient dans leur écurie. Aussi, leur propriétaire Henri Alibert, Parisien de Marseille, les a-t-il autorisés à monter une revue d'un auteur de talent Bataille-Henri. Paris je t'aime !... c'est le titre de cet amusant spectacle. Le livret est spirituel et les couplets sont bien trouvés. On va de B~gatelle à la place Blanche, en passant par Nogent-sur-Marne, ce qui permet à de jolies filles d'apparaître en marquises, en Parisiennes et en modèles de peintres, et dans des
I. Tome II du Rapport de l'Institut Hoover, Librairie Plon.

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costumes qui ne laissent rien ignorer de leur sculpturale académie. « Des scènes comiques, notamment un sketch de Jean Deyrlon, sont admirablement jouées par S'uzanne Dehelly, Pierre Destailles et Robert Favart. Odette Moulin chante délicieusement et d'agréables montmartroises, parmi lesquelles on peut citer Renée d'Y d, Colette Brasset et Nelly Bouchardeau, sont les aim~bles interprètes de Paris, je .t'aime!... titre heureux et combien d'actualité pour les Parisiens. » AUJ.ourd' hui, le 13 septembre, parle du cabaret }'Aiglon. , « L'Aiglon est aux Champs-Elysées, où voudriezvous qu'il fût? Le conservatoire de l'ambiance parisienne. On y oublie les rudes problèmes de l'heure présente, à moins que l'on ne vienne retrouver des souvenirs et des amis de l'avant-guerre. On s'y amuse avec discrétion en compagnie d'un portrait du duc de Reichstadt. » 15 septembre: on célèbre la fête des caf'conc.

Dans Toute la vie du 17 septembre, Pierre Lhoste parle du « Tout-Paris élégant et généreux ». Maurice Chevalier a chanté la Polka des barbus devant un parterre de crinolines! « Paulette Dubost, grande crinoline ornée de Chantilly; Vina Bovy, si belle, venue entre deux scènes du Capitaine Fracasse,. Corinne Luchaire, dont le fourreau noir avive la blondeur; Reine Paulet qui abrite ses cheveux sous un voile bleu pailleté; Léon Volterra, sans cigare; Jacques Doriot, qui essuie ses lunettes; Blanchette Brunoy, fière d'être quatre fois grand-mère: « Deux sont marrons, dit-elle, et les deux autres sont blancs »; Henri Betti, le pianiste de Maurice

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Chevalier, descend d'un vélo-taxi; et puis des capes de fourrure, des fleurs dans les cheveux, des crinolines... Paris, enfin, le Tout-Paris élégant et généreux.
« Sur scène, le jazz de Paris sous la direction de

Jerry Mengo. Des bravos. Le tour de cha11t est terminé. M. Lartigue, le directeur est content, content de la magnifique réussite de la soirée et content de présenter sa petite Jacqueline, qui sort pour la première fois dans le m011de. On n'a pas- tous les jours quatorze ans et demi! « Les vedettes signent des autographes. Sidonie Baba a battu le record de la vente des programmes; le groom de l'entrée, Émile Genevoix, le Gavroche des M£sérables, aide le vestiaire et Charles Kiffer fait des croquIS. Ivfinuit... Une des plus brillantes soirées parisiennes

vient de s'envoler. »
Toute la vie encore: « Une petite partie du Tout-Paris vient d'être invitée au vernissage du centième portrait de Suzy Solidor. L'auteur de ce tableau est son confrère et ami, Maurice Carrère... Pas très tendre pour son modèle, le confrère et ami! On chercherait en vain StIr sa toile une féminité pleine de langueur. C'est la Suzy, fille de corsaire. Depuis qu'un jour, à Deauville, Suzy SoIidor inspira Van Dongen, les peintres les pIllS célèbres se sont disputés ce beau modèle au corps bronzé, au regard transparent, au visage hâlé, qui semble souffleté par le vent du large, et au petit toit de chaume en guise de coiffure. La personnalité si étrange de Suzy Solidor a tenté les plus grands peintres de notre époque: Kisling, Utrillo, Marie Laurencin, Picabia, Foujita, Dunan, Tamara, Don, Paul Collin et même Jean Cocteau... Il y a évidemment de bons portraits, des mauvais et... des pires. Mais il y a de

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Et Suzy leur fait à tous le
1940 entonne

véritables chefs-d'œuvre.

même accueil. »
La France au travail

du 25 septembre

la mélodie de l'optimisme: « On aurait grand tort, voyez-vous, de désespérer. Il nous a semblé que les Français n'étaient pas à la hauteur de la catastrophe qu'ils avaient cependant si minutieusement préparée. On les croyait sans imagination et sans courage, incapables de se reprendre ou de réagir. Mais non! il ne fallait pas juger la France à l'heure de la grande panique du mois de juin. On ne juge pas le soleil au mo'ment d'une éclipse. Écartons les mauvais souvenirs. Aujourd'hui, grâce au ciel, nous secouons notre torpeur. Nous redevenons nousmêmes. Nous allons nous réhabiliter aux yeux de l'univers!
« On vient de reprendre Phi-Phi...

« Avant de revenir à la monarchie, on revient à l'opérette. Nous découvrons les femmes nues, on ne les découvre jamais trop! Loin de chercher quels grands exemples nous pourrions suivre, nous nous contentons de jolis modèles. Si nous avons perdu Metz et d'autres

villes, Willemetz nous reste, et cela nous console... »
André Gide, lui, verse dans le scepticisme. Déjà le 13 juillet, il avait confié à son Journal1 : « Moins de sucre dans le café, et moins de café dans les tasses; c'est à cela qu'ils seront sensibles» Le 5 septembre, il note: « Composer avec l'ennemi d'hier, ce n'est pas lâcheté, c'est sagesse. A quoi bon se meurtrir contre les barreaux de sa cage? Pour souffrir -moins de l'étroiI. Journal d'André Gide. Éditions Gallimard.

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tesse de la geôle, il n'est que de se tenir bien au milieu. » Mais le 22 septembre, il se rebelle franchement (dans son journal intime) : « Même Carco (Figaro du 21 septembre) chante le retour à la terre. C'est ce que Barrès eût appelé le ({ repliement sur ses minima ». Que ce « retour}) soit opportun, il se peut, mais ne pas comprendre que c'est un repliement, et que ce repliement fait le jeu de Hitler, c'est ce qui me paraît lamentable. Réduire la productivité de la France à l'agricole, garder pour soi la puissance industrielle, commerciale et intellectuelle, c'est là son plan; et se réserver des possibilités illimitées de prélèvement sur notre production agricole vassalisée, quoi de plus habile? » Le mois de septeml,re 1940 se termine en beauté: « Grande manifestation artistique, sportive et mondaine» le 30 au stade vélodrome du Parc des Princes: « Concours de l'élégance féminine à bicyclette ou à tandem auquel prendront part nos plus jolies vedettes de la scène et de l'écran ». A côté des programmes allemands qui figurent en bonne place dans les journaux radiophoniques et dans les quotidiens, deux radios se partagent les auditeurs: Radio-Paris et Radio-Nationale. Jean Hérold Paquis, Jean Luchaire, Alphonse de Chateaubriant y parlent avec des accents de passion et de vérité; il faut convertir par intérêt, par conviction et pour se rassurer aussi, devenir les agents d'un certain prosélytisme. Dès le début de l'Occupation, tous les programmes illustrent une soudaine passion pour les écrivains allemands : Lessing, Schiller..., pour les opéras de Berlin et de Dresde, etc. Le 29 septembre 1940, la direction de Radio-Paris

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communique le programme suivant pour la prochaine saison: « Dans les deùx domaines importants de la musique et de la littérature, le principe d'un" art de divertissement " et d'un" divertissement d'art" est de rigueur. Les émissions sur ce terrain doivent être telles que tout Français puisse les suivre avec plaisir, même s'il ne possède pas de culture musicale ou littéraire. Mais les émissions seront constituées de telle sorte qu'elles satisferont le dilettante. A titre d'exemple pour le domaine de la littérature, on cite dans le genre de " l'art de divertissement ", la série:
«

Les plus belles comédies du monde,

parmi lesquelles: l'Avare, de Molière; Bataille de darnes, de Scribe; Musotte d~ GtlY de Maupassant; le Monde oÙ l'on s'ennuie, de Pailleron; Minnau de Barnheim, de Lessing; les Provinciaux allemands, de Kotzebue; Comme il vous plaira, de Shakespeare; le Revisor, de Gogol; l'Amour au-dessus de touteféerie, de Calderon; Un valet, deux maîtres, de Goldini. En outre, on a prévu une série d'autres chefs-d'œuvre dramatiques de la littérature mondiale: Mercadet, de Balzac; Lorenzaccio,de Musset; Tartuffe, de Molière; le Menteur, de Corneille; Phèdre, de Racine; Cabale et Amour, de Schiller; Volpone, de Ben Johnson. « Une émission hebdomadaire sera également consacrée à la poésie et à la prose, au cours de laquelle on aura l'occasion d'entendre les œuvres de grands auteurs classiques des poètes et écrivains modernes français.
Le programme musical.

« Le programme musical est avant tout marqué par l'opéra classique et gai, en dehors des retransmissions des opéras de Berlin, de Dresde et de la Scala. D'autre part, une série des meilleures représentations de la radio européenne (Prague, Vienne, Budapest) sera diffusée par Radio-Paris.

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« La belle musique du xvnIe siècle, de forme parfaite, a trouvé, elle aussi, une attention toute particulière, par la présentation de : Richard GtEurde Lion, ,(emire et Azor et Panurge dans l'île des Lanternes, de Grétry. On entendra également une œuvre de la même
époque, Le Devin du village, de J.-J. Rousseau.

symphonique auront satisfaction en entendant des œuvres de Berlioz, Franck, d'Indy, Saint-Saëns, Debussy, Roussel, Ravel, Bach, Haendel, Haydn, Beethoven, Schubert, Schumanl1, Richard Strauss, Tschaïkowsky, Moussorgsky, Glazou11oV, Rachmani11off, Dvorak, Smetana et Res... pighi. « D'autre part, auront lieu des émissiol1Shebdomadaires de musique de chambre, au cours desquelles des représentations de musique instrumentale alterneront avec des chants, complétant le programme musical, Unfestival Mozart. « Le I50e anniversaire de la mort de Mozart donne
l'occasion de clôturer la saison d'hiver avec un festival Mozart en plusieurs journées, au cours desquelles les chefs-d'œuvre suivants du grand maître sont prévus: le Mariage de Figaro, Don Juan et l'Enlèvement au Sérail. Cette série du festival de Mozart se terminera par le Requiem. Autres émissions.

La musique symphonique. « Les amis de la musique

« Les actualités du jour feront journellelnent connaître à nos auditeurs tous les événements politiques, économiques et techniques. Des émissions seront réalisées a vec tous les moyens modernes de la technique et du reportage. Une série d'émissions sera consacrée aux beautés des paysages français, de la vie et des coutumes de ses populations. La vie culturelle de la nation française telle qu'elle se traduit par le théâtre, le film, les concerts, les expositions et autres représentations

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publiques à Paris et dans d'autres grandes villes de France, trouvera sa place dans notre programme, et le sport, lui aussi, aura la parole dans toutes ses variétés. La direction de Radio-Paris a fait tout son possible pour confier l'exécution des œuvres inscrites au programme aux artistes les plus importants, en activité en France et à l'étranger. » Radio-Paris joue à fond la collaboration, délaisse progressivement les programmes artistiques pour l'information dirigée, la propagande politique et les émissions de variétés d'un goût douteux. Et l'antisémitisme? La Franceau travail,jeudi 3 octobre 1940 : « Marianne avait publié un article de Monsieur (si j'ose dire) Bernard Lekkah (juif qui le cache). « Marianne a été suspendu pour trois mois. C'est bien. Mais on aimerait savoir ce que l'on a dit au censeur qui laisse passer l'article! S'il l'a fait exprès, il est dangereux, et c'est encore plus grave. Le cinéma français renaît, paraît-il, sur la Côte d'Azur. Le cinéma français, c'est-à-dire Nathan, Haïk, Benoît-Levy, Blumenfeld... J'en passe, et des Meyer. » Au music-hall. Au Triolet (56, rue Galilée pour ceux qui veulent y aller en pèlerinage), Jean Rigaux est au programme; à Bobino, Léa Marjane; à l'A.B.C., Paul Meurisse, Irène Trébert et son ballet, Fred Adison et son orchestre. Au théâtre Pigalle, Folies de Paris (et quelles folies!) tandis qu'aux Deux Anes, c'est relâche... pour répétitions! Au Normandie, le Hot Club,. au théâtre des Optimistes Vive la Femme,. au Mayol, où Paris ne changera jamais même s'il est occupé par des Chinois,

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des Monégasques ou de~ Indiens, on proclame Toujours Paris. Au théâtre de l'Etoile, après maintes élucubrations, on a trouvé comme titre Etoiles aux nusj mêmes difficultés au Féminin, où le seul titre trouvé, Féminin en Jolie, a dû causer une grande dépens.e de matièregrise. Au
Casino de Paris, Amours de Paris ,. au Lido, Et voilà Paris...

Ouverture de quatorze cabarets pour occupants... et occupés: l' Aiglon, avec Johnny Hess; le Monseigneur, avec son orchestre tzigane; Eve, avec son dînerspectacle; Schéhérazade, dîners-cabarets; le Triolet, toujours Jean Rigaux, etc. Et les journaux? Condamnent-ils les spectacles?

Non! Tout va très bien, Madame la Marquise. La France au travail, du 7 octobre 1940,parle de la revue au
Concert Mayol : « Malgré le triomphal succès de la bi-centenaire revue Toujours Paris, MM. André Denis et Paul Lefèbvre, directeurs du Concert 1fayol, se voient dans l'obligation, en raison d'engagements antérieurs, d'annoncer les dernières de ce merveilleux spectacle qui sera donné jusqu'à jeudi prochain inclus. Vendredi 18 en matinée à 17 heures, et en soirée à 19 h 45, première de la super-revue de Lucien Rimels, Beautés de Paris. Quarante tableaux à ce grand spectacle se dérouleront sans interruption pour l'émerveillement continuel des yeux. Ajoutons que les plus jolies danseuses et mannequins de Paris ont été sélectionnés pour ce sensationnel spectacle. » André Weil-Curiel s'emportera dans le Temps de la honte1 contre ceux qui menaient une vie brillante. Il
I. Le Temps de la honte, André Weil-Curiel. Éditions du Myrte.

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s'en prend violemment à l'élite, à ceux qui s'abandon.. nère11t aux vainqueurs: « ... Pour être complet, il faut dire que l'exemple donné par certains réfugiés à Toulo11 était déplorable et n'était pas de nature à susciter la compassion des" autochtones ". Vêtus de leurs plus beaux atouts, ils passaient leurs journées à rire et à caqueter aux terrasses des cafés de la place Wilson: ils prenaient d'assaut les restaurants de luxe et faisaient la queue devant les cinémas. Un étranger qui fût arrivé soudain à Toulon ignorant les événements, se serait cru en période de foire...exposition plutôt que de deuil national. « J'étais mortifié quand je pensais à la tristesse réservée que m'avaient témoignée les Anglais et qui contrastait avec cette exubérance de mauvais goût... « ... Alors que je n'avais en tête qu'une pensée, effacer la défaite, je voyais là toute une bourgeoisie égoïste qui s'en accommodait sans difficultés. Le mot de Jean Cocteau: « Vive la paix honteuse! " semblait

lui servir de devise.
«

automne de 1940, je m'étonnais de voir des établissements de luxe, les dancings, les grands restaurants, les boîtes de nuit s'ouvrir aux « touristes" en uniforme sans la moindre gêne. J ~ me scandalisais de voir tant de Français aussi parfaitement à leur aise au milieu de ces soldats et officiers allemands, qui, s'ils se comportaient décemment à Paris, étaient les mêmes que ceux qui maltraitaient nos prisonniers, qui avaient mis l'Europe à feu et à sang pour satisfaire leur rêve de puissance, qui avaient massacré des millions d'êtres humains de la Vistule à la Bidassoa, qui avaient plongé, sans l'ombre d'un remords, dans une affreuse détresse des millions de Polonais, de Tchèques, de Hollandais, de Belges, de Luxembourgeois, sans parler de nos propres compatriotes, et qui promenaient maintenant

... En

'

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leur insolente oisiveté de triomphateurs, au milieu des badauds parisiens. J'aurais voulu que le vide se fît spontanément autour d'eux. Il n'en était malheureusement rien. Non seulement la « saison» à Montmartre, à Montparnasse, et sur les boulevards était plus brillante que jamais, mais ce que je considérais comme un affront suprême à notre dignité et à notre indépendance de Français, quelques cafés et restaurants affichaient à leur porte, avant qu'aucune mesure discriminatoire fût prise par les Allemands de Vichy, une petite pancarte: " Interdit aux Juifs ". On peut noter, avec une certaine tristesse, qu'à Paris, de même qu'en zone non occupée, toute une certaine élite, que je pourrais qualifier d'une façon générique, le " clan des gens qui ont l'habitude de voir leur nom dans les journaux", ne sut pas résister à cette forme discrète de la collaboration qui consistait à collaborer avec les collaborationnistes. Quels que fussent les sophismes dont ils déguisaient leurs actes, le fait d'écrire un article, même anodin, dans un journal qui n'était qu'une fellille de propagande hitlérienne, de jouer dans U11théâtre qui n'était autorisé à rouvrir que dans la mesure où cela servait les desseins des nazis, de tourner un film, de se comporter, en bre4 comme si la guerre n'avait pas eu lieu, comme si la Patrie n'était pas en deuil, comme si l'ordre nouveau n'était pas en vigueur, constituait une manière indirecte de servir les intérêts allemands. » Les réjouissances ne se limitaient donc pas à Paris. Dans d'autres grandes villes de province, on s'amusait aussi beaucoup. A Marseille, deuxième ville de France, les réjouissances se poursuivaient et, grâce à

André Négis, on apprend que les « boîtes de nuit»
(pudiquement nommées « cabarets spectacles ») faisaient fureur et que « certail1es rues commençaient à ressembler à Pigalle ».

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L'agressivité des journaux collaborateurs s'exerce évidemment aux dépens des auteurs francs~maçons ou juifs. Dans la France au travail du 18 octobre 1950, par exemple, un certain Jean Drault condamne le travail des auteurs juifs et écrit: « l'observation des auteurs israélites, n'a pu s'exercer que dans des tripots, des boîtes de nuit, le monde de la Bourse, des répétitions générales, des bockmakers »... Et il n'a pas peur d'affirmer que les auteurs israélites, qui avaient monopolisé ce théâtre, n'auraient pu dépeindre les mœurs de la société française. « Que connaissaient-ils de la vie française, même de la vie de famille de Paris ? Je ne parle pas de la vie provinciale qui leur échappait nettement. Ils ne vécurent jamais dans un milieu de bourgeoisie moyenne. Ils ne connurent qu'une haute bourgeoisie, faisandée, enjuivée. » Or, dans ce même numéro de la France au travail" (une France au travail, débarrassée de ses auteurs nocifs) on inscrit au programme Folies de Paris au théâtre Pigalle; Histoire de rire d'Armand Salacrou aux Ambassadeurs; La MerveilleuseJournée au Palais Royal; Les Clochesde Cornevilleau Mogador; Florenceau théâtre de la Madeleine; Juliette au théâtre de l'Œuvre, etc. La France au travail se préoccupe avant tout de « se constituer la meilleure cure d'optimisme », en applaudissant à la revue des Deux Anes La France aux Trouvailles, de Jean Granier. On s'y réjouit aussi, le 18 octobre, des bombardements intensifs de Londres, et on y annonce.au théâtre de l'Étoile: Nos vedettess'amusent, avec Aimos, Jeanne Boitel, Suzanne Dehelly, Gaby Sylvia.

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Le 24 octobre, Pétain, chef de l'État, et Pierre Laval, Premier ministre, 'rencontrent Hitler dans la petite gare de Montoire. A la suite de cette entrevue l'ancien vainqueur de Verdun dira, dans un discours radiodiffusé le 30 : « C'est dans l'honneur... et pour le maintien de l'unité française que j'entre aujourd'hui datlS la voie de la collaboration ». La France adhère à « l'ordre nouveau », et de nombreuses mesures prises par le gouvernement de Vichy, illustrent bien cette adhésion: poursuites et mesures d'emprisonnement contre les dirigeants communistes, les Francs-Maçons et les Juifs, . dissolution des syndi-

cats et des partis politiques...

Dans le numéro du 16 novembre 1940 de Vedette, les cabarets le Triolet, le Tyrol, Chez elle et le Palace sont à l'honneur.
« Le Triolet»

« Ici nous sommes dans un des endroits de Paris où la plus pure tradition est maintenue et respectée. Tout y chanté la joie de vivre, l'optimisme, la gaieté de bon
aloi, l'esprit le plus fin

Paris" . « Carmen Boni fait les honneurs, en attendant le maître de maison. Sa voix chaude, pleine de riche soleil d'Espagne, résonne comme un beau cuivre, et son cordial sourire chasse tous vos soucis. « Et s'il vous en restait, Laure Diana, toujours pleine de vie, de fougue et plus belle que jamais, saurait chasser la dernière ombre de votre front. Tout en renouvelant avec beaucoup d'esprit son tour de chant, elle reste bien ce qu'elle est: l'image du charme et de la vie. « Jean Rigaux se dépense délicieusement. Et c'est un régal que de l'écouter. Il est de ceux dont on ne se lasse pas. Et j'en connais beaucoup qui, après être

-

" le bon bec qui n'est que de

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allé l'entendre au tlléâtre, sautent dans le métro, pour, chez lui, l'entendre mieux encore, et savourer les paroles définitives, semble-t-il, qui tombent de ses lèvres. « Un excellent programme, fréquemment renouvelé, se succède dans cette heureuse atmosphère, auquel on ne ménage point, les applaudissements.
{(

Et c'est avec un grand regret que l'on doit soudain

penser au dernier métro ».
« Le Tyrol })

« Une soirée au Tyrol équivaut à un voyage dans l'espace et dans le temps. La décoration de la salle nous transporte - que nous le voulions ou pas - en pleine Autriche. Ajoutez au décor l'anlbiance du Inoment, la foule jeune et bruyante qui choque joyeusement ses verres de bière, qui chante volontiers les airs conl1USjoués par le ravissant orchestre féminin de Germaine Mordant qui s'alanguit aux notes sensibles
du Beau Danube bleu

-

et vous devez penser que vous

êtes arrivé du matin en un réel vieil Heidelberg! Mais vous voyagez aussi dans le temps, car à peine assis à votre table pour faire honneur au dîner, que voici revivant pour vous, le bon vieux" café...chantant " de nos parents. Une très bonne soirée, vous dis-je. » « Chez elle» (encore 'et toujours des louanges!?) « A peine a-t-on poussé la porte du 16, rue Volney, que l'on se sent tout imprégné d'une élégance raffinée. Un cabaret? Non point, mais un charmant boudoir de jolie et fine Parisienne, dans une symphonie où le bleu et le blanc se confondent et s'harmonisent. « La maîtresse de maison reçoit ses invités, fait les honneurs de son Chez elle. Toujours délicieusement
habillée, parée et maquillée toute " Lucienne Boyer"

-

-

de cette sobre élégance elle va de l'un à l'autre,

et, jusqu'à 9 heures et demie, jette des coups' d'œil inquiets vers la porte. Enfin, Pills paraît. A peine déma-

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quillé, ayant troqué - heureusement pour lui! son léger costume de Phi-Phi en un confortable vêtement de ville. La soirée passe terriblement vite, animée par un programme de choix. Et, bien entendu, notre Lucienne sans se faire nullement prier, chante et chante encore. Pourra-t-elle, ce soir, échapper à son Parlez-moi d'amour? N'en craignez rien! Cette chanson célèbre qu'elle chante, dit-elle coquettement, "depuis soixante-dix ans ", nous l'entendrons ce soir encore! Dans ce cadre raffiné, c'est un peu du Paris d'autrefois, du Paris de toujours qui revit. Et grâces en soient rendues à la délicieuse maitresse de céans. »
« Le Palace»

« Voici une nouvelle revue bien dans les traditions du grand music-hall. L'on ne saurait s'en étonner puisqu'il s'agit d'une production d'un maître du genre: Henri Varna. Il réussit parfaitement à nous charmer les yeux et délasser l'esprit au cours de ces trente tableaux. « Somptueux costumes, piquants deshabillés, femmes magnifiques, mise en scène raffinée, tout y est et rien 11'y manque, dans ce cocktail savoureux' où tous les l)arfums du monde se trouvent mélangés et comme liés par le je-ne-sais-quoi propre au Paris nocturne. « On retrouve avec plaisir le bouillant Fernand Bouillon et son orchestre. « On s'amuse sans contrainte aux cocasseries des clowns Milos et Coco; puis aux prouesses" sportives" de Pépino. Claudine Lombard ne passe pas assez vite pour qu'on n'apprécie pas son astuce.
« Mais il faudrait nommer toutes et tous, tant tous

sont excellents. » Beaucoup de Français s'amusent mais beaucoup d'autres renâclent devant la politique de collaboration.

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Marcel Déat s'en indigne dans une allocution à RadioParis, le 3 décembre, et Lucien Daudet, dans le Matin du 6 décembre explique comment collaborer: « Que l'un apporte ce que l'autre n'a pas! Il me semble qu'une collaboration qui s'en tiendrait au plan économique, à toutes les questions de production, de ravitaillement, bre4 à tous les besoins matériels de l'humanité, serait incomplète. Elle se doit d'être en même temps sociale, morale et pour employer un mot qui, lui aussi, aurait grand besoin d'être décrassé, elle se doit d'être intellectuelle. » Les chroniques spectacles du quotidien l' Œuvre de décembre 1940, font le point. Le 1I, on annonce: « C'est vendredi 13 décembre que le théâtre de Dix Heures, fermé' depuis juillet 1939, fera sa réouverture. L'heure du dernier métro oblige la direction à commencer le spectacle à 9 heures au lieu de 10 heures. Ce sera tout de même une aubaine pour les retardataires. Martini sera la vedette du théâtre de Dix Heures. La rentrée de ce grand polémiste de la scène est impatiemment attendue. On connaît son esprit et surtout son courage. C'est toutes griffes dehors que vous le verrez dans Nouveau Tour d'horizon, qui passera à dix heures moins vingt. Avant lui, Jean Rigaux, Jacques Grella, Trémolo dans leurs œuvres. Oléo, de sa fenêtre fleurie, recevra les spectateurs et présentera le programme. » Le I 2, on parle de la revue de l'A.B.C. : « La revue nouvelle née des œuvres du cinéaste bordelais Jean Boyer et du dramaturge lyonnais Michel Duran, apporte tous les espoirs et la suite de sketches sont de la plus heureuse qualité. POlIr interprètes, il y a d'abord Edith Piaf, qui, outre ce tour de