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EMMANUEL NUNES

De
206 pages
Compositeur portugais vivant en France, reconnu aujourd'hui comme l'un des musiciens les plus importants de sa génération, Emmanuel Nunes a aussi exploré les possibilités extrêmes d'une mise en espace dynamique de la musique. Lichtung I, une de ses partitions majeures, dissémine les sons dans la salle de concert pour les faire vivre au rythme d'une fascinante polyphonie de lieux, de parcours, de points et de pulsations. C'est cet univers que tente de saisir la présente monographie, qui constitue aussi le premier ouvrage d'envergure sur une pensée musicale incontournable.
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Emmanuel Nunes

Directeur de la publication Laurent Bayle Directeurs de collection Laurent Bayle Éric de Visscher Peter Szendy Secrétariat de rédaction Claire Marquet Sophie Manceau de Lafitte Maquette et mise en pages Véronique Verdier Couverture Michal Batory

@ L'Harmattan, Ircam / Centre Georges-Pompidou, ISBN: 2-7384-6250-2 et 2-85850-970-0

1998

Emmanuel

Nunes

textes réunis par Peter Szendy

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ Guy Vivien

Ouverture

Laudatio

d'Emmanuel Nunes
Laurent Bayle
*

Je ne tiendrai pas un discours spécialisé sur l'œuvre ou à partir de l'œuvre d'Emmanuel Nunes, je ne me mettrai pas dans la peau du musicologue que je ne suis pas. C'est l'ami - ou du moins l'ùn des amis - d'Emmanuel Nunes qui s'exprime. Une amitié qui a pu se forger sur des détails et des affinités impalpables de la vie de tous les jours, mais également sur une réelle complicité de travail, tant il est vrai que ce qui fait le charme de nos milieux, c'est que, s'il est toujours souhaitable que chacun reste dans son registre et ses responsabilités propres (lui l'artiste, moi l'organisateur), il serait vain de sous-estimer le poids des sentiments. La sympathie, l'affection, le respect ou l'admiration jouent leur rôle. Il est plus sain de les assumer.
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Ce discours a été prononcé le 23 octobre 1996, à l'Université de ParisVIII (Saint-Denis), à l'occasion de l'attribution du titre de docteur honoris causa à Emmanuel Nunes.

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J'ai connu Emmanuel un jour de septembre 1983. Treize ans après, l'image que je garde de lui est toujours fidèle à celle de cette rencontre. Pour la première édition d'un festival que je venais de créer, à Strasbourg, j'avais programmé Ruf, vaste pièce pour orchestre et bande magnétique, qui intègre un cycle plus large d'œuvres composées entre 1973 et 1978. Emmanuel est arrivé l'après-midi, à la générale du concert. Rien, absolument rien ne fonctionnait dans la synchronisation de la bande avec l'orchestre, ni pour ainsi dire dans l'orchestre lui-même. En deux heures, forcé par les événements, sans se mettre en avant mais sans fausse pudeur, Emmanuel, sans le vouloir expressément, a donné au chef, à son orchestre - et peut-être à moi-même, coupable de n'avoir pas mesuré l'inadaptation des interprètes -, une leçon de professionnalisme, parvenant, avec une énergie des plus communicatives, à recadrer au mieux les questions de tempos, de battue, de maîtrise du chronomètre, indispensables à ce genre d'œuvre. Je ne sais si l'ovation réelle donnée ce soir-là par le public à Emmanuel peut suffire à justifier que ne soit resté entre nous de cette expérience qu'un souvenir amusé, mais il me plaît à penser que son absence de rancœur ou de regret venait bien sûr du fait que son œuvre avait résisté à l'adversité, mais surtout, et c'est là l'un des traits marquants de sa personnalité, du fait qu'Emmanuel fait preuve d'une forme d'invulnérabilité hors du commun lorsque les éléments se liguent contre lui. Cette dimension de communication, d'engagement et de sérénité conjugués, je l'ai retrouvée plus tard, dans notre aventure commune à l'Ircam. Mais avant d'aborder cet autre volet de notre relation, sans doute convient-il que je prenne l'histoire en amont, pour mieux faire comprendre que cette personnalité, Emmanuel se l'est forgée tout au long d'un parcours qu'il a su se choisir, en dépit des résistances extérieures. .:-

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Emmanuel Nunes est né en 1941, tout le monde le sait, à Lisbonne. Il est né d'un accouchement difficile, d'une difficulté inattendue, qui pourrait prendre le nom d'aléa hospitalier, ou plus précisément d'erreur chirurgicale. Malgré ce qu'on est en droit d'appeler une incompétence médicale coupable, malgré l'athétose dont il souffre aussi, il n'a rien d'une victime désignée. Rien, en effet, dans les signes extérieurs de son enfance ne parviendra à installer une quelconque résignation qui serait venue amplifier des obstacles d'intégration. Du ping-pong au billard qu'il pratiqua, en passant plus tard par des balades insouciantes et clandestines où il accompagnait ses copains motocyclistes, il ne s'est interdit aucun des jeux ni expériences qui forgent toute adolescence. La difficulté est ailleurs. Elle est dans l'effort incommensurable pour apprendre à maîtriser un corps qui se refuse. Elle est peut-être dans ce regard porté par autrui et qui traduit parfois une incompréhension, sinon l'empêchant, du moins ne l'aidant pas à se réaliser. Il lui faut ainsi faire croire à son père, dentiste, qu'il y a un intérêt thérapeutique à exercer ses doigts sur un clavier pour qu'il accepte d'acheter un piano, là où le désir d'Emmanuel, mû par la seule pulsion de la découverte sonore, eût pu être reconnu en soi. La difficulté est aussi, et surtout, dans cette dichotomie qu'Emmanuel vit au quotidien, impossible à admettre, venant entacher son enfance de larmes et, des heures durant, lui faire remettre sur le métier la maîtrise d'un corps rebelle. Affronter ce qui ne peut se comprendre et s'admettre. Se sentir totalement en phase avec soi-même à l'intérieur et en même temps totalement inadapté à l'extérieur. Comme si, tous les jours, une incohérence insaisissable l'empêchait de vivre. Ne cherchez pas dans mes propos la tentative de mettre au jour un désir de vengeance ou de revanche que la musique serait venue par la suite assouvir. L'énergie d'Emmanuel

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Nunes ne se situe pas dans la volonté de prouver quoi que ce soit. Sa détermination est ailleurs. Il y a, d'une part, le sentiment, comme pourrait le ressentir une personne aveugle, que l'on ne parvient jamais à vivre avec cette réalité. On vit malgré elle, on ne l'intègre pas. On est vulnérable, plus que tout autre. Et puis, cette fragilité croise ou engendre en vous un point, un point précis qui vous fait ressentir à travers tant de failles un élément d'invulnérabilité. Ce point sensible chez Emmanuel, appelons-le la volonté! Cette volonté n'a rien à voir avec le courage des héros, elle est tout simplement comme acquise en lui, érigée en réflexe, et lui permet naturellement de mettre inlassablement en œuvre son énergie et de s'investir dans tout ce qu'il entreprend. «Je te souhaite beaucoup de courage lui avait lancé un confrère compositeur avec un sourire ironique, alors qu'Emmanuel s'était mis en tête de dompter les ordinateurs de l'Ircam. « Merci, je n'en ai jamais manqué avait-il pu lui répondre le " plus sereinement du monde.
"

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Il n'en avait en effet pas manqué pour passer son bac scientifique à moins de seize ans. Ni pour piétiner, durant deux ans et demi, à suivre des cours privés d'harmonie et tout simplement découvrir la vie. Il choisit donc de creuser sa propre impasse, puis de changer de cap jusqu'à repasser un second bac, littéraire cette fois, à dix-huit ans, beaucoup plus brillamment que le premier, du fait d'un investissement personnel délibéré, où le choix de l'apprentissage des langues étrangères préfigure déjà le besoin d'un ailleurs. Cet ailleurs, il devra passer d'abord par l'engagement social et l'activité politique. Nous sommes en pleine dictature fasciste de Salazar, qui réprime toute opposition intérieure et s'oppose à la décolonisation outre-mer. L'unique façon d'exis-

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ter, c'est la résistance, qu'incarne seul le parti communiste. Inscrit dès 1960 à la faculté des lettres, dans les départements de philosophie, d'études germaniques et anglaises, Emmanuel se lance dans une vie parallèle pour passer de l'état de fantôme à celui d'un homme qui peut défendre un idéal. Très vite président des sections sociales de toutes les universités de Lisbonne, organisation péniblement tolérée par le pouvoir, il devient parallèlement président de l'association réunissant tous les cinéclubs. Des productions d'Orson Welles à L~nnée dernière à Marienbad, avec ses collègues, il fait découvrir des films parfois inaccessibles à ses concitoyens et apprend, à ce poste stratégique et éminemment politique, à lutter contre la censure. Dans son esprit, 1962 devait être l'année où il allait vivre un engagement plus fort et, enfin, sortir de son isolement en trouvant la réponse à son besoin d'expatriation. Le congrès de la jeunesse, contrôlé par le mouvement communiste et organisé à Helsinki durant l'été, lui donnerait l'occasion de cette émancipation. Parti à l'insu du régime en place et de ses parents qui le croient à Paris, d'où un ami envoie régulièrement à Lisbonne des cartes postales rassurantes préparées à l'avance, Emmanuel séjourne quinze jours à Helsinki et passe le mois d'août en URSS avec un faux passeport, l'année même de la grande scission avec les Chinois. Dégoûté de ce séjour, écœuré par ce qu'il voit, ce qu'il entend, isolé, mal vu de ses pairs, à la fois esthétiquement et philosophiquement, il vit là une expérience qui met fin à son enthousiasme. Après un retour pénible à Lisbonne, convoqué par la police qui soupçonne l'existence de ce séjour, il démissionne du paiti communiste non sans avoir adressé à ses dirigeants un r~pport précis sur les raisons de son départ: une incompatibilité de vues sur toute la ligne. Emmanuel Nunes vivra-t-il ces événements comme une épreuve? Il s'en explique aisément: adhérer au parti com-

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muniste était la seule façon d'exister pour un jeune qui refusait l'ordre en place. Mais le voyage à l'Est avait mis à nu une évidence: il n'avait jamais adhéré à la version canonique de la philosophie marxiste. Sa voie à lui était à chercher du côté d'une filiation qui le conduirait progressivement de Platon à Husserl, dans les parages de cette phénoménologie qui se

propose d'en revenir « aux choses mêmes « et qui s'oppose à
cet égard à la psychologie expérimentale. À nouveau, il serait donc vain de dresser une passerelle entre un engagement social et une esthétique musicale. Le lien était beaucoup plus factuel et palpable à la fois. Cette période de jeunesse était celle de l'émancipation à tous les niveaux: la musique n'y échappera pas.
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Là encore, la vie étudiante offre ses premières ouvertures dans la recherche d'un ailleurs. Les cours de musique suivis à l'Académie de Lisbonne, en harmonie et en contrepoint, sont sûrement secondaires dans l'acquisition de sa personnalité. Les expériences personnelles laisseront des traces plus vivaces. Lorsque lui sont proposés des remplacements ponctuels dans des quotidiens, puis un travail de critique musical dans une revue mensuelle, un concert du jeune Pollini, âgé comme lui de dix-huit ans, lui offre la possibilité, pour son premier article, de décrire l'émotion que déclenche en lui une interprétation novatrice de Chopin. À cette époque, il se plonge également dans l'œuvre de Schoenberg et dans son Traité d'harmonie. Et à vingt ans, lui qui ne connaissait vraiment que les classiques du XXe siècle, jusqu'à Stravinsky ou Bartok, il subit au cours d'un concert Stockhausen un choc musical, ou plutôt un véritable choc physique. Et c'est enfin avec son premier disque de musique contemporaine qu'il éprouve une sorte d'impression origi-

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nelle, comme lorsqu'on apprend à lire: il découvre des extraits du Marteau sans maître de Boulez, Kontrapunkte de Stockhausen, et l'opus 21 de Webern. Les horizons s'ouvrent. Il décide de se rendre aux cours d'été de Darmstadt dès 1963. Il en revient avec des partitions de Schoenberg, Berg, Webern, Boulez et Stockhausen, se prépare afin de se rendre à Cologne aux cours donnés par ce dernier. Cette étape (de 1965 à 1967) sera décisive. Il vit deux années en apparence pénibles, sans réel contact humain et pédagogique avec le maître, comme si son infirmité justifiait qu'il soit tenu à distance. Mais deux années capitales, intenses, où l'enjeu musical lève tout problème. Emmanuel accepte tout. Il écoute, étudie l'œuvre de Stockhausen, travaille seul, réfléchit, et sort de l'expérience avec le sentiment de connaître la voie qu'il lui reste à tracer et pour laquelle il se tient prêt à tout sacrifier. Après Cologne, il lui faudra encore quatre ans passés à Paris, de 1967 à 1971, pour affermir son langage et saisir les premières occasions qu'on veut bien lui concéder. Quatre années à suivre en qualité de simple spectateur les concerts du Domaine musical, à étudier au Conservatoire dans la classe d'esthétique de Marcel Beaufils, à rechercher une équivalence pour un doctorat à la Sorbonne, qui restera inachevé, à rencontrer des personnalités qui l'encouragent, comme Luciano Berio. Quatre années pour qu'enfin son premier opus, un trio à cordes intitulé Degrés et qu'il a commencé à composer à Cologne dès 1965, soit créé à Paris, en 1972 exactement, par le Trio à cordes de Paris. Il a trente-et-un ans. Sa carrière est lancée.
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Les années soixante-dix sont celles de la reconnaissance progressive et d'un travail de composition forcené.

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Fin 1971, il revient, après sept ans d'exil, à Lisbonne, où l'Orchestre Gulbenkian interprète Purlieu, œuvre pour vingt et une cordes écrite à la fin des années soixante. Parallèlement, il lui passe sa deuxième commande, Dawn Wo, pour treize instruments à vents qui sera créée en 1973. C'est le début d'une riche collaboration, qui se renforcera d'un rapport de fidélité et d'un soutien sans faille à partir de 1975, quand Luis Pereira Leal prend en charge au sein de cet organisme les affaires musicales, responsabilité qui lui revient toujours et dont il s'acquitte en réel militant de la création musicale. En témoignent l'action de cette fondation et, quant à l'œuvre d'Emmanuel Nunes, le nombre de commandes passées et de concerts organisés. Concernant Paris, un homme jouera dans ces années charnières un rôle capital, un homme avec qui il s'était tôt lié d'amitié et qui collabora longtemps avec les éditions Jobert avant de prendre des responsabilités à Radio France. Cet homme, André Jouve, fera cadeau à cet inconnu qu'est alors Emmanuel Nunes d'une émission prestigieuse, dénommée Perspectives du XX' siècle, et d'un concert en direct au cours duquel l'une des deux premières pièces créées à Lisbonne sera interprétée. La fidélité d'André Jouve ne se démentira jamais. Il programme régulièrement durant les années soixante-dix des œuvres du jeune compositeur qu'il avait su tôt découvrir. Il sera relayé en 1980 par son successeur aux Perspectives, Alain Bancquart, qui consacrera une journée entière à Emmanuel Nunes. Bel exemple de continuité qui se poursuit, à l'invitation d'André Jouve toujours, par la commande émanant de l'Union européenne des radios pour Tifereth, œuvre pour six instruments solistes et six groupes orchestraux dirigés par deux chefs, créée à Paris en 1985, à l'église Notre-Dame-du-Travail.
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La suite nous est bien sûr plus familière, mais la route de la reconnaissance ne s'est pas tracée toute seule. Les quelque quarante opus reconnus à ce jour par leur auteur, dont de nombreux d'amples dimensions, ont été le fruit d'une activité intense. A travers des œuvres telles Nachtmusik I 0977-1978), Einspielung I (979) ou Quodlibet 0990-1991), le spécialiste reconnaîtra des pièces jalons, marquant des évolutions et des mutations dans le langage du compositeur. L'homme de terrain, l'organisateur s'attachera quant à lui tout particulièrement à deux aspects caractéristiques de cette trajectoire. Tout d'abord, à la manière dont l'enseignement, le besoin de transmettre est venu enrichir, nourrir le travail de création. Depuis 1976, l'activité pédagogique est en effet un fil ininterrompu dans la carrière d'Emmanuel Nunes. Que ce soit à l'Université de Pau, dans les années soixante-dix, à Lisbonne, où il donne deux séminaires par an depuis 1981, à Fribourg-en-Brisgau, où il enseigne à la Musikhochschule de 1986 à 1991, ou désormais au Conservatoire de Paris, la démarche d'Emmanuel Nunes est celle d'un artiste généreux qui a besoin de donner beaucoup et de prendre en retour, besoin de confronter sa pratique au regard d'autrui et de transmettre un savoir. Cet effort de transmission est également emblématique d'une démarche plus générale qui n'a jamais cédé le pas à une facilité quelconque - et c'est là ma seconde remarque. La reconnaissance d'Emmanuel Nunes ne lui a jamais été donnée. Elle ne s'est pas offerte à lui. Il l'a construite, patiemment, sans l'attendre, sans la refuser. Il en est ainsi de son inscription dans notre vie musicale nationale. Si Emmanuel Nunes a acquis une reconnaissance à Radio France, comme je l'ai dit, et dans un festival tel Royan dès 1977, il attendra la fin des années quatre-vingt pour commencer à fréquenter l'Ircam, afin d'explorer les possibilités spatiales et sonores offertes par l'ordinateur. C'est enfin à partir de 1992 que le Festival d'au-

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tomne à Paris, en programmant un cycle d'une ampleur exceptionnelle pour un compositeur de sa génération, lui apportera une consécration internationale à travers ce qui deviendra là encore une complicité de travail fidèle entre une directrice artistique, Joséphine Markovits, et le compositeur. Aujourd'hui, après tous les liens tissés au fil du temps, à Paris, au Portugal, en Allemagne, avec notamment la radio du Südwesfunk de Baden-Baden et Donaueschingen (grâce à Josef Hausler), à Paris avec l'ensemble Itinéraire dans les années soixante-dix, en Suisse également avec l'ensemble Contrechamps Cà l'initiative de Philippe Albèra) en Autriche ou en Italie, la musique d'Emmanuel Nunes circule et commence même à sortir des frontières de ce qu'on pourrait appe-

ler une « petite Europe

».

Le festival d'Edimbourg est ainsi venu

rejoindre le cercle de famille et nourrit des projets importants jusqu'en 200l. Loin des feux d'artifice, la musique d'Emmanuel ressemble à l'homme: elle échappe à tout effet de facilité, elle s'impose par sa radicalité même et son exigence formelle.
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Mais la succession de repères biographiques ne doit pas venir recouvrir et finalement masquer les traits profonds de la personnalité d'Emmanuel Nunes, sur laquelle j'aimerais revenir une dernière fois en essayant d'évoquer sa méthode de travail, sa relation à son environnement proche durant le processus de création. Un organisateur, ou un directeur artistique, comme vous voudrez, a pour mission de prendre des risques, soit en découvrant de nouveaux talents, soit en soulignant des parcours singuliers, soit en mettant en relation entre elles des œuvres jusqu'alors éloignées, soit encore en renouvelant les formes de représentation. De telles démarches, pour agir sur

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la destinée de la musique, nécessitent de fortes complicités entre les artistes et ceux que le critique de cinéma Serge Daney eût appelés des « passeurs ". Mais ces complicités laissent le compositeur seul devant la page blanche. Un festival, un orchestre, un théâtre peuvent servir de guide ou de soutien dans le laps de temps qui sépare la commande de la première exécution de l'œuvre. Ils ne peuvent pas, sauf exception, participer au processus même de création. C'est pourtant cette utopie qui fonde un institut comme l'Ircam et constitue son enjeu central. Bien sûr, ce département associé au Centre Georges-Pompidou est aussi un lieu de diffusion, mais sa mission est avant tout de nous faire entrer dans l'atelier du compositeur. A travers la recherche d'une liaison entre l'art et la science, en se donnant pour objectif d'asservir l'ordinateur aux besoins de la musique, l'Ircam impose au compositeur de remettre profondément en cause ses habitudes de travail. S'il ne peut être à la fois artiste et luthier, informaticien, physicien ou acousticien, il lui faut dans cette nouvelle donne comprendre les apports de la technique et être capable d'inscrire cet acte si personnel de la création dans une démarche d'équipe. « Je te souhaite bien du courage. D'une certaine manière, " je comprends la mise en garde adressée à Emmanuel. Sur le terrain des nouvelles technologies, les dernières décennies ont été jalonnées de réussites, certes, mais également d'enthousiasmes vite déçus, certaines œuvres pouvant servir de faire-valoir à une technique surexposée qui brouille dès lors le substrat compositionnel, pour ne rien dire du temps perdu à investir parfois des pistes assez vite abandonnées. Tout cela est connu, de même que la démarche actuelle des compositeurs, souvent moins théoriciens, moins enclins à l'expérimentation, exigeant des résultats sonores rapides et aisément manipulables, au risque d'une certaine extériorité de la technique.

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C'est totalement à contre-courant de ces tendances que s'est inscrit le parcours d'Emmanuel Nunes à l'Ircam. Le travail de studio ne lui était certes pas étranger, comme en témoignent plusieurs de ses œuvres qui incluent déjà la bande magnétique, mais il ne vient pas à l'Ircam, à la fin des années quatre-vingt, pour trouver des outils standards, plus fiables et plus rapides. Il vient pour développer un projet qui passe par la volonté d'une exploration de l'espace corrélée à tous les paramètres de la composition. Et du courage, EmmanueL n'en a pas manqué, je peux en témoigner. Pour accepter de passer deux années à définir le concept général de sa recherche, à mettre en place son cadre de travail quotidien dans le studio, à trouver en la personne d'Éric Daubresse celui qui sera, bien plus qu'un assistant musical, un ami proche, qui l'accompagnera dans toutes les
phases de travail, des plus harassantes saisies informatiques

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des journées et des nuits entières - aux plus intimes réflexions esthétiques. Ce courage rejoint une forme d'invulnérabilité, j'y reviens, qui lui fait accepter sans réticence d'être le dernier utilisateur de cette machine de l'Ircam-des-années-quatre-vingt, de cette 4X qui avait été inaugurée, une décennie auparavant, par Pierre Boulez et qui finit sa carrière en 1991 par la création de Lichtung 1. Ce courage est aussi synonyme de patience: elle lui donne le temps de se consacrer à l'apprentissage de nouveaux environnements informatiques, d'investir l'institut par périodes répétées, des mois durant, et de quitter le studio parfois au petit matin, afin de venir à bout de ce qui deviendra Lichtung II, une commande de ses amis Françoise et]ean-Philippe Billarant.

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Cher Emmanuel, il y a ceux que nous avons plaisir à inviter, mais dont il est normal qu'ils conservent ce statut noble et néanmoins distancié d'hôtes. Et puis, il y a ceux dont il serait totalement inconvenant qu'ils se sentent encore invités dans ce qui est devenu leur propre maison. Tu es chez toi à l'Ircam, et ce n'est sans doute pas ta seule terre d'accueil. Tu as su donner autant que prendre, créer des liens fertiles, faire vivre ce lieu, servir son image. Il t'appartient désormais à parts égales avec les autres membres de l'équipe. J'espère que ton imagination voudra, aura envie d'y inventer de nouveaux projets. J'espère que tu t'y sentiras toujours à l'aise. Toi qui as déclaré un jour que le destin des Portugais était, à l'image de Fernando Pessoa, de rêver sa patrie ailleurs, tu as décidé de te partager entre la France et l'Allemagne. Il reste à ces terres d'accueil de te permettre très longtemps d'assumer un paradoxe qui t'est sûrement cher: répondre à la fois à ta soif d'inconnu et à ton besoin de continuité, d'unité.