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Ethno-anthropologie du karaoké

De
231 pages
Le karaoké est apparu au Japon au milieu des années 70 avant de se répandre dans de multiples pays et de devenir une pratique musicale et culturelle dans le domaine des loisirs publics ou privés. Son approche ethno-anthropologique ouvre le micro à une ethnographie et une anthropologie du karaoké en Belgique, en France, aux USA, en Australie, au Mexique, en Malaisie, en Chine.
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Ethno-anthropologie du

KAR

OKÉ

Nouvelles Etudes Anthropologiques Collection dirigée par Patrick Baudry
Une libre association d'universitaires et de chercheurs entend promouvoir de Nouvelles Etudes Anthropologiques. En privilégiant dans une perspective novatrice et transversale les objets oubliés, les choses insolites, les réalités énigmatiques, les univers parallèles, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» interrogeront surtout la Vie, la Mort, la Survie sous toutes leurs formes, le Temps avec ses mémoires et ses imaginaires, la Corporéité dans ses aspects fantasmatiques et ritualisés, le Surnaturel,. y compris dans ses croyances et ses témoignages les plus extraordinaires. Sans renoncer aux principes de la rationalité, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» chercheront à développer un nouvel esprit scientifique en explorant la pluralité des mondes, les états ftontières, les dimensions cachées. Déjà parus Claude FlNTZ (Coordonné par), Les imaginaires du corps en mutation, 2008. Henri-Pierre JEUDY, Maria Claudia GALERA et Nobuhiko OGA W A, L'effet transculturel, 2007. Serge CHAUMIER, Réflexions sur les arts de la rue, 2007. Patrick BAUDRY, La place des morts, 2006. Alain MONS, Paysage d'images, 2006. Lydie PEARL, Que veut la Joule ?, 2005. Thilda K. MOUBA YED, La danse, conscience du vivant, 2005. Elisabeth GESSAT-ANSTETT, Liens de parenté en Russie post-soviétique, 2004. Colette MÉCHlN, Isabelle BlANQUI S, David LE BRETON, Le corps et ses orifices, 2004. Sous la direction de Claude FlNTZ, Le corps comme lieu de métissages, 2003 Serge CHAUMIER, Des musées en quête d'identité, 2003. Claude FlNTZ (dir.), Du corps virtuel... à la virtualité des
corps, 2002.

Paola BERENSTElN JACQUES, Les Javelas de Rio: un défi culturel, 2001. Lydie PEARL, Corps, sexe et art, 2001. Jacques PRADES, L'homo oeconomicus et la déraison scientifique, 2001.

Alain Anciaux

Ethno-anthropologie

du

K

R



L'Harmattan

Du même auteur

L'analyse

communautaire.

1984. Bruxelles:

Ministère

de la Communauté

Française. Collection Documentation ouverte. Dossier n06. Centre expérimental pour la formation à l'action culturelle et sociale

La recherche dans le champ du travail social. 1987. Marcinelle: Institut Européen Interuniversitaire de l'Action Sociale.

René Sand et la culture des valeurs humaines. 1988. Ottawa: Conseil International de l'Action Sociale

Le Docteur René Sand ou la culture des valeurs humaines. 1988. Bruxelles: Ecole de Santé Publique (Université Libre de Bruxelles)

Découvrir l'action sociale en s'amusant (L'esthétique de l'action sociale). 1992. Marcinelle: Institut Européen Interuniversitaire de l'Action Sociale.

L'évaluation de la socialité (Manuel d'anthropologie appliquée au travail social). 1994. Bruxelles: Éditions De Boeck Université

(!;) L'HARMATIAN,

2009

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-06905-3 EAN : 9782296069053

INTRODUCTION
« Chante avec moi, chante pendant des années Chante pour le rire, chante pour les larmes, Chante avec moi, juste pour aujourd'hui ». EMINEM, SING FOR THE MOMENT (SHADY / AFTERMATH / INTERSCOPE, 2002)1.

L' «ethno-anthropologie du karaoké» est un ouvrage intégrant différentes méthodes cernant cet objet social avec un accent particulier porté sur l'ethnographie alternative et l'anthropologie appliquée. Le positionnement de l'anthropologue se situe dans une démarche que l'on pourrait même qualifier d'« anthropologie institutionnelle et situationniste»: se centrer sur une réalité ou un objet social mineur et périphérique, en examiner les effets comme analyseurs, en détourner la pratique en direction de fonctions multiples (sociales, éducatives et médicales), trouver refuge dans un marginalisme académique en tentant de réaliser des extrapolations méthodologiques et théoriques nichées dans une recherche fondamentale non commanditée et non mandatée. Une recherche « académiquement non correcte» peut-elle être « socialement correcte» ? Possède-t-elle des éléments politiquement corrects? Le vécu et la trajectoire de l'anthropologue l'ont conduit vers cette démarche qui n'a que faire du «politiquement correct », mais qui peut viser essentiellement à promouvoir la socialité par l'intermédiaire d'un objet social (le karaoké) qui s'inscrit dans le monde réel comme une possibilité de surmonter des handicaps sociaux, de rendre plus ludiques des activités éducatives et même de fonctionner avec un effet placebo dans un cadre paramédical. Le karaoké devient dans ce cadre une projection analogique par rapport à une philosophie sociale et politique qui présenterait plusieurs aspects: remplir un papier dans un karaoké, ce serait permettre à des sans-papiers d'en obtenir; se nourrir de l'interprétation des karaokeurs, c'est songer à la redistribution des ressources au sein de la population du monde; choisir une chanson dans le catalogue d'un karaoké en toute liberté, c'est exprimer la volonté que l'on a de voir les droits de I'homme passer dans certaines régions du monde du stade virtuel au stade réel;
1

Les extraits de chansons en anglais sont traduits par Doctor Al.

monter sur la scène d'un karaoké et chanter, c'est tenter de promouvoir le fait que tout être humain doit être libre, égal et actif. Dans un premier temps, ce livre se centre sur l' ethno-anthropologie, un concept complexe qui a continué à se développer en intégrant dans une variation périphérique la personnalité et le vécu de l'anthropologue. L'ethnographie du thème central, le karaoké, est liée à ces différents éléments: son histoire, sa technique, sa pratique et le retentissement médiatique y sont perçus principalement par l'intermédiaire d'exemples de terrain relevés et vécus par le biais de l'observation participante. Quant à 1'« ethnographie alternative», elle permet d'avoir une perception plus immergée du karaoké par le biais paradoxal de l'anthropologie fictive. L'anthropologie des différentes facettes du karaoké fournit un cadre d'analyse et d'interprétation incluant une série d'effets, de valeurs et de concepts pris dans un processus de «valorance » (impact des effets sur des valeurs). Enfin, l'anthropologie appliquée du karaoké débouche sur un exposé plus pointu basé sur l'exemple du scannage du karaoké, sur l'univers dodécaédrique du karaoké et sur les possibilités d'effectuer le même type de démarche par rapport à d'autres objets sociaux dans une perspective de développement social. L'écriture de cet ouvrage intervient alors que la mode du karaoké est actuellement à un tournant: certains karaokés ont disparu, d'autres viennent de naître, certains se reconvertissent, les «vieux Laser disks» laissent la place à des formats plus maniables, une partie du public veut toujours du «karaoké » mais parfois avec un nouveau contexte ou une ambiance différente. Par contre, certaines organisations expérimentent ou utilisent le karaoké à des fins sociales, éducatives ou médicales. Comme l'écrit Tia DeN ora, « L'un des meilleurs laboratoires naturels pour observer comment les plages musicales se convertissent en plages sociales et psychosociologiques (...) est l'humble soirée de karaoké »1. Le karaoké est un univers marqué par le croisement d'objets sociaux à la fois différents et complémentaires: sa complexité en fait simultanément un dédale (et non un labyrinthe), un lieu de plaisir et un espace de rencontres.
1

Tia DENDRA. Music in everyday life. 2000. Cambridge. Cambridge University
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Press:

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Je voudrais remercier ici tous ceux qui m'ont aidé directement ou indirectement (par nos conversations, par nos duos, par leurs conseils, par leurs infos, etc.) à l'écriture de cet ouvrage sur le karaoké.
« Je serai une reine du karaoké, Ce n'est pas moi que tu verras. Je vais t'emmener dans un endroit Où je sais que tu devrais plutôt te trouver. C'est juste une chanson de trois minutes. Cela ne dure pas très longtemps. Mais je vais t'emmener dans un endroit Où je sais que tu devrais plutôt te trouver ».
CATATONIA, KARAOKE QUEEN (WEA,1999).

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CHAPITRE 1 : L'ETHNO-ANTHROPOLOGIE Ce chapitre cerne l' ethno-anthropologie comme l'union ou l'osmose fusionnelle et synergétique entre deux méthodologies assez particulières: l'ethnographie alternative et l'anthropologie appliquée. 1. L'ETHNOGRAPHIE ALTERNATIVE L'ethnographie alternative me permet de décrire l'objet social qu'est le karaoké et d'émettre une opinion personnelle sur le karaoké, notamment au travers de récits anecdotiques parfois virtuels, mais toujours inspirés de la réalité. Cette discipline implique une attention soutenue au travail d'écriture qui, plus que l'enquête de terrain, constitue réellement le regard ethnographique. L'ethnographie alternative définit la capacité d'observation, les contacts humains et leur rendu par écrit qui m'ont marqué socialement: mon trip d'une semaine dans un rassemblement hippie dans le nord du Danemark au Jutland en 1971 (Fmstrup), les cérémonies de la confrérie des Guenaouas (disciples de Sid BilaI, le premier muezzin de l'Islam) de Mohammadia (Algérie) auxquelles je participai en réalisant ma thèse de doctorat (1973 à 1975), mon expérience de travailleur social communautaire au sein de la Télévision communautaire de Gilly (19761979) ainsi que les nombreux contacts avec les travailleurs sociaux de première ligne et la population (recherches sur les régies de quartier, formation de personnes handicapées au métier d' éco-cantonnier, actions dans les Plans Sociaux Intégrés de six communes en Wallonie...). A propos de mon séjour dans un rassemblement hippie au Jutland, cela me rappelle cette parole poétique de Kierkegaard: «Prenez l'élève du possible, mettez-le au milieu des landes du Jutland (...) sa vie y sera plus pleine, plus exacte, plus profonde d'expérience que celle de l'homme applaudi sur la scène de l'histoire mais que n'a point formé le possible »1. Depuis 1971, mes recherches ont épousé les tendances de l'anthropologie avec un début structuro-fonctionnaliste (avec notamment une influence basique et technique d'A. J. Greimas2) et un passage vers l'anthropologie appliquée.
I S. KIERKEGAARD. 1935. Le concept de l'angoisse. Paris: Gallimard: 2 A. J. GREIMAS. 1966. Sémantique structurale. Paris: Larousse

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Mais les« souvenirs du vécu », souvent non repris dans les rapports de recherche, frisent déjà à certains moments l'anthropologie interprétative (anthropologie à la recherche d'un sens suivant les idées interprétatives et post-modernistes de Clifford Geertzl) et l'anthropologie post-moderniste caractérisée par les idées de J. Clifford et de G. Marcus2. Les développements ultérieurs de l'anthropologie interprétative et de l'anthropologie post-moderniste s'inscrivent actuellement dans un double mouvement touchant principalement la France et les Etats-Unis: l'observation participante3 d'une part et, d'autre part, l'ethnographie alternative. Pour Carolyn Ellis, «L'autoethnographie, la sociopoétique et la réflexivité sont les termes de base d'édification d'une ethnographie alternative »4. De tels éléments sont développés dans leur facette ethnographique par Ivan Brady créant un lien entre l'ethnographie et la littérature5 et dans leur élaboration comme reflet de la réalité par Gianni Rodari6. Cette dimension est renforcée par Michel Leiris, un ethnographe français aux accents pataphysiciens et surréalistes qui écrira une autobiographie en 1939, «L'âge d'homme »7. Une remarque primordiale émane de l'approche de ces dimensions: ce livre sur le karaoké épouse des transversalités ethnographiques et autobiographiques. Parler de mon rôle n'a absolument rien d'une volonté (ou d'une inconscience) narcissique, mais l'objectif est plutôt de montrer la logique d'une historicité qui m'a amené à m'impliquer dans le karaoké et dans sa promotion indirecte par le secteur de la recherche.
I Clifford GEERTZ. 2000. Available Light: Anthropological Reflections on Philosophical Topics. Princeton: University Press 2 J. CLIFFORD / G. MARCUS. 1986. Writing culture: the poetics and politics of ethnography (a School of American research advanced seminal). Berkeley: University of California Press 3 Georges LAPAS SADE. 2006. L'observation participante: http://www.ai.univ-paris8. fr/corpus/lapassade/ethngrl.htm (mai 2007). Rémi HESS / Gabriele WEIGAND. 2006. L'observation participante dans les situations interculturelles. Paris: Economica / Anthropos 4 Carolyn ELLIS / Arthur P. BOCHNER. 1996. Composing ethnography (alternative forms of qualitative writing) (alternatives books series vol. 1). Walnut Creek: AltaMira Press: 30 5 Ivan BRADY (Ed.). 1984. Anthropological poetics. Savage: Rowman & Littlefield 6 Gianni RODAR!. 1973. Grammaire de l'imagination. St Germain-du-Puy: Rue du Monde 7 Michel LEIRIS. 1939. L'âge d'homme. Paris: Gallimard 12

D'un point de vue sociologique, cela correspond à une amplification volontaire du principe d'Heisenberg qui consiste à tenir compte de l'implication du chercheur dans le processus de recherchel. Se pencher sur le karaoké pourrait sembler futile, incongru et non pertinent de la part d'un« scientifique ». Marshall McLuhan reconnaît que «l'anthropologue est un connaisseur de cultures considérées comme forme d'art »2. Dans mon cas, je considère le karaoké non pas comme une forme d'art mais comme une forme de «culture sociale», malgré le refus qui m'a été adressé par le Ministère de la Communauté Française de Belgique d'inscrire dans ses dossiers le «karaoké » comme «matière culturelle ». Des sociologues, principalement caractérisés par leur approche des analyseurs dans le cadre de l'analyse institutionnelle depuis une quarantaine d'années, ont eux aussi entrepris des démarches fort proches au cours des dernières années. C'est le cas de Georges Lapassade3 (avec qui j'eus une rencontre marquante le 23 janvier 1972 à l'occasion d'un séminaire sur la contreculture à l'Université Libre de Bruxelles)4, décédé en juillet 2008, avec ses recherches sur le rap, de Rémi Hess avec ses écrits sur la valse et le tango5 ou du post moderne Michel Maffesoli avec des constats sur la musique métal6. Le rap, la valse, le tango, la musique métal, le karaoké... autant d'analyseurs potentiels de la réalité sociale qui nous entoure et de ses nombreux déterminants. Il s'agit en l'occurrence de se pencher sur les réalités vécues par une population et de les assimiler suivant le schéma suivant: approche, participation active, récolte des données, analyse et interprétation. La participation active (qu'elle soit périphérique ou globale) est importante: il s'agit véritablement de «vivre» avec le groupe ou la collectivité concernée. Rémi Hess se passionne pour la
1

2 Marshall MCLUHAN. 1972. Counterblast. Paris: Marne: 64 3 Georges LAPAS SADE / Philippe ROUSSELOT. 1998. Le rap ou la fureur de dire. Paris: Talmart 4 Nous avons déjeuné ensemble en parlant principalement du Living Theatre dont le plan de la pièce Paradise Now allait former la structure de mon mémoire de fin d'études dirigé par Marcel BOLLE DE BAL, « Analyse sociologique d'un groupe restreint à caractère utopique: les communautés de vie nouvelle» (1973). 5 Rémi HESS. 1998. les tangomaniaques. Paris: Economica 6 Michel MAFFESOLI. 2004. La part du diable (précis de subversion post-modeme). Paris: Flammarion 13

M. AUTHIER/ R. HESS. 1968.L'analyse institutionnelle.Paris: PUF : 60.

danse et danse le tango... Alain Anciaux chante dans les karaokés même si le karaokeur n'a pas vraiment le même positionnement que, par exemple, le rappeur dont la stature «repose sur sa capacité d'être un . gUI de, un pasteur. .. » I . L'ethnographie alternative est un peu en retrait par rapport au «scientifiquement correct» ou à l' «universitairement correct» mais elle reste un feed-back d'une réalité vécue avec un angle idéologique illustré par l'examen des impacts du karaoké. L'observation participante et quasi périphérique du karaoké, c'est-àdire l'ethnographie alternative, est une activité scientifique de recherche interstitielle: elle s'inscrit dans un « espace libre »2 créé entre une ligne de recherche opérationnelle (non mandatée et non commanditée), la recherche fondamentale et une recherche active. D'après Georges Lapassade3, «Le fait d'écrire, de préparer un livre, notamment, parfois même d'être vu comme un «journaliste» peut faciliter l'accès à la vie d'un groupe tout en produisant des attentes, des obligations diverses, etc.) ». Ma liaison de recherche avec la trajectoire de Georges Lapassade est fondamentale. Que ce soit par mes recherches alors que je travaillais à l'Université de Liège dans un centre focalisé sur l'analyse institutionnelle4 ou par exemple par ma thèse de doctorat portant sur les rites de possession en Afrique du nords avec l'influence des recherches de Lapassade sur la macumba6, les transes et le chamanisme. En 1983, j'allai à la rencontre à Salvador de Bahia d'adeptes sur le lieu de leur initiation (Axé Opô Afonjà-Casa de Xango) et j'eus un entretien qui me permit de comparer avec eux l'influence des traditions des Songhaï sur l'Afrique du nord et sur le Brésil. La vision de Lapassade sur le rôle d'« analyseur» de certaines variables (le sexe, l'argent et la politique) me poussa ultérieurement à
I

GeorgesLAPASSADE/ Philippe ROUSSELOT. 1998.Le rap ou la fureur de dire.

Paris: Talmart : 81 2 Erving GOFFMAN. 1968. Asiles. Paris: Editions de Minuit 3 Georges LAPASSADE. « La méthode ethnographique)): http://www.ai.univpa-ris8. fr/corpus/lapassade/ethngrl.htm Guin 2007). 4 Alain ANCIAUX. 1980. Analyse et animation des collectivités. Université de Liège. Service de Psychologie sociale. 1980 (186 p) SAlain ANCIAUX. 1977. Les Guenaouas de l'ordre de Sid Boulle!. Thèse de doctorat en sciences sociales. Université de Bruxelles 6 G. LAP AS SADE & M. A. LUZ. 1972. 0 segredo da macumba. Rio de Janeiro: Paz e Terra

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cette perception d'une anthropologie alternative qui possède des racines dans le concept de « socianalyse » du même auteur. Si les avancées théoriques en matière d'analyse institutionnelle de Lourau, Hess et Lobrot par exemple sont intéressantes, le personnage de Lapassade et son message me semblent être plus emblématiques d'une réaction contre l'académisme et d'une action en faveur de certaines catégories de populations défavorisées. La socianalyse de Lapassade était déjà un axe de développement social dès les années 60. Lapassade passa de la macumba au rap: je passai du bori (rite de possession) des Guenaouas au karaoké qui m'apparaît comme une transe culturelle médiatisée. Il me semble que le rap, le karaoké et le sIam sont des pratiques combinant les «rites de possession» qui veulent laisser entrer en vous un» esprit» et ceux qui veulent expulser de votre âme un « esprit ». Le karaoké est l'entrée d'un esprit (la connaissance d'une chanson et de son message) et la sortie d'un esprit (l'interprétation sur scène). La clé se situe dans le fait qu'une pratique de recherche «académiquement et scientifiquement incorrecte» peut déboucher paradoxalement sur une action sociale aux résultats corrects. A l'Université Libre de Bruxelles, mes collègues se sont légèrement moqués de moi lorsque je leur ai avoué en 2003 le fait que j'allais réaliser une recherche (non commanditée) sur le karaoké, ce qui leur paraissait futile et un peu ringard. Mais après une année et le fait d'avoir un impact médiatique et une portée sociale sur laquelle je reviendrai dans cet ouvrage, le terme « karaoké » a été accepté par l'Université Libre de Bruxelles comme « objet social de recherche ». Mes recherches rencontrent partiellement la ligne méthodique d'un personnage comme Georges Lapassade avec sa vision spéciale de 1'« inachèvement» en tant que «concept fondateur d'une anthropologie qui reste elle-même inachevée »1. L'influence de Georges Lapassade se traduit par ma démarche de recherche qui indique un profil en liaison avec celui de la « transe» qui a comme impact « un changement qualitatif de la consciences ordinaire, de la perception de l'espace et du temps, de l'image du corps et de l'identité personnelle »2.
I Georges LAPAS SADE. 1963. L'entrée dans la vie. Paris: Union Générale d'Editions: 297 2 G. LAPAS SADE. 1987. Les états modifiés de la conscience. Paris: PUF: 5

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Me passionnant pour le karaoké, j'ai fini par avoir envie d'entrer «physiquement dans un système multimédia »1 : la «machine» qui diffuse la musique et les images dans un karaoké n'est pas un instrument de musique. Cette insertion dans une culture multimédia (son et images) se situe dans le cadre d'un impact qui a été souligné par Rémi Hess à propos de la valse lorsqu'il écrit que «le disque a remplacé les orchestres »2. Pour Christophe Apprill, « au début du XXIe siècle, la situation de la danse dans l'institution universitaire est plus que marginale: il semblerait qu'elle fasse peur. L'insertion des chercheurs qui travaillent sur la danse y reste problématique. La danse colporte une image dénuée de sérieux: il y aurait comme une provocation à l'accoler à une discipline scientifique, comme si danse et penser ne peuvent coexister»3. Il en est de même pour le karaoké en tant qu'« objet social» d'une recherche universitaire. Karaoké et recherche universitaire se présentent comme une ethnoanthropologie de «l'enlacement de deux cultures »4 ou comme un miroir présentant une dimension réelle et une dimension virtuelle.

2. L'ANTHROPOLOGIE APPLIQUEE
L'anthropologie appliquée se penche conjointement sur la réalité pratique du karaoké, sur son impact et sur ses applications. Mais une remarque préalable est cependant nécessaire: Michel Panoff et Michel Perrin présentent 1'« anthropologie appliquée» comme un «concept problématique ». Ils donnent en effet une définition de l' « anthropologie appliquée» comme l'utilisation pratique de l'anthropologie et le résultat des enquêtes ethnographiques avec comme objectifs de manipuler les sociétés, d'administrer les gens (politiques coloniales, fermeture au changement), d'aider les gens à s'intégrer à notre société (développement planifié, politique d'intégration) ou de développer une microsociété dans un style syncrétique. Dans tous les cas, écrivent-ils, l'anthropologie appliquée rencontre le problème de la finalité des objectifs et des valeurs dans une société: la méthodologie est
1

M. CASTELLS /

C. MARTINEZ GIMENO. 1999. La era de informacion:

economia, sociedad y cultura. Madrid: Sigl0 XXI: 403. 2 Rémi HESS. 2003. La valse (un romantisme révolutionnaire). Paris: Métailé : 168 3 Christophe APPRlLL. 2005. Sociologie des danses de couple. Paris: L'Harmattan: 43 4 C. GAUBERT & J. WILKE. 2007. L'anthropologie à l'épreuve de la mondialisation. Paris: L'Harmattan: 64 16

toujours centrée sur un modèle ethnocentrique. C'est pourquoi différents anthropologues évitent cette approche non scientifique1. Sous cet angle, l'anthropologie appliquée est-elle le vilain petit canard des sciences humaines? Il est vrai que les incompréhensions et les erreurs des pratiques coloniales européennes sont un lourd fardeau. Il est vrai par exemple que la Belgique a été incapable de créer un mode de développement adapté pour le Congo. Mais ces temps sont révolus (même si l'Afrique centrale continue à souffrir des contre-effets de cette période) et il est utile de comprendre l'anthropologie appliquée dans un contexte post-colonial. La même vue est partagée par C. M. Arensberg et A. H. Niehoff dans leur définition d'un code de déontologie des anthropologues avec comme objectif d'éviter différents accidents dans le domaine du contrôle sociaF. Bert F. Hoselitz démontre que les recherches de Sol Tax dans les années 30 et 40 ont un objectif indirect de développement social local par l'étude des processus de décision dans l'économie. Ecrivant l'introduction du livre de Sol Tax portant sur Panajachel (Guatemala), Hoselitz précise: «Ce livre ne contient pas de plan de développement. De fait, l'auteur évite d'utiliser les résultats de son étude pour proposer un plan de développement futur pour la région de Panajachel. Mais sur la base de ses constats et avec l'aide de quelques informations sur l'économie du Guatémala, de telles conclusions apparaissent rapidement »3. Il perçoit le livre de Sol Tax comme un diagnostic (mettant l'accent sur les faiblesses de la population en matière de capacités éducatives et techniques). Ces considérations ouvrent la porte à une étude de faisabilité sur la nécessité d'amener des ressources externes venant de l'étranger. En France, Roger Bastide écrivit sur la même thématique: il percevait l'anthropologie appliquée plus comme une méthodologie et moins comme un outil politique4. Il souligne le fait que l'anthropologie appliquée est née dans le cadre du développement et des changements culturels. Mais, dans son idée, les techniques et les méthodes de l'anthropologie appliquée restent valables. Le problème n'est pas situé au sein de la méthodologie, mais bien dans l'utilisation politique des résultats des recherches. La méthode, les méthodologies et les techniques
I

2 C. M. ARENSBERG / A. H. NIEHOFF. 1964. Introducing social change. Chicago: Aldime Publishing Company: 76 3 Sol TAX. 1964. El capitalismo del centavo. Guatemala: Seminario de Integracion social Guatemalteca. Ministerion de Educacion Publica: 19 4 Roger BASTIDE. 1979. Anthropologie appliquée. Paris: Payot: 44 17

M. PANOFF/ M. PERRIN. 1973.Dictionnairede l'ethnologie.Paris: Payot: 23

de l'anthropologie appliquée ne doivent pas être éliminées, mais il est utile de lutter contre l'utilisation normative et coercitive de l'anthropologie appliquée. L'anthropologie appliquée doit rester un moyen de libérer les gens et de promouvoir le bien-être social. L'anthropologie appliquée n'est pas un «pari hasardeux» créant des problèmes au sein d'une collectivité. D'une certaine façon, le travail social et l'anthropologie appliquée recueillent les mêmes critiques. D'après Jacqueline Verdès-Leroux, ces méthodes ont pu être utilisées pour implémenter une société plus rationnelle, pour éliminer les déviants, les out-groupes et les groupes marginaux dans le cadre d'une société présentant un modèle unique et la « normalité »1.Cette confusion entre la pratique et son utilisation politique a provoqué le rejet de l'anthropologie appliquée en Europe occidentale après les années 60. Depuis cette époque, peu de livres ou d'articles ont été publiés en la matière (sauf aux USA). La méthodologie a été perçue comme le «vilain petit canard », une sorte de faux outil scientifique utilisé par les colons en Afrique. Après les années soixante, effectuer des références à l'anthropologie appliquée risquait de vous faire percevoir comme un néocolonialiste. Le contexte est un peu différent aux USA du point de vue des domaines d'utilisation de l'anthropologie appliquée, même si certaines critiques ont concerné par exemple l'utilisation qui en a été faite par rapport aux problèmes des réserves indiennes. Mais, d'une certaine manière, l'anthropologie appliquée s'y est diversifiée en matière de thématiques et de projets, ce qui n'a pas été le cas après les années 60 en Europe. De nos jours, l'anthropologie appliquée est touchée par le développement d'une éthique. Il est utile de souligner en la matière les effets du post-modernisme et de l'anthropologie interprétative. Agneta M. Johanssen par exemple donne un nouveau souffle à l'ethnographie (laisser parler et écouter les gens) dans le fait d'introduire leurs besoins ressentis et leurs propres souhaits dans différents projets d'anthropologie appliquée2.
1 J. VERDES-LEROUX. 1978. Le travail social. Paris: Les Editions de Minuit: 259 2 A. M. JOHANSSEN. 1992. Applied anthropology and post-modernist ethnography. In: Human Organization. Vol. 51. 1: 74

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Différentes tendances actuelles de l'anthropologie appliquée sont signalées par John Van Willigenl qui en définit les bases mais signale que la méthodologie laisse maintenant la place au titre ou statut de la personne qui utilise ou pratique cette méthodologie: analyste social, consultant, audit, directeur ou gestionnaire de projet, directeur de recherche, agent de développement. .. Ces spécialistes interviennent dans un grand nombre de secteurs d'activités: l'agriculture, les ressources humaines, l'éducation, l'énergie, l'armée, les nouvelles technologies, le développement urbain. .. L'anthropologie appliquée apparaît maintenant comme l'utilisation de techniques et de méthodes dans le champ d'un projet de changement social. Un bon exemple de ce nouveau look est l'étude de Rizoz sur les assuétudes et la drogue. Le premier pas est d'écouter les gens et de comprendre leur modèle culturel par rapport à la drogue avant d'agir. L'anthropologie appliquée n'est plus le «vilain petit canard» mais bien une sorte de «canard caché» (pas un cygne, bien entendu... mais probablement un «signe» !) : beaucoup de praticiens utilisent l'anthropologie appliquée... sans la nommer ou sans même le savoir. 3. LE CONTEXTE DE LA RECHERCHE De 1992 à 1998, instrumentalisant mon diplôme de docteur en sciences sociales et mon post-graduat en travail social communautaire, je créai et dirigeai une unité de recherche provisoire intitulée CRITIAS3 (<< Cellule de Recherche Interdisciplinaire en Travail social et en Innovations de l'Action Sociale ») au sein de l'Institut de Sociologie de l'Université Libre de Bruxelles. Un total de vingt recherches me permit d'engager vingt-sept chercheurs ou intervenants et quatre secrétaires. Ces recherches (dites «alimentaires », c'est-à-dire permettant d'engager du personnel et de bénéficier indirectement à l'université) furent préparées sur le mode de l'anthropologie évaluative et opérationnelle ou de la formation. Des échecs provinrent dans deux recherches où, dépassant le stade de l'anthropologie évaluative, je produisis une série de remarques et de recommandations pertinentes (anthropologie opérationnelle) qui furent
I

J. VAN WILLIGEN. 1986.Applied anthropology.Massachusetts: Begin & Garvey

Publishers Inc. Z N. RIZO. 1988. Le travail social en toxicomanie. Genève: Les Editions lES 3 J'avais choisi ce nom car Critias fait partie, comme le Timée, des dialogues de Platon critiquant la société de son époque et dressant le portrait d'une société utopique plus conviviale (l'Atlantide).

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rejetées par les commanditaires considérant que j'avais dépassé mon rôle! D'autres recherches furent (à mon humble avis) des échecs car conduites sur le mode de l'anthropologie opérationnelle, elles finirent au fond d'un tiroir du commanditaire, se réduisant ainsi à des écrits d'anthropologie évaluative... Un contexte de réflexion parallèle progressait: obtenant une bourse de la Rockefeller Brothers Fund, je travaillai pendant quatre mois en 1991 à l'Université Johns Hopkins de Baltimore (USA) dans le cadre de recherches en philanthropie pour découvrir que mes idées en matière de travail social et d'économie sociale ne cadraient pas avec la vision traditionnelle de Lester Salamon (mon promoteur). Je pris alors (par hasard) connaissance des réunions de la Society for Applied Anthropology fréquentée essentiellement par des anglo-américains. De 1992 à 2004, je participai activement à ces rencontres annuelles (Memphis, San Antonio, Cancun, Albuquerque, Baltimore, Seattle, Puerto Rico, Tucson, San Francisco, Merida, Atlanta et Dallas) ainsi qu'à certaines réunions nationales de l' American Anthropological Association (San Francisco, Chicago et Baltimore)... La plupart du temps, j'en profitai pour prendre contact avec une série d'organisations non gouvernementales et faire des enquêtes sur les effets inattendus de l'action sociale dans vingt-deux d'entre elles. En 1997,je créai au sein de la Society For Applied Anthropology un Comité International dont j'assurai la présidence pendant trois ans. A la même époque, je menai également des recherches sur les effets inattendus des actions gravitant autour des désastres en utilisant les possibilités de certains contrats « forfaitaires» : je me lançai ainsi dans des enquêtes dans quatre-vingts organisations non gouvernementales aux Etats-Unis, au Mexique, au Honduras, en Jamaïque, au Costa Rica et en République Dominicainel. Les recherches menées par CRITIAS, les enquêtes aux USA, les interviews à propos des désastres... Peu d'impact sur la réalité... J'avais probablement négligé le marketing éventuel et / ou l'applicabilité à réaliser autour de ces recherches qui finissaient par s'inscrire dans un contexte non académique. Mais elles représentent toujours à l'heure actuelle des bases incontournables de mes cours d'anthropologie appliquée et d'économie sociale à l'Université Libre de Bruxelles! Devenant rattaché ultérieurement à l'Institut des Sciences du Travail de la même université, je créai en 2001 une nouvelle unité de recherche
Plusieurs articles consacrés à ces différentes recherches suivante: http://www.ulb.ac.be/project/feerie/AA23.html I sont disponibles à l'adresse

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que je baptisai ALICE' (Atelier de Logique Interdisciplinaire en Communication et en Education) en compagnie de Mejed HamzaouF. J'insérai cette cellule de recherche dans un projet global (FEERIE) où elle succédait à CRITIAS. J'y menai moins de recherches évaluatives et opérationnelles, un peu refroidi par les quelques échecs rencontrés précédemment: la raideur et les recherches téléguidées par les commanditaires, le peu d'impact des résultats... La porte s'ouvrait tout doucement en direction d'une autre forme d'anthropologie centrée sur le karaoké, d'un mariage morganatique ou d'une union libre entre une discipline universitaire et une pratique culturelle populaire.

Un « chercheur karaokeur»
l'Université... sérieux académique »3.

chargé de cours à temps plein à

Cela intéressa les médias. Par exemple, Valérie Colin (Le

Vif / L'Express), trouva que ce profil « mêle adroitement I'humour au Un article dans la Nouvelle Gazette porta comme titre « Un
anthropologue étudie les karaokeurs »4. La journaliste s'étonna du fait que la «tribu» que j'étudie est moins «exotique» que par exemple des tribus d'Amazonie. Mon opinion est qu'une «tribu », comme l'a exprimé notamment Jean-Paul Colleyn, est un groupe occupant un territoire qui lui est propre et ayant conscience de sa spécificité culturelle5. J'ai précisé à la journaliste qu'en fréquentant par exemple un karaoké dans la province du Hainaut, «je ressens l'influence des déterminants de la région où les difficultés socio-économiques transparaissent clairement », ce qui fait écrire par un autre journaliste que mon profil «fait forcément figure d'atypique »6. Cet atypisme a par ailleurs provoqué une médiatisation de cette recherche comme en témoignent mes passages (interviews et chansons) à
un sens différent (<< Atelier des LICEnces à horaire décalé ») mais la soupe bolognaise (les« accords de Bologne ») modifiant certains crénaux universitaires, les licences en Belgique devinrent des maîtrises (ou des «masters »). Il me fallait donc changer le sens d'ALICE en conservant cependant le même accronyme. 2 Mejed HAMZAOUl. 2002. Le travail social territorialisé. Bruxelles: Editions de l'Université de Bruxelles 3 V. COLIN. 2004. «Karaoké. Si fa si la chanter !». Le Vif / L'Express. 23 / 1 : 28 4 Catherie BASTIN. 2004. « Un anthropologue étudie les karaokeurs ». La Nouvelle Gazette. 8 / 1 : 20 5 J. P. COLLEYN. 1998. Eléments d'anthropologie sociale et culturelle. Bruxelles: Editions de l'Université de Bruxelles. 6 X. D. 2004. «Je chante, donc je suis ». Vers L'Avenir. 8/ 12 : 14

, ALICE avait à l'origine

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la télévision (RTBF, PLUG TV, NOTELE et TV5) et sur les ondes radio (RTBF, Radio Contact et Radio Mintt Quant à la journaliste Adrienne Demaret, elle écrivit: «Un anthropologue de l'ULB a empoigné le micro des «machines à chanter» pour étudier un phénomène qui est bien plus qu'un divertissement »2. Cela demande un quasi dédoublement apparent de personnalité (Alain Anciaux / Doctor Al) comme le releva un article du Laatste Nieuws à propos de mon rôle. D'une part, assumer sérieusement sa tâche (académiquement périphérique) à l'université et, d'autre part, «sur un podium me montrer réellement comme je suis» , c'est-à-dire, loin de toute tentation narcissique, être juste l'être marginal (ou idiosyncrasique) que je suis, un karaokeur qui éprouve cette passion parce que le temps pris par son travail de jour et à horaire décalé à l'université et d'autres problématiques de vie privée l'ont entraîné dans ce «refuge musical» qui lui semblait prédestine. A l'Université Libre de Bruxelles, je suis le seul chargé de cours à temps plein présentant un décalage chronotopique (temps et espace) : l'intégralité de mes cours se produit le soir (de 18 h à 21 h), non pas sur le site principal de Bruxelles, mais bien dans des antennes situées en Wallonie (la résultante d'accords liés à la concurrence politique et économique entre différentes universités belges francophones). Depuis 1982, je suis le coordonnateur de ces formations à horaire décalé (masters en développement social et en insertion socioprofessionnelle) qui se sont tout d'abord localisées à Charleroi avant de s'établir (provisoirement ?!) à Nivelles. Ma trajectoire privée et mon parcours professionnel vont de pair. Né à Charleroi, j'y ai habité jusqu'en 2000 avant de déménager à Bruxelles pour des raisons privées qui m'ont fait découvrir l'art du Living Apart Together (la vie en couple avec un habitat séparé). Dans cet ouvrage sur le karaoké, le lecteur comprendra pourquoi je parle beaucoup des karaokés dans la région de Charleroi et ensuite de Bruxelles en signalant que lorsque je termine un cours, je repasse dans un karaoké à Nivelles, Braine-l'Alleud, Waterloo ou en région bruxelloise avant de réintégrer ma tanière à Bruxelles. Me voilà donc enseignant du soir et karaokeur-observateur de nuit: le profil académique et la vie privée sont ainsi complémentaires.
I http://www.ulb.ac.be/project/feerie/pressekaraoke.html(septembre 2007). 2 A. DEMARET. 2004. «Le karaoké s'étudie à l'université ». Télépro. 2 /12: .37 3 C. LAGAST. 2004. «Karaoke is goed voor u ». Het Laatste Nieuws. I/I : 19 22

4. LA GENESE DE LA RECHERCHE
Cette recherche sur le karaoké s'est développée à partir de cinq pôles (espace pentapolaire) : le pôle historique (l'origine de ma recherche sur le karaoké), le pôle théorique (la théorisation du karaoké), le pôle morphologique (l'utilisation du karaoké), le pôle méthodologique (l'ethno-anthropologie utilisée comme alternative) et le pôle chronotopique (les données temporelles et spatiales). Cette construction s'inspire de la vision quadripolaire de De Bruyne, Herman et De Schoutheetel. Le pôle historique Accompagnant ma grand-mère maternelle, il m'arrivait souvent de fréquenter le marché hebdomadaire sur la Place Verte à Florennes. Une espèce de bateleur ou d'amuseur public vendait des grandes feuilles de papier de couleur jaune clair ou rose clair. Ces feuilles comprenaient les textes de plusieurs chansons célèbres à l'époque. Bien entendu, il vendait ces feuilles. Mais il poussait aussi la chansonnette et les gens du public interprétaient en même temps que lui le succès de l'année. Cela devait être entre 1954 et 1957. Parmi les cinq établissements scolaires que je fréquentai pendant mes études secondaires, je garde un souvenir nostalgique du Collège Notre-Dame de Bellevue (Dinant) où, en 1966 et 1967,je fus le chanteur d'un petit groupe (trio) avec deux musiciens découvrant les guitares électriques. Pour la fête de Saint Nicolas, en décembre 1966, le Principal nous autorisa à réaliser une prestation pendant un goûter où j'interprétai notamment Dandy (The Kinks), Hanky Panky (Tommy James and the Shondells) et... des chansons d'un jeune et nouveau chanteur: Jacques Dutronc ! C'était l'époque où je découvrais le Merseybeat (les Beatles, Gerry and the Pacemakers, The Searchers...) et le rock américain grâce aux radios pirates comme Radio Caroline et Radio London.
I

Ces auteurs distinguent quatre pôles de recherche: le pôle épistémologique,le pôle

théorique, le pôle morphologique et le pôle méthodologique (P. DE BRUYNE / J. HERMAN / M. DE SCHOUTHEETE. 1974. Dynamique de la recherche en sciences sociales. Paris: Editions Universitaires).

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