//img.uscri.be/pth/03e7a81930759eabbf8fbba5cca51a103a157e62
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mémoires d'une chanteuse française

De
298 pages
De 1919 jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale, Madeleine Grey (1896-1979) fut une des plus talentueuses cantatrices françaises. Créatrice des Mirages de Gabriel Fauré, dédicataire du troisième cahier des Chants d'Auvergne de Joseph Canteloube, elle fut l'interprète vocale privilégiée de Maurice Ravel. Gérard Zwang, qui l'avait rencontrée lors d'un voyage en Russie, a pu recueillir ses souvenirs d'artiste, mais aussi de femme.
Voir plus Voir moins

Mémoires d'une chanteuse française

(Ç)

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.Jibrairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr ditfusion.harmauan@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05240-6 EAN : 9782296052406

GÉRARD Zw ANG

Mémoires

d'une chanteuse française

La vie et les amours de Madeleine Grey, née Nathalie Grunberg, qui posséda une voix exceptionnelle, connut le succès, fut l'interprète vocale attitrée de Maurice Ravel, vécut une ardente passion avec un haut dignitaire fasciste, échappa aux persécutions antisémites, puis perdit sa voix et mourut solitaire, fâchée avec tout le monde.

L'HARMATTAN

AUTRES OUVRAGES DE GÉRARD ZWANG (Sauf mention contraire, le lieu d'édition est Paris) Abrégé de sexologie, Masson, 1976, Seédition 1998 Aux origines de la sexualité humaine, PUF, 2002 L'Amour encore, Plon, 1986 Atlas du sexe de lafemme, Le Magasin universel, 1996 ; reprint La Musardine, 2001 Éloge du con, La Musardine, 2001 La Fonction érotique, Robert Laffont, 1972 Histoire des peines de sexe, Maloine, 1994 La Nouvelle fonction érotique, Ramsay, 1997 Pathologie sexuelle, Maloine, 1990, Prix du Médec Précis de thérapeutique sexologique, avec Geneviève Tétart, Montpellier, Sauramps, 2004 Le Sexe de lafemme, La Musardine, 1967-1997 Éthologie humaine, SIMEP, 1987; reprint Les Comportements humains, Masson, 2000 La statue de Freud, Robert Laffont, 1985 Fausses nouvelles et histoires vraies, chez l'auteur, 1993 Lettre ouverte aux mal baisants, Albin Michel, 1975

A contre-bruit,

J.-Cl. Simoen, 1977

Le Diapason, Montpellier, Sauramps, 1998 Guide pratique des Cantates de Bach, avec Philippe Zwang, Robert Laffont, 1982 ; 2e édition revue et augmentée, L'Harmattan, 2005 L'Oreille absolue et le diapason dit baroque, La Revue musicale, nOs 368-369, 1984 Chirurgien du contingent, Montpellier, Éditions de l'Université Paul Valéry, U.M.R. 5.609 du CNRS

SOMMAIRE PRÉFACE 9

PREMIÈRE PARTIE: Premiers pas et apprentissages. 1896-1919.. .19 Chapitre 1: Enfances et adolescence. Le Mans-Paris Chapitre 2: Formation Chapitre 3: Premières amours. Mes premiers hommes. Mon tempérament amoureux. Coquetteries DEUXIÈME PARTIE: Artiste et femme. 1920-1939. Succès et passion. Chapitre 1 : .21 ...33 .4

.57

Chapitre 2 : Chapitre 3 :

Chapitre 4 :

Chapitre 5 :

Le métier ...59 Le travail de la voix. Les pianistes. De quelques chefs d'orchestre. Ma mauvaise publicité. Mes rares enregistrements. Réflexions sur le folklore. Collègues et rivales Tournées et voyages... . ... ... ... . .. . .. . .. . . .. ...83 " Ravel, une des plus grandes chances de ma vie .11 Son interprète attitrée. Sa rigueur. Ses tournées et concerts avec moi. Sa solitude. Son caractère. Sa maladie Les autres que j'ai connus ......121 Les Français. Les Italiens. Un Espagnol, un Hongrois, un Russe. Et Mooch Italie, Italie, Italie 139 Mon public favori... ..141 Visites à d'Annunzio ...148 L'homme de ma vie 155 169 171

TROISIÈME PARTIE: La roue tourne 1940-1979 Chapitre 1 : Chapitre 2 : Chapitre 3 : ÉPILOGUE Les années de guerre Exil et ruine
Décevant retour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .191

Le studio perdu, la voix perdue, l'amour perdu Le bout du chemin

..213 .219

7

CAHIERD'IMAGES... ...
ANNEXES 1. Curriculum vitae établi par Madeleine Grey 2. Index des personnages cités 3. Aperçu du répertoire de Madeleine Grey 4. Extraits critiques 5. Apropos d'animaux 6. Discographie

...231

251 254 277 ..279 293 ..297

8

PRÉFACE Je n'avais que se~t ans (et demi !) lorsque le speaker de la TSF, en pleines fêtes de Noël, nous apprit la mort de Maurice Ravel. Assis par terre dans la petite entrée, sous le haut-parleur, je sanglotai abondamment puisque, comme je le dis à mes parents, au milieu de mes larmes, j'étais persuadé que l'on ne jouerait plus jamais le Bolero... Ils me rassurèrent et je pus effectivement, ravélien précoce, entretenir ma dilection pour mon morceau préféré: il n'était jamais longtemps absent des programmes radiophoniques, son rituel envoûtant parfois accompagné et tempéré par la languide mélancolie de «la» Pavane. Là se limitaient, avec le Tzigane, qui donnait bien du tintouin à papa, mes connaissances musicologiques sur Ravel. Puis j'appris le piano et, dix ans plus tard, ma bonne maîtresse me fit travailler les Jeux d'eau. Révélation foudroyante, pour mes oreilles, et pour mes doigts, surtout nourris de Beethoven et Chopin. Elle me conduisit, sur mes plus que maigres finances (je n'en étais qu'au PCB), à acheter «le» livre d'Hélène Jourdan-Morhange*, puis celui d'Armand Machabey, tout juste paru chez le bon Monsieur Richard*. Mon amour pour Ravel s'en trouva conforté, alors que je mesurai l'étendue de mon ignorance quant à l'étendue de son œuvre. J'appris ainsi, entre autres, qu'il avait composé des mélodies avec accompagnement instrumentaI de la plus extrême originalité. Les Mallarmé, et les Madécasses. Ne les ayant jamais entendues je brûlais de curiosité, et lorsque mon cher père me bailla quelques subsides pour l'anniversaire de mes dix-huit ans, le minuscule disquaire, en contrebas de la rue Monge, put me fournir les deux 25 centimètres Polydor qui étaient le seul, mais le bon enregistrement de ces fameuses Chansons Madécasses. Ce fut encore un éblouissement. Pour I'harmonie somptueuse, pour la polyphonie, pour le chatoiement des timbres, pour les formidables crescendos d'Aoua, et pour les voluptueuses courbes mélodiques. Ces mélodies, une madame Madeleine Grey les chantait avec autant de naturel que si elle les avait inventées. Avec une voix d'une exceptionnelle justesse, un peu voilée, prenante, chaude, profonde, veloutée, incomparable. Et un prodigieux sens du tempo, tant dans l'accélération que dans l'alanguissement - il faut dire que Ravel en personne avait tenu la baguette... et peut-être le piano.
1

Le 28 décembre 1937.

9

Fasciné par l'atmosphère magique de Nahandove, et pas seulement parce qu'elle suivait le déroulement temporel de l'étreinte que, pauvre puceau, je mourais d'envie de connaître, j'écoutais inlassablement, encore et encore, le premier des deux disques à étiquette marron. Pestant contre la nécessité de changer de face «au bon moment ». Si bien que lorsque la firme Columbia republia en microsillon, en 1966, dans sa collection Les voix illustres, une grande partie des enregistrements que Madeleine Grey avait faits en 78 tours, je me précipitai sur le providentiel vinyle, bénissant l'inventeur des 33 tours: il me permettait d'écouter enfin Nahandove d'un seul tenant. Dans cette interprétation de Madeleine Grey qu'aucun, aucune, blanc(he) ou noir(e), quasi tous patauds poussifs n'a été capable d'égaler, nous faisant mourir d'ennui et non de volupté. Mais là ne fut pas le plus grand bonheur. Car sur l'autre face du disque un choc inattendu m'attendait. Madeleine Grey, ce n'était pas seulement celle que l'on voit sur une célèbre photo, souriante épanouie toute pulpeuse aux côtés de Ravel, un jour de fête à Montfort-l'Amaury, ce n'était pas seulement celle qui avait créé les Hébraïques et les Mirages de Fauré (j'avais approfondi mes connaissances !). C'était aussi celle qui avait enregistré les Chants d'Auvergne. Mais alors, mais oui, mais voyons... les Chants d'Auvergne, je les connaissais quasi par cœur.. . les roulades faramineuses de 10 Fiolairé, l'infinie tendresse de la Berceuse, l'entrain irrésistible des bourrées. On les entendait bien souvent dans la TSF, « avant 40 ». Et je les avais oubliés, ingrat. D'un coup me reviennent en pleine face ces années si courtes d'enfance insouciante, quand c'était pas la guerre, quand maman vivait encore, et que nous allions régulièrement en vacances dans le Cantal. Car la mère de papa, Élisa, était née auvergnate; et elle avait épousé, exilée à Paris, un exilé de Lorraine, mon grand-père Constant. Que de joies familiales à Saint-Flour, que de jeux avec mes fort nombreux cousins, que de merveilleuses promenades, que de si plaisants concerts de cabrette, de vaillants groupes de danse sur le FoiraiL.. sans oublier la glorieuse harmonie municipale, la Sarifloraine où quelques Vert soufflaient dans bois ou cuivre. Évidemment, quand j'étais petit, je ne m'étais nullement soucié ni du compositeur, ni de la chanteuse; j'écoutais ces chansons comme Damia ou le Noël des petits santons. Et voici que Madeleine Grey me ramène le parfum de ces jours heureux, me révélant le génie de Canteloube*, et me confirmant la richesse, la générosité de son propre talent, tantôt poignant, tantôt plein de vaillance, semblant parfois venir du fond des âges; comme si l'on avait enregistré cette voix bien des

10

siècles auparavant, quand le berger d'antan appelait sa beloto2 pardessus la vallée. Touché au coeur j'écoute inlassablement, une fois de plus, ces musiques d'un terroir qui était en partie le mien. Évidemment j'achète la partition chant-piano: le troisième cahier est bien dédié à Madeleine Grey. Et je bénis cette artiste qui, certainement, avait disparu depuis longtemps. En ces temps-là, le radieux communisme illuminait toujours le versant oriental du rideau de fer. En mars 1973, une vingtaine de touristes français visitaient Leningrad, Moscou, Souzdal, Wladimir et autres lieux que les Soviétiques faisaient admirer aux crapules capitalistes, après avoir tout fait pour effacer leurs beautés de la surface terrestre. Nous en sommes, avec quelques amis très chers, un charmant couple issu de Russes blancs, et un fort lot de charcutiers du Mans, tirant leurs revenus du commerce de la rillette. Mais aussi, détonant sur la cordialité de surface de notre groupe si disparate, une vieille dame qui se singularise par sa perpétuelle mauvaise humeur et ses réflexions Incongrues. La bouche amère et le cheveu rare (maladroitement teint en blond) elle ne cesse de harceler la gentille guide de l' Intourist. La chambre est trop froide, le trajet à pied est trop long, la place dans le car est inconfortable, et le croiseur Aurora ne veut absolument pas être le cuirassé Potemkine, même au troisième passage devant sa carcasse. La dame s'était déjà fait remarquer, demandant bruyamment, en pénétrant
dans l'avion, « où est la queue? où est la queue? »

- l'endroit

censé le

moins dangereux en cas d'accident... C'est goguenards que nos manceaux lui adressent la parole, se gaussant d'elle auprès de notre GG (gentille guide) lorsqu'elle s'est montrée par trop désagréable; notre mentor leur prêche l'indulgence pour celle que je l'entends une fois appeler - complice avec eux -« la cantatrice chauve ». Un matin, il faudra se lever de bonne heure pour l'excursion du jour. Notre GG nous en informe la veille, espérant, ajoute-t-elle, que madame Grey ne se plaindra pas trop. Patatras! Mais alors... c'est pas
vrai, c'est pas possible

...

la cantatrice...

Je n'en reviens pas. Il me faut

une conftrmation. J'use de mon charme après de la jolie slave pour qu'elle me fasse entrevoir le passeport de la visiteuse. C'est une darne Grunberg, disent les gros caractères. Mais au-dessous, en plus petites lettres, le fonctionnaire a ajouté «dite Grey». Plus de doute! Et me voilà, le lendemain, suivi des yeux par les miens mis au courant, m'approchant de la chanteuse pendant le petit parcours pédestre. Je lui
2

Sa belle, sa chérie, sa bellotte. 11

demande tout à trac: «vous êtes Madeleine Grey? » Et la voilà qui s'arrête, qui se redresse, qui met la main sur la hanche, comme sur la photo, et affIrme impérieusement : « Mais bien sûr que c'est moi! » Il ne restait que cinq jours pour terminer notre visite en URSS. Assez contents de savoir qu'on ne nous retiendrait pas dans cette contrée où les lits jumeaux étaient tête à tête, les prises de courant pour le rasoir à ras du sol, les frites bouillies, l'eau des baignoires froide-jaunâtre, et les chiottes toujours bouchées - sans oublier, dans les couloirs de l'hôtel, les dégueulis à la vodka des Finnois ayant passé la frontière pour un week-end-soûlerie, et la propagande grossière des Nouvelles de Moscou, qu'on nous distribuait gratos... Combien je dus dépenser de salive, de sourires, de prévenances (pas toujours bien reçues!) pour amadouer celle que je considérais comme un monument historique... Fus-je favorisé par mes yeux verts? Évidemment j'eus droit, à mon tour, aux regards goguenards du restant de la troupe. Je me justifiai en m'abritant derrière la gloire de Ravel - étendue jusqu'au Mans - qui avait si tellement, révélai-je, apprécié la cantatrice; au point (je n'étais pas encore très bien renseigné) qu'on me félicita de succéder à l'auteur du Boléro, le jour où la Mado (comme nous l'avions surnommée) réclama de l'aide pour franchir le marchepied du car, et que je poussai respectueusement un derrière que le Maître avait peut-être honoré. Ma nouvelle camarade de voyage consentait à la conversation pendant les temps morts des visites. Je me rendis compte assez vite que ses rapports avec Ravel avaient été avant tout professionnels. Sûrement quelque peu cordiaux, puisqu'elle l'avait beaucoup fréquenté et accompagné, mais pas plus; la chaleur des sentiments n'était pas son fort - à deux exception près que je n'appris que plus tard. Comme elle régla, alors et vite fait, le « cas Ravel» : « il avait le sexe atrophië »... Car je n'avais qu'une idée en tête: profiter de cette miraculeuse rencontre avec une « femme-mémoire» pour en savoir plus sur ceux, de Milhaud* à Poulenc*, de Fauré* à Canteloube, qui brillent au firmament de mon panthéon. Elle m'apprit d'abord, à mon étonnement, la raison de son voyage en Russie. Bien que Grey et/ou Grunberg elle était née de parents russes et, sentant sa mort prochaine, tenait à visiter leur terre natale. À ceci près qu'ils étaient véritablement nés en Biélorussie; mais cette contrée exotique, toujours pas émancipée, ignorait les voyages
3 Supposition gratuite; on ne sache pas qu'elle ait jamais été la cause de moqueries de la part des « petites dames» qui souriaient à Ravel dans les bistrots de la place Clichy; comme les arpenteuses du Prater saluaient au passage le Herr Professor Brahms. Goftt de Ravel pour ce que Marguerite Long avait nommé « la Vénus des carrefours », goftt attesté par Manuel Rosenthal qui me le confirma de vive voix. 12

touristiques. Elle était donc allée au plus près; profitant du pèlerinage pour admirer les splendeurs de la chère vieille Russie. Sans faire de l'étalage pédant, j'émaillais nos entretiens de références assez précises pour lui faire comprendre que « je connaissais la musique». Elle semblait finalement assez heureuse de parler de ce qui avait été sa vie, au milieu de l' « inculture ambiante» - mais poussait les hauts cris si par hasard je me trompais d'une année sur la création d'une œuvre, ou sur ses interprètes. Voilà comment je réussis à la persuader qu'elle seule pouvait combler mes ignorances, et celles de nos contemporains majoritairement incultes (ce qui n'est hélas que trop vrai !). « Il faudrait que nous puissions nous entretenir tranquillement sur ces sujets passionnants, si, si, je vous assure, vous avez des choses tout à fait méconnues à me raconter...». Et il fut décidé, après l'échange d'adresses, de nous revoir assez vite. Nos échanges, en fait, furent assez espacés. Je lui avais adressé la Fonction érotique, dont elle me félicita de la documentation, tout en regrettant de ne plus être jeune et... belle. Puis elle m'apprit, en juin 1974, avoir enregistré trois séances de magnétophone chez Marie-Rose Clouzot*. Cette coquine avait eu la même idée que moi: faire raconter à « Mado» ses souvenirs les plus saillants, et en tenter la publication. Projet qui ne passionna guère les éditeurs que Marie-Rose avait sollicités. Vint l'année 1975, le centenaire de la naissance de Ravel, avec une belle exposition à la BN dont s'occupa Jean-Michel Nectoux. Il avait depuis longtemps pris contact avec notre chanteuse, et elle organisa chez elle une petite réunion (j'y vis Gilberte). J'en profitai pour dire combien je regrettais ne pas avoir été le premier à lui faire raconter sa vie. Les Mal baisants à peine parus, je travaillais à l'Abrégé de Sexologie et je me faisais fort (douce illusion) d'avoir plus de chance que ma devancière, pour décider un des éditeurs avec lesquels j'étais en relation à faire paraître une biographie que je présumais peu banale. Je réussis (difficilement) à la convaincre. Et elle consentit à passer quelques jours chez moi, devant un magnétophone. Le séjour de la chanteuse à Vaux-le-Pénil, en juin 1975, fait partie de nos plus pittoresques souvenirs de famille. Les trois générations féminines de la maison, ma bonne marâtre, mon épouse, ma fille, étaient considérées comme des employées d'hôtel au service de la diva. La cantatrice était logée dans la chambre de mon fils ainé - il était en vacances chez son correspondant allemand. La chambre de sa sœur avait été catégoriquement récusée: «une chambre de fille, pleine de poupées, sûrement pas ! »... Il fallait, chaque matin, apporter le petit déjeuner sur un plateau, attendant patiemment derrière la porte que 13

madame Grey se soit rendue visible (qu'elle eût fini de mettre sa gaine !). Son affreux gros chat, Néron, avait accompagné sa maîtresse, lui aussi hôte à nourrir, et «soigner », puisqu'il fallait entretenir sa litière. Les repas se passaient assez bien, encore fallait-il qu'il y eût au moins une fois par jour du concombre. Car «comment vivre sans concombre ?» proclamait-elle. Elle était néanmoins fort ponctuelle à nos séances de travail, le matin et l'après-midi, saufles jours où j'ouvrais le

ventre de mes congénères - mais je m'étais arrangé pour que ces
interruptions n'aient lieu que deux fois; mon père faisait alors le chauffeur et le chevalier servant. Dialoguer avec Mado devant le magnétophone fut un exercice ardu. Pas question de lui tenir le micro, puisqu'elle s'agitait sur le canapé. Pas question d'obtenir un niveau sonore égal de la conversation; tantôt elle vociférait, tapait dans ses mains à faire péter le potentiomètre, tantôt elle chuchotait, comme la première fois qu'elle bredouilla le nom de son bien-aimé Emilio Bodrero* - comme si l'aveu de sa scandaleuse liaison d'avant 40 pouvait s'ébruiter jusqu'à Rome... Et difficile, enfin, de guider chaque entretien de façon rationnelle, par sujet, par chronologie. Digressions, coq-à-l'âne, retours en arrière, refus de préciser, oublis, rendent l'audition des bandes fort scabreuse et la lecture du «tapuscrit» fort embrouillée. Mais enfin j'avais, pendant douze heures d'entretiens, à peu près tout ce que je voulais savoir, et dont elle se souvenait. Vie d'artiste, et vie de femme. À l'instar du charmant Manuel Rosenthal*, à qui j'ai communiqué la dactylo, certains s'étonneront (sans se choquer, j'espère), des détails fort précis de la vie amoureuse-érotique de la diva. Mais quoique formé à l'interrogatoire médical et plus particulièrement sexologique, je n'avais pas eu à insister le moins du monde pour qu'elle me révèle ses secrets les plus intimes. Me manifestant une flatteuse confiance, elle tenait aussi, probablement, à se rappeler, et me faire connaître, combien elle avait été une grande amoureuse, fière de son corps, pétrie de sensualité, très désireuse et très désirée, et pas toujours cette vieille fée grognon, ex-belle heaumière déplorant son anémie cérébrale. Et puis j'étais ravi du tour que prendrait le récit biographique définitif. y compris l'épisode cocasse du pipi sur la tête du gendarme, et les si torturantes bartholinites abcédées. Le titre s'imposa ainsi
immédiatement.
4

A l'image

de ces Mémoires d'une chanteuse allemande4

On pense qu'il s'agit d'une « autobiographie sexuelle» de Willielmine Schrôder-

Devrient (1804-1860), célèbre soprano qui connut Beethoven, Wagner, côtoya Schumann et Clara. Texte fort prisé par Guillaume Apollinaire, qui en publia la traduction française. C'est la première allusion littéraire aux« femmes-fontaines ». 14

qui demeurent, malgré l'explosion, depuis la fin du x:xe siècle, de tant et tant de «bouquins cochons », et miraculeusement sans la moindre vulgarité, un des récits érotiques les plus goûteux et les plus prenants. Mettre en ordre nos douze heures de dialogue ne s'avérait pas tâche facile. Si bien que je n'avais pas imaginé m'infliger ce laborieux pensum avant d'avoir décroché un contrat d'édition. Ce qui me valut de cruelles déceptions. Il est plus facile de faire publier les consternantes platitudes de n'importe quelle petite cruche brailleuse de Variétés que de retracer l'itinéraire artistique d'une des plus grandes chanteuses classiques de l'entre-deux-guerres, cette époque bénie pour la musique française - quoiqu'en ait le sinistre puritanisme boulézien. Marie-Rose Clouzot s'en était aperçu avant moi, et elle se décida, en 1982, à me transmettre le compte-rendu, écrit et rédigé de sa belle plume - un peu scolaire -, des entretiens qu'elle avait eus avec notre héroïne. Elle avait joint à son envoi la première mouture d'une interview parue dans La Revue musicale de la Suisse romande, depuis longtemps introuvable. Ces précieux documents me permirent de confirmer et préciser certains points, en particulier sur l'enfance de Madeleine. Mais je dus souvent remettre en style «magdalénien» des textes d'un académisme farci de

passés simples tout à fait étranger à notre chanteuse - le début du récit
en témoigne. Plus de trente ans après, je pense maintenant qu'il est temps, avant de disparaître, de sauver de l'oubli tant d'amour de la musique, tant de talent, tant d'émotions et tant de péripéties. La parution, en CD, de tous les enregistrements disponibles de Madeleine Grey, sous la houlette de Philippe Morin, me fut un déclic. Après avoir longtemps hésité, j'ai choisi la forme du monologue devant un auditeur. Parlant à la première personne, Madeleine Grey s'adresse à tout le monde, mais évidemment en premier lieu à moi, interrogateur-relanceur. Elle avait d'ailleurs la pratique de la conférence - elle fit plusieurs« causeries» en public. Il eût été trop pesant, et parfaitement inutile, que je retranscrive mes interrogations, mes commentaires. De temps à autre elle répond manifestement, par oui ou par non, à des questions, les miennes, que le lecteur devinera aisément. Le discours est évidemment et précisément daté, de 1975, lorsqu'elle et moi connaissions son passé comme son présent. Certains personnages, disparus depuis, sont donc encore bien vivants, et nous en parlons au présent. Quant à ses souvenirs de voyage, je les ai conservés, car ils ont un double intérêt. D'abord de nous évoquer, entre autres, le Berlin et l'Orient de son temps, eux aussi complètement disparus, et impensables à beaucoup de nos contemporains, ensuite de nous montrer 15

cette fringale de connaître (conquérir!) le monde qui est, avec cet appétit des musiques nouvelles, un des côtés les plus attachants de notre héroïne. Les beaux souvenirs qu'elle en avait gardés coloraient ses chères et si consolatrices rêveries. Je me suis conformé scrupuleusement à ne citer que les phrases enregistrées de la chanteuseS, sans autres interpolations que certains propos que nous avons échangés quand la bobine ne tournait pas (Alzheimer ne m'a pas encore atteint, et ma pieuse éducation chrétienne m'interdit de mentir). C'est délibérément que j'ai reproduit son langage parlé. Il fallait qu'elle revive, il fallait qu'on l'entende « telle quelle» se raconter. J'ai même conservé certaines fautes, confusions6, impropriétés de français, les frontarliers qui ont fait passer sa mère en Suisse, la décision de Madeleine Milhaud de se divorcer pour épouser son cousin, les nazistes sur lesquels le Fonds Juif récupérait de l'argent, les pédoncles qui l'ont incommodée, etc. En sont responsables ses parents dont le français n'était pas la langue natale, et probablement son peu d'assiduité aux cours de grammaire... Je n'ai pas non plus gazé les « compliments» qu'elle « balance» à la plupart de ses contemporains, parfois fort injustement (je pense à Madeleine Milhaud, que j'ai connue fort gentille). Il n'est pas étonnant que Mado se soit fâchée avec tant de gens, et même son cousin Jean Nitzberg*, honorable praticien établi à Levallois (non loin de l'appartement de Ravel) : ses enfants redoutaient les esclandres que déclenchaient régulièrement les visites à la vieille cousme.. . Me reprochera+on d'avoir ainsi conservé certaines anecdotes qui relèvent de ce que Proust appelait «des histoires pour les commères» ? D'une part elles ne sont jamais vraiment humiliantes pour leurs protagonistes. D'autre part je trouve qu'elles donnent au texte un certain piquant, rendant vivants tous ces personnages d'une époque mythique, que le récit ressuscite «tout chauds », parfois (je pense aux facéties d' Arthur Honegger*) sous un jour fort surprenant. Ces phares de notre art musical furent des hommes, de chair et de sang. Madeleine Grey les a côtoyés de près, et son témoignage exceptionnel ne peut que renforcer la dévotion que nous leur portons - pour avoir transcendé le sort des humains ordinaires. J'espère que le lecteur sera, comme moi, touché, fasciné par ce destin. Avoir été, grâce à son talent, une artiste fêtée, appréciée par certains des plus grands compositeurs de son temps, avoir vécu une
5

Je tiens la copie de ces miniK7, comme du texte de Marie-Rose Clouzot, à la

disposition de toute personne intéressée. 6 Sekou Touré pour Abou Simbel, Jézabel pour Josaphat, etc.

16

passion brûlante et insensée, que l'extravagance ne faisait qu'aecroître, honnête juive française éprise d'un incorrigible mussolinien, puis, victime innocente de l'Histoire, se trouver menacée de la mort en déportation, se voir dépouillée de tous ses biens, coucher dehors comme une clocharde, et finalement subir l'altération irrémédiable de cette voix d'exception, fondement de la renommée, voilà qui n'est pas commun. Surtout en conservant cette rage de vivre quand même, soutenue par d'inestimables souvenirs, vécus auprès d'authentiques, immortels génies. Nous autres, Jean-Michel Nectoux, Marie-Rose Clouzot, Vladimir Jankélévitch, Frank Emmanuel, Gilberte Lecompte, savions qui elle était, qui elle avait été, et l'avons entourée de notre respect, de notre soutien. Lui fûmes-nous une efficace consolation? Son fichu caractère, qui ne datait pas de la veille - c'était de famille! - ne nous a pas toujours évité certaines rebuffades. Mais j'avais fmi par comprendre la clé du personnage. Pour cette femme au talent incomparable, aussi attachante qu'insupportable, l'orgueil le plus légitime a fidèlement charpenté une inaltérable dignité.

Saint-Clément-de-Rivière, 14 février 2007

17

REMERCIEMENTS

Pour la mairie de Saint Paul de Vence, qui me permit de situer le séjour de Madeleine dans son refuge du Midi. * Pour Roland de Candé, dont l'érudition n'a d'égale que l'obligeance. Pour le professeur Claude-Henri Chouard, qui élucida la cause de la perte de voix de la chanteuse. Pour Yvonne Jestaz, qui a pu retrouver des programmes de concert de Madeleine au Conservatoire américain de Fontainebleau. Pour Jean-Pierre Lecompte, petit-neveu de Gilberte, qui m'a adressé les photos de cette excellente personne. Pour Alessandra Millozzi, du Sénat de Rome, grâce à qui nous pouvons admirer l'avenante figure d'Emilio Bodrero. Pour Jean-Michel Nectoux, fauréen omniscient qui me fournit d'indispensables précisions historiques. Pour Hélène Nitzberg, fille de Jean, qui a retrouvé le lieu d'inhumation (temporaire) de Madeleine. Pour mon frère Philippe Zwang, prestidigitateur du montage informatique, auquel je suis bien redevable de la présentation de ce texte. * Pour Max Polonovskijr, dont l'érudition et les souvenirs m'ont permis d'éviter bien des erreurs, et d'établir le complet tableau de famille de Madeleine. AVERTISSEMENTS

- Je suis le rédacteur des notes. - Les noms marqués d'un« * »sont répertoriés dans l'Index des personnages cités.

18

PREMIÈRE PARTIE

Premiers pas et apprentissages

1896-1919

Premier chapitre
Le Mans-Paris

Où la petite Madeleine raconte comment elle est née sarthoise, alors que ses parents, tous les deux dentistes, étaient des juift émigrés de la Russie tsariste. Comment elle a vu voler Wilbur Wright, comment elle chantait à tue-tête, en classe, les cantiques catho, pour se faire pardonner ses chahuts, comment elle a suivi à Paris sa mère séparée de son père. Comment sa vocation pour le chant s'est imposée sur le goût de la comédie, et comment malgré ses beaux yeux verts elle n'en est restée qu'au flirt avec Edgar Varèse, qu'elle rencontrait tous les jours au Petit Luxembourg.

C'est tout à fait par hasard que je suis née dans une petite bourgade de la Mayenne, Vilaine-la-JuheL Le Il juin 1896. Mes parents venaient tous deux de Russie. Ils s'étaient connus à l'École dentaire de Paris. Mariés et diplômés, on leur avait signalé une petite maison à acheter à côté du Mans 7. Elle correspondait à leurs possibilités financières, et mon père créa un cabinet dentaire, pour commencer sa carrière. Ma vieille tante Frida*, la sœur aînée de ma mère, venait elle aussi de Russie, et elle avait épousé un médecin. Il s'appelait lui aussi Grunberg, c'est rigolo, mais sans aucun rapport avec mon père. Ma mère ne connaissait encore personne au Mans quand elle s'est trouvée enceinte de moi, elle est donc allée solliciter son beau-frère, pour qu'il se charge de l'accouchement. Vilaine n'est que le lieu de ma naissance. Bien sûr, je me suis fait chouchouter par mon oncle et ma tante tant que nous sommes restés à la campagne. Après quoi je ne suis jamais retournée à Vilaine. J'ai été déclarée Madeleine Nathalie8 Grunberg, de nationalité russe. Madeleine, c'était en souvenir de mon arrière-grand-mère Mindel, morte l'année précédente. Mon père s'appelait en réalité Gunzbourg, un nom de juifs ashkénazes polonais. Ma mère s'appelait Polonski, Polonskaïa, un nom lui aussi ashkénaze mais emprunté. Son grand-père avait pris ce nom pour éviter le service militaire. Ses descendants ont repris le nom originaire: Polonovski*. Grunberg9 était le nom d'un autre. Les noms de consonance germanique étaient pris par les juifs qui voulaient dissimuler leurs origines; c'est pareil pour Liebermann. Né en Russie blanche - sous la botte tsariste, d'une mère polonaise de Varsovie, mon père avait fui son pays à cause de l'antisémitisme, des pogroms, et lui aussi pour échapper au service militaire: il durait six ans pour les Juifs! Le Grunberg auquel il a acheté son nom a fait les six ans à sa place. Papa est arrivé seul à Paris, où il s'est inscrit à l'École dentaire. Au Mans régnait encore un énorme antisémitisme, à cause de Dreyfus. Mon père a donc eu du mal, en tant que juif, à débuter en clientèle. Mais son cabinet était très bien situé, Avenue de la gare, là où avait lieu le marché. J'en ai gardé le goût pour les marchés: je m'y suis
7

Amusante coIncidence, quand on pense aux compagnons de voyage de Madeleine

Grey en Russie. 8 Comme le dit mon compatriote d'Auvergne, Alexandre Vialatte: pas d'H pour Natalie. Orthographe conftrmée par Dauzat (Natalia, de Noël - Natale, et non de Nathan). Je l'appellerai donc désormais Natalie. 9 Elle prononçait Grimbert, à la 1Tançaise.Comme tant d'autres Grimbert... 23

promenée dans toutes les villes que j'ai visitées. Comme c'était un excellent praticien, très adroit de ses mains, il finit par acquérir une grande réputation. Il allait dans tous les environs du Mans, à Mamers, à La Flèche. Bien sûr il était dreyfusard, et à la maison il y avait des discussions à n'en plus finir. Il a quand même pu se faire naturaliser français en 1904. J'avais alors huit ans, et de ce fait je suis devenue française moi aussi. Naturalisé français à plus de trente ans, et bien que chargé de famille, mon père a dû faire son service militaire. Plus précisément des périodes. J'avais une photo de lui en uniforme. Il avait écrit dessus, pour m'amuser « ton père est caporal, mais il sera général demain ». Il est même devenu réserviste! C'était un bel homme, grand, mais il s'habillait n'importe comment. Sur les photos c'était un personnage de Labiche. Il avait un incorrigible esprit de contradiction... il fait blanc, il fait noir... il fait noir, il fait blanc! Avec ma mère c'étaient des disputes terribles. Ça marque, quand on est dans une toute petite ville, et qu'on entend des parents qui ne s'accordent pas. La famille de ma mère venait de Biélorussie, de Pinsk - ce qu'on appelait alors la Russie Blanche. Ses parents étaient grainetiers en gros. Ils se sont installés à Libau, en Courlande, et ma mère a commencé ses études à Koenigsberg. Elle parlait admirablement l'allemand mais mon père, lui, ne parlait que le yiddish à la maison. Dans toute ma petite

enfance mes parents ne parlaient que yiddish entre eux - je ne le leur
pardonnerai jamais! Alors que j'aurais pu apprendre auprès d'eux le russe, le polonais, l'allemand... C'est en tétant sa mère qu'un enfant peut ingurgiter deux ou trois langues. Or mes parents, quand je rentrais de l'école, se faisaient apprendre le français par la petite Madeleine! Mon père avait appris très vite, mais ma mère n'a jamais bien parlé. Maman était une femme très élégante, très fine, très séduisante. De plus elle possédait d'instinct une hauteur morale extraordinaire. Avec un sens du secret inaltérable. Elle était adorée de ses nombreuses sœurs
- ses parents avaient fait seize enfants! Tout le monde l'admirait, la

respectait. Mais elle avait un caractère insupportable. C'était une femme névrosée, névrosée, à moitié dingolO. Le tout aggravé par une gastrite; elle se roulait dans son lit. Et des hurlements toute la journée! Une goutte de thé par terre: « qu'est-ce que tu fais? ba ba ba! »... c'était le drame en six parties. Impossible de vivre avec elle! Vous n'imaginez pas la jeunesse que j'ai eue! Toujours très autoritaire: « mets le couvert! »... évidemment dès qu'elle l'avait dit je me défilais. Alors un
10Une de ses sœurs est morte en asile d'aliénés. D'après la famille, leur mère était franchement folle. 24

jour je lui dis: «Maman je veux bien mettre le couvert, mais je le mettrai quand tu cries (sic) pas comme ça »... «ah oui, je sais, bon, bon... ». Et le lendemain elle recommençait à commander. Je mettais mon chapeau et je foutais le camp. Mon père était un homme faible, au fond, c'est ma mère qui avait la poigne, le caractère. C'est d'elle que j'ai hérité l'esprit de lutte. Je pense d'ailleurs que ce goût de la contradiction, c'est très juif. On avait toujours beaucoup de monde, au Mans. C'étaient les familles de mes parents, qui venaient les voir de Pologne, de Russie. J'avais des tas de cousines qui parlaient un français à crever. Il y avait beaucoup d'enfants du côté de mon père. Mais une famille de suicidaires... Un des frères de mon père avait été célèbre jusqu'à l'âge de dix ans. Il avait le don de résoudre tous les problèmes de mathématique, d'algèbre. On venait lui demander de tous les coins. Un surdoué. Et puis ça s'est arrêté. Il est devenu un homme comme tout le monde. Il s'appelait Grunberg, comme mon père. Moi je détestais mon oncle Grisha* : il était très, très porté sur le sexeIl. Un homme avec des yeux très durs. Un autre frère de mon père était assez dévoyé. Il n'avait jamais rien fait. Cet oncle Jakob* venait parfois nous voir à la campagne. On le trouvait endormi dans les cerisiers. Un vrai bon à rien. Dans toutes les familles il y a ce genre d'individus. Dans la famille de ma mère il y en avait un. Un de ses frères, que j'adorais. Le tonton Isidore*. On l'avait recueilli, hébergé. Mon père ne pouvait pas le sentir: c'était lui qui devait donner l'argent pour l'entretenir. Car tonton Isidore était un joueur invétéré. Il avait tout perdu aux cartes. Ma mère adorait sa famille - voilà une femme qui adorait sa famille - et elle me donnait de l'argent en cachette: «voilà pour tonton Isidore ». Et la petite Madeleine devait tous les dimanches lui donner de quoi s'acheter des paquets de cigarettes. Et puis un jour on l'a embarqué pour l'Amérique. On pouvait pas le garder. Il s'est marié là-bas. Il s'est débrouillé, mais c'était un raté. Hors de chez nous il y avait peu de distractions au Mans. Bien sûr, je vous l'ai dit, j'aimais aller au marché, à côté du cabinet dentaire. Je revois encore les goulines12 toutes brodées et qui se tenaient bien raides. Les marchandes d'œufs en donnaient treize à la douzaine, il y avait toutes les volailles, une abondance extraordinaire. Comme j'étais assez fragile des bronches, dès que j'étais en vacances maman m'envoyait à la campagne, chez un ménage d'anciens domestiques à
11Notre chère Mado n'a jamais fait le même reproche à son cher Bodrero! 12 Coiffes mancelles. Une gouline, de « goule », forme ancienne de gueule, est un bonnet de femme dans les parlers de l'ouest de la France. 25

nous. J'étais folle de joie, je mangeais les sardines sur le pouce, comme les paysans. C'est là que j'ai pris ce grand amour de la campagne que j'ai eu toute ma vie. Le Mans était vraiment une sale petite ville de province. Ah oui! il y avait le Tour de France13. On courait pour le voir! Mais j'ai quand même un beau souvenir du Mans: le premier monoplan que j'aie vu. Sur ce grand terrain, là où se déroulent maintenant les Vingt-quatre heures. Je ne devais pas avoir plus de cinq ans. On m'avait emmenée là parce que mes parents étaient curieux de toutes choses. Je me rappelle que j'avais un chapeau Jean Bart, avec un élastique sous le menton. Je pleurnichais, je voulais pas marcher, j'étais fatiguée... Mais: «espèce d'idiote, viens voir, c'est unique! » Et tout à coup j'ai levé la tête, et j'ai vu le monoplan. On aurait presque pu le toucher avec la main, avec Wilbur Wright* dedans. Ça m'est resté très vivant. Alors j'ai arrêté de pleurer. J'étais en extase. On courait derrière l'avion, tout le monde courait. Je peux le dessiner, Wilbur Wright, cet homme glabre, très très pâle, avec des yeux clairs. On pouvait bien le voir, tellement il volait bas. Maman m'avait mise dans une pension où l'on faisait la prière. Mais à la maison, on était parfaitement athée. Mon père ne m'a jamais rien parlé de religieux. Ce n'est que par la musique que j'ai abordé le domaine mystique juif, avec les Hébraïques de Ravel et de Milhaud*. Pourtant ma mère, par tradition, gardait quelques coutumes religieuses juives, le jeûne du Yom Kippour, la Pâque, etc. Mais c'était machinal chez elle, parce qu'elle avait toujours vu son propre père, très pieux, le faire; alors elle le faisait aussi, par habitude. C'est ainsi que sans être croyante14, elle continuait à faire les prières juives. Il y avait une armoire à glace à la maison. J'étais toute petite fille, mais je vois encore maman ouvrir la porte de l'armoire et se cacher derrière avec son livre de prières. Un magnifique livre, incrusté de pierres précieuses. Je n'y comprenais rien: du russe, de l'hébreu? peut-être du yiddish. Quand il a fallu partir à Rennes, lors de l'exode, elle ne voulait pas s'en séparer; je disais «non, c'est pas possible, on peut pas partir avec ça maintenant}). Alors elle l'a laissé. Elle en était malade, la pauvre. Il faut que je vous raconte une histoire sur mon grand-père maternel - nous étions en 14. C'était un sacré viveur, mais à Talloires, chez mes oncles Nitzberg, il est venu un jour avec ses phylactères, sa coiffe, ses tfilines et tout le bazar. On était en train de manger et le voilà qui commence ses prières. Avec un de mes cousins - j'étais très bien
13

14

Le premier Tour de France s'est COUTU 1903. en A-t-on le droit d'en douter?

26

- nous sommes pris de fou rire. La famille nous a jeté des regards courroucés et on s'est caché sous la table. Qu'est-ce j'ai reçu comme claques de ma mère, après... Mais on était mort de rigolade. C'est cet été-là, à Talloires, que nous avons été surpris par la déclaration de guerre du 3 août 1914. Avec ma mère nous sommes rentrées à Paris. Quand il y avait des bombardements elle m'obligeait à descendre à la cave; ça me faisait rouspéter. Pour revenir à la pension du Mans, j'y étais très gênée. Maman avait prévenu la directrice que nous étions des juifs incroyants. Elle lui avait demandé de ne pas m'obliger à dire les prières. Ce qui fait que, lorsqu'elles commençaient, je me cachais dans mon pupitre. Ça ne m'a pas empêchée que je sache le Pater et l'Ave aussi bien que vous! Quand arrivait le mois de Marie on allait dans l'immense parc de la pension cueillir des lilas pour parer l'autel de la Vierge dans la classe. J'étais une fille très dissipée, un cancre né, je ne fichais rien que de me déchaîner pendant les récréations. Mais en mai, je me mettais au premier rang et je chantais les cantiques! J'avais, je dois le dire objectivement, une voix exceptionnelle pour mon âge. Le professeur disait: «mettons-la au premier rang, ça va renflouer le reste ». Et je chantais à tue-tête «au Ciel, au Ciel, au Ciel, j'irai la voir un jour ». J'adorais ça et j'aime toujours! Ce fut ma première manifestation d'amour pour la musiqueje ne devais pas avoir plus de cinq ou six ans. Mes parents aimaient beaucoup la musique. Beaucoup de juifs ashkénazes, vous savez, adorent la musique. Ils fournissent toujours des Yehudi Menuhin*, des Isaac Stem, des Rubinstein... Une partie de la famille de mon père était de Lodz, la ville de Rubinstein. Mon père avait une voix magnifique; du même genre que la mienne. Ce qu'on appelle les voix prenantes, celles qui vous prennent. Mais il chantait faux, faux, il n'était pas assez musicien. Quand il chantait la Tosca il ajoutait toujours un triolet en plus. Ma mère disait: «ça y est, ton père fait encore son triolet de trop ». Et puis aussi «Le veau d'or est toujours debout ». Il chantait ça monté sur un tabouret, dans son atelier, au milieu des prothèses. Moi toute petite fille j'étais en extase. Tous les opéras. Où les avait-il entendus? En Russie? En Pologne? Sûrement pas en France, à Paris. Il en savait, il en sortait! Et puis tout d'un coup vers la fin de la quarantaine, plus rien, rien, plus de VOiX15, si belle voix! une S'il l'avait travaillée, peut-être que ce serait resté. Mais il trouvait que dans ces carrières-là on ne gagne pas sa vie, ou on devient je ne sais pas
avec lui
qUOI.

..

15

Pourtant il n'avait pas été atteint par la ménopause! 27

Nous avions tout de même la chance, au Mans, de profiter des tournées qui amenaient des artistes de premier plan. Des gens comme Cortot*-Thibaud*-Casals*, Ysaye*-Pugno*. Je n'ai pas pu entendre en entier leur Sonate à Kreutzer. J'étais dans un état épouvantable. Les gens disaient« écoutez, cette petite, ce n'est plus possible... on ne peut plus entendre la musique! » Alors mes parents m'ont mise dehors, après que je soies littéralement entrée en transes... Ma mère était folle de rage... Je revois encore Ysaye, habillé tout en gris, avec une grande chaîne de montre en or qui barrait son gilet, et le père Pugno : il avait l'air d'un marchand de chaussures, à côté d'Ysaye qui avait une allure, une prestance de grand artiste. Venaient aussi de grandes chanteuses. Elles chantaient tous les grands airs, la Walkyrie. J'ai entendu Litvinne* : je tombais dans les pommes! Dès ce temps je ne pensais plus qu'à la musIque. Ma mère aussi ne pensait qu'à la musique... et à s'habiller... elle était très coquette - cette juive qui jouait les élégantes était beaucoup critiquée. Elle avait appris le piano, et pendant un moment elle jouait avec un professeur. Bien entendu elle m'a aussi mise au piano... et les gammes, et les études! J'ai reçu plus de gifles que je ne peux le dire: sa gastrite la rendait très nerveuse. Moi j'aurais voulu, tant j'étais possédée par le démon de la musique, jouer tout de suite la Pathétique. Mais j'avais déjà une voix. Pensez qu'à l'âge de cinq ans je chantais sans arrêt des petits lieder, des petites choses. J'avais trouvé un petit livre où des fables, peut-être de La Fontaine, étaient mises en chansons ravissantes, je les chantais toute la journée. Je m'en évanouissais littéralement de volupté! J'avais déjà cette voix prenante, cette voix charnelle, celle que j'ai eue toute ma vie. Ma mère m'a dit plus tard : « tu sais, j'ai écouté derrière la porte, et j'avais les larmes aux yeux». Mais c'était
catastrophique pour moi. Par ignorance

-

et j'aurais voulu faire plus tard

un cours public sur le sujet - ma mère me laissait chanter n'importe comment. C'est comme ça que j'ai perdu tout le haut, et Hettich* n'a jamais pu le rattraper. Et bien sûr il n'y avait personne au Mans pour s'occuper de moi. n ne faut jamais laisser un enfant doué chanter n'importe comment, surtout s'il a une voix exceptionnelle. Jusqu'à seize ans, j'ai

braillé! Wagner, Beethoven, Méphisto - des rôles d'homme... Berlioz
était mon bien-aimé et le restera jusqu'à ma mort. J'ai une consanguinité avec Berlioz et regrette bien d'être née cinquante ans trop tard, car je suis sûre qu'il serait arrivé quelque chose! Bien que maintenant ce soit un peu émoussé, cette musique m'a bouleversée toute ma vie. Enfm je n'ai pas fait d'art dramatique, et c'est un de mes grands regrets... Ma 28

.vocation profonde était le théâtre. Quand Hettich* a déconseillé à ma mère de me pousser vers le théâtre, j'ai eu des crises de nerfs affreuses. Il avait dit : « elle n'a pas le son suffisamment large, 'cuivré', pour faire une carrière sur scène, mais je crois pouvoir vous promettre qu'elle aura une première place au concert ». Ce fut l'effondrement de mes rêves. Je suis et ai toujours été une rêveuse. Dans mon enfance mes parents partaient le dimanche se promener à bicyclette: c'était la grande folie. Je restais seule avec ma poupée. Je m'installais dans un fauteuil et je rêvais. Je rêvais que je serais plus tard la maîtresse d'Ysaye, ou de Cortot, que je serais la plus grande cantatrice du monde16, que je mènerais une vie fastueuse... et les heures passaient ainsi. Je ne m'ennuyais jamais. * * Mes parents se sont séparés quand j'avais onze ans. Ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre, et ils ne s'accordaient plus du tout. Une *

séparation sans divorce. Il se peut que mon père ait eu une liaison - j'ai
jamais voulu entrer là-dedans. Il a gardé le cabinet dentaire du Mans, si réputé - il était si habile de ses mains! Il ne pouvait pas le liquider du jour au lendemain. Et puis c'était un joueur, il perdait tout son argent au jeu. Heureusement que je n'ai pas hérité ça de lui. Je ne suis ni joueuse ni bricoleuse: artiste, un point c'est tout... Parfois j'allais le voir au Mans, ma mère m'y envoyait pendant les vacances. C'est chez lui qu'à l'âge de quatorze ans j'ai attrapé la rougeole. J'étais dans une grande chambre en plein soleil, et c'est depuis cette rougeole que je suis devenue myope. Mon père ignorait ce que la rougeole peut présenter de dangers four un enfant. Mais j'étais bien trop coquette pour porter des lunettes1 ! Finalement il a vendu son cabinet. Il s'est acheté une boutique dentaire (siC)18boulevard Voltaire, au 213. Il venait nous voir de temps en temps, pour aider ma mère, pour récupérer des clients difficiles. Ma mère, en effet, avait elle aussi ouvert un cabinet dentaire, pour gagner de l'argent, pour moi, pour payer mes leçons de chant. Il n'y avait que ça dans ma tête, que ça, que ça. Oui, c'est vrai, elle donnait là un bel exemple d'amour maternel, et de courage. Mais elle était aussi
16
18

17

Donc pas la plus grande tragédienne!
Sur les photos, on peut lui voir un verre en pendentif, mais jamais de lunettes.

Pas pour vendre du matériel dentaire, ce que j'avais cru innocemment, mais pour

exercer son métier!

29

contente de faire quelque chose de moi. C'était 101, boulevard Montparnasse. Et c'était pas commode. Non parce qu'elle était une femme -les gens s'y sont faits. Mais il fallait s'y mettre, heureusement avec sa vitalité à tout crin, puisqu'elle n'avait pas pratiqué depuis son mariage. Et il y avait très très peu d'argent. Mon père ne donnait que juste ce qu'il fallait. Dans ce très grand appartement ma pauvre maman faisait tout. Il y avait parfois une femme de ménage, sinon elle faisait la dentisterie, éponger la cuisine et tout le reste. Il faut dire que maman était très ambitieuse pour moi, elle voulait faire de moi quelque chose d'extraordinaire, tandis que mon père voulait que je soies médecin. Ça été des bagarres, des bagarres... Mon père n'a jamais voulu donner un sou pour le chant! On a commencé par me fourrer dans une institution pour jeunes filles, en face, avec un nom bizarre... une boîte à bachot. J'y travaillais très mal: un cancre fini. J'ai connu là une fille très délurée, avec des grands airs, que j'admirais beaucoup. Une belle fille rousse-auburn, un peu plus âgée que moi19, qui arrivait à des heures très fantaisistes. Et c'est drôle, nous avions la même couturière à la maison, une Corse très pittoresque. Un jour cette madame Pohu nous a dit:« Vous savez, je ne pourrai pas venir la semaine prochaine: Florence Lacaze, je vais lui faire sa robe de mariée ». Elle s'est mariée avec Gould, Albert Gould, un grand mariage: Florence Gould ! On m'a tout de même mise au lycée, au collège Sévigné. J'y suis restée de onze à dix-sept ans. C'était un peu plus sérieux, pour préparer le bachot. J'avais pour compagnes des filles de professeurs à la Sorbonne. Il y avait là tous les Nageotte*, les Curie, Irène. J'ai très bien connu Irène Curie à l'époque. Elle avait une petite sympathie pour moi, avec un petit air goguenard. Elle devait se dire: «Oh cette pauvre Natalie! » - elle, c'était une bûcheuse. Moi on m'interrogeait rarement, on sentait que c'était pas la peine. Et puis un jour le professeur d'allemand, une femme, nous a parlé de l'art musical, des compositeurs... Alors: «Est-ce que vous savez, qui peut me parler de l'art musical de Wagner? »... un Guignol qui sort de sa boîte! Je me suis levée d'un trait. Toutes les filles se sont retournées: « Ah Wagner, mais... Madame... ». J'en ai débité, débité. Les filles étaient sidérées. Elles se disaient: «mais qu'est-ce qu'elle dit, ce cancre?». J'étais lancée. C'était tout ce que j'aimais, vous pensez! Comme j'allais tous les dimanches aux Concerts Colonne, je lui en ai raconté, de la musique,

19 Florence était née en 1895.

30

et du ci, et du là, et tout ce que je voulais devenir! Bien sûr je le lui ai dit en français. Je commençais tout juste à apprendre l'allemand. J'étais tout de même bonne élève en langues, pour 1'histoire et la géographie. Mais je n'étais pas douée pour le solfège et la dictée musicale, pas plus que les mathématiques: c'était un martyre pour moi. J'étais paresseuse!! Je recevais des gifles, ma mère m'obligeait à travailler et je l'entends encore me crier: «ma fille, je te maudis, et tu te souviendras de ça à la fm de ta vie! je te maudis de ne pas travailler! » Elle avait bien raison. Évidemment je suis tout de même arrivée à acquérir les notions de base. Mais elles sont entrées difficilement, de force! Mon don pour la musique était tout instinctif. Je n'étais pas douée pour des «études musicales ». Rubinstein, qui est originaire de Lodz, comme la famille de mon père, a dit un jour à la radio: « Je ne peux pas dire que j'aime la musique, je la porte en moi». C'est exactement ce que Je sens. C'était Dupuy, le directeur de l'Ecole normale, qui nous faisait la géographie. Un jour, pendant son cours, à un moment où tout le monde se taisait, je me mets à bavarder - j'écoutais rien, j'étais au dernier rang il me dit: «Natalie, voulez-vous sortir! je ne peux plus vous supporter ». Je sors, et pendant ce temps-là, ma voisine de pupitre m'a joué un tour de cochon. Toutes les copines savaient que j'étais amoureuse de Romuald Joubé*. J'en étais folle! Il était beau, merveilleux! Il avait une tête admirable, avec de grands yeux verts, verts de mer. Il jouait Antar, on le voyait sur son cheval. Un type épatant. J'attendais à la sortie des artistes de l'Odéon, en espérant le voir passer. Mes sacrées copines avaient découpé une photo de lui dans un
journal et ma voisine l'a posée sur ma table. Il y avait une dédicace: «

A

Natalie, Romuald Joubé ». Je suis tombée dans le panneau. J'étais tellement innocente! Je me suis dit: «mon Dieu, Seigneur, c'est pas possible! » Je les voyais rigoler, alors je me suis rendu compte: «on s'est foutu de moi! » Ma mère m'obligeait d'aller à pied au cours, aller et retour, quatre fois par jour. Le collège était derrière l'Odéon, je traversais le boulevard Montparnasse et le Petit Luxembourg. Vers mes seize ans, je rencontrais souvent un grand type qui marchait tout seul de long en large, dans le Petit Luxembourg, là où il n'y a personne, l'air absorbé
dans ses pensées

-

il devait ruminer ses trucs de laboratoire...

C'était

Edgar Varèse*. Il était vêtu de bure marron, avec une cravate rouge, un chapeau rond marron lui aussi. Il avait son visage basané, ses yeux verts comme des feuilles de platane, les sourcils hérissés, comme Méphisto, très grand, athlétique, très beau. Nous en sommes venus à nous parler. Je
31