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Mes années Serize

De
420 pages
Dérouler ces pages où s'enchaînent photographies et textes, ce n'est pas seulement pénétrer dans la biographie de Jacques Serizier, de sa naissance à l'homme qu'il a été, ce chanteur-comédien, animateur radio, voyageur engagé, c'est aussi rencontrer l'univers de la chanson française à travers l'histoire des cabarets de la Rive gauche des années soixante. Dans son écriture rythmée, Nathalie Solence nous permet, comme le dit le dessinateur Gégé "de ne pas oublier, ni le son de sa voix, ni le sens de sa voie".
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Mes a es eie athalie lee
La vie de Jacques Serizier
Nathalie Solence et Jacques Serizier
Ouvrir la porte du livre de Nathalie Solence, dérouler les pages où
s’enchaînent photographies et textes, ce n’est pas seulement pénétrer
dans la biographie de Jacques Serizier, de sa naissance à l’homme
qu’il a été, ce chanteur-comédien, animateur de radio, voyageur
engagé et passionné, c’est aussi rencontrer, retrouver l’univers de la
chanson française à travers l’histoire des cabarets de la Rive gauche
des années soixante.
Nous, lecteurs, y pénétrons sans effraction, car Nathalie Solence, avec
la délicatesse, le sens de l’amitié et du respect qui la caractérisent,
nous laisse voir, imaginer, sentir l’intime, le sensible, le douloureux,
le passionnant… Car oui, toute histoire personnelle, culturelle,
sociale porte sa part de fêlures et de fnitude.
Dans son écriture fuide, vivante, imagée, rythmée par les couplets
des chansons de Jacques Serizier, celle qui partagea les dernières
années de sa vie nous permet, comme le dit le dessinateur Gégé, « de
ne pas oublier, ni le son de sa voix, ni le sens de sa voie ».
Mes a es eieNathalie Solence est auteur-compositeur-
interprète, chanteuse et comédienne. Après une
maîtrise de linguistique latine, une formation La vie de Jacques Serizier
théâtrale et musicale, elle laisse tomber
chanteur, comédien, poète, mélodiste, défnitivement l’enseignement à la rentrée de
septembre 1988 pour se consacrer à la scène. auteur, animateur à RTL, programmateur…
En 1993 elle enregistre son premier album
(cinq CD au compteur à ce jour). En 2007 elle Récit
enregistre Mes amis de la Rive gauche, quinze
titres avec biographie des créateurs. Que ce
soit sur scène ou sur disque, en solo ou lors de
réalisations collectives, elle répond toujours présent quand il s’agit de
Préface de Michel Bühlerdéfendre les textes d’auteurs de qualité.
ISBN : 978-2-343-02169-0
30 €
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Photo couverture : Gérard Teillay – Photos recto : Gérard Teillay, Nathalie Mazéas
athalie lee
Mes a es eie






MES ANNÉES SERIZE





















Collection Cabaret
dirigée par Christian Stalla



Un cabaret rue Mouffetard
Christian Stalla, 2007

C’est l’destin Célestin
Gilbert Hennevic, 2009

La chanson de proximité
Michel Trihoreau, 2010

Les compagnons pianistes
Anne Audigier, 2010

La chanson pour tout bagage - Marc Chevalier
Ginette Marty, 2011

Marc Vincent chantauteur - tomes 1 et 2
Bruno Daguebonne, 2011-2012

Chez Georges
Bruno Joubrel, 2012

As-tu appelé Dominique ?
Pierre Louki, 2012

Un cabaret en Languedoc - Le Pet au Diable
Jacques Palliès, 2013

Le Cri violet - Mes années Leprest
Fabrice Plaquevent, 2013

Ultima suivi de La Réponse
Jean-Baptiste Thierrée, 2013

Petits lieux à chansons de Belgique
Guy Delhasse, 2013

L’Obscur Enchanteur
Anne Audigier, 2013

Nathalie SOLENCE








MES ANNÉES SERIZE
La vie de Jacques Serizier
Chanteur, comédien, poète, mélodiste,
auteur, animateur à RTL, programmateur…

Récit






Préface de Michel Bühler















Du même auteur

Discographie
Refuser CD Nathalie Solence 15 titres
Crescendo Moderato / Édito Hudin / Rue Stendhal / Diffusion Mistiroux / 2007
Mes amis de la rive gauche CD 15 titres (Serizier, Deny, Moiziard, Gaël, Martin,
Louki, Brassens, Jonas, Haillant, Barrault, Sandrier, Hébert, Vasori, Faizant, Villaz,
Babel, Riffard, Arnulf, Merri, Juvin, Dente)
Crescendo Moderato / Édito Hudin / Rue Stendhal / Diffusion Mistiroux / 2007
Et si nos maisons brûlaient CD Nathalie Solence 14 titres
Crescendo Moderato / Le Loup du Faubourg / Mélodie / Diffusion Mistiroux / 2002
Dans la maison blanche - Chansons à Jacques CD Nathalie Solence
10 titres - Crescendo Moderato / Diffusion Mistiroux / 1995
Que le jour s’en souvienne CD Nathalie Solence 12 titres
Crescendo Moderato / Diffusion Mistiroux / 1993
Chansons à l’Alp CD pour l’AESC (6 titres régionaux) - TourneZinc / 2010
La vie, l’amour, la mort CD single (Félix Leclerc) - TourneZinc / 2009

Disques col l ectifs
Autour de Jack Treese Coffret 3 CD - Friendship First / Catherine Treese / 2013
Vania chante et dit Gaston Couté CD - Tournezinc / 2013
16 chansons pacifistes CD - Union pacifiste de France / 2011
Aguigui Mouna CD - Union pacifiste de France / 2009
Brassens et compagnie CD - La Route aux quatre chansons / 2005
Les Chansons du Papotin CD - Jacques Yvart / Éditions Saravah / 2005
99 chansons et textes de Jacques Serizier Coffret livre-4 CD
Rizières / N. Solence / Le Loup du Faubourg / Socadisc / Diffusion Mistiroux / 1999
Au Limonaire CD - Le Limonaire / La Compagnie du Zinc / 1995
La Goguette d’Enfer 33 tours - Claude Duneton / JAM / 1985


L i vres
43 chansons Nathalie Solence, préface de Claude Duneton, recueil de partitions -
Éditions N. Solence / 2002

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02169-0
EAN : 9782343021690












à Jeanne, à Robin,
à Louna, à Maxime



Les liens que nous tissons constituent la meilleure définition de nous-mêmes.
Albert Jacquard, De l’angoisse à l’espoir








Préface



Tu as mis ta vie, Jacques, et le meilleur de toi-même dans ce que tu
as créé. En parcourant ton œuvre, je retrouve en filigrane l’être que tu
étais, la quintessence de ce bel humain qui est passé sur la terre, l’espace
de quelques années.
Des images anciennes montent à ma mémoire. Je te vois dans la cave
du Bateau Ivre, ou sur l’enclume de Chez Georges. Avec ton air d’oiseau
égaré et tes yeux étonnés, tu grattes furieusement ta guitare et balances
des tonnes de fraternité dans la fumée des cigarettes. Les clients ravis
savourent La Lettre à Dédé, ou reprennent en chœur la dernière phrase
d’Entre nous. Sais-tu que nous chantons encore souvent cet hymne à la
camaraderie, avec Francesca, lorsque nous avons besoin de peindre
l’amitié sur la toile du quotidien ? Nous la chantions avec Leprest aussi,
avant qu’il ait la mauvaise idée d’aller trop tôt te retrouver...
Ce ne sont pas que des mots, cette chanson, non ! La chaleur d’un
cœur gros comme ça, le sens de l’accueil et du partage que tu y exprimes
étaient ta marque dans la vie de tous les jours. Je n’ai pas oublié que tu
m’as hébergé dans ton HLM de la rue Censier, lorsque j’ai débarqué à
Paris...
Pas bien épais, très légèrement voûté, il semblait qu’un coup de vent
à peine plus fort que les autres suffirait à te faire prendre ton envol par-
dessus les toits de la Contrescarpe. Cette fragilité qui était tienne, tu
l’évoques dans des couplets derrière lesquels se dessine clairement ta
silhouette.
Virtuose de la rime, tu prends un plaisir gourmand à jongler avec les
alexandrins et les octosyllabes, dans lesquels tu démontres, sans
ostentation, ta parfaite maîtrise de la langue. Les formes classiques que tu
respectes comme par jeu, loin d’être des contraintes, te conduisent à
lâcher la bride à ta fantaisie : dans telle ballade, tu commences comme il
se doit l’envoi par « Prince », mais tout de suite tu mets ta patte en
enchaînant par « ou pauvre... ». La phrase qui conclut chaque strophe de
ce poème, je l’ai faite mienne, elle m’accompagne depuis longtemps, et je
la savoure souvent comme un bon vin : « On regrette le temps où l’on
était petit... »
Étant « de nulle part », tu promenais tes chansons avec un air de
Pierrot, qui cache parfois sous un masque de gaieté toute la douleur
humaine. Pour qui t’a connu dans les moments de grande déprime que tu
as traversés, Le Suicide a d’étranges résonances. Mais jusque dans ce
texte d’une précision horlogère, tu sais prendre de la distance, rire du
tragique de l’existence, et terminer par une pirouette. Nathalie, la bien
venue, a heureusement mis un terme à cette sombre période, et tu as pu à
nouveau mordre dans la vie avec appétit, en disant : « La nouvelle saison,
que c’est bon ! »
Maîtrise de la langue, imagination. Si elle n’est pas accompagnée
par l’autre, une seule de ces qualités ne suffit pas à faire de bonnes chan-
sons. Tu possédais les deux, les deux t’habitaient, comme naturellement.
Tes couplets semblaient couler de source, et tu nous faisais voyager,
ravis, sur la lande déserte, sur la trace des troupeaux de bisons, avant de
nous ramener à Paris, dans le silence feutré d’un dimanche de janvier. Et
comme si la planète était trop exiguë pour toi, tu nous faisais soudain
prendre l’autobus interstellaire jusqu’au « pays où les jeunes filles
prennent leur temps et vont à pied ». Après un regard jeté là-haut sur de
bizarres petits êtres bleus et verts, tu nous faisais redescendre au ras des
pâquerettes, au milieu des champignons vénéneux et des dodues limaces,
nous montrant à quel point la nature est bien foutue...
Tu me fais toujours sourire, la Serize, tu fais toujours monter en moi
des bouffées de bonheur, quand je t’écoute, et je me délecte en dégustant
la finesse de ton verbe. Pour cela, merci !
Ça fait déjà quelques années qu’avec l’ami Benoît tu nous prépares
la place, là-haut. Il n’y a rien qui presse, pour ce qui me concerne, je n’ai
aucune hâte à venir vous rejoindre. Mais je suis tranquille : vous connais-
sant, je suis sûr que, le moment venu, je serai reçu comme un prince. Fera
bon, alors, se retrouver entre nous.
Michel Bühler







Avant-propos



25 août 1996.
Deux ans et demi que tu n’es plus là. Depuis plusieurs mois, je ne
m’adresse plus à toi à la deuxième personne. Le temps d’ouvrir ce livre,
je vais m’y m’autoriser une dernière fois.
Pourquoi cet ouvrage ? Tout simplement parce que j’ai la terrible
envie de ne pas garder pour moi les histoires extraordinaires de ta vie que
tu racontais et qui me faisaient rire… ou trembler ! Il y aura certainement
des oublis, des erreurs… Je ne possède pas ta mémoire mais je vais tâcher
de T’écrire le plus fidèlement possible.

Octobre 2009.
À l’heure où je me remets à l’écriture après dix ans d’interruption,
Jacques aurait été grand-père depuis une semaine ! Le déclic de cette
dernière ligne droite ? La proposition de Christian Stalla d’inscrire ce
livre dans la collection Cabaret qu’il a créée il y a deux ans chez
L’Harmattan. Une aubaine !

Mai 2013.
Comme la vie de Jacques ne s’arrête pas aux heures que nous avons
vécues ensemble, mon magnétophone dans mon sac, je suis allée
interviewer sa mère, ses sœurs, ses deux premières femmes, ses amis. Et
mon récit a débordé ! Rien d’étonnant… Jacques rayonnait de générosité.
Parler de lui ne pouvait se concevoir sans parler des autres. J’ai découvert
des vies d’une richesse infinie. Mais je ne m’y suis pas perdue. La trame,
visible ou sous-jacente, reste là. Tous ceux dont je parle ont un lien,
évident ou lointain, avec Jacques. Le lecteur m’objectera la partialité de
mes choix et il aura raison. Pardon aux absents, pardon à ceux qui ne se
retrouveront que sur une petite parcelle de page ou de ligne, et qui
pourtant ont partagé de longs et bons moments avec Jacques.
Après avoir réveillé un à un mes souvenirs et ceux de ses proches,
j’ai voulu coucher sur le papier tous les documents enfermés dans mes
boîtes d’archives (photos, articles, écrits…) ainsi que toutes les anecdotes
que l’on me rapportait ici ou là sur Jacques, jusqu’au jour où je me suis
rendu compte qu’il me serait impossible de tout retranscrire… Alors
seulement, je me suis autorisée à mettre le point final ! Heureux lecteur,
tu l’as échappé belle…
Mon but n’aura été ni d’enjoliver, ni de dramatiser, ni de commenter,
ni de juger, ni de romancer, encore moins d’inventer, mais simplement de
raconter, de transmettre, de faire connaître – pour qu’on ne l’oublie pas –
l’être exceptionnel qu’était Jacques Serizier.
Nathalie Solence













P.-S. Pour une meilleure lisibilité, tous les écrits ou les propos de Jacques ont été
systématiquement mis en italique.





















C’est du vent
Mon histoire
C’est le chant
Des haubans
Un ruban
De mémoire
Une histoire
Du vent Les années bourlingue

●1 P rof es s ion   : n om ad e
J’arrive à peine ici
Que me voilà parti
En face
ingt ans ici, douze là, trente ailleurs... Il y a des gens qui durant
toute leur vie ne changent pratiquement pas d’adresse. ÀV l’opposé, il y a ceux qui ne cessent de déménager. Je ne pense
pas me tromper en disant que Jacques a rarement vécu plus de cinq ans au
même endroit. Il a eu pour le moins, en cinquante-sept ans, vingt-cinq
adresses différentes, sans parler de l’internat à Versailles, de l’armée, de
la Norvège, sans parler non plus des nombreuses tournées qu’il a faites
avec son métier de bourlingueur, comédien et chanteur, escales plus ou
moins longues : Bruxelles, Marseille, Nantes, Lyon, Lausanne, la Tunisie,
le Burundi, le Rwanda, Madagascar, Rennes, Issoudun... et j’en passe.
Né à Saigon (devenue Hô Chi Minh-Ville en 1975) le 18 mai 1936,
Jacques quitte la Cochinchine en bateau dans les bras de sa maman. Agé
tout juste de quelques mois, il se retrouve à Montauban. Deux ans plus
tard, en 1939, la famille déménage à Rouen. La guerre éclate. Le centre
de la ville n’est pas sûr. Il vaut mieux habiter à quelques kilomètres de là.
En route pour Bihorel, 28 rue Gibert. D’octobre 1942 à novembre 1943,
Jacques séjourne au préventorium de Canteleu à cause d’une primo-
infection. Petit passage à Sainte-Austreberthe puis à Yvetot au moment
de la Libération. Mais les lendemains de la guerre ne sont pas réjouis-
sants. Jacques a perdu son père le 17 juin 1942, sa sœur Josette le 22 mai
1944, et en 1946 sa mère tombe malade. C’est la tuberculose. Elle doit
entrer au sana. Il faut placer les enfants. Après Belbeuf, Jacques atterrit
dans le Jura, tout d’abord près d’Hauteville puis à Septmoncel, Sur le
Frêne, exactement, chez M. et Mme Pernier. Il y reste bien... deux ans.
En 1948, la maman est guérie. Elle se remarie et habite chez sa
belle-mère à Mareil-Marly, dans les Yvelines, 7 avenue Pasteur. Peu de
temps après, la famille s’installe à Nanterre, au Collectif, 21 rue Henri-
Martin. Sept ans d’internat, un an de lycée, le tour de France à pied, trois
mois de faculté de droit, puis Jacques part à l’armée. S’il avait su qu’il y
resterait plus de vingt-sept mois, il n’y serait sans doute jamais allé.
Après l’armée, la chanson ne marchant toujours pas, il part avec un
copain, direction la Norvège. L’aventure durera presque deux ans.
15MES ANNÉ E S S E RI ZE
Retour à Nanterre, chez maman, qui a déménagé dans le quartier de
la Folie, 5 allée de Bretagne. Rapidement, il va trouver au cœur de Paris
une petite chambre, place de la Contrescarpe, pour la chanson. Il
rencontre alors celle qui deviendra sa première épouse, Mariette.
Ensemble ils ne quitteront pas la Rive gauche. Ils habiteront boulevard de
e el’Hôpital, Paris V , puis rue Guisarde et rue de Sèvres, Paris VI . C’est à
ce moment-là que naîtra Jeanne, leur fille, en 1965. Ils déménageront
ensuite pour le 2 bis rue Valette. Après leur séparation, Jacques habitera
19 rue Censier. Jacques a fêté trois mariages. Tous les trois à Paris, le
epremier dans le VI arrondissement en 1965, le deuxième avec Thérèse en
e1974 dans le XX , un an après la naissance de leur fils Robin et juste
avant de partir en Bourgogne retaper et habiter une belle bâtisse, le
presbytère de Balot. Après deux ans de vie provinciale au grand
maximum, retour en région parisienne à Ozoir-la-Ferrière, 37 allée
d’Armainvilliers, puis à Paris, 27 rue de Bellefond d’abord, et 43 rue des
Artistes ensuite. Un petit séjour en banlieue à Asnières, 6 avenue Flachat,
pendant lequel il rencontre sa dernière épouse (moi, en l’occurrence) avec
equi il se mariera dans le XVIII en 1990, après sept ans de vie commune.
Ils habiteront pendant cinq ans 10 cité du Midi, au pied de la butte
Montmartre, avant de déménager à Saint-Denis, 12 boulevard Marcel-
Sembat, en 1992.

Il y eut un autre déménagement que je n’avais pas prévu quand j’ai
commencé à écrire ces lignes. À la mort de Jacques, le 11 février 1994,
certains de ses amis pensaient qu’il voulait être incinéré. Mais il ne
m’avait confié aucune volonté particulière. Croyant ou voulant croire, dur
comme fer, jusqu’au dernier instant, que le vent tournerait et qu’il s’en
sortirait, il ne m’était jamais venu à l’esprit d’aborder ce sujet avec lui.
Alors, comme nous habitions à Saint-Denis, Jacques a été enterré au
cimetière intercommunal de Villetaneuse, entre le chant des oiseaux et le
charivari des avions qui décollent de Roissy.
En 2009, non pas par esprit de bougeotte mais pour de bonnes
raisons, j’ai fait transférer sa tombe au cimetière parisien d’Ivry. Plus
ancien que celui de Villetaneuse, ce cimetière ressemble davantage à un
joli jardin. Les allées sont plus petites, les arbres plus gros. La tombe de
Jacques se situe tout juste à côté de celle de mes parents, qui elle-même
se trouve à côté de celle de mes grands-parents. Un peu plus loin, à moins
de cent mètres, repose un des grands amis chanteurs de Jacques, Bernard
Haillant, décédé en 2002. Jacques est ainsi bien entouré et n’est plus
perdu, seul, dans le froid et le vent de ce no man’s land du Grand Nord
(de Paris).

16L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE

2 Saigon


Enfin… C’est comme ça que dans l’œuf ils se vautrent
Et ne font pas la sœur, un frère ni un autre,
Mais très exactement : paf ! pif ! pouf ! vlang ! vling ! vlin !
Précis ! Bien défini ! C’est comme ça, enfin,
C’est comme ça, à peu que le cœur ne me fend,
C’est comme ça… Qu’il est né le divin enfant.



acques avait toujours d’étonnantes histoires à raconter.
Extraordinaires. Abracadabrantes. Certains ne le croyaient pas, J d’autres trouvaient qu’il exagérait. Ça le fâchait. Tout paraissait si
féerique ! C’était un merveilleux conteur. Plusieurs fois, il a frôlé la mort.
Mieux encore : à deux reprises, on a annoncé son décès dans les
journaux, ce qui, a posteriori, a rempli de joie jusqu’aux larmes quelques-
uns de ses copains le voyant débouler au coin d’une rue. Une vie
écourtée, certes, pas toujours drôle, mais remplie à ras bord, secouée par
des remous incessants, une vie de tempêtes, de sel, d’éclaboussures peu
banales... et ce, dès ses tout premiers jours...

Ça y est, le petit garçon est né, à l’hôpital Grall de Saigon. Il
s’appellera Jacques, Michel, Franck. Nous sommes lundi, il est 1 h 10 du
matin. Tout s’est bien passé, bien qu’il ait fallu le prendre par les pieds et
lui frotter les reins pour qu’il respire et pousse enfin son premier cri. La
famille, au grand complet, est venue du Cap Saint-Jacques accueillir
l’enfant. Seule Licorne, la jument, est restée à l’écurie. Le père, les trois
filles et la Titeu (la nourrice), tous sont penchés sur ce bébé long et
maigre. Ses sœurs font la moue : il est vraiment très fripé, le petit frère !
Au bout d’une dizaine de jours, le moment est venu de reprendre le
chemin de la maison. Le Cap Saint-Jacques se trouve à une centaine de
kilomètres. De Saigon, en dehors de la mer et de la chaloupe, il n’existe
qu’une seule route qui y conduit, difficile et dangereuse. Aujourd’hui
particulièrement, parce qu’elle est inondée après une tornade épouvan-
table, et la camionnette a bien du mal à se frayer un passage. Tout à coup,
au loin, arrive un troupeau d’éléphants qui charge en direction de la
voiture. Vite. Pas de panique. De l’efficacité. Franck, le papa du petit
garçon, allume des journaux et fait le feu tout autour de la camionnette.
Les éléphants rebroussent chemin, le bébé est sain et sauf !
Né à la Réunion, Franck Lallemand est militaire. Et bien que Joseph
soit le premier de ses prénoms dans l’ordre de l’état civil, tout le monde
17MES ANNÉ E S S E RI ZE
l’appelle couramment Franck. Sergent-chef à la Compagnie des télégra-
phistes coloniaux, il travaille dans les transmissions et monte un peu
partout des postes émetteurs. Sa jeune épouse, Raymonde, a seize ans le
jour de leur mariage. Un an après, elle accouche de leur premier bébé,
une petite fille. Depuis, ils ne cessent de voyager dans les colonies.


Extrait de l’acte de naissance de Jacques

Après un long séjour en Afrique, à Dakar, Franck est envoyé en
Cochinchine avec sa petite famille. Raymonde a vingt ans et déjà trois
enfants. Trois filles : Monique, Josette et Francine.
Un peu fatiguée par les voyages et sa progéniture, la maman
s’octroie quelques mois de repos, puis un an, deux ans, trois ans… malgré
son mari qui reste catégorique : « Tu en auras douze, mais il me faut le
garçon. »
Un jour, Raymonde, un peu malade et ne se sentant « pas très à
l’abri du point de vue religion », s’en va trouver le vieux curé du Cap
Saint-Jean. Sans détour, celui-ci lui explique qu’il ne peut pas lui donner
l’absolution tant qu’elle prend des précautions… Très vite, Raymonde se
trouve à nouveau enceinte.
Le 17 mai 1936, la famille Lallemand est invitée à une fête militaire.
Un grand bal est organisé. Tout d’un coup, après le repas qu’ils ont
partagé avec les officiers, la voilà qui se plaint d’un mal au ventre. Franck
lui rétorque :
– C’est rien, c’est les choux !
Les choux !
Raymonde et Franck finissent par arriver, dans la nuit, à l’hôpital de
Saigon, juste à temps pour que naisse l’enfant… Ouf ! C’est un garçon !
Ne dit-on pas que les garçons naissent dans les choux et les filles dans les
roses ?
18L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
À la naissance de Jacques, Franck est heureux, heureux ! La maman
reçoit des bouquets de soixante boutons de roses... Des caisses de
champagne arrivent de partout... Tous les officiers sont présents pour
célébrer la naissance du garçon ! La vie sourit, penchée sur le berceau du
petit. Jacques est baigné dans le champagne !

Six mois plus tard environ, le retour sur le continent est épique. Une
traversée de quarante jours en passant par les Indes et Singapour, et la
famille a tout vu, tout connu : le bateau complètement couché ; plusieurs
naufrages ; les passagers obligés de se voir attachés sur des radeaux en
plein océan ; le feu à bord ; des grèves de l’équipage refusant d’avancer ;
des malles pleines de souvenirs jetées à la mer pour rétablir l’équilibre du
bateau ; des cadavres soigneusement enfermés dans des cercueils de
plomb à cause d’une épidémie de fièvre jaune. Et pour clore ce voyage
interminable, tous les passagers mis en quarantaine dès leur arrivée à
Marseille.


3 Quelques objets…


L’étrave, en liberté, mit le cap avec rage
Vers la porte du port qui me verrait sortir,
Et puis j’ai regardé dans un plaisir sauvage
La terre se mourir avec mes souvenirs.





rrêt sur image : les malles pleines de souvenirs jetées à la mer.
Jacques n’a que six mois. Brinquebalé de partout, il est bien trop A petit pour mener sa barque... Et pourtant ce geste m’évoque
complètement sa façon de vivre. Que ce soit volontairement ou par
hasard ou simplement par obligation, à chacun des chapitres de sa vie,
Jacques repart léger. Les quelques documents qu’il avait gardés, qu’ils
soient administratifs, sentimentaux ou artistiques, et qui auraient pu plus
tard s’appeler souvenirs, sont bazardés. Allez, hop ! À la mer ! Ou bien
abandonnés sur place...
19MES ANNÉ E S S E RI ZE
Parmi les rares objets qui l’ont suivi lors de chaque déménagement,
se trouvent, venant d’Afrique, un tabouret bas sculpté dans la masse avec
une large assise courbe et ovale, la sculpture en bois d’un hippopotame
(que Jacques lui-même avait prise en photo sur toutes les coutures et dans
tous les décors), et un ballon fait de bouts de plastique et ficelé avec de la
cordelette comme un filet de pêche. Il s’était fait donner ce ballon par des
enfants qui jouaient et qui n’ont pas bien compris l’intérêt que Jacques lui
portait.

Quand j’ai connu Jacques en février 1983, il habitait un appartement
qu’il partageait avec deux ou trois copains au cinquième étage d’un
immeuble bourgeois d’Asnières, juste à l’endroit où les voies du chemin
de fer partant de Saint-Lazare se séparent en deux pour s’en aller l’une
vers Colombes, l’autre vers Bécon-les-Bruyères. Au début il est assez
difficile d’y passer des nuits correctes, mais après on s’habitue et on finit
même par se laisser bercer avec plaisir. L’appartement était vaste, les
plafonds hauts, une belle entrée, un grand couloir desservant trois
chambres et un double séjour, mais pas de chauffage. L’hiver, chacun se
calfeutrait dans sa piaule, on allumait le four pour chauffer la cuisine, et
on se pelait dans la salle de bains !
Jacques avait très peu d’affaires. Ses meubles : deux palettes pour
poser son matelas, deux chaises, une table de bistrot à laquelle il tenait,
une grande planche jaune sur tréteaux qui lui servait de table de travail et
un petit cube à quatre tiroirs. Pour les objets perso : quelques peintures,
dessins et modelages de ses enfants, plus une vieille boîte en fer remplie
de photos de famille. Côté chanson, il avait pris grand soin de ne pas
éparpiller la collection des Paroles et Musique depuis le premier numéro.
Il avait aussi de précieux 33 tours, des 30 et des 25 centimètres de Jean
Arnulf, Jacques Marchais, Francesca Solleville, Anne Sylvestre, Jacques
Doyen, Stéphane Golmann... Il en possédait bien plus à l’époque où il
travaillait à RTL, mais on lui en avait fauché ou « emprunté » pas mal,
disait-il.
Question paperasses, le tour était vite fait : quelques rares feuilles de
paye, une déclaration d’impôts égarée, des cartes d’adhésion diverses
(Syndicat français des artistes, Union pacifiste, Compagnie du Zinc…),
son passeport et son permis de conduire. C’est tout. Jacques dans sa
chambre, c’était : la machine à écrire, le téléphone, la radio, le tourne-
disques, la guitare et le lit. Il travaillait principalement avec un dic-
tionnaire de rimes et un dictionnaire analogique. Sans compter Le Petit
Larousse illustré, Le Petit Robert et Le Dictionnaire du français non
conventionnel de Jacques Cellard et Alain Rey. Un des premiers cadeaux
qu’il m’offrit fut Le Petit Larousse.
20L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
Jacques commençait à écrire ses textes à la main, sans trop raturer, et
plutôt sur des petits cahiers. Il les tapait ensuite à la machine en les retou-
chant çà et là. Quelquefois, il s’amusait à les dicter à sa « secrétaire ».
C’est-à-dire qu’il pouvait « écrire » dans sa tête, sans papier ni stylo ! Ses
autres outils indispensables étaient ses lunettes et ses cigarettes.



Cela me rappelle une histoire tout à la fois triste et jolie, et qui m’a
immédiatement fait sourire. En avril 1993, Jacques subit une grosse
intervention chirurgicale à la tête : quatre heures d’opération, puis plu-
sieurs heures en salle de réveil avant d’intégrer le service de réanimation.
Transporté là, branché et bandé de partout, sous un vaste tableau de bord
avec lumières et bips-bips incessants, Jacques dort et ne tient pas du tout
à se réveiller, malgré l’insistance de l’infirmière. Il doit être vers les
6 heures du soir quand je rentre à la maison, pas très rassurée, pas mal
flageolante. Le lendemain matin, aux alentours de 8 heures, coup de fil de
la salle de réanimation. J’ai très peur :
– Madame Lallemand ?
– Oui ? (J’ai l’impression que mon cœur cesse de battre.)
– Monsieur Lallemand voudrait ses lunettes, sa radio, son livre, sa
montre et son crayon.
Je respire !
Lorsque je lui ai apporté ces objets (excepté la radio qui aurait
quelque peu juré dans le décor !), Jacques ne se souvenait de rien.
21MES ANNÉ E S S E RI ZE
Cette anecdote avec cette liste précise d’objets est assez révélatrice
de l’écrivain, de l’homme actif qu’il était, de sa curiosité et de son
ouverture aux autres et au monde extérieur.


4 Les Deux Plateaux de la balance


C’est tout petit que ça commence
Par des pulsions des attirances
Un gros mot qui sonne à l’oreille
Qui nous séduit nous émerveille



acques a commencé par chanter. L’idée de faire du théâtre ne lui
avait même pas effleuré l’esprit. Quand un soir, dans un des J cabarets où il venait de passer, un homme s’approche de lui et lui
propose un rôle dans une de ses pièces. Jacques, étonné, refuse
catégoriquement, se défend, il n’est pas comédien. L’homme insiste :
– Mais si, je t’ai vu à l’œuvre, tu es formidable, et puis tu
corresponds tout à fait au rôle. Même sans avoir jamais pris un seul cours
de théâtre, tu verras, ça ira tout seul. Le personnage c’est toi, tu es fait
pour le rôle…
Finalement et peut-être un peu pour s’en débarrasser, Jacques prend
le manuscrit.
– Pour quand faut-il l’avoir lu ? Dans trois semaines, ça ira ?
– Ça ne va pas la tête ?
L’homme repassera le voir demain. Jacques ravale sa salive. Dans la
nuit, une fois arrivé chez lui, il parcourt rapidement le texte. Voyons,
voyons, à quoi ressemble ce personnage de Bienaimé. Et il commence à
lire. Première page : Bienaimé. Deuxième page : Bienaimé. Troisième
page : Bienaimé. Un long monologue en ouverture, et pour continuer, du
début à la fin, dans chaque tableau : Bienaimé, Bienaimé, Bienaimé ! Le
personnage est toujours en scène ! Jacques referme le manuscrit. Oui, il
acceptera de jouer la pièce, ne serait-ce que par défi envers lui-même.
L’auteur n’était autre que Victor Haïm. Jacques tint sa parole. Il fut
formidable et eut des critiques dithyrambiques ! Jacques et Victor se
lieront d’une grande amitié et se retrouveront à plusieurs reprises sur
d’autres projets.

Renversement de situation : un jour, Jacques est contacté pour un
premier rôle. Tout heureux, il se plonge dans la lecture du texte. Avec
voracité, il tourne les pages, une à une, jusqu’à la dernière. Mais à mesure
22L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
qu’il avance, sa joie dégringole. Après quelques lignes au début de la
pièce, le personnage qu’il doit interpréter n’a plus un seul mot à dire ! La
bonne blague : c’était un premier rôle par ordre d’entrée en scène !

Autre anecdote, dans un genre similaire. Jacques est maintenant papa
d’une petite fille. Elle a environ quatre ans et assiste au spectacle. Dans la
salle, il y a des tables, style cabaret, et sur chaque table, un joli bouquet
de fleurs. Jeanne virevolte de table en table, ramasse quelques fleurs, et
s’étonne de ce que les gens rient en voyant son père. Elle a peur qu’ils se
moquent de lui. Mais non ! On lui explique :
– Les gens rient parce que ton papa est drôle.
La salle est pleine. Jacques fait un tabac. Le lendemain, deuxième
représentation. Jacques se retrouve en scène devant une salle quasiment
vide. Enfin... il y a bien quelques poignées de spectateurs… mais ils ne
rient pas beaucoup. L’ambiance n’a rien à voir avec celle de la veille. Et
Jeanne, ravie, son bouquet de fleurs à la main, fait le tour des tables
occupées, et de son grand sourire :
– Il est drôle, mon papa !


5 Improvisations


Je me suis fait des cicatrices
Ça s’est su chez les actrices
Plus que je joue du bistouri
Plus que c’est de l’hystérie



ur ses conduites de spectacle, Jacques se réservait toujours une
plage d’improvisation. Il aimait ça. D’ailleurs il avait participé à S plusieurs soirées de ce type à la Vieille Grille dans les années
soixante aux côtés de Jacques Higelin, Romain Bouteille, Jean-Pierre
Dutour, Claude Confortès, Jacques Seiler, Sotha, Didier Kaminka,
Maryse… Pour tout décor, il n’y avait qu’un rideau noir dressé au milieu
de la scène, à un mètre environ des côtés et du mur du fond, permettant
des entrées et des sorties à la cour et au jardin. Sur un thème donné, les
comédiens venaient improviser devant le rideau.
Un soir, en pleine représentation, alors que Jacques vient d’effectuer
un passage devant le public, un de ses collègues lui suggère gentiment :
– Laisse tomber le métier. T’as pas de talent, t’es pas doué, t’es
même pas drôle…
Et autres compliments similaires en avalanche.
23MES ANNÉ E S S E RI ZE
Aussitôt, Jacques rebondit sur la scène et avec une facilité désinvolte
fait éclater de rire la salle. Quelle magnifique réponse ! La meilleure qu’il
eût pu donner ! Dans ces moments de franche camaraderie, ces rires lui
ont fait un bien fou. Jacques avait le talent de faire rire quand il voulait,
qui il voulait !
Bien avant qu’il devienne comédien et chanteur – il devait être
adolescent ou tout jeune homme –, une dame, rencontrée dans un train,
lui avait proposé de le prendre avec elle, un peu comme on achète un
toutou, ou plutôt comme on engage une personne de compagnie. Bien
sûr, il s’agirait d’un travail rémunéré, Jacques serait payé, nourri, logé.
Oh ! il n’aurait pas grand-chose à faire, simplement il se tiendrait à ses
côtés et il la ferait rire ! Un tantinet flatté mais sentant poindre le danger,
Jacques fuira ! Plutôt que de s’emprisonner à jouer les clowns de salon, il
préférera continuer ses voyages et ses petits boulots…
Tout petit, déjà, Jacques avait le sens du comique, du public, de
l’improvisation. Il l’avait prouvé lors de la toute première « pièce » qu’il
avait jouée, au moment des vacances, avec les scouts ou en colonie. Le
décor : un théâtre de verdure, dans un jardin, une haie assez haute servant
de fond de scène. Sur chaque côté, en biais, des tissus tendus en guise de
rideaux. Entre les deux, une estrade. Et un peu plus loin, des bancs pour
le public.
Quelques parents et amis sont venus assister à la représentation en
plein air. Les moniteurs veillent à ce que tout se passe pour le mieux. Les
tableaux s’enchaînent, les petits acteurs se déchaînent, pendant que les
autres, en attendant leur tour, jouent au foot dans un coin. Tout à coup,
sans que personne s’en aperçoive, Jacques, qui vient de shooter dans le
ballon, accourt sur scène tout en sueur. Il croit que c’est son tour ! Or
dans l’histoire, il ne doit surtout pas être là puisque ses parents discutent
de lui au moment même où il est censé passer un examen. Sans se
démonter, le plus naturellement du monde, Jacques leur lance un « j’ai
oublié ma gomme » et disparaît. Les moniteurs en sont restés babas !
Comédien dans l’âme, il l’était aussi, c’est évident, par Raymonde,
sa mère. En plus des pièces de théâtre qu’elle avait montées pendant son
séjour au sana au profit de l’amicale des malades dont elle était la
présidente, elle entraînait son fils dans toutes sortes de farces où il
s’agissait bien de jouer la comédie.
Lors d’un voyage en train par exemple. N’ayant pas de place assise,
elle lui avait recommandé de se gratter comme s’il avait la gale : le
compartiment s’était aussitôt vidé !
Ou encore, pendant certaines vacances dans le Gard. Leur voisin
était un bel Italien qui chantait merveilleusement bien mais que sa femme
ne laissait pas sortir. Raymonde aimait faire la fête. Elle avait trouvé la
24L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
combine. Georgy, c’était son nom, possédait une voiture. Certains soirs,
elle entraînait son fils. Tous les deux se déguisaient en couple, elle en
homme et Jacques en femme. Ils feignaient la panne de voiture. Le rôle
de Jacques était d’aller sonner à la porte de Georgy et de baratiner un brin
(à cette époque-là, il n’avait pas encore mué) :
– Nous sommes en panne sur la route. Notre voiture n’a plus de
lumière. Nous avons appris que votre mari était adroit…
Et la femme criait :
– Georgy ! On te demande !
Et sans plus attendre, Raymonde et Jacques se carapataient dans la
voiture de Georgy, jusqu’à Nice, pour aller manger des coquillages et
bambocher jusqu’à minuit ou 1 heure du matin !


6 Février 1994



Il faudra beaucoup de printemps
D’amour et de rondes d’enfants
Pour pardonner la mort




a pièce de Victor Haïm dont il est question plus haut s’intitule
Mourir en chantant. Elle fut créée à Colombes en 1966. Ce beau L titre ne peut que m’évoquer le matin du vendredi 11 février 1994.
Il est environ 9 heures et demie quand l’infirmière vient nous prévenir :
Jacques est en train de partir. Je suis avec Amalia, ma sœur. Jacques est à
l’hôpital depuis trois jours à peine. Nous dormons à son chevet.
À la hâte, nous entourons Jacques. Ses respirations sont de plus en
plus courtes, faibles, de plus en plus lointaines, de plus en plus absentes.
Tout doucement, je lui chante à l’oreille :
« Je ferai le tour du monde
Je ferai le tour du monde
Vent arrière et sans bagage
Quand je tournerai les pa-
ges ferai le tour du monde (…)
Plus de trace sur le sable
Quand finira mon voya-
ge ferai le tour du monde… »
C’est une de mes chansons qu’il aime particulièrement. Il vient de
l’enregistrer avec moi sur mon premier disque. Jacques est parti sans à-
coup, « d’une mort douce », comme l’a écrit Bernard Haillant pour son
25MES ANNÉ E S S E RI ZE
père. Jacques est mort pour ainsi dire « en chantant ». Imperceptiblement,
il a cessé tout à fait de respirer. Il paraissait paisible.

Ces trois jours d’hôpital ont commencé dans la douleur. À la maison,
Jacques avait une pompe électrique au bras, dont le réglage envoyait une
certaine dose de morphine à heure fixe dans le corps, matin et soir. Arrivé
à l’hôpital en début d’après-midi, cet appareil lui a été enlevé. Et le soir,
au moment prévu pour recevoir la fameuse dose, rien ! Les infirmières
n’avaient pas le droit de l’administrer. Et de toute façon le placard était
fermé à clef ! Rien ne pouvait être prescrit sans l’ordre du médecin ! Qui
à cette heure-là était parti ! Et impossible de trouver le médecin de
garde ! On croit rêver ! Je ne me souviens plus combien de temps cela a
pris pour qu’il ait enfin la morphine qu’il lui fallait. Mais dans ces
moments-là, les minutes semblent durer une éternité et Jacques a souffert
le martyre. Oh ! Sur le moment, j’ai terriblement regretté d’avoir appelé
l’hôpital. Jacques allait si mal à la maison, j’ai cru qu’il serait plus en
sécurité, plus confortablement installé, mieux soigné ! C’était rassurant !
Et voilà.
Jacques avait été admis en soins palliatifs. Le lendemain de son
entrée, une soignante du service est venue le masser, délicatement, sur
tout le corps, pendant au moins une heure. Jacques avait apprécié. Après
son départ, il n’avait eu de cesse de la réclamer, non pas en paroles, car il
ne parlait plus, mais avec ses yeux. Elle n’est pas revenue, faute de
temps. Mais elle lui avait fait tant de bien qu’il avait le corps
complètement relâché. Il semblait détendu. Plus aucune trace (apparente)
des souffrances qu’il avait endurées la veille. J’étais heureuse pour lui.
Le surlendemain, il reçut la visite d’une psychothérapeute. C’est-à-
dire que le rendez-vous avait été pris avant l’hôpital. J’avais eu sous la
main, très peu de temps avant, le livre Guérir envers et contre tout, du
docteur Carl Simonton. En lisant l’introduction d’Anne Ancelin Schüt-
zenberger, également traductrice du livre, j’avais été tellement conquise
que je lui avais aussitôt téléphoné.

Il est difficile de résumer la méthode Simonton en quelques mots.
On pourrait parler d’une approche de la personne totale, du fait de
considérer le patient comme un guérissant et non comme quelqu’un
atteint d’une maladie incurable qui n’en a plus pour longtemps. Elle fait
appel à la prise en main active du patient par lui-même, à la relaxation, à
l’imagerie mentale, à la psychothérapie, au fait de réapprendre la gaieté,
les joies, les plaisirs de la vie. Les témoignages qu’Anne Ancelin Schüt-
zenberger livre dans sa préface me bouleversèrent. Il y est question de
personnes atteintes d’un cancer en phase terminale, qui, avec l’aide de
26L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
soignants réellement confiants, continuèrent à vivre plusieurs années de
façon active et heureuse. Je trouvai sans difficulté son téléphone dans le
bottin. Elle m’aiguilla sur cette psychothérapeute, qui vint deux fois à la
maison. Á l’hôpital, celle-ci eut plaisir à revoir Jacques qui lui sembla en
meilleure forme. Elle devait revenir le lendemain dans l’après-midi. Mais
le jour suivant, c’était le 11 février.

« Tant qu’on aura du cœur au ventre
Et les yeux presque dans les trous
Fera bon se retrouver entre
Nous. »

Jamais ces mots écrits par Jacques ne m’ont semblé aussi porteurs de
sens, aussi palpables, aussi réels que lors de cette dernière tranche de vie,
qui a duré environ deux semaines. Jacques était alité. Quand il ouvrait
l’œil, il n’était plus vraiment là. Comme si le voyage avait commencé.
Nous étions un petit nombre à être autour de lui. Il y avait ma sœur
Amalia, ma cousine Aline, Philippe (mon beau-frère et médecin), Benoît
de Pontevès, Youki et Joël Sternheimer dit Évariste (pour des raisons que
j’expliquerai plus loin), Claude Confortès… Nous mangions, nous riions.
Ça n’était pas triste. Du moins pas tout le temps. Une espèce de rage de
vivre l’entourait, et nous tenait. Oui, il faisait bon se retrouver ensemble,
à partager simplement le temps, quelques heures, la vie, la fin d’une vie.
À l’hôpital, ce fut les mêmes retrouvailles, la même gaieté. Jusqu’au
moment où une infirmière est entrée dans la chambre et nous a fait sortir,
en raison de l’oxygène que notre trop nombreuse présence enlevait à
Jacques ! Sans doute avait-elle raison… Il est facile de faire parler les
morts, mais je suis certaine que Jacques a apprécié cette présence, cette
chaleur, cette humanité qui l’ont accompagné jusqu’au bout.
Toujours sur le ton de la confidence, je parlerai des jours qui ont
suivi la mort de Jacques. Cinq ou dix ? Un mois ou plus ? Je ne sais plus,
j’étais alors un peu hors du temps, hors de tout, hors de moi-même aussi.
Mais j’ai réellement senti sa présence. Il était là, il m’envoyait des signes,
visibles. Je regrette de ne pas les avoir notés. Mais il suffisait presque que
je l’appelle pour qu’une ampoule grille, par exemple, ou pour que je sente
un souffle dans mon dos qui gonflait ma chemise dans un endroit sans
courant d’air. J’exagère... à peine !
Je me souviens fort bien d’un début de soirée en ce mois de février.
La chanteuse Patricia Lai, que nous avions connue en tant que voisine
equand nous habitions cité du Midi, dans le XVIII , s’était retrouvée chez
nous à Saint-Denis je ne sais plus comment. Elle était accompagnée de
deux copines, des jolies filles, les cheveux longs, pleines de gaieté, un
27MES ANNÉ E S S E RI ZE
peu fofolles. On rigolait toutes les quatre, assises autour de la table carrée
à pans coupés des années trente qui me venait de ma grand-mère. Sans
doute essayaient-elles de me remonter le moral. Je devais rire et pleurer à
la fois. La conversation tournait autour des morts, de « mon » mort. Et au
moment précis où Patricia me dit avec véhémence que, bien sûr, Jacques
était là et qu’il n’y avait qu’à l’appeler, la lampe du plafond au-dessus de
nos têtes d’un seul coup s’éteignit. L’ampoule avait grillé. Alors Patricia :
– Tu vois ! Il est là !
Se sont-elles rendu compte du grand bol d’air et de vie qu’elles ont
soufflé sur moi ce jour-là ?
Puis ces signes se sont estompés. Ils sont devenus de plus en plus
rares jusqu’à l’arrêt total, comme si Jacques s’était éloigné de nous, de
moi. J’ajouterai que malgré mon état de détresse intense, je suis sûre
qu’ils n’étaient pas le fruit de mon imagination, ni de ma volonté féroce à
ne pas croire que Jacques était tout à fait mort. Ils étaient là, à me
surprendre.


7 Les années de guerre

Quand je pense au mot de guerre
J’ai mal dans ma chair jusqu’à l’os
Trois cheveux blancs supplémentaires
Les yeux rougis d’un albinos


omme à chaque retour des colonies, la famille est logée par
l’armée à Montauban. Le petit garçon y a juste le temps d’ap-C prendre à marcher et à parler avant de repartir sur les routes, pour
Rouen, cette fois, où Franck, jeune militaire retraité, vient d’être nommé
aux contributions indirectes.
Peu après, le 3 septembre 1939, la France et l’Angleterre déclarent la
guerre à l’Allemagne.
De ces années-là, Jacques gardera à jamais le dégoût des betteraves,
un certain rachitisme et des dents mal chaussées. Enfant de la guerre, il fit
comme beaucoup une primo-infection, connut le préventorium, la boule à
zéro, le froid et la faim, ainsi que des vêtements « de fille » que sa mère
lui taillait dans les vieilles robes de ses sœurs.

Parmi les événements qui sont restés à jamais gravés dans sa
mémoire, il y eut le bombardement de Rouen. Ils habitaient alors à
Bihorel, sur les hauteurs, avec une vue plongeante sur le centre de la
ville. Dans sa tête d’enfant, cela ressemblait à un immense feu d’artifice.
28L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
Sa mère, à côté de lui, était folle de frayeur, car sa fille aînée devait s’y
trouver précisément.
Dans le Paroles et Musique de janvier 1983, Jacques raconte à Fred
Hidalgo comment, dans ces moments extrêmes, l’attitude de l’adulte à
côté de lui est capitale : « Petite enfance trimballée à travers la France,
la guerre, les deuils et les pensions… Pas trop triste quand même, tout
cela, vu d’un gosse c’est assez facile : la seule chose qui puisse faire peur
à un gosse dans ces moments graves, c’est de s’apercevoir que l’adulte
lui-même a peur, mais tant que l’adulte tient le coup, le gosse est rassuré
et peut aller, tragiquement, jusqu’au bout de n’importe quelle aventure. »

Il se rappelait aussi les visions cauchemardesques qui l’avaient
hanté. Comme ces militaires allemands cachés derrière chaque arbre,
quand il traversait la ville, assis sur le porte-bagages du vélo que
conduisait sa mère.
Le souvenir également de cet homme qui pleurait. Cela se passait
sans doute après la Libération. Cet homme devait être un prisonnier
allemand. Jacques et d’autres enfants s’amusent en s’acharnant sur lui, le
pincent, lui tirent la barbe, les cheveux... L’homme, assis sur des rondins
de bois, se laisse martyriser, sans rien dire. Et, en silence, de grosses
larmes se mettent à couler le long de ses joues. Alors, toujours en silence,
il sort une photo de sa poche et la leur montre. C’était une photo
d’enfants. Probablement ses enfants.

Si la famille a réchappé au bombardement du 9 juin 1940, c’est en
partie grâce à Jacques. Ce jour-là, l’alerte est donnée. Tout le monde part
en exode, parce que, dit-on, les Allemands approchent. Raymonde et ses
enfants quittent Bihorel et descendent sur Rouen jusqu’au pont. Il fait un
soleil de plomb. Jacques a tout juste quatre ans. Sa jolie petite tête blonde
ne peut pas partir comme ça sans couvre-chef. Il attrapera une insolation.
On s’arrête. On perd du temps. Ah ! un magasin de chapeaux. Après
maints essais, en voici un à sa taille. On se remet en route. Arrivés à
l’entrée du pont, il faut montrer les papiers de chacun. Le temps de les
chercher, le pont saute. Monique et Francine sont projetées au loin.
Récupérant ses enfants, Raymonde s’engouffre dans la première cave
venue où se trouve déjà une foule de personnes. Pendant des heures, ils y
resteront calfeutrés, asphyxiés par la poussière, l’épaisse fumée noire
obscurcissant la ville toujours en proie aux bombardements.

Est-ce depuis ce jour que Jacques aimait bien être chapeauté ? Il
fredonnait souvent : « C’est le plus beau jour de ma vie / J’ai retrouvé
mon chapeau... » (Guy Béart.)
29MES ANNÉ E S S E RI ZE

8 L’autorité d’un père


Une coccinelle
Accouchant d’un éléphant blanc
Vous comprenez quel
Étonnement pour ses parents


algré la guerre, malgré les bombardements, on joue du piano
chez les Lallemand, comme dans toute bonne famille qui se M respecte. Même le petit garçon connaît quelques airs. Un jour,
Franck est invité pour son travail, avec sa femme et ses enfants, chez une
dame particulièrement influente. Pour ce rendez-vous, d’une importance
capitale, il tient absolument à ce que sa famille fasse bon effet. Aussi les
enfants sont-ils habillés et coiffés on ne peut plus élégamment. La dame
possède un piano.
Au cours de la soirée, on invite Jacques à en jouer. Le petit
bonhomme, tout content, s’installe au piano. Il a environ cinq ans. Il n’est
vraiment pas bien grand. Alors pour se tenir, il cale ses pieds contre le
bas du piano. La dame s’exclame : elle a ciré son piano le matin même !
– Fais attention, Jacky ! grondent les parents.
Une fois cet intermède passé, on demande au petit garçon de
reprendre son morceau. Jacques, buté sur son tabouret, refuse. Et s’entête.
Le silence se prolonge sous le tic-tac imperturbable de la pendule.
– Mais enfin, Jacky, qu’est-ce que tu as ? Joue ton petit air !
Alors, d’une façon presque solennelle, Jacques descend de son
perchoir et explique :
– J’ai mal... là (joignant le geste à la parole, il désigne son front) ;
j’ai mal... là (il désigne sa cœur) ; et j’ai mal...
Dans le silence le plus total, face à l’assemblée intriguée qui attend
la fin de la réplique, il se retourne et montre ses fesses.
C’est le drame. La famille Lallemand quitte les lieux. Le père, hors
de lui, poursuit Jacques parti en courant.
Heureusement que la maman était là pour alléger la main lourde de
colère du papa !

Franck est un homme adroit et intelligent. Par les postes d’émission
qu’il monte à Dakar, à T’ien-Tsin, à Saigon…, il reçoit des nouvelles du
monde entier qu’il retransmet ensuite aux gouverneurs, aux colonels…
Avec son chatterton au bout des doigts, il bricole sans arrêt. L’électricité
et l’optique n’ont aucun secret pour lui. Il est également très fort en
30L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
morse. Son seul défaut (ou son deuxième défaut, le premier étant de
s’appeler Lallemand… pendant la guerre !) : il est extrêmement sévère,
particulièrement avec ses enfants.
Les deux aînées n’en ont pas beaucoup souffert. La première était on
ne peut plus sage. Quant à la seconde, Josette, sa mère disait qu’elle était
un ange, et Jacques, une sainte ; d’une douceur exceptionnelle, elle
gardait toujours le sourire, ne pleurait pas, ne faisait jamais la moindre
histoire.
La troisième, par contre, se montrait plus qu’indisciplinée. C’était la
terreur du quartier. Les petits voisins à qui elle foutait des roustes (bien
méritées) n’avaient pas intérêt à se plaindre à leurs parents. Elle affrontait
son père, et tant mieux s’il la punissait !
Le petit frère était plutôt de cette trempe-là. Sa relation au père
s’avérait difficile. Déjà rebelle, il ne parvenait pas à obéir. C’était plus
fort que lui. Rentrer dans le rang, quel qu’il soit, marcher au pas, porter
un uniforme, tout cela était contraire à son penchant naturel.
Quand Jacques, à Fred Hidalgo qui l’interviewait, parlait de son
enfance en lançant, pudiquement, le mot de deuils (au pluriel), il pensait à
son père et à sa sœur Josette.
Franck mourut à l’hôpital de Rouen à la suite d’un accident, le
17 juin 1942. Le jour de son enterrement, les honneurs militaires lui
furent rendus. C’est Jacques qui, du haut de ses six ans, porta le petit
coussin sur lequel étaient posées les médailles de son père. Deux ans
après, le 22 mai 1944, Josette mourait de tuberculose.
Jacques disait que, pour lui, ce n’était pas un mal que son père soit
mort quand il était petit… Il n’aurait pas supporté longtemps son
caractère autoritaire et leurs relations auraient été trop conflictuelles.

Effectivement, lorsque Franck donnait des ordres, il était hors de
question de lui désobéir. L’aînée des filles, par exemple, eut bien du fil à
retordre avec Jacques dont elle avait la charge.
Le père avait dit :
– C’est simple, Jacques ne doit jamais avoir les mains sales.
Alors, toutes les dix minutes, elle emmenait le pauvre Jacques se
laver les mains ! C’est ainsi qu’il dut subir à contrecœur tous les soins
que lui prodiguait sa sœur. Si ce n’était pas les mains, c’était les pieds.
Sans oublier les ongles, qu’elle récurait à la perfection. Il fallait être
impeccable…
Quand Jacques n’allait pas bien, elle ne manquait pas de s’occuper
encore de lui. Très attentionnée, elle lui confectionnait avec du savon de
Marseille des petits suppositoires qu’elle lui enfilait dans les fesses en
disant : « Ça va te faire tomber la fièvre. »
31MES ANNÉ E S S E RI ZE
Pendant ce temps-là, Raymonde travaillait. À son retour, Jacques lui
rapportait :
– Monique m’a mis un suppositoire !
Était-ce le début d’une vocation ? Toujours est-il que cette sœur
deviendra infirmière et terminera brillamment sa carrière à l’hôpital amé-
ricain de Neuilly au poste de surveillante, crainte par ses subordonnées
tellement il fallait que tout fût… impeccable !
Il nous est arrivé de passer la voir à l’hôpital : je me souviens du fou
rire d’une infirmière qui venait d’apprendre que Jacques, les cheveux mal
peignés et le bout des doigts jauni par le tabac, était son frère !


9 La vie continue


T’as d’ la moutard’ sur le museau
T’es ros’ comme un tout p’tit cochon
Où c’est qu’ t’as t’y traîné tes os
J’ vas t’ nettoyer à coups d’ torchon



’il se pliait de temps à autre aux manipulations de sa sœur, Jacques
était un petit garçon vif et rusé. De la présence d’esprit, malin, S joueur, même au cœur du danger. La maman, depuis la mort de son
mari, travaille à son tour aux contributions de Rouen. Ce soir-là, en
rentrant chez elle, elle croise un militaire allemand qui veut lui prendre
son vélo. Elle résiste. Il la poursuit. Elle pédale tout ce qu’elle sait. Enfin
elle arrive à la maison. Jacques est là. Aussitôt, il dévisse les roues, cache
le vélo démonté sous le lit, met sa mère dans le lit, lui passe une écharpe
autour de la tête – un gros bouchon sur la joue – et tire les rideaux. Le
décor est planté, c’est une vraie chambre de malade. On frappe à la porte.
Jacques va ouvrir. C’est le militaire allemand qui réclame le vélo. Sans se
laisser intimider, Jacques lui explique qu’il doit faire erreur, qu’il n’y a
pas de vélo ici, que sa mère est au lit, qu’elle souffre d’une rage de
dents... Devant son insistance, il l’emmène dans la chambre en lui
recommandant de ne pas faire de bruit pour ne pas la réveiller…
Finalement, l’Allemand repartira, bredouille.

Jusqu’à un âge avancé, Jacques a fait pipi au lit. Ce qui lui a causé
bien des tourments et des traumatismes. En particulier au préventorium
de Canteleu, près de Rouen, d’octobre 1942 à novembre 1943. Une
période extrêmement dure que sa sœur Francine, marquée de façon
indélébile, ne peut évoquer sans en être encore bouleversée.
32L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
Ils sont trois frère et sœurs à souffrir d’une primo-infection, Josette,
Francine et Jacques. À leur arrivée au préventorium, tous les garçons sont
tondus. « Je revois Jacky. Je revois son désarroi. Moi, ils levaient ma
tignasse avec de grands coups de tondeuse sous les cheveux. Tu ne peux
pas l’oublier. Et tout de suite, la douche, comme si on était des pestiférés.
On m’a arraché une dent. Sans anesthésie. Je m’en rappelle encore. »
Le régime est brutal. « Du fait de la guerre, aussi, dont ils ne sont
pas responsables ». Le froid et la faim sont là. Dans les grandes prairies
normandes, Francine ramasse des pommes pour son frère et sa sœur.
« On avait les doigts gonflés d’engelures. Je revois les mains de ma sœur
Josette, elles éclataient de partout. On nous faisait défiler dans le froid,
marteler des heures entières : “Un ! deux ! trois ! quatre !” Ce n’était pas
leur faute, on n’avait rien pour se réchauffer. »
Josette ne guérira pas. « Dans les huit jours qui ont suivi la sortie du
préventorium, on a su qu’elle était condamnée. »
Francine continue : « Avec Jacques, on avait les mêmes souvenirs de
guerre. Jacques a vécu tout ça moins douloureusement que moi parce
qu’il était plus jeune. On avait quatre ans d’écart. J’étais le tampon entre
lui et les événements. Je prenais plus de coups que lui. »
Au préventorium, Jacques eut à subir les humiliations et les
maltraitances réservées aux enfants qui faisaient pipi au lit : le matin, il
devait défiler avec son drap mouillé sur la tête tout autour du réfectoire
devant les garçons d’un côté, et les filles de l’autre. Francine raconte
encore : « Je le voyais tout petit. C’était une souffrance pour lui, pour
moi, comme pour Josette. Sa chanson Faire pipi, je sais à quoi elle est
due. »

« Quand Méphisto était encor’
Dans le clan du bon Dieu
Il lui dit c’est d’accord
Je te rendrai service
Mais pour les bénéfices
Faudra couper la poire en deux

Il s’en fut fair’ pipi au diable
Pour ce qu’il avait dit
Pipi c’est charitable
Il eût pu faire pis

On nomme le nouveau sorti
De la rose ou du chou
Mon ange mon chéri
Mais le saint innocent
N’a pas percé de dents
Qu’il est bien plus malin que nous
33MES ANNÉ E S S E RI ZE
Il goûte fort le confortable
Alors la nuit pardi
Il fait l’inévitable
Pipi au creux du lit

J’ai fait pipi aux quatre vents
Même quand vient du nord
Et que c’est pas marrant
On m’a fait suer mon compte
Mais malgré ça je compte
Faire pipi jusqu’à ma mort

Pour occire les primevères
Pissenlits et fourmis
J’irai partout sur terre
Fair’ pipi fair’ pipi

Quand tout sera mort sur la terre
Béni soit mon pipi
Vous pleurerez mes frères
Je pleurerai ma part
Oui je pleurerai car
Pipi m’aura noyé aussi

Je suis pressé par mes affaires
Au revoir les amis
Tant que je peux le faire
Je m’en vais fair’ pipi »

Longtemps après, la question du pipi au lit n’étant pas résolue, sa
mère décide d’emmener Jacques consulter un médecin :
« Jacky, va te laver maintenant, nous avons rendez-vous chez le
docteur. »
Jacques, qui est en train de jouer au ballon, rentre à la maison, tout
content qu’on s’occupe un peu de lui, car cette histoire commence
sérieusement à lui peser. Il enlève son pantalon, son slip, et, avec un soin
particulier, nettoie, savonne, frotte dans tous les sens son petit zizi. C’est
bien là qu’est le problème, n’est-ce pas ? Sans lésiner, il prolonge sa
toilette jusqu’aux chevilles.
– Ça y est, ma mère, je suis prêt.
Et les voilà partis tous les deux. Dans le cabinet, après moult
explications, le docteur demande à Jacques de se mettre pieds nus.
Le choc !
Jacques fait un geste :
– Vous voulez pas voir... ?
– Non.
34L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
Contraint d’obéir, Jacques enlève lentement ses chaussures. Encore
moins fier, il enlève ses chaussettes et regarde sa mère : ses pieds sont
d’un noir ! Du charbon ! Il bredouille… il explique... tandis que le
docteur, très gentil, déclare à sa mère :
– Votre fils a les pieds plats, madame.
À partir de ce jour, était-ce à cause des semelles spéciales qu’il dut
porter pendant un certain temps, ou parce qu’on s’était enfin soucié de
son problème, le phénomène ne se reproduisit plus.

– Maman, viens voir ! C’est l’arrivée des Canadiens !
Raymonde n’y croit pas. Jacques lui fait le coup toutes les cinq mi-
nutes. Et puis elle est occupée… elle est en train de se raser les jambes…
– Mais si, je t’assure !
Cette image – sa mère en train de se raser les jambes à cet instant
précis – restera vivace à tout jamais dans sa tête.
Comme celle des Américains qui débarquaient par centaines : c’était
la première fois que Jacques voyait des « Noirs » !
Comme ces paquets de cigarettes aussi, venus de l’autre côté de
l’Atlantique : ça pétillait dans les yeux des petits Français.

Pour fêter la Libération, on débouche une bouteille de calvados, chez
un horticulteur, à Yvetot. Les adultes trinquent tandis que les enfants
jouent au ballon dans le jardin. Sans qu’on ait eu le temps de l’apercevoir,
Jacques, rapide comme l’éclair, arrive, tout en sueur, et boit, d’un trait, un
grand verre qui traîne par-là. L’instant d’après, il tombe par terre, raide,
inanimé : ce n’était pas de l’eau... Et l’entourage de conclure :
– Il n’y a rien à faire. On ne peut que le laisser dormir.
Pendant des heures et des heures, Jacques a dormi ! Il avait neuf ans.


10 Vous avez dit : bizarre ?


J’aurais aimé venir vous offrir un voyage
De l’en deçà d’ici à l’au-delà des cieux
Dans l’avant et l’après des infinis présages
Aux tranquilles gros temps brouillés au fond des yeux



our en revenir aux phénomènes étranges, voici quelques histoires
que Jacques lui-même m’avait racontées avec ravissement ! Tout P d’abord l’épisode des verrues. Où cela s’était-il passé et à quelle
date ? Je ne sais plus.
35MES ANNÉ E S S E RI ZE






36L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
Jacques est enfant. Il a les mains couvertes de verrues et aucun
traitement ne les fait disparaître. On décide de l’envoyer chez une espèce
de rebouteux, guérisseur des campagnes. La pièce est vaste, un peu
sombre. Jacques s’assoit près du feu. Le vieil homme se met à lui parler
et à le faire parler aussi, lui posant un tas de questions sur tous les sujets
sauf sur celui qui l’amène… Jacques intérieurement s’impatiente et se
demande quand il va s’occuper de ses verrues. Il lui a bien rendu visite
pour ça ! Mais le vieux continue à bavarder de choses et d’autres.
Finalement l’heure de rentrer à la maison arrive. Alors, sur le pas de la
porte, Jacques ose un timide :
– Et… mes verrues ?
– Ah oui ! Tes verrues ! J’allais oublier ! Ne t’inquiète pas, elles
vont partir toutes seules. Dans quelques jours, tu n’auras plus rien.
À la fois un peu sceptique et tout de même curieux du résultat an-
noncé, Jacques prend congé. Et effectivement, quelques jours après, alors
qu’il n’y pense plus, il s’aperçoit que ses verrues ont bel et bien disparu !

Autre épisode, longtemps après, qui se situe au début des années
soixante. Jacques est déjà bien implanté sur la Rive gauche. Un matin,
comme presque tous les matins, il sirote son café aux Cinq Billards, rue
Mouffetard. Il habite place de la Contrescarpe et chante le soir au cabaret
du même nom, en compagnie de Francesca Solleville, Jacques Marchais,
Paul Villaz… Machinalement, il saisit un journal qui traîne sur la table à
côté. C’est le New York Herald Tribune. Il l’ouvre au hasard (son anglais
est très sommaire) et tombe sur son nom « Jacques Serizier ». Pas très
réveillé, la vue encore embrumée, il pense s’être trompé, regarde de plus
près en écarquillant les yeux, et découvre un petit article intitulé
« Festival de l’île Saint-Louis in Paris » ! Mais oui ! Il s’agit bien de lui,
Jacques Serizier !
Cette coïncidence l’a beaucoup troublé. Pour le coup, il ne croyait
pas au hasard : premièrement, c’était sans doute la seule fois de sa vie que
son nom devait figurer dans le New York Herald Tribune, et deuxième-
ment, il n’avait jamais ouvert ce journal auparavant et n’aurait sans doute
aucune raison de le lire plus tard.
Tout paraissait si étrange et si parfaitement agencé ! Il a ressenti
comme une grande force au-dessus de lui, qui l’aurait commandé, qui lui
aurait guidé la main. Le sentiment de ne pas être totalement maître de ses
actes. Cela l’a plus effrayé que rassuré…

Il faut préciser que certains membres de sa famille sont mediums.
Plusieurs histoires circulent. À commencer par sa tante Héliette, la sœur
de sa mère.
37MES ANNÉ E S S E RI ZE
Héliette tire les cartes pour les uns, pour les autres. Elle a un don de
voyance. Ce qui lui permet même de gagner de l’argent. Un jour, un
homme vient la voir. La séance commence. Elle pose quelques cartes sur
la table et lui demande s’il travaille bien dans l’administration… ou
quelque chose comme ça, et plein d’autres questions du même genre.
L’homme, à chaque fois, répond par la négative. À plusieurs reprises,
Héliette étale le jeu sur la table, car elle ne comprend pas, ça ne colle pas.
Enfin, au bout d’un moment, elle remballe ses cartes, le regarde droit
dans les yeux et lui dit :
– Monsieur, vous me mentez, je ne peux pas continuer. Au revoir.
Vous ne me devez rien.
Et l’homme lui a tout avoué. Il n’était ni plus ni moins qu’un inspec-
teur de police en service. Finalement la rencontre s’est bien terminée.
Héliette a repris le jeu de cartes, et lui a révélé des vérités qui l’ont
fortement intrigué.
erHéliette est décédée le 1 novembre 1964 dans un accident de voi-
ture, alors que le matin même, ou la veille, elle s’était empêchée avec
horreur de tirer les cartes car elle n’arrêtait pas de voir la mort partout.

Si Jacques était considéré comme atypique au sein de sa famille, il
était de loin battu par sa tante Héliette. Mariette, sa première femme, se
rappelle être allée lui rendre visite avec Jacques. Héliette vivait alors très
pauvrement dans une roulotte, près de Saint-Germain-en-Laye avec son
mari. De longs cheveux noués en chignon au-dessus de la tête, elle était le
portrait type de la voyante.
On ne peut être qu’interloqué par le témoignage de Catherine, la
petite sœur de Jacques, qui partageait à Nanterre la même chambre que sa
grand-mère : après la mort d’Héliette, cette grand-mère passait des nuits à
discuter avec sa fille, ou plutôt avec son fantôme, qui venait s’asseoir sur
le fauteuil de la chambre. La mémé délirait-elle ? Catherine en était
effrayée !

Le père de Jacques aussi possédait ce genre de don. Une nuit, au Cap
Saint-Jacques, sa femme et lui avaient été réveillés par une boule de feu
qui était entrée dans la chambre et avait enflammé le rideau. Franck avait
dit à Raymonde :
– Note le jour et l’heure, mon père vient de mourir.
À cette époque-là, les nouvelles mettaient des mois pour arriver par
bateau. La date ayant été notée, on put vérifier que la boule de feu lui
avait bien annoncé la mort de son père, Renaud Lallemand, décédé en
1936 à la Réunion.

38L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE

11 Le Jura

J’ai pas su garder mes vaches
Et j’ai perdu mes moutons
Tonton tonton tontaine


u lendemain de la guerre, Raymonde, gravement malade, est
obligée de placer ses enfants dans des familles d’accueil. A Atteinte de tuberculose, elle doit entrer dans un sanatorium situé
sur les hauteurs d’Hauteville, dans l’Ain.
Jacques se retrouve d’abord à Belbeuf, en Seine-Maritime, chez un
couple de vieux. Très gentils et remplis de bonnes intentions, ils pensent
que Jacques est tuberculeux comme sa mère. Aussi lui donnent-ils à man-
ger des limaces crues pour le soigner. Ce calvaire durera environ deux
mois. Nouvelle recherche, nouvelle famille d’accueil. Près d’Hauteville,
cette fois, chez une infirmière qui a déjà plusieurs enfants. La situation
est rassurante. De loin. Car les soucis reprennent. Non seulement son
mari est tuberculeux, mais en plus Jacques est couvert d’impétigo, il a des
poux partout, et ses vêtements servent à habiller les autres enfants.
Enfin, à force de se démener depuis son sana, la maman réussit à
trouver une bonne pension, un petit coin de paradis, dans le Jura, à une
soixantaine de kilomètres d’Hauteville. Jacques en parlait souvent. Il y a
été heureux.
C’est à côté de Saint-Claude. Arrivés là, vous prenez la départemen-
tale 436, direction Gex, jusqu’à Septmoncel. Vous suivez alors une toute
petite route ou bien vous laissez votre voiture et vous grimpez en coupant
à travers la forêt. Là-haut, vous apercevez une maison. C’est ici, Sur le
Frêne, chez M. et Mme Pernier, un couple de fermiers. La vie n’y est pas
facile. L’hiver il faut prendre les skis pour descendre au village, faire des
courses ou aller à l’école, quand on a le temps.
La grande bâtisse est quasiment carrée, avec un toit en tuiles à deux
longs pans dissymétriques, agrémenté de chaque côté d’une demi-croupe
triangulaire en tôle, le tout débordant largement en prévision des chutes
de neige. Gravés sur le linteau de la porte d’entrée : « F.L. PERNIER
1867 ». Le long de ce mur d’un enduit rose orangé, une espèce de trottoir.
Et là, face au soleil de midi, au beau milieu de la façade, entre deux
fenêtres, un banc en pierre adossé à la maison. Bien des années après,
sans Jacques, je m’y suis assise et je peux dire qu’on s’y sent bien !
La façade nord, elle, est habillée sur toute sa hauteur par des
bardeaux de châtaignier, comme avait dû l’être le pignon ouest, avant
39MES ANNÉ E S S E RI ZE
d’être recouvert à mi-hauteur de tôles verticales, toutes rouillées au-
jourd’hui. Les portes et fenêtres sont dotées d’un encadrement en pierre
blanche. Sur le côté est, pour entrer dans la grange, on découvre une belle
porte en bois patiné et clous forgés, avec un petit portillon central.



Jacques a maintenant dix ans. Ce qu’il n’a pas eu le temps d’ap-
prendre de son père, il va l’apprendre de M. Pernier. Avec lui, il connaîtra
son premier couteau, sa première coupure. Jacques tenait de son père
cette habileté manuelle et cette débrouillardise qui lui permettaient de
parer à tout, où qu’il soit, même au fin fond de n’importe quel coin perdu
du bout du monde. Comme lui, il avait l’esprit inventif et ne manquait
jamais de ressources. Un des rares objets de son histoire familiale qu’il
aurait eu plaisir à récupérer, c’était la boîte à outils que son père avait
fabriquée.
Un soir d’hiver, le voilà qui rentre en pleurant à la ferme : il a cassé
ses skis ! Et le vieux Pernier de lui répondre :
– Montre voir. Mais non, ils ne sont pas cassés, tes skis. On va les
réparer. Viens dans mon atelier. Je vais te montrer.

C’est là aussi, bien sûr, qu’il a gardé les vaches et les moutons. Sa
vache préférée s’appelait Papillon. Il paraît qu’elle était très intelligente et
très gentille. Quand il faisait froid, elle s’approchait de lui : « Je me
souviens d’avoir réchauffé mes mains sous les aisselles d’une vache. »
Comme il se souvenait avoir vu, en pleine forêt, la foudre tomber sur
un arbre, et l’arbre tomber sous son nez !
Ce fut sa vie, pendant deux ans, là-haut, Sur le Frêne, dans cette
ferme isolée d’un haut plateau du Jura, entre les poules, les vaches et les
40L E S ANN ÉE S BO U R L I NG UE
moutons, les prés et les forêts, l’atelier, très peu de bancs d’école et
l’immensité du ciel. Une vie rude et modeste, mais qui lui a laissé, à coup
sûr, un avant-goût de nature et de liberté.


12 L’examen d’entrée en sixième


Ils m’envoyèrent potache
Puisque j’étais cornichon
En ville afin que je tâche
D’avoir vie de patachon



etit homme des montagnes, Jacques a douze ans quand sa mère le
rappelle auprès d’elle, chez sa belle-mère, à Mareil-Marly. Elle P vient de se remarier à sa sortie du sana.

Durant son séjour dans le Jura, Jacques n’est pratiquement pas allé à
l’école : ça n’était pas considéré comme obligatoire, et puis il y avait
tellement de choses à faire avant d’aller s’immobiliser sur un banc ! Les
années précédentes non plus, il n’était pas question d’école, à cause de la
guerre. Mais là, le problème devient sérieux, car Jacques a l’âge d’entrer
en sixième.
Sans plus attendre, comme on envoie quelqu’un consulter un méde-
cin, sa mère l’envoie chez l’instituteur. Diagnostic : il ne sait rien mais il
est intelligent… Oui... L’instituteur va essayer de le remettre à niveau.
Pendant plusieurs semaines, il lui donnera des leçons d’une à deux heures
par jour après la classe jusqu’à l’examen d’entrée en sixième. Résultat :
de tous les candidats, surprise générale au sein de la famille, Jacques est
le seul reçu !
Il se souvenait avec plaisir d’une de ses premières journées d’école.
L’instituteur lui avait demandé combien, au total, coûteraient douze
choux-fleurs à trois francs. Immédiatement, il s’était mis à écrire sur sa
feuille le chiffre trois une première fois, puis une deuxième fois soigneu-
sement en dessous, puis une troisième fois, et ainsi de suite jusqu’à
douze. À la fin, il avait tiré un trait et tout additionné en comptant sur ses
doigts. L’instituteur s’était approché, avait regardé sa feuille et s’était
éloigné sans un mot. Les minutes passaient, les quarts d’heure défilaient,
et le manège de l’instituteur recommençait sans cesse, laissant son élève,
plein de doutes, vérifier scrupuleusement sa longue addition. Au bout
d’un certain temps, l’air innocent, l’instituteur interpelle Jacques :
– Tu connais la multiplication ?
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