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Patrimoine,
création, culture
des dispositifs et des publics
Sous la direction de
Réunissant des chercheurs français et roumains, Cristina Bogdan, Béatrice Fleury, Jacques Walter
Patrimoine, création, culture. À l’intersection des dispositifs
et des publics étudie des projets articulant une offre
patrimoniale, créative et/ou culturelle avec une dimension
technique. Toutefois, loin de penser celle-ci comme une
révolution des usages, les contributeurs en décrivent
les ressorts sociaux tout en imaginant des assemblages
théoriques adaptés.
Structuré en deux parties, l’ouvrage examine le rapport
que les contemporains entretiennent avec le patrimoine
culturel pour décrire plusieurs manifestations de la
modernité. Les intersections dont il est question sont
donc autant culturelles que scientifques, la connaissance À l’intersection et les collectifs de chercheurs s’ajustant forcément aux
évolutions du monde environnant et aux attentes des
publics.
Cristina Bogdan est enseignante au département de
sciences de la communication, à la Faculté des Lettres
de l’université de Bucarest. Directrice de ce département,
elle est docteure ès Lettres et s’est spécialisée dans l’histoire
des mentalités, l’anthropologie culturelle et les Gender
Studies.
Béatrice Fleury est professeure en sciences de l’information
et de la communication à l’université de Lorraine
(Nancy), directrice-adjointe du Centre de recherche sur les
médiations. Elle est co-directrice de la revue Questions de
communication. Ses travaux portent sur les représentations
eet médiations mémorielles de confits du xx siècle.
Jacques Walter est professeur en sciences de l’information
et de la communication à l’université de Lorraine (Metz),
directeur du Centre de recherche sur les médiations. Il est
co-directeur de la revue Questions de communication.
Ses travaux portent sur le témoignage et les médiations
mémorielles, notamment en lien avec la Déportation et la
Résistance.
Photographie de couverture :
Heather (CC BY 2.0)
ISBN : 978-2-343-08057-4
22 €
À l’intersection
Patrimoine, création, culture
des dispositifs
et des publics
Sous la direction de Cristina Bogdan
Patrimoine, création, culture
Béatrice Fleury, Jacques Walter
À l’intersection des dispositifs et des publicsPatrimoine, création, culture
À l’intersection des dispositifs et des publics Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pélissier

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre
1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des
recherches originales menées sur l’information et la communication
en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs
dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large.
D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la
communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur
acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des
sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux
technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la
très grande diversité de l’approche communicationnelle des
phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être
envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.


Dernières parutions

Catherine GHOSN, Médiation télévisuelle et représentation de
la diversité, 2015.
Tourya GUAAYBESS (dir.), Cadrages journalistiques des
« révolutions arabes » dans le monde, 2015.
Fathallah DAGHMI, Farid TOUMI, Abderrahmane
AMSIDDER (dir.), Médias et changements. Formes et
modalités de l’agir citoyen, 2015.
Hadj BANGALI CISSE, André-A LAFRANCE, Linda
SAADAOUI (dir.), Communication et sociétés en crise, Savoir
y entrer ; pouvoir en sortir, 2015.
Jean-Claude DOMENGET, Valérie LARROCHE,
MarieFrance PEYRELONG (dir.), Reconnaissance et temporalités,
Une approche info-communicationnelle, 2015.
Aïssa MERAH et Vincent MEYER (dir.), Communisation
publique et territoriale au Maghreb, 2015.
Sylvie P. ALEMANNO (dir.), Communication
organisationnelle, management et numérique, 2014. Sous la direction de
Cristina Bogdan, Béatrice Fleury, Jacques Walter
Patrimoine, création, culture
À l’intersection des dispositifs et des publics
UXHGHO
eFROH 3RO\WHFKQLTXH 3DULV
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-08057-4
EAN : 9782343080574
+1
$77$ $50 ?/
Sommaire
Explorer l’intersection des dispositifs et des publics
Cristina BOGDAN, Béatrice FLEURY
et Jacques WALTER.....................................................................................9
Passés recomposés
Les Romains à l’âge numérique : le musée archéologique
virtuel d’Herculanum et le « Plan de Rome ».
Étude comparée
Elena Emilia STEFAN ...............................................................................25
La sensation d’être au musée : une expérience éducative,
sensorielle et récréative
Nathanaël WADBLED................................................................................49
Le patrimoine au prisme des subjectivités sociales :
indigénisation du savoir patrimonial et
usages créatifs du passé
Sonia CATRINA...........................................................................................67
Numérisation des archives télévisuelles : accessibilité
et valeur. Le cas de la télévision (roumaine) socialiste
Alexandru MATEI ......................................................................................95
La Convention de l’Unesco sur le patrimoine culturel
en péril. Le cas de l’ex-Yougoslavie
Iva DURDEVIC...........................................................................................111
La modernité mode d’emploi
La médiation de la science. Analyse
des expositions controversées des corps humains plastinés
Viorica Aura P ĂU Ş et Romina SURUGIU.........................................137
7 Urbanités hybrides : nouveaux savoirs et savoir-faire
Patrizia LAUDATI.....................................................................................157
Offres de formation en archivistique à l’ère des TIC :
enjeux et perspectives
Aminata KANE..........................................................................................171
L’interdiscours dans la dégustation : une (re)signification
des représentations du vocabulaire du vin
Kilien STENGEL....................................................................................191
Notices biographiques.........................................................................213
8 Explorer l’intersection
des dispositifs et des publics
Cristina BOGDAN•*, Béatrice FLEURY**
Jacques WALTER***
Le numérique ne différencie ni ne distingue un secteur d’un
autre. Plus encore, il est constitutif de nombreuses organisations
sociales, désormais structurées en tenant compte de son
existence et de ses effets. Dans le domaine du patrimoine, de la
création et de la culture, les projets qui encouragent le
croisement entre une offre culturelle et la technique sont
multiples. En particulier, ils font de l’accès au plus grand
nombre un enjeu et, de ce fait, sont fortement encouragés par
les institutions publiques. Dorénavant, visiter une exposition au
Louvre en consultant une application mobile, probablement
après en avoir découvert les pièces maîtresses sur le site internet
du musée, est une pratique courante. Familier des dispositifs
numériques, un visiteur peut entrer au musée avec un savoir sur
les objets qu’il y verra, mais aussi, bien souvent, sur les
conditions d’exposition de ceux-ci. Par exemple, si entre le 5
mars et le 9 novembre 2015, il vient admirer la réussite de la
restauration de La Victoire de Samothrace, il peut tout connaître
de cette sculpture hellénistique placée en surplomb de l’escalier
Daru, tant du point de vue de son histoire artistique que de celle
de sa présence à l’entrée du Louvre. D’ailleurs, l’enquête
« Conditions de vie et aspirations », réalisée en 2012 par le
Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions
de vie (Crédoc), atteste du lien entre la technologie et cette

•* Université de Bucarest.
** Université de Lorraine (Nancy, France).
***Université de Lorraine (Metz, France).
9 pratique muséale dont on observe qu’elle est
proportionnellement plus importante – ce qui paraît logique – lorsque les
sujets utilisent plus souvent l’internet.
Figure. Proportion de personnes ayant utilisé Internet
en lien avec une visite culturelle ou patrimoniale
selon le temps passé sur Internet
N’utilise pas
(3) (1) (1) (0) (0) (3) 97 100 Internet
Utilise
30 11 15 (3) (4) 37 63 100 Internet
moins d’une
heure par
jour
Utilise 42 15 25 8 10 51 49 100
Internet plus
d’une heure
par jour
Ensemble de
28 10 16 5 6 35 65 100 la population
Source : REDOC, Enquête « Conditions de vie et aspirations », début 2012. Lecture : 25%
des internautes qui passent plus d’une heure par jour sur la toile ont effectué une visite
virtuelle d’un musée, d’une exposition ou d’un monument contre 16% en moyenne.
Pour autant, si parler de la reconfiguration des temporalités et
des espaces est un lieu commun quand on aborde l’usage des
technologies de l’information et de la communication (TIC), la
réalité à laquelle renvoie ce constat est tangible. Dans l’exemple
évoqué ci-dessus, la visite commence avant l’entrée physique
au musée. Selon l’éloignement du visiteur, elle peut même ne
pas avoir lieu, tout en ne privant pas ce dernier d’une
expérience sensorielle. Les dispositifs sociotechniques ont donc
notamment pour vertu de rapprocher ce ‒ ou celui ‒ qui est
éloigné de l’objet artistique. À l’intersection des dispositifs et
des publics, les œuvres occupent ainsi une place centrale, mais
temporellement et spatialement différente de celle qui était
auparavant la leur. Ainsi ce qui relève de la réalité augmentée,
de la visite virtuelle, de l’écriture collaborative, des forums
participatifs et/ou de l’accompagnement multimédia, est-il
10
Rechercher des
informations pratiques
Réserver ou acheter
un billet sur Internet
Effectuer une visite
virtuelle
Télécharger les
commentaires
d’œuvres exposées
Parler sur un réseau
social, un blog ou un
forum d’une visite,
d’une exposition, d’un
musée ou d’un
monument
A utilisé Internet en
lien avec une visite
culturelle
N’a pas utilisé Internet
en lien avec une visite
culturelle
Total partie prenante de l’échange qui s’instaure entre institutions,
producteurs et publics.
Au-delà du cas des musées, pour traiter ce sujet sans céder à
l’illusion d’un monde dont les formes n’auraient pour cadre que
la nouveauté des dispositifs et de leur usage (voir Appel,
1Boulanger, Massou, 2010), les neuf contributeurs ‒ français et
roumains ‒ de l’ouvrage ont opté pour l’une ou l’autre des voies
suivantes. Dans « Passés recomposés », ils examinent le rapport
que les contemporains entretiennent avec le patrimoine culturel,
que le questionnement soit centré sur sa monstration, sa
préservation ou l’expérience de visite. Sous le titre « La
modernité mode d’emploi », ils décrivent plusieurs
manifestations de celle-ci : dans le domaine de la médiation scientifique,
des urbanités, des formations en archivistique ou dans le cadre
très particulier des représentations afférentes au vocabulaire du
vin.
Partant de là, les auteurs étudient autant des objets que des
processus relatifs à la construction des savoirs. Ainsi les
intersections dont il est question sont-elles autant culturelles
que scientifiques. En effet, la connaissance et les collectifs de
chercheurs s’ajustent forcément aux évolutions du monde
environnant et aux attentes des publics envisagés. Un réglage et
des interactions que les chercheurs donnent à comprendre et
interpréter dans un volume où le dialogue entre des
francophones de traditions culturelles différentes est la pierre
angulaire d’une réflexion à l’intersection des dispositifs et des
publics dans les domaines du patrimoine, de la création et de la
culture.

1 e Le présent ouvrage est issu de la 2 Conférence internationale francophone
een sciences de l’information et de la communication et de la 20 édition du
Colloque franco-roumain en information-communication, tenues à Bucarest
erles 30-31 octobre et 1 novembre 2014, dont le conseil scientifique était
présidé par Ioan Dragan (université de Bucarest), Béatrice Fleury (université
de Lorraine), Ioan Pânzaru (Centre régional francophone de recherches
avancées en sciences sociales, université de Bucarest) et Jacques Walter
(université de Lorraine). Les neuf contributions ont été sélectionnées parmi
celles présentées dans les sessions du domaine « Patrimoine, création,
culture », animées par Béatrice Fleury, Ioan Pânzaru, Jacques Walter. Elles
ont été retravaillées pour la publication.
11 Passés recomposés
Constater que l’accès au passé est filtré par les marqueurs du
présent est un lieu commun que n’emprunte aucun des cinq
contributeurs de cette section. En revanche, tous tentent de
comprendre les tenants et aboutissants des supports, enjeux et
motifs qui spécifient les intersections formelles et intellectuelles
entre temporalités. En effet, traiter de l’accès à une période
particulière de l’Histoire conduit forcément à prendre en
considération la séparation entre un temps et un autre, puis le
rapprochement qui s’opère entre eux via, par exemple, les
moyens mis en œuvre pour y parvenir. Qu’il s’agisse de
numériser certaines pratiques sociales ou esthétiques de la
Rome antique (Elena Emilia Stefan) ou de muséifier des
moments tragiques de l’histoire contemporaine (Nathanaël
Wadbled), qu’il soit question des collections d’objets de
l’histoire populaire (Sonia Catrina), des archives télévisuelles
de la Roumanie socialiste (Alexandru Matei) ou du patrimoine
culturel en péril de l’ex-Yougoslavie (Iva Durdevic), c’est à un
temps passé rendu palpable que les chercheurs s’intéressent,
celui qui est ou bien techniquement transformé et archivé, ou
bien celui qui est choyé et transmis selon des modalités où
l’intime côtoie le collectif.
Dans « Les Romains à l’âge numérique : le musée
archéologique virtuel d’Herculanum et le "Plan de Rome".
Étude comparée », Elena Emilia Stefan (université de Bucarest)
constate une première intersection entre une idée classique du
passé antique et la représentation filmique qui en est restituée.
Loin de repousser cette vision déformée de la réalité, l’auteure
montre que les institutions muséales s’en inspirent pour créer,
notamment, des versions 3D de périodes particulières.
Comparant le musée archéologique virtuel d’Herculanum avec
le projet mené par l’équipe « Plan de Rome » de l’université de
Caen, l’auteure va plus loin. Si elle fait état de différences
significatives entre mondes savant et touristique, elle énonce
néanmoins un double constat : « La technologie paraît […]
indispensable aux activités pédagogiques et de recherche » ;
« présenter de façon spectaculaire le monde antique et le raviver
avec des personnages du passé n’est plus uniquement l’apanage
de l’industrie du divertissement ». En adoptant une forme
esthétique qui s’apparente aux images filmiques, la visualisation
12du passé – qu’elle soit plutôt orientée vers une expérience
ludique ou qu’elle privilégie une version savante – facilite la
compréhension par le plus grand nombre des règles et modes de
vie antérieurs. De ce point de vue, c’est une autre forme
d’intersection qui se manifeste, celle qui associe connaissance
et divertissement, savoir et plaisir des sens.
Justement, c’est une approche similaire, mais attachée à un
secteur différent de la muséologie, qui est au cœur de la
démonstration de Nathanaël Wadbled (université de Lorraine).
Dans « La sensation d’être au musée : une expérience
éducative, sensorielle et récréative », ce dernier envisage le
musée comme un espace de communication dont il expose les
principes et modalités de fonctionnement. Le visiteur n’est pas
seulement soumis à une expérience cognitive. Il ressent des
émotions qui participent de sa visite et soutiennent le discours
produit et perçu. Ainsi écrit-il que, « à un premier niveau,
l’effet sensoriel produit par une certaine présentation donne en
elle-même une information sur ce qui est montré ». Puis, « à un
second niveau, la mise en avant et la manière dont les éléments
vont être mis en relation va influer sur l’importance relative de
l’information qu’ils donnent dans la construction de la narration
générale ». Connaissance et expérience sensitive ne sont
aucunement disjointes. Elles cadrent le contact du visiteur avec
l’événement montré. Pour autant, faire se rejoindre une
perspective récréative et une autre en lien avec la connaissance
ne va pas de soi, plus encore quand les thèmes et périodes
présentés sont graves (guerres, génocides…). Nathanaël
Wadbled discute donc des tensions et contradictions propres
aux débats sur cette question. Tentant de replacer ces derniers
dans une perspective socio-historique, il prend au sérieux
l’usage du sensible dans l’acquisition du savoir et en fait un
élément déterminant de la transmission. Considérant que le
sensible est insuffisamment sollicité, il formule donc un propos
engagé qui tend à retrouver le divertissement là où l’on pensait
l’en avoir écarté.
De toute évidence, le rapport au passé n’est pas qu’une affaire
sérieuse. Plus exactement, le sérieux ne chasse ni le plaisir –
esthétique par exemple –, ni même le divertissement, et vice
versa. Sonia Catrina (Institut d’ethnologie de l’université de
Neuchâtel, École nationale d’études politiques et
adminis13 tratives de Bucarest) en est aussi convaincue, elle qui dans « Le
patrimoine au prisme des subjectivités sociales : indigénisation
du savoir patrimonial et usages créatifs du passé » rend compte
d’une enquête menée auprès de collectionneurs privés d’objets
ethnographiques. Dans ce cadre, c’est à la patrimonialisation
d’un passé particulier qu’elle s’intéresse, s’attachant aux motifs
– objectivés par les sujets eux-mêmes – qui président au geste
que représente la collection. Trois angles sont abordés par la
chercheuse : le contenu des collections, les valeurs de celles-ci
et leurs usages. Ainsi, en fouillant les subjectivités des
collectionneurs dont elle livre des interprétations,
combine-telle une étude des objets et une analyse des acteurs en situation,
montrant l’épaisseur sociale des objets comme celle des
pratiques de collection. Sonia Catrina fait donc état des liens ou
dissonances entre trois types de pratiques : personnelle, sociale
(le folklore par exemple) et/ou scientifique. En résulte une
étude serrée de la complexité patrimoniale qui ne se résume pas
à un sentiment nostalgique à l’égard du passé, quand bien
même le goût pour la collection en est-il empreint.
Précisément, pour Alexandru Matei (Lumina – The University
of South-East Europe/Centre régional francophone de
recherches avancées en sciences sociales, Bucarest) dans
« Numérisation des archives télévisuelles : accessibilité et
valeur. Le cas de la télévision (roumaine) socialiste », la
nostalgie n’est jamais très éloignée du regard porté sur le passé,
en l’occurrence de la volonté formulée par certains de
numériser des images audiovisuelles anciennes. De ce point de
vue, l’auteur défend l’idée selon laquelle « tant que la
numérisation reste un but […], elle aide peu les chercheurs. Il
faudrait insérer la numérisation dans des tactiques de promotion
qui encouragent non pas tout type de consommation d’images
vintage, mais un emploi qui participe du développement des
savoirs intellectuels ». Ceci posé, il défend un projet
d’exploitation et de traitement scientifiques des archives télévisuelles.
Comprendre la société d’hier comme celle d’aujourd’hui fait
partie des arguments qu’il avance et qui encouragent la
recherche et la transmission pédagogique. En témoignent deux
initiatives d’archivage et de mise à disposition d’images dont
l’auteur présente les similitudes et différences : le site de Vasile
Isache (accès : http://tvarheolog.com) qui résulte d’une passion,
14voire d’une forme de nostalgie pour une période révolue ; le
portail EUscreen (accès : http://www.euscreen.eu/) « qui offre
en accès libre des milliers d’objets d’archive audiovisuels ».
Cependant, pour le chercheur, quelle que soit la philosophie à
laquelle renvoie chacune de ces expériences, aucune ne pourra
tout dire du passé et de l’archivage de celui-ci car, selon lui,
« les traces du passé que contiennent les archives […] sont des
traces de vécus dont participent non seulement les images, mais
aussi les supports qui les rendent possibles, les locaux qui
abritent les supports, bref, un monde. Mais ce monde, comment
l’archiver lui aussi ? ».
Entre autres caractéristiques, on retiendra la relativité des
domaines étudiés et des définitions posées. De ce point de vue,
Iva Durdevic (université de Nice Sophia Antipolis), avec « La
convention de l’Unesco sur le patrimoine culturel en péril. Le
cas de l’ex-Yougoslavie » – pays ô combien intersectionné ! –,
explique que la définition même de patrimoine connaît des
évolutions selon les périodes de référence. Pour elle, « chaque
génération redéfinit les limites qui caractérisent l’objet
patrimonial, qui est vivant et évolutif et dépend de la réalité
sociale, économique et culturelle contemporaine ». Toutefois,
en dépit de ces différences, des traits communs perdurent, dont
l’idée selon laquelle le patrimoine joue un rôle important dans
la transmission de valeurs d’une génération à une autre. Ce qui
explique sa préservation, par exemple dans le cadre de grandes
organisations internationales. Fondée en 1945, l’Unesco
(United Nations Educational, Scientific and Cultural
Organization) associe préservation du patrimoine et culture de
la paix. Le patrimoine peut être mis à mal dans des situations
conflictuelles, mais il peut aussi s’avérer un moyen de chantage
entre belligérants. Détruire le patrimoine de l’adversaire revient
à malmener l’identité de ce dernier et ce à quoi il tient. En
traitant des territoires touchés par la guerre en ex-Yougoslavie,
Iva Durdevic détaille les pressions que subissent les organismes
internationaux qui assurent une mission de préservation du
patrimoine. Ainsi présente-t-elle les situations contrastées que
connaissent les villes de Dubrovnik ou Mostar. Surtout, elle
montre qu’en plus des problèmes politiques qui empêchent la
préservation de sites, la non-visibilité de ceux-ci – donc la
noncommunication à leur sujet – est à prendre en compte. Enfin,
15 elle formule des hypothèses faisant écho à la situation
contemporaine où l’on voit que détruire le patrimoine ne
signifie pas uniquement mettre un terme à une infrastructure,
mais aussi porter atteinte en profondeur aux « sociétés pour
lesquelles ces sites représentent une valeur culturelle et
spirituelle ».
La modernité mode d’emploi
Dans le roman La vie mode d’emploi (1978), Georges Pérec
décrit la vie d’un immeuble imaginaire par le filtre du quotidien
de ses habitants, de leurs histoires et objets. Digressions
diverses et variées émaillent un texte inventif qui vise
notamment l’exhaustivité. De ce puzzle qui se compose des
histoires se déroulant sur dix étages où se côtoient les habitants
de dix appartements, la vie va et vient et s’en va aussi. Certes,
ce n’est pas une stratification similaire qui structure cette partie.
En revanche, chaque contribution développe un argumentaire
portant sur l’un ou l’autre pan de la modernité, l’ensemble
dressant un portrait nuancé du contemporain. Si Georges Pérec
observe chacun des appartements d’un immeuble situé au 11
rue Simon-Crubellier, les quatre auteurs décrivent et
problématisent la modernité et ses intersections depuis un lieu particulier
d’observation.
Dans « La médiation de la science. Analyse des expositions
controversées sur les corps humains plastinés », Viorica Aura
P ău ș et Romina Surugiu (Faculté de journalisme et sciences de
la communication, université de Bucarest) s’attachent à une
exposition présentée en différents pays et dont le sens s’est
transformé au gré d’ancrages culturels spécifiques. Leur intérêt
est focalisé sur la manière dont l’exposition de certains corps
soulève une série de problèmes éthiques, sans compter les
modalités de solutions apportées à ceux-ci par les institutions
organisatrices. Le débat concerne le statut des corps (dans le
cadre duquel peut perdurer l’apparence d’une individualité
irremplaçable, celle du défunt) divisant les spectateurs, dont des
défenseurs de la plastination et des opposants. Les chercheurs
soulignent cette différenciation des regards (« Les organisations
de droits de l’homme les considèrent comme des humains et
exigent des documents sur leur provenance. En revanche, les
adeptes de la plastination les considèrent comme des objets
16 scientifiques et soulignent la beauté et la perfection du corps
humain »). Ils s’intéressent aussi au nouveau statut que les
musées s’arrogent, en ayant le courage de devenir les
promoteurs de la médiation de controverses socio-scientifiques.
Situé entre le monde des chercheurs et celui des spécialistes, le
musée doit trouver les ajustements appropriés afin de combler
les vides éducationnels des visiteurs et créer, au niveau
rationnel et émotionnel, une certaine vision du monde, en
accord avec le développement de la science et des technologies.
L’étude propose une comparaison entre les manières dont les
expositions de ce genre ont été perçues par le grand public et
présentées par les médias, en insistant sur les particularités de
réception dans l’espace roumain. Attentifs aux objections
formulées à l’occasion d’expositions similaires qui ont été
présentées ailleurs, les organisateurs roumains ont envisagé une
accentuation de la dimension scientifique en faisant appel à des
custodes – étudiants en médecine – et en renonçant aux pièces
qui auraient soulevé des problèmes de morale – par exemple,
l’exposition des corps dans des postures sexuelles. La
perception des visiteurs – telle qu’elle apparaît dans les
commentaires déposés dans le Livre d’or du musée – a fait
pencher la balance en faveur d’une appréciation positive, ce qui
contraste avec le discours médiatique hostile, mettant l’accent
sur la dimension religieuse et morale du sujet, ainsi que sur les
aspects sensibles relevant des droits de l’homme. Ainsi le
public peut-il trouver de l’intérêt à une forme d’hybridation,
une pratique qui a retenu l’attention de plusieurs chercheurs,
tout comme la prise en compte du sensible.
Dans « Urbanités hybrides : nouveaux savoirs et savoir-faire »,
Patrizia Laudati (université de Valenciennes et du
HainautCambrésis) étudie les villes contemporaines qu’elle qualifie
d’objets hybrides, forgeant à cette occasion la notion
d’« urbanités hybrides ». Ce thème se trouve à l’intersection de
plusieurs champs disciplinaires : l’ingénierie urbaine,
l’informatique, l’anthropologie des sens et les sciences de
l’information et de la communication. L’apparition des TIC
redessine une ville de plus en plus numérisée. On assiste ainsi à
une hybridation entre « la matérialité de l’espace physique de la
ville et l’immatérialité de l’espace infini des possibles ». Ce
mélange modifie la vie sociale et culturelle des habitants, car
17 « les espaces urbains, en transformation permanente, se
trouvent aujourd’hui devoir intégrer des artefacts
communicationnels […], des nouveaux dispositifs sociotechniques
(terminaux mobiles, informatique ubiquitaire, mobilier urbain
intelligent, etc.) avec des conséquences inévitables sur les
modalités de perception, d’appropriation ainsi que sur les
façons de vivre ensemble et sur les pratiques d’usage de ces
mêmes espaces ». La physionomie de la ville contemporaine
inclut toutes les modifications opérées à partir de la révolution
industrielle jusqu’à la révolution digitale (la logique des flux et
de la mobilité a remplacé la logique des lieux et des territoires,
la ville discontinue a pris la place de la ville continue), mais
aussi les changements déclenchés dans la perception des
récepteurs, par l’intermédiaire des dispositifs sociotechniques.
La rencontre de l’individu avec la ville prend forme à partir des
interactions interpersonnelles et de la confrontation avec les
strates successives de la mémoire de l’espace public. Dans cette
perspective, des objets-prothèses (du type GPS) aident à
l’orientation. D’où une appropriation facilitée par une suite de
dispositifs digitaux (iPhones, tablettes) qui accompagnent
l’individu dans ses déambulations. Circonscrire l’idée
d’urbanité hybride représente donc un défi épistémologique,
étant donné le caractère de cet « objet multidimensionnel
dynamique, caractérisé à la fois par ses éléments dénotatifs et
connotatifs, par sa matérialité et son essence ».
Dans une certaine mesure, il en est de même pour Aminata
Kane (université Lille 3) mais au sujet d’une question de
formation professionnelle. Ainsi dans l’« Offre de formation en
archivistique à l’ère des TIC : enjeux et perspectives », la
chercheuse évoque-t-elle les reconfigurations d’un métier qui
articule des temporalités et techniques de travail issues de
différents univers. De façon classique, cette activité se situe à
l’intersection des sciences du document, y compris avec un
recours à l’informatique, et de la discipline historique. Or, elle
n’échappe pas, loin de là, à l’impact des TIC dans ses plus
récents développements. Au point qu’on en arrive à des
appellations professionnelles jusqu’ici inédites, comme
cyberarchiviste ou E-archiviste. On pourrait y voir un effet de
mode. Mais non. Il s’agit d’une mutation en profondeur qui
s’inscrit dans un mouvement plus global s’incarnant – entre
18 autres manifestations – par ce qui est désigné sous le vocable
« humanités numériques ». Au demeurant, Aminata Kane
montre que cette dynamique affecte et les pays du Nord et ceux
du Sud. Son propos consiste principalement à baliser les
innovations technologiques auxquelles la profession et
confrontée, ainsi que les pratiques émergentes. Du coup, elle
s’attache à expliquer – intersection entre l’univers professionnel
et l’univers académique – comment les curricula doivent être
modifiés. La chercheuse met en évidence les principaux
résultats de plusieurs études majeures en zone francophone ou
anglo-saxonne. Ceci permet d’établir les implications de la
coprésence d’archives papier et d’archives numériques ou
numérisées. Dans ce dernier cas ressort la nécessité d’acquérir
de nouvelles compétences, telles celles ayant trait aux
interactions homme/machine ou encore au design. Et, phénomène
très intéressant, ces mutations sont concomitantes du
développement d’une anthropologie et d’une sociologie de
l’archivistique. Preuve que, dans ce domaine de recherche, on
ressent le besoin de mettre les changements technologiques en
perspective. Toutefois, une interrogation demeure sur la façon
dont se concrétisera l’ensemble de ces changements dans les
curricula. D’évidence, ceux-ci s’enrichiront dès lors que se
multiplieront les collaborations entre professionnels de
l’archive et universitaires. Une intersection qu’Aminata Kane
appelle de ses vœux.
Enfin, dans « L’interdiscours dans la dégustation : une
(re)signification des représentations du vocabulaire du vin »,
Kilien Stengel (université François-Rabelais de Tours) inscrit la
dégustation et le vocabulaire qui lui est propre dans une histoire
du geste, subsumant un cadre expérientiel qui ne serait que
personnel. L’étude se place à l’intersection de plusieurs
domaines de recherche, en utilisant des données et des
méthodes spécifiques à chacun d’eux : la linguistique historique, la
sémiotique et l’anthropologie culturelle. L’histoire du vin au
niveau lexical insère des éléments qui renvoient à des pratiques
alimentaires et à la manière dont la dégustation revêt de
nouvelles formes en fonction de l’époque et de l’espace culturel
où elle se passe, et surtout en fonction des expériences
personnelles des goûteurs. L’analyse lexicale est construite en
partant d’observations qui relèvent de l’anthropologie des sens,
19 car le phénomène de la dégustation implique des formes de
synesthésie, entraînant successivement ou simultanément les
sens visuel, olfactif et gustatif. Bien qu’elle se réfère au vin en
tant qu’élément du patrimoine immatériel gastronomique de la
France (et, par extension, de toute l’Europe) en rappelant les
aspects religieux, culturels ou de sociabilité que sa
consommation implique, l’étude met l’accent sur l’importance
de la manière dont la dégustation est vécue et perçue (et
ultérieurement convertie en discours) au niveau individuel, en
attirant l’attention sur le fait qu’« il n’est certainement pas
pertinent de parler de "dimension culturelle du vin" au
singulier ». Comme quoi, à l’instar de nombre de pratiques, il
faut intersecter l’individuel et le collectif pour en saisir les
enjeux.
Conclusion
À l’issue de ce parcours visant à explorer la construction des
savoirs dans le domaine du patrimoine, de la création et de la
culture au prisme de l’intersection sous un angle
infocommunicationnel, on se rend compte du fait que tous les
chercheurs s’appuient sur plusieurs disciplines ou
sousdisciplines, ce qui est en fait un marqueur des sciences de
l’information et de la communication (SIC). Globalement, c’est
une manière de faire ayant fortement gagné en légitimité, quitte
à provoquer des débats (voir la rubrique « Échanges » de
Questions de communication – 17, 2010 ; 18, 2011 ; 19, 2011 ;
21, 2012 – sur le site questionsdecommunication.revues.org).
On constate alors que les chercheurs en SIC, plus que de
proposer de nouveaux concepts, ont une compétence à agencer
des théories et des méthodes exogènes. Est-ce une compétence
en interdisciplinarité, d’autant plus requise quand il s’agit de
penser des intersections ? Si « inter » se retrouve dans les deux
substantifs et semble immanquablement inviter au
rapprochement, il n’en demeure pas moins qu’il faudrait distinguer plus
finement entre l’inter-, la pluri- et la transdisciplinarité.
Cependant, ici, prime l’intersection.
On sait que ce mot français trouve son origine latine
(intersectio) dans l’architecture où il désigne la coupure des
denticules. Or, l’architecture est bien un art de la construction
dans lequel on sépare et assemble. Mais, au-delà de
l’architec20 ture ou de la géométrie, l’intersection est aussi le point de
rencontre entre des composants qui peuvent être hétérogènes, si
ce n’est opposés. Résultant d’une dynamique, cette rencontre
met donc en jeu des dispositifs de nature très variée (sociaux,
socio-techniques, politico-juridiques, esthétiques…) et des
publics qui sont des co-constructeurs du sens desdits dispositifs
(citadins, amateurs d’art ou de vin, spectateurs, collectionneurs,
experts…). Quoi de plus banal… L’apport des travaux réside
ailleurs : dans la mise au jour de la variété des conditions
d’accord ou de désaccord sur ces objets, sachant que, pour
reprendre des distinctions posées par Jean-Paul Fourmentraux
(2010), cela passe par un travail à l’intérieur des dispositifs
(intra-action) ou sur les dispositifs (co-action), ou encore par le
truchement des dispositifs (inter-action). Quelles que soient les
échelles d’observation dans les analyses qui y sont consacrées,
les chercheurs mettent également en évidence des facteurs qui
configurent ces doubles mouvements de coupure et de suture.
Parmi ceux qui sont présents transversalement, on peut en isoler
quatre majeurs qui forment presque des couples structurants :
d’une part, les temporalités (passé plus ou moins proche,
prospective…) et les espaces sociaux territorialisés (éducation,
œnologie…) ; d’autre part, les groupes professionnels
(archivistes, artistes, informaticiens, historiens, conservateurs…) et
les institutions (musées, organismes internationaux spécialisés,
télévision…). Sans forcer une montée en généralité qui n’est
pas de mise, l’examen de leurs relations permet quand même de
braquer le projecteur sur trois ordres de caractéristiques de ces
situations dominées par des phénomènes d’intersection : l’essor
du ludique et de la mobilisation des sens dans des expériences
afférentes aux dispositifs ; la réarticulation du rapport entre
l’individuel et le collectif, que ce soit du côté du public ou des
chercheurs ; la montée de débats ou polémiques provoqués par
un différend sur les valeurs et l’éthique. D’où l’importance des
instances de médiation à tous les niveaux.
Reste enfin à savoir si certaines de ces combinatoires ou
hybridations, typiques de la modernité qu’on ne saurait pour
autant réduire à l’emprise du numérique, favoriseront
l’autonomisation d’une activité, d’un métier reconnu comme tel, et,
pourquoi pas, d’une spécialité scientifique. Les intersections ne
sont-elles pas souvent fécondes ?
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